I.A COLÈRÏ. T
— Rassurez-vous , monsieur... mademoiselle est endormie, je Tespère.
— Alors, de quoi s agit-il donc?
— Avant de venir vous déranger, j'étais allée frappera la porte deLegoffin, maisil a le sommeil si dur!... impossible de le réveiller.
— Mais encore une fois, que s'est-il passé?
— Thérèse était allée comme d'habitude fermer les volets du rez-de-chaussée du côté du jardin; elle venait d'ouvrir une des fenêtres...
— Eh bien!...
— Excusez-moi, monsieur... Je suis si émue...
Et Suzanne disait vrai, car, à l'émotion de son récit, se joignait son inquiétude sur le résultat de l'entretien de Cloarek et d'Onésime; elle reprit donc :
— Thérèse venait d'ouvrir une des fenêtres de la «aile à manger, reprit la gouvernante, lorsqu'elle a vu, à la clarté de la lune... les têtes de deux hommes se dresser au-dessus du mur d'appui de la terrasse d'où l'on aperçoit la mer...
— Allons donc, reprit Cloarek en haussant les paules, Thérèse est une poltronne, elle aura eu peur de son ombre.
— Je vous assure que non, monsieur... Thérèse a parfaitement bien vu les deux hommes... Us avaient sans doute escaladé le talus du saut de loup... et certainement ils s'apprêtaient à entrer dans le jardin; mais, au bruit qu elle a fait en ouvrant la fenêtre, ils ont disparu.
— Bien que ces craint3S me paraissent fort exa.u'éréos, re[)ril (lloarek, gardez-vous d'en rien dire demain è Sabine... La pauvre entant serait dans une infiuiétude mortelle; aussi, je vous recommande la
même discrétion envers ma fille, Onésime, ?jouta-t-il affectueusement en s'aclressant au neveu de Suzanne.-"-
L'accent d'Yvon était si bienveillant pour lui, quOiiésime tressaillit de surprise.
Puisqu'il lui faisait cette recommandation au sujet de Sabine, quoiqu'il fût instruit de son amour pour elle, M. Cloarek admettait donc que les deux jeunes gens pourraient encore se voir, se parler?
Suzanne, non moins étonnée, non moins heureuse que son neveu, faisait les mêmes réflexions que lui; lorsque Cloarek reprit :
— Il fait un clair de lune superbe... je vais descendre au jardin et m'assurer par moi-même...
— Descendre au jardin? s'écria Suzanne effrayée, y songez-vous, monsieur, lorsqu'il y a du danger... peut-être!
— Vous êtes folle avec votre danger, ma chère Suzanne, dit Cloarek en se dirigeant vers la porte, vous n'êtes pas plus vaillante que Thérèse.
— Monsieur, je vous en supplie, permettez-moi alors d'aller éveiller Legoffin; je frapperai si fort, qu'il faudra bien cette fois-ci qu'il m'entende...
— Excellent moyen pour éveiller aussi ma fille et l'effrayer par ces allées et venues dans la maison... à une heure pareille!...
— '\"ousavez raison, monsieur, mais pourtant vous ne pouvez pas ainsi aller tout seul...
— Eh bien! que faites-vous, Onésime, dit Cloarek en voyant le jeune homme se diriger de son mieux vers la porte, dessein qu'il n'accomplit pas sans avoir heurté plus d'un meuble, où allez-vous donc?
— Je vais sortir avec vous, monsieur, si vous le voulez bien.
— Et pourquoi faire?
— Matante parle de quelque danger, monsieur...
— Vous? mon digne garçon, dit Yvon en souriant avec bonté, carie dévouement d'Onésime le louchait, et de quel secours me seriez vous?
— Il est vrai, monsieur, j'oubliais que je ne puis vous être bon a rien, répondit le pauvre myope, avec un soupir de résignation mélancolique. Mais enfin, s'il y a quelque danger, du moins je le partagerai, je serai là... près de vous... et, si ma vue est détestable, heureusement, par une sorte de compensation, j'entends de fort loin... Cela pourrait peut-être servir à connaître la direction que ces hommes ont prise s'ils sont restés dans les environs.
Cette offre naïve était faite avec tant de sincérité, (|ue Cloarek, échangeant avec Suzanne un regard d'in • lérêt et de com[)assion pour Onésime, lui dit :
— Je vous remercie de votre proposition, mon digne garçon, et je l'accepterais de bon cœur, si vous n'aviez pas besoin des soins de votre tante, pour panser cette blessure que vous avez h la main; elle est h vif, et à l'iiir, cela doit vous faire beaucoup souffrir... Ainsi donc, Suzanne, ne vous occupez pas de moi, miiis de votre neveu.
Cloarek sortit de la chambre et se rendit au jardin.
La lune éclairait au loin les flots immobiles, car celle terrasse dominait la mer, que, Ton apercevait au loin, il travers la Uige échancrure d'une falaise.
Cloarek, presque convaincu que la servante avait été (lup(> d'une illusion causée par quelque jeu d'ombre et de lumière, s'ai)procha du parapet de la teriasse.
Tn saut de loup, large de vingt pieds et creux do douze, rompait I la continuité de la muraille d'enceinte.
clôturait le jardin à cet endroit, du côté de la falaisv'. Ce saut de loup était maçonné à pic; mais, du côt^ de la terrasse, il s'abaissait en talus.
Yvon regarda au fond de cet énorme fossé; il ne vit rien, il tâcha de distinguer, a la faveur de la clarté de la lune, si Iherbe du talus était foulée en certains endroits, ce qui eût indiqué la trace de pas récents. Cette nouvelle investigation n'amena aucun résultai.
11 prêta attentivement l'oreille, il n'entendit auloia que le sourd murmure des grandes lames de TOcéoU qui se déroulaient pesamment sur la grève. Il crut définitivement a une fol!e peur de sa servante, carie pays était parfaitement tranquille, et, depuis que Sabine 1 habitait, jamais on n'avait entendu parler d'un vol.
Cloarek allait quitter la terrasse pour regagner sa maison, lorsque tout à coup il vit, derrière un grand massif d arbres que l'on apercevait à mi-chemin de la falaise, s'élever une de ces fusées qui, dans la marine, servent aux signaux de nuit.
La courbe lumineuse décrivit rapidement sa parabole... le sillon de feu se dessina pendant une seconde sur le bleu foncé du ciel, puis tout s'éteignit.
Aussi loin que put atteindre le regard de Cloarek, il ne découvrit aucun navire, il ne vit rien, rien que l'immensité de la mer, dont la nappe immobile et d'un sombre azur reflétait en une traînée de lumière tremblante la vive clarté de la lune.
Après avoir pendant quelques instants cherché à s'expliquer ce singulier incident, et croyant bientôt qu'il s'agissait de quelque signal convenu entre des contrebandiers qui, sans doute, correspondaient ainsi d'une falaise à l'autre, Cloartk rentra chezlui.
Cette alerte, qui dans d'autres circonstances, eut peut-être donné beaucoup a penser au capitaine corsaire en la rapprochant de l'audacieux enlèvement dont il avait failli être victime, cette alerte fut bientôt oubliée pour les graves réflexions qui chez lui devaient succéder aTentretien qu'il avait eu dansla soirée avec Onésime.
Cloarek, après avoir passé une partie de la nuit à réfléchir sur son entretien avec Onésime, entra le matin chez sa fille; il la trouva levée, souriante, heureuse; elle se jeta à son cou avec un redoublement de tendresse.
— Eh bien! mon enfant, lui dit Cloarek, as-tu passe
une bonne nuit?
— Excellente, mon père... J'ai fait des rêves d'or; car vous me portez bonheur jusque dans mon sommeil
— Voyons, mon enfant, ces beaux rêves conte-lesmoi... Illusion, ou réalité, je lions à savoir tout ce qui te rend heureuse, dit Cloarek, cherchant une transition pour arrivera l'entretien qu'il voulait avoir avec Sabineau sujet d Onésime. Allons, je t'écoute... Ouel- «juc brillant chciteau en Espiigne?... quehiue songe digne 6ci> Mille et une Nuits?...
— Oh! père, je nesuispas si ambitieuse; même en rêve... mes désirs sont plus humbles.
LA COLÈftE. 11
— Eh bien 1 ce songe?
— Oh! mon Dieu! c'est bien simple... je rêvais que ]e passais ma vie avec vous.
— Il ne valait guère la peine de rêver pour cela... mon enfant...
Avec vous... et avec cette chère Suzanne.. .
— Bon., mais cest tout simple.
— Et avec ce brave Legoffin... qui vous est si attaché.
— Et... dit Cloarek, en remarquant une légère rougeur qui colora le gracieux visage de sa fille, et c'est tout?
— J'oubliais. .
— Tu oubliais... quelqu'un? celte bonne petite Thérèse, sans doute?
— Non, mon père... je navals pas songé à Thérèse.
— Eh bien ! cette personne oubliée... c'était?
— M. Onésime.
— Comment?... M. Onésime ?... je ne comprends
pas. . .
— Dame!... mon bon père, vous me demandez mon
rêve. . . je vous le raconte. . .
— Sans doute... mais enfin... dans ce rêve, k quel titre... M. Onésime pa?sait-il sa vie avec nous ?
— C'était tout simple, bon père... nous étions mariés... ^ 1 f •
Sabine prononça ces mots avec un accent a la fois si ingénu, si enjoué, que Cloarek ne put avec raison douter de la sincérité du récit de sa fille; ilsedemanda s'il devaitse féliciter, ou non, de ce rêve singulier; aussi reprit-il avec une certaine anxiété :
— Ah ! toi et M. Onésime vous étiez mariés ?
— Oui, mon père...
12 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
— Et. . . j'avais consenti k ce mariage ?
— Certainement... puisque nous étions mariés... Mais mon rêve... ne prenait que quelque temps après notre union... Nous étions dans le petit salon d'en haut... tous trois assis sur le grand canapé... vous, mon bon père, au milieu de nous deux... Suzanne, près de la fenêtre... travaillait à son tricot, tandis que Legoffin, à genoux devant la cheminée, soufflait le feu .. et Suzanne, comme à son ordinaire, se moquait du pauvre homme... Vous, mon père, vous gardiez le silence depuis quelques moments. Soudain... prenant dans vos mains les mains de M. Onésime et les miennes, vous nous avez dit d'une voix tout émue: «Savez-vous, mes enfants/aquoijepc'nsais?Non,mon père, avons-nous dit, M. Onésime et moi (car naturellement il vous appelait aussi son père. ) Eh bien! avez-vous repris, je pensais quil n'existe pas sur la terre un homme plus heureux que moi : avoir auprès de soi deux enfants qui s'adorent, deux anciens serviteurs, ou plutôt deux vieux amis... et passer ainsi avec eux une vie paisible et fortunée... Il faut encore et toujours remercier Ditu, mes enfants... » Et. en disant cela, mon bon père, vos yeux étaient pleins de larmes... Alors, Onésime et moi, nous vous avons serré dans nos bras, en disant... car la même pensée nous venait : « Oh! oui. Dieu est bon pour nous... merci, merci k Dieu!... » Nous sommes restés ainsi un moment tous trois embrassés... et puis je me suis éveillée, pleurant comme dans lo rêvo...
Cloarek ne |)iit cacher les larmes qui lui vinrent aux yeux k ce naïf récit, et il dit k Sabine :
— En réaliu'' coinmo en songe, lu es il lu seras la meilleure et la plus tendre des filles... Mais, dis-moi...
LA COLÈRE. là
il y a dans ton rêve quelque chose qui me surprend beaucoup.
— Quoi donc?...
— Tu permets?...
— Je le crois bien... bon père... Et qu'est-ce donc qui vous surprend si fort?
— Ton moriage avec Onésime.
— Vraiment?...
— Oui.
— C'est singulier... moi, j'ai trouvé cela si naturel, que je n'en ai pas été étonnée du tout.
— D'abord, mon enfant... et cela n'est pas, je l'avoue, le plus grand inconvénient... M. Onésime est sans fortune...
— Mais bien des fois vous m'avez dit, mon bon père, que tous ces voyages... pour votre commerce, toutes ces absences dont je m'affligeais tant... avaient pour unique but de m'amasser une belle dot...
— Sans doute...
— Alors vous voyez bien que... dans mon rêve. . 31. Onésime n avait pas besoin de fortune...
— Soit... pour un mariage en songe... légalité des biens n'est pas nécessaire.
— Et dans les mariages... vrais... elle est donc indispensable?
— Indispensable. . . non, mon enfant . . . mais du moins convenable... Enfin, passons d autre chose...
— Encore?
— Oh... je ne suis pas au bout... mais puisque tu permets. .
— Allez, allez, bon père.
— M. Onésime n'a pas d'étal, et par conséquent pas de position sociale...
l'i LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Pauvre jeune homme. . . il n en est que plus a plaindre... Qui pourrait lui faire un crime de son oisiveté forcée? Est-ce le cœur, le bon vouloir, l'instruction, la capacité... qui lui manquent? Non, sans doute. . c'est cette fatale infirmité qui met obstacle à tout ce qu'il pourrait entreprendre...
— Tu as parfaitement raison, mon enfant... Cette fatale infirmité est un obstacle insurmontable, qui malheureusement l'empêchera toujours de suivre une carrière quelconque, de se créer une position... et même de se marier... si ce n'est en songe bien entendu.
— Ici, mon bon père, a mon lour, je ne vous comprends plus.
— Vraiment!
— Oh! mais plus du tout! du tout!
— Comment! mon enfant, tu ne comprends pas qu'il est impossible qu'une femme fasse jamais la folie de se marier avec un pauvre garçon à demi aveugle, qui voit à peine a dix pas devant lui... qui serait toujours, pour ainsi dire, comme un enfant en tutelle? tu ne comprends pas qu'ainsi les rôles seraient intervertis... et qu'au lieu de proléger sa femme, comme tout homme doit le faire, M. Onésime devrait être protégé par la femme qui serait assez folle pour l'épouser?
— N'est-il pas tout simple que celui qui peut proléger l'autre... le protège?...
— Sans doute, mais ce rôle... ce devoir est celui de l'homme.
— Oui, quand il peut le remplir; mais quand il ne le |)eut pas, il apparlientàla femme...
— Si elle est as.sez folle, je le répète, mon enfant, pour s'exposer h nue si tristeexistence.
— Folle?...
— Archifolle... Allons... ne fais pas tes doux yci:X si méchants...
— Voyons, père... écoute-moi...
— Je técoute.
— Vous m'avez élevée avec une bonté adorable, vous avez été au-devant de tous mes désirs, vous m'avez entourée de tout le bien-être possible; enfin pour moi vous vous êtes exposé à tous les ennuis de vos longs voyages de commerce, nest-ce pas?
— C était pour moi non-seulement un bonheur, mais un devoir?
— Un devoir...
— Le premier, le plus sacré de tous. . .
— De me protéger!... d'être mon guide? mon soutien?..,
— L'on n'est père quà cette condition...
— Voilà où j'en voulais venir, dit Sabine avec une naïveté triomphante, le rôle, le devoir du père est de protéger son enfant?
— Certainement.
— Maintenant, père, supposez que, dans l'un de vos voyages, vous ayez été aussi malheureux ou aussi maladroit que ce pauvre Legoffin... et ce qu'au ciel ne plaise, grand Dieul vous ayez par suite de je ne sais quel accident, perdu la vue... serais-je folle, archifolle. parce que j'emploierais toutes les forces de mon intelligence et de mon cœur à tâcher de vous rendre ce que vous avez fait pour moi, et d'être, à mon tour, votre guide, votre soutien, votre protectrice? nos rôles seraient intervertis, comme vous dites... Et cependant, quelle est la fille qui ne serait pas heureuse et fière de faire pour son père ce que je ferais pour vous?... Eh
bien! ce dévouement dune fille pour son père, pourquoi une femme ne l'aurait-elie pas pour son mari?... Ah! ah' voyez-vous, j'étais bien sûre que vous n auriez rien à répondre à cely.. mon bon père!
— D'abord, chère et tendre enfant, je ne te réponds pas... parce que ce que tu me dis là m émeut délicieusement et me prouve de nouveau la rare bonté de ton cœur... mais ne te hâte pas tant de triompher...
— Nous verrons bien
— Tu vas S(>ntirtout de suite que la comparaison... si touchante quelle soit, n'est pas juste... J'admets que, par suite d'événements fâcheux, une fille soit obligée de devenir le soutien... la protectrice de son père... elle se dévoue à lui... C'est beau, c'est noble... Mais enfin elle n'a pas choisi son père, elle accomplit un devoir sacré... tandis que la femme, qui peut choisir son mari... serait... je le répète (ne me fais pas de trop méchants yeux), serait folle... archifolle... d'aller justement choisir pour mari...
— Une pauvre créature qui ait justement besoin d être entourée de la plus tendre sollicitude, s'écria Sabine en interrompant son père. Choisir ainsi, c'est faire acte de folie? Répétez-moi cela, mon bon père... je vous croirai. Oui, vous si généreusement dévoué à votrecnfant, vous si compatissant pour ses faiblesses... vous qui pour elle avez accompli tous les sacrifices... di(es-moi (pi'il est insensé de mettre son boniieur à dévouer sa vie à un pauvre Atre que la destinée accable; dites-moi ({u'ilcst insensé de venir à lui par cela môme <luo son infortune doit éloii^ner tuul le monde tle lui! (iites-moi cola, mon père .. et je vous croirai.
— Non, ma noble et généreuse (Mifanl, je ne dirai [)ascila... je mentirais... s'écria Cloarck entraîné par
la généreuse animation de Sabine, non, je ne doute pas du bonheur divin que Ion puise dans le dévouement lorsque Ion se dévoue surtout pour une personne bien-aimée... non, je ne doute pas de fattrait qu'éprouvent les âmes d'élite pour ce qui est à la fois souÊfranl, courageux et résigné...
