A MA FILLE
« La fatalité le veut; je dois me séparer à jamais de toi, mon enfant; car maintenant tu ne saurais supporter ma vue.
a Ce terrible secret, un événement imprévu. .. te la fait découvrir.
» Oui, cet homme au costume étrange, qui est resté dans ton souvenir comme le meurtrier de ta mère... c'était moi...
» Ta mère était grosse d'un second enfant, nous avons eu une vive discussion... la première et la seule de notre vie... je te le jure! je me suis emporté, ma colère est devenue si elfrayanle, que, dans la position où se trouvait ta malheureuse mère... elle est morte d'épouvante...
» Mon crime a été double... celte terreur qui a
^U LES StPT PÉCHÉS CAPITAUX.
frappé ta mère, pauvre enfant... tu l'as aussi ressentie... Cette douloureuse impression de ton jeune âge a influé... sur ta santé... sur toute ta vie.
» Voilà quel a été mon crime.
» Je dois te dire à cette heure, où il me faut sans doute me séparer pour toujours de toi, quelle a été l'expiation de ce crime.
» Lorsque je t'ai vue orpheline, je me suis demandé ce que tu deviendrais.
» Le peu de fortune personnelle que nous possédions, ta mère et moi, avait été presque entièrement perdue })ar suite du malheur des temps et d'un procès ruineux; ma place de magistrat, notre principale ressource, m'était retirée; Ton punissait ainsi le scandale causé par mes emportements.
» Je réalisai le peu que je possédais; cela se montait à six mille francs environ,
» Suzanne Robert t'avait nourrie. Cette excellente femme, par ses qualités, par son dévouement, avait mérité de ta mère la plus affectueuse estime. Je dis à Suzanne :
» — Voici cinq mille francs... c'est de quoi sufTwe pendant cinq ans, bien modestement il est vrai, à votre existence, et h celle de ma fille, je vous la confie; si, a l'expiration de ces cinq années, vous ne m'avez pas revu, vous ferez parvenir à son adresse une lettre que je vous laisse...
Celle lettre, mon enfant, était écrite par moi h un homme d'une grande et ancienne famille de France, Hîliré en Allemagne; je lui avais sauvé la vie pendant la révolution. J'étais certain (pie cet homme, oua défaut de, lui, sa familli\ dont la richesse était encoro grande, le traiterait conniio un enfant d'adoption. Mais
je ne voulais t'exposer qu'à la dernière extrémité à recevoir le pain amer de la pitié.
» Ces dispositions prises, je t'embrassai une dernière fois pendant ton sommeil, pauvre chère enfant, et je partis, emportant avec moi mille francs pour toute fortune.
» Legoffin, fidèle et ancien serviteur, voulut courir les hasards de ma destinée : il me suivit.
» Pendant les quelques jours qui précédèrent mon départ, j'avais douloureusement médité sur l'avenir et sur le passé.
» Je m'étais interrogé, étudié, jugé avec une inexorable sévérité.
» La cause de mes malheurs et de mon crime envers ta mère, était l'impétuosité de mon caractère. . . Tout ce quiblessait mes sentiments ou mes convictions, tout ce qui mettait obstacle a ma volonté, faisait bouillonner mon sang, exaltait tout mon être et cette exubérance de forces ne trouvait son expansion que dans la fureur et la violence...
» En un mot, mon vice capital était la colère.
» En m étudiant ainsi moi-même, je me rappelai l'incroyable puissance m.orale et physique dont je me sentais doué, lorsque je cédais à mes emportements.
» Souvent, révolté de certains faits iniques, de certaines oppressions cruelles, j'avais, dans TetTervescence même de ma colère, trouvé des forces presque surhumaines, pour défendre les faibles et châtier les oppresseurs : ainsi, un jour, j'ai eu seul raison de trois misérables très-résolus qui violentaient une pauvre créature sans défense; et pourtant, dans mon état normal, c'est à peine si j'aurais pu lutter avec avantage contre un seul de ces trois bandit:?.
96 LES SEPT PÉCnÉS CAPITAUX.
» C'est encore dans un de ces moments d'exaspération que j'ai pu arracher à une mort atroce le grand seigneur sur Tappui duquel j'avais autrefois compté pour toi.
» DansTor^Jre moral, la lâcheté, la perfidie, l'improbité, m'inspiraient le même c ourroux , la même indignalion, mais ce courroux me poussait presque toujours à la violence contre ceux que je trouvais lâches, perfides ou improbes.
» Hélas! mon enfant, en poursuivant cette inexorable étude sur moi-même, je reconnaissais aussi que ma colère n'avait pas toujours eu des causes excusables! une contradiction légilimemejetait aussi dans des emportements fougueux. La mort de ta pauvre mère en est un terrible exemple.
0 Enfin, mon enfant, après ces longues et poignantes observations sur moi-môme, après cette minutieuse évocation du passé, j'en suis venu a me résumer ainsi :
» La colère est chez moi une passion d'une telle énergie, que ses accès ont toujours décuplé ma vaillance physique el monde.
» L'elfervescence du sang, l'impétuosité du caractère, exaltées jusqu'à leur dernière puissance, /a colère, en un mot, est donc une forcée
» Quand cette force a été mise enjeu par des motifs généreux, elle m'a poussé h des actions dont je pourrais m'enorgueillir.
» Quand cette force a été, au contraire, mise enjeu par des motifs misérables, elle m'a poussé à des actes dégradant s ou criminels .. comme celui qui sera léleriielle doukîur de ma vie.
» La colère a été ma ruine... ma p( rte... mon dé-
sespoir; elle a tué ma femme... il faut, me suis-je dit, que la colère soit mon salut et celui de ma fille...
» Ces mots doivent te sembler étranges, mon enfant .. écoute-moi encore...
» Dans ma position de magistrat, ma propension à la colère et les violences qu elle entraînait, me nuisaient, me déconsidéraient... mon caractère, mon esprit, mon tempérament étaient en désaccord continu avec mes fonctions.
a Je devais donc chercher une carrière dans laquelle le vice ou plutôt la force radicale de ma nature pût trouver sa libre expansion et s'utiliser ainsi pour moi, pour les miens, pour autrui.
» Cette carrière... je la trouvai...
» Mon grand-père avait été marin, comme nous le sommes presque toujours, nous autres Bretons du bord de la mer.
» La faible santé démon père lui interdisant la rude profession de mon aïeul, il était entré dans la magistrature. Mais je fus élevé au bord de nos grèves solitaires, et la vue de la mer, les mœurs de nos pécheurs, leur vie dure, aventureuse et indépendante, laissèrent dans mon cœur des souvenirs impérissables.
» Une circonstance puérile les réveilla, et la seconde phase de ma destinée s'accomplit,
fi Voici comment :
» Legoffin, ce serviteur fidèle qui t'a vu naître, a, lu le sais, l'habitude de citer deux ou trois proverbes de notre pays, et de lesappliquer h presque toutes les circonstances de sa vie, ou de celle dautrui; l'un do ces dictons qu'il affectionne est celui-ci :
» An loup la forêt, au "pigeon le colombier,
» Le sens traditionnel que l'on attache à ces mots
dans notre pays, et qui me semble juste, est celui ci '
» — A chacun le milieu où il doit et peut vivre d'après son organisation.
» Alors que je cherchais l'emploi demesfacultés, et que, faisant un triste retour vers le passé, je songeais à mon enfance écoulée au bord de la mer, auprès do mon aïeul, vieux et brave marin, Legoffin qui, dans 1 état désespéré où il meroyait, ne me quittait jamais, prononça, je ne me souviens plus à quel propos, son dicton favori :
» Au loup la forêt y au pigeon le colombier.
» Ces mots me firent profondément réfléchir et me mirent sur la voie de la vérité.
» Corsaire... être corsaire!... Lorsque cette idée surgit de mes réflexions... je tressaillis despoir!
» C'était une révélation soudaine.
» C'était l'emploi de cette ardeur oisive qui me dévorait.
» Que voulais-je avant tout? te sauvegarder de la misère, ma pauvre enfant!... t'assurer une existence heureuse, et pour le présent et pour l'avenir!... enfin, te conquérir une fortune qui te mît à môme de te marier un jour selon ton cœur, et d'assurir Pindépendanco et le bonheur de riiomme de ton choix!...
n Que voulais-je encore?... trouver un milieu où toutes mes forces vives eussent leur libre est^or.
» Corsaire!... être corsaire!... pouvais -je avoir une idée meilleure?
» Les prises (jue font les corsaires leur rapportent souvent des sommes considérables... Il m'était donc l)0ssible de l'enritliir un jour, nion enfant.
