Mgr d'Adran
les fois qu'il en parle, aussitôt les larmes lui viennent aux yeux. C'est par un effet de cette reconnaissance qu'il a voulu, l'an passé, aussitôt après son arrivée triomphante à la capitale de Cochinchine, me visiter en personne, dans les endroits où je me tenais caché depuis plus de trois ans; faveur signalée, qu'il n'accorde jamais, même au premier mandarin du royaume. Aussi cela a bien étonné tout le monde. Quelques jours auparavant, sous la domination des rebelles, nous étions comme l'opprobre des hommes; tout le monde nous recherchait pour nous mettre à mort, et voilà que, dans un moment, la scène a changé, à la grande admiration de tous. »
Après la conquête du Tong-kîng, le roi reçut avec honneur, au palais de Kinh-thien, Mgr Longer, évêque de Gortyne, vicaire apostolique du Tong-king occidental, avec M. Eyot, s<m provicaire, et les assura de sa protection. La suite devait montrer qu'il y avait peu de fond à faire sur ces belles protestations d'amitié; mais, pour le moment, les pauvres chrétiens, si longtemps opprimés et traités en parias, étaient tout entiers à la joie et à l'espérance.
Synode (1803). — En 1803, Mgr de Véren, profitant de la paix et de la liberté rendue à son Église, réunit en haute Cochinchine tous ses prêtres en assemblée synodale, afin d'arrêter en commun les résolutions que nécessitait la nouvelle situation de la mission. Il désirait aussi se choisir un coadjuteur, et, ne connaissant encore aucun des missionnaires de la basse Cochinchine, dont la guerre l'avait tenu séparé, il voulait les voir tous avant d'arrêter son choix, «de peur, comme il l'écrivait alors, de manquer à la justice distributive. » On se sépara cependant, sans avoir rien décidé sur ce point, et ce ne fut qu'en 1808 que le vicaire apostolique sacra Mgr Jean- André Doussain, en qualité de coadjuteur, avec le titre d'évêque d'Adran; mais ce prélat mourut, l'année suivante, et Mgr Labartette resta seul à la tête de la mission de Cochinchine.
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Dispositions des clirétiens. — Les chrétiens, de leur côté, profitaient de la paix pour réparer les ruines qu^avaient faites cinquante années de persécution et de guerres civiles. Comme je l'ai dit, tout était à refaire; aussi le long épiscopat de Mgr de Véren gardera, dans l'histoire religieuse de la mission, le caractère d^une époque de restauration plutôt que de conquête. Le petit nombre des missionnaires, les besoins spirituels des chrétiens si longtemps négligés, ne permettaient pas aux hommes apostoliques de se livrer, comme ils l'eussent désiré, à Tévangélisation des infidèles. A peine cent cinquante à deux cents adultes se présentaient annuellement au baptême, ce qui est bien peu pour toute la Cochinchine. Aussi de 1800 à 1830, le nombre des chrétiens demeurai peu près stationnaire, mais s'ils ne se multipliaient pas, ils se fortifiaient dans la foi et la pratique des vertus chrétiennes : ils étaient mieux instruits, mieux dirigés, admis plus régulièrement à la fréquentation des sacrements ; les habitudes de la piété prenaient une place plus étendue dans leur vie; en un mot, ces trente années de paix furent pour l'Eglise de Cochinchine une période de ferveur intime et de récollection spirituelle, qui devait, dans les desseins de Dieu, la préparer aux rudes épreuves de l'avenir.
Si les espérances légitimes que Tévêque d'Adran avait formées sur la conversion du roi de Cochinchine ne se réalisèrent pas, il recueillit au moins ce fruit de ses travaux que la religion chrétienne jouit, pendant un quart de siècle, d'une liberté qu'elle n'avait jamais connue en Annam. L'exercice du culte y était aussi public et mieux respecté qu'en France ; partout on bâtit des églises, des presbytères, des couvents de religieuses; les saints mystères se célébraient avec honneur, et les païens se pressaient en foule pour assister à nos céré* raonies; ils entendaient la prédication delà loi évangélique et, s'ils ne se convertissaient pas encore, du moins ils perdaient beaucoup de leurs préjugés.
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Un des reproches que Ton faisait le plus souvent aux chrétiens, c'était de manquer de piété filiale et de ne pas honorer leurs parents défunts. Tant que les fidèles avaient été forcés de vivre dans les catacombes, cette calomnie avait beau jeu ; maintenant que Ton jouissait de la liberté et que Ton vivait au grand jour, les enterrements se faisaient avec tout le cérémonial de la liturgie catholique. Un grand mandarin chrétien, qui avait rang d'amiral, étant mort à Cai-nhum, le roi, avec toute sa cour, voulut assister à ses obsèques, qui se firent avec toute la solennité possible. Tout le monde fut forcé d'avouer que les chrétiens, en laissant de côté les superstitions ridicules dont les gens éclairés sont les premiers à rire, savaient encore mieux honorer leurs morts que ne le faisaient les païens, et la calomnie fut forcée de se taire.
Les fidèles se montrèrent généralement dignes de la liberté qui leur était rendue. Les mandarins les plus hostiles étaient obligés de reconnaître que les chrétiens valaient cent fois mieux que les païens. Un d'eux disait un jour : « Les chrétiens ne sont ni libertins, ni joueurs, ni voleurs. Ils se contentent chacun d'une femme et n'osent toucher à celle des autres. Ils sont droits et simples, et ne voudraient faire de tort à personne. Une religion qui corrige ainsi les mœurs est vraiment meilleure que Ja nôtre. »
Une lettre d'un de nos confrères, M. Grillet, écrite en 1803, raconte plusieurs traits édifiants, qui font bien connaître que ces éloges n'avaient rien d'exagéré.
«Je connais une veuve qui n'a qu'une jeune fille qui la nourrit de son travail. Elles demeurent dans un village tout païen; leur maison est à plus de trois lieues de la chrétienté la plus voisine mais il est rare que l'une ou l'autre n'y aille pas, les dimanches et les fêtes, assister à la prière commune. Quand le prêtre vient dans cette chrétienté, elles y restent plusieurs jours, et ne sortent pas de l'église qu'elles n'aient fait leurs dévolions. Elles récitent chez elles leurs prières, le
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matin et le soir, et observent exactement les préceptes de rÉgUse, malgré tous les assauts qu'elles ont à soutenir de la part des païens, dont plusieurs sont leurs parents.
« J'ai vu un homme et une femme d'une conduite non moins édifiante : ils étaient nouvellement baptisés et n'avaient pour parents que des païens. Aveugles l'un et l'autre, leur seule ressource pour ne pas mourir de faim, était d'aller mendier. Mille fois on leur a offert de les nourrir et entretenir, s'ils voulaient retourner à l'idolâlrie; mais ils ont mieux aimé mourir dans leur misère. J'ai enterré l'homme, l'an passé; il reçut les derniers sacrements avec une foi, une charité et une confiance dont j'ai peu vu d'exemples. La femme vit encore et sa ferveur augmente à proportion qu'elle approche du tombeau.