— Vous voyez donc bien... bon père... mon rêve n'est pas si extraordinaire que vous le disiez, reprit la jeune fille en souriant, et j"?i, je l'espère, réponse à tout.
— Olil tu es une rude jouteuse. .. et je m'avouerais tout à fait vaincu... ou plutôt convaincu si tu pouvais répondre aussi victorieusement à une dernière objection... Je l'avais gardée en réserve... comme la plus forte...
— Voyons l'objection, j'en feraijustice... comme des autres...
— Sais-tu... que tu es terrible, au moins?
— Oui... oui... riez... je vous attends, et de pied ferme encore...
—- Dites-moi... quand on pousse à ce point... le dévouement, pour quelqu'un... c'est qu'on l'aime beaucoup, n'est-ce pas?
— Nécessairement.
— Et il faut admettre que ce quelqu'un aime beaucoup... aussi.
— Cela va sans dire.
— Qu'il aime... corps et âme... que la présence de celle qui se dévoues! noblement pour lui, le cliarme... et l'encliante... qu'il éprouve enfin autant de bonheur à la voir qu à l'entendre; car la conlemplation du gracieux visage d'une épouse bien-aimée nous est aussi douce que la contemplation do ses mérites
iS LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX,
etdesesvertus.Ehbien! dans ton mariage... en rêve... ce qui me semble le plus étrange... c'est...
— Pourquoi vous interrompre, mon bon père?...
— Tiens... pour mieux le rendre ma pensée... je vais te raconter un fait, Hier soir... selon ta recommandation, j'ai vu... Onésime... et...
— Oh!... n'est-ce pas qu'il est impossible de ne pas s intéresser à lui, et de...
— D'accord... mais laisse-moi parler... J'ai fait naturellement causer M. Onésime, afin de juger un peu de son esprit, de ses sentiments. Or...
— Avouez qu'il n'est pas de sentiments plus élevés ([ue les siens, d'esprit plus juste... de caractère plus...
— 3Iais, maudite petite bavarde, permets-moi donc d'achever... Somme toute, j'ai été satisfait de cejeune homme; seulement...
— J'en élais bien sûre... je vous l'avais bien dit.
— Sabine... Sabine...
— Pardon, bon père... je vous écoute.
— Nous avons donc assez longuement causé... avec M. Onésime, et... je ne sais plus comment cela est venu dans notre conversation... je lui ai demandé, à propos de sa mauvaise vue, sil voyait distinctement à quelques pas... 11 m'a répondu que non... et qu'ainsi, par exemple, depuis qu'il était ici... il ne t'avait vue... là, bien distinctement... bien complètement vue...
(ju une seule fois etc'était hier lorsque tuas
aidé Suzanne à panser la blessure (juil avait à la main...
— Pauvre M. Onésime... c'est vrai, car, pouraider Suzarm(^, il m'a fallu m'approchcr tout près, tout près de lui.
— Eh bien! s'il t( liiuttoMl dire... ce (jui nie i)araît \v
LA COLÈRK. 19
plus inconcevable dans ton mariage en rêve... c'est un mari qui ne verrait jamais sa femme...
— Jamais... il faudrait donc qu'il devînt, hélas! tout à fait aveugle...
— D'accord... mais enfin... il passerait toute sa vie auprès de sa femme sans jamais la voir... pour ainsi dire... que par accident...
— Eh bien!... mon père... la part faite à cequil y a de cruel dans une infirmité pareille... moi je trouverais cela charmant.
— Voilà qui est un peu fort...
— Et je vous le prouverai...
— Je t'en défie... par exemple!...
— Tenez, mon bon père, je ne sais plus où j'ai lu qu'il n'y avait rien de plus sacrilège que de laisser toujours exposés a la vue les portraits destinés à vous rappeler des personnes aimées... car parfois les yeux finissaient par tellement s'habituer à ces images, que leur effet, au lieu d'être toujours vif et nouveau, allait ainsi en s émoussant.
— 11 y a du vrai dans cette observation... mais je ne devine pas le profit que tu en peux tirer pour ta cause.
— Si... au contraire... on renferme ces portraits dans un cadre a ventaux... je suppose... et que l'on ne l'ouvre que lorsque l'on se sent disposé à contempler avec recueillement une image chérie, l'impression quelle vous cause est d'autant plus puissante, qu'elle a été plus ménagée... n'est-ce pas, bon père?...
— Parfaitement raisonné, mademoiselle... Ensuite...
— Eh bien!... vous aimant comme je vous aime, mon bon père... je serais, je suppose, dans la position de M. Onésime... que je me consolerais en médisant ;
toutes les fois que j'embrasserai mon père, la vue de sa bienveillante et noble figure sera pour moi comme une apparition ineffable... puis ses traits se voileront pour ainsi dire de nouveau à mes regards... mais du moins je le saurai là... et...
— Tais-toi... perfide... tu me donnerais envie de te voir myope...
— Ah !.. . j étais bien sûre de vous convaincre. . .
— Un moment, je ne me rends pas encore.
— Oh ! quel tenace adversaire vous faites, mon bon père!...
— J'admets... que notre myope... le myope de notre rêve, se console ainsi; j'admets qu'il trouve même une sorte de charme toujours nouveau dans ces apparitions de l'objet aimé, . j'admets enfin qu'il en soit de l'original du plus charmant portrait du monde comme du portrait lui-même... et que, sans se blaser pour cela sur la vue incessante de l'objet aimé, le regard finisse peut-être par trop s'habituer k être ravi.
— C'était absolument ma pensée.
— Et c'est justement là où je t'attendais et où jo t'arrête, triomphante raisonneuse! C'est un horrible guet-apens, que je te tendais, glorieuse.
— Voyons ce guet-apens, bon père!
— S'il en est ainsi, le myope sera parfaitement partagé, lui; mais l'autre. CGSl-k-cV\re\c clair-voyant, ou plutôt la clairvoyante, elle n'aura donc pour ressource que de fermer les yeux, afin de se ménager, à son tour, (les a[)parilions, et de ne pas s'habituer à être trop continuellement enchantée!
— Comment! c'est sérieusement que vous me faites cette objoct ion?
— l'arbleii, c'est ma meilleure.
LA COLÈUE. 2!
— En vérité, mon père... j'ai trop beau jeu.
— Vraiment?
— Mais, certainement, car enfin, si je me suis mise un instant a la place de M. Onésime, ce n'est pas du tout une raison pour que je renonce à mes excellents yeux; je ne crains pas que ma vue se blase jamais k regarder mon mari, je suis sûre du contraire; j'en j)rends à témoin le bonheur que j'ai toujours à vous voir, mon bon père (quoique, dans la prévision sans doute de mes idées sur les rares apparitions, vous vous soyez bien souvent dérobé à mes regards par vos fréquents voyages], mais il nimporte, allez, père.. , je resterais pendant cent ans mes yeux sur vos yeux, que je ne me rassasierais pas de lire sur vos nobles traits toute votre tendresse pour moi.
Et Sabine embrassa tendrement Yvon.
— Chère... chère enfant, dit Cloarek en répondant aux caresses de sa fille, lu as pour toi la logique de l'affection et la raison du cœur, comment veux-tu que je lutte contre cela?... Allons, je m'avoue liumblement vaincu... J'avoue, qu'après tout, ton rêve n'est pas si déraisonnable... et que Ion pourrait, a la rigueur, épouser un myope lorsqu'on l'aime, et qu'il est rempli de cœur et de dévouement ..
— Ah ! bon père... dit vivement Sabine en pressant les mains de Cloarek entre les siennes.
— Seulement, reprit Yvon, malgré ta façon poétique d'envisager la mauvaise vue... je préférerais que ce [)auvre Onésime... Mais, au fait... j'y songe...
— A quoi donc pensez-vous, mon père?
— J'ai beaucoup connu... dans les voyages que j'ai faits pour mon commerce, un jeune chirurgien d'une grande habileté (il n'avait, ]>ar i)arenlhèse, qu'un dé-
faut, une gourmandise effrénée); il est allé s'établir à Paris où sa réputation a grandi, et, b cette heure, il est l'une des célébrités du monde savant... Peut-être trouverait-il, dans sa science, le moyen de rendre la vue à ce pauvre garçon...
— Grand Dieu! s'écria Sabine, ravie , il y aurait quelque espoir ?
— Je n'en sais rien, mon enfant, mais je connais plusieurs cures merveilleuses du docteur Gasterini; je lui écrirai aujourd'hui môme, car nous avons été assez liés pour que je puisse lui demander de venir voir Onésime... si toutefois ce célèbre docteur peut abandonner pendant vingt-quatre heures sa nombreuse clientèle.
— Ah! monpère... que de bontés... et puis aussi que d'espérances!... Car enfin, l'intérêt que vous portez à M Onésime... le bien que vous pensez de lui...
— Voyons... achève...
— Vous songez k le guérir... parce que vous ne voudriez peut-être pas avoir un myope pour gendre... dit Sabine en rougissant et baissant les yeux avec embarras.
— Diable... comme tu y vas!.. Oh! je n'accorde pas si vite mon consentement... Allons, rassure-toi... je ne te dis pas tout k fait non, et la meilleure preuve que je puisse te donner de mon bon vouloir... c'est (pic...
— C'est que?
— Embrasse-moi... encore, dit Yvon. Puis, se dirigeant vers la porte, il ajouta : Attends-moi ici... dans une heure.
— Vous sortez, mon père?
— Poiir une -Mhùiv très-imporiniile...
— Kt vous ne men dites pas (l;iv;inlage?
— Pas un mot de plus... Je suis un terrible homme, comme tu vois... A bientôt... attends-moi et ne t'impatiente pas trop.
Cloarek, en sortant de chez Sabine, monta chez Onésime.et afin que leur conversation fût plus secrète et moins sujette a être troublée, il pria le jeune homme de l'accompagner dans une promenade qu'il voulait faire sur la grève avant de déjeuner.
Pendant l'absence d'Yvon, sa demeure recevait la visite d'un personnage aussi fâcheux qu'inattendu.
Pendant que M. Cloarek s'éloignait avec Onésirae, Legoffia, debout et immobile sur la terrasse du jardin, endroit élevé d'où l'on découvrait la mer, braquait obstinément une vieille longue-vue recouverte en chagrin vert, sur un objet qui semblait absorber toute son attention et exciter au plus haut degré sa surprise et sa curiosité.
Cet objet était un brick, que l'on apercevait encore au loin, à travers la large échancrure des falaises; mais comme ce bâtiment louvoyait depuis quelque temps, d'un moment 'a l'aulre, il devait, en poursuivant sa manœuvre, échapper aux regards de Legoffin, tandis qu'il s'abandonnait au monologue suivant :
— C'est incroyable ! . . . est-ce un rêve?. . . est-ce lui?. . . Oui, ce doit être lui!... voila bien sa mâture... sa voilure... son air... sa démarche enfin, et pourtant, non, ce nepcutêlre lui .. ce n'est pas sa coque... sa /"afo/î...
Avec sa balterie barbette, il était bas sur l'eau comme une baleinière... tandis que celui-ci vous a des bastingages d'une hauteur ridicule, impossible; et puis enfin je ne lui vois pas un sabord... pas le moindre petit canon ne montre lu bout de son nez. Non... non, ce n*est pas lui ! Est-ce que cette peinture d'un gris de perruquier avec une lisse jaunâtre (ce qui est du plus pâteux, du plus piteux effet), a le moindre rapport avec cette peinture noire a lisse écarlate qui vous était d'un effet si crâne et si marin! Encore une fois ce n'est pas lui... Cependant... cette mâture démesurée, si gaillardement inclinée sur l'arrière... ce gréement fin comme des fils d'araii^née... il n'y a au monde ou au diable que le Tison-d Enfer capable de porter une pareille mâture... qui lui donne la rapidité d'un alcyon... i^lais, quel âne je suis! j'ai un excellent moyen de m'assurer de \ identité que je cherche à constater, ainsi qu'aurait dit M. Yvon lorsqu'il servait dans les robes noires, et qu'Use délectait à jeter des présidents par la fenêtre. . . c'est bien facile. . . le voilà qui vire de bord. . . je vais être certain de...
Legoffin fut interrompu dans son soliloque et dans ses observai ions nautiiiues par une ta})e(iu'on lui donna familièrement sur le bras dont il tenait sa loni^ue-vue... Il retourna vivement la tête, fort contrarié de cette inopportune agacerie, et se trouva face à face avec Suzanne; dans sa préoccupation, il ne l'avait pas entendue s'approcher.
— ('e (|wi est fait est fait; mais (jue le diable vous emporte, ma chère, devenir me déranger ainsi! dit le commis, ou |)lulôt (avouons-le maintenant) le maî/rc canonnicr de M. (Muarek, en reprenant an plus tôt sa longue-vue et cherchant son pomt de mire.
Malheureusement il était trop tard, le brick avait viré de bord et disparu; ainsi devenait impossible la constatation d'identité dont Legoffin s était flatté.
— Comment? que le diable m'emporte! grossier que vous êtes... reprit Suzanne, tel est le bonjour que vous me souhaitez?
— Entre vieux amis comme nous, la franchise est un devoir, reprit Legoffin, en jetant sur la mer un dernier regard de regret, et en faisant rentrer les uns dans les autres les tubes de sa longue-vue, j étais là à m'amuser a voir passer Les petits bateaux qui vont sur t'eaUy comme je chantais dans mon jeune âge... et vous venez m'interrompre.
— Vous avez raison, la franchise est un devoir entre nous, Legoffin... aussi je vous dirai que jamais sourd n'a dormi d'un sommeil plus insolent que le vôtre...
— Qu'en savez-vous? .Malheureusement pour moi et pour vous, Suzanne. . . vous navezjaniais été à mémo de voir de quelle manière je dors. . . répondit le maître canonnier d'un air gaillard, et surtout de voir de quelle manière... je ne dors point!... ma chère.
— Vous vous trompez, car hier soir j'ai été frapper à votre porte...
— EnGn!!! s'écria Legoffin, en fa'sant papilloter son œil unique, d'un air étrangement libidineux et triomphant, je vous avais bien dit, moi, que vous y arriveriez... et vous y êtes arrivée!
— A quoi, reprit la gouvernante sans vouloir comj)rendre l'audacieuse pensée de son compagnon, à quoi suis-je arrivée?
— A venir seulette, sur la pointe du pied et sans chandelle... pour me conter fleurette et me lutincr dans ma chambrelle.
— Monsieur Legoffin... vous êtes un impertinent.
— Je vous jure, ma chère, que je serai discret, et que, sans ce sommeil de plomb, vous eussiez été reçue... ah mais!... reçue comme la reine desamours... et je vous promets qu une autre fois.,.
— Comme vous êtes à moitié fou, et aussi borgne de Tesprit que du corps, je ne fais pas attention k vos sottises... Je veux seulement vous dire que j étais allée frapper à votre porte... pour vous demander aide et secours...
— Aide et secours! contre qui?
— Mais comme vous êtes poltron comme un lièvre... vous vous êtes tenu coi, feignant de dormir et vous gardant bien de me répondre.
— Voyons, Suzanne... sérieusement, que s'est-il passé cette nuit? Est-ce que vraiment vous avez cru avoir besoin de moi?
— Cela m'eût avancée a grand'chose! Oh! mon Dieu! l'on aurait beau m.ettre la maison à feu et à sang... tant pis... M. Legoffin se trouve bien dans son lit... il y reste...
— La maison à feu et à sang? Encore une fois qu'estce que cela veut dire?
— Cela veut dire que, cette nuit, deux hommes ont tenté de s introduire ici... Kienquo cela.
— Allons donc... ma chère, vous rêvez (oui éveillée.
— Deux hommes ont tenté de s'introduire ici... par ce saut de loup devant lequel nous sommes; m'en- Icndez-vous. LegolTin?
— Un instant, ils étaient deux?
— Oui.
— Ils ont tenté de s'introduire ici?
— Par ce saut de loup, vousdis-je...
— Je sais ce que c'est ... ma chère .
— Comment?
— C'étaient deux de vos amoureux...
— LegofiBnl
— 11 y avait eu sans doute de votre part erreur de date... ou double emploi dans vos circulaires... et alors...
Le maître canonnier s'interrompit brusquement et n'aclieva pas sa mauvaise plaisanterie...
Ses traits, ordinairement impassibles, prirent soudain uneindicible expression de stupeur dabord... puis de crainte et d'anxiété; le changement de ses traits fut si subit, si frappant, que dame Robert, oubliant les impertinences de son compagnon, s'écria :
— Mon Dieu! LegofBn, qu avez-vous? que regardez-vous donc ainsi?
Et, suivant la direction de l'œil du vieux serviteur, elle vit s'avancer, du fond d'une allée qui conduisait à la terrasse, un nouveau personnage que précédait la peureuse servante.
La venue de ce personnage causait la stupeur et l'effroi du maître canonnier. Cependant, tant s'en fallait que ce nouvel arrivant eût un aspect terrifiant.
C'était un gros petithomme trapu, à ventre saillant; il portait un superbe habit bleu barbeau, une culotte de Casimir noisette, des bottes à revers, et un long gilet blanc au-dessous duquel se balançaient deux chaînes de montre en or, garnies de volumineuses breloques en graines d Amérique.
