La colère
Vers le milieu du carnaval de l'année 1801 , fort égayé par l'annonce de la paix signée à Lunéville, alors que Bonaparte était premier consul de la république française, la scène suivante se passait dans un endroit désert, dominé par les remparts à demi démantelés de la ville d'Oiv léans.
li était sept heures du matin, le jour commençait de poindre; un homme vêtu d'une houppelande de <îouleur foncée se promenait en long et en large; le froid était vif, la matinée brumeuse ; de temps à autre, le promeneur soufilail i\ co!i:ri;. 1
6 LA COLKRi:.
dans ses doigls, frappait le sol de ses pieds afin de se réchauffer, et regardait parfois du côté d'un sentier qui contournait les assises d'un bastion.
Au bout de dix minutes, un second personnage envelopjié d'un manteau, et jusqu'alors caché par la saillie du bastion, parut dans le sentier et s'avança rapidement vers l'homme à la houppelande.
Tous deux eurent alors l'entretien suivant :
— Je craignais dètre en retard, dit l'homme au manteau.
— 11 nous reste encore un quart d'heure, reprit l'autre: avez-vous les épées?
— Les voici... c'est ce qui m'a retenu, car j'ai eu assez de peine à en trouver. Et Yvon, l'avezvous vu, ce matin?
— Non, il m'a dit hier soir qu'il se rendrait directement ici. 11 craignait, avec raison, que ma présence chez lui, de si bonne heure, et notre sortie très-matinale, inquiétant sa femme, ne lui donnassent quelques soupçons.
— Ah çà! mon cher, en attendant Yvon, mettez-moi bien au fait du sujet de la querelle. Vous le savez, hier soir, ce brave ami, pressé par l'heure, n'a pu me dire que deux mots...
— C'est bien simple... A la dernière audience du tribunal, un avocat, nommé maître Laurent, a, dans sa plaidoirie, fait une allusion des plus transparentes sur la prétendue partialité de no- Ire ami, l'un des juges devant qui se plaidai! l'affaire...
VSE FATALE JOl RNKK. 7
Celait indigne, la loyauté bretonne d'Yvon Cloarek est connue de tous
— Parbleu!... jnais vous savez la \iolence et l'incroyable irascibilité du caractère de notre ami; aussi bondissant sur son siège et interrompant tout net l'avocat, il s'écria: «^ Maître Laurent , vous êtes un infâme calomniateur; je vous dis cela, non comme magistrat, mais comme homme de cœur; je vous le répéterai après l'audience. » Vous jugez de l'agitation du tribunal.
— Le fait est que c'était un peu vif pour la gravité d'un magistrat.
— « Soit, monsieur, répondit fermement l'avocat à Yvon; plus tard, nous nous retrouverons. « La plaidoirie s'achève; l'audience terminée, le tribunal fait tous ses efforts pour apaiser la querelle... Le barreau intervient de son coté; mais vous connaissez la tète de fer de notre ami. L'avocat Laurent, homme d'ailleurs très-résolu , exigeait des excuses; à cette prétention, j'ai cru qu'Yvon allait étrangler de colère... lùilin, le rendez-vous de ce matin a été convenu, et l'épée choisie . . .
— Je ne puis qu'approuver la susceptibilité de notre ami... mais je crains que, dans sa position de magistrat, ce duel ne lui nuise...
— Je le crains comme vous, quoique cependant cette conduite énergique mette un peu la toge en relief. Le pis est qu'Yvon a déjà eu quelques vives altercations avec le président de son ti'ibunal, qui n'est pas, dit-on, un lionune inlè-
8 LA COLÈRET.
gre . . . Ce qui est encore fâcheux, c*est que la violence du caractère de notre ami l'a fait déjà changer deux fois de résidence...
— Un si noble et excellent cœur!
— Oui, mais cette malheureuse tête! et cette diable d'irascibilité qu'il ne peut dompter!...
— Et se faire justement magistrat, avec un pareil caractère!
— Que voulez-vous? Son père, magistrat luimême, a exigé qu'il suivit cette carrière. Yvon adorait son père, il a obéi. Lorsque plus tard il a perdu son père, il n'était plus temps pour notre ami de changer de profession; et puis, enfin, il est sans fortune; sa place de magistrat est le plus clair de son revenu, et il a femme
et enfant Il faut donc, vous le voyez, qu'il
porte son joug.
— C'est vrai... mais je le plains.
— Ah çà! dites-moi, Yvon est bon tireur, n'est-ce pas?
— Très-bon . . . car, dans sa première jeunesse, il était passionné pour les exercices du corps ; seulement, je crains que la bravoure et la colère ne remportent, et qu'il ne se précipite en aveugle sur le danger. ..
— Je lui préférerais plus de sang froid ... Et son adversaire ... ?
— J'ai entendu dire qu'il tirait suffisanunent.
— En cas d'accident j'ai laissé à vingt pas d'ici le fiacre qui m'a amené... Heureusement Yvon demeure presque aux portes de la ville.
UNE FATALE JOl'RM-E. 9
— Tenez... je ne veux pas penser ù un malheur . . . Ce serait la mort delà femme d'Y von ! . . . Si vous saviez comme elle l'aime ! . . . (i'est un ange de grâce et de douceur! ... H est, de son côté . . . parfait pour elle ... Ils s'adorent.. . Et si la fatalité voulait que . . .
— N'entendez-vous pas parler?. . .
— En effet . . . co sont sans doute nos adversaires ... Je regrette qu'Yvon ne soit pas le premier au rendez-vous.
— Sans doute les précautions qu'il a eu à prendre à cause de sa femme l'auront retenu...
— Probablement. . . Mais c'est fâcheux.
Bientôt trois personnes parurent à l'angle du
bastion et s'approchèrent; c'étaient l'adversaire d'Yvon et ses deux témoins.
Ceux-ci abordèrent avec courtoisie les premiers arrivés, s'excusant de s'être peut-être fait attendre; ce à quoi il fut répondu qu'au contraire M. Cloarek n'avait pas encore paru, mais qu'il ne pouvait, à cette heure, tarder beaucoup.
L'un des témoins de l'avocat proposa, afin de perdre le moins de temps possible, de choisir, en attendant l'arrivée de M. Cloarek, le terrain du combat; cette proposition acceptée, le choix venait d'être arrêté, lorsque Yvon parut. La sueur qui perlait son front, sa poitrine haletante, disaient assez la précipitation de sa course: il serra cordialement Ja main de ses deux témoins, et leur dit à voix basse:
J'ai eu toutes les peines du monde à m'échapper sans éveiller les soupçons de ma fennne.
S'adressant alors à son adversaire, d'une voix qu'il tâcha de rendre calme, il ajouta :
— Je vous demande mille pardons, monsieur, de vous avoir fait attendre: mais ce retard a été bien involontaire.
L'avocat salua, et commença de se dépouiller de sa houppelande, ce que fit aussi Cloarek, pendant que les témoins mesuraient les épées.
A mesure que l'instant du combat s'approchait, l'on voyait, si cela se peut dire, la colère d'Y von monter et bouillonner; tout son corps frémissait par brusques intermittences; le sang affluait à ses mains et à son visage, ses yeux étincelants s'injectaient peu à peu, tandis que les veines saillantes de ses bras robustes se gonflaient comme des cordes; ses traits exprimaient une sorte de satisfaction sauvage; il semblait être dans son milieu à l'approche du danger, et respirer à l'aise. Ce tempérament ultrà-sanguin, cette nature fougueuse, exubérante, presque toujours contrainte, et retenue par mille convenances sociales, ne pouvait atteindre sa plénitude d'expansion, sa toutepuissance d'action, qu'au milieu des emportements de la lutte, du péril et de la colère.
li'impatiente et irascible ardeur d'Yvon était telle, que, plus promptement déshabillé que l'avocat, il se fût élancé sur lui si ses deux témoins ne l'eussent retenu chacun par un bras.
Enfin le champ clos s'ouvrit.
L'un des témoins fit entendre le mot solennel:
— Allez, messieurs I
i:m-: lAT-Li^ Joiii.M':i;. i 1
Cloarek fondit avec une fureur si inipélueiise snr son adversaire, que celui-ci, surpris par cette attaque foudroyante, s'tbranla, rompit vivement en parant de son mieux; mais, après deux minutes d'engagement, il eut l'avant-bras traversé de part en part, et laissa, malgré lui, tomber son épée.
— Assez, messieurs! s'écrièrent les témoins en voyant l'un des deux combattants désarmé.
Malheureusement, la colère du Breton était telle, qu'il n'entendit pas ces mots pacificateurs: Jssez^ onessieursj et il redoublait son attaque contre son adversaire, lorsque celui-ci, qui s'était, après tout, bravement comporté, se voyant, sans moyen de défense, exposé aux coups d'un forcené, sauta en arrière, fit unevolte rapide et gagna au large.