« Je connais encore un jeune homme orphelin, tout difforme à la vérité, mais d'une pureté angélique, et d'une foi si vive qu'il attend la mort avec empressement. Il peut avoir vingtcinq à trente ans, mais je ne crois pas qu'il ait jamais perdu la grâce de Dieu. »
Le missionnaire continue en énumérant plusieurs faits du même genre, que je supprime à regret, pour abréger, et il termine sa lettre par cette exclamation : « 0 quelle consolation pour le missionnaire de rencontrer de pareils chrétiens! »
Il semble que de telles vertus auraient dû trouver grâce devant l'hostilité la plus acharnée. Les chrétiens se montraient partout les sujets les plus soumis; ils supportaient sans se plaindre,. le lourd fardeau des impôts publics, aggravé, le plus souvent, des exactions des mandarins ; ils ne réclamaient aucune exemption, aucun privilège en échange des services rendus ; ils ne demandaient que la libeçté de professer leur foi, sous la protection du droit commun. Qui sait? Ce furent peutêtre leurs vertus mêmes qui indisposèrent contre eux. Au milieu de la corruption générale, ces vertus modestes tranchaient trop fortement et devenaient gênantes; comme Aristide à
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Athènes^, on se fatiguait de les entendre appeler des justes, parce qu'on n'avait pas le courage de les imiter. Quoiqu'il en soit, fanatisme stupide ou basse jalousie, la haine des grands mandarins sembla se réveiller à cette époque, et la reconnaissance pour tant de bienfaits reçus commença à peser à Gialong : « Le cœur des Annamites est bien changeant, » avait-il dit lui-même, un jour, en causant à Tévêque d'Adran; l'Église de Cochinchine allait en faire la douloureuse expérience.
Édit Injurieux contre le christianisme (18041). — En
montant sur le trône, après avoir définitivement triomphé de ses ennemis, Gia4ong avait solennellement promis aux deux vicaires apostoliques de la Cochinchine et du Tong-king de donner un édit pour défendre aux villages païens de molester les chrétiens, au sujet des contributions superstitieuses qui se font pour les sacrifices et pour l'entretien des temples. C'était, on doit se le rappeller, une source intarissable de vexations pour les fidèles. Deux mois après l'entrée du roi légitime au Tong-king, les païens d'un village de la province de Bo-chinh avaient tué un chrétien à ce sujet; au Nghe-an, toujours sous le même prétexte ils avaient voulu jeter plusieurs fidèles à l'eau; le gouverneur de cette province, bien que païen, prit parti pour les disciples de Jésus-Christ et plaida leur cause au conseil du roi. Gia-long, qui n'était pas encore bien affermi sur le trône et qui avait besoin de nous, rendit alors une ordonnance, par laquelle il défendait à ces villages de molester davantage les chrétiens au sujet des contributions idolâtriques : w Les chrétiens, y est-il dit, ne forment-ils pas une partie de notre peuple ? ne paient-ils pas les tributs comme les autres ? Si certaines gens croient aux Esprits et les honorent, à la bonne heure; on ne le leur défend pas. Que les esprits secourent leurs adorateurs; mais il ne paraît pas juste de forcer à contribuer à ce culte ceux qui ne croient pas aux esprits. » (Septembre 1802.)
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Cette déclaration était quelque chose, mais ce n'était pas assez. Outre qu'elle renfermait un simple conseil, au lieu d'une défense positive d'inquiéter les chrétiens, la malice des mandarins la regardant comme une réponse particulière et non comme une ordonnance générale portée pour tout le royaume ; ils se gardèrent bien, pour la plupart, de la publier dans leurs provinces, et les vexations au sujet des contributions superstitieuses continuèrent comme par le passé. Les vicaires apostoliques se concertèrent donc pour faire une démarche collective auprès du roi et lui demander, selon la promesse qu'il en avait faite, de donner un édit en faveur des fidèles. Cette grave affaire était une de celles qu'on avait discutées au synode de 1803. En conséquence, Mgr de Véren, vicaire apostolique delà Cochinchine, Mgr de Castorie, coadjuteur du Tong-king, et M. Liot, provicaire delà Cochinchine, vinrent à la cour^ et présentèrent un placet au roi.
Le prince, selon son habitude, les reçut très bien et promit tout; mais il porta la pétition au grand conseil, qui se récria très fort contre l'outrecuidance des chrétiens ; plusieurs grands mandarins se répandirent même en invectives contre cette religion perverse qui défendait d'honorer les ancêtres, et l'un d'eux déclara qu'il fallait s'opposer, au plus vite, aux progrès du christianisme, si on ne voulait pas voir le peuple se convertir en entier; un autre alla jusqu'à conseiller au roi de recommencer les persécutions et de renvoyer tous les missionnaires en Europe. Gia-long, enchanté de voir ses mandarins dans de si belles dispositions, répondit à M. Liot qu'il était impossible d'accorder ce que les vicaires apostoliques demandaient.
Tout à coup, vers la fin de 1803, le bruit se répandit que le roi allait signer un édit contre le christianisme. Sur ces entrefaites, Gia-long étant venu à Ha-noi, pour recevoir les ambassadeurs chinois qui lui apportaient l'investiture impériale, le vicaire apostolique du Tong-king, Mgr de Gortyne, profita de
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Toccasion pour se présenter à l'audience du prince. 11 fut reçu, mais avec beaucoup de froideur; on était loin des gracieusetés et des promesses de 1802. Gia-long, tout le temps de l'audience, se tint sur la plus grande réserve, et il fut impossible de dire un mot de la question religieuse.
Aussitôt après avoir reçu les ambassadeurs chinois, il repartit pour Hué. Enfin, le 4 mars 1804, parut le fameux édit, dont chacun parlait depuis trois mois. Il n'était pas particulier au christianisme : le prince, s'érigeant en souverain pontife, s'arrogeait le droit de régler à sa façon la question religieuse dans ses États.
Cet édit traite d'abord des fêtes et des réjouissances publiques qui se célèbrent annuellement dans les villages, ainsi que des contributions que les notables ont le droit d'ériger à cette occasion. Passant ensuite à ce qui regarde directement la religion, il défend de gaspiller l'argent des communes pour les temples du Bouddha et les sacrifices aux génies protecteurs. En conséquence :
V II défend de construire de nouvelles pagodes en Thonneur du Bouddha ;
2** De réparer les anciennes pagodes, sans une permission écrite du gouverneur de la province ;
3<» De construire de nouveaux temples en l'honneur des génies tutélaires et même de réparer les anciens sans permission.
4** Arrivé à la religion chrétienne, l'édit s'exprime en ces termes méprisants :
« Quant à la religion des Portugais, c'est une doctrine étrangère, qui s'est introduite furtivement et maintenue jusqu'à présent dans le royaume, malgré tous les efforts qu'on a faits pour déraciner cette superstition. L'enfer, dont cette religion menace, est un mot terrible dont elle se sert pour épouvanter les imbéciles; le paradis qu'elle promet est une expression magnifique pour amorcer les niais. Cette doctrine
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s'est insinuée peu à peu parmi les hommes grossiers et ignorants, qui l'embrassent et la suivent comme des insensés. Un grand nombre de nos sujets sont déjà infectes de celte mauvaise doctrine et tout à fait accoutumés à en observer les pratiques et les lois, qu'ils suivent comme des gens ivres, sans réfléchira rien, et comme des aveugles que Ton no peut ramener de leur égarement.