» La vie de corsaire est une vie de luttes, de dangers, une vie dans hifiuelle il faut surtout (juc la furie
L\ COLÈRT. ?0
du courage, que Texaltation du caractère supplée au nombre, car presque toujours le corsaire est obligé d'attaquer des ennemis qui lui sont de beaucoup supérieurs.
» Encore une fois, pouvais-je mieux rencontrer?
» La lutte... le combat, c'est mon fait; la résistance m'exaspère jusqu'à la rage... le péril m'irrite comme un insolent défi, et je le brave comme une menace; à l'aspect du danger, mon sang bouillonne... je ne sais quelle frénésie s'empare de moi, et, ainsi que mes forces, elle semble s'augmenter en proportion du nombre de mes ennemis. . .
» Ce n'est pas tout... je te l'ai dit, mon enfant, dans l'ordre moral, l'oppression, la perfidie, la cruauté soulevaient en moi les plus violentes colères... et contre qui avais-je a me battre comme corsaire?... contre un pays abhorré qui, depuis nos terribles guerres, suscitées par sa haine, par son or, par son im.pitoyable embition , poursuivait la France avec acharnement... employant tout pour nous combattre, trahison, perfidie, mensonge, atrocités, ne reculant devant rien, hier faussaire pour nous ruiner par de faux assignats, aujourd'hui geôlier, bourreau pour martyriser, jusqu'à la folie, jusqu'à la mort, nos plus braves soldats dans ses horribles pontons. L'Angleterre, enfin!
» Oh ! V Angleterre! tiens... à cette heure où je t'écris... malgré le désespoir qui m'accable, rien qu'au nom de ce pays, que je hais jusqu'à l'exécration depuis un dernier attentat dont tu as failli être victime, If feu de la colère brûle ma joue, tout se révolte, tout se soulève en moi... mon courroux se rallume et...
» Mais pardon... pardon, ma pauvre enfant... pardon d'aflliger par ces emportements ton âme douce et
tendre, ton âme aimante et ingénue, incapable de toute haine, ou plutôt n'ayant d'aversion que pour le mal.
>i 11 me fallait du moins te faire comprendre toutes les raisons qui m'engagèrent a entrer dans la seule voie qui me fût ouverte, parce que, dans cette voie seulement, je pouvais donner une libre carrière à mon impétuosité naturelle.
» i\Ia résolution bien arrêtée, je t'embrassai une dernière fois pendant ton sommeil, je te baignai de mes larmes, et je partis avec Legoffm. »
La lecture d'Onésime fut interrompue par un sanglot déchirant que Sabine ne put contenir.
Sabine, aux premières lignes de la lettre de son père, lue et accentuée par Onésime avec la plus touchante émotion, s'était sentie profondément remuée.
Les aveux simples et sincères de C loarck,ses remords de l'emportement dont la violence avait causé la mort de sa femme, sa résolution d'expier ses fautes ou plutôt d'utiliser, en vue du bonheur à venir de sa fille, la fougue invincible qu'il sentait en lui, la tendresse paternelle (jui toujours avait dominé ses résolutions, tout concourait à remplir le cœur de Sabine de commisération pour des malheurs auxfjuels la fatalité du lem- |)érament avait eu tant de j)arl.
lin voyant la jeune fille si vivement impressionnée, Logonin, Suzanne el Onésime eurent une lueur d'espoir.
LA COLÈ{\E. 101
Le maître canonnier et la gouvernante échangèrent un regard d'intellisence et se rencontrèrent dans cette pensée : qu'il ne fallait pas prononcer une parole pendant celte interruption, et laisser silencieusement Sabine sous l'empire de ses réflexions.
Aussi, au bout de quelques instants, Suzanne, se penchant à Toreille de son neveu, lui dit à voix basse :
— Tout n est pas désespéré... continue, mon cher enfant...
Onésime continua ainsi :
« LegofiBn et moi, nous nous sommes rendus a Dieppe. De la partaient, à cette époque, les corsaires les plus aventureux; nous nous sommes tous deux engagés comme simples matelots. Il me fallait faire le rude apprentissage de celte profession.
» Nous avons ainsi entrepris plusieurs courses. Dans nos moments de repos ou de relâche, j'étudiais assidûment les mathémaliqueset la théorie de lart nautique afin de pouvoir, lorsque j'aurais acquis assez d'expérience pratique, commander a mon tour un corsaire.
» Cet apprentissage a duré deux ans, pendant lesquels nous avons livré de bien sanglants combats.
» Ce que j'avais prévu arriva.
» Cette vie de lutte, de périls était mon élément. A 1 approchod'un abordage avec lesAnglais, jeressenlais tous les symptômes d'une sourde colère... Une fois le combat engagé, cette furie éclatait comme la foudreet décuplait mes forces.
» Une chose te paraîtra étrange, mon enfant, et pourtant elle est explicable.
» Après avoir ainsi donné un libre essor à ma fougue et lorsque j'avais ainsi dépensé celte exubérance LA cuvinv.. T. I. 7
de vie qui débordait en moi, je me sentais pendant longtemps plus calme et comme apaisé...
» C'est à ce point que, dans les relations habituelles de la vie, ces contrariétés, ces oppositions souvent puériles qui, autrefois me mettaient hors de moi, me trouvaient alors presque toujours indifférent et paisible; aussi, bien des fois, mon enfant, je t'ai entendue depuis quelques années, louer la patiente et conciliante facilité de mon caractère...
» Faut-il attribuer ce changement au progrès de l'âge? Je ne sais; peut-être, au contraire, en est-il de certaines natures violentes, comme de ces coursiers pleins de sang et d'ardeur, que Tinaction rend farouches, indomptables, dangereux, tandis qu'ils deviennent sans pareils a la chasse, ou à la guerre, parce qu'ils trouvent à y déployer 1 énergie dont ils sont dévorés.
» Loin de moi, mon enfant, la pensée de t'attrister par le récit de ce que d'autres ont appelé les exploits de ton père.
» Je te dirai seulement qu'après deux années de service comme matelot, on m'offrit d'être second à bord d'un célèbre corsaire,
« Après dix-huit mois passés dans ce grade subalterne, mon renom était tel, qu'un armateur me proposa le commandement de l'un de ses corsaires, nommé LE Tison d'Knfer. Depuis ce temps, j'ai toujours servi comme capitaine, et le nom bizarre du premier bâtiment que j'avais commandé a été conservé par mon armateur à tous les navires que j'ai montés.
» Lo hasard a voulu (pie je n'aie jamais été blessé (j'ai reçu l'autre soir ma première blessure en venant b ton secours.)
» Je n'ose t'avouer h (|uellecauso j'attribue [taruno
LA COi.ÈRE. 103
superstition étrange, la chance d'avoir été jusqu'ici épargné au milieu de tant de combats sanglants... il me faudrait prononcer encore le nom de ta mère, et cela raviverait tes douleurs.
» Le bon Legoffin ne m'a jamais quitté; son courage, son sang-froid naturel, me l'ont rendu précieux comme rnnître canonnier, car i! faut, pour ce métier, conserver, au milieu des périls et du tumulte du combat, un calme inaltérable, une main ferme et un coup d'œil d'une justesse infaillible.
» Malheureusement le sort inconcevable qui m'avait jusquici toujours protégé, n'a pas été aussi favorable à Legoffin : il a reçu plusieurs blessures graves, et, à notre dernier combat, sautant avec moi à l'abordage, il a perdu un œil d'un coup de pique. Te dire, mon enfant, l'admirable dévouement de ce digne homme, serait impossible; ce n'est plus un serviteur [jourmoi, c'est un ami.
» Pendant ces années où j'ai fait presque continuellement la course, mes prises ont été très-considérables; j'ai pu, ainsi que je l'avais espéré, assurer ton sort et l'entourer de tout le bien-être possible.
«Une dernière explication, mon enfant :
» Je connaissais ta tendresse pour moi; je m'étais, hélas! aperçu, au retour de ma première absence, quo, par suite de la terreur dont tu avais été saisie lors de la mort de ta pauvre mère, tu avais contracté une sorte de maladie nerveuse; cela te rendait sujette a des accès de frayeur involontaire; je te savais enfin douée, comme ma pauvre Jenny, d'une sensibilité aussi rare qu'excessive, je résolus donc, d'accord avec Legoffin, de le cacher mon dangereux et aventureux métier... car, pour loi, chère enfant, ce n'eût pas été vivre que
d'être sans cesse en proie aux inquiétudes, aux alarmes que ta tendresse filiale se fût encore exagérées, en songeant aux périls que je pouvais courir loin de toi.
» Il fut convenu avec Legoffin, qu'à tes yeux et à ceux de Suzanne, nous serions censés nous occuper du commerce de rouenneries, et du placement de ces marchandises; nos fréquentes absences s'expliquaient ainsi; je m'étais arrangé de façon à ce que les lettres que lu m'adressais à des endroits convenus entre nous me fussent envoyées à Dieppe : lorsque j'y revenais après une croisière, je les recevais, et je datais mes réponses de divers lieux d'où je les faisais ensuite parvenir, grâce a quelques mesures facilement organisées.