L'enragé Breton s'élançait à sa poursuite, lorsque ses témoins se précipitèrent sur lui et le désarmèrent non sans lutte et sans danger, pendant que l'un des amis de l'avocat, au moyen d'un mouchoir, bandait la plaie du blessé, d'ailleurs peu dangereuse.
Le témoin de Cloarek offrit courtoisement son fiacre au blessé, qui l'accepta, et les adversaires se séparèrent après une loyale réconciliation.
— Yvon, disait au fougueux magistrat l'un de ses amis en regagnant la porte de la ville, à quoi pensais-tu? Foncer ainsi sur un ennemi desarmé...
— C'est vrai, vous aviez donc le diable au corps, mon cher?... ajoutait l'autre.
4 2 LA cmlva'a:.
— Je ne pouvais croire que cela fût déjà fini, reprit Yvon avec un sourire de regret.
— Pardieu!... du train dont tu y allais, ça ne pouvait durer longtemps !
— Ah!... il m'eût fallu une heure de combat, et ensuite il me semble que j'aurais été tranquille pendant longtemps, dit Cloarek. Je sens encore tout mon sang en ébullition, l'ardeur me dévore... Et moi qui croyais pouvoir m'en donner à cœur joie!
Yvon prononça ces mots avec un accent de dépit si naïf, qu'il en devint comique, et ses témoins ne purent s'empêcher de sourire.
— Morbleu ! s'écria le colérique Breton en jetant d'abord un regard courroucé sur les rieurs.
Puis, confus de cet emportement, il baissa la tête et se tut, tandis que l'un de ses témoins reprenait gaiement:
— Yvon, mon brave, ne t'avise pas de nous chercher querelle... Ça n'en vaudrait pas la peine... nous ne pourrions à nous doux l'offrir tout au plus que dix pauvres petites minutes. . . d'exercice . . .
— Voyons, Cloarek , soyez donc raisonnable, mon cher, reprit l'autre. Regardez-vous donc au contraire comme fort heureux de ce que cette fâcheuse affaire se soit terminée ainsi . . . Vous n'êtes pas blessé... la blessure de votre adversaire est légère... Que voulez-vous de mieux?
— 11 a raison, car enfin, juge de notre désespoir, mon pauvre Yvon. si à celle heure nous
INE FATALE JOl RM-K. iS
avions à te rapporter chez toi moribond? . . Pense donc à ta femme... à ta petite fille...
— Ma femme ! . . . ma fille ! . . . s'écria Cloarek en tressaillant... Ah! vous avez raison.
Et les larmes lui vinrent aux yeux.
— Je suis un fou!... un enragé, ajouta-t-il. Mais ce n'est pas ma faute... car, voyez-vous, ainsi que l'on dit dans notre vieille Bretagne: Qui a trop de sang, trop agit.
— Alors prends des bains de pied à la moutarde et fais-toi saigner, malheureux! mais ne prends pas une épée pour lancette, et surtout ne tire pas de sang aux autres sous le prétexte que tu en as trop, reprit gaiement un de ses amis.
— Ou bien encore lisez les philosophes, mon cher, ajouta l'autre, et, que diable I reppelez-vous surtout que vous êtes magistrat, un homme de paix et de gravité.
— Ça vous est bien facile à dire , reprit le pauvre Yvon en soupirant. Mais vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir une robe de juge sur le dos et trop de sang dans les veines.
Et après avoir remercié cordialement ses deux témoins de leurs bons offices, Cloarek se disposa à regagner son logis.
— Ah çà! Yvon, lui dit un de ses amis au moment de le quitter, nous nous verrons ce soir au bal costumé que donne le beau-père de ton président... On dit qu'à ce sujet votre tribunal a une dispense de gravité; la blessure de ton adversaire est légère, il n'y a donc aucun inconvénient à ce
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que tu te montres à cette fête, qui sera fort curieuse.
— Je ne voulais pas d'abord y aller , car ma femme est un peu souffrante, reprit Yvon; mais elle a tant insisté pour que je prisse cette distraction, que je me suis décidé, et, ma foi! j'irai un instant pour jouir de ce coup d'œil.
— A ce soir donc!
— A ce soir !
Yvon rentra chez lui , sentant qu'il allait embrasser sa femme et son enfant avec un redoublement de tendresse.
11 fut arrêlé au seuil de sa porte par une servante, qui lui dit:
— Monsieur... il y a dans votre cabinet un homme qui vous attend: c'est pour affaire trèspressée.
— C'est bien... ma femme ne m'a pas fait demander depuis que je suis sorti?
— Non, monsieur... Dame Robert est tout à l'heure descendue de chez madame, qui a donné ordre que l'on n'entre pas chez elle avant qu'elle ait sonné... car elle veut , a-t-elle dit , tâcher de dormir un peu ce matin.
— Ayez bien soin de vous conformer à ses ordres..., dit Cloarek.
Et il entra dans son cabinet, où l'attendait un étranger.
C'était un grand et gros homme de quarante ans environ, d'une ligure vulgaire, d'une apparence herculéenne, et vêtu en bourgeois campa-
INC FATALE .lOLRNKr:. 15
gnard; saluant assez gaucliement Yvon , il lui dit d'un air aussi avenant que possible:
— Vous êtes M. Cloarek le juge?
— Oui, monsieur.
— Moi, M. le juge, je suis ami avec le père Leblanc, de Gien, qui vous connaît.
— En effet, je lui ai rendu quelques services; c'est un digne homme; comment va-t-il?
— Très-bien, M. le juge, c'est lui qui m'a dit: f< Tu es dans la peine, adresse-toi à M. Cloarek; i| aime à obliger le pauvre monde... >y
— Que puis-je faire pour vous?
— M. le juge, je suis père d'un gars dont l'affaire doit bientôt venir à votre tribunal...
— De quelle affaire voulez-vous parler, monsieur ?
— De l'affaire de Joseph Râteau , dit le gros homme en clignant de l'œil d'un air d'intelligence, un faux, un simple faux.
Cloarek , surpris et mécontent de la grossière désinvolture avec laquelle ce père parlait de l'accusation infamante qui pesait sur son fils, lui répondit sévèrement :
— En effet, monsieur, le nommé Joseph Râteau est accusé du crime de faux, et doit être bientôt jugé.
— Tenez, M. le juge, je ne vas pas par quatre chemins, moi; entre nous, mon gars a fait la chose, et il s'est laissé prendre conmie un bèta . . .
— Monsieur, prenez garde... songez à vos paroles... elhjs sont bien graves.
16 LA COLltRE.
— Le faux ne peut pas se nier..., M. le juge... c'est clair comme le jour.. . Sans ça, vous pensez bien qu'on tâcherait de...
— Au fait, monsieur, au fait, dit Yvon, de plus en plus indigné des sentiments et des manières de cet homme.
— Eh bien! voilà le fait, M. le juge; sans des raisons que je ne peux pas vous dire, ça me serait égal , comme deux œufs, que mon gars soit condamné. ^< Tu t'est laissé pincer, que je lui aurais dit, t'as été bête, t'as que ce que tu mérites... » Mais moi j'ai intérêt, voyez-vous? à ce que mon gars soit innocenté...
— Monsieur, s'écria Yvon, en sentant son indignation se changer en violent courroux et le sang lui monter au visage, pas un mot de plus!
— C'est mon avis, M. le juge, au diable les mots! en avant les actions! répondit lesolhciteur.
Puis, cHgnant de nouveau de l'œil, et plongeant la main dans une des poches de son long gilet de feutre, il en tira un rouleau, le prit entre son pouce et son index, et, le montrant à Yvon, il lui dit avec un sourire matois:
— Il y a là dedans cinquante bons vieux louis d'or... ça sera les arrhes de l'acquittement de mon gars... il yen aura cinquante autres après.
Bien des précédents, bien des circonstances autorisaient cette indigne tentative de corruption ; car, à l'austérité des premières années de la république, si rigides et si glorieuses, avait succédé \m déplorable relâchement dans les mœurs publi-
LNli FATALE .lOlUNKE. i7
(|ucs; aussi noire solliciteur, se croyant sur de son lait, déposa Iriomphalement le rouleau sur le coin d'un bureau placé à sa portée.
Cloarek, mis hors de lui par cette insulte, le visage empourpré de colère, allait se laisser emporter à quelque effrayant accès de fureur, lorsque, ses regards s'arrêtant sur un portrait de sa femme appendu à un mur, il songea qu'elle pourrait être réveillée et effrayée ])ar le bruit, car elle reposait dans une chambre située au-dessus du cabinet où se passait la scène dont nous parlons. Yvon, par un effort surhumain, parvint donc à se contenir, saisit son chapeau, et dit au campagnard d'une voix altérée:
— Reprenez votre argent... nous causerons de cela... dehors...
Et, lui faisant signe de le suivre, il sortit précipitamment de sa demeure.