Ce personnage tenait d'une main une petite badine dont il secouait cavalièrement la poussière de ses bottes, et, de son autre main, il tenait son chapeau, qu'il avait
galamment ôté de loin, à la vue de dame Robert : on pouvait ainsi admirer l'élégant et léger crêpé de sa coiffure, poudrée a blanc, ainsi que ses épais favoris coupés en croissant; la blancheur de la poudre faisait ressortir davantage encore la couleur empourprée de la rubiconde et large figure de ce personnage; figure et coiffure que le maître canonnier s'était souvent plu à comparer ingénieusement a une grosse frambroiseà demi saupoudrée de sucre blanc.
Mais, à ce moment, Legoffin, loin de songer h plaisanter, éprouvait une frayeur qui augmentait pour ainsi dire k chaque pas que faisait à son encontre l'homme ala tête poudrée et aux bottes à revers.
Ce digne homme, nommé Floridor Ver dur on, était l'armateur du brick le tison d'knfer, ordinairement commandé par le capitaine CEndurcî.
Or, jusqu'à cette époque et pour des motifs que l'on comprend de reste, Cloarek avait caché son véritable nom à son armateur, lui ayant laissé surtout ignorer dans quel endroit il allait se reposer en suite de ses croisières; un ami commun servait d'intermédiaire à la correspondance du capitaine et de M. Floridor Verduron.
On conçoit l'effroi du maître canonnier : il songeait que, ayant sans doute eu connaissance de la demeure et du véritable nom du capitaine corsaire, mais, dans son ignorance du double rôle que jouait iM. Cloarek, l'armateur, dés ses premiers mots, allait révéler, sans penser h mal, un secret de la i)lus grave importance.
I.a présence de l'armateur expli(iuait aussi en partie I arrivé(î du brick que Legoffin avait cru reconnaître quehjues momiMits auparavant, sous une espèce de déguisement dont il ne pouvait deviner le mystère.
i.A coLÈr.E. 59
Pendant ces désolantes réflexions du maître canon-
nter, M. Floridor Yerduron s'était approché de plus
en plus, tandis que Suzanne disait au vieux serviteur :
— Quel peut être ce monsieur?... Est-il ruuge de figure!... Je ne lai jamais vu ici... Mais répondez donc, LegofiBn! Mon Dieu! quel air singulier vous avez! En vérité, vous êtes encore plus blême qu^^ de coutume.
— C'est la rougeur de ce gros homme quime fait paraître ainsi, ma chère... dit notre homme en se voyant en face d'un danger quil i;e savait comment conjurer.
La servante, qui précédait l'armateur de quelques pas, dit a Suzanne :
— Dame Robert, c'est un monsieur qui vient voir notre maître pour affaires très-importantes.
— A^ous savez bien que monsieur est sorti.
— C'est ce que j'ai répondu a ce monsieur; mais il a dit qu'il attendrait, car il fallait absolument qu'il voie notre maître... alors... je vous lai amené... yOur qu'il s'explique avec vous.
Thérèse finissait d'expliquer ainsi la venue de M. Verduron, lorsque celui-ci, qui savait son monde, se piquait de bonne compagnie, et avait été cité dans son bel âge comme un coryphée du menuet, s arrêta à cinq pas de dame Robert, et fit un premier et profond salut, ses bras gracieusement arrondis, les coudes en dehors, ses talons exactement joints, et ses pieds formant le V.
Dame Robert, flattée de ce respectueux hommage rendu à son sexe, riposta par une cérémonieuse révérence, en disant tout bas ii LegoûBn, d'un air de récrimination sardonique :
— Apprenez, par cet exemple, comment un galant homme doit aborder une femme.
— J'ai, mordieu! bien abordé autre chose, ainsi que va malheureusement le dire cet animal d'armateur, murmura le maître canonnier entre ses dents, et en rongeant ses ongles de désespoir.
M. Floridor Yerduron, s'avançant de deux pas, accomplit sa seconde salutation; Suzanne y répondit par une nouvelle révérence, en disant tout bas à Legoffin pour le vexer et le piquer d émulation :
— Ce sont vraiment des façons de grand seigneur!... d'ambassadeur!
Le maître canonnier, au lieu de répondre, s'effaça le plus possible derrière le feuillage d'un arbre vert, comme s'il avait pu échapper au danger en 1 ajournant.
Le troisième et dernier salut de l'armateur ( les trois saluts étaient de rii;ueur), fut trop semblable aux deux premiers pour mériter une mention particulière, et il allait enfin s'adresser à Suzanne, lorsqu'il aperçut le maître canonnier :
— Tiens! tu étais là? lui dit l'armateur en lui faisant un signe de tôle des plus affectueux. Je ne t'avais pas aperçu... vieux loup de mer...
— Peuh! reprit Legoffin croyant sourire, tandis qu'il ne faisait qu'une horrible grimace, si l'on était loup marin \)l\ycq^ qu'on habite sur la côte... Madame, et il montra Suzanne, serait, k ce compte, une loupmarine.
— Toujours {)laisanl! répondit l'armateur, et ton œil... mon pauvre garçon?
— Comme vous voyez... mon bon monsieur Yerduron : jo n'y v(iis plus,,, mais ne parlons pas de cela... je vousen supplie, neparlons pas de cela. ..j'ai mes raisons.
— Je le crois bien, mon pauvre vieux... car en vérité, c'est jouer de malheur, n'est-ce pas? madame, dit
l'armateur en s adressant a Suzanne, perdre ainsi un œil d'un coup de piquel
— Comment! s'écria dame Robert en regardant LegofiBn avec ébabissement. Comment, un coup de pique. " C"cst un calembour, reprit héroïquement le maître canonnier avec une grimace encore plus compliquée que la première. M, Verduron,qui est très -drôle, appelle Ta^OM? que j'ai reçu, uncoMpde pic, parce que j'ai beaucoup de coeuu. mais que malheureusement je n'ai pas eu garde a caurlau. .. avec ce gueux (Vopricien... de Lyon.
Ces derniers mots, seulement à l'adresse de Suzanne, furent prononcés si bas qu'elle seule les entendit, et d'ailleurs l'armateur s'étourdissait lui-même en riant a gorge déployée des calembours atroces qu'une position désespérée inspirait au malheureux Legoffin.
— Ah! parbleu, je ne le croyais pas si fort que cela... Ah! ah! ah! C'est qu'il est tVès-plaisant, n'est-ce pas, madame? disait M. Verduron, il n'y a que lui pour trouver cela... Un coup de pic, un atout... il a beaucoup de cœur... et il n'a pas eu garde à carreau.Ehl eh! C'est très-plaisant... très-plaisant!
— Le fait est, monsieur, reprit dame Robert, qui trouvait le jeu de mots exécrable, mais qui heureusement ne pensait plus au coup de pique, ainsi expliqué, le fait est que M. Legoffin, avec son air sérieux, est un pince sans rire, comme on dit... et, s'il n'est pas plaisant, ce n'est pas, du moins, 1 intention qui lui manque... Mais, monsieur, la servante vient de m'apprendre que vous désiriez parler h M. Cloarek pour affaires pressantes...
— Oui, bi-lle dame, très-pressantes, reprit galam-
menllarmateur. C'est sans doute à madame son époure que j'ai Ihonneur de parler... dans ce cas je...
— Pardon, monsieur... je ne suis que la gouvernante de mademoiselle Cloareck.
•— Comment, le cap...
Cette première syllabe du mot : capitaine n était pas sortie de la bouche de l'armateur, que le maître canonnier s'écriait soudain de tous ses poumons, en frappant brusquement sur le bras de Suzanne :
— Ah! nom d'un petit poisson! regardez donc... voyez donc!...
La gouvernante fut si sai-^ie et de l'éclat de voix, et du geste de Legofïin, qu'elle jeta un cri perçant et n'entendit pas même la syllabe si redoutée, prononcée par i'armateur. Aussi, à peine remise de cette alerte, elle dit au vieux serviteur avec beaucoup d'aigreur :
— C'est insupportable! vous m'avez fait une peur liorrible... J'en suis toute tremblante...
— Mais regardez donc là-bas, reprit le maître canonnier en étendant son long bras dans la direction des falaises, cestk n'y pas croire... ma parole d'honneur... c'est surnaturel...
— Quoi donc? dit l'armateur en suivant des yeux la direction indiquée parLegoffin, que voyez-vous donc?
— Non, l'on m'aurait juré (jue cela était possible, reprit notre homme, (jue j'aurais donné ma této à couper que cela ne pouvait pas ôtre.
— Mais quoi donc? rej)rit Suzanne (jui, malgré sa mauvaise humeur, sentait sa curiosité s'éveiller , de quoi parlez-vous?
— Ca lient du prodige! poursuivit le maître canonnier avec une sorte d'accablement admiratif, c'o«t a .•^e demîinder si l'on veille nu si l'on rêve.
LA. COLÈhE. Zû
— Encore une fois qu'y a-t-il? s'écria larmateur, non moins impatienté que la gouvernante, de quoi parlez-vous? où faut-il regarder?
— Tenez! dit Legoffin imperturbable, vous voyez bien cette falaise... a gauche?
— A gauche, dit ingénumtnt l'armateur, à gaucîje de quoi?
— Parbleu, à gauche de l'autre, fit Legoffin
— Quelle autre? demanda Suzanne à son tour, quelle autre?
— Comment! quelle autre? reprit notre homme, vous ne voyez pas là-bas, cette grande falaise blanche... qui a Tair d un dôme?
— Si... je la vois, dit l'armateur.
— Eh bien! après?... ajouta Suzanne.
— ^'ous ne voyez pas là. . . tout à fait en haut ?
— Tout à fait en haut... Legoffin?
— Oui... sur le côté...
— Sur le côté?
— Oui... vous ne voyez pas comme une espèce de lueur bleue?
— Une lueur ? répéta Tarmateur en écarquillant les yeux, et mettant sa main gauche au-dessus de ses sourcils en guise d'abat-jour, une lueur bleue... sur la falaise?
— Oui, là-bas... et même tenez; ah!... nom d'un petit poisson! la voilà qui devient rouge! s'écria Legoffin. Voyez-vous? hein? est-ce étonnant, étourdissant! Mais venez... monsieur Vcrduron, allons voir la chose de près, ajouta Legoffin en saisissant larmateur par le bras, et cherchant à l'enlrainer. Venez.., venez...
— Un instant donc! reprit M. Vcrduron en se de-
gageant des mains du maître canonnier, pour voir la chose de près il faudrait d'abord l'avoir vue de loin, et, du diable, si je vois quelque chose. Et vous, madame?
— Je n'aperçois rien de rien, monsieur. Legoffin eût peut-être tâché de prolonger l'illusion
de ses victimes, et de leur en faire voir encore, ainsi que l'on dit, de toutes les couleurs, mais l'approche d'un nouveau danger vint éteindre sa verve' d'invention.
A deux pas de lui, il entendait la voix de Sabine.
En effet, n'apercevant pas M. Verduron caché par Legoffin et Suzanne, la jeune fille accourait, disant à sa gouvernante :
— Que regardes-tu donc là, ma bonne Suzanne?
— Mademoiselle Sabine! pensa Legoffin avec désespoir, tout est perdu... Malheureuse enfant, cette révélation peut la tuer!
M. Floridor Verduron, l'armateur, à la vue de Sabine, recommença ses révérencieuses évolutions; la jeune fille lui rendit ses saluts en, rougissant, car elle no s'attendait pas à rencontrer un étranger dans le jardin...
Legoffin, songeant avec eifroi (jue le secret de Cloarek allait être, d'un moment h l'autre, révélé en présence de Sabine, se résolut a un parti déses[)éré : voulant a tout j)rix éloigner Tarmaleur, il 1 interrompit au milieu de ses saluts et lui dit :
— Maintenant, monsieur Yerduron, venez avec raoi, je vais vous conduire auprès de monsieur...
— Mais, Legoffin, dit Sabine, vous ignorez donc que mon père est sorti?
— Soyez tranquille, mademoiselle... je sais bien où le trouver...
Et se mettant en marche, le maître canonnier fît un signe de tête significatif à l'armateur en lui disant :
— Venez... venez...
— 3Ionsieur ferait mieux d'attendre mon père ici, reprit obligeamment la jeune fille; il m'a dit qu il ne tarderait pas à rentrer... vous risqueriez de vous croiser avec lui, LegofiBn, et de faire faire ainsi à monsieur une promenade inutile.
— Non... non... mademoiselle... soyez tranquille, il fait un temps superbe... Je sais un très-joli petit chemin et certainement votre père reviendra par là...
— Et s'il revient d'un autre côté, dit Suzanne, parfaitement disposée en faveur de l'armateur par ses galanteries, vous exposez monsieur à une course trèsfatigante.
— Mais, encore une fois, reprit Legoffin avec impatience, je vous répète que...
— Mon brave, dit 31. Yerduron en interrompant le maître canonnier, tu conçois que je suis trop galant ou plutôt trop égoïste, ajouta-t-il avec un sourire coquet, pour ne pas me rendre aux obligeantes observations de ces belles dames et attendre ici... ce cher...
— Très-bien! s'écria vivement Legoffin, très-bien, n'en parlons plus... je croyais faire pour le mieux... mais, pendant (jue j'y pense, monsieur Yerduron, ajouta-t-il en se reculant assez loin de Sabine et de Suzanne, et faisant signe à l'armateur devenir auprès
oC) LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
de lui, écoutez- moi donc... j'ai quelque chose de particulier k vous comuniquer...
— Ah çà! mon brave, reprit Tarmateur en ctladonnant, tu veux donc absolument méloigner de ces belles dames? C'est donc un complot que tu trames contre ma satisfaction?
— Parole dlionneur, monsieur Verduron, s'écria Legoffin, craignant de voir cette nouvelle tentative inutile, j'ai quelque chose de très-important à vous dire... je ne vous demande que deux minutes...
— Deux minutes! vous Tentendez, belles dames, reprit en riant l'armateur, il ne demande que cela... comme si deux minutes passées loin d'une si aimable société n'étaient pas deux siècles!
— Ah! monsieur... dit Suzanne, enchantée de cette nouveil' gracieuseté, c'est trop aimable...
— Vous le voyez, mon pauvre Legofiin, dit k son tour Sabine, qui commençait à trouver M. Verduron fort amusant, il faut vous résigner.
— Mais, monsieur, s'écria le maître canonnier, véritablement alarmé, je vous dis, moi, qu'il faut que je vous parle en secret... et à l'instant môme.
M. Verduron tenait beaucoup trop à coquctiT auprès des deux femmes, pour se rendre au désir de Legofhn, désir dont il ne pouvait d'ailleurs souj)çonner limportance. Aussi lui répondit-il du Ion le plus folâtre!:
— Allons, mon brave... ne prends pas celte grosse ut terrible voix, lu ferais peur à ces belles dames; je te promets une audience particulière lorscpielles nous priveront de leur tout aimable présence.
— Eh bien! alors... écoutez an moins (|ueji!vous dise, s'écria le malheureux Legollin, poussé à bout, en rapprochant pour |)arler bas h l'nrmaleur.
LA COLÈaE. S7
Mais celui-ci se recula et dit, en riant aux éclats :
— Se chuchoter à l'oreille devant des dames; ah çài tu nie prends donc pour un mal-appris, pour un sauvage, pour un cannibale... Ah! décidément, belles dames. . .ce gaillard-là veut me perdre dans votre esprit.
— Oh ! c'est que vous ne connaissez... sans doute paslentêtement de M. Legoffinl ojoutaSuzanne : quand il a quelque chose dans la tète, il est impossible de le faire changer d'idée...
Le mai re canonnier ne répondit rien, et, se rapprocha des trois personnages, avec la physionomie d'un homme qui s'abandonne à toutes les chances d'une position désespérée.
— Ainsi, reprit galamment l'.nrmateur en s'adressant a Sabine, c'est à mademoiselle Cloarek que j'ai 1 honneur de parler?...
— Oui, monsieur, répondit la jeune fille, et vous êtes, sans doute, un des amis de mon père ?
— 11 n'en a pas de plus dévoué que moi, mademoiselle... etjeserais bien ingrat s'il en était autrement... je lui dois tant !
— Mon père a donc été assez heureux pour vous rendre quelques services, monsieur?
— Quelques services, mademoiselle!., il a fait ma fortunt... rien que cela!
— Votre fortune, reprit Sabine avec surprise, et comment donc, monsieur? Mais, ma belle demoiselle^ c'est tout simple. Le... Oui, mademoiselle, se hâta dire Legoffiu en interrompant l'armateur c'est pour la compte de monsieur que votre digne père s'est mis tant de fois en voyage... en course *
* En langage maritime un corsaire fait la roursc, cl qua;]d il prend la mer, il se met en course.
lA COLÈRE. T. II 5
S8 LES SF.PT PÉCHÉS CAPITAIX.
— C'est la vérité, mademoiselle, répondit l'armateur; et chaque course m'amenait presque toujours une ricbe aubaine. Mais la meilleure aubaine que je devrai à votre cher père aura été celle de pouvoir vous présenter mes hommages , ma belle demoiselle.
Pendant que Sabine répondait de son mieux aux galanteries surannées de M. Verduron, LegofBn, avançant la tête entre Sabine et Suzanne, leur dit tout bas :
— C'est un gros fabricant. Nous placions ses étoffes dans nos voyages, et ça l'a énormément enrichi.
— Alors, monsieur, reprit Sabine, vous êtes à moitié coupable des inquiétudes que me causait chaque absence de mon père.
— Et Dieu sait, monsieur, combien mademoiselle était peu raisonnable à ce sujet-là! ajouta Suzanne. Figurez-vous qu'elle était alors dans des transes continuelles, comme si son digne père avait eu 'a courir le moindre danger.
L'armateur, regardant à son tour Suzanne avec ébahissement, lui dit :
— Quehiue danger?... Ahçà! vouscroyczdonc, belle dame, que...