« C'est pourquoi, dorénavant, nous ordonnons que dans tous les cantons et villages où il y a des églises, appartenant aux chrétiens, il soit défendu de réparer ou de reconstruire celles qui tombent en ruines, avant d'avoir présenlé une requête au gouverneur de la province et d'en avoir obtenu la permission. Quant à construire de nouvelles églises, dans les endroits où il n'y en a pas encore, nous le défendons absolument. »
Ainsi donc, voilà à quoi devaient aboutir tant d'riïorls et de dévo-uement ! Voilà la reconnaissance du roi Gia-long, pour ceux qui lui avaient sauvé la vie et rendu le trôiic : des imbéciles et des niais, ces chrétiens qui, à Theure où tous l'abandonnaient, lui étaient restés obstinément fidèles; des aveugles, ces missionnaires qui, pour soutenir sa cause avaient souffert la persécution et vu la ruine de leurs églisf^s ; des insensés aussi, ces généreux français qui, sur l'appel de l'évêque d'Adran, avaient quitté leur pays, pour venir construire ses flottes, exercer ses armées et finalement lui rendre le trône; insensé encore cet illustre évêque, que, dans un jour d'expansion, il avait appelé le pè7'e du royaume et auquel il avait confié l'éducation de son fils aîné. Oh ! oui, ils eussent été vraiment insensés, tous ces hommes de cœur, s'ils avaient compté sur la gratitude d'un roi idolâtre ! mais non; ils avaient fait chacun leur devoir, sans trop se préoccuper des suites, sans trop espérer de trouver leur récompense en ce monde. Gia-long pouvait les calomnier, pour se débarrasser de ce fardeau de la reconnaissance^ qui pèse si lourd aux âmes
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basses; il ne dépendait pas de lui de les déshonorer, et ces grossières injures retombaient de tout leui poids sur Tingrat monari]ue qui ne rougissait pas d'afficher son mépris pour ses bienfaiteurs, maintenant qu'il croyait n'en avoir plus besoin.
Cet édit mécontenta également chrétiens et païens, car les bouddhistes n'étaient guères mieux traités que les catholiques, puisqu'aux uns comme aux autres on défendait d'élever de nouveaux temples et même de réparer les anciens, sans une permission écrite du gouverneur de chaque province, permission qui, bien entendu, ne devait s'accorder que contre espèces sonnantes.
Quelle était donc la doctrine religieuse du prince, puisqu'il témoignait mépriser également le christianisme, le bouddliisme et le culte* des génies?
Au fond, comme la plupart des lettrés, Gia-long était un scupLique et ne croyait à aucune religion; seulement, par politique, il était très opposé à toute doctrine venue de l'étranger, et 1res attaché au culte de Confucius et des ancêtres. Quant au christianisme, il était trop intelligent pour ne pas apercevoir son immense supériorité doctrinale; ses conversations avec Tévêque d'Adran, ses rapports fréquents avec les missionnaires l'avaient mis à même de mieux connaître la religion que la plupart de ses sujets; il avait souvent assisté à nos cérémonies, il avait entendu nos prédications, il ne pouvait doiu! prétexter l'ignorance. S'il repoussait le christianisme, c^étail d'abord par orgueil national : cette doctrine était étrangère, or rien de bon peut-il venir de l'étranger? C'était sui tout par dépravation du cœur; le Décalogue le gênait, particulièrement le sixième et le septième précepte. Lui-même, dans rintimité, ne faisait pas difficulté d'en convenir cyniqueniout : « Cette religion est fort belle, mais elle est joliment sévère ; qui pourrait l'observer ! » Un autre jour, parlant des cinq religions connues dans le pays, celle des lettrés, le
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bouddhisme, le culte de génies, le mahométisme * et la religion ^ du seigneur du ciel, il laissait échapper cet aveu significatif : « La religion du Seigneur du ciel est la plus conforme à la raison, mais elle est trop stricte sur la pluralité des femmes. Pour moi, ajoutait-il en riant, il me serait impossible de me contenter d'une seule, bien qu'il me soit plus facile et moins laborieux de gouverner tout mon royaume, que de maintenir Tordre dans mon sérail. »
Habemus confitentem reum ! Nous avons le secret de l'aversion de Gia-long et de ses mandarins contre le christianisme. Il est impossible de faire en quelques mots un éloge plus complet de la religion. On peut, après cela, se consoler facilement de se voir traité, dans une proclamation publique, d'insensés et d'aveugles que rien ne peut éclairer. Les insensés et les aveugles ici sont ceux qui, s^abandonnant aux satisfactions grossières des srens, ne rejettent le christianisme et ses magnifiques espérances, que parce qu'il contrarie leurs passions et commande la vertu.
Du reste, l'édit injurieux de Gia-long contre le christianisme ne changea pas grand'chose à la situation des fidèles. Les villages qui étaient bien disposés continuèrent à s'arranger à l'amiable avec eux, pour l'exemption des contributions superstitieuses; ceux qui tenaient à molester les chrétiens en profilèrent pour leur extorquer.de grosses sommes d'argent; les gouverneurs, de leur côté, se firent grassement payer l'autorisation de restaurer les églises et même d'en construire de nouvelles, car. la défense expresse du roi à ce sujet ne fut nullement respectée. Cette vénalité des mandarins fut toujours ce qui sauva l'Église d'Annam, même aux jours de la persécution sanglante; avec un certain nombre de barres
1. Le mahométisrae n'existe en Cochinchine que le long des côtes du golfe de Siam, chez les Malais établis dans les provinces de Ha-tien et de Chau-doc,
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d'argent*, il n*est presque rien qu'on ne puisse obtenir de ces messieurs.
Mort de missionnaires. — De nouvelles morts \înrent encore éclaircir les rangs des hommes apostoliques. Mgr Doussain, que l'évêque de Véren avait pris pour coadjuteuren 1808, ne vécut guère qu'un an après son sacre; il mourut, le 14 décembre 1809, trompant ainsi les espérances que la mission de Cochinchine avait formées sur son zèle et ses grandes qualités. M. Gire et M. Izoard l'avaient précédé dans la tombe; le provicaire, M. Lîot, puis MM. Grillet et Girard le suivirent de près. En 1812, la mission de Cochinchine était réduite à trois missionnaires européens : le vicaire apostolique Mgr Labartette, le provicaire M. Jarot, et M. Audemar.
Ce qui rendait plus triste la pénurie des otivriers apostoliques, c'est, qu'il n'en venait plus de France. Notre pays, tout occupé à panser les plaies que lui avait faites la Révolution, souffrait cruellement lui-même de la disette de prêtres et ne pouvait plus comme dans le passé, envoyer de sa surabondance aux Églises de l'Extrême-Orient. D'ailleurs la persécution s'était étendue de nouveau sur le séminaire de Paris. Lors du voyage de Pie Vil en France (1802), l'empereur Napoléon, sur la demande du souverain pontife, avait reconnu cet établissement, en même temps que le séminaire du Saint- Esprit et les Lazaristes. Un instant, son génie universel avait paru comprendre l'importance des missions étrangères, au simple point de vue de la politique française". Mais plus tard, était venue la lutte entre le vicaire du Christ et César voulant asservir l'Église. « Qu'ai-je à faire d'évangéliser les sauvages ? » écrivait alors l'empereur, avec sa grossièreté solda-
it La barre d'argent vaut environ quatre-vingts francs.
2. Voir aux pièces justificatives, la lettre de Bonaparte au pape Pie VII.
TREiNTE ANNÉES DE PAIX 23
tesque. « Je ne veux pas de vicaires apostoliques; je no connais que mon clergé et mes évêques. » M. Desjardins, alors supérieur du séminaire des Missions étrangères, coupable de fidélité au successeur de saint Pierre, avait été déporté, d'abord à Fénestrelle, puis à Verceil, où il demeura interné jusqu'en 1814. Dans ces tristes circonstances, Tctivoi de nouveaux missionnaires, même s'il s'en était présenté, était devenu impossible. Ce fut peut-être la période la plus lameutable de l'histoire de notre chère Société. Plus d'hommes^ plus de ressources! Les missions semblaient condamnées à s^éteindre les unes après les autres, avec leurs derniers ouvriers, au milieu de l'indifférence universelle du mondi^ calliolique. 0 les tristes temps ! et fasse le ciel que le triomphe de la francmaçonnerie en Europe ne nous prépare pas encore de pareils jours, dans un avenir prochain !