Le campagnard, s'imaginant que, par prudence, le magistrat qu'il pensait suborner préférait traiter de sa corruption ailleurs que chez lui, remit le rouleau de louis dans sa poche, prit son gros bâton noueux, et sortit sur les pas de Cloarek, dont il n'eut pas le loisir d'envisager les traits , car leur expression l'eût effrayé ou lui eût donné quelques soupçons.
— M. le juge, où allons-nous donc? dit-il à Cloarek qu'il avait peine à suivre, car celui ci hâtait le pas et marchait pour ainsi dire par soubresauts.
— Par ici, répondit Yvon d'une voix étouffée en tournant l'angle d'une rue, [kh- ici...
Celte rue, assez courte, aboutissait à une place appelée la Place JVeme, où se tenait un marché, à cette heure encombrée de monde.
Lorsque Cloarek, qui avait son projet, fut arrivé au miUeu de la foule, il se retourna soudain vers le campagnard qui le suivait à pas pressés, et, d'une main de fer le saisissant à la cravate, il s'écria d'une voix tonnante:
— Peuple... regarde bien ce misérable et assiste à son châtiment... c'est un exemple.
Le temps des agitations populaires n'était pas encore entièrement passé; les appels à la justice et aux sentiments du peuple, les débats et les harangues sur la place publique n'avaient rien d'inaccoutumé ; aussi la foule, moins surprise que curieuse , attirée par les éclats de voix d'Yvon , entoura bientôt le juge et le campagnard.
Celui-ci, malgré ses efforts et sa stature herculéenne, ne put échapper à la puissante étreinte de Cloarek, qui, le secouant avec rage, continua dune voix encore plus éclatante:
— Je suis juge . . . au tribunal de cette ville ... cet infâme est venu m'offrir de l'or pour innocenter un criminel; telle a été l'indignité, telle va être la punition.
Kt ce singulier magistrat, trouvant dans sa colère une force incalculable, se préparait à rouer de coups l'athlétique campagnard, lorsque celuici se dégagea par une violente secousse, et , non moins furieux que le juge, se recula d'un pas, leva son bâton, véritable massue... et il en eût
IM] I ATALl- JoruNiti:. 4 9
assené un coup mortel pcut-èlrc au fougueux Brctan, si celui-ci, par une manœuvre familière à ses compatriotes, n'eût évité la dangereuse atteinte en se courbant et se précipitant le front baissé sur son adversaire avec tant d'impétuosité, (juc l'atteignant d'un terrible coup de tète en pleine poitrine, il lui brisa deux cotes, lui (it vomir le sang et le renversa, complètement privé de connaissance.
Profitant alors du tumulte de la foule qui entourait le vaincu en acclamant au \aincpieur, Cloarek reprit un peu de sang-froid et s'empressa d'échapper à une ovation populaire, traversa la place et, avisant un fiacre vide, s'y jeta et se fit conduire au palais de justice, car l'heure de l'audience était arrivée.
Nous laisserons ^I. Cloarek se rendre au palais de juslice pour y siéger comme d'habitude, après les exploits de celte matinée, qui eût fait honneur à un gladiateur consommé: nous dirons quelques mots du bal costumé auquel les témoins de l'impétueux magistrat avaient fait alhision après le duel.
Ce bal, innovation hardie pour la province, devait avoir lieu le soir même chez M. Bonneval, riche négociant et beau-père du président du tribunal où siégeait Y von Cloarek: tous les membres de celte cour de justice ayant été conviés à celle fête, et le déguisement étant de rigueur, ils étaient convenus d'adopter l'imposant domino noir ou des costumes d'un caractère assez sérieux pour ne pas compromellre la gravilé de la magislralure.
r.M- FATALi: .lorr.M-i:. 21
Cloarek, nous l'avons dit, était l'un des invités; le bruit de son duel et de la punition qu'il avait infligée au campagnard, bien que malheureusement déjà répandu dans la ville, n'était pas, à la lin de la journée, parvenu aux oreilles de madame Cloarelv.
La maison du magistrat était donc parfaitement calme, et l'on s'y occupait, comme dans bien d'autres demeures, des apprêts du déguisement du soir, car, à celte époque, les costumiers étaient rares en province. La salle à manger du modeste logis semblait ce jour-là changée en une officine de tailleur: l'on y voyait des rognures d'étoffes de couleurs variées, des débris de passementerie de soie et d'argent.
Trois jeunes ouvrières, jaseuses comme des grives, babillaient tout en travaillant sous la surveillance d'une fennne de trente ans environ, personne accorte, de mine ouverte et avenante. Les jeunes filles la nommaient respectueusement daine Robert j celte digne femme, après avoir été nourrice de la fille de M. Cloarek, alors âgée de cinq ans, remplissait auprès de madame Cloarek l'emploi de femme de chambre, ou plutôt de femme de confiance, car, ensuite de son dévouement et de ses excellents services, il s'était établi entre sa maîtresse et elle une sorte d'affectueuse familiarité.
— Encore un point, et le ruban brodé de ce chapeau est attaché, dit une des jeunes ouvrières.
— Moi, j'ai fini d'ourler l'vcharpe, reprit une autre.
i.A r.oi.îp.r:. o
22 LA CULKnii.
— Je n'ai plus que quelques boutons d'argent à attacher à la passementerie de ce gilet, ajouta la troisième.
— Très-bien, mes iilles , dit dame Robert, le costume de M. Cloarek sera, j'en suis sûr, l'un des mieux choisis de la fête.
— Dame Robert... c'est toutde même bien drôle...
— Quoi?
— Un juge déguisé.
— Tiens! reprit une autre ouvrière, est-ce qu'ils ne le sont pas, tous les jours, déguisés, quand ils ont leurs robes?
— Apprenez, petites fdles, dit sévèrement dame Robert, qu'une robe de juge n'est pas un déguisement, mais un costume officiel .
— Excusez, dame Robert, dit la jeune (ille en devenant rouge jusqu'aux oreilles, je ne pensais pas à mal en disant cela.
— Quel dommage que madame Cloarek perde cette belle occasion de se déguiser! reprit une autre ouvrière, afin de rompre la sévérité de l'entretien.
— Ah! reprit une de ses compagnes avec un soupir de regret et d'envie, si j'étais à la place de madame Cloarek, je ne la laisserais pas perdre, moi, cette occasion-là. Un bal costumé! On ne rencontre un bonheur pareil qu'une fois dans sa vie peut-être.
— Si vous pouviez savoir pourquoi madame Cloarek se prive de ce plaisir, reprit dame Robert, vous ne seriez plus élonnées, mes demoiselles.
TNE FATALE JOURNÉE. 23
— Qu'est-ce donc qui empêche madame Cloarck d'aller à cette fête, dame Robert?
— L'on ne peut dire cela à de petites fdles, répondit la femme de confiance d'un air solennel, pendant que les jeunes ouvrières, ayant terminé leur travail, se préparaient à quitter la maison, car la nuit approchait.
Au moment où les trois jeunes filles allaient sortir, un autre personnage entra dans la salle à manger.
— Ah! voilà M. Segoffin! dirent les ouvrières d'un ton railleur et familier. Eh! bonjour donc, M. Segoffin. Comment se porte M. Segoffin?
Ce nouveau venu était un homme de quarante ans environ , de haute taille et d'une maigreur extrême; il avait un très-long nez légèrement retroussé à son extrémité, ce qui contribuait à lui donner une étrange pliysionomie; du reste son leint était si blême, sa figure complètement imberbe toujours si impassible, que l'on eût dit le masque enfariné de Pierrot; deux petits yeux, noirs et perçants, qui ne manquaient pas de malice, animaient seuls ces traits blafards d'une bonhomie narquoise; une petite perruque, courte, ronde et noire, qui de loin ressemblait à un serretête de soie, ajoutait encore à la ressemblance carnavalesque dont nous parlons; une longue houppelande grise à boutons argentés, un pantalon noisette, serré à la cheville par un cordon, qui laissait apercevoir des bas rayés bleu et blanc, sur lesquels s'échancraient des souliers de cuir noir à
24 LA COLÈRi:.
larges boucles d'argent, tel était raccoiitrenient ordinaire de M. Segoffin, qui tenait sous son bras un parapluie rouge et à la main un vieux tricorne.
Après être resté vingt ans au service de M. Cloarek père, ancien magistrat, Segoftin était, après la mort de ce dernier, entré chez son iils, qu'il avait vu enfant, et qu'il servait avec un dévouement parfait.
Notre homme, nous l'avons dit, avait été. dès son entrée, salué de ces mots, prononcés d'un ton railleur par les ouvrières :
— Ah! voilà M. Segoffîn ! . . . Eh ! bonjour donc, M. Segoffin!...
Ce personnage, sans se départir de son sangfroid habituel, déposa son parapluie et son chapeau sur une chaise, puis il alla très-gravement enserrer dans ses longs bras la plus jolie des rieuses, et, malgré ses cris effarouchés et sa résistance désespérée, il l'embrassa bruyamment sjir ses joues rebondies. Très-satisfait de ce prélude, il s'apprêtait même à récidiver, lorsque madame Robert, le tirant par l'im des pans de sa redingote, s'écria tout indignée:
— Segoffin ! Segoffin ! vous êtes, en vérité, d'une audace et d'une indécence. . .