— Mais non... c'est étonnant, s'empressa de dire Legoffin en interrompant encore M. Verduron avec uno excessive volubilité, c'est étonnant conmie on s'abuse sur certaines choses... On s'imagine que tout est roses dans notre métier; et parce ({u'il rapporte beaucoup, on croit qu'il n'y a qu'à se baisser et à en prendre, comme si nou.s ne rencontrions jamais do pratiques réraUilrantcs; mais, comme dit le proverbe : A corsaire corsaire et demi, car souvent nous avons af-
faire à des marchands * qui, avec leur air bonasse, nous donnent fièrement du fil à retordre
— C'est la vérité, ma belle demoiselle, dit l'armateur à Sabine, on n a pas idée comme ces gaillards-là ont souvent la mine trompeuse...
— Aussi, répondit la jeune fille en souriant, ne fautil pas se fier aux apparences...
— Voilà donc, reprit ironiquement Suzanne, voilà donc à quoi se bornent les grands dangers dont M. Legoffin vient de nous parler d'un air si matamore.
" — Ma foi, belle dame, il n'a pas tort et je vous assure que le dernier combat...
— Un combat? dit vivement la jeune fille en interrompant l'armateur et le regardant avec stupéfaction, un combaô?
—Comment, reprit à son tour Suzanne non moins stupéfaite, un combat?. ..de quel combat. . . parlez-vous, monsieur?
— D'un combat, dune lutte à outrance, reprit Legoffin en coupant encore la parole à l'armateur, dune lutte désespérée entre nous et un scélérat d'acheteur qui ne trouvait pas no< rouenneries de son goût; mais M. Cloarek et moi nous l'avons si bien endoctriné, qu'il nous a pris nos cent dernières pièces d'étoffes...
— Ah ça! belles dames, que diable nous chante-tilld, avec ses rouenneries et ses ballots! dit M. Verduron, qui, plusieurs fois, avait en vain tenté d'interrompre Legoffin. — Voyons... perdez-vous la tôtè, mon brave?
* Les corsaires appellent les bâtiments 'marchanda, des marchands, et souvent des navires ai mes en {îiierre sedounent l'appai-ence de navires de commerce, afin de Irompre les corsaires et de le^ attirer à leur poursuite.
tO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— Commentl je perds la tête! s'écria Legoffin d'une voix tonnante; et, changeant soudain de physionomie, il s'avança sur M. Yerduron et lui dit d'un ton menaçant : Vous me t raitez de fou. . .vieux drôle que vousêles!
Le fait est que le maître canonnier, se voyant à bout de ressources imaginatives, et désespérant de pouvoir soutenir plus longtemps cette conversation à double entente, venait de se résoudre à un moyen liéroïque, pour lâcher desauverle secret de son maître. Aussi, profitant alors du silence de stupeur où restait l'armateur, lout élourdi de ce brusque changement de manières, Legoffin reprit d'une voix plus éclatante encore :
— Oui, \ousétes un insolent... Monsieur Yerduron, et, si vous m'échauffez les oreilles, je vous secouerai les vôtres.
— Legoffin , s'écria Sabine toute tremblante , au nom du ciel!.., que dites-vous?...
— Comment! s'écria enfin larmateur, tu as l'audace de me traiter ainsi... devant ces dames?
— Emmenez vite mademoiselle, dit tout bas Legoffin 'a Suzanne, ça va devenir affreux... elle aurait une crise... vite... vite... emmenez-la...
Puis faisant do nouveau quelques pas à l'enccntre de l'armateur, il njoula.en le forçant de reculer jusqu'au parapet du saut de loup :
— Vieux [)apillon poudré 'a la bergamotte... je no sais qui m'empêche de te faire faire le plongeon di»ns ce fossé...
Kt il prit au collet M. Yerduron, qui s'écria en tâchant en vain d(3 se dégager :
— IMais c(î miilheur(mx (!St devenu fou ii li-'r! A-l-on uv j)areil forcené! 'a (jui en a-t-il?
— Au nom de Dieu! emmenez donc madem oiselîe ça lui sera désobliireant de voir plonger ce vieux drôie, reprit Legoffin en sadressant à la gouvernante.
Celle-ci n'avait pas attendu le conseil du maître canonnierpour tenter de reconduire Sabine chez elle, en la voyant pâlir et trembler de tous ses membres, à cette scène de violence; mais la jeune fille, malgré son effroi et les prières de sa gouvernante, ne voulut pas s'éloigner, regardant comme une lâcheté de laisser un ami de son père en butte aux mauvais traitements du commis; aussi, se dégageant de l'étreinte de Suzanne, elle se rapprocha des deux hommes, et, indignée, s"écria :
— Legoffin... votre conduite est déplorable; aunom de mon père, je vous ordonne de mettre un terme k un pareil scandale.
• — Au secours! il metrangle, murmurait d'une voix affaiblie, M. Floridor Vtrduron, acculé au parapet du saut de loup. Ah! vieux misérable, le capitaine le...
Ce dernier mot : te capitaine, prononcé d'un accent si étouffé, que, heureusement, Sabine n'entendit pas, fut la condamnation de l'armateur.
Legoffm saisit M. Verduron à bras-le-corps, le renversa brusquement en arrière, par-dessus le parapet, élevé de trois pieds au plus, et les deux lutteurs, tombant sur le talus gazonné, roulèrent jusqu au fond du saut de loup sans se faire d'ailleurs le moindre mal, tandis que Sabine, ne pouvant plus maîtriser l'épouvante dont la frappait ce dernier incident, s'évanouissait entre les bras de Suzanne.
— Thérèse... au secours!.. Mademoiselle se trouvo mal, cria la gouvernante, au secours!
La jeune servante accourut bientôt, et, avec son aide, Sabine fut transportée dans la maison.
Cet appel de secours, adressé par la gouvernante h Thérèse, était arrivé aux oreilles de Legoffin, alors étendujau fond du saut de loup, et tenant sous lui l'armateur, qui commençait k sortir du premier étourdisscment causé par la rapidité rotative de sa chute.
— Mademoiselle Sabine se trouve mal, il n'y a plus rien à craindre, notre secret est sauvé, se dit Legoffin.
Sasseyant alors sur le revers du talus, le maître canonnier semit à contempler, avec un flegme imperturbable, M. Floridor Verduron; celui-ci suant, haletant, soufflant, dépoudré, débraillé, se releva péniblement, et s'adossa, encore tout chancelant, au mur du saut de loup. La surprise, la colère de l'armateur étaient telles, qu'il ne put d'abord trouver une parole; ses joues se gonflaient et se dégonflaient tour à four, selon les aspirations de sa poitrine oppressée jiar la fureur; mais, s'il était muet, son regard parlait et semblait vouloir foudroyer Legoffin. Celui-ci, profitant déco silence, dit à l'armateur avec un accent de bonhomie parfaite, et comme s'ils continuaient paisiblement un entretien :
— Maintenant, mon digne monsieur Verduron, je vais vous expliquer pourquoi je vous ai prié do mo suivre dans ce petit réduit écarté.
— Misérable... s'écria l'armateur, exaspéré par lo Kang-froid du maître canonnier, porter la main sur moi...
— I)anu\ c'est votre faute, mon bon monsieur Verduron.
— Ouello audace!...
LA C'JLÈ lE. liSr
— Je VOUS ai demandé un moment d'entretien pour affaire particulière, vous m'avez refusé. 11 m'a bien fallu manœuvrer de façon a obtenir de vous la commodité du colloque intime dont nous jouissons en ce moment.
— Bien, bien! ajoute la raillerie à la violence; le capitaine me fera justice de toi, vieux bandit, s'écria l'armateur, avec une rage concentrée.
Puis, avisant la pente rapide du talus, il ajouta :
— Je ne pourrai jamais, gros comme je suis, remonter la-haut; je serai obligé d'appeler au secours... de demander une échelle, ou de me faire hisser avec des cordes. Ahî misérable Legoffin, me mettre dans cette position d un ridicule atroce, et devant des dames encore!
Le maître canonnier s'était plu, pendant un moment, à savourer son triomphe, se disant avec complaisance qu'il n'avait pas manqué d'adresse pour sortir du trèsmauvais pas; mais, celte glorieuse satisfaction assouvie, il dit, sérieusement cette fois, a l'armateur :
— Tenez , monsieur Verduron, je vous demande excuse de ce que j'ai fait; mais, sur l'honneur, j'y ai été forcé...
— Comment! tu oses encore...
— Écoutez-moi donc : M. Cloarek avait jusqu'ici, pour de graves motifs, caché a sa fille qu'il était corsaire et qu'il faisait la course.
— Il serait vrail s'écria l'armateur en passant delà colère à la surprise, c'est donc pour cela qu'il m'avaic caché son véritable nom et sa résidence que j'ai eu tant de peine à découvrir?
— Justiment... et afin de pouvoir s'absenter d'ici de temps k autre, il donnait pour prétexte à sa fille
UU LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
qu'il faisait la commission des rouenneries et autres marchandises.
— Est- il possible?
— Aussi, vous comprenez mon embarras et ma crainte quandje vous ai vu tomber icicomme une bombe!
— C'était donc pour me prier de garder le secrel?... — Que je voulais vous parler en particulier.
— Je n'en reviens pas... Quel bonheur de n'avoir pas compromis le secret du capitaine! 11 ne me l'eût jamais pardonné... Maintenant que je me rappelle cet entrelien a double entente... je comprends tout.
— Mais comme c était marcher sur des charbons ardents ou sur des lames de rasoir, que de continuer une conversation pareille... j'ai pris le partide vous introduire au fond de ce saut de loup, afin de vous éloigner de madenioiselle Cloarek et de sa gouvernante; le moyen était brutal, mais ce qui est fait est fait.
— Legoffin... je te pardonne, dit M. Yerduron avec magnanimité; je reconnais môme que tu n'as piss manqué d'adresse, car...
L'entretien des interlocuteurs souterrains fut interrompu par un bruit de pas précipités et par la voix do M. Cloarek qui s'écriait :
— Où cela?.,, où sont-ils?
— Hélas! mon Dieu! ils sont tombés tous deux dans le saut de loup, monsieur, répondailla voix de Thérèse.
Bientôt Yvona|)parut au-dessus du parapet.
A la vue d^îson armateur, il resta frappé de stupeur; puis songeant que la présence de M. Verduron pouvait compromettre un secret qu'il avait tant d'intérêt à garder, il s écria, en pâlissant de crainte et de colère :
— Maléfliction!... vous ici, monsieur... vous avez
OFé...
En trois bonds, LegofBn, encore fort agile, malgré saboiterie, gravit le talus rapide, et vint dire a Cloarek :
— Monsieur Yvon, rassurez-vous... Mademoisello Sabine et Suzanne ignorent tout...
— Ahl merci Dieuî dit Cloarek soulagé dune appréhension terrible, je respire... ma fille ne sait rien.
Cloarek, rassuré sur les conséquences possibles de la visite de son armateur, voulut s'enquérir de l'objet de sa^ venue: il fallait d abord aviser aux moyens de le retirer du saut de loup. LegofiSn nlla chercher uno corde, jeta lun de ses bouts a M. Fioridor Verduron, qui le saisit el parvint, grâce à celte aide, a gravir io talus.
— Venez chez moi, lui dit Cloarek sans cacher son mécontentement, il faut que je sache, monsieur, pourquoi vous vous êtes permis, malgré l'incognito (jue je voulais garder, de venir me chercher jusquici au risque d'occasionner les plus grands malheurs.
— Vous saurez tout, mon cher capitaine, répondit Fioridor Verduron.
Et tandis que ce fâcheux réparait de son mieux lo désordre de sa toilette, singulièrement compromise par sa chute au fond du saut de loup, Legoffin racontait à son maître tout ce qui s était passé depuis l'arrivée de l'armateur.
— Toujours inlelligcnt et dévoué, mon bon Legoffin! dit Cloarek avec émotion après ce récit. Par ta présence d'esprit et par ton adresse, lu as sauvé notre secret.
— Et mademoiselle... comment se trouve-t-elle, monsieur Yvon? Je suis bien fàclié de lui avoir causé une telle peur... impressionnable comme elle l'est... mais de deux maux il fallait choisir le moindre ..
— Elle va beaucoup mieux; lorsque je suis arrivé, son évanouissement avait cessé depuis quelques instants, elle était encore très-faible, c'est Suzanne, qui, lout indignée contre toi, m'a raconté, qu'après un entretien fort paisible avec un négociant de mes amis tu t'étais soudain jeté sur lui comme un fou furieux, et que vous aviez roulé tous deux dans le saut de loup... Ne comprenant rien a ce récit, je suis accouru, ei je sais maintenant que tu m'as rendu un nouveau etgrand service.
— Mon cher capitaine, dit l'armateur en finissant de se rajuster de son mieux, je vous en supplie, ne me faites pas paraître aux yeux de vos belles dames... je suis hideux; le fond du saut de loup était rempli tlo boue, et j'aurais honte d'affronter les regardsde votre charmante fille.
— Soyez tranquille... dit Cloarek avec humeur, je n'ai pas envie de vous remettre en sa présence...
El Cloarek, faisant passer M. Verduron par un corridor de dégagement, liiitrotluisit dans son cabinet.
Legofiin se disposait à se retirer, lorscjuG l'armateur hii dit:
— Avec l'au'orisation du capitaine il faut rester, mon brave... ton avis nous peut être fort utile.
— Qu est-ce que cela signifie? demanda Cloarek.
— Priez le vieux Legoffin de bien fermer la porte, mon cher capitaine, et vous allez tout savoir.
Yvon, aussi surpris qu'impatienté, fîtsignea son maître canonnier de rester et dit a l'armateur :
— M'expliquerez -vous enfin pourquoi vous êtes venu me réclamer jusqu'ici, et pourquoi vous n'avez pas resprclé l'incognito qu'il me convenaif de garder?
— Je vais répondre a toutes vos questions, mon cher capitaine, répondit M. Verduron, qui reprenait peu à peu son air guilleret et dégagé. Or donc, pour entrer en matière... je vous dirai que nous allons tenir ici tout bonnement un petit conseil de guerre.
— Un conseil de guerre? dit Cloarek, est-ce que vous êtes fou?
— Pas si fou, mon brave capitaine... car je viens vous proposer une aubaine d'au moins quatre a cinq cent mille francs pour votre départ.
— Me remettre en merl dit Cloarek en secouant la tête, a faire la course.
— Hélas! oui, vous m'avez annoncé cette triste résolution, mon cher capitaine, et, au lieu de rester le roi des armateurs de Dieppe, parce que j'avais l'honneur et l'avantage d'armer pour le célèbre capitaine l Endurci... je ne suis que...
— Un mot en passant... dit Cloank en interrompant M. Verduron, de quel droit avez-vous pris sur vous de faire imprimer une lettre confidentielle, dans laquelle je vous faisais part de mon enlèvement et de mon évasion?
— Comment! mon brave capitaine, mais ça a été une bonne fortune pour tous les lecteurs du Journal de lEm-pire... qui, comme tant d'autres, sont très-
friands de tout ce quia trait au plus intrépide... au plus illustre de nos corsaires.
— Vous êtes beaucoup trop obligeant, car cette indiscrétion de votre part m'a fort contrarié.
— Puisque votre modestie s'est alarmée ainsi, mon cher capitaine, elle aura beaucoup a souffrir de 1 article.
— Comment! quel article?
— On parle encore de vous dans le Journal de l'Empire que j'ai vu ce matin.
— Et que dit-on? s'écria Cloarek, craignant pour 5on secret et songeant que ce journal étiiit reçu dnns sa maison. Mordieu! monsieur, est-ce une nouvelle indiscrétion de votre part?
— Rassurez-vous, mon cher capitaine, l'on n'y parle que de l'intrépide corsaire l'Endurci, de sa manière de combattre et d'aborder lennemi, et, enfin de simples détails sur le marin... mais rien sur l'homme privé.
— Ce t déjà trop! reprit Cloarek, avec impatience, quoique rassuré. Kn tout ceci, vous m'avez été parfaitement désagréable.
— Du moins, mon cher capitaine, je ne l'ui pas fait par mauvaise intention, et puis enfin ce qui est fait est fait, comme dit ce vieux diable de LegofTin, et à tout péché... miséricorde! n'est-co pas?
— Soit... mais poursuivez... ou plutôt il est, je crois, inutile de poursuivre... Vous êtes venu ici pour me proposer de rej)rendre la mer; je no veux pas la lepreiulre... Tout est dit.
— Non. certes, toiit n'est pas dit, mon cher cnpil.'ine; prêt ez-moi seulement deux minutes d'attention : \oici le fait... Ils'rgit dun trois-m;Us delà compagnie
LA COLÈ'E. Ô9
des Indes, chargé de lingots t-t d'espèces monnayées pour environ deux millions de francs... Vous entendez... deux millions de francs!
— Peu m'importe...
— Attendez... Ce navire a été très-avarié lors du dernier coup de vent; i! est, à cette heure, en réparation à Jersey, et il doit appareiller demain soir à la marée, sous l'escorte d'une corvette de guerre; je ne vous en dis pas davantage pour le moment.
— Et vous avez raison... Ce t rois-mâts, fùt-il chargé de dix millions, je ne me remettrai pas en mer... je vous l'ai dit.
— Vous me l'avez dit, c'est vrai, moucher capitaine... mais ce n'est pas votre dernier mot, et ce... pour plusieurs raisons...
— Je n'ai pas deux paroles, monsieur.
— Ni moi non plus , mon cher capitaine ; mais enfin... souvent... malgré nous... les circonstances...
— Encore une fois, j'ai dit : non ; c'est non.
— Vous avez dit : non... eh bien! vous direz : oui. Voilà tout, mon cher capitaine, reprit l'armateur, comme s'il eût été parfaitement sûr de son fait,
— Monsieur Verduron, s'écria Cloarek en frappant du pied, assez!... assez!...
