‹ La Cochinchine religieuseChapitre 1 sur 79 · ERNEST LEROUX, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

libraire de la société asiatique êcoub lïeâ langues orientales vivantes, de l*égolb du louvre, 28, RUE RONAPARÏE, 28

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Situation politique (1800-t8€HS). — Au moment où s'ouvre le xix® siècle, l'interminable guerre des Tay-son touchait à sa fin^ et le roi légitime était à la veille de dominer sur tout TAnnam, ce qui n'avait encore été donné à aucun de ses prédécesseurs.

La main de Dieu s'étendait visiblement sur les misérables qui avaient persécuté son Église et versé à flots le sang des saints : ce grand mandarin, dont j'ai parlé précédemment, et qui, après s'être emparé du prêtre annamite Dominique, avait exigé des fidèles une rançon énorme pour le relâcher, ne jouit pas longtemps du fruit de ses rapines; il était tombé 1res gravement malade et vomissait le sang. Il fit appeler un des plus célèbres sorciers du pays et le pria de tirer son horoscope, afin de savoir s'il devait guérir ou non. Quand cet homme eut fait plusieurs simagrées, il lui dit :

— Grand homme, quelle réponse voulez- vous que je vous donne ? Si je parle conformément à vos désirs, ce ne sera peutêtre pas selon la vérité; si, au contraire, je m'exprime avec franchise, vous en serez offensé et il m'en coûtera la vie.

— Ne crains rien ; il ne t' arrivera aucun[mal. Si je dois vivre,

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dis-le moi, afin que je sois tranquille ; s'il me faut mourir, ne me le cache pas, afin que je mette ordre à mes affaires.

— Eh bien, vous me ferez ce qu'il vous plaira ; mais, puisque vous l'exigez, je vous dirai la vérité : vous avez trop maltraité les chrétiens et les maîtres de religion ; à cause de cela, vous mourrez certainement.

Quelques jours après, le persécuteur était mort.

C'était Topinion générale en Cochinchine que les Tay-son étaient perdus, du moment qu'ils s'attaquaient à la religion. Un grand mandarin, oncle du prince Canh-thanh, le roi des rebelles, ne craignit pas de se faire publiquement l'écho de ce sentiment. Allant un jour à la cour, il aperçut, dans les environs du palais, une troupe nombreuse de prisonniers à la cangue : « Où donc, demanda-t-il d'un air surpris, a-t-on pu prendre tant de voleurs à la fois? » On lui dit que c'étaient des chrétiens. « Comment, s'écria-t-il avec indignation, on les condamne parce qu'ils sont chrétiens ! Quel crime ont-ils commis contre le gouvernement? Ne paient ils pas les impôts comme les autres? Ne s'acquittent-ils pas des corvées comme tout le monde? Ne portent-ils pas les armes, ne marchent-ils pas au combat avec nous? Ils suivent nos drapeaux du nord au sud; que pouvez-vous exiger de plus? Que nous importe qu'il soient ou ne soient pas chrétiens, pourvu qu'ils soient bonset fidèles sujets? »

Ces sages réflexions ne purent arrêter la persécution, mais elles en montraient l'insanité. Dieu lui-même allait intervenir pour venger les souffrances et la mort de ses serviteurs. A la fin de 1799, le roi légitime avait réussi à s'emparer de Quinhon, où il avait laissé un de ses meilleurs généraux, nommé Vo-thanh, pour garder la place. Au mois de janvier 1800, quelques semaines après les funérailles de l'évêque d'Adran, Nguyen-anh apprit que des troupes nombreuses venues de Hué bloquaient de nouveau la place, pour la faire rentrer au pouvoir des Tay-son.

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Dès que la mousson le permit (avril 1800), le roi, laissant le prince Caah à Saigon, avec le titre de régent, reprit la mer, tandis qu*une armée s'avançait par terre au secours de la ville menacée. Cette fois, la lutte fut acharnée ; les deux partis sentaient que Fissue on serait décisive. Pendant que Tarmée de terre s'avançait lentement dans l'espace étroit qui s'étend entre la mer et les montagnes, enlevant une à une toutes les positions de l'ennemi, le roi avec sa flotte essayait, sans y réussir de débloquer Qui-nhon. A la fin de la mousson, il n'avait encore remporté aucun avantage décisif. Contre son habitude, Nguyen-anh ne retourna pas passer l'hiver en basse Gochinchine ; il voulait en finir de cette fois et ne rentrer à Saïgon qu'en vainqueur.