») Telles étaient, mon enfant chéri, les minutieuses précautions que je devais prendre, afin de te laisser dans l'erreur, et de ne pas éveiller tes soupçons.
t> Pardonne-moi ces mensonges... leur nécessité sera mon excuse auprès de toi.
» Il y a deux ans, les médecins m'avaient assuré que l'air de la mer, salubre et fortifiant, serait bon pour la santé; je te fis venir d'Orléans; j'achetai cette maison et je t'y établis, ce bourg se trouvant à une assez granule distance de Dieppe, oiije m'embarque ordinairement. Mon secret avait été fidèlement gardé jusqu'ici, grâce à mon nom de guerre de capitaine l'Endurci ; jamais ni toi ni Suzanne, vous n'aviez soupçonné que ce redoutable corsaire dont les sanglants exploits te causaient tant d'épouvante, fût ton père, M. YvonCloarek, commerçant en rouenneries.
» Maintenant, chère et tendre enfant, lu connais ma vie... toute ma vie; je ne te fais pas ces aveux pour changer la résolution... Ma présence, je le prévois, le serait désormais lioj» pénible; mais je ikm'cux pas le
quitter sans l'avoir dévoilé le mystère dont ma conduite a été jusqu'ici enveloppée.
» Maintenant, adieu et pour toujours, adieu, ma bien chérie et tendre enfant...
» Ma dernière consolation sera de te laisser des chances de bonheur certain... Tu aimes dignement, et tu es dignement aimée; le cœur que tu as choisi est noble et généreux. Suzanne sera pour toi une seconde mère!... et je te laisse mon bon et fidèle Legoffin...
)^ Mon notaire a reçu mes ordres pour tout ce qui concerne ton mariage...
» Je désire qu'il soit célébré le premier du mois prochain, afin que, de loin... mes vœux puissent s'associer a ton bonheur.
» Adieu encore... et pour toujours adieu, ma fille idolâtrée... les larmes troublent ma vue... Je ne puis l'écrire davange...
» Ton père, qui l'aime comme il t'a toujours aimée.
» YvoN Cloarek.
» Legoffin te dira la cause de mon départ précipité pour le Havre, et comment j'ai pu revenir assez à temps pour te délivrer des misérables qui t'entraînaient. »
Après la lecture de cette lettre dont la dernière partie fut souvent interrompue par les pleurs d'Onésime et de ses auditeurs... Sabine, pâle, profondément attendrie, cacha sa figure entre ses mains et fit entendre des gémissements étouffés...
Legoffin échangea de nouveau un regard d'intelligence avec Suzanne, et reprit, en domptant son émotion.
— Maintenant, je vais, si vous le voulez, mademoi-
106 LES SEPT PÉCiiÉ»; CAPITAUX.
. selle, VOUS apprendre en deux mots. . . comment M . Yvon est revenu ici à temps pour vous sauver.
Sabine n'ayant pas répondu, le maître canonnier poursuivit :
— Le monsieur poudré que vousavez vu l'autre jour, mademoiselle Sabine, était notre armateur... il venait engager M. Yvon a une nouvelle course; il s'agissait d'une prise de deux millions etd un combat bien tentant; mais^I. Yvon vous avait promis de ne plus vous quitter : il a refusé; alors, l'armateur a signifié a voire père que l'équipage viendrait ici... le chercher de gré ou de force... Afin d'éviter ce malheur, qui vous eût tout appris... nous sommes partis poui" le Havre; notre brick s'y trouvait; une partie de l'équipage était réunie dans une taverne. M. Yvon est accueilli avec une joie, un enthousiasme!!... Enfin, mademoiselle, c'était du délire... comme toujours, d'ailleurs, lorsqu'on le revoyait à bord... car il est, voyez-vous, aussi tendrement aimé de ces endiablés corsaires, qu'il est aimé... dans sa maison... C'est qu'aussi, s il est sévère... il est juste... bon et humain... Il y a plus d'un capitaine marchand en Angleterre, allez... mademoiselle... que M. Yvon a pris, et qu'il a renvoyé libre et avec tout ce qu'il possédait personnellement; savez-vous pourfjuoi? parce que la première question que voire père faisait à un prisonnier, était celle-ci : Avcz-votis une fille? S'il répondait : oui, continua Legoffin, sans paraître remarquer un mouvement de Sabine, s'il répondait : oui, son compte était bon, et .M. Yvon me disait : J'aime trop ma petite Sabine pour garder prisonnier un liomme qui a une fille ! » Aii.^si, nKul(uiiois( lie Sabine, vous avez, sans vous en douter, rendu des filles et des pères bien heureux en Angle-
terre... Mais, pardon, il ne s'agit pas de cela. Voici donc M. Yvon au milieu de nos corsaires, fous de joie de le revoir; mais bientôt si furieux, quand ils ont appris qu'il ne voulait pas reprendre la mer, qu'il était impossible de leur faire entendre raison. Ils criaient tous : « Nous abandonnerons nos parts de prise au capitaine. Ce n'est pas pour l'argent que nous voulons nous battre, c'est pour aborder ce brigand de poiir^ voyeur des pontons. » (On appelait ainsi un intrépide capitaine anglais commandant l'escorte du bâtiment que l'on voulait enlever.) Aussi, tenez, mademoiselle Sabine, j ai vu M. Yvon dans de bien grands dangers; une fois, entre autres où il avait à lutter contre l'ennemi, contre la tempête et contre le feu que nous av'ons a bord ; eh bien! il ne s'est jamais montré plus coura,i:eux que l'autre soir, où il a refusé la plus glcrieuse entreprise de toute sa vie de marin, et cela, parce qu'il vous avait promis de ne plus jamais vous quitter. «Oui.» m'a-t-il dit, « j'ai donné à ma fille ma parole de père. C'est encore plus sacré, s'il est possible, qu'une parole d'honneur. Et ce n'est pas tout... Le refus de M. Yvon a tellement exaspéré léquipage, que les plus enragés ont été... jusqu'à dire à votre |)ère que. s'il refusait la course, ils croiraient qu il aidait peur de se battre avec ce fameux capitaine anglais... Lui! M. Yvon... peur! lui... Et Pa-dessus... savez-vous, mademoiselle Sabine, ce qu'il m'a dit tout bas, avec un sourire triste que je n'oublierai de ma vie : « Pour la première fois de ma vie, ma tendresse pour ma fille vient d'être mise à l'épreuve; niaintenant, je le jure, il n'y a pas un père qui aime son enfant plus que moi... » — Oli! non, s écria Onésime avec enthousiasme, il n'existe pas au monde un père plus courageux et plus t'^nJr(\
— Continuez.... oh! continuez, LegoCBn, dit Sabine, dont l'attendrissement et Témotion devenaient inexprimables.
— A ce reproche de lâcheté, qui, au fond, poignardait M. Yvon, il a répondu froidement que sa résolution était prise; alors, autre scène. Les corsaires s'écrient : « Emmenons de force le capitaine à bord, le lieutenant fera la route, et une fois en vue du pourvoyeur des pontons, le capitaine se décidera, nous en répondons. »
Malgré mes cfifurts et ceux de deux ou trois autres, pour faire entendre raison à ces furieux, je ne sais ce qui serait arrivé, tant l'équipage était monté, si un officier du port, sachant que le capitaine du Tisoti d'Enfer était à la taverne, n'était accouru annoncer à M. Yvon qu'un bateau pécheur venait de donner la nouvelle qu'un grand schooner, d'une apparence suspecte, louvoyait en vue des falaises, comme s'il voulait tenter un débarquement sur la côte, ainsi que cela était arrivé depuis quelques jours sur d'autres points. L'officier du port venait engager le capitaine du Tison d Enfer, en l'absence de tout bâtiment de guerre, h ap[)areiller à l'instant afin d'aller attaquer le schooner s'il voulait en etfct tenter un débarquement. M. Yvon devait obéir : c'était défendre le pays... Nous courons }:ux canots, nous arrivons h bord du brick; le vent était bon, nous filons notre cùble, et nous longeons la côto pour découvrir lo schooner. Ici, mademoiselle Sabine, '}' dois vous parler d'une chose (pic M. Yvon n a pas <;.^é vous avouer dans sa lettre, lurs(ju'en vous rappelant qu'il n'a jamais été blessé, il vous parle d'une idée superstilicuse : il Huit bien vous le dire, mademoiselîo Sabine, la vie de votre pauvre père a été i)arlagéeconm)o
Ll COLÈRE. 109
qui dirait en deux parties... l'une, toute de bonheur... c'était quand il était ici ou qu'il me parlait de vous... l'autre, toute de désolation... c'est quand il pensait à votre chère mère. . . qu'il aimait autant qu" il vous aime. .. Suzanne vous la cent fois dit conmie moi... Enfin... toujours est-il que, dans cette soirée où il l'a perdue... le hasard avait voulu qu'il fût costumé à la mode de notre pays breton pour aller a un bal déguisé...