L'Église d'Annam, plus heureuse que la plupart dos Églises orientales, put encore traverser, tant bien que mal, cette crise, grâce à son clergé indigène, qui se composait alors de vingt prêtres pour la Cochinchine et de quatre-vingt-dix pour le Tong-king. Pourtant, il ne faut pas oublier que ce clergé indigène aura besoin longtemps encore d'être dirigé ; laissé à lui-même, il serait évidemment au-dessous de sa tAchc.
Voici en quels termes Mgr de Véren exposait, en 1812, la situation de sa mission :
« Tout va son train ordinaire dans les deux missions du Tong-king et de la Cochinchine, qui sont maintenant sous la domination d'un même souverain. Le roi, se souvenant toujours des bienfaits qu'il a reçus de Mgr l'évêque d'Adran, Tancien *, nous laisse pleine liberté d'aller partout où nous voulons et d'exercer nos fonctions, sans que personne ose nous en empêcher. Tandis qu'il sera en vie, il y a lieu d'espérer que
1. Mgr Pigneaux de Béhaine est ainsi désigné, pour ledistinguer dacoadjuteur défunt, Mgr Doussain, qui avait porté après lui le titre d'évéque d'Adran.
nous jouirons toujours de cette liberté; mais après sa mort, il y a fort à craindre que les choses ne changent. Il se fait encore des conversions d'idolâtres, mais pas autant que nous le désirerions. Le nombre des chrétiens dans cette mission, pourra aller toujours en croissant plus ou moins, tant qu'il y aura des missionnaires européens à la tête de la mission ; mais s'ils viennent à manquer, il est bien à craindre que le nombre des chrétiens ne diminue. »
Parmi toutes les pertes que venait de faire la mission, celle du provicaire, M. Liot, était la plus sensible, au point de vue politique. C'était le dernier missionnaire qui eut été en rapport avec Gia-long, à l'époque de ses malheurs. Le prince, à qui il avait rendu alors d'importants services, lui témoignait toujours de l'amitié, et le recevait avec plaisir ^ Après lui, il n'y eut plus de relations entre les missionnaires et la cour; seulement, chaque année, à l'époque du jour de Tan annamite, Mgr de Véren faisait offrir quelques petits présents au roi, par l'intermédiaire des mandarins chrétiens, et Sa Majesté ne manquait jamais de le faire remercier et de lui envoyer, de son côté, quelques menues monnaies, selon l'usage du pays, en signe que ses présents avaient été agréés.
En 1818, le vicaire apostolique se choisit un nouveau coadjuteur en la personne de Mgr Jean- Joseph Audemar, qu'il sacra le 29 mars, avec le titre d'évêque d'Adran. Ce prélat était encore jeune, puisqu'il était parti pour les missions en 1804, mais il trompa, lui aussi, les espérances du vieil évèque, qui comptait bien s'être préparé en lui un successeur; il mourut le premier, le 8 août 1821.
Hiori; de Gia-long^ (janvier 1S90). — Le roi Giag-long, de son côté, touchait à la fin de sa longue carrière. Quelques
1. Par ordre de Gia-long, on éleva sur la tombe de M. Liot un riche mausolée qui subsiste encore. C'est le tombeau qui est à la droite de celui de Mgr d*Adran, quand on vient de Saigon .
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années avant sa mort, en 1817, il choisit pour lui succéder le prince Chi-dam, fils d'une de ses nombreuses concubines, en écartant du trône le fils du prince Canh, qui, d'après les loi^ du royaume, aurait dû être son héritier. Ce choix, qui fut très vivement blâmé par la plupart de ses mandarins, était un grand malheur pour le royaume et pour TÉglise de Cochinchine. Le successeur de Gia-long* devait prendre à Textérieur, le contre-pied de sa politique; il détestait les étrangers et ne pouvait souffrir le christianisme. Décidé à l'isoler à tout prix de VEurope et de sa civilisation, il allait lancer sa dynastie dans cette voie de persécutions sanglantes, qui devaient aboutir, au bout de quarante ans, à l'expédition française et au démembrement du royaume. Jamais le roi Gia-longne fut plus mal inspiré que le jour où, malgré les représentations de ses meilleurs amis, il s'obstina à faire un pareil choix.
Ce prince mourut le 23 janvier 1820. Il avait régné vingttrois ans comme prétendant plus ou moins heureux, et dixhuit ans, comme roi paisible et reconnu de tout TAnnam. Malgré ses fautes et son hostilité sourde contre le christianisme, on peut souscrire, sans hésiter, au jugement de Mgr d'Adran, qui déclare, dans une de ses lettres, que ce prince n'eût pas été déplacé sur un des premiers trônes de l'Europe.
Dans son testament, Gia-long recommandait à son fils ces deux points :
1® D'entretenir toujours une garde de cinquante hommes auprès du mausolée de Mgr d'Adran ;
2« De ne persécuter aucune des trois principales religions établies dans le royaume : la religion de Confucius, la religion de Phat (le bouddhisme) et la religion du Seigneur du ciel. (le christianisme). « Ces trois religions, disait le roi, sont également bonnes et les persécutions occasionnent toujours des troubles dans l'État, attirent des calamités pubhques, et souvent font perdre la couronne aux rois. » Heureux le
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royaume annamite, si le successeur de Gia-long, le roi Minhmang, avait suivi les sages conseils de son père ! Il est à peu près certain qu'à cette heure la Cochinchine et le Tong-king jouiraient encore de toute leur indépendance.
Une épidémie de choléra d'une violence exceptionnelle vint, cette année et Tannée suivante, désoler F Annam*. Plusieurs milliers de chrétiens y perdirent la vie, bien que, selon la remarque de Mgr Labartette, « toute proportion gardée, le nombre des païens morts de Tépidémie fût beaucoup plus considérable que celui des chrétiens, parce que les premiers étaient plus soigneux de faire des diableries pour leur guérison que de se servir des remèdes de la médecine. » C'est du reste une observation qu'on a pu faire dans toutes les épidémies de ce genre, et encore tout dernièrement en 1882; les chrétiens, grâce aux conseils de leurs missionnaires, se tirent beaucoup mieux d'affaire que les païens, dans ces circonstances, et perdent beaucoup moins de monde, parce qu^ils se soignent d'une manière plus intelligente.
Néanmoins la mission de Cochinchine fit, à Toccasion du choléra, des pertes bien sérieuses, vu l'état de pénurie sacer^ dotale dans lequel elle se trouvait. Quatre prêtres indigènes furent successivement victimes de leur dévouement à assister les cholériques; mais la perte la plus sensible et la plus difficile à réparer, fut celle du pro vicaire, M. Jarot, qui fut emporté par l'épidémie, le 22 mai 1822. Désormais la mission n'avait plus, pour assister le vieil évêque de Véren, alors âgé de soixantedix-sept ans, que trois jeunes prêtres, tout récemment arrivés de France, M. Thomassin, en 1819, MM. Tabert et Gagelin, en 1821.