— Tenez, voyez-vous, n'agacez pas M. Yvon, dit tout bas LegoCQn kl armateur; je le connais, il y aurait de 1 orage pour vous; et, comme vous n'êtes pas orné d'un paratonnerre, vous comprenez.
— Mon cher capitaine, reprit M. Verduron, tout ce dont je vous supplie, c'est de m' accorder cinq minute» d'attention, voila tout.
— Allons, finissons.
— Vous pourrez voir, par le fragment ci-joint d un
50 LES SEPT rÉCHÉS CAPITAUX.
journal anglais, et par ce rapport, qui est de bonne source, ajouta larmateur, en remettant quelques papiers à Yvon, vous pourrez voir que la corvette de guerre le Vangard, qui convoie ce riche et succulent navire, est commandée par le capitaine Blak.
— Le capitaine Blakl s'écria Cloarek.
— Lui-même, répondit l'armateur. C'est, vous le savez, l'un des plus intrépides Ccipilaines de la marine anglaise; et, malheureusement pour nous, il a toujours été si heureux dans ses rencontres avec nos navires, qu'on Ta surnommé le pourvoyeur des pontons.
— Puisque c'est ce fameux capitaine Blak qui convoie ce riche navire, il meut été doux, quand même il m'en aurait coûté mon dernier œil, dit Legolïin, il m'eût été doux de proprement loger un boulet de 18 dans le ventre de ce pourvoyeur de pontons] mais, non d'un petit poisson! je n'ai pas de chance,
— La chance viendra, mon vieux loup de mer.
— Je ne suis pas assez intime avec le bon Dieu pour ça, monsieur Verduron.
— Eh bien ! mon cher capitaine, reprit l'armateur, votre silence me dit que vous acceptez, j'en étais certain. Damel pensez donc, quel honneur et quel profil! quatre a cinq cent mille francs de part de priseiet ramener/e VangarddVà remorquedu Tison- d'En fer M {.oui en quarante-huit heures... ni plus, ni moins, emj)0cher un demi-million et colfrer le pourvoyeur des pontons.
Au nom du capitaine Blak, en ellet, surnommé le pourvoyeur des pontons, de ces sépulcres flottants où chaque fonctionnaire anglais élyil bourreau et chaque prisonnier français martyr, Cloarek avait frémi; tout son Hang, aflluant à son visage, l'avait empour[)ré; les artères de ses tempes, gonflées par l'engorgement du
sang, battaient avec violence, et, par deux fois, ses poings convulsifs s'étaient contractés.
LegoÊBn, depuis longtemps adonné à de profondes études sur la physionomie deson maître, l'observa trèsattentivement; puis il dit tout bas a l'armateur en secouant la tête :
— Ça mord un peu.... mais pas assez.... ilbouillote.. il ne bouillira pas.
Les pronostics de LegofiQn se réalisèrent, le pourpre de la colère passa comme une nuée d'orage sur le frou t de Cloarek. Ses traits assombris et contractés se détendirent, il redevint calme et dit à M. Yerduron, en souriant à demi :
— Vous êtes un habile tentateur; mais j'ai un talisman contre vous : c'est la promesse faite a ma fille de ne plus jamais la quitter; vous l'avez vue, vous comprendrez que je tienne mon serment.
— Sans doute, mademoiselle Cloarek est charmante, mon cher capitaine... mais vous ne ferez pas la folie de perdre une si belle occasion : vous mesurer avec le capitaine Blak et faire une prise de deux millions, ce sera le bouquet de votre carrière de corsaire.
— N insistez pas...
— Capitaine... mon cher capitaine...
— Impossible! vous dis-je.
— LegofiBn, mon brave loup de mer, joins-toi donc h moi, tu logeras ton petit boulet de 18 dans le ventre du capitaine Blak, je t'en réponds... vieux gourmet!
— LegofBn sait que je ne reviens par sur ma parole, monsieur Yerduron; encore une fois j'ai dit : non, c'est non.
— Sacrebleu ! il y a des gens d'un égoïsme intraitable, s'écria l'armateur, furieux du refus de Cloarek, il y a
des gens d'une personnalité révollanle ! et vous êtes de ces gens-là. .. capitaine !
— Ah ça ! Monsieur Verduron, c'est une plaisanterie, reprit Cloarek, ne pouvant s'empêcher de sourire de cette étrange sortie; vous parlez, mordieu ! de batailles bien à votre aise... et je vous prie de me dire de quel côté est Tégoïsme : vous, restant fort tranquille dans votre comptoir de Dieppe, pendant que les marins des bâtiments que vous armez,vont s exposer aux chances d un combat terrible...
— Comnsent ! Et n'ai-je pas aussi mes risques, moi, monsieur? s écria Yerduron, et les boulets que je reçois... monsieur,
— Ail! ahl fit Legoffin, foi de canonnier! j'ignorais que vous fussiez dans l'habitude de recevoir une grêle de bouk-ts.
— Certes, monsieur! je les reçois.. . dans mon navire encore! Aussi les réparations, les avaries, qui les paye? votre serviteur... et les blessures, et les bras, et les jambes de moins... ce n'est rien non plus cela, apparemment ?
— Ah! ah! continua Legoffin, vous auriez aussi la mauvaise habitude de perdre comme cela toutes sortes de bras et de jambes, mon pauvre cher homme ? Nom d'un petit poisson ! c'est désastreux.
— Faites donc l'ignorant, vieux damné? Est-ce que, dans votre dernier et enragé combat, je n'en ai pasétô pour ('in(j jambes et trois bras amputés? mettez le tout l'un dans l'autre à cinipiantoécus de pension par membre... et comptez.
— 11 faut dire que vous ne donnez pas un sou quand on perd la tête, dit Legoffin.
— Il no s'agit pas de plaisanter, mais de répondre,
LA COLÈRE. b'è
s'écria l'armateur déplus en plus animé; car enGn, est-ce que je ne fais pas tout ce que je peux, moi, pour vous créer dexcellents équipages? Croyez- vous donc, capitaine, que l'espoir d'une petite pension en cas d'avaries majeures, ne donne pas du cœur au ventre à nos matelots, et n'en fasse de vrais démons pour k; feu? Et c'est quand je me saigne ainsi aux quatre membres, que je suis payé par la plus noire ingratitude.
— Ce que vous dites est ridicule, répondit Cloarek en haussant les épaules, j'ai quadruplé votre fortune.
— Et parce que M. le capitaine l'Endurci a sa suffisance de richesses, s'écria l'armateur, il s'inquiète peu que les autres aient ou n'aient point la leur.
— Monsieur Yerduron, dit Cloarek, tout à l'heure vous étiez ridicule , maintenant vous êtes amusant, c est un progrès.
— Je trouve même, ajouta sentencieusement Legoffin, que de même que l'on dit dans notre pays : un Breton.,, bretonnantf on pourrait dire a l'endroit de monsieur : un bouffon, ., bouffonnant!
— Ah! c'est ainsi! s'écria l'armateur exaspéré, eh bien! bouflonnera fort... celui qui bouffonnera le dernier.
— Allons, mon cher Yerduron, calmez-vous, reprit Cloarek, il ne manque pas, Dieu merci! de braves capitaines corsaires 'a Dieppe, et plus d'un est aussi capable que moi de vaillamment commander le Tison d Enfer, d'aller à Jersey faire cette bonne capture, et livrer un beau combat au capitaine Blak. Ce combat est, je vous l'avoue, la seule chose que je regrette...
— Ainsi, vous refusez, capitaine?
— Pour la dixième fois, oui.
— Positivement?
— Allons... assez.
— Eh bien donc! reprit résolument Tarmateur, ce que j'aurais voulu obtenir de vous, capitaine, par la prière et par la persuasion... je l'obtiendrai aulre- ;nent.
— Que veut-il dire? reprit Cloarek en regardant LegofSn.
— Quelque drôlerie, répondit le maître canonnier, toujours bouffon.,, bouffonnant.
— Vous sentez, capitaine, poursuivit Verduron avec un accent sardonique et menaçant, que l'on ne se résigne pas facilement à renoncer à Téventualité d une prise d'un demi-million... Aussi, quoique je fusse loin de m'attendre à votre refus... j'avais prudemment pris mes petites précautions...
— Vos précautions?
— Le Tison d Enfer est mouillé au Havre, où il est entré ce matin.
— C'était lui, s'écria LegolTm, je ne me trompais pas, c'est lui que j'ai vu louvoyer il y a trois beures.
— Lebri(kl s'écria Cloarek, le brick est au Havre. — Oui, monsieur Yvon... mais déguisé... oh! déguisé
à ne pas le reconnaître, puisque moi qui le connais, comme si j*étais son père, j'ai douté, reprit le maître remonnier. Figurez-vous qu'ils vous l'ont barbouillé de gris perruquier, avec une large bande jaunasse, c'est-b-dire ([ue c'est bourgeois... c'est galiotte... c'est [)alache! enfin c'est ignoble! l'^t avec celte belle dégaîue-Ià... pas l'apparence d'un canon. Dieu m(>rcil car ils en auraient rougi jusqu'à la gueule, ces pauvres chéris.
— Ah çh! monsieur, dit Cloarek a 1 armateur, m'npprendrez-vous ce que tout cela signifie?...
— Le voici... capitaine, répondit Verduron triomphant à son tour, j'ai changé la couleur du brick; j'ai fait exhausser ses bastingages au moyen de bordages volants, qui, dissimulant sa batterie. . .le rendent méconnaissable , excellente précaution, car le Tison-d Enfer a fait tant de mal à l'Angleterre, que son signalement est donné a tous les croiseurs britanniques... Aussi, capitaine, grâce au déguisement de votre brick, vous arriverez bien plus facilement a Jersey...
— Ah!... dit Cloarek en se contenant, décidément vous y tenez ?
— Beaucoup, capitaine, et, je fais mieux, je vous tiens... Oui, et voici comment : l'équipage est dans l'enthousiasme; lattenle d'une nouvelle course sous vos ordres a mis le feu au ventre de ces démons incarnés... Ils vous attendent ce soir... et je vous préviens que si vous n'êtes pas au Havre dans une heure... ils seront ici dans deux...
Cloarek, stupéfait de la détermination de l'armateur, regarda LegofBn sans pouvoir d'abord trouver une parole; puis il balbutia d'une voix altéréepar la colère :
— Comment! vous osez?
' — Mon Dieu, ce n'est pas moi qui oserai, capitaine, ce seront vos matelots, et vous savez si les gaillards sont oseurs... Ainsi donc, si vous refusez, vous verrez arriver ici vos cent cin([uynte diables enragés, tambours et fifres en lôle; ils sont déterminés à enlever de force l intrépide capitaine l'Endurci... aussi, je crains que les fifres et tambours de votre équipage, n'tbruitent celte fois votre incognito.
— Misérable! s écria Cloarek, désespéré, car il sen- Isit combien le dessein de l'armateur était réalisable; aussi se précipait-il sur \'ercluron, «an? Legcffin. qui,
craignant un danger pour larmateur, lui fit un rempart de son corps en disant a Cloarek :
— Ah! monsieur Yvon, il a les cheveux blancs... sous sa poudre à la Bergamotte.
— Assommez-moi... tuez-moi... si vous voulez, reprit l'armateur, vous nempêcherez pas l'équipage du brick de venir vous trouver si vous n'allez pas a lui.
— Monsieur, dit vivement Legoffin a son maître, en prêtant l'oreille du côté delà porte. Calmez-vous,.. Pas si haut! j'entends quelqu'un...
— Ne laisse entrer personne, s'écria Cloarek. Legoffin courait k cette porte, lorsqu'elle s'ouvrit
brusquement; Suzanne, pâle, alarmée, y parut, et lui dit en joignant Its mains :
— Ah!... monsieur, venez... venez vite.
— Qu'y a-t-il?
— Mademoiselle...
— Ma fille!... qu'a-t-elle?...
— Ah! monsieur, je suis si émue... venez... venez... Cloarek, oubliant tout, suivit précipitamment la gou-
vernante, laissant l'armateur et Legoffin.
— Monsieur Verduron, lui dit le maître canonnicr, sans compliment, vous l'avez échappé belle. Je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est de filer votre nœud. . . et roide...
— Oui, dit l'armateur, en prenant à la hâte sa canne cl son chapeau, lu peux avoir raison.
— J'ai énorménienl raison.
— Écoule, lu le sais, au fond je suis bonhomme, et après tout je regrette d'avoir mené les choses si loin, pour celle nouvclh; course, car j'ignorais que le capitaine eût une fille cl tant d'inlérél h lui cacher cpi'il
était corsaire; mais maintenant, aucune puissancehumame, pas même celle du capitaine, ne serait capable d'empêcher ces endiablés marins de venir le chercher ici, s il ne va pas à eux. Us flairent unecaptureénorme et un combat acharné, ils seront intraitables; ce que je leur dirais, ou rien, ce sérail...
—Ce serait la même chose... je les connais... Aussi, en considération de tout ceci, je vous conseille, moi, de filer précipitamment votre nœud; vous avez fourré M. Yvon dans un affreux guêpier, je ne vois pas comment il en pourra sortir ; or, moi, malgré mon air bon enfant, ça me révolte... et quoique, sous votre poudre à la Bergamotte, il y ait des cheveux blancs, je pourrais, nom d'un petit poisson! me faire illusion, et me livrer, sur votre personne, a toutes sortes de : V Sévices graves et de voies de fait, » comme disait autrefois mon maître... quand il était juge, et...
L'armateur n'en attendit pas davantage, car, malgré ses paroles doucereuses et son flegme habituel, Legofïin paraissait prêt à éclater. M. Verduron se hâta de sjrtir, et, du seuil de la porte, ajouta ces derniers mots :
— Je pars... Dis, en tous cas, au capitaineque Tétatmajor du brick et une partie de l'équipage l'attendent h la taverne de CAncre-d'Or, sur le quai.
Au bout de quelques instants, l'armateur eut quitté la maison de Cloarek.
Legoffinse dirigea du côté delà chambre de Sabine, afin d'avoir quelques nouvelles sur le dernier événement qui venait de motiver la brusque sortie du capitaine.
XYIII
Legoffin, depuis une demi-heure environ, se promenait avec une inquiétude croissante dans un couloir où donnait la porte d'un petit salon précédant la chambre à coucher de Sabine; de temps à autre, le maître canonnier prêtait Tort ille avec attention, et n'entendait rien qu un bruit confus.
Enfin il vit sortir Suzanne qui s'essuyait les yeux.
— Eh bien! lui dit-il vivement et avec anxiété, comment va mademoiselle? qu'est-ce qu'il y a encore, Suzanne?... répondez... répondez donc...
— Vous me demandez ce qu'il y a, brutal que vous êtes, lorsque votre scène de vio'ence de ce matin envers cet honnête négociant, qui est si poli, a jeté mademoiselle dans une horrible crise nerveuse!
— Admettons que j'aie eu tort... cette crise avait heureusement cessé...M.Yvon me l'a dit en venant me retrouver au jardin.
— Oui, cette crise avait cessé... mais mademoiselle était restée dans une prédisposition si nerveuse, que ce qui est arrivé ensuite... l'a replongée dans un état Irès-alarmant,
— Eh! morbleu! je sais lafîaire du saut de loup, parlez-moi do ce qui est arrivé (nsuite...
— Certes... vous devez savoir celte aiïaire, vieux forcené! précipiter cet aimable homme au fond de ce fossé I
— Suzanne... reprit LegoCûn d'une voix grave et
émue : Au nom de rattachement que nous portons tous deux a nos maîtres, je vous en supplie... dites-moi ce qui est arrivé...
L'accent pénétré du vieux serviteur toucha Suzanne.
— Eh mon Dieuî... reprit-elle, vous savez bien que j'en suis certaine, de votre affection pour nos maîtres... seulement vous avez parfois de si sauvages façons d'agir, et ce matin encore... allons, n'en parlons plus... Il y a une heure, je suis donc venue chercher monsieur là-haut,
— Ensuite?
— Monsieur est accouru auprès de mademoiselle.. . elle a pleuré beaucoup... et cela, comme toujours , l'a un peu calmée... monsieur a aussi beaucoup pleuré.
— Lui... que s'était-il donc passé?
— Hélas... le seul chagrin de sa vie... s'est ravive plus douloureux que jamais.
— Comment?
— La mort de cette pauvre madame...
— Et qui Ta rappelée à M. Yvon ?
— Sa fille!
— Mademoiselle Sabine ?
— Oui. Jugez combien ce coup a été cruel pour lui !
— Que dites-vous là? s'écria Legoffin avec effroi. Mademoiselle Sabine sait donc ce malheureux secret?
— Elle! Dieu merci, elle lignorera toujours, je l'espère.
— Alors, Suzanne... je ne vous comprends plus.
— Tenez, dit la gouvernante en tirant un papier de sa pcche, voici ce qui a causé tout le mal.
— Qu*est-ce que cela ?
— Le journal de ce matin.
— Eh bien ?
— Il contient de nouveaux détails sur ce fameux corsaire, le capitaine \ Endurci...
— C'est donc cela... dont cet animal d'armateur nous parlait tantôt, se dit LegoflBn.
Et il ajouta lout haut :
— Mais quel rapport ce journal peut-il avoir...
— Écoutez ce passage, LegofiBn, celui-là seul est important, et alors vous comprendrez tout.
Suzanne ouvrit le journal et lut le fragment suivant d'un article intitulé :
ISouveaux détails sur le célèbre capitaine corsaire l'endurci.
« Il n'est pas jusqu'à l'extérieur du capitaine qui n'ajoute encore au prestige dont il est entouré, car chacun de ses matelots est un séide capable de se dévouer pour lui jusqu'à la mort.