— Ce qui est fait est fait, dit sentencieusement Segoffin, en passant sa main osseuse sur ses lèvres avec un air de jubilation rétrospective, pendant que la jeune ouvrière quittait l'appartement avec ses compagnes, toutes trois riant connue des folles, en disant:
L'^E FATALE JOLRNKIÎ. 25
— Bonsoir, M. Segoffin, bonsoir!
Restée seule avec notre homme , dame Robert s'écria:
— 11 n'y a que vous au monde pour commettre des indignités pareilles avec un tel sang-froid dans la respectable maison d'un magistrat.
— Tiens! demanda Segoffin d'un air naïf, quoi donc?
— Comment? quoi donc! embrasser cette jeune fdle devant moi, lorsque vous me poursuivez avec acharnement de vos déclarations amoureuses!
— Jalouse!
— Jalouse! moi! rayez cela de vos papiers, Segoftin! Si je me remariais jamais, ce qu'à Dieu ne plaiscj ce n'est pas vous que j'épouserais.
— Savoir.
— Comment! je le sais bien, peut-être.
— Ce qui sera... sera, ma chère.
— Mais ...
— Allons, allons, reprit le flegmatique personnage en interrompant Suzanne Robert de l'air du monde le plus certain de son fait, vous grillez d'envie de m'épouser , vous m'épouserez. Ce qui sera... sera, n'en parlons plus.
— Jour de Dieu ! s'écria la femme de confiance, exaspérée de l'outrecuidance du personnage.
Puis, se reprochant un pareil emportement, elle reprit avec un calme sardonique:
— Vous avez raison, M. Segoftin... ne parlons phis d'une pareille sottise, c'est coque nous avons
de mieux à faire ... Parlons de monsieur.. . Tenez, voici son costume terminé... portez-le chez lui, car il ne peut tarder à rentrer du tribunal.
— Ah! fit Segoftin en secouant la tète, le tribunal . . .
Et il soupira profondément.
Un soupir était chose si rare dans les habitudes de cet homme impassible, que dame Robert, devenant tout à coup inquiète, lui dit vivement:
— Qu'avez-vous à soupirer ainsi, vous qui ne vous émouvez ordinairement de rien?
— Je m'y attendais, reprit Segoffin en hochant de nouveau la tête. Ça devait arriver un peu plus tôt, un peu plus tard.
— Mais quoi donc, pour l'amour de Dieu ! qu'estil arrivé?
— INI. Cloarek, reprit Segoffin avec un nouveau soupir, a jeté M. le président du tribunal par la fenêtre . . .
— Ah ! mon Dieu !
— Ce qui est fait est fait.
— 11 serait possible?...
— Ça n'était d'ailleurs qu'un rez-de-chaussée élevé... Un saut d'une toise tout au plus, ajouta Segoffin avec l'accent d'un homme qui prend son parti d'un accident, et le président, selon son habitude, est retombé sur ses pieds, car c'est un fier finaud, allez! 11 sait se retourner, cehii-là.
— Tenez, Segoffin , je ne crois pas un mot de ce que vous me contez là.. . C'est encore une de vos histoires , et , en vérité, il est indigne d'oser
U-M-: FATÂL1-: JUlUNKIi. 27
plaisanter ainsi. . . sur monsieur, (juo vous avez vu enfant... et qui est si bon pour vous!
— Soit, reprit froidement Scgoffin, mettez (|ue je plaisante .. . Mais, en attendant, donnez-moi le costume de monsieur; il m'a dit de le porter dans sa chambre, et il ne va pas tardera rentrer.
— lïclasl... c'est donc vrai? s'écria Suzanne, ne doutant plus de la fâcheuse nouvelle que lui apportait Segoflin ; il y a donc encore eu quelque scène entre monsieur et son président?
— Dame! reprit naïvement Segoffin, puisqu'il l'a jeté parla fenêtre!
— Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais alors, cette foisci, monsieur va perdre sa place.
— Pourquoi?
— Comment! pourquoi? après un pareil scandale, et de la part d'un magistrat, on va lui ôter sa place, vous dis-je; et cette pauvre madame! encore une secousse pour elle; et dans l'état où elle se trouve, encore.. . Mais, mon Dieu! ce n'est pas vivre, ça... Être toujours en alerte, en émoi! adorer son mari et avoir à chaque instant à redouter les suites de la violence de son caractère.
— Ma chère , rappelez-vous ce que je vous ai toujours dit selon le proverbe de notre vieille Bretagne, reprit Scgoiïin d'un ton sentencieux... Au loup la forêt... ait pigeon le colombier. Or, M. Yvon . . .
— Mais vous me faites bondir avec vos rébus et votre sang-froid ! s'écria Suzanne. Dites-moi au moins comment ce malheur est arrivé.
28 LA CULtRK.
— Eh bien! je suis allé, il y a une heure, au ]>alais, pour porter à monsieur la réponse d'une lettre. J'ai trouvé le palais sens dessus dessous.
— Ah ! mon Dieu ! à cause de monsieur, c'est sûr.
— Écoutez-moi donc ! Les avocats, tout le monde allait et venait en disant: « Vous ne savez pas? — Non! quoi donc? — il paraît qu'après l'audience, INl. le président a fait appeler M. Cloarek dans son cabinet. — Ah oui! pour son duel... »
— Son duel!... s'écria dame Robert! Quel duel?
— Celui de ce matin, reprit flegmatiquement Scgoffin.
Et il poursuivit, profitant de la stupeur de la femme de confiance:
— D'autres disaient: «^ Non, le président l'a fait appeler à cause de ce campagnard à qui il a enfoncé deux côtes d'un coup de tête et que l'on a transporté dans une boutique. »
— Quel campagnard? reprit Suzanne dans un croissant émoi.
— Celui de tantôt, répondit shnplementSegoffin. '- Enfin il paraîtrait, reprenait-on au palais, qu'il est allé dans le cabinet du président, qu'ils se sont échauffés, et que, finalement , il l'a jeté par la fenêtre. »
— Ah ! mon Dieu ! dit Suzanne en joignant les mahis, tout effrayée.
— Alors, moi, ajouta Segoffîn avec un sourire de satisfaction intime , moi qui connais fort bien monsieur, je me suis dit tout de suite: « S'il y a
IM: fatale JOIRNÉK. 29
eu quelqu'un de jeté par la fenêtre, ça doit être l'autre. » Et j'avais raison ; enfin , ce qui est fait est fait. Je vas porter le costume chez monsieur.
— Ce qui est fait est fait! vous n'avez que cet insupportable refrain à la bouche, ne voyez-vous pas les suites de ceci?
— Ce qui sera... sera.
— Belle consolation ! n'est-ce pas? voilà déjà la troisième fois que monsieur aura risqué de perdre sa place , par suite de l'emportement de son caractère; aussi savez-vous ce qui malheureusement va arriver? Monsieur sera bel et bien destitué, cette fois-ci.
— Dame! . . . s'il perd sa place, il la perdra.
— C'est probable, et comme il a besoin de cette place pour vivre , comme il a une femme et une petite fille, et que, dans quelques mois, il aura un autre enfant, puisque madame commence une grossi'sse, que voulez-vous que lui et sa famille deviennent sans cette place?.. .Pœpondcz à cela... avec vos proverbes.
— Ju loup la forêt... au pigeon le colombier^ connue je vous le disais tout à l'heure, ma chère.
— Allons, s'écria Suzanne, encore ce sot rébus! Quel rapport cela a-t-il avec monsieur?
— Ça a ce rapport que monsieur, que j'ai (juasi vu naître, puisque je l'ai vu courir tout petit sur les grèves de Penhoet , où, par parenthèse , il se donnait de fières raclées avec la marmaille des pêcheurs, a toujours été colère comme un coq en amour.uu vrailirclou brctonnantcn diable, coumu;
011 dit au pays; aussi, une fois la colère venue,la lète partie, faut qu'il tape, ce cher homme ; il a toujours été comme ça... hélas! malheureusement. Mais il n'en était pas venu à jeter des présidents par les fenêtres. Enfin, ce qui est fait.. . est fait . . .
Puis prenant le costume de son maître, Segoffin dit à Suzanne :
— Il ne manque rien ... à ces hardes?
— Ah ça!... perdez-vous tout à fait la raison?... Monsieur doit, en vérité, bien penser à aller à cette fête !.. .
— S'il y pense? il m'a recommandé de tenir le costume tout prêt, afin de pouvoir s'habiller de très-bonne heure.
— Comment! après ce qui s'est passé tantôt, il irait à ce bal?
— Je le crois bien !
— C'est impossible!
— Vous le verrez.
— Dirait à ce bal, qui est justement donné par le beau-père de M. le président . . .
— Piaison de plus.