Aussi, étant toute petite, vous ne l'avez pas reconnu... Lorsque api es le malheur nuus nous sommes engagés comme matelots sur des corsaires, où chacun s'habille à sa guise, M. Yvon m'a dit : « Puisque je m'embarque pour expier un malheur que je pleurerai toute ma vie... je veux toujours porter en mer le costume de notre pays; il est devenu sacré pour moi, car je le portais dans cette nuit funeste où j'ai, pour la dernière fois, serré entre m 'S bras ma pauvre femme expirante. » Depuis M. Yvon n'a jamais manqué à sa parole, et cela malgré mes prières, car le bruit s'étant répandu en Angleterre que le fameux corsaire ÏEnduj'ci portait le costume breton, une fois bord à bord avec nous, c'est surtout sur M. Yvon, si reconnaissable à ses habits, que l'on tirait avec acharnement; eh bien! ^lademoiselle Sabine ... quoique votre père payât de sa personne mieux que pas un de nous, il n'a jamais été blessé, or, (comme l'on devient toujours un peu superstitieux dans notre métier) M. Yvon a presque fini par croire qn'il y avait comme un charmo protecteur attaché à notrecostume national... De leur côié, nos marins s'imaginaient aussi que ce costume portait bonheur à l'équipage; ils auraient eu moins do confiance si M. Yvon l^s eût commandés sous un autre habit que celui sous lequel ils l'avaient vu tant de fois
îesconduireaufeu; voilà pourquoi M. Yvon, en arrivant à bord pour aller combattre le schooner, avait revêtu son costume comme il aurait mis son uniforme, no croyant pas avoir à débarquer chez lui. Nous étions en mer depuis trois quarts d'heure, lorsque nous voyons toui à coup une grande flamme s élever sur la côte, au-dessus des falaises. M. Yvon s oriente... Plus de doute, sa maison, où vous êtes restée, est en feu. Presqueaussitôtle lieutenant, à l'aide d'unelongue vue de nuit, aperçoit le schooner en panne et toutes sesgrandes embarcations au pied de la falaise de Barra, où elles venaient sans doute de débarquer les Anglais. Celte falaise, on la voit d'ici; épouvanté pour vous, M. Yvon fait mettre la chaloupe hla mer, s'y jette avec moi et vingt de nos hommes... un quart d'heure après nous étions ici... M. Yvon recevait sa première blessure en abattant à ses pieds le chef de ces bandits, un capitaine Russell, qui avait déj'a machiné contre M. Yvon l'enlèvement que vous avez lu dans les journaux; blessé par votre père et resté prisonnier îi Dieppe, il avait trouvé moyen de s'évader, et de monter ce nouveau coup. Voila, mademoiselle Sabine .. toute la vérité sur M. Yvon. 11 a bien soulfert, allez! depuis trois jours, et cela n'est rien... auprès de ce qu'il auia à soulfrir... jusqu'au jour de votre mariage... car, après cela... coniUKi il vous saura heureuse... je crains bien qu'à bout de forces pour soulfrir...
— Mon père!... s'éciia Sabine, palpitant de douleurs, dangoisseset de tendresse, où est mon père'?...
— Mademoiselle, dit Legodin en tressaillant d'espoir, je ne sais... si je dois...
— .Mon père... répéta laji'unc fille, ilestici?...
— Peut-être... n'esl-il pas loin... répondit LogolTiu
presque fou de joie, mais... s'il revenait... ce serait... pour ne plus sen aller...
— Oh!... qu il me pardonne seulement d'avoir un moment méconnu .. sa tendresse... et sa courageuse expiation... Quil me pardonne... et ma vie entière lui sera consacrée... Mon Dieu!... vous vous taisez. . vous pleurez tous... vos regards se tournent de ce côté... il est là!... joies du ciel... mon père est là... s'écria Sabine dans une exaltation radieuse, en courant à la porte d une chambre voisine.
Cette porte s'ouvrit soudain. Le père et la fille s'embrassèrent dans une indicible étreinte
Vn mois après, sous les auspices de M, "i'von Cloarek, un double mariage unissait Suzanne et Legoffin, Sabine et Onésime.
Une cure merveilleuse du célèbre docteur Gasterini, ancien ami du corsaire et aussi grand médecin que grand gourmand, avait rendu la vue à Onésime.
En revenant delà messe, Legoffin dit a Suzanne d'un air triomphant :
— Eh bien! ma chère, avais-je tort de vous dire : Ce qui sera, sera. Vous serez madame Legoffin... L'êtes- vous? oui ou non?
— Oue voulez-vous, méchant homme, répondit dame Legoffin avec un soupir railleur, quoiqu'elle fût aussi fièrc d'être au bras de son mari que s'il eût été Ton de ces héros de la grande armée qu'elle avait tant admirés, il faut bien se résigner, ce qui est fait et fait,
FIN DE r.A COLÈQK.
Quand un acteur, ou plutôt quand le personnage qu'il représente entre en scène, il doit se préoccuper entièrement de son rôle et nullement du public. Biais si, pour une raison quelconque, il se trouve eu dehors de toute comédie, 'drame ou vaudeville avoir quelque chose à dire a ce même public, il s avance gravement vers la rampe, et parle après avoir fait trois saints. Le parterre, satisfait de sa politesse, Técoute comme individu, sauf plus tard aie siffler comme artiste.
Or, en ce moment je m'avance, humble conteur et la plume à la main, vers la rampe de ce volume : je fais respectueusement les trois saluts d'usage au bon public qui veut bien me lire, et je lui demande pardon de parler d'abord de moi, chose que j'ai toujours évitée autant que je l'ai pu, chose qui ne m'est nullement agréable, mais que je regarde aujourd'hui comme indispensable pour donner à mon récit le cachet de vérité qui lui appartient.
Je me suis très-longtemps figuré que j'aimaislachasse, et, par conséquence naturelle de cette illusion j'avais des cliiens de toute nature et des fusils de tout calibre. Je me faisais scrupult u>einent délivrer au port d'armes à l'iipproche du 1*' se[)tembre, et je consaci-ais à l'exercice renouvelé de Nemrod, la plus grande partie du temps (jue je passais en Franche-comté.
Sitôt (ju'à lorient une ligne blanciic rayait le soml)re niiinleau d(îhinuil, je parlais, mes chiens derrière moi, un fusil sur lépaule, un verre de rhum dans l'estomac, Crien n'est meilleur contre les brouillards du malin) et un cigare entre les lèvres. Toute la journée
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je baltais la plaine et les bois, et je rentrais le soir, brisé, moulu, mais très-heureux si je rapportais dans mon sac deux perdrix centenaires ou un lièvre d'une maigreur anatomique. Les vrais chasseurs me comprendront, et je me croyais chasseur.
HélasI cette illusion s'enfuit comme s'enfuient toutes les illusions, cet amour disparut comme disparaissent tous les amours. Un beau jour, sous différents prétextes, je dispersai mes chiens, a deux exceptions près. Je gardai, pour sa gentillesse, Tambelle, petite chienne noire, créature charmante, tachetée de feu, de magnifiques oreilles, et descendant en droite ligne du chien favori et de la chienne bien-aimée de Saint Hubert.
Je gardai de plus, par respect pour son grand âge et ses nombreux services, un vieux braque espagnol aux yeux sanglant s, aux naseaux fendus ;hideux animal, mais merveilleux chien d'arrêf. Ce braque s'appelle xMars. J'ai vainement cherclié par quelle raison son premier maître lavait aussi ridiculement baptisé. Était-ce un mythologique souvenir de madame Vénus, la loreite olympienne? ou bien son nom venait-il tout simplement du mois qui succède à février et pendant lequel il était né?...
Or, l'automne dernier, j'arrivais de Paris, fatigué de lasphalf e du boulevart, de la poussière des Champs- Elysées, des tourbillons du Ranelagh, de la chaleur et des couplets des théâtres où m'appelait chaque soir mon métier de vaudevilliste.
Un malin, comme je venais de fumer un nombre indétermine de cigares, je sentis quelque chose qui se frottait dans mes jambes avec un grognement joyeux. C'était mon vieux, mon fidèle Mars, me témoignant sa tendresse et me regardant con amore.