Dans la nuit du !«' mars 1 801 , on réussit à capturer quelques barques des Tay-son et à s'emparer du mot d'ordre. Grâce à cette circonstance, d^ brûlots purent s^avancer dans le port et s'engager entre les navires de l'ennemi. Tout à coup, le feu éclata en dix endroits à la fois. En même temps, la flotte du roi, qui était demeurée en arrière, s'avança en bon ordre, fermant tous les passages. Les Tay-son, pris entre deux feux, abandonnèrent leurs jonques à l'incendie et se réfugièrent à terre. Le lendemain matin, il ne restait plus rien de la flotte formidable des Tay-son.

Pendant ce temps Tarmée de terre, tournant la place de Qui-nhon, avançait toujours, et s'empai^ait du chef-lieu de la province de Quang-nam.

Mort du prince Canh (février ISOl). — Une triste nouvelle vint tempérer la joie de ses succès. Le roi apprit que le prince Canh, son héritier, venait de mourir à Saigon. C'était une grande perte pour le royaume; quant à l'Église de Cochinchine, elle voyait s'évanouir par là toutes les espérances qu'elle avait fondées sur l'élève de Tévêque d'Adran. On ne peut savoir, d'une manière certaine, ce qu'il

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eut été sur le trône ; mais il paraît bien difficile de supposer qu'il fût jamais devenu persécuteur. Au fond, malgré les entraînements d'une jeunesse abandonnée à elle-même, ce jeune prince était resté chrétien dans le cœur. La foi se réveillant en lui, aux approches de la mort, il profita d'un moment qu'il était seul avec un de ses domestiques chrétiens, pour demander et recevoir le baptême. Du haut du ciel, le pieux évêque d'Adran veillait sans doute sur l'enfant qu'il avait élevé avec tant d'amour, et il dut l'accueillir avec joie, le jour qu'il échangea une couronne terrestre contre celle de l'éternité bienheureuse.

Au mois de mai suivant, le malheureux Nguyen-anh perdait encore son second fils, le prince Hi, âgé de vingt ans à peine, qui donnait peut-élre plus d'espérances que le prince Canh, par sa bravoure et son application aux affaires.

Ce double coup semble avoir, pour quelque temps, accablé 1 infortuné père. Il eut une de ces heures de découragement morne, auquel les âmes les plus fortes n'échappent pas toujours. On put croire, un moment qu'il renonçait à continuer la guerre et à revendiquer plus longtemps un trône sur lequel il ne pourrait plus faire asseoir ses fils. Il écrivit, sous cette impression, au fidèle Vo-thanh, qui, depuis quatorze mois tenait toujours bon dans Qui-nhon, d'abandonner la place et de venir le rejoindre avec son armée.

Vo-thanh, pour toute réponse, demanda à rester à son poste* Afin de relever le moral de son maître, il lui conseilla généreusement de le sacrifier, et de profiter de ce que l'armée des Tay-son était retenue tout entière devant Qui-nhon, pour aller s'emparer de Hué, la capitale du royaume.

Ce conseil fut suivi; le roi, laissant seulement cinq mille hommes devant Qui-nhon, pour observer et retenir l'ennemi, marcha sur Hué, après s'être emparé des forts de Tourane. Le roi des Tay-son, Canh-thanh, paya de sa personne et défendit bravement sa capitale ; mais il fut vaincu et forcé de s'en-

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fuir, en abandonnant à son adversaire ses munitions, ses approvisionnements et son armée, qui mit bas les armes et se sotiRîit an viainqueur. Le 13 juin 1801, Nguyen-anh rentrait dans le palais de ses pères, dont sa dynastie était exilée depuis vingt-sept ans.

Ce succès fut acheté par la reprise de Qui-nhon. Depuis quinze mois que le siège durait, tous les approvisionnements étaient épuisés. Vo-thanh, voyant qu'il lui était impossible de tenir plus longtemps, écrivit au général ennemi, pour lui recommander ses soldats; puis, ayant revêtu ses habits de cérémonie, il monta stoïquement sur un bûcher, auquel il mit le feu de sa main, ne voulant pas survivre à sa défaite. Les Tayson honorèrent sa fidélité, en lui faisant de magnifiques funérailles, et en respectant son armée, comme il Favait demandé.

