‹ La Cochinchine religieuseChapitre 30 sur 79 · ÉDIT CONTRE LES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

ÉDIT CONTRE LES RELIGIEUSES

« Les chrétiens sont une canadlle bien endurcie ; il est bien difficile de les ramener à de meilleurs sentiments. Ils se servent de femmes perverses, qu'ils appellent vierges et sœurs, pour receler les objets de culte et porter des nouvelles d'un lieu à un autre. Il faut faire usage des catalogues qu'on a dressés

dans chaque province pour les surveiller On doit serrer la

bride à ce mauvais peuple et défendre aux hommes, aux femmes, aux enfants de s'éloigner de chez eux. Il est défendu de donner des passe ports aux chrétiens, pour aller d'un lieu à un autre; ils doivent rester dans leurs villages, afin qu'on puisse les passer en revue et les exhorter à revenir dans la bonne voie. Si donc on vient à arrêter encore de ces mauvaises femmes qui vont sans cesse d'un lieu à un autre, il faut se conformer aux sentences déjà portées contre elles, dans les provinces d'Ha-noï et de Phu-yen% pour les punir, afin qu'elles se corrigent. »

Le 24 août 1860, nouvel édit pour gourmander la paresse des mandarins qui ne font pas assez d'apostats.

1. C'était Texil à perpétuité et les travaux forcés, dans la maison des mandarins.

Digiti

Enfin» vers la fin de cette année 1860» parut Tédit de dis. persion générale des chrétiens. Le roi avait longtemps reculé devant cette mesure extrême, à cause de la perturbation générale qu'elle devait amener par tout le royaume ; il s'y décida à la fin, malgré les représentations de ses plus sages conseillers.

Cet édit, qu'on peut appeler un décret d'extermination, était fort long et ressassait à satiété les blasphèmes et les infamies ordinaires contre la religion. La partie vraiment importante, je veux dire le dispositif peut, se résumer ainsi :

« Article premier. — Tous ceux qui portent le nom de chrétiens, hommes ou femmes, riches ou pauvres, vieillards ou enfants, seront dispersés dans les villages païens.

« Article 2. — Tout village païen est responsable de la garde des chrétiens qu'il aura reçus, dans la proportion d'un chrétien sur cinq païens.

« Article 3. — Tous les villages chrétiens seront rasés et détruits; les terres, jardins et maisons seront partagés entre les villages psaens d'alentour, à la charge pour ceux-ci d'en acquitter les impôts.

« Article 4. — Les hommes seront séparés des femmes; on enverra les hommes dans une province, les femmes dans une autre, afin qu'ils ne puissent se réunir; les enfants seront partagés enire les familles païennes qui voudront les nourrir.

« Articles. — Avant de partir, tous les chrétiens, hommes, femmes et enfants, seront marqués à la figure : on gravera sur la joue gauche les deux caractères tadao (religion perverse) et sur la joue droite, le nom du canton et de la préfecture où ils sont envoyés, afin qu'ils ne puissent s'enfuir. »

C'était la fin I ce décret, qui fut exécuté avec la dernière rigueur dans toutes les provinces, aurait amené en peu de temps la ruine complète de l'Église d'Annam, s'il avait été en vigueur seulement cinq ou six ans. Tel qu'il fut appliqué, il

causa dans toutes les chrétientés des désastres incalculables, Quand nos malheureux néophytes purent se réunir et rentrer chez eux, après la paix, près de cinquante mille chrétiens manquaient à Fappel, surtout parmi les enfants que les païens, moitié par plié, moitié par fanatisme, avaient adoptés, pour les élever dans la haine de la religion de leurs pères.

Vingt ans plus tard, j'ai eu la douleur de rencontrer un certain nombre de ces apostats, fils et frères des martyrs de 1860 ; ils savaient qu'ils avaient été baptisés et que leurs parents avaient souffert pour la foi, mais l'impression de terreur dont ces scènes épouvantables les avaient frappés, quand ils se virent, au berceau, arrachés des bras de leurs mères, la haine qu'on avait pris soin de leur insuffler au cœur contre une religion qui avait causé la ruine de leur famille, étaient plus fortes que toutes mes exhortations pour les ramener à la foi de leurs pères. A tout ce que je pouvais leur dire ils ne savaient que répondre ce mot : so, j'ai peur. Les malheureux se souvenaient !

Il y eut d'autres édits de proscription, dans le cours de ces quatre années, mais j'ai donné les principaux. Il faut maintenant revenir sur nos pas, pour dire comment ils furent exécutés. C'est le martyrologe de l'Église d'Annam que j'entreprends d'écrire ici; bien des actes y manqueront, d'abord parce qu'il est impossible de tout dire, et aussi parce qu'au milieu d'une pareille crise, on ne peut compter toutes les victimes; mais j'en dirai assez, je l'espère, pour donner aux lecteurs chrétiens, auquels ce livre s'adresse spécialement, un aperçu de l'héroïsme que déployèrent nos chréliens pendant ces tristes jours.

€)oeliinehine septentrionale. — La mission de Cochinchine septentrionale comprenant Hué, la capitale, et les provinces voisines, éprouva tout d'abord les effets de la persécution. Dès la première arrivée des vaisseaux français.