Lidée me vint daller une dernière fois à la chasse. Je visitai mon arsenal et trouvai mes fusils dans le meilleur étal. Deux ou trois paires de souliers à robustes semelles gisaient dans un cabinet. Je me couchai
au LES DEUX MAISONS DÉSERTES.
de bonneheureen recommandant au valet de chambre de me réveiller à cinq heures du matin. J'avais dès longtemps perdu l'habitude de me lever avant Taurore, ce qui ne prouve pas, du reste, que j'aie cessé d'être vertueux.
A l'heure dite, j'étais en marche. Mon chien faisait devant moï de joyeuse gambades et semblait avoir complètement oublié les infirmités de la vieillesse.
Je quittai le vallon où se trouve mon nid. Je traversai le \illage de Qoincey qui devrait être célèbre, car son château fut le premier château de France brûlé en 1793, et je me jetai dans les campagnes coupéesde vallées, de collines, de bruyères et de bois qui s'étendent de tout côté dans un rayon de plusieurs lieues.
C'est un curieux pays que la Franche-Comté, cette vieilli; province espagnole. Nulle part, pas même je crois dans la Bretagne si féconde en souvenirs, on n'a conservé plus de bizarres chroniques et d'étranges traditions. A chaque fontaine, à chaque ruine, à chaque roche, se rattachent quelques faits dans la mémoire des habitants du pays. C est une nune féconde où j'ai puisé plus d'une fois déj'u, et où si Dieu me prête vie je compte bien puiser encore.
Je longeai la C omb e- au x-lS ormes, lieu dont je raconterai quehiuo jour la merveilleuse histoire. Je traversai les hautes futaies de Dampierre, où .-aint Maimbeuffe, qui n'était autre, dit la légende, que Charlesle-ïeméraire échappé miraculeusement à la mort sous les murs de Nancy, vécut en pénitent et huit en martyr. Je saluai Tempriinte de la main sanglante (ju'on voit très-dislincte sur la roche où il s'appuya; je marchai pendant deux lieues encore et j arrivai dans la forêt dont s'entouro le riant hameau de Valleroy-lo- Bois.
Tandis que je pourchassais dans une jeune coupe une compagnie; de perdreaux, je vis d'assez loin venir un individu d'un certain âge, revêtu d'un vieil habit vert,
ifé d'un petit Iricorne fripé, porteur de ce sabre à iame courbe vulgairement briquet, et orné d'une plaque brillante qui me le signalèrent aussitôt pour un garde champêtre dans l'exercice de ses fonctions.
Je venais de tirer un perdreau, et le pauvre volatile t-tait tombé par le plus grand hasard du monde, ^Jon chien, assis sur sa queue, me le tendait au bout de sa gueule, et je rechargeais mon fusil pendant que le garde s'approchait.
Arrivé à quatre pas de moi, il porta la main a son i: corne, en façon de salut militaire, et me dit à la troi-
me personne, avec une exquise politesse -*
— Môsieu est proprlllétaire d'un port d'armes, je '■^ présuppose. — Oui, mon brave. — Môsieu aura
n la complaisance, sauf son respect, de me faire > . ir la chose. Je prie môsieu de ne pas faire attention a mon procédé, mais c'est pour le soulagement de ma responsabilité personnehe. — Comment donc! vous fLiites votre devoir.
Et j'exhibai le port d'armes de la petite poche qui le Luntenait dans fintérieur de mon sac.
Le garde prit avec respect le précieux chiffon, sembla pendant quelques secondes hésiter sur le sens dans i' devait Texaminer; puis, après l'avoir parcouru des
ux, il le replia et me le rendit avec un nouveau saint militaire, en me di^ant :
— Môsieu est parfaitement en règle!
Mon port d'armes avait deux ans de date, mais le garde savait peu lire.
J'avais compté la-dessus.
— Et maintenant, mon brave, ajoutai-je, maintenant que vous aviez soulagé votre responsabilité "personnelle, ne me conduirez-vous pas à cjuclques compagnies de perdreaux? Vous devez connaître les bons endroits. Ensuite, nous irons 'a Valleroy, et je vous engagerai a boire une bouteille de vin avec moi, dans une auberge quelconque. Il y a une auberge, n'est-ce pas? — Je
crois bien, môsieu, et tenue par mon beau-frère, Jean- Louis Legoux, encore.
Ceci était rassurant. Je me remis en marche sous la conduite du garde, et si je ne remplis par mon sac, ce ne fat vraiment pas sa faute.
Tout en marchant, il trouva moyen de m'apprendre qu'il était un esprit fort; quaux veillées de M. lemaire, le maître décole lisait tout haut le Constitutionnel et deux ou trois volumes du Voltaire des chaumières à quelques élus dont il faisait partire, etquentiu, lui. garde champêtre, par un sentiment bien entendu de sa dignité d'homme, ne saluait pas M. le curé quand il le rencontrait.
Sur les deux heures de l'après-midi, le ciel se couvrit au couchant de grands nuages d une teinte cuivrée qui présageaient un orage.
— Je crois, sauf meilleur avis, môsieu, médit le garde, qu'il serait à propos, tout d'même, de tirer drêt sur Yaleroy. Sans ça nous allons avoir un bouillon dessus et soiirné; le temps a l'air de s' emb artifice ter là-bas. — Allons, dis-je.
Je rappelai Mars qui me suivit la langue pendante, et nous reprîmes à grands pas le chemin du village.
Comme uous suivions une tranchée large et ombreuse, nous passâmes devant une hutte abandonnée. La toiture n'existait plus, et l'on pouvait voir par la porte et par-dessus les murailles, que l'intérieur était envahi par les ronces, les é[)ines et les arbu^^tes parasites de toutes sortes. Cette masure, construite en grosses pierres moussues, n'avait rien de remanpiable, et j'aurais passé sans môme y jeter un coup d'œil. (]o fut donc avec un élonnement profond que je vis mon compagnon hâter le pas en se signant dévotement.
— l*ardi(^u; j)ensai-je, voilà qui est bizarre! Un liomme qui ne salue pas son curé, un homme qui, chez M. le maire, éc()ut(î le mallre d'école Anonner les tartines du Constitutionnel, et ([lu l'ait le signe de la
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croix devant quatre niurbilles croulantes! — Est-ce donc une ancienne chapelle? deraandui-je. — 3Iafine, môsieu, je ne sais pas, — Mais pourquoi avez- vous fait le signe de la croix en passant devant cette ruine? — Tout chacun au pays ils eu font autant, et Ton dit que celui qui ne le ferait pas itou., mourrait dans l'année.
— Et pourquoi dit-on cela? — 3Ia fine, môsieu, je ne sais pas.
Évidemment il n'y avait rien à tirer de mon corapagnon, nous continuâmes notre chemin.
Nul souffle d'air ne passait sous les arbrt^s. La chaleur était étouffante. Les oiseaux se taisaient dans le feuillage avec une sorte d'effroi, et de sourds grondements roulaient à Thorizon. L'orage approchait.
— Allons, môsieu, me dit le garde, emboîtez le pas et plus vile que ça! v'ralbouillon qui arrive.
Cinq cents pas plus loin nous étions 'a lentrée d'une clairière au bout de laquelle on voyait le clocher de Valleroy. Dix minutes après, nous longions une maison, la première du village de ce côté. Je remarquai avec surprise que cette maison, entourée d'un enclos entièrement en friche, était aussi délabrée que la masure de bois. La charpente s'effondrait, les châssis des fenêtres étaient aux trois quarts pourris, et les volets pendaient disloqués. Dans l'encomte, près de 1 un des murs latéraux, croissait un chêne énorme au tronc moussu, aux branches noueuses, dont quolques-unes entraient à l'intérieur par l'une des fenêtres de l'unique étage. Les ronces formaient, entre les montants de la porte, une barrière tellement épaisse, qu'il était évident que depuis bien des années cette maison était déserte.
Le garde champêtre^ en passant, non-seulement se signa, mais encore ôta tout à fait son petit tricorne.
— Qu'est ce que cette maison? lui dis-je. — Toujours la môme histoire, môsieu. — Quelle histoire? — Môsieu, les anciens la savent, mais moi, ma fine, non
Mon guide, comme on le voit, mettait peu de variété dans les formules de ses réponses.
Nous traversâmes levillage et nous arrivâmes àl'auberge, très-reconnaissable au paquet de fougères sèches qui pendait au-dessus de la porte.
Au moment où nous franchissions le seuil, le tonnerre éclatait au-dessus de nos têtes avec un bruit métallique et stridant, et des gouttes de pluie commençaient a battre, larges et sonores, la poussière de la rue.