La prise de Qui-nhon ne changeait pas grand'chose à la situation. Désormais, cette place restait seule aux mains des rebelles, et elle était dépourvue de toute espèce de provisions. Aj^ès sa défaite, le prince Canh-thanh s'était enfui au Tongking. Pour conjurer le sort, il avait superstitieusement changé de nom ; mais la fortune ne devait pas lui revenir. Du Tongking, il avait écrit à Tempereur de Chine, pour demander du secours; sa demande fut repoussée.

Au mois de mars 1802, la garnison Tay-son ne pouvant tenir dans Qui-nhon, abandonna la place de nuit et se réfugia au Laos. Toute la Cochinchine était purgée de la présence dos Tay-son.

C'est alors que Nguyen-anh, rétabli dans ses étals héréditaires, prit définitivement le titre de roi, avec le nom de Gialong, sous lequel je le désignerai désormais. (Juin 1802.)

Son ambition n'était pas satisfaite. LesTrinh, auTong-king avaient disparu dans la tourmente; la famille royale des Le avait perdu le trône, et le dernier roi d'Annam, Lê-chieûthông, était allé mourir en Chine. La place était donc vacante ; il n'y avait qu'à chasser les derniers débris des Tay-son vain-

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eus; ce fut Taffaîre d'un mois. Parti au mois de juin, quelques jours à peine aprfes son couronnement, Gia-long entrait solennellement à Ha-noi, vers le milieu de juillet, et tint audience au palais de Kinh-thiên*.

Le malheureux Canh-thanh fut écartelé par cinq éléphants ; la fille de Quang-trung (le second des Tay-son) et trente une personnes de la même famille périrent de Thorrible supplice de la mort lente; le cadavre de Quang-trung fut décapité et son crâne exposé ignominieusement.

Ainsi finit cette terrible guerre civile, qui désolait le pays depuis trente ans. Avec elle, prit fin la persécution, qui avait commencé sous Vo-vuong, en 1750. Trente années de paix furent données à l'Église de Cochinchine, pour panser ses blessures et se préparer à de nouveaux combats.

La famille des Nguyen sortait singulièrement agrandie de cette longue lutte : de simples Chua, seigneurs de Cochinchine, sorte de maires du palais gouvernant le pays, sous Tautorité nominale des Le, ces princes arrivaient au pouvoir suprême et devenaient rois de tout TAnnam. En Cochinchine, où depuis longtemps on ne connaissait que les Nguyen, ce changement de dynastie fut bien accueilli. Il n'en fut pas de même au Tong-king ; les Le y comptaient beaucoup de partisans, qui croyaient bonnement d'abord que Gia-long, en combattant les Tay-son, travaillait, comme il l'avait annoncé dans ses proclamations, à rétablir les Le sur le trône. Quand on vit qu'il s'y installait à leur place, le mécontentement fut très vif dans le pays. Les Tong-kinois, privés de la présence de la cour, qui s'établit à Hué, la capitale de la Cochinchine, se regardèrent dès lors comme un peuple conquis et ne cessèrent de conspirer, pour recouvrer leur indépendance et rétablir à Hanoi un des descendants de l'ancienne dynastie nationale.

1 . C'est le palais des rois de la dynastie des Lé^ qui subsistait encore il y a quelques mois. Il vient d'être brûlé par les Pavillons-Noirs.

Chaque fois qu'un aventurier s'est présenté, comme représentant plus ou moins authentique des Le, il a vu aussitôt de nombreux partisans se ranger sous ses drapeaux.

Cet antagonisme perpétuel entre le Tong-king et la Cochinchine, s'il avait été mieux connu en France, lors de l'expédition franco-espagnole, eût singulièrement favorisé notre tâche. Malheureusement, on connaissait très mal l'état de la question, et, comme je le dirai ailleurs, on se gardait bien d'écouter les missionnaires, qui seuls alors étaienten situation de donner des renseignements utiles.

Le roi Gia-long, une fois bien assis sur le trône, envoya une ambassade en Chine, pour offrir des présents à l'empereur et demander d'être reconnu officiellement. Selon l'habitude chi- , noise d'accepter toujours les faits accomplis, sans trop s'inquiéter de leur légitimité, le fils du ciel lui envoya, en 1804, l'investiture impériale. Vers la même époque, Gia-long notifiait son avènement au trône au gouverneur général des Philippines, au gouverneur des possessions anglaises dans llnde, au vice-roi portugais de Goa*. Chacune de ces puissances le reconnut officiellement comme souverain de tout l'Annam.