Digiti

25f3 CHAPITRE SIXIÈME

lois de la mission Monligny, la position des chrétiens et des missionnaires y devint fort critique (1856). Apprenant que la < ui vette la Capricieuse, était dans les eaux de Tourane, le vicaire apostolique, Mgr Pellerin, se résolut à tout braver pour se mettre en communication avec les Français et les renseigaer sur la situation. Accompagné de M. Papin, un de ses missionnaires, il se lança bravement à travers vingt-cinq lieues de pays tjLfil avait à franchir avant d'arriver à Tourane. Avec un morceau de toile peinte, Tévèque se tailla un semblant de pantalon européen, un gilet, une tunique d'officier de marine; h l'aide de quelques vieux galons de chasuble, il se confectionna une coiffure qui aurait bien voulu ressemblera un képi. Ainsi aiïublés et portant en main une longue vue, nos deux marins de contrebande se mirent en route pour rejoindre la corvette. TtîUe était, à ce premier moment, la terreur du nom français, que les nombreux postes annamites qu'ils rencontrèrent les laissèrent passer, sans oser les examiner de près.

Arrivé aux vaisseaux français, Mgr Pellerin, sur les conseils du commandant, se décida, comme je l'ai dit, à partir pour la France. Quant à M. Papin, son compagnon, il essaya de i< ntrer dans sa mission, mais sa barque ayant fait naufrage tliuisla baie de Tourane, il se sauva, comme il put, au milieu d'une petite chrétienté, située à une journée de là; dénoncé et poursuivi par les satellites, il fut forcé de s'enfuir dans les bois, où il mourut de privations le 18 octobre 18S6.

Quelques jours après, on arrêtait à la capitale le chrétien le plus influent de la mission, le grand mandarin Michel Ho-dinhhy, soupçonné d'être en rapport avec les navires étrangers, purce qu'il avait envoyé un de ses fils étudier au collège de Piiiang. Le roi commanda de le soumeltre à la plus terrible question, pour lui faire cqpfesser ce prétendu crime, le forcer a Tapostasie et l'amener à avouer combien il y avait dans les provinces de mandarins et de soldats chrétiens, de prêtres indigènes et de missionnaires.

Digiti

tr-™- T-

Ce mandarin fut inébranlable dans la confession de sa foi ^ mais sur les autres questions, la violence des tortures et les ruses des interrogateurs lui arrachèrent plus d'un aveu compromettant. Cette imprudence causa de nombreuses arrestations et produisit un grand trouble dans toute la mission. Vingt-neuf personnes furent arrêtées à cette occasion; douze succombèrent à la rigueur des tourments, mais dix-sept demeurèrent invincibles.

Comme M. de Montigny était encore à Tourane, Tu-duc, qui avait peur, ordonna de susprendre les tortures : « Laissez partir les Français, dit-il à ses mandarins; nous retrouverons toujours ces scélérats. » En effet, dès qu'on eut appris le départ du plénipotentiaire français pour Hong-kong, le prétoire se rouvrit, le 22 février I8S7, et le sang recommença à couler.

Enfin le 30 avril, les juges portèrent leur sentence contre le grand mandarin Ho-dinh-hy et ses compagnons. Cet officier était condamné à être décapité, les dix-sept confesseurs demeurés fidèles jusqu'au bout et quatre apostats, dont le changement ne parut pas sincère, parce qu'ils n'avaient cédé qu'aux tourments et s'étaient rétractés ensuite, furent condamnés à la marque et à l'exil perpétuel.

Néanmoins quatre de ces condamnés, à cause de leur grand âge, étaient recommandés à la clémence royale: « Pour qu'ils ne salissent pas inutilement les prisons, » les mandarins demandaient qu'on les mit en surveillance dans leurs villages.

Restaient huit apostats : quatre d'entre eux, qui étaient mandarins, furent dégradés et réduits à la condition du peuple , quatre autres, hommes du commun, reçurent chacun cent coups de bâton et furent renvoyés chez eux.

Le roi ratifia cette sentence, mais il aggrava la peine du mandarin Ho-ding-hy, en ajoutant cette note au jugement; « Ho-dinh-hy, d'abord simple greffier, s*est élevé peu àpeu II 17

Digiti

au grade de mandarin supérieure II a osé mépriser les lois du royaume et suivre une religion perverse, sans témoigner le moindre repentir. Bien plus, il a envoyé secrètement son fils étudier à Syncapour, il est allé rendre visite au prêtre Oai* et s'est entretenu avec lui des navires français. Évidemment, c'est un ingrat qui a deux cœurs ; il est digne de mourir mille fois. Qu'on lui tranch-e promptement la tête pour servir d'exemple aux autres.

« Nous ordonnons que cinq mandarins et quinze soldats prennent Ho-dinh-hy et le conduisent trois fois, de trois jours en trois jours, par la ville intérieure*, dans tous le& marchés et sur toutes les places, et qu'à chacun de ces endroits, un crieur public fasse à voix haute cette proclamation :

« Ho-dinh-hy est coupable de professer une religion perce verse; c'est un rebelle, il est sans pitié pour ses parents; il « a transgressé les lois du royaume. A cause de cela, il est « condamné à mort. Les chrétiens affirment que ceux qui « meurent ainsi vont en paradis ; est-ce bien vrai? Personne « n'en sait rien. En attendant Ho-dinh-hy souffre; où donc est « son Jésus ? Pourquoi ne vient-il pas le délivrer ? »

« Il faut publier cette proclamation partout, afin que tout le monde sache qu'il ne sert à rien d'être chrétieo. De plus, à chaque carrefour, on donnera trente coups de bâton au condamné. Quand on l'aura promené ainsi pendant trois jours, qu'on lui tranche la tête, afin qu'à ce spectacle les chrétiens soient confondus et qu'ils se corrigent. Respectez cet ordre. »

Martyre de Michel Ho-dinh-hy (99 mai t8&9). — Le

15 mai 1857, commença cette douloureuse exhibition ;

Page 1