— Bonjour, sœur, dit le garde a une paysanne assez fraîche qui débarbouillait un enfant; où est Jean- Louis Legoux? — A l'écurie; je m'en vas le quérir. Oh! eh ! mon homme ? — Quoi que c'est, femme ? répondit en entrant un paysan de mine joviale. — Jean-Louis Legoux, ditmon guide, vlamôsicu quiveut boireune bouteille, donne deux verres et tire au bon tonneau
Je priai mon hôte d'apporter un troisième verre pour lui, il fut infiniment sensible à cette politesse.
La salle où nous nous trouvions, était semblable à la principale pièce de toutes les auberges de village. Au miheu, une haute cheminée dont le manteau supportait les plats d'étain des repas de noces. Contre l'àtre, des chaudrons de dimension babylonienne. Les quartiers de lards de deux porcs pendaient aux solives enfumées du plafond.
L'ouragan grondait au dehors. La rafale, roulait sur les toits, et le vent s'engoutfrait avec fracas dans le tuvau de la cheminée; il était impossible de songer Use remettre en route.
La tourmente dura jusqu'au soir. Quand le temps se calma, Pobscurité était déj'a profonde et la chute do toutes les cataractes du ciel avait défoncé les chemins. Je pris le parti de passer la nuit à Taubergo do Valleroy.
Le garde champêtre me proposait de venir chez M. le maire prendre ma |)arl du Constitutionnel, ii) préferai faire inviter les anciens de lendroit à venir
passer la soirée autour d'une douzaine de bouteilles h. cinq sous le litre. Grâce à cette libéralité, je parvins à savoir les détails suivants sur la chronique des deux: maisons désertes.
La danse.
Un soir, il y a longtemps de cela, vin^t paysans h peu près étaient réunis dans une grange de Vâlleroy, et c'était, je vous assure, une joyeuse assemblée.
On avait transformé en salle de danse la grange en question, éclairée par cinq ou six lanternes. Au ïbnd, sur une estrade formée de planches soutenues par des tonneaux, trônait triomphalement l'orchestre composé d'un joueur de cornemuse et d'un joueur de violon.
Au bruit de la musique cricrde, résultant des dissonnances de ces deux instruments, quatre couples sautaient en mesure, traçant d'une façon plus ou moins gracieuse, des zig-zags multipliés dont notre danse parisienne du grand monde ou de la Chaumière ne pourrait même, de fort loin, donner aucune idée. Les grands parents faisaient galerie. Quand, de temps en temps, la musique se taisait, quand un moment de repos avait lieu après les grotesques évolutions, quand, enfin, l'attention générale se portait ailleurs, on entendait dans quelque coin obscur le bruit d'un gros baiser auquel succédaient de longs et bruyants écîatsde rire.
Nul ne se scandalisait, car c'était sans aucun doute un fiancé qui prenait cette licence 'a l'endroit de sa promise, et le bon înotif jusùÛMl la chose.
Les garçons était grands et forts; les filles quelque peu massives et boursouflées, mais fraîches et ver-
150 LES deiJa maisons désertes.
meilles. Le sang des générations ascendantes s'était transmis à la jeune génération dans toute sa pureté, dans toute sa vigueur.
Un des couples aurait pu se faire remarquer cependantparsadissemblanceavecceux qui l'entouraient. Le jeune homme était grand, mince et brun. Sous ses grossiers vêtements se devinaient des membres moins lourdement taillés, mais d'une force aussi herculéenne que ceux de ses compagnons. Son regard était plein de flamme, et son visage respirait la franchise et TénePgie.
La jeune fille qui s'appuyait à son bras était belle de cette beauté divine prodiguée par Rubens a quelquesunes des femmes qu'il a peintes. Ses traits étaient fins et doux, quoique brunis par le soleil; sa taille, que jamais le corset n'avait tourmentée, s'amincissait près des hanches qui se développaient vigoureusement, et son mouchoir de coton quelque peu dérangé, trahissait la richesse des contours de son buste.
Il faisait chaud; elle avait ôté ce bonnet a larges ailes, appelé ca/ine, que portent les paysannes franccomtoises, et rien n'égalait la magnificence de sa chevelure brune négligemment roulée autour d'un peigne de corne. Au milieu de l'une des figures de la danse, ce peigne était tombé, et ses cheveux, se déployant, l'avaient pendant un instant enveloppée jusqu'aux pieds comme un manteau de velours. L habitude des travaux de la campagne n'avait pu déformer sa main, qui n'était pas blanche mais dorée, et son petit souHer à lourde semelle était trop largi; pour son pied. Cette jeune fille avait vingt ans et de grands yeux bleus fort tendres.
D'a|)rès le puitrait que je vit.'ns de tracer, on comprendra faciiomeni- les longs regards i)leins divressc et d'amour que son partner hii jetait souvent, et aux- (jiielselle répondait par un demi-sourire, par un demiregard doux ut voilé.
LES DErX MAISONS DÉSERTES. 121
Le jeune homme se nommait Michel; la jeune fille s'appelait Jeanne. Ils étaient promis, ou fiancés, si Ton aime mieux. Le mariage devait se faire après la Toussaint; on était alors au commencement de septembre.
Les danseurs venaient de se mettre en place. Le violon et la cornemuse, après un prélude fort artistique, commençaient, sur un air du pays, des fioritures de leur composition qui ne manquaient point du tout de style, quand la porte de la grange s'ouvrit et laissa voir un nouveau personnage, que nul n'attendait et que tous accueillirent avec empressement.
Ce n'était rien moins que le fils du paysan chez qui la fêle avait lieu, et qui, parti depuis huit ans pour l'armée, revenait au village sans avoir annoncé son retour.
Comme on h pense bien, la danse fut interrompue.
Chacun lui tendit la main, chacun lui fit fête, et tandis que sa mère le pressait dans ses bras avec des larmes de bonheur, les garçons examinaient son costume et ses moustaches, et les jeunes filles se disaient entre elles :
— Comme il est devenu bel homme, le Pierre!
Le soldat rendit toutes les poignées de mam, embrassa toutes les filles, et dit en arrivant à Jeanne :
— Morbleu! ma p tite cousine, vous êtes la plus jolie commère que j aie jamais rencontrée! Et il ajouta mentalement : Pourtant, je me flatte d'en avoir connu fort intimement quelques-unes!
Jeanne rougit beaucoup sous le baiser de son cousin.
— J'espère bien, contmua Pierre, que l'on va se remettre en danse! et pour fêter mon retour, mon père va nous monter quelques cruches de son vin de l'an passé. N'est-ce pas, père?
— Pardieu! mon gars!
Le vin fut apporté et les danses recommencèrent, plus joyeuses il plus vives.
152 LliS DEUX MAISONS DÉSERTES.
— Ça n'est pas mal, dit le soldat après avoir regardé pendant un instant; ça n'est certainement pas mal, mais ça n'est pas tout a fait bien! Je m'en vas vous montrer comment nous dansons à la garnison.
Et tout en retroussant sa moustache de la main gauche avec cet inimitable geste du troupier conquérant, il offrit sa main droite a Jeanne, se mit en place, et exécuta, au grand ébahissement des spectateurs, une dan>e d'assez haut goût, qu'il termina en faisant tourner deux ou trois fois sa danseuse sur elle-même.
Tout en lui donnant le baiser qui complétait la figure, il lui dit à loreille :
— Parole d'honneur, petite cousine, je sens que je vous adore!
Le soldat , comme on voit , ne perdait pas de temps.
Jeanne, cette fois, ne rougit pas, elle pâlit.
Michel ne s'aperçut de rien.
Le père de Jeanne s'approcha de Pierre quelques instants après, et lui dit :
— Tu seras bientôt de noce, mon garçon. — Do noce, mon oncle! comment cela? — Et garçon d'honneur, encore! ta cousine épouse, à la Toussaint, Michel; tu sais, Michel que tu vois Ik-bas, Michel, ton ancien camarade.
Les riYau:^.
Ce qu'on pouvait logiquement prévoir arriva. Pierre avait trouvé Jeanne charmante. lùi apprenant qu elle allait s<' marier, il en devint amoureux, par suile de cet esprit do conlradiclion inhérent h la nalure humaine, qui fait (jue plus il est dillicile de posséder une
chose, plus ron attache de prix a sa possession. Que, sans rien perdre de sa beauté splendide, le diamant, cette fleur de la terre, devienne aussi commun que les petits cailloux, personne n'en voudra plus porter.
Pierre n'avait que deux mois pour supplanter son rival; c'était peu. Mais, pour lui, accoutumé aux succèsen amour, car il avait au réginitnt un renom d irrésistible, c'était encore bien assez.
Quoique ayant quitté l'uniforme pour reprendre la Teste de droguet et le large pantalon de laine, il portait ces grossiers vêtements infiniment mieux que les autres paysans. Il était beau garçon d'ailleurs, et, s'il eût voulu s'en donner la peine, il eût fait de prodigieux ravages dans les cœurs des jolies filles de Yalleroy; mais Jeanne seule lui plaisait, et Jeanne aimait Michel.