» Cet intrépide corsaire est âgé de quarante ans environ; sa taille, moy<'nne,est à la fois svtlte et robuste; t^a physionomie mûlo et expressive, son œil daigle, le port impérieux de sa tête, son allure décidée, tout décèle en lui l'homme né pour le commandement, l'on ignore son véritable nom et son origine; mais plusieurs pensent qu'il est Breton, si Ion en juge, disent les uns, d'après le costume qu il porte invariablement pendant ses croisières; d'autres pensent, au contraire, cjuo lo capitaine i Endurci csi .Méridional, et qu'il n'adopte lo costume breton, que parce qu'il est, par sa forme et par sa commodité, j)arfaitement approprié aux fonctions et aux habitudes du marin.
» Onoi qu'il en soit, nous croyons intéresser nos lecteurs en leur donnant, d'a[)rès un témoin oculaire,
une deccription exacte du costume que ce célèbre ooraire a tSurs porté à son bord, depuis qu .1 fait la course; î on dit m'ème qu>l attache à 1 usage de ce conTc:puà^e^Sl!SabHuel.en,entvétud-une veste et tfin gilet noir, rehaussés de petits boutons d ar^en • une ifr^e ceinture orange qu, supporte au^,. Is armes "erre! sa taille d'amples braies de tode sembUbleslux morphs des pêcheurs hollandais ou nu" iupes des pilotes de lile de Batz; de grandes guêr « de^peau et un large chai^au, très-bas de forme complètent ce costume à la fois commode, severe et
''^ Pmra'p'ès avoir lu ce fragment, la gouvernante
'^"^Vous le vovez, Legoffin, le hasard veut que ce corsaire porte uf. costume breton pared a celm que portait M Cloarek lors de cette nuit funeste ou ma-
"'!! It^écri; legoffin en interrompant la gouvernante ielremble de deviner. A celte lecture, mademoi eili Sabine a cru reconnaître dans ce corsaire le personnage mystérieux quelle croit être le meurtrier
"'l'iîltsroui, Legoffin; aussi, dans «ne sorte de délire a-t-elle dit a M. Cloarek : Mon père... le meur- Ti'erdemamère existe... ne la vengerez-vousvasl Ju^ez du désespoir de M. Cloarek. Détromper sa fille, c'est pour ainsi dire s'accuser lui-même.
-'Mais ce journal de ce malin, mademoiselle la donc lu après l'arrivée de M. 1 von? , „,^,/. .
— Mon Dieu oui, voici comme cela sest pas»e . l'émotion que lu. avait causée votre algarade de ce
matin, soit dit sans reproche, Legoffln, était déjà calmée... mais la chère enfant éprouvait encore ces tremblements nerveux qui, chez elle , succèdent toujours à ses crises... A'ers les onze heures, monsieur est rentré ; il avait Pair rayonnant, mon neveu l'accompagnait, tout aussi joyeux. « Ma fille est chez elle? me dit gaiement M. Cloarek; j'ai une bonne nouvelle a lui apprendre. » La-dessus, Legoffin, sans être rapporteuse, je suis bien obligée de raconter à monsieur votre affaire du saut de loup avec ce digne négociant poudré qui a des manières si gracieuses, et l'effroi que votre violence a causé à mademoiselle.
— Nécessairement; mais continuez.
— Monsieur court chez sa fille, la trouve presque tout a fait remise, se rassure, lui recommande le calme, le repos, et va vous rejoindre; il avait dit à mon neveu d'aller tout de suite s'occuper dans sa chambre de je ne sais quelle note qu'il lui avait demandée... ( et, par parenthèse, le pauvre garçon y est encore... dans sa chambre. ,. je n'ai pas voulu l'attrister en allant lui conter ce qui vient d'arriver a mademoiselle.) Mais cela ne fait rien a la chose; je reste donc auprès de cette chère enfant. Thérèse, comme à lordinaire, apporte le journal; alors... j'ai la malheureuse idée, pour distraire mademoiselle, de le lui donner a lire;aussi qu'est-il arrivé? c'est qu'au passage où l'on décrit le costume de ce corsaire... elle a jeté un cri affreux... et... mais, tenez, dit Suzanne en s'interrompant, voilà monsieur.
Kn effet, Cloarek, pûlo et les traits empreints d'un sombre désespoir, sortait de la chambre de sa fille.
— Suzanne, retournez près d'elle... je vous prie...
dit-il à la gouvernante d'une voix altérée, elle vous demande.
Puis s adressant à LegoflBn :
— Toi, viens.
Le vieux serviteur suivit silencieusement son maître dans sa chambre a coucher.
Cloarek, se jetant alors dans un fauteuil, donna un libre cours à ses larmes, jusqu'alors contenues parla présence de Sabine; il cacha sa figure entre ses mains et poussa de sourds gémissements, entrecoupés de sanglots déchirants.
A l'aspect de cette douleur poignante. LegoflBn. qui s'émouvait rarement, sentit son œil devenir humide, et debout, près de son maître, il resta silencieux, abattu.
Au bout de quelques instants, Cloarik sécria dune voix entrecoupée ;
— Oh! que j'ai souffert!... oh! que je souffre!
— Oui... je vous crois, monsieur Yvon, dit tristement Legoffin, Suzanne m'a tout dit... Ce journal... c'est bien malheureux!
— Non, vois-tu! s'écria Cloarek avec un redoublement de désespoir ; non, il est impossible de se figurer combien le terrible souvenir de cette nuit funeste est resté présent... à la pensée de cette malheureuse enfant! Je frissonne encore en songeant avec quelle expression d'épouvante et d'horreur elle s'écriait, presque en délire, en me serrant convulsivemmt entre ses bras : « Père! père! cet homme... ce meurtrier de ma mère... il existe... » Et conmie, dans ma stupeur, je la regardais sans lui répondre, elle ni'a dit, avec 1 énergie de la haine: « Mais, père... il vil... celui qui a tué ma mère... celui qui a tué ta femme... Ce meur-
C^ lES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
tre... il crie v.engeance! et cet homme vit encore! » Et, pour la première fois, sur la douce figure de ma fille... je lisais l'expression de la haine... et, de cette haine... je suis l'objet... Ah! tiens... cette scène horrible a rouvert ma plaie... ravivé mes remords, et tu sais pourtant si j'ai assez souffert... si j'ai assez expié... un moment d'entraînement fatal...
— Tenez, monsieur Yvon, ce qu'il y a de pis, dans tout cela, reprit Legoffln après un moment de silence, c'est la trame de cet armateur que l'enfer confonde...
— C'est à en devenir fou... car si je reste auprès de ma fille... l'équipage du brick arrivera ici.
— C'est certain, vous connaissez nos hommes.
— Oui, et Sabine alors apprendra ainsi, que moi, le capitaine /"Enf/wrci, et le meurtrier de sa mère... c'est tout un... et cette enfant... sur laquelle j'ai depuis tant d'années concentré toutes mes affections... cette enfant, qui est ma vie... ma seule consolation... mon seul espoir... cette enfant n'aurait plus pour moi qu'aversion et horreur... et pourtant, tu le sais, toi.. . toi seul! le véritable et étrange secret de cette vie, dont n)a fille me fera un crime! et pourtant ce secret, s'il était révélé... me donnerait peut-être le droit d'être fier et glorieux! Mais, non... non... elle doit toujours ignorer ce mystère.. .elle!!!... Et je n'aurai rien... rien, pour combattre l'aversion que ma vie passée doit inspirera mon enfant! mais... c'est affreux!., sécria Cloarek avec un accent déchirant.
Et aprè.-^ quehjues minutes de sinistres réllexions, l'œil égaré, les lèvres contractées par un sourire sardonirjue, il murmura, se parlant a lui-môme :
— Bah!,., elle est riche... elle aime un honnôtc homme... elle en est aimée... Suzanne et Legollin lui
LA. COLÈBE. ^^
resteront... Au lieu de nVabborrer, elle me pleurera, ei, pour elle, ma mort sera environnée du même mystère que ma vie!
Cloarek, en disant ces mots, s'était avance vers un meuble sur lequel était placée une paire de pistolets.
Lec^offin n'avait pas perdu son maître du regard; sautant sur les pistolets avant que le capitaine eut pu s'en emparer, il profita du premier moment de surprise de celui-ci, pour^uvrir les bassinets et répandre les amorces sur le plancher; puis il replaça froidement les armes à leur place. ,
— Malheureux! s'écria Cloarek hors de lui-même, saisissant le vieux serviteur au collet, tu payeras cher
ton audace! .,,
— Allons, monsieur Yvon, pas d enfantillage...
Revenez à vous. .
-Ces pistolets, poursuivit Cloarek,pourquoilesas.
tu désarmés? . , ,.
Et il «ecoua vigoureusement Legofiin, qm répondit, tout en cédant aux brusques oscillations que Im miprimait le rude poignet de son maître :
— Monsieur Yvon... le temps presse... et se passe. Vous avez mieux à faire qu'a secouer votre vieux Legoffin . comme un arbre dont on veut faire tomber les fruits... je vous le dis, le temps presse, se passe, et il est précieux!
Le sang-froid du maître canonmer rappela Cloarek à lui-même; il murmura, en retombant sur son siège avec accablement :
— Tu as raison... je suis insensé... Tiens, Legomn...
aie pitié de moi.
— Allons, mordieuî monsieur! est-ce vous qui parlez ainsi?...
— Eh ! que veux-la que je te dise? que veux-tu que je fassi?... ma tête est en feu... j'ai le vertige!
— Est-ce mon avis que vous me demandez ?
— Parle... toujours. — Il faut aller au Havre.
— Abandonner Sabine dans Tétat où elle setrouveî Redoubler ses alarmes par un départ précipité ! par une absence incompréhensible pour elle après mes promesses! L'abandonner, enfin, au moment même où elle n'a jamais eu plus besoin de mes soins, de ma tendresse... au moment de la marier, peut-être...
— Mademoiselle Sabine...
— Oui, ce mariage m'avait d'abord déplu... et, à cette heure... j'y ai confiance, pour l'avenir de ma fille; mais il faut pour cela que je puisse la guider... entourer ces deux faibles enfants d'une constante et paternelle sollicitude, et c'est dans un pareil moment que j'irais reprendre la mer... risquer encore ma vie, lorsque jamais elle n'a été plus nécessaire à Sabinel... car maintenant, je retrouve mon sang-froid, ma raison, et, je le sens, tout à l'heure j'étais fou de vouloir me tuer. Merci à toi, mon vieux et fidè'e serviteur... c'est un crime que tu m'as épargné !
— Je voudrais vousépargncr de mêmcla visite de l'équipage du corsaire, morriieur Vvun, il ne faut pas oublier ce danger-là... Si vous n'allez pas k eux, ils viendront à vous.
— C'est moi qui vais aller à eux! s'écria Gloank, frappé d'une idée subite, oui, je vais à l'instant partir pour h; Havre, et annoncer à mes malelols <jue j'ai renoncé il la mer... et ils ne m'imposeront pas leur volonté... lis savent si mon caractère est énergique, si je cède aux clameurs... Tu m'accompagneras... lu as aussi sur eux de l'inlluenre; elle me sera nécessaire...
C'est le seul moyen de conjurer le péril qui me me- Dace; il est deux heures, à trois heures nous serons au Havre, et à cinq heures au plus tard de retour ici. Ma fillerepose un peu, elle ne se doutera seulemeni pas de mon absence. Allons, viens. Pour ne donner ici aucuns soupçons, nous prendrons un cabriolet à l'auberge.
Au moment où Cloarek se dirigeait vers la porte, le maître canonnijr, qui na^ait pu l'interrompre, l'arrêta, et lui dit d'un ton grave !
— Monsieur Yvon, vous faites fausse route.
— Que veux-tu dire?
— Si vous mettez le pied au Havre, vous ne serez de retour ici qu après la croisière.
— Tu es fou.
— Je ne suis pas fou.
— 3Ion équipage m'enlèvera de force, n est-ce pas?
— C'est probable.
— Et ma volonté?
— C'est votre volonté que je crains.
— Fmiras-lu tes énigmes?
— Une fois en présence de nos matelots, vous n'aurez pas la force de leur résister.
— Moi?
— Non?
— Après les raisons que je viens de te donner?
— Rien n'y fera! croyez-moi, vous allez vous retrouver face a face, cœur h cœur, avec ces enragés qui, tant de fois, ont, avec vous, bravé mer et tempête, feu, fer et plomb. Vous allez llairer le goudron et la poudre; ces démons vont vous parler à K'ur manière du capitaine Blak, le pourvoyeur des pontons!! et alors je vous dis, moi, que, malgré vous, vous vous stNTiRfcZ... COMME VOUS SAVEZ.,, et, quand vous
êtes comme ça, le diable n'est pas votre maître, et le bon Dieu encore moins.
— Je t'ai dit qu'à cinq heures je serai de retour ici... sans que ma fille se soit aperçue de mon absence. Tes craintes sont folles, viens.
— Vous le voulez?
— Suis-moi...
— Ce qui sera... sera, dit Legoffin en suivant son maître et en secouant la têle.
Après s'être informé auprès de Suzanne de l'état de Sabine, et avoir appris quelle continuait de reposer, Cioarek, accompagné de son maître canonnier, sortit de sa maison et partit pour le Havre.
Trois jours se sont écoulés depuis le moment où Yvon Cloarck a quitté sa demeure sans prévenir sa fille de son départ.
Celte liabitalion, ordinairement si calme, si riante, offre {)res(}ue partout des traces à peine efl'acées d'une dévastation récente.
L'un des pavillons, attenant au bâtiment principal, a été presque entièrement ravagé j)ar l'incendie, des décombres noircies au feu, des poutres à demi carbonisées couvrent une partie du jardin.
La porte et plusieurs des fenêlresdu rez-dc-chausséo du bâtiment principal, brisées et défoncées k coups do haclie, sont remplacées avec des planciies; de larg(>s taches rougos ensanglantent la muraille, et, à quel-
ques endroits, plusieurs des croisées des étages supérieurs ont été criblées par la mousqueterie.
Il est minuit.
A la clarté d'une lampe éclairant une des chambres à coucher de la maison, on voit Onésime; les draps du lit où il est étendu sont ça et là tachés de sang.
Le neveu de Suzanne semble sommeiller; il est d une grande pâleur; de temps à autre, une sorte de demisourire douloureux erre sur ses lèvres entrouvertes.
Une femme âgée, vêtue en paysanne, assise à son chevet, le veille avec sollicitude.
Le grand silence qui règne dans cette chambre est interrompu par le bruit de la porte, que Ton ouvre avec une extrême précaution, bientôt dame Robert entre, et, recommandant d un geste a la paysanne de ne pas se déranger, elle s avance sur la pointe du pied jusqu'au lit de son neveu;dérangeant alors un peu l'un dts rideaux, elle le contemple dans une muetteansiété.
En trois jours, les traits de Suzanne sont devenus presque méconnaissables : la douleur, les angoisses, les larmes les ont marbrés et creusés.
Après avoir silencieusement regardé Onésime pendant quelques instants, Suzanne, se reculant doucement, fit Signe 'a la garde de venir auprès d'elle, et lui dit tuut bas :
— Comment a-t-il été depuis que je suis venue?
— Il a paru moins souffrant, mais plus ai^ité, madame.
— Il ne s'est pas plaint?
— Très-peu... Il m'a plusieurs fois demandé des détailssurcequi s'est passé; mais, d'après vos ordres... je n'ai rien voulu dire.
La coLÈni: T. u 5
Grâce a Dieu, la connaissance... lui revient?
— Oh! tout à fait, madame... On voit même qu'il parlerait davantage.. . si on répondait à toutes ses questions.
— Il ne m'a pas demandée?
— Oh: si, madame; plusieurs fois il m'a dit :
— Ma tante viendra, n'est-ce pas?... Ne vicndrat-elle pas bientôt?... Je lui ai répondu que vous veniez presque toutes les demi-heures... Il m'a fait signe de la tôte qu'il me remerciait, et puis il s'est assoupi, mais il s'est plusieurs fois réveillé en sursaut.
— Et il n'a pas paru souffrir davantage de sa blessure?
— Non, madame... seulement, une ou deux fois il a eu comme de la peine à respirer...
— Pourvu, mon Dieu! dit Suzanneen joignant les mains et levant au ciel des yeux humides de larmes, pourvu qu'il ne survienne pas d'accident mortel!
— Le chirurgien vous a pourtant rassurée ace sujet, madame.
— Il m'a dit qu'il avait bon espoir; hélas! rien de
plus !
— Madame, je crois qu'il s'éveille,dit la paysanne en écoulant. Car Suzanne et elle s'étaient retirées derrière les rideaux du lit qui les cachaient.
En effet, Onésime fit un léger mouvement sur sa couche et poussa un j)rofond soupir...
Suzanne avança la tète, s'aperçut qu'Onésimc ne dormait i)as, et dit à la paysanne •
— Descendez dîner, ma bonne... je vous sonnerai plus lard.
La garde sortit, Suzanne vint s'asseoir h sa place.
A la vois de sa tante, Onésime avait tressailli do contentement; il lui dit, en la sentant assise auprès de
lui;
— Vous voila?... oh! tant mieux!...
— Cher... cher enfant .. dit la gouvernante avec une émotion difficilement contenue, je viens de t'entendre soupirer... tu souffres donc toujours... ou davantage peut-être?
Non... je vous assure... je me sens beaucoup
mieux...
— Tu dis cela pour me rassurer?
Tenez... prenez ma main... Vous ?avez combien
elle était brûlante.... voyez!