— Je vous dis que cela ne se peut pas . . . monsieur n'oserait paraître à cette fête, après les scandales de cette fatale journée.. . Ce serait soulever toute la ville contre lui.
— 11 s'y attend bien.
— U s'y attend?
— Certainement, et ce n'est pas cela qui le fera reculer ... au contraire , reprit Segi)ftin d'un air
l NE FATALi: JOlRNÉi:. 31
triomphant. Je l'ai vu après la fin de sa causette avec le ])résident.
« — Mon bon M. Yvon, lui ai-jc dit, est-ce (juc vous n'avez pas peur qu'on vous arrête?
« — Personne n'a le droit de se mêler de ce qui s'est passé de particulier entre moi et le président, tant qu'il n'aura pas porté plainte, m'a répondu monsieur, et, celte plainte, je défie le président de la porter , car il lui faudrait faire connaître la cause de mon emportement contre lui , et il serait alors écrasé de honte.
« Voilà, Suzanne, les propres paroles de monsieur.
« — Mais, lui ai-je demandé, irez-vous tout de même à ce bal?
« — Si j'irai? . .. certes ... je veux arriver le premier et en sortir le dernier. Sans cela on croirait que je regrette ce que j'ai fait , ou que j'ai l)eur... Si ma présence à cette fête scandalise les autres invités et qu'ils me le témoignent , ou que je m'en aperçoive... je saurai répondre et agir... sois tranquille; retourne donc à la maison, et que je trouve mon costume tout prêt eu arrivant. >y
— Ah! quel homme! quel caractère de fer! dit Suzanne en soupirant. Toujours le même , et cette pauvre madame . . . qui ne se doute de rien !
— J'emporte le costume, ajouta Segoffin, et je vas attendre monsieur chez lui . .. car il ira à la fête... aussi vrai que vous m'épouserez un jour, ma chère, rappelez-vous ça.
— Si ce malheur devait jamais arriver, répondit dame Robert courroucée, je tâcherais au contraire de n'y jamais songer.
Et, sortant d'un côté opposé à celui par lequel sortit Segoffin, la digne femme, très-alarmée de ce qu'elle venait d'apprendre , se rendit chez sa maîtresse, madame Gloarek.
Jlf.
Le premier mouvemcnl de Suzanne avait élé de prévenir madame Cloarek des faits si graves qui s'étaient passés dans la journée par suite de la violence du caractère d'Yvon; mais, réfléchissant au coup douloureux et imprévu que de pareilles nouvelles porteraient à la jeune fennne, elle recula devant cette révélation, qui ne devait être que trop prochaine, et se promit seulement d'engager sa maîtresse à trouver un prétexte pour empêcher M. Cloarek de se rendre à la fête, audacieuse bravade qui pouvait amener les résultats les plus funestes.
L'embarras de Suzanne était grand; il lui fallait, d'un côté, cacher à sa maîtresse les événements de la journée, et cependant conseiller à la jeune femme d'user de son influence sur son mari pour le détourner d'aller à ce bal.
Telles étaient les préoccupations de dame Robert, lorsqu'elle entra chez sa maîtresse.
Celle-ci, sans être régulièrement jolie, avait une physionomie remplie de charme et de douceur : la pâleur de ses traits distingués , sa frêle apparence, annonçaient une santé très-délicate, qu'un commencement de grossesse rendait plus fragile encore.
Jenny Cloarek, assise auprès d'un berceau à balançoire, dont les petits rideaux de soie étaient fermés, s'occupait d'un travail de broderie, tout en imprimant de temps à autre, du bout de son petit pied qui pesait sur la bascule, un doux mouvement de balançoire au berceau de sa petite fille âgée de cinq ans.
La nuit était venue, une lampe éclairait ce gracieux tableau.
Lorsque Suzanne entra chez elle, madame Cloarek lui fit un signe de la main , et lui dit à mivoix :
— Ne faites pas de bruit, Suzanne, ma petite Sabine vient de commencer à s'endormir.
La femme de conûance s'approcha doucement; Jenny Cloarek reprit :
— Yvon n'est pas encore rentré?
— Non, madame.
— Cette sortie si matinale a dérangé toute ma journée... car j'étais endormie lorsque mon mari est revenu, et il ne m'a pas habituée à rester si longtemps sans le voir.
Puis, la jeune femme ajouta en souriant:
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— A propos! son costume est-il fini?
— Oui, madame.
— Voyez, Suzanne, quelle a été ma discrétion et mon obéissance aux désirs d'Yvon... J'ai pourtant eu le courage de ne pas aller voir les ouvrières dans la salle à manger... afin de me réserver la surprise complète... puisque M. Cloarek désire (|uc je ne voie son costume que lorsqu'il l'aura sur lui... Mais, enfin, vous pouvez toujours jmo dire, ma bonne Suzanne, si le costume est joli.
— Très-joli, madame.
— Et il n'est pas par trop... voyant? car la position de mon mari l'oblige à certaines convenances.
— On ne pouvait, madame, choisir un coslumc à la fois plus élégant et plus sévère.
— Et vous croyez qu'il siéra bien à Yvon?
— A merveille, madame...
— En vérité, Suzanne, vous excitez ma curiosité à un point!... Enfin... j'aurai du courage jusqu'au bout; seulement, puisque le costume d'Yvon est si bien choisi , je regretterais d'avoir refusé d'aller à cette fête, si la prudence et ma santé ne m'avaient imposé cette petite privation. Je n'ai jamais vu de bal costumé ; ce coup d'œil m'eut beaucoup anuisée... mais je m'amuserai presque autant du récit que me fera Yvon à son retour , pourvu toutefois qu'il ne revienne pas trop tard, car je me sens aujourd'hui très-faliguée... et plus faible qu'à l'ordinaire.
La t|uiétuile de la jeune femme attiislait de plus en plus Suzaïuie; elle cherchait en vain le
moyen d'amener peu à peu la conversation qu'elle désirait avoir avec sa maîtresse, craignant de lui causer une brusque émotion , toujours si dangereuse dans l'état où elle se trouvait.
— Madame se sent donc moins bien ce soir... que dans la journée? lui dit-elle.
— J'éprouve un assez grand malaise, répondit Jenny; mais je ne m'en plains pas; je sais ce que c'est, ajouta-t-elle avec un sourire ineffable, en faisant allusion à sa grossesse. Ce sont de ces chères souffrances qui me promettent de nouvelles joies.
Et, ce disant, la jeune mère se souleva de son fauteuil, et se pencha doucement vers le berceau dont elle entr'ouvrit les rideaux.
Après quelques instants de contemplation radieuse, elle reprit, toujours à mi-voix, en se rasseyant :
— Chère petite!... elle dort du sommeil des anges... Ah! ma bonne Suzanne, reprit-elle, avec un mari comme Yvon, une fille comme la mienne... que puis-je désirer au monde. . . sinon un peu plus de santé , afin de pouvoir nourrir mon second enfant? car, savez-vous, Suzanne, que je vous jalouse beaucoup d'être à demi la mère de ma petite Sabine?... Enfin... que je me porte vaillamment, et rien ne me manquera... Il est bien entendu, ajouta-t-elle avec un demi-sourire, que je ne parle maint(;nant que pour mémoire de la mauvaise tète et de la violence du caractère de ce cher Yvon, dont l'impéluosité m'a souvent causé
tant d'alarmes,.. Heureusement, depuis quelque temps, son effervescence semble s'apaiser... Pauvre ami , combien de fois j'ai été témoin de ses efforts pour vaincre... ce qui est chez lui non pas un vice, mais un tempérament! car, un vice, il l'eût dompté par l'énergie de son caractère . . . Enfin, grâce à Dieu, je le trouve beaucoup plus calme . . .
— Sans doute , madame , reprit Suzanne , de plus en plus embarrassée; sans doute, monsieur est bien moins emporté... maintenant...
— Et quand je pense que, pour moi... il a toujours été si doux... si bon..., reprit Jenny avec attendrissement, que jamais je n'ai été de sa part l'objet ou le prétexte de ces emportements terribles auxquels je le voyais , avec tant d'épouvante, se livrer pour d'autres causes , et qui ont souvent eu pour lui de si tristes conséquences!...
— Pauvre chère madame , il faudrait être fou furieux pour se mettre en colère après vous; la brebis du bon Dieu, comme on dit, n'est pas plus douce que vous...
— Pas du tout, maladroite flatteuse, répondit Jenny en souriant, ce n'est pas ma douceur, c'est son amour pour moi qui transforme ainsi mon mari, et le rend si charmant pour moi... Et même... tenez... c'est très-vilain ce que je vais vous avouer là, Suzanne .. . eh bien! je ne puis quelquefois m'empècher d'être lière en songeant que je n'ai jamais trouvé que mansuétude et tendresse dans ce caractère si indomptable et si violent.