1. Partie du centre de Tlndo-Chine, et non, comme on Ta faussement écrit de l'Inde, cette épidémie gagna Siam, la Birmanie, les Indes, d*où elle fut transportée en Russie, et fit sa première apparition en Europe, vers la fin de 1830. On se souvient encore en France du grand choléra de 1832, qui fit tant de victimes.
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Mort de Mg^r de Véren (août 181919). — Mgr Labartette ne tarda pas à se coflcher à son tour dans la tombe. Voulant sonder les dispositions du nouveau roi, il s*élait rendu à Hué, dans le courant du mois de juillet 1822, pour lui offrir ses présents et demander une audience, à Toccasion de Tanniversaire de la naissance de ce prince. Minh-mang accepta les présents, mais il refusa Taudience, en sorte que le prélat put facilement en conjecturer les mauvaises dispositions du nouveau roi, qui, du reste, n'étaient plus un secret pour personne. On entendait répéter partout que, désireux d'imiter l'exemple des empereurs du Japon, dont il connaissait parfaitement l'histoire, il s'était» promis d'exterminer le christianisme iians ses États. « Nous détestons la religion des Européens, avait-il dit, quelques jours avant de monter sur le trône, nous la prohiberons et la poursuivrons jusqu'à entière extinction. » lln'y avait plus qu'à se remettre, avec confiance et résignation, entre les mains de Dieu. A moins d'un miracle, l'ère des martyrs allait se rouvrir dans tout l'Annam.
Mgr de Véren, accablé de préoccupations douloureuses, se disposait à administrer la confirmation aux Chrétiens de la capitale et des environs, lorsqu'il tomba malade d'une dysenterie mêlée de symptômes cholériques, dans les derniers jours de juillet. M. Gagelin, qui se trouvait à quelques jours de là, se hâta d'accourir pour assister le vénérable malade. Il mourut, le 6 août, après avoir reçu tous les secours que la sainte Église réserve à ses enfants pour les derniers combats de la vie.
Ses funérailles, sans avoir le luxe royal de celles de l'évêque d'Adran, son prédécesseur, se firent solennement, au milieu des pleurs et des sanglots des chrétiens, qui semblaient mener le deuil de l'Église même de Cochinchine. En effet, l'avenir était bien sombre, à cette heure ; on sentait la persécution dans l'air, et pour faire tête à l'orage, il n'y avait que trois jeunes missionnaires, encore inconnus de la plupart des fidèles, ignorant eux-mêmes la langue et les usages du pays. Jamais
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peut-être, depuis sa fondation, la mission de Cochinchine n'avait paru si près de sa ruine. ♦
Le corps du vénérable prélat, revêtu des ornements pontificaux, resta exposé trois semaines, pendant lesquelles toutes les chrétientés des paroisses voisines vinrent prier auprès du cercueil de leur père bien-aimé. Uenterrement se fit le 25 août, au milieu d'un grand concours de fidèles. MM. Vannier et Chaigneau, les deux seuls Français demeurant deTexpédition de 1789, avaient demandé à Minh-mang Tautorisati on d'assister aux obsèques, ce qui leur fut gracieusement accordé. A cette occasion, le roi leur parla en termes respectueux du vieil évêqjie, qu'il avait visité une fois avec son père, alors qu'il était tout jeune enfant; mais il ne leur fit aucune question sur les missionnaires qui restaient en CiOchinchine, et ne laissa rien percer de ses intentions au sujet de la question religieuse.
Mgr Févêque de Véren était vénéré de tous ceux qui rapprochaient. Voici le témoignage que lui rendait, en 1870, M. Duc Chaigneau, le fils de l'ancien mandarin de Gia-long, dans ses Souvenirs de Hué.
« Il y avait, à l'époque dont je parle, six évêques catholiques dans le royaume. Ces prélats, et surtout Mgr Labartette, évéque de Véren, respectable vieillard de soixante-seize ans, qui, depuis plus de quarante ans n'avait pas quitté le pays, étaient généralement vénérés, même dans les commencements de Minh-mang. J'ai passé quelquefois des mois entiers auprès de Mgr Labartette; j'ai eu occasion de voir des pauens le prendre pour arbitre dans leurs querelles, et accepter toujours ses décisions comme un jugement sans appel. Je crois pouvoir avancer que la plupart des païens quitteraient volontiers leurs idoles, pour embrasser la foi catholique, s'ils avaient la certitude que le gouvernement ne les persécuterait pas, à cause de leur nouvelle croyance. Ce n'est pas ici seulement une opinion personnelle, c'est aussi celle de beaucoup d'indigènes. »
Mgr Labartette était entré dans lahaute Cochinchine en 1775,
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et pendant les vingt-cinq premières années de son apostolat, il avait connu toutes les horreurs de la guerre civile et de la persécution ; fait prisonnier, à deux reprises différentes, il avait porté la cangue et beaucoup souffert pour le nom de Jésus- Christ. Le caractère particulier de ce digne prélat était une piété très vive et très tendre, une douceur inaltérable, qui le faisait comparer à saint François de Sales, un abandon complet à la divine providence. Il s'était occupé tout spécialement de Tœuvre des sœurs indigènes connues sous le nom d'Amantes de la Croix. A sa mort, il laissait dans la mission seize couvents de religieuses, comptant en moyenne de vingt-cinq à trente sœurs, dix-huit prêtres indigènes, et environ soixante mille chrétiens.
M. Thomassin, supérieur (lS99-t894l). — M. Thomassin, comme le plus ancien des missionnaires français, prit alors la direction provisoire de la mission, en attendant que Rome nommât un évêque ; mais le P. Clément, supérieur des Franciscains de Cai-nhum (basse Cochinchine), refusa de reconnaître son autorité et prétendit, comme plus vieux missionnaire, prendre la direction du vicariat aposlolique. La question fut portée à Rome et ne fut résolue qu'un peu plus lard, par la nomination de Mgr Taberd, en qualité de vicaire aposlolique.
M. Thomassin ne fut qu'un peu plus d'un an à la tête de la mission. Il était d'un caractère doux et aimable, très charitable et très zélé pour la décoration des églises; mais d'une santé très faible, qui ne lui permit pas de s'acclimater dans le pays. Il mourut, au mois de mai 1824, laissant deux missionnaires français dans la mission de Cochinchine, MM. Taberd et Gagelin. Deux autres de nos confrères, MM. Jaccard et Régereau, avaient été envoyés en J1823, mais ils n'avaient pas encore pu pénétrer dans la mission. Ce fut M. Taberd, comme plus ancien dans les ordres, qui exerça la charge de
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supérieur, en attendant que la sacrée congrégation de la Propagande eût désigné un évêque.
Signes avant-coureurs de la persécution (18941). —
La situation était toujours bien critique et le ciel chargé de nuages. L'intention où était le roi de persécuter la religion était devenue évidente pour tout le monde. On savait que plusieurs conseils s'étaient tenus à la cour à ce sujet, et que le prince n'hésitait que de peur de se créer des embarras, mais sa haine ne prenait même plus la peine de se dissimuler. Au jour de Tan 1824, les missionnaires lui ayant, selon Tusage. fait offrir leurs petits présents, il avait refusé de les accepter, ce qui est une grave injure, dans les idées du pays. A la même époque, il avait fait venir un des mandarins chrétiens de sa cour, et lui avait commandé de planter le nêu devant sa porte *,
— Sire, répondit Tofficier, du temps du roi votre père, jamais il ne m'a forcé à cela. Si Votre Majesté veut me faire donner des coups de rotin, je suis prêt à le souffrir de bon cœur, mais, pour élever la perche, je ne le ferai pas.