— Il est vrai... elle Test moins... Et ta blessure, est-ce qu elle t' élance encore beaucoup ?. . .
— J'ai un peu de difficulté à respirer, voilà tout; cela ne sera rien.
— Rien! mon Dieu! rien.., un coup de poignard en pleine poitrine...
— Ma bonne tante...
— Que veux-tu?...
— Mademoiselle Sabine?
— Tout le monde va bien... très-bien, je te l'ai déjk dit.
Onésime secoua la tête d'un air d'incrédulité, et reprit :
— Et M. Cloarek?
—Tiens, mon enfant... ne parlons pas de ce qui s'est passé... ne me fais pas de questions, je ne saurais y répondre... Quand tu seras tout à fait sur pied, h la bonne heure.
— Écoutez, ma tante... vous refusez de me repondre... de crainte de trop... m'agiter... mais, je vous le
juro... Vincerlitude où je suis sur le sort de mademoiselle Sabine et de M. Cloarek me désole!
— Tout le monde va bien... je te le répète...
— Non, ma tante... non, tout le monde ne peut pas aller bien... après cet événement terrible et encore inexplicable poar moi !
— Mais, mon ami, je t'assure que... Allons, voilà que tu t'impatientes, que tu t'agites. Mon Dieu ! combien tu es peu raisonnable, Onésime!... Je t'en prie... calme-toi.
— Mon Dieu! mon Dieu! est-ce ma faute? Pourquoi me laissez-vous dans une pareille anxiété... au sujet de mademoiselle Sabine... de M, Cloarek?
— Mais je me tue à te répéter que tout le monde va bien..
— Et moi je vous dis que c'est impossible, s'écria le jeune homme avec une animation croissante. Comment! dans cette funeste soirée, Von attaque cette maison de vive force et au bruit de la fusillade, î» la lueur de l'incendie l'appartement où nous nous trouvions, mademoiselle Siibine, vous et moi, est envahi par une Ijande de gens furieux, et vous voulez que je croie que mademoiselle Sabine qui tremblait au moindre bruit, n*a pas éprouvé cette soirée une commotion terrible, mortelle peut-être!
— Onésime... au nom de Dieu!
— Et qui me dit qu'elle n'est pas morte!
— Calme-toi...
— Morte! ajouta-t il, d'un air égaré, et vous me le cachez. Morte! Si cela était... Oh! mon Dieu!
— Mon enfant... je t'en suppli;-...
— Et M. Cloarek... si sa fille est morte! lui qui l'aimai tant? oùesl-il? qu"est-il devenu? qu'aura-t-il
LA COLÈl\E. lo
fait... après un pareil malheur? Je vous dis, moi, qu'il règne dans cette maison un silence de tombe.
— Malheureux enfant!... mais c'est du délire...
— Non, ce n est pas du délire! Hélas! j'ai maintenant ma raison, toute ma raison! avec elle me sont revenus les craintes... les pressentiments... et cela me tue... murmura Onésime, en retombant anéi.nti sur sa couche; car, dans son agitation, il avait eu la force de se dresser sur son séant.
Suzanne, effrayée, se pencha sur son neveu, souleva sa tête appesantie, lui fit respirer des sels; peu à peu sa faiblesse se dissipa, et il dit a Suzanne qui sanglotait :
— Pardon... pardon... du chagrin que je vous (ause. Mais, si vous saviez mes angoisses... si vous saviez ce qu'il y a daiireux pour moi... Si vous saviez que le matin même de celte fatale journée l'on m'avait fait espérer... un bonheur si inattendu que je ne pouvais y croire... Et. . maintenant... tant d espérances ne sont plus que larmes et cendres!
— Mais que veux-tu que je fasse a cela? mon Dieu!..
— Vous croyez agir pour le mieux en me cachant lout... je lésais, pauvre et bonne tante... mais, je vous lejure, vous vous trompez... la réalité... si atfreuso quelle soit... me ferait moins de mal que l'incertitude dont je suis torturé. Quand je ne dors pas... les pen- .sécs les plus sinistres m'assiègent... quand je ferme les yeux, ce sont des songes horribles, et je me réveille en sursaut... pour retomber dans des doutes |)Ieinsd"alarme<î... non, non, je vous dis que ce n'est pas vivre... J'aime mieux cent fois la mort; c'est au moins une certitude.
Ik LES SHPT PÉCHÉS CAPITAUX.
Suzanne, effrayée de la croissante exaltation d'Onésime, et craignant qu'en effet les réticences dont elle s'entourait n'eussent un effet funeste, Suzanne s'écria :
— Eh bien! écoute... promets-moi d'être raisonnable... d'avoir du courage...
— Du courage... ah! je savais bien, moi, qu'il y avait de grands malheurs!
— Tu vois bien... que veux-tu que je fasse, que je dise? s'écria la malheureuse femme. YoiPa déjà qu'aux premiers mois, tu te désespères.
— Oh ! mon Dieu ! s écria Onésime avec terreur, j'en avais le pressentiment !... elle est mortel...
— Non... non... elle vit, reprit la gouvernante; elle vit... je te le jure sur le salut de mon âme... elle vit, te dis-je... Elle a bien souffert... elle a été bien cruellement éprouvée... tu dois le penser, mais sa vie n'est plus en danger.
— Elle a donc été en danger?...
— Pendant deux jours oui, malheureusement;
mais, tout 'a l'heure encore, j'ai causé avec elle... Son état est aussi satisfaisant que possible.
— Merci ! mon Dieu! merci !... dit religieusement Onésime. Merci à vous, ma bonne tante... Ah ! si vous pouviez savoir le bien que vous me faites... l'adoucissement que j'éprouve, vous en seiiez heureuse!
— Et j'en suis heureuse, mon enfant.
— M. Cloarek est-il ici?
— Non...
— il n'est pas auprès de sa fille?...
— Non, mon enfant... non.
— Où est-il donc?
— On l'ignore...
— Oh ! mou Dieu 1... mais, dans cette miit fatale...
— Il est venu... il a même étébiessé... légèrement.
— Et depuis?
— On ne Ta pas revu...
— Mais comment n'est-il pas resté auprès de sa fille? c'est inconcevable! elle doit mourir d'inquiétude...
— Elle est bien triste, assurément, répondit la gouvernante avec embarras.
— Et cette sanglante attaque, etcesmots efifrayants, inexplicables de mademoiselle Sabine, qu'il me semble avoir entendus comme dans un rêve sinistre, lorsque je croyais sentir ma vie s'écouler avec mon sangl oh! ])arlez! parlez! il y a la des choses qui confondent ma raison... Comment, encore une fois, M. Cloarek n estil pas ici... auprès de sa fille?
— Mon pauvre cher enfant, c'est à grand'peine que je cède à ton désir; mais, dans l'état d'agitation où je te vois... un refus de ma part serait peut-être dangereux.
— Oui... oui, bien dangereux.
— Je te crois... écoule-moi donc... Jeté le répète, du courage... car les blessures de l'âme sont, hélas! souvent plus cruelles que les blessures du corps... et c'est surtout a l'âme. . . au cœur. . . que cette pauvre demoiselle et son père ont été frappés...
— Ma tante... vous le voyez, je suis calme, j'aurai du courage.
— Tu te rappelles, n est-ce pas, que, dans Taprèsmifli de cette funeste soirée, M. Cloarek, qui avait quitté la maison sans qu'on le sût, pour se rendre au Havre, envoya de celte ville un exprès à sa fille pour lui recommander de n'être pas inijuièle; une afiniro qui 1 intéressait elle-même devant le retenir dehors
pendant la soirée... lu te rappelles bien cela, n'est-ce pas?
— Oui... répondit Onésime avec un soupir; mademoiselle Sabine avait même un moment pensé qu'il s'agissait de quelques préliminaires relatifs à cette union... qui me semblait unsonge! Hélasloui... c'était ti'op beau... trop inespéré... cela ne devait être qu'un songe...
— Tu m'as promis, mon pauvre enfant, d'avoir du courage...
— .J'en aurai... Continuez, je vous prie...
— Tu te souviens aussi de 1 alerte qui avait eu lieu pendant la soirée même de l'arrivée de M. Cloarek?
— Oui. . ces deux hommes que Thérèse croyait avoir vus...
— La pauvre fille n'avait que trop bien vu. . Deux hommes en effet, ainsi qu'on l'asu plus tard, s'étaient introduits dans -le jardin, non pour attaquer la maison... mais pour reconnaître le passage...
— Ces deux hommes faisaient donc partie de cette bande armée?
— L'un d'eux en était le chef, mon enfant.
La paysanne, en rentrant, interrompit l'entretien d'Onésime et de sa taule, et fit signe à celle-ci de venir lui parler.
— Ou'y a-t-il? demanda tout bas Suzanne.
— M. Legoffin vient d'arriver.
— Kl monsieur?
— M. Legofiin est seul; il a demandé à parler tout desuileii mademoiselle... Thérèse est alléi^ la prévenir, l'I elle a fait dire a M. Legoflin d'entrer.
— I']t il n'a donné aucune nouvelle de monsieur?
— Aucune.
LA C01>ÈBE. il
— C'est incroyable, tedis-je; pendant que lu défendtiissi vaillamment notre refuge, cette pauvre chère enfant (\\ me semble la voir encore) , était debout... pâle... mais résolue... Ses premiers mots ont été : 3Ierci, mon Dieu! je mourrai seule... mon père est absent.
— Oh!... c'est bien... d'elle... toujours son noble et grand cœur.
— Puis, te regardant d'un coup d'œil assuré, presque glorieux, elle m'a dit avec exaltation, en te montrant a moi : Le crois-tu brave maintenant?... Il va se faire tuer pour nous; mais au moins nous périrons avec lui.
— Tant de résignation, dit Onésime en portant la main a ses yeux humides, tantd'énergiechez elle! cela me confond . . .
— Peut-être ces cœurs timides, qu'un rien effraye habituellement, s'exaltent-ils au contraire dans les grands dangers!... Ce qu'il y a de certain, c'est que Sabine s'est montrée héroïque; elle t'a vu tomber... Lorsque enfin, accablé par le nombre et frappé d'un coup presque mortel, tu as été renversé sans connaissance au seuil de sa porte... quatre de ces bandits... dont le chef avait un bras en écharpe... un grand homme pâle a cheveux roux, se sont alors précipités dans la chambre. Onésime est mort pour nous... A notre tour maintenant. Adieu, Suzanne, m'a dit Sabine en m'enlaçant de ses bras, et en murmurant tout bas : Adieu... bon père... adieu.
— Aimante et courageuse jusque la fin! dit Onésime en essuyant ses larmes.
— Je me sentais moins résignée qu'elle. Je venais de W voir tombiT sanglant, au seuil de la porte; je me
jetai aux pieds du chef de ces meurtriers, en criant : Grâce!... grâce! Il étendit sa main comme pour ordonner à ses hommes de s'arrêter, et me dit d'une voix menaçante : Où est le capitaine l'Endurci?
— Le capitaine CEndurci? reprit Onésime en regardant Suzanne avec une surprise extrême, ce corsaire dont il y a quelques jours encore nous lisions 1 "évasion? Pourquoi venait-on le demander ici, au milieu d'un tel désastre? Et d'ailleurs, ces hommes étaient Anglais, je me le rappelle maintenant.
— Toui à l'heure, je t'apprendrai ce que je sais à ce sujet, mon ami... Je te disais donc que l'homme au bras en écharpe, qui paraissait le chef, m'avait demandé où était le capitaine VEndurci. Je me jetai aux pieds de cet homme en m'écriant : Celte maison est celle de M. Cloarek, monsieur; il est absent. Voici sa fille... ayez pitié d'elle.
« — Sa fille, dit cet homme avec un éclat de rire féroce; c'est sa fille!... ah! tant mieux... Et toi, me dit-il, tu es sa femme?
» — Non, monsieur... je suis la gouvernante.
n — Ah! c'est sa fille! reprit-il encore. »
Et il s'approcha de cette pauvre mademoiselle, dont le courage semblait augmenter avec le danger. Les deux mainscroisées sur sa poilrine, comme une sainte, elle regardait fièrement le chef de ces bandits.
» — Où est Ion père? lui dit-il.
i) — Loindici... grâceaDieu! répondit bravemi'nt la pauvre enfant.
» — Ton père est arrivé hier; il se trouvait encore tantôt dans celte ma'son. Où est-il? où t»sl-il? >» sVcria ce misérabh? en la menaçant. Sabine restait Dinctto. Il n'j)rit avec un atfrcux sourire :
« — J'ai manqué ton père... mais en t'emmenant, toi, je l'aurai... Tu lui écriras d'Angleterre, où je vas te conduire. Tu lui diras où tu es, il bravera tout pour venir le délivrer. C'est là queje l'attends... et je l'aurai. Allons, suis-moi.
» — Vous suivre? s'écria Sabine, vous me tuerez plutôt!
» — L'on ne te tuera pas; tu viendras de gré ou de force : choisis.
» — Jamais », sécria la malheureuse enfant.
Alors, il se tourna vers ses hommes, leur dit quelques mots, et ces bandits se jetèrent sur Sabine. Je voulus la défendre; on me renversa, et, malgré ses larmes, sescris, elle fut garrottée.
— Mais c'est horrible!... et quel était donc le sujet de cette haine acharnée contre 31. Cloarek?
— Écoute encore... on venait de garrotter Sabine, lorsque soudain des coups de feu retentissent au loin avec un grand tumulte... et des cris forcenés... Deux hommes au dehors accourent, disent un mot a leur chef, qui les suit et s'élance hors du salon; il n'y reste que les gens qui tenaient Sabine garrottée. Alors, seulement, pauvre enfant, je pus m'approcher de toi. . Jeté relevai.
Et Suzanne,tremblantencoreacesouvenir,se pencha sur le lit de son neveu, pour le serrer entre ses bras.
— Pauvre ami, reprit-elle, d'abord je te crus mort aussi, oubliant Sabine... oubliant tout, je sanglotais sur toi, désespérant de te rappeler à la vie, lorsque loutà coup.. .
Et Suzanne s'arrêta un moment, vaincue par l'émotion.
— Oh! j)arlcz... parlez...
— Oh!... jamais, jamais]en"oublierai cespectacle... Au fond du salon, deux de ces misérables lâchaient d'entraîner Sabine... malgré ses cris déchirants... Les doux autres hommes, effrayés du tumulte qui croissait au dehors, s'élançaient à la porte., lorsque tousdeux, frappés tour a tour à coups de hache, roulent sur le plancher... L'un de ceux qui entraînaient Sabine a lo même sort.
— Mais qui donc les avait frappés?
— Qui? reprit Suzanne en frémissant et baissant la voix, un homme velu d'un costume étrange. . il portait un chapeau à larges bords, une longue veste noire et d'amples braies blanches... Une hache à la main, il venait de se précipiter dans le salon, suivi dequelques marins.
— Oh! mon Dieu! s'écria Onésime en cherchant à rappeler ses souvenirs, mais il me semble... que mademoiselle Sabine, dans ses accès de terreur, parlait parfois... d'un homme aussi velu de cette manière étrange... qui.\. était, disait-elie le meurtrier de sa mère...
— Hélas! .. hélas!.. . dit Suzanne en pleurant, ce souvenir n'était que trop présenta sa pensée,
— .Alais, quel était cet homme qui, vêtu de la sorte, venait ainsi au secours do mademoiselle Sabine?
— Cet homme, répondit Suzaïuie avec accablement, élait le capitaine corsaire (Endurci... cet iiommo était M. Cloarek.
— Lui! s'écria Oné^^ime en se dressant sur son lit, nralgré sa faiblesse. Ouel mystère!... c'était lui... M. Cloarek.
— Oui... il tenait une hache ii la main, ses vêtements et aient ensanglantés, sa figure... oh !j;i mais... non, januiis
je n'ai vu de figure si terribl», si effrayaute. Il entre... Sabine, ne distinguant pas d'abord ses traits, pousse un cri d'épouvante, en disant : l homme noir, l homme woiV... M. Cloarek s'élance vers ^a fille., .elle recule avec horreur, en s'écriant : Mon père... aîil c'est vous qui avez tué ma mère!... Et la malheureuse enfant tombe inanimée.
— Oui... oui... ces mots... aMoupère^vous avez tué ma mère.., je les avais vaguement entendus... en me sentant mourir... Ah! c'est affreux... affreux!... Quelle horrible découverte!... que de larmes... que de désespoir pour l'avenir!.. Lui, un père si tendre... elle, une fille si aimante... entre eux... et pour jamais, un abîme... Oh! mon Dieu! vous avez raison... il faut du courage... pour supporter une pareille révélation... et mademoiselle Sabine... depuis, qu'est-elle devenue?
— La malheureuse enfant, je te l'ai dit, a été pendant deux jours entre la vie et la mort.
— Et M. Cloarck?
— Hélas!... on ne sait rien de lui, on dit qu'en entendant sa fille lui reprocher la mort de sa mère il a poussé un grand cri, s'est enfui comme un insensé, et on ne l'a pas revu...
— Oh! que de malheurs, mon Dieu! que de malheurs! Mais coir.mcnt M. Cloarek avait-il été prévenu de celte attaque? et ces Anglais, d'où venait leur haine contre lui?
— Déjà, dit-on, sur deux ou trois points de la côte, ils ont fait de semblables descentes. . . portant le ravage dansquelques bourgades isolées, puis, regagnant leurs vaisseaux, ils espéraient s'emparer de M. Cloarek qui a, sous le nom du capitaine l'Endurci, fait le plus grand mal à la marine anglaise.
— M, Cloarek, lui, corsaire!... mais comment a-t-il embrassé cette carrière de luttes et de périls? pourquoi ce mystère à ce sujet envers sa fille?