— En effet, madame, on ne peut être meilleur que monsieur, et, comme vous dites, il faut que ce soit son tempérament qui l'emporte malgré lui, car malheureusement, chez ces caractères-là... il ne faut souvent qu'un rien... qu'un prétexte... pour amener une explosion terrible.
— Cela est si vrai, Suzanne, que ce pauvre Yvon, afin de ne s'exposer à aucun danger de ce genre (et, je l'avoue, j'encourage cette prudence de toutes mes forces), passe ici toutes ses soirées auprès de moi, au lieu d'aller, comme tant d'autres, chercher son plaisir et ses distractions dans quelques cercles publics ... où sa mauvaise tête pourrait lui jouer de méchants tours.
— Écoutez, madame, dit Suzanne trouvant enfin l'occasion d'engager sa maîtresse à obtenir de son mari qu'il ne parût pas à cette fête où sa présence pouvait soulever tant d'orages, je pense comme vous que , pour votre repos et celui de monsieur. . . il est à désirer qu'il évite toutes les occasions ... de se mettre en colère . . . Aussi . madame ... si vous m'en croyez . . .
— Eh bien! Suzanne... pourquoi vous interrompre?... qa'avez-vous?
— Madame, c'est que . . .
— Voyons, parlez.
— Mon Dieu ! madame , ne craignez-vous pas que le bal costumé de ce soir ... ?
— Ensuite?. . .
— ... Ne donne à monsieur une de ces occasions d'emportement que vous redoutez?
— Quelle idée ! . . .
— C'est que . . . madame, il y aura là bien du monde . . .
^ Soit , mais ce sera la meilleure compagnie de la ville . . . puisque ce bal a lieu chez le beau-père du président du tribunal où siège mon mari.
— Sans doute, madame; mais enfin il me semble que, dans ces bals déguisés, on doit se plaisanter les uns les autres ... et si monsieur, qui a la tète si vive . . . allait se fâcher?
— Vous avez raison, Suzanne .. . je n'avais pas songé à cela.
— Je ne voudrais pas vous inquiéter, madame, et cependant...
— D'un autre coté , mon mari sait trop bien vivre pour se formaliser des plaisanteries permises... dans une pareille fête... et d'ailleurs sa position particulière de juge au tribunal que préside le gendre de M. Bonneval, ne permet guère à mon mari de se dispenser de paraître à ce bal, car il a été convenu que presque tout le tribunal s'y rendrait; aussi l'absence d'Yvon serait presque un manque de procédés envers le président , dont mon mari est , après tout, le subordonné.
— Ah! pauvre madame, pensa Suzanne, si elle savait de quelle manière son mari la pratique, la subordination, envers son président!
— Non, non, rassurez-vous, Suzanne, reprit la jeune femme; la présence même de M. le prési-
40 LA COLÉBE.
dent à cette fête ... la déférence qii'Yvon doit avoir pour lui , le maintiendront dans une juste réserve .. . Et puis enfin tout se remarque en province, et, encore une fois, on ne saurait à quoi attribuer l'absence de mon mari.
— Pourtant, madame...
— Je recommanderai à Yvon d'être bien sage, ajouta Jenny en souriant , et il pourra du moins profiter d'une distraction que notre vie retirée lui fera trouver doublement agréable.
Suzanne, redoutant les suites de l'aveuglement de sa maîtresse, lui dit résolument:
— Madame , il ne faut pas que monsieur paraisse à cette fête.
— Suzanne, je ne vous comprends pas.
— Madame. . . croyez ce que je vous dis.
— Mais, enfin . . .
— Ma chère maîtresse, reprit Suzanne en joignant les mains , je vous en conjure, au nom de vous... et de votre enfant, empêchez monsieur d'ail ei" à cette fête.
— Suzanne^ qu'y a-t-il? Vous m'effrayez.
— Madame... vous savez si je vous suis dévouée.
— Je le sais . . . mais expUquez-vous.
— Vous sentez bien, madame, que je ne risquerais pas de vous effrayer , s'il ne s'agissait de quelque chose de grave. Eh bien î croyez-moi, les plus grands malheurs peuvent arriver si monsieur se présente à cette fête ...
Dame Robert ne put en dire davantage.
La porte s'ouvrit et Yvon Cloarek entra dans la chambre de sa femme.
Suzanne n'osa pas rester et sortit après avoir jeté à sa maîtresse un dernier regard suppliant et significatif.
Vvon Cloarek avait environ trente ans ; sa taille, robuste et bien prise, était encore mise en valeur par le costume breton qu'il venait d'endosser pour le bal du soir.
Ce costume, à la fois élégant et sévère, se composait d'une longue veste noire, brodée au collet et aux manches de passementerie orange, et rehaussée d'une rangée de petits boutons d'argent très-serrés; le gilet, noir aussi, et orné de boutons et de broderies pareils à ceux de la veste, était serré aux hanches par une ceinture de soie orange; de larges braies de toile blanche, aussi amples que la jupe flottante des Grecs Palikares, tombaient jusqu'au genou, et laissaient voir de hautes guêtres de peau de daim, collant aux jambes. Yvon portait un chapeau presque plat, à forme ronde et à très-vastes ailes, ceint d'un ruban
orange brodé d'argent, dont les bouts se balançaient sur ses épaules.
Grâce à ce costume de bragoubras breton, à ses longs et épais cheveux d'un blond doré, à son teint animé, à ses yeux bleu de mer, à ses traits hardiment prononcés , et à sa robuste carrure , Cloarek offrait le type frappant de la vaillante race de ces Bretons bretonnants , de ces hommes durs de l'Jrmorique, ainsi que les appellent les chroniques nationales.
Lorsqu'il entra chez sa femme, la physionomie d'Yvon était encore un peu soucieuse, et quoiqu'il eût fait de grands efforts sur lui-même pour refouler les divers sentiments dont il était agité, ensuite de cette tumultueuse journée, sa femme, déjà mise en alarme par les paroles de dame Robert, fut frappée de l'expression des traits de son mari.
Celui-ci, ignorant les soupçons de Jenny, et ayant pris toutes les mesures possibles pour lui cacher les événements du jour, s'approcha lentement, et, s'arrêtant à quelques pas de sa femme, lui dit en souriant:
— Eh bien! Jenny, comment trouves-tu mon costume? J'espère que je suis fidèle aux vieilles traditions de mon pays natal ... et qu'à cette fête je représenterai dignement la Bretagne!
— Sans doute, mon ami, reprit la jeune mère avec embarras, ce costume de ton pays te sied à merveille.
— Vrai? .. . Eh bien ! je suis enchanté, dit Y von en venant embrasser Jenny avec effusion, cher-
chant à oublier ainsi ses pénibles préoccupations. Tu sais, ma chère, que je tiens à ton approbation, même pour les choses les plus futiles.
— Oui, répondit madame Cloarek avec émotion, oui, je sais combien tu as de tendresse pour moi... de déférence pour mes moindres désirs...
— Quel beau mérite j'ai là ! C'est si bon, si doux d'incliner devant toi, ma Jenny, cette dure et mauvaise tête bretonne, et de te dire: «Pour loi j'abdique ma volonté... ordonne, j'obéirai h^
— Bon Yvon, si tu savais combien tu me rends heureuse en me parlant ainsi... aujourd'hui surtout!
Ces derniers mots n'attirant pas l'attention de Cloarek, il reprit:
— Qu'est-ce que ces petits bonheurs-là, que tu me dois, dis-tu, ma chérie... auprès de la céleste félicité que je te dois, moi?... Tiens, ajouta-t-il en se dirigeant vers le berceau, ce petit ange... qui fait la joie de ma vie, qui me l'a donné?
Et Cloarek allait entr'ouvrir les rideaux lorsque sa femme lui dit à demi-voix:
— Yvon . . . prends garde . . . elle dort.
— Laisse-moi seulement la regarder un peu . . . rien qu'un peu... je ne l'ai pas vue de toute la journée. . .
— La lumière de la lampe pourrait réveiller, mon ami... et cette chère petite a été tantôt bien agitée...
— Ah! mon Dieu! dit vivement Cloarek en s'éloignant du berceau, est-ce que tu as quelque inquiétude?
— Heureusement non, mon ami... seulement lu sais combien cette pauvre enfant est impressionnable et nerveuse . . . Elle ne me ressemble que trop sous ce rapport, ajouta Jenny avec un sourire mélancolique.
— Et moi, bien loin de regretter que cette chère enfant soit si impressionnable, je m'en applaudis, au contraire; car j'espère que, comme toi, elle sera douée d'une sensibilité exquise.
La jeune femme secoua doucement la tète, et reprit :
— Enfin, voici ce qui est arrivé: notre gros chien de Terre-Neuve est entré ici tantôt, et cette pauvre petite en a eu tellement peur, que c'est à grand'peine que je suis parvenue à l'endormir.