Ceci nous explique comment échouaient toutes les séductions du galant militaire : la jeune fille le voyait constamment sur son passage; toujours il avait quelques parolts mielleuses à murmurer a son oreille; il trouvait moyen, a la danse, de lui serrer furtivement la main; le plus souvent, à la veillée, il s'asseyait à côté d'elle. Ils étaient cousins, et ce titre, aux yeux de tous, légitimait bien des privautés. Jeanne supportait avec patience cette constanic obsession, et toute sa crainte était que Michel ne vînt à s'en apercevoir, car elle connaissait son caractère violent, et elle redoutait, s'il apprenait que Pierre était son rival, une querelle dont les suites pouvaient être terribles.
Le temps passait rapidement; on était à la veille de la Toussaint; quelques jours encore, et la jeune fille échangerait, en rougissant, la couronne virginale contre le doux nom ô'épousée.
Jeanne habitait, avec son père, une maison, la dernière du village, du côté dis bois. La principale pièce, appelée poêle, et la chambre du père étaient au rezdo-chaussce. La jeune fille demeurait à l'étage supé-
rieur où Ton arrivait par un escalier semblable à une échelle de meunier.
C était, nous l'ayons dit, la veille de la Toussaint. Jeanne était seule à la maison se livrant à je ne sais quels travaux d intérieur : elle attendait son fiancé.
La porte s ouvrit; elle vit paraître, non Michel, mais Pierre le soldat; il sortait du cabaret, et sa figure était animée par le vin.
Jeanne frissonna.
— N'ayez pas peur, jolie cousine! lui dit Pierre qui s'aperçut de ce mouvement. — Je n'ai pas peur, cousin, de quoi aurais -je peur? Vous voulez parler à mon père, il est sorti. — Je le sais pardieu bien, puisque je viens de le rencontrer à un quart de lieue du village, et c'est justement pour cela que je suis venu, car ce n'est pas a lui que je veux parler, c'est à vous. — A moi, cousin! — A vous, cousine! Voilà tantôt deux mois que vous ne voulez pas m'écouter et que vous faites semblant de ne pas me comprendre; dame, cette fois-ci, vous m'écouterez. j'en suis sûr, et vous me com[)rendrez, je m'en llatte! La première fois que je vous ai vue, vous savez, le soir à la danse, je vous ai dit que je vous adorais, vous avez assez desprit pour comprendre que, depuis lors, monsentiment pour vous n'a lait que croître et embellir. Une fois, deux fois, trois fois, je vous demande, cousine, d y correspondre dorénavant! — Quelles folies venez-vous me raconter, mon bon cousin? dit Jeanne qui tremblait involontairement, vous savez bien que dans huit jours j épouserai .Michel. — Morbleu! sacrebleu! ventrebleul cousine, vous me faites monter le sang aux yeux en me parlant de ce lourdeau de paysan! vous no l'épouserez pas! entendez-vous? je ne veux pas que vous TépouHi z! — Pierre... — Dame! écoutez, tout ça m'échauiïe les oreilles! il faut m'aimcr, cl tout de suite encore!
Kn parlant ainsi, Pierre fit quelques pas pour se rap-
procher de Jeanne. Elle se leva précipitamment et courut vers la porte. Le soldat IV devança, poussa les verrous, et dit avec un accent de triomphe :
— A nous deux, à présent! vous refusez votre bonheur, je veux, petite cousine, vous le faire accepter malgré vous! — Au secours! s"écria Jeanne. — Taisezvous! personne ne viendra. Allons, ma charmante, un baiser ne ternira pas vos lèvres! Vous savez bien que je vous aime! faut-il vous le dire k genoux? — Ne m'approchez pas! dit la jeune fille les vtux étincelants. — Ne pas vous approcher! allons donc! jesuisleplus fort, petife cousine.
Il était à côté de Jeanne. Déjasa main hardie effleurait la tailiede la jeune fille; soudain celle-ci se dé^ragea, saisit un long couteau posé sur la table, "et, s élançant sur les premières marches de l'escalier qui menait a sa chambre, dit en montrant son bras armé:
— Approchez, maintenant!
Pierre hésita. Il calcula les chances dune lutte et les trouva trop inégales; Jeanne était une robuste femme; la braver irritée et menaçante, c'était courir à la mort. Le soldat s'avoua vaincu, il rouvrit la porte et sortit en rongeant sa rage intérieure.
Jeanne le regarda s'éloigner, referma la porte et poussa les verrous, puis revint s'iisseoir, toute frissonnante encore du danger quelle avait couru.
Ke meurtre.
Peu d'instants après on frappa doucement. — Qui est la '? demanda Jeanne. — Moi, Michel. Jeanne ouvrit. Son fiancé entra, portant une hache surlépaule.
— Qa'avez'Vous ? s'écria-t-il, qu"avez-vous, Jeanne? comme vous êtes pâle ! — Je n ai rien... que voulezvous que j'aie? — Et pourquoi cettOy porte était-elle fermée aux verrous? d'ordinaire, ce me semble, vous la laissez ouverte. — Des mendiants étrangers sont venustout à Theure me demander Taumône; ils m'ont fait peur et l'ai fermé la porte.
Michel, safisfait de cette explication, ne questionna pas davantage sa fiancée. Tous deux se mirent à causer de leur prochain bonheur, et les joues de la jeune fille reprirent bien vite leur éclat.
Après une heure qui lui parut bien courte, Michel sortit. 11 allait dans les bois couper un jeune frêne nécessaire pour raccommoder un chariot brisé.
Le temps était sombre; la campagne morne et désolée; les feuilles jaunes jonchaient la terre, et des bandes de corbeaux passaient à 1 horizon avec leur croassement monotone.
Michel s enfonça dans le bois et bientôt arriva b une large clairière. Le bruit de coups de hache violents et répétés vint alors frapper son oreille. Il avança toujours et vit Pierre faisant une profonde entaille au tronc d'un vieux chêne qu'il voulait renverser.
Sur un rameau mort de la plus haute branche un gros corbeau se tenait inmiobile sans s'épouvanter du tremblement de larbre a chaque percussion de la lourde cognée.
— Bonjour, Pierre, dit Michel. — Bonjour! répondit brusqueme/it le soldat, — Pourquoi me parles-tu de ce Ion ? demanda le jeune homme étonné. — Parce que ça me convient, aj)pareniment. il recommença à saper le tronc du chêne, |)uis s'interrompit pour dire:
— Hst-ce que tu te maries toujours avec Jeanne?
— Sans doute ! pouniuoi cette question? — Parce que tu ne seras pas le premier qui... — Le |)remier?...
— Tu comprends ce (pie je veux dire? — Non ! — Ah ah 1 c'est drôle! — Lt qui donc? s'écria Michel saisis-
sant tout à coup le sens des paroles de Pierre. — Moi.
— Toi. — Oui. — Tu mens ! — Comme tu voudras, mais tout a l'heure j'étais chez elle.
Michel serra les poings et se dit tout haut, comme s'éveillant d'un rêve :
— La porte fermée!... Jeannepâle et tremblante!...
— En t'entendant, dit le soldat qui comprit ce qui s'était passé, nous avons cru que c'était son père qui rentrait, et je suis sorti par la fenêtre. — Misérable! — Ah çà, pas de gros mots, ou prends garde!
— Défends-toi donc! mais défends-toi donc! dit Michel avec désespoir en brandissant la hache qu'il portait.— Allons donc, nous y voila! répondit Pierre en levant la sienne a son tour.
Le combat fut terrible: ces hommes étaient tous deux forts, adroits tous deux. Les haches retentissaient l'une contre l'autre avec une violence infernale.
Le corbeau restait immobile au sommet du vieux chêne, semblant regarder cette scène effrayante.
La fatigue força pendant un instant les dèu\ combattants à suspendre leurs coups; puis la lutte recommença avec un acharnement nouveau.
Cela dura longtemps. Enfin le fer de Tarme du soldat rencontra obliquement le manche de la hache de Michel, et le trancha de part en part.
Pierre profita lâchement de son avantage, et, d'un coup terrible, il sépara presque du corps la tête de son rival. Le malheureux jeune homme tomba sans pousser un soupir.
Le soldat monta sur un chêne, et regarda au loin. Nul être vivant ne se montrait dans les bois.
11 redescendit, prit dans ses bras le cadavre et la hache brisée, et se mit à marcher rapidement dans un étroit sentier, après avoir jeté des feuilles sèches sur la mare de sang qui couvrait le lieu du combat.
Le corbeau quitta sa branche, et suivit le meurtrier en décrivant de larges spirales dans les airs.