— Nous vous aimons, répondit le roi; à cause de cela nous ne voulons pas vous faire frapper; mais désormais, sachez que les maîtres européens ne pénétreront plus dans le royaume. Quant à ceux qui y sont déjà, passe; mais nous n'en voulons plus d'autres. Est-ce que notre royaume n'est pas assez grand et assez lettré? Vous nous faites déshonneur, en allant chercher des maîtres de doctrine en Europe.
Un peu auparavant, le frère cadet de Minh-mang se promenant à cheval dans les environs de Hué, rencontra un grand hangar vide, qu'il n*eut pas de peine à reconnaître pour une
1. Le dernier jour de Tannée, les païens élèvent devant la porte de leurs maisons une grande perche et tracent sur la terre, avec de la craie, un arc tendu et une flèche, en mémoire d'une grande victoire remportée par le Bouddha sur le diable.
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église; en furetant partout, il finit par trouver une caisse qui renfermait une statue de la sainte Vierge. Aussitôt il se répandit en blasphèmes et en malédictions contre les chrétiens. En s'en allant, il dit aux gens de sa suite et aux notables du village :
« Voilà une maison qui convient parfaitement pour y jouor la comédie ; faites-la préparer ; je vous amènerai dans quelques jours une troupe de comédiens. »
Les notables du village, qui étaient tous chrétiens, n'eurent d'autres ressources que de prendre la fuite et Tégliso fut changée en théâtre.
Le roi Minh-mang, qui se préparait par ces coups d'essai à ouvrir la persécution, et qui mérita, plus tard, par ses cruautés le surnom de Néron annamite, était loin d'êiro un homme vulgaire ; actif, intelligent, d'un caractère autoritaire et centralisateur, d'une volonté inflexible, il réussit, à force de sévérité, à unifier les deux royaumes du Tong-king et de la Cochinchine et à comprimer toutes les résistances qu'il rencontra, mais, quand il voulut appliquer à la religion ce despotisme centralisateur et ramener le culte à l'unité, il fut forcé de reconnaître, à ses dépens, que le christianisme a en luimême une force intime, qui lui fait braver l'oppression et qui use à la longue toutes les tyrannies.
Plus lettré que son père, mais moins intelligent, Minh-mang ne comprenait que la civilisation chinoise et détestait FEurope, ainsi que tout ce qui en vient; saisissant à merveille que la civilisation et les mœurs de l'Annam ne pouvaient tenir au contact des nôtres, il sentait que les peuples de l'Exlrèmo ■ Orient n'ont qu'un moyen de défendre leurs institutions, c'est de s'isoler des Européens. Aussi il commença par fermer sc^ ports aux navires venus d'Europe, et interdire à ses stijcls tous rapports commerciaux ou autres avec les barbares d'Occident.
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Départ de HiM. Vannier et Chaig^neau (Décembre
18»4I). — Deux Français restaient, MM. Vannier et Chaigneau, seuls survivants de la petite tr4)upe dévouée, qui était venue en 1789, rétablir son père sur le trône. Le roi Gia-long, pour récompenser leurs services, les avait élevés à la dignité de mandarins supérieurs et les avait admis dans son conseil; Minh-mang chercha l'occasion de les éloigner, car leur présence le gênait.
En 1818, profitant de l'arrivée du premier vaisseau français qui parut dans les eaux de Tourane, après ces longues guerres de Tempire, pendant lesquelles l'Océan nous était interdit, M. Chaigneau avait demandé et obtenu de Gia-long l'autorisation d'aller faire un voyage en France, pour revoir sa famille. Le roi Louis XVIII Tayant mandé à la cour, l'entretint longuement de la Cochinchine et le renvoya en 1821, dans ce pays, avec le titre de consuP; le roi le chargea, en outre, d'apporter une lettre et des présents pour Gia-long. La monarchie héréditaire reprenait ainsi les vieilles traditions de notre politique coloniale, et cherchait à renouer avec la Cochinchine les relations entamées par Louis XVI, interrompues depuis par la révolution et les guerres de l'Empire.
A son retour en Annam, M. Chaigneau trouva la situation bien changée : Gia-long était mort, et Minh-mang, l'ennemi des étrangers, régnait à sa place. Il reçut néanmoins en cérémonie la lettre et les présents de Louis XVIII, mais il se refusa absolument à conclure un traité de commerce avec la France :
« A quoi bon, répondit-il à M. Chaigneau, un traité de commerce? La France est à une trop grande distance de notre royaume, pour que nos sujets puissent aller faire le commerce avec vos compatriotes. Si les Français désirent venir vendre leurs marchandises chez nous, nous les recevrons comme les
sujets des autres nations, pourvu qu'ils observent les lois et les usages du pays. »
Et comme M. Chaigneau, pour remplir la mission dont l'avait chargé le roi, insistait respectueusement, et faisait observer que ce refus ferait mauvaise impression en France. Miûh-mang impatienté finit par lui dire.
« On ne peut pas nous en vouloir, parce que nous ne voulons pas signer un traité qui nous semble inutile. Du moment que nous ne gênons pas vos compatriotes dans leurs opérations commerciales et que nous les traitons convenablement, que peut-on exiger de plus ? D'ailleurs, n'êtes-vous pas ici pour surveiller leurs intérêts et nous faire connaître leurs réclamations ? »
Il était évident qu'on se heurtait au parti-pris et à un mauvais vouloir absolu. Néanmoins, comme M. Chaigneau s'était engagé auprès de Louis XVIII à conserver pendant cinq ans le poste de consul, il se résigna d'abord à en remplir les fonctions ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir, aussi bien que M. Vannier, que le roi désirait leur départ^ et que leur présence à la cour était devenue impossible.
Sur ces entrefaites, M. Courson de la Ville-Hélio, commandant la frégate française la Cléopâtre, étant venu à Tourane, (1824) demanda, par l'entremise de M. Chaigneau, une audience qui lui fut sèchement refusée. L'année suivante, M. de Bougainville, commandant la Thétis, essuya le même affront. Le gouvernement anglais envoya, vers la même époque, un ambassadeur à Hué, pour établir des relations commerciales avec l'Annam; il ne fut pas plus heureux que nos compatriotes et dut se retirer, lui aussi, sans avoir obtenu audience. La présence d'un consul européen devenait donc parfaitement inutile, puisque le roi fermait ses ports aux étrangers et se refusait à entrer en relations avec l'Europe. MM. Vannier et Chaigneau, dégoûtés des mauvaises dispositions du prince^ demandèrent leur congé, qui leur fut accordé avec eiïipresse-
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ment. Ils partirent, dans les derniers jours de 1824, et les missionnaires demeurèrent seuls et sans protection en présence du tyran qui avait juré leur perte.
Situation reli^euse en 1895. — Ceux-ci, sans trop s'inquiéter des menaces de l'avenir, continuaient tranquillement leur œuvre, au jour le jour de la divine Providence. Par mesure de précaution, on avait fermé le séminaire de la haute Cochinchine, qui était trop près de la cour, pour le réunir à celui des basses provinces, à Lai-thieu. M. Gagelin était à la tête de cet utile établissement et rayonnait de là dans tout le Dong-naï, pour visiter les chrétiens. Les vieillards de ce pays ont gardé le souvenir de son zèle un peu sévère ; il fit deux fois en douze ans la visite de toutes les chrétientés du sud de la mission.