— Dieu merci, cette peur n'a rien d'inquiétant. Mais toi, Jenny, comment as-tu passé la journée? Ce matin tu dormais, j'ai craint de t'éveiller, pauvre et douce Jenny, ajouta Yvon avec l'accent de la plus touchante sollicitude. Tu sais si ta santé m'est chère et précieuse; mais, en ce moment, elle me l'est plus que jamais, car maintenant, ajouta-t-il en souriant tendrement, car maintenant... tu es deux!
Jenny, à celte allusion à sa nouvelle maternité, tendit à son mari sa petite main blanche et frêle.
— Quel courage me donne ton amour! lui ditelle, grâce à lui je peux braver la douleur.
— Mais tu as donc souffert aujourd'hui? s'écria Yvon avec anxiété. Jenny, de grâce, réponds-moi... Pourquoi n'a-t-on pas envoyé chercher le médecin?
— Pas si haut, mon ami, répondit la jeune femme en montrant du regard le berceau à son mari, tu pourrais éveiller cette chère petite.
Et elle ajouta, en s'efforçant de sourire:
— Non, je n'ai pas eu besoin d'envoyer chercher le médecin, car j'ai auprès de moi un grand et savant docteur, en qui j'ai toute confiance... qui me comble des plus tendres soins, et qui aujourd'hui, j'en suis certaine, ne me les refusera pas si j'en ai besoin.
Et ce disant, la jeune femme prit une des mains de son mari entre les siennes.
— Bon, je te comprends, reprit Yvou en souriant à son tour, ce grand docteur-là, c'est moi...
— Et puis-je en choisir un plus soigneux, plus dévoué?
— Oh! non, certes... eh bien! voyons, Jenny, consulte-moi...
— Mon bon Yvon, sans avoir été positivement souffrante aujourd'hui, j'ai éprouvé... j'éprouve encore quelque malaise... une sorte d'accablement vague et triste... Oh! mais rassure-toi... cela n'a rien de grave, et d'ailleurs tu pourrais parfaitement me guérir, cher et bien-aimé docteur.
— Et comment? dis-moi cela vite.
— Mais d'abord, le voudras-tu?
— Ah! Jenny...
— C'est que, vois-tu? je te le répète, ma guérison dépend absolument de toi...
— Tant mieux... car alors tu es guérie... Voyons vite... explique-toi, chère et charmante malade.
— Reste auprès de moi ! . . .
. ~ Est-ce que je pense à te quitter?
— Mais, dit la jeune femme en hésitant et avec un violent battement de cœur, mais celte fête de ce soir!...
— Tu le vois... je me suis habillé de bonne heure afin de pouvoir rester auprès de toi jusqu'au moment de partir.
Et les traits d'Yvon, d'abord rassérénés, se rembrunirent de nouveau.
Cette nuance n'échappa pas à Jenny; plus que jamais elle se sentit résolue de tout faire pour empêcher son mari de se rendre à ce bal, car elle sentait croître les alarmes que lui avait inspirées dame Robert.
Aussi la jeune femme reprit-elle :
— Yvon... ne me laisse pas seule pendant cette soirée.
— Comment?...
— Sacrifie-moi... cette fête.
— Que dis-tu?
— Reste auprès de moi.
— Mais, Jenny, tu as toi-mcme insisté pour que...
— Pour que tu acceptes cette invitation... il est vrai. Ce matin encore... je me faisais une joie de te savoir cette distraction... à toi qui vis si retiré...
— Alors, Jenny, d'où vient ce changement subit?
— Que veux-tu que je te dise? reprit la jeune femme avec un pénible embarras. C'est une idée peu raisonnable... bizarre... peut-être... Mais enfin tout ce que je sais, c'est que tu me rendrais heureuse... oh! bien heureuse... si tu voulais me faire
ce sacrifice... que je te demande... si absurde... si ridicule qu'il te semble peut-être.
— Pauvre chérie, dit tendrement Yvon après un moment de réflexion, je comprends: dans la position où tu te trouves, et nerveuse comme je te connais, il est tout simple que tu cèdes malgré toi à certaines contradictions... que tu ne veuilles plus ce soir ce que tu voulais ce matin... Est-ce que j'oserai te faire un reproche de cela?
— Tiens, vois-tu, Yvon... tu est bon.., tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, dit la jeune femme dont les yeux se remplirent de larmes de joie, car elle se croyait sûre de retenir son mari toute la soirée auprès d'elle: tu as pitié des caprices... d'une pauvre femme qui ne sait pas seulement ce qu'elle veut ni ce qu^elle a.
— En ma qualité de docteur, je le sais, moi, reprit Yvon en baisant tendrement sa femme au front. Voyons, ajouta-t-il en regardant la pendule, il est neuf heures... dix minutes pour aller, dix minutes pour revenir, à peine un quart d'heure pour rester à ce bal, c'est, en tout, l'affaire de trois quarts d'heure au plus... Je te promets donc d'être ici avant dix heures...
— Que dis- tu, Yvon? Tu persistes à vouloir aller à cette fête?...
— Seulement pour y paraître... ne fût-ce que quelques minutes.
— Yvon... je t'en conjure...
— Que veux-tu dire?
— Ne va pas... là.
— Comment! pas même... pour un instant?
— Mon ami, ne me quitte pas... je t'en prie.
— Jenny... sois donc raisonnable...
— Je t'en supplie... fais cela pour moi.
— Voyons, ma Jenny, c'est de l'enfantillage ; de quoi s'agit-il? d'une absence d'une heure à peine...
— Eh bien! oui, c'est de l'enfantillage, c'est du caprice... c'est de la folie... c'est tout ce que tu voudras... mais, encore une fois, je t'en conjure, ne me quitte pas un moment de toute la soirée...
— Tiens, Jenny... cela me navre... de te voir si peu raisonnable... car je suis obligé de te refuser.
— Yvon!...
— Je ne puis, te dis-je, me dispenser de paraître un moment à celte fête.
— Mon ami ! . . .
L'impatience fit monter au front de Cloarek une bouffée de rougeur; pourtant il se contint, et dit à sa femme d'un ton d'affectueux reproche:
— Jenny, une pareille insistance de ta part m'étonne et m'afflige... Tu le sais, je n'ai pas l'habitude de me faire prier; j'ai toujours tâché d'aller au-devant de tes désirs; épargne- moi donc le chagrin de te dire non pour la première fois de ma vie.
— Mon Dieu! s'écria la jeune femme désolée, mon Dieu!... tenir autant à un plaisir lorsque...
— Un plaisir!... s'écria amèrement Yvon dont les yeux étincelèrent.
Puis, se contraignant encore, il reprit:
— S'il s'agissait d'un plaisir... Jenny, est-ce que je n'y aurais pas renoncé à ta première demande?
— Mais si tu ne vas pas à cette fêle pour ton plaisir, pourquoi y vas-tu alors?
— J'y vais, répondit Cloarek, j'y vais par convenance.
— Ne peux-tu pas, Yvon... manquer une fois aux convenances... pour moi?...
— Tiens, Jenny, dit Yvon dont le visage devenait pourpre, brisons là... 11 faut que j'aille à cette fête... j'irai... n'en parlons plus.
— Et moi, je te dis que tu n'iras pas, s'écria la jeune femme, incapable de dissimuler plus longtemps ses alarmes et ne pouvant retenir ses pleurs; non . . . car pour que tu me refuses si obstinément, toi, toujours si bon, si tendre pour moi... il faut qu'il y ait quelque grave raison que tu me caches.
— Jenny ! s'écria Cloarek en frappant du pied, car la contradiction exaspérait ce caractère violent et irascible, pas un mot de plus ! . . .
Écoute-moi, Yvon, reprit-elle avec dignité, je ne feindrai pas plus longtemps, cela est indigne de nous deux ... Eh bien ! oui, j'ai peur, j'ai peur pour toi, si tu vas à cette fête, car l'on m'a dit que ta présence en ce lieu pouvait causer de grands malheurs.
— Qui vous a dit cela? que vous a-t-on dit? Répondez! s'écria Cloarek d'une voix de plus en plus irritée, et si éclatante que l'enfant au berceau se
réveilla. Pourquoi avez-vous peur?... Vous savez donc quelque chose?...
— Tu le vois bien, Yvon, il y a quelque chose, s'écria la pauvre femme de plus en plus épouvantée, il y a quelque chose... de terrible peutêtre que tu me caches.
Yvon resta un moment immobile et muet, en proie à la lutte violente qui se livrait en lui; le calme, la raison eurent encore le dessus; il s'approcha de sa femme pour l'embrasser avant de s'éloigner et lui dit:
— A tout à l'heure, Jenny... Tu ne m'attendras pas longtemps.
La jeune femme se leva brusquement, et, avant que son mari eût pu faire un mouvement pour s'y opposer, courut à la porte, en retira la clef, et dit à Yvon avec l'énergie du désespoir:
— Tu ne sortiras pas d'ici... et nous verrons si tu oseras venir m'arracher cette clef.