Pierre arriva près d'une cabane déserte, bâlie jadis par des Bohémiens pour y passer Ihiver; la porte en était murée; il ôta l'une après Tautre les pierres qui fermaient l'entrée, plaça le cadavre dans l'intérieur, le recouvrit de mousse, sortit et reconstruisit le mur qu'il avait démoli pour entrer.
Le corbeau s'était posé sur le toit de la cabane, et faisait retentir sa voix rauque et lugubre. Pierre le vit, ramassa descailloux et les lui jeta pour le chasser. Le corbeau secoua ses ailes et ne bougea pas. Pierre grimpa sur le toit, le corbeau s'envold et s arrêta sur un arbre à quelques pas. Pierre redescendit, 1 oiseau funèbre revint prendre sa place au faUe de la masure, avec cette persistance des oiseaux carnassiers qui sentent un cadavre.
Alors le soldat eut peur.
— Il va me trahir! pensa-t-il.
11 courut jus(|u'au village, prit sa carabine et revint dans les bois : le corbeau n'avait pas quitté le toit de la cabane, et fouillait avec son bec aigu la mousse qui le recouvrait.
Pierre le mit en joue et fit feu : l'oiseau tomba. Le soldat se sentit soulagé, un instant il avait craint que toute arme terrestre ne fût inutile contre le corbeau vengeur.
11 dérangea de nouveau une dos pierres démoncelées contre la porte, jeta loiscau dans l'intérieur, replaça la pierre, essuya soigneusement sa hache dans la mousse, et reprit, avec l'apparence de la plus grande tranquillité, lechemin de Valleroy.
On attendit vainement h retour do Michel. Le lendemain, la cloche de l'égliscî tintait pour la fêle des Morts; clielintait aussi pour la pauvre victimedonnant sous son linc(!ui de mousse!
La jeune fille [)leura longtemps la mort de celui (prclle aimait; |)iiis, comme on se console do tout, ello finit pur se consoler.
LES DErx MAISONS DÉSERTES. 1Î9
Plus d'un an s'était écoulé depuis l'étrange disparition de Miche!. L'époque du mariage de Jeanne et du soldat, venait d'être fixée, et Pierre avait obtenu, h force de prières, que celle qu'il avait faite sa fiancée le recevrait une nuit dans sa chambre avant If jour des noces, pour parler librement de leur amour et de leur bonheur.
Cette sorte d'accommodement avec le ciel et la morale, se fait fréquemment dans les campagnes; cela s'appelle : prendre L'avance, Comme la bénédiction nuptiale arrive peu après, iln'y a pas grand'chose àdire.
introduire Pierre par l'intérieur de la maison, il n'y fallait pas songer; mais dans le petit enclos croissait un gros chêne dont les branches touchaient à la fenêtre de la chambre de Joimne. Les jeunes gens convinrent qu'à onze heures à peu près, quand, dans le village, tout le monde serait endormi, Pierre entrerait dans Tenclos, monterait sur le chêne, chanterait à demivoix un couplet d'une chanson que Jeanne avait apprise de lui, et qu'alors elle ouvrirait la fenêtre.
Ce soir-là, le temps était sombre; de grands nuages couraient sur la surface du ciel et voilaient presque constamment le croissant de la lune.
Jeanne attendait. Une forme vague se dessina dans les branches dépouillées du chêne, et une voix chanta :
Tout s'envole^ tout passe,
Jeanne ouvrit tout à fait la fenêtre: un homme sauta dans la chambre.
— Jeanne! ma Jeanne bien-aimée! dit-il en la i)renant dans ses bras. — Plus basl Pierre! parlez plus bas... Si mon père s'éveillait! — N'aie pas peur, ma fiancée... il dort et ne peut nous entendre! — Comme vous avez froid! — Le vent de la nuit est glacé.
La jeune fille rougissait dans lobscurité sous l'étreinte qui l'enlaçait.
— Oh! laissez-moi, Pierre, dit-elle d'une voix suppliante. Oh! laissez-moi, si vous m'aimez! — Si je t'aimeî oh! oui, je t'aime, Jeanne, et depuis bien longtemps! Viens, ma fiancée, viens a moi!
Il entraîna la jeune fille.
La fenêtre était restée ouverte. Une voix chanta sur le chêne :
Tout s'envole, tout passe.
Jeanne s'arracha comme en sursaut des bras qui renlaçaient, et, pendant une minute, resta debout, immobile, muette de stupeur et d'effroi.
La fenô re s'ouvrit tout à fait, et, pour la seconde fois, un homme entra dans la chambre.
— Ah! cria Jeanne d'une voix étranglée, en reculant avec une terreur croissante. — Qa'avez-vous, qu'avez-vous, Jeanne? demanda l'arrivant. — Qui donc est là? murmura-t-elle, et d'une main tremblante, elle montra l'alcôve à Pierre, car c'était Pierre qui venait d'entrer.
Tous deux regardèrent, tous deux virent, tous deux reconnurent le cadavre de Michel, la tête à demi séparée du tronc par une large blessure!
Sur 1 oreiller un oiseau noir battait des ailes.
Le lendemain, on trouva deux corps étendus sur le sol. Pierre était mort! Jeanne seulement évanouie. Le cadavre n'était plus là.
Tout bonheur on ce monde était fini pour Jeanne. Le souvenir de l'épouvantable scène la poui-suivait partout sans trêve et sans relâche; et ce n'était pas un(* vision, toujours elle sentait sur ses lèvres rem[)nùnte froide dos lèvres du spectre : bientôt elle ne put [)lus douter do la réalité terrible de ce qui s'était passé; elle était uière!
Son honneur, lui aussi s'était envolé! Elle sétait livrée a Pierre, disait-on. Pierre était mort, toute réparation devenait impossible. Jeanne fut traitée en paria; son vieux père ne put voir sa honte et sa tristesse, il mourut au bout de peu de temps.
Jeanne mit au monde un enfant, neuf mois après la nuit terrrible; elle se prit a chérir ce fils mystérieux, comme la seule créature qu'elle pût aimer sur la terre.
Les années se passèrent. Michel [elle l'avait ainsi nommé). Michel grandissait; il était beau, mais pâle, si pâle qu'on eût dit que le sang ne circulait pas sous le tissu viiné de sa peau; jamais on ne le voyait se mêler aux jeux des enfants de son âge.
Une nuit, dix ans après la naissance de Michel, Jeanne entendit deux voix qui murmuraient tout bas dans la chambre où couchait son fils.
— Qui te parle? demanda-t-elle. — Mon père! répondit Tenfant.
Jeanne devint pâle de terreur.
Le lendemain elle interrogea Michel, il ne se souvenait de rien.
Cette même année, vers la fin de Tautomne, Jeanne t't son fils cherchaient des faines au pied des hêtres dans les bois de VaUeroy; c était la veille de la fête des Morts.
L'enfant s'approcha de sa mère, lui prit la main, et lui dit :
— Mon père est venu me voir celte nuit; il te demande, viens. — Allons! dit Jeanne : soyez béni, mon Dieu, si c'est la fin de ma longue douleur!
L'enfant la conduisit jusqu'à la chaumière abandonnée, enleva les pierres qui fermaient l'ouverture, et fit entrer Jeanne après lui.
Le corps de Micliel était la, mais la mousse ne le cachait plus; près de la tête, un corbeau, posé sur une pierre, S'^rablait dormir la tête sous son aile.
L enfant rassembla les pierres et mura la porte en dedans.
— Me voici, mon 6ancé! dit Jeanne en appuyant sa tête sur la poitrine de Michel.
Le cadavre fit un mouvement et croisa sesdeuxbras autour de la taille de Jeanne.
LVnfant s étendit a leurs pieds.
Quelques mois après, la foudre renversa la toiture de la chaumière, on trouva les trois corps qu'on ensevelit en terre sainte.
Une chronique surnaturelle, quelle quelle soit, repose sur des faits réels. Voici ceux qui, selon toute probabilité, servent de base à cette légende.
Jeanne, sans doute, la veille du jour des Morts, avait donné un rendez-vous la nuit à l'un de ses soupirants; Tamant dédaigné, furieux d'une telle faveur, attaqua lâchement son rival, le tua, et grâce aux ténèbres, vint a sa place au rendez-vous. Jeanne dans un moment d'imprudence, oublia sa sagesse habituelle, et le séducteur pactit avant lejour.
Le lendemain, la jeune fille apprit qu'on avait trouvé la veille, dans les bois, le corps mutilé de celui quelle aimait.
Une incertitude terrible couvrit alors pour elle les événements de la nuit. Elle devint folle de douleur et d'effroi, et, dans sa folie la pauvre femme crut son fils l'enfant du cadavre!
Les récits de la veillée ont fait le reste.
Xavier de Mo>tépin.