M. Taberd, le supérieur de la mission, administrait en moyenne Cochinchine. En quelques mois, il venait de confirmer plus de quatre mille fidèles. L'heure était solennelle et Ton sentait qu'il fallait se hâter de fortifier pour la lutte les soldats du Christ.
Deux pères franciscains venaient de mourir à Cai-nhum, qui était, depuis plus d'un siècle, le principal centre de leur apostolat en basse Cochinchine. Il ne restait plus que le P. Odorico, qui fut le dernier fils de Saint-François appelé à travailler avec nos confrères en ce pays.
Ainsi tous se préparaient paisiblement aux combats de l'avenir. L'Eglise de Jésus-Christ est habituée depuis longtemps à ne s'étonner de rien et à poursuivre son œuvre, au milieu de tous les obstacles. Les indifi'érents ont peine à comprendre le secret de cette patience tranquille, qui ne se décourage jamais, qui ne s'eff'raye jamais, parce qu'elle a les promesses de la vie éternelle et qu'elle sait que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Ainsi, quand le vent souffle en tempête et que les vagues de la mer se soulèvent, on voit les
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barques de pêcheurs, trop faibles pour braver l'effort de l'orage, se hâter de regagner la côte ; mais un vaisseau de haut bord, monté peu: un équipage «olide, ferme ses écoutilles, cargue ses voiles et se lance hardiment au large, se confiant aux flots irrités dont il est sûr de triompher; la tempête le berce sur les lames et les vents déchaînés ne font qu'accélérer sa course et le conduire plus rapidement au port.
Œuvre de la Propag^ation de la foi. — Un grand encouragement vint, à cette époque, soutenir et consoler, au milieu de leurs travaux et de leurs épreuves, les hommes apostoliques. Pour suppléer aux riches dotations sur lesquelles la Révolution avait mis sa main sacrilège, l'œuvre de la Propagation de la foi venait de s'établir à Lyon. L'humble sou par semaine des pauvres allait remplacer les offrandes royales de l'ancienne monarchie et, multiplié par la générosité et le zèle des fidèles du monde cathoHque, il allait en moins de cinquante ans, constituer à l'apostolat un budget bien supérieur à celui que la riche société du xvn« siècle avait mis jadis au service des missionnaires. Désormais, les ouvriers apostoliques, pouvaient se présenter sans crainte, pour travailler dans le champ du Père de famille ; au soir de leur rude journée, ils étaient assurés de trouver, au moins, le pain quotidien nécessaire à leur subsistance*, mais ce n'était là, qu'on me permette de le dire, que le petit côté de la question. Par la prière quotidienne, par la lecture des Annales de la Propagation de la foi, tous les fidèles entraient en communion de l'œuvre apostolique ; le prédicateur de l'Évangile n'était plus seul, perdu au bout du monde, sans communications avec les fidèles ; il se sentait soutenu, encouragé, fortifié dans ses épreuves et dans ses com-
1. Grâce à Tœuvre de la Propagation de la foi, les simples missionnaires reçoivent, en ce moment, six cent soixante francs et les vicaires apostoliques treize cents francs par an. C'est peu, mais c'est suffisant pour des hommes qui n*envient ni les riches traitements, ni le confortable des clergymans protestants.
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bats; écrasé sous la cangue, enfermé au fond d*un cachot infect, avec des brutes et des scélérats, il pouvait se dire : « Il y a, à cette heure, des âmes chrétiennes qui prient pour moi, qui s'unissent à mes souffrances, qui sympathisent à mes peines; je ne suis pas seul; là-bas, sur tous les rivages du monde catholique, des milliers de frères demandent chaque jour à Dieu pour moi la persévérance et la force ! »
Aussi, à la première nouvelle de cette admirable fondation, ce fut, dans toutes les missions, un long cri de reconnaissance. « Quand je pense, écrivait M. Taberd, qu'en différents lieux on prie pour moi, cela me ranime et me console au milieu des difficultés que j'éprouve. » Et dans une autre lettre : « Je vous prie de me rappeler au souvenir de ces pieux chrétiens, si zélés poui* la propagation de notre sainte religion. Veuillez bien leur donner connaissance de ce que j'ai Thonneur de vous écrire, quand vous le croirez capable de les intéresser. »
De son côté, M. Gagelin écrivait: « J'admire les progrès merveilleux avec lesquels s'est établie cette association et le zèle des évêques pour l'étendre. Nous comptons beaucoup sur les prières des bonnes âmes qui sont entrées dans cette association. Elles auront part à toutes les bonnes œuvres qui s'opéreront par leurs aumônes. »
Les missionnaires de la Cochinchine ne s'en tinrent pas à ces témoignages isolés de reconnaissance. Au mois de juin 1830, profitant d'un moment où ils se trouvaient réunis en basse Cochinchine, ils adressèrent la lettre suivante au conseil central de Lyon, et, par son entremise, à tous les associés de la Propagation de la foi :
« Messieurs,
« Le concours des circonstances ayant permis à cinq d'entre nous de se réunir à Mgr d'isauropolis, Sa Grandeur nous a proposé d'adresser une lettre de remerciements au conseil
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d'administration et à tous les associés de la Propagation de la foi. Nous acquiesçons avec empressomenl aux vœux de notre digne vicaire apostolique et nous nous unissons h lui avec plaisir, pour rendre mille actions de grâces aux Ames généreuses qui veulent bien s intéresser et s'associer à Tœuvre des missions. Et pourrions-nous être insensibles à la charité sublime que vous exercez envers nous et envers nos chers néophytes? Ne serions-nous pas coupables d'ingratitude, si nous n'étions pénétrés do reconnaissance envers ceux à qui nous devons le succès de notre ministère? Car nous le reconnaissons bien sincèrement, Messieurs, ce sont les ferventes prières de Tassociation qui attirent les bénédictions de Dieu sur nos faibles travaux, et ce que nous faisons de plus solide et de plus durable est du aux aumônes des associés.
n Nous devons aussi nous rendre les interprètes des sentiments de gratitude qui animent nos néophytes. Que ne pou- \ez-vouSj Messieurs, lire dans les cœurs de ces bonnes gens! Ils savent apprécier la généreuse libéralité de lem^s bienfaiteurs; mais dans rimpuissancc oCi ils sont d*exprimer aulrement leur reconnaissance, ils élèvent leurs mains suppliantes vers l'auteur de tout bien, pour le conjurer de vous combler de béuédictions^ Lapriëre de tant d'âmes ferventes sera exaucée*
« Vous apprendrez sans doute avec plaisir Fusage que nous faisons de vos aumônes, et cette reconnaissance soutiendra votre zèle et, nous Tespérons, Messieurs, encouragera vos pieuses libéralités. ï>
Ici les missionnaires entrent dans un long exposé de toutes les œuvres de la mission. On peut résumer ainsi leur ônumération.
Les aumônes de la Propagation de la foi sont employées :
1. D'après le règlement en usage dans nos missions chaque année ^ après la Toussaint^ on oiïre le saint sacrifice, et les fidèles font, dans loutes les chrètienLès^ des prières solennelles pour les associés défunts de la Propagation de la foi.
1® A Tentretien des missionnaîres ;
2" A élever des jeunes gens pour le sacerdoce ;
3^ A établir des écoles ;
4<> A imprimer des livres de religion ;
5^ A bâtir et à entretenir des églises dans les chrétientés;
6° A baptiser les enfants infidèles en danger de mort ;
7° A racheter les enfants chrétiens tombés au pouvoir des païens.