Nos bons amis les Anglais essayèrent même de profiter de Toccasion pour substituer leur influence à la nôtre. La Compagnie des Indes demanda, modestement d'abord, puis avec une certaine acrimonie, à faire un tout petit établissement dans la baie de Tourane*. C'était, bien entendu, dans l'intérêt des deux pays. Le roi Gia-long devina le piège et eut le bon esprit d'envoyer promener ces dangereux alliés. « Qu'ai-je à faire des Anglais? disait-il à M. Chaigneau. Je n'en ai pas besoin, et, avec vous, je ne crains rien de ces étrangers. » Dans cette circonstance, le roi Gia-long, sans bien s'en rendre compte peut-être, se montral'allié fidèle et reconnais-

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sant de la France, qui, distraite par les grandes guerres de TEmpire, ne songeait guère alors à faire respecter ses droits antérieurs sur la Cochinchîne.

Siioationreliil^ieiise (1800). — Revenons à la mission de Cochinchine. Mgr Labartette, devenu, par la mort de Mgr d'Adran, le chef de la mission, écrivait, au mois de novembre 1800 : •

« Vous avez déjà su la grande persécution qu'on nous a suscitée, il y a environ deux ans et demi. Aujourd*hui, grâces à Dieu, nous sommes un peu plus tranquilles. Ce n'est pas qu'on nous aime plus qu'auparavant, mais c'est plutôt qu'on est occupé à autre chose.

« Notre très cher et très vénérable prélat, Mgr l'évêque d'Adran, nous a quitté. Oh ! que c'a été un rude coup pour la mission de Cochinchine ! Comme rien n'arrive que par la* très sainte volonté de Dieu, nous nous y soumettons avec résignation ; mais nous ne pourrons oublier de longtemps la perte que nous avons faite.

« Je vous conjure tous très instamment de vouloir

bien me communiquer vos lumières, afin que je puisse conduire dans des voies droites le troupeau dont Dieu a daigné me confier le soin, malgré ma grande faiblesse et mon indignité. Ne manquez pas, s'il vous plaît, de me faire part de tout ce que vous jugerez être utile pour la plus grande gloire de Dieu, dans ces pays infidèles. Veuillez bien surtout m'oblanir 4e Dieu la grâce de me rendre digne, de jour en jour, de la vocation à laquelle Dieu infiniment miséricordieux m'a appelé.

« f Jean, év. de Véren. *

A cette époque, la mission de Cochinchine fut encore cruellement éprouvée par la mort. Quelques mois à peine après les funérailles de Mgr d'Adran, la tombe se rouvrait

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pour M. Le Germain, un jeune missionnaire arrivé depuis deux ans en basse Cochinchine. Dans celte même année 1800, mourut aussi M. Paul, ce prêtre indigène qui avait suivi Mgr d'Adran de Poulo-way[à Pondichéry. Comnie il était très bien vu du roi, auquel il avait eu] occasion de rendre des services signalés, c'était lui qu'on employait le plus souvent pour traiter les affaires délicates avec les mandarins de la cour. Sa mort, venant après celle de Tévêque d'Adran, ôtait un grand appui à la mission.

L'année suivante, février 1801, ce fut au tour du supérieur des franciscains, le R. P. Camille de Lloréa. Enfin, au mois d'avril de la même année, M. Lelabousse, le dernier survivant de la petite troupe apostolique ramenée par Mgr d'Adran, quitta, à son tour, la terre d'exil. Sa mort faisait im grand vide en basse Cochinchine : formé à i'écolê de Tévêque d'Adran, qu'il n'avait presque pas quitté, il connaissait à fond les provinces du Sud, et le nouveau vicaire apostolique, Mgr de Véren, comptait surtout sur lui pour relever celte mission si éprouvée et l'initier au caractère des chrétiens de ces provinces, où il n'avait jamais mis les pieds. Déjà même, il l'avait choisi pour son coadjuteur, mais la mort l'empêcha de lui conférer la consécration épiscopale.

Toutes ces morts réduisaient à neuf le nombre des missionnaires de notre société travaillant en Cochinchine. Il faut ajouter trois ou quatre franciscains, dont l'un, le R. P. Clément, venait d'être mis à la tête du séminaire de Lai-Thieu et seize prêtres indigènes, dont plusieurs déjà avancés en âge. Tel était, à cette époque, le '"personnel de la mission; le nombre des fidèles s'élevait à 60,000 environ.

