FIN DE LA LETTRE
La lettre est portée à la maison ;
Marc, en la voyant, en a .le cœur fendu de douleur,
Il connaît déjà tout ce qui le concerne.
La lettre à ses enfants augmente sa douleur au centupla.
« Agnès, chère épouse, que ton courage est grand !
Mais mon cœur est déchiré par le chagrin. »
Il pleure, il gémit, il sèche de douleur.
« 0 mes enfants, que votre mère est insensible, combien elle
me peine !
Ce visage si frais, ces yeux si brillants, tout est flétri. Tu abandonnes tes enfants désolés, pourquoi ne reviens-tu ? » Il lamente et dit : Agnès, chère compagne. Que sont devenus ces jours de notre tendre union ! Maintenant, je suis seul, et la maison est vide. » De nouveaux flots de larmes découlent de ses yeux. « Agnès, tu désires la palme avec trop d'ardeur ; C^est en vain que ton époux souffre, tu romps nos liens ! Mes enfants, chers enfants, qui appelez-vous? Votre mère est au marché, elle reviendra dans peu. » Bientôt les enfants ont oublié la réponse de leur père. Ils s'écrient r « 0 mère, ô notre mère, où êtes-vous donc? » Le père désolé sent ses plaies se rouvrir. Il prend ses enfants, va droit à la prison en disant : « Venez mes enfants, venez vers votre mère; On peut la voir aujourd'hui, demain peut-être sera trop tard. Voilâtes enfants, Agnès, seras-tu toujours sans pitié ? Sors, jette un regard sur eux, pourrais-tu les dédaigner? » Il dit, et descend les degrés du cachot.
Les enfants s'écrient : « 0 mon père, où est donc notre mère?» Agnès se sent émue jusqu'au fond des entrailles. Elle entend les cris de ses enfants, les voit baignés de larmes. Elle voudrait garder le silence et conserver la paix ; Mais craignant d'offenser son mari.
Elle prie le Seigneur de parler par. sa bouche,,
El de la rendre victorieuse dans ce nouveau combat.
a Marc, lui dit-elle, époux bien aimé, tu es venu ici,
Pour me visiter par amitié, je t'en remercie.
Veuille, je t'en prie, reconduire les enfants à la maison.
I*oun]uoi ton amour veut-il faire violence à mon cœur? »
Les enfants, en entendant la voix de leur mère.
S*écrient: « 0 mère, ô mère, revenez avec vos enfants. »
Ag^nès est si fortement émue, qu'elle va s'évanouir.
Elle prie Dieu de la secourir dansées dures angoisses;
Elle retient son haleine et n'ose respirer.
Aiûi^i agit un mandarin loin de son sol natal.
Toul à coup, vers l'orient, le ciel se couvre d'épais nuages.
L'orage est suivi d'une grande pluie, le prétoire est inondé,
Lrs L'aux se répandent de l'orient à l'occident,
La prison est submergée, il faut en sortir les détenus.
Hn leur prépare une habitation plus élevée.
Agnèti sort de cette prison avec calme.
Les lieux enfants, en voyant leur mère, s'écrient :
n U mère, revenez à la maison avec nous. »
Marc se consume de chagrin,
't Agnès, pour cette fois, change de résolution, aie égard à
mon affliction. »
Toujours calme et tranquille, elle lui répond: t< Mon sort est entre les mains de Dieu. » Elle attend le moment de rentrer, déjà l'heure est venue : 1^ Doune des deniers à ces enfants, pour acheter des bonbons. » A peine sont-ils partis, ij 11 'Agnès se hâte d'entrer dans sa prison. C'est le véritable séjour de l'obscurité, Des soldats en gardent l'entrée et la sortie. Les enfants de retour se lamentent, Ils s'écrient : « 0 mère, venez avec nous au logis. » Agnès, en silence, n'ose ouvrir la bouche, Elle demande au Seigneur d'éloigner ses enfants.
Marc est de plus en plus en proie à la douleur;
Il prend ses enfants, se lève, et sort en disant :
« Ton époux désormais ne vivra que d'amertume.
Je m'en vais, de peur de te déplaire en restant. »
Un enfant dans ses bras, un autre par la main, il part.
Ses larmes coulent à grands flots, il s'assied de nouveau.
Les deux enfants répètent : « Où est donc notre mère?
Yous nous remmenez, et notre mère ne vient pas ? »
Marc, accablé, pousse de profonds soupirs.
Il les joue : « Votre mère, au maixhé, vous achète des bonbons. »
Il reprend le chemin de sa maison,
Il gémit jour et nuit, il n'a aucun repos.