Après avoir exposé toutes ces différentes œuvres, et fait ressortir leur importance, les missionnaires, de la Cochinchine concluent ainsi :
« Voilà, Messieurs, ce que nous avions à vous dire sur remploi des secours que vous daignez nous accorder; cela suffit pour vous donner une idée des grands biens que vous faites et que vous pouvez faire. Animez-vous donc, messieurs, d'un nouveau zèle; et tandis que vos pieuses largesses serviront à former de saintes entreprises, que vos saintes prières fassent violence au ciel pour attirer sur ces entreprises les bénédictions de Dieu. Nous vous en prions, au nom de Jésus-Christ que vous faites connaître et honorer, au nom de peuples nombreux auxquels vous procurez, non des biens trompeurs et passagers, mais des biens éternels, qui seuls rendent heureux, et au nom de vous-mêmes. Messieurs, car, en continuant ce que vous avez si heureusement commencé, vous vous rendez les dignes imitateurs de ces Églises primitives, si fameuses par leur charité et, après en avoir partagé la renommée sur la terre, vous en irez partager la récompense dans le ciel.
« Il nous reste. Messieurs, à vous expliquer pourquoi nous ne vous avons pas écrit plus tôt. D'abord nous étions certains que nos confrères de Paris se rendraient les interprètes de nos missions auprès des associés de la Propagation de la foi : en second lieu, les circonstances critiques où s'est trouvée notre mission, pendant ces dernières années, ne nous Font pas perr
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TRENTE ANNÉES DE PAIX m
mis, La mission pleurait encore la perte de la plupart de ses anciens missionnaires^ lorsqu'elle perdit Mgr de Véren ; la mort de M, Thomassia suivit de prèseelle de Monseigneur, et il ne resta plus que deux missionnaires, Mgr le vicaire apostolique actuel et M. Gagelin. Ces deux Messieurs furent hientAt pris et retenus captifs par le roi. Joignez à cela les emharras et les flifficultés qui accompagnent et suivent un pareil état de choses, et vous reconnaîtrez l'inipuissance où nous avons été de nous acquitter plus tAt de ce devoir.
« JEAN-Lons, évéquc d'Isauropolis, vicaire apostolique de la Cochin chine, Cambodge et Ciampa; Gagelt?*, miss, apostolique; J, Régereau, mission, apostolique; J. Bringol, miss. apostolique; E, Th, Gué^iot, misss. apostolique; Jos, Mar- CHAXD, miss, apostolique. »
Soixante ans ont passé sur cette œuvre hénie de la Propagation de la foi- Il est facile aujourd'hui d'apprécier l'arbre à ses fruits: on peut dire, sans exagération, que le développement merveilleux des missions catholiques pendant ce siècle, ces trois cents nouvelles églises qui ont été fondées dans le cours des soixante dernières années, le chiffre des néophytes doublé, triplé, décuplé dans certaines missions, ces milliers de temples élevés au vrai Dieu, dans l'Amérique du Nord, les Indes, Ilndo- Chine, le Japon, les îles de TOcéanie et sur tous les rivages de r.lfrique, des centaines d'écoles, de collèges , d'hôpitaux, doi'phelinatSj tout cela, et bien d'autres œuvres qu'il est impossible d'énumérer en détail, C'est la Propagation de la foi qui l'a fait, et qui permet de le maintenir. Puisse l'auteur de tout don parfait continuer k bénir et à propager cette œuvre incomparable ! Puisse-t-il surtout la défendre cl la proléger contre les épreuves et les menaces de Tavenirl Le salut des missions, la conservation et le développement du travail apostolique pendant un siècle y sont attachés !
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Premières mesures eontre les missionnaires (1S9&).
— Le roi Minh-mang, tout en continuant à montrer sa haine, prenait certainesjprécautions pour ne pas froisser Topinion publique, en persécutant trop ouvertement les bienfaiteurs de sa famille. Il semble qu'il ait hésité longtemps, avant de s'engager dans la voie de la persécution sanglante. Un jour qu'un de ses grands mandarins lui citait l'exemple du Japon, où Ton avait détruit la religion chrétienne à force de supplices : (( Laissez faire, dit-il d'un air sombre; j'ai mon plan qui est bien meilleur, lo
Quel était le plan de Sa Majesté annamite? 11 faut bien avouer qu'il était conçu avec une habileté diabolique. Il consistait en deux choses : fermer absolument l'entrée du royaume aux nouveaux missionnaires, et quant à ceux qui y demeuraient, en bien petit nombre, les mettre, sans violence, dans l'impossibilité de remplir leur ministère auprès des fidèles. Le roi comprenait à merveille qu'en enlevant les pasteurs, le troupeau serait vite dispersé.
La première partie de ce plan machiavélique ne semblait pas offrir de grandes difficultés; comme on ne peut guère pénétrer en Annam que par la voie de mer, il n'y avait qu'à fermer tous les ports aux navires de l'Europe, et faire une garde sévère pour empêcher l'introduction furtive des ouvriers apostoliques. Précisément, à cette époque, deux missionnaires, MM. Jaccard et Régereau, venaient d'arriver de France, et cherchaient à pénétrer en Coçhinchine. Le procureur de Macao expédia M. Jaccard par la voie du Tong-king, où il eut lé bonheur de débarquer en cachette, malgré la surveillance active des espions de Minh-mang. Quant à M. Régereau, il arriva à Tourane sur la frégate de Bou gain ville, dans les premiers jours del82S. On a vu que cet illustre navigateur ne put entrer en relations avec le roi et fut obligé dé se retirer, sans avoir pu monter à Hué. Pendant un mois que durèrent les négociations, M. Régereau avait été déposé furtivement à terre, et caché
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dans une petite chrétienté située non loin de la côte. Malheureusement le missionnaire avaitété dénoncé. Aussitôt le roi envoya ordre au gouverneur de la province de faire des recherches très exactes pour s'emparer de lui. Afin d'éviter de plus grands malheurs, il fut forcé de se rembarquer, essaya vainement de pénétrer en basse Cochinchine par la rivière de Saigon, et, Bfprhs un assez long séjour à Singapoure et à Macao, il finit par entrer, deux ans plus tard, par le Tongking.
A cette occasion. Sa Majesté annamite lança un édit furibond, pour défendre l'entrée des missionnaires dans ses États. Je donne ici ce premier édit, qui devait être suivi, hélas! de tant d'autres.
(( Édit pour défendre l'introduction furtive des maîtres européens dans les provinces,
« La religion perverse des Européens corrompt le cœur des hommes. Depuis longtemps plusieurs navires européens sont venus ici pour faire le commerce et ont laissé des maîtres de la religion européenne dans ce royaume. Les maîtres ont séduit et perverti le cœur des peuples et ont altéré et corrompu les bonnes coutumes. N'est-ce pas là véritablement une grande calamité pour notre royaume? C'est pourquoi il convient que nous nous opposions à ces abus, afin de ramener notre peuple dans le droit chemin. Ceci est Tédit du roi; respectez-le.
« A ces causes, nous, mandarin des lettrés, plein de respect et d'obéissance pour Tordre du roi, nous envoyons au gouverneur delà province de Quang-nam* Tordonnance royale, afin que, lorsque les navires français viennent dans le royaume, il ait soin de les faire surveiller et examiner avec la plus scrupuleuse attention. De plus, il faut veiller avec le même soin et la même exactitude dans les ports, sur les montagnes, à toutes les