Dispositions du roi. — La mort de l'évêque d'Adran semble avoir réveillé les dispositions favorables du roi, qui se montra, pendant deux ou trois ans, très bon pour les missionnaires. Comme il avait besoin de l'emplacement de l'église

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de Thî-nghe, pour bâtir des greniers h riz, il donna une somme d'argent pour la transporter' auprès du tombeau de Tévêque d'Adran, ou la chrétienté demeura fixée jusqu'à l'arrivée des Français. En 1800, ce district qui comprenait, à l'exception de Cho-quan, tous les chrétiens dispersés au nord de Saïgon, du point A à la ville chinoise, comptait environ 600 chrétiens.

Le roi laissa aussi au provicaire, M. Liot, la jouissance de la maison qu'il avait donnée à Mgr d'Adran, près du pont de l'Avalanche, avec la garde épiscopale de 100 miliciens. Il fit écrire sur une pièce de damas l'éloge funèbre, ou brevet, de l'évêque d'Adran, pour être envoyé à la famille du prélat, à la première occasion.

Fidèle à l'amitié jusqu^au delà de la mort, Mgr Pigneaux de Béhaine avait choisi parmi les souvenirs qu'on lui avait donnés en France, les objets les plus précieux, pour être offerts au roi, au prince Canh, son élève, et aux principaux mandarins de la cour*. Il y avait beaucoup d'argenterie, un service de table complet, et une tabatière d'or, enrichie de diamants, que Louis XVI avait donnée au prélat, avec son portrait, lors de la conclusion du traité. Mgr d'Adran se proposait surtout, par cette riche offrande, de concilier à la mission la bienveillance du roi et des principaux mandarins .

Ce fut M. Liot qui offrit à Gia-long ces beaux présents; le prince parut vivement touché de ce dernier gage d'attachement. 11 prit entre ses mains le portrait de Louis XVI et le considéra d'un air attendri. Peut-être il comparait dans son esprit sa destinée et celle de cet infortuné prince ! En vain, M. Liot essaya d'attirer son attention sur plusieurs belles pièces d'argenterie, il revenait toujours au portrait de Louis XVI. Il voulut le faire voir lui-même à la reine et aux

1. Voir aux pièces justificatives la liste de ces objets, qui doivent être encore à Hué, pour la plupart.

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dames de la cour, en leur disant : « Celui-ci est mon bienfaiteur, mais il n'a pas été si heureux que moi . Grâces à lui, j'ai recouvré mes États, et lui, dans le même'^temps, a perdu le trône et la vie. »

Ensuite le roi dit à'M. Liot : « Maître, voilà de bien belles choses, et qui me sont d'autant plus précieuses qu'elles me viennent d'une main bien chère; mais tout cela ne me tente guère, je l'avoue. Après le portrait du grand Louis XVI, mon cœur ne désire plus rien que celui du grand maître*. Si vous pouvez m'en procurer un de la même grandeur, pour le porter toujours sur moi, je suis content. »

Les missionnaires n'avaient à lui donner qu'un grand portrait peint sur toile. Le roi le fit richement encadrer et suspendre dans son palais, où il resta jusqu'à sa mort. Il est probable que ses successeurs l'auront détruit.

La politique s'unissait à la reconnaissance pour engager Gia-long à témoigner de la bienveillance aux missionnaires. C'était prendre le contre-pied de ce qu'avaient fait les Tayson, ses adversaires. Aussi, dès qu'il se fut emparé de Hué, il alla, le premier, visiter le nouveau supérieur de la mission, Mgr Labartette, évêque de Véren, qu'il ne connaissait pas encore, et le traita avec beaucoup de distinction. Celui-ci, qui, depuis son entrée dans la mission en 1774, n'avait guère connu que la persécution, et qui se tenait encore soigneusement caché, fut bien surpris de ces égards extraordinaires, auxquels on ne l'avait pas habitué ; il crut, un peu trop vite peutêtre, à la sincérité du roi de Cochinchine. Voici ce qu'il écrivait, au sujet de ce prince, au mois de juillet 1802 :

« Quant aux dispositions actuelles du roi en faveur de notre sainte religion, elles ne peuvent être plus désirables. Il est si pénétré de reconnaissance des services rendus à sa personne et à toute sa famille par Mgr l'évêque d'Adran, que, toutes

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