Depuis longtemps, Agnès et Dominique sont détenus,
Maigres, pâles etridés,ils n'ont que les os,
Agnès exhorte et console son frère :
« Courage, Dominique, tu seras bientôt mandarin.
Soyons donc reconnaissants envers Dieu,
Ne t'attriste point, tu augmentes ma peine.
Soufli-ir la faim, la soif, n'est pas chose si pénible !
Un corps desséché est plus léger, Dieu nous fortifie.
ïe voyant épuisé de fatigues.
Je prie le Seigneur de t'appeler à lui, au plus tôt.
Quant à moi, qui suis chargée de péchés,
Dieu me laissera peut-être ici encore longtemps* »
Ils sont détenus depuis plus d'un mois.
Quarante jours se sont écoulés, quoi I rien encore de nouveau ?
Enfin la sentinelle a vu un signe extraordinaire;
Par égard pour les prisonniers, elle garde le silence.
Sur ces entrefaites, Laurent arrive,
11 les voit tous deux n'ayant que la peau sur les os; il est ému.
Il demande à s'assurer s'ils sont encore en vie.
«Je ne m'arrêterai qu'un instant, et sortirai aussitôt* »
La sentinelle lui permet de les visiter.
51 ï PIÈCES JUSTIFICATIVES
Ils se félicitent et pleurent tous ensemble.
Laurent leur donne toutes sortes de consolations,
Pais il s'assied, les absout de leurs fautes et les encourage.
Il demande au Seigneur de les aider tous deux.
Afin qu'ils puissent endurer le tourment de la faim, de la soif;
Il Iluf (lit ensuite adieu, et sort.
Les gardes veillent avec soin, et ne quittent pas la prison.
Apres quarante-six jours, le dernier moment arrive.
Dominique est encore fort, mais Agnès est très faible;
Elle respire avec peine, elle prononce le nom de Jésus,
Puis dit à Dominique de Tinvoquer pour elle.
Elle se tait, place ses mains sur sa poitrine.
En forme de croix. Dieu la reçoit dans son sein.
Elle expira au milieu du jour, dans la saison de rinondation.
Tout a coup le Ciel devint calme et serein.
Tous les parents d'Agnès furent avertis de sa mort.
Afin que chacun vînt assister à ses funérailles,
Les Chrétiens informés sV rendirent aussi.
Laurent marchait à leur tête,
La garde leur permet d'entrer aussitôt dans la prison,
Chacun s'étonne de voir ce lieu tout brillant de clarté.
On relire promptement le corps de ce cachot.
Alors Dominique, faible dans la foi, est abandonné de Dieu.
CeU(* même nuit, il prend la fuite,
Sorli du vestibule, le convoi marche pêle-mêle,
El porte en terre sainte le corps d'Agnès,
Le piètre, ayant récité les prières, s'écrie :
u L'epidendre ne répandit jamais un parfum plus suave.
Quelle fleur exhale une odeur si agréable ? »
Los Chrétiens n'osent pas s'attrister d'une si belle mort.
Mais le souvenir d'Agnès leur arrache des larmes.
Le prêtre les console et les retient, il leur dit tout bas :
(( Les ordres du Préfet sont sévères, modérez -vous; »
Il adi'esse de nouveau des prières à Dieuî
Il le supplie d'oublier les fautes passées d'Agnès,
Si illustre par son mérite et ses vertus
QueTéclat de Tastre de la nuit ne peut lui être comparé,
Et de la placer dans le séjour aussi pur que le cristal,
Pour y jouir de la félicité et de la gloire éternelles.
Que les vertus d'Agnès soient gravées sur une table d'or.
Elle est dans les Cieux, et doit ici nous servir de modèle.
J'ai écrit sa vie pour la conserver à la postérité,
Afin que chacun s'efforce de l'imiter.
Je prévois que les jours à venir seront mauvais.
Que Dieu soit béni et nous soutienne dans la tribulation.
Il ne nous laissera pas toujours dans l'affliction.
A l'infortune succède la félicité, et la joie est plus grande.
Prions Dieu de nous donner les secours nécessaires.
En observant les dix préceptes, nous éviterons l'enfer.
Cette vie est écrite en termes clairs.
Lisez-la avec attention, priez avec ferveur.
La religion chrétienne est remplie de mystères ;
Celui qui la pratique, vivra éternellement.
Que cet écrit soit gravé sur des tablettes d^or.
Afin que nos neveux y puisent de salutaires instructions
Et sachent qu'Agnès est notre coryphée.
Lisez souvent les annales des Saints,
Gravez-les dans votre cœur, et faites-en la règle de votre
conduite.
Observer les dix commandements, voilà la vraie science.