— Je 1 ignore comme toi, mon ami; depuis cette terrible soirée, il n a pas reparu, je te Tai dit; les marins de son bâtiment, à la tête desquels il est venu et parmi lesquels se trouvait Legoffin, ont emmené prisonniers les Anglais qu'ils n'avaient pas tués. Revenue de ma première épouvante, jai partagé mes soins entre Sabine et toi, pendant que Legoffin et plusieurs marins éteignaient le feu du pavillon et lâchaient de faire disparaître les traces les plus visibles de ce désastre.
— Et Legoffin lui-même n'a pas eu de nouvelles de M. Cloarek?
— Je riîrnore; mais l'on est venu me dire tout a l'heure que Legoffin, parti depuis hier matin, était de retour; en ce moment, il a un entretien avec mademoiselle... Peut-être lui apporte-t-il dts nouvelles de son père...
— Dieu le veuille!... Mais si M. Cloarek survit h son désespoir... quel éternel sujet de douleurs et de larmes... la révélation de ce fatal secret... n'aura-ielle pas apporté entre sa fille et lui!...
— Que veux-tu que je te dise, mon pauvre enfant? de quelque côté que j'envisage l'avenir, partout il me paraît sombre et désolé.
— Ah! vous aviez raison, ma tante... du courage... (lu courage! Oh! oui, il en faut davantage encore pour voir soudrir ceux que nous aimons, que pour soulfiir nous-mêmes.
La garde-malade, entrant dans ce moment, dit h Suzaime:
— .Madame Robert, M. Legoffin voudrait vous parler.
Li COLÈRE. 83
— Diles à Thérèse de prévenir mademoiselle que, si elle a besoin de moi, je descendrai à l'instant .
— Oui, madame Robert.
La garde sortit; Suzanne reviut auprès de son neveu, afin de poursuivre son entretien avec lui.
— Mon cher enfant, dit Suzanne en revenant s'asseoir auprès dOnésime, maintenant que je tai rappelé quelques faits indispensables a TintelUgence de ce que j'ai à te raconter... je poursuis...
— Ce que Ton est venu vous dire... là... tout bas, ma tante, n'était pas une mauvaise nouvelle?
— Non, mon ami. .il s'en faut, et... d'ailleurs, je te le dirai plus tard; mais pour en revenir à mon récit... tu te souviens qu'aux [>remièreslueursderincendie et aux premiers coups de hache donnés a la porte de la maison, Thérèse est accourue épouvantée nous dire que le pavillon au fourrage était en feu, et qu'une troupe armée attaquait la maison... Tu te rappelles notre mortelle épouvante?...
— Oui... oh! quelle nuit! quelle nuit!...
— Mais aussi, moi, je me rappelle avec un mélange de terreur et d'admiration, l'intrépidité que tu as montrée pendant cette nuit affreuse.
— A quoi bon parler de cela?
— A quoi bon? Mais parce que cela me fait battre le cœur de fierté! Cher et brave enfant, je t'entends
8'| LTS SEPT lÉCHÉS CAPITAUX.
encore nous dire : « Ils viennent, la fuite nous est impossible, je ne peux vous préserver du danger, car, liélas!... mon infirmité m'empêche de le voir... mais je peux du moins vous faire un rempart de mon corps...» et, t'armant au hasard de la barre de fer de l'un des volets, tu t'es précipité à la porte, au moment où elle allait être envahie... et là, pauvre ami, seul, pendant quelques instants, tu as défendu l'entrée de notre chambre avec un courage et une force surnaturels...
— Je vous en prie... ma bonne tante... assez... assez à ce sujet.
— Assez! comment! lorsque ma seule consolation, en te voyant blessé, est de me souvenir de ta bravoure, de ton dévouement! Non... non, j'aime à répéter, moi, que la vaillance des plus déterminés aurait pâli auprès de la tienne... Retranché dans l'embrasure delà porle que tu défendais, la barre de fer que tu avais saisie était devenue entre tes mains une arme terrible, et quoique ta mauvaise vue t'empêchât de bien diriger les coups... tous ceux qui s'approchaient h portée de ton bras tombaient a tes pieds.
— Ah! pendant cttle lutte de peu d'instants... quelle devait être l'épouvante de mademoiselle Sabine!... un tel spectacle... pour elle... si craintive, c était mourir mille fois...
— Tu te trumpes, mon ami.
— Que dites-vous?
— Sa fermeté était inconcevable... oui... et, h cette heure encore, jeme demande par quel prodige, elle... qu'un rien elfrayait, a pu montrer dans cette terrible soirée, une pareille force de caractère.
— Mademoiselle Sabine?
1er ainsi quà M. Onésime, s'il se trouve assez bien pour l'entendre.
— Certainement, répondit vivement le jeune homme tn se levant sur sou séant.
Bientôt le vieux serviteur parut dans la chambre.
Ce n'était plus cette blême et longue figure sérieusement narquoise, cette physionomie froidement railleuse, qui provoquait tour a tour l'impatience ou la moquerie de Suzanne; le visage du digne homme était profondément triste et accablé; son petit œil, ordinairement si malin, était rougi par des larmes récentes, et Ton voyait aussi quelques traces humides au dessous de son large emplâtre noir, car si l'œil qu'il avait perdu en bataillant aux côtés de son maître, était fermé a la lumière... il ne l'était pas aux pleurs.
Dame Robert n'accueillit plus son vieux compagnon, comme par le passé, la malice aux lèvres et l'ironie dans le regard, elle alla au-devant de lui avec un mélancolique et affectueux empressement,
— Eh bien! mon pauvre Legoffin, lui dit-elle, quelles nouvelles? bonnes ou mauvaises?
— Je n'en sais trop rien... ma chère Suzanne, dit le maître canonnier en soupirant, cela va dépendre... de ceci.
Et il lira de sa poche une enveloppe cachetée, assez volumineuse.
— Qu'e>t-ce que cela? demanda Suzanne.
— Une lettre de M. Cloarek.
— Grâce a Dieu!... il vit, s'écria Onésime.
— Et sa santé? demanda Suzanne.
— Que voulez-vous? loin de sa fille et après tout ce qui s'est passé, il est comme un corps sans âme... répondit Legoffin. Enfin sa dernière espérance. . . est dans
cette lettre, et cette lettre est pour vous, monsieur Onésime.
— Pour moi?
— Et je vais vous dire ce que vous en devez faire... mais d'abord êtes-vous capable de vous lever?
— Oui, s'écria le jeune homme en faisant un mouvement, oh! oui.
— Et moi, je dis que non, Onésime, reprit Suzanne, ce serait d une horrible imprudence.
— Permettez, ma chère Suzanne, dit LegofBn, je suis autant que vous ennemi des imprudences, mais... (je puis vous avouer cela maintenant), comme depuis une douzaine d'années j'ai été h même de voir par-ci par-la des blessures de tout calibre... il m'en est resté une certaine expérience.
— Hélas! oui, et a vos dépens, mon pauvre vieux ami... et moi qui vous raillais sur vos blessures lorsqu'elles prouvent votre grand courage et votre dévouement à notre maître!
Et Suzanne se rappelait, non sans attendrissement, avec quelle patiente discrétion le maître canonnier du corsaire avait si longtemps supporté les moqueries dont elle l'accablait au sujet de sa prétendue maladresse, qui lui faisait perdre tanlôt deux doigts, tantôt un œil.
— Kli bien! Suzanne, reprit-il, ne craignez rien... je vais lûter le pouls de votre neveu, examiner attentivement son faciès comme disait notre cliirurij;ienmajur, et si je trouve notre brave garçon en état de so lever et de descendre pour une heure dans le salon où il trouvera mademoiselle Sabine... je... Ah mais, non!... mais non! un instant, ajouta Legodin, en arrêtant d'une niiiin robuste Onésime qui, au nom de
Sabine, voulait se jeter hor> de son lit, permettez... je n'ai point encore passé ma visite de médecin, faitesmoi le plaisir de rester tranquille, ou sinon... j'emporte ma lettre, et je vous enferme... ici à double tour. Onésime soupira, se tut et subit avec une impatience haletante, Texamenatteutif deLegoffin qui, a laide de la lampe approchée du ht par Suzanne, s'assura que le jeune homme pouvait, en eflfet, sans inconvénient, demeurer levé pendant une heure.
— Mais, Legoffin, dit dame Robert toujours inquiète, vous me répondez au moins qu'il n'y a aucun danger?...
— Aucun... fiez-vous à moi.
— Pourquoi ne pas remettre cet entretien?
— Pourquoi? reprit le maître canonnier d'une voix profondément émue, ah! c'est que, voyez-vous... non loindici... il y a quelqu'un qui compte les heures... les minutes...
— Que dites- vous?s'écria Suzanne,est-cedeM.CIor.rek que vous parlez?
— Je vous disais, reprit LegofiBn, sans répondre 'a celte question, je vous disais que, non loin d ici... il y a quelqu'un qui attend... la vie ou la mort...
— Grand Dieu!... s'écria à son tour Onésime, la vie ou la mort!...
— Ou plutôt l'espoir... ou le désespoir... reprit Legoffin d une voix grave, et cet espoir... ou ce désespoir dépendra de la lecture de ceite lettre... voilà pourquoi, Suzanne... je demande à votre neveu de rassembler toutes ses forces... pour descendre au salon... car, s'il faut tout dire, ajouta Leguffin d'une voix de plus en plus altérée, avant une heure, le sort de M. Yvon... sera décidé...
— D'après la lecture de cette lettre? demanda Suzanne, avec autant de surprise que d'anxiété.
— Oui, répondit Legofïin en tressaillant, et cette lettre c'est M. Onésime qui doit la lire... à mademoiselle, en présence de vous et de moi, Suzanne... car j'aurai à donner quelques explications dont M.Yvon m'a chargé... Allons, monsieur Onésime, du calme... du courage... Mademoiselle est prévenue... ce qui est fait est fait... ce qui sera sera. Vous, Suzanne, allez nous attendre auprès de mademoiselle; je vais aider votre neveu à s'habiller.
Dix minutes après, Onésime, dont la faiblesse était extrême, entrait, appuyé sur le bras de Legofïin, dans le salon où l'attendait Sabine.
Lorsque Onésime, accompagné de Suzanne et de Legoflin, entra dans le salon où l'attendait Sabine, il la trouva pâle, accablée, mais grave, presque solennelle; sa faiblesse lobligeail de rester à demi étendue sur une chaise longue... *
— Monsieur Onésime, dit-elle, veuillez vousasseoir... vous aussi, ma bonne Suzanne, vous aussi, Legofiin...
Les acteurs de cette scène s'assirent en silence el dans une profonde tristesse.
— Avant (le commencer cet entretien, reprit Sabine avec \in sourire navrant, je dois vous prévonir
que je suis très-chaugée... Ces peurs vagues, involontaires, souvent puériles... dont j'étais obsédée, je ne les ressens plus... Une réalité terrible m'a guérie... Devant elle... tous les fantômes qui d<'puis mon enfance assiégeaient mon imagination, se sont évanouis... Je vous dis cela, mes amis... pour que vous ne gardiez envers moi aucun ménagement... pour que vous me disiez, ou, plutôt... pour que vous me confirmiez toute la vérité... si affreuse quelle soit.... Maintenant j'ai le courage et la force de tout entendre... Un mot encore... je vous adjure, Suzanne, et vous aussi, LegoflSn , au nom de votre attachement si éprouvé... pour moi... et pour... ma famille... de répondre loyalement à mes questions... me le promettez-vous'?
— Je vous le promets, dit Suzanne.
— Je vous le promets, dit Legoffin.
Il y eut ensuite un moment de silence...
La gouvernante, le vieux serviteur, et surtout Onésime, étaient frappés de laccent résolu avec lequel s'exprimait Sabine ; tout présageait que, quelle que fût sa détermination en suite de cet entretien, cette détermination serait invariable.
La jeune fille reprit :
— Suzanne... vous m'avez vue naître... vous avez été, par votre dévouement et vos soins... l'amie de ma mère... c'est au nom de cette amitié... que je vous adjure de me dire si les souvenirs de mon enfance no me trompent pas; si mon père... il y a douze ans, vêtu... comme je l'ai revu avant-hier... n'a pas... n'a pas... causé la mort de ma mère?
— Hélas! mademoiselle...
— Au nom de la mémoire sainte et bénie de ma mère... Suzanne... dites-moi la vérité...
— La vérité... est... mademoiselle... répondit ia gouvernante d'une voix tremblante, la vérité est que, après une scène violente... que madame a eue avec monsieur... elle est morte... mais...
— Assez, ma bonne Suzanne, dit Sabine en l'interrompant; et, passant sa main sur son front brûlant, elle garda un moment le silence.
Triste silence... que personne n'osa rompre. La jeune fille poursuivit :
— Legoffin... vous avez été le serviteur .. le digneserviteur démon grand-père... vous avez vu naître mon père... vous vous êtes, en tout temps, en toute circonstance, aveuglément dévoué a lui... est-il vrai que mon père... au lieu de se livrer au commerce, ainsi qu'il le disait, était corsaire, et courait les mers sous le nom du capitaine L Endurci?
— Oui, mademoiselle, c'est vrai, répondit Legoffin, en étouiïi;nt un soupir.
Après un nouveau silence, Sabine reprit :
— Monsieur Onésime... je me dois à moi-même... je vous dois à vous de vous faire connaître ma détermination... Dans un temps heureux, des projets d'union onltté formés pour nous... mais, après ce qui s'est passé... après ce que vous savez, et ce que vous venez d'apprendre... je ne vous surprendrai pas, je l'espère, en vous disant que ma vie... ne doit i)lus être de ce monde...
— Grand Dieu! mademoiselle, s'écria Onésime, que dites-vous!...
— Je suis décidée h me retirer dans un couvent., où je désire terminer mes jours...
Uncsimene pronon(;a pas une parole, sa tête se pencha sur sa poitrine, ses larmes h sulïoquaieut.
— Madenioiselle... non... non, c'est impossible, s'écria Suzanne en pleurant, non, vous ne vous ensevelirez pas ainsi... toute vivante...
— Ma résolution est prise... répondit Sabine d'une voix ferme; mais si ce séjour ne vous paraît pas trop triste. . . ma bonne Suzanne. . . je serai heureuse de vous voir m'accompagner.
— Jamais je ne pourrai me séparer de vous, mademoiselle... vous le savez bien... mais vous ne ferez pas cela... vous ne...
— Suzanne, dit Sabine en interrompant la gouvernante, depuis deux jours j'ai réfléchi au parti que je devais prendre... il n'en reste pas d'autre... je vous le dis.... ma résolution est irrévocable...
— Et votre père!... mademois'jlle, dit LegcfSn, avant de vous séparer de lui pour toujours... et LegoflBn appuya sur ce mot pour toujours,,, le verrezvous au moins une fois?
Sabine parut en proie a une lutte aus^i cruelle que violente, puis elle répondit d'une voix altérée :
— Non...
— Ainsi, reprit Legoffin, ainsi... de ce jour... vous êtes morte... pour lui .. il est mort pour vous?
Sabine sembla faire de nouveau un violent effort sur elle-même et reprit :
— Je ne dois revoir mon père que lorsque nous serons pour jamais réunis a ma mère.
— Ah! mademoiselle. . . murmura le vieux serviteur désespéré, vous n'aurez pas celle cruauté.
— Non, ce n'est pas de la cruauté, répondit la jeune fille avec une résignation poignante, j'accomplis un devoir filial... une enfant ne peut s'approcher de son père que le cœur rempli de tendresse et de vénération... il
doit être pour elle ce qu'elle aime, ce qu elle respecte le plus au monde... il en a été ainsi jusqua présent entre mon père et moi... Cette pensée sera la consolation d'une vie qu'il me faut passer loin de lui...
— Ah! mademoiselle... si vous saviez sa douleur...
— Legoffin, répondit Sabine en dominant son émotion, je ne puis que vous répéter ce que j'ai dit à Suzanne : Depuis deux jours, jai réfléchi au parti que je devais prendre... ma résolution est irrévocable!
Un silence morne, désespéré, accueillit cette déclaration de Sabine.
Pendant quelques instants, l'on n'entendit que des sanglots étouffés.
Legoffin prit le premier la parole, et dit à Sabine :
— Vous ne vous refuserez pas du moins, mademoiselle , à entendre la lecture dune lettre de M.Cloarek.C'est ladernière chose qui! attende de vous, car il prévoyait bien Téloignement que vous devez maintenant avoir pour lui.
— De iV'loignement... s'écria Sabine avec une mortelle angoisse; puis, se contenant, elle ajouta :
— La fati>lilé seule... a tout fait.
— EnGuidit le vieux serviteur en soupirant... c'est toujours la môme chose... M. Cloarek ne vous verra plus; veuillez du moins entendre la lecture de la lettre que j'ai remise à M. Onésime.
— Je vous lai dit tout k l'heure, Legoffin : c'est pour moi un devoir de me rendre à cette volonté de mon père... Monsieur Onésime... je vous écoute..
Le jeune homme décacheta l'enveloppe que LegofTin lui avait remise.
La lettre que Cloarek écrivait h sa fille était accom- |):ignée d'un billet ainsi conçu :
« Je vous prie de lire à Sabine la lettre ci-jointe, mon cher Onésime; c'est une dernière preuve d'estime et d affection que je désire vous donner.
«Puisse ce récit sincère écrit par un père au désespoir et lu par une voix amie aller au cœur de ma fille. .
0 Votre affectionné, Y. Cloarek. a
Après avoir donné connaissance de ce billet à Sabine, Onésime lui demanda s'il pouvait commencer sa lecture,
La jeune fille répondit par un signe de tête affirmatif.
Le jeune homme lut ce qui suit :