D'abord stupéfait, puis poussé à bout par l'action résolue de Jenny, Cloarek, arrivé au dernier ï)aroxysme de la colère, ne se connut plus: la rougeur de ses joues fit place à une pâleur livide, et, l'œil sanglant, les traits bouleversés, méconnaissable, il s'écria d'une voix terrible en faisant un pas vers la jeune femme:
— Cette clef!
— Non, répondit intrépidement Jenny, non, je te sauverai malgré toi...
— Malheureuse ! s'écria Cloarek effrayant , en faisant un pas vers Jenny d'un air égaré.
La jeune femme n'avait de sa vie été l'objet de la colère de son mari; aussi est-il impossible de rendre l'horrible épouvante qu'elle ressentit en le voyant prêt à s'élancer sur elle. Un moment terrifiée sous ce regard sanglant, farouche, qui semblait ne plus la reconnaître, elle resta immobile, tremblante et se sentant près de défaillir.
Soudain la petite fille, éveillée depuis quelques minutes par les éclats de voix, ouvrit les rideaux de son berceau. Ne reconnaissant pas son père, et le prenant pour un étranger, car elle ne l'avait jamais vu sous le costume étrange qu'il portait, elle poussa des cris d'effroi en appelant sa mère, et s'écria:
— Oh! cet homme noir... J'ai peur.
— Cette clef! répéta Cloarek d'une voix tonnante, en faisant de nouveau un pas vers sa femme.
Celle-ci, obéissant à une idée subite, mit la clef dans son corsage , courut au berceau, et prit sa fille entre ses bras , pendant que l'enfant, de plus en plus épouvantée, sanglotait en cachant sa figure dans le sein de sa mère, en murmurant:
— Oh ! l'homme noir . . . l'homme noir ... il veut tuer maman ! . . .
La frêle mais courageuse femme, rassemblant ses forces déjà presque épuisées, s'écria:
— Pour me prendre cette clef, il faudra que vous arrachiez ma fille d'entre mes bras!
— Mais tu ne sais donc pas que je suis capable de tout dans ma colère?... s'écria le malheureux, arrivé à ce point de fureur insensée qui rend
riiomme aveugle et sourd aux sentiments les plus sacrés.
Aussi dans sa rage il se précipita sur sa femme, si effrayant, si redoutable, que l'infortunée, se croyant perdue, enveloppa sa fille de ses bras et courba la tète en criant:
— Grâce pour mon enfant!
Ce cri d'angoisse et de désespoir maternel retentit jusqu'au plus profond des entrailles d'Yvon.
Il s'arrêta court.
Puis, par un mouvement plus rapide que la pensée et par un effort dont la colère rendait la puissance irrésistible, il se précipita sur la porte fermée à double tour, et, malgré sa solidité, il l'enfonça d'un coup de sa large épaule et disparut.
Au fracas de ce brisement , madame Cloarek redressa la tète avec une nouvelle épouvante, car sa fille, en proie à d'horribles convulsions causées par la terreur, était sans paroles, sans regard, et semblait expirer dans les spasmes de l'agonie.
— Au secours! cria Jenny d'une voix défaillante, au secours! Yvon, notre enfant se meurt...
Un cri déchirant répondit du dehors à ces paroles expirantes de Jenny, qui se sentait mourir, car, dans la position maladive et critique où se trouvait l'infortunée, une pareille révolution la tuait.
'.' Yvon, notre enfant se meurt!... » Ces mots lamentables de sa femme, Cloarek, qui n'était encore qu'à quelques pas... Cloarek les avait entendus.
L'ivresse de sa colère s'était soudain dissipée à cette pensée: Mon enfant se meurt!...
Yvon, se précipitant alors dans la chambre de sa femme, éperdu de désespoir, la vit encore debout, mais déjà livide comme un spectre...
Alors, par un suprême effort, Jenny étendit ses deux bras pour remettre son enfant entre les mains de son mari, et lui dit:
— Prends-la... je meurs ..
Et elle tomba sans mouvement aux pieds de Gloarek.
Celui-ci serra machinalement sa petite fille contre sa poitrine: il n'entendait plus, il ne voyait plus... il était foudroyé...
TIISO^ D'EIVFCR.
Environ douze ans après les événements que nous avons racontés, vers la fin du mois de mars 1812, sur les deux lieures de l'après-midi, un voyageur arriva pédestrement à l'hôtd de l'Jigle impériale^ unique auberge du bourg de Sorville, où se trouvait alors le second relais de poste sur la route de Dieppe à Paris.
Ce voyageur, homme dans la force de l'âge, portait un chapeau ciré et une grosse casaque bleue à boutons de cuivre, timbrés d'une ancre; il avait les dehors d'un bas-officier ou d'un maître de la marine marchande. Ses cheveux et ses favoris étaient roux, son teint blême, sa physionomie impassible et dure; il parlait le français sans le moindre accent, quoiqu'il fût Anglais.
Après un moment d'hésitation, ce personnage entra dans la grande salle de l'auberge, et, s'adressant à l'hôtelier, reconnaissable à son bonnet de coton et à son tablier blanc:
— Pourriez-vous me dire, monsieur, s'il n'est pas venu ici, ce matin, un voyageur à peu près vêtu comme moi, très-brun de visage et ayant l'accent italien? 11 se nomme Pietri.
Je n'ai vu personne ici de ce nom et de cette figure-là, monsieur.
— Vous en êtes bien sur?
— Très-sùr . . .
— Est-ce qu'il y a une autre auberge dans ce bourg?
— Non, non, monsieur... grâce à Dieu! il n'y a que la mienne... Aussi, j'ai la pratique des diligences et des voitures de poste; ce qui est trèscommode pour les voyageurs, vu que l'on relaye à deux pas de ma porte.
— Ah ! fit l'Anglais, que cette circonstance parut frapper, on relaye près de chez vous ?
— De l'autre côté de la rue, presque en face d'ici...
— Pourriez-vous me donner une chambre et faire préparer à déjeuner pour deux personnes? J'attends ici quelqu'un qui viendra demander maître Dupont j c'est mon nom.
— Très-bien, monsieur.
— Lorsque cette personne sera arrivée, vous nous servirez dans ma chambre.
— C'est entendu, monsieur ... Et vos bagages, où faut-il les envoyer prendre ?
— J'ai n'ai pas de bagages. Je suis venu des environs de Dieppe... en me promenant.
— Diable ! savez-vous, monsieur, que, pour un marin..., car vous l'êtes, j'en suis sûr, j'ai deviné ça tout de suite...
— En effet, je suis marin.
— Je disais donc, que, pour un marin, vous marchez fièrement bien sur le plancher des vaches, comme on dit ; car il y a loin d'ici à Dieppe.
L'Anglais paraissait peu jovial et peu causeur; au lieu de répondre à la plaisanterie de l'aubergiste, il réprit:
— A-t-il passé beaucoup de voiture de poste par ici aujourd'hui?
— Pas une... monsieur.
— Aucune venant de Paris ou de Dieppe?
— Non, monsieur, ni de Paris, ni de Dieppe... Mais, à propos de Dieppe, puisque vous en venez, vous avez dû y voir le fameux héros dont tout le monde parle.
— Quel héros?
— Parbleu!... ce fameux corsaire... qui est la mort aux Anglais! l'intrépide capitaine V Endurci ( voilà un vrai nom de corsaire ). 11 paraît qu'avec son brick le Tison d'Enfer ( encore un fameux nom!), qui marche comme un poisson, pas un bâtiment anglais ne lui échappe; il vous les gobe tous . . . témoin ce dernier convoi de blé qu'il vient de leur pincer encore, après un combat enragé... Quelle bonne chance! le blé était si cher dans le pays; la prise de ce convoi va le faire baisser,
c'est Tabondance au lieu de la disette... Bravi' corsaire, va... quel bonheur de se dire qu'il y a toujours des gens curieux, d" échiner ces gueux d'Anglais! n'est-ce pas, monsieur? On dit qu'à Dieppe on l'a porté en triomphe. Il a d'ailleurs une fameuse étoile, car on prétend que, quoiqu'il se batte comme un lion, il n'a jamais été blessé ! Est-ce vrai? Est-ce que vous le connaissez? Comment est-il donc? Je ne me fais pas une idée de sa figure: mais elle doit être terrible. On dit qu'il est toujours habillé d'une manière bizarre. A'ous qui êtes marin, vous devez l'avoir vu, ce héros ?
— Jamais, répondit sèchement le voyageur, qui ne paraissait pas partager l'admiration de l'aubergiste à l'endroit du corsaire: puis il ajouta: Conduisez-moi à ma chambre, vous y amènerez la personne qui viendra demander maître Dupont... Ne l'oubliez pas.
— C'est convenu, monsieur.
— Dès que cette personne sera arrivée, vous nous servirez à déjeuner.
— Oui, monsieur... Je vais maintenant vous mener à votre chambre.
— Donne-t-elle sur la rue?
— Certainement, monsieur... deux belles fenêtres.
— Vous nous servirez de votre meilleur vin. Soyez tranquille, monsieur, vous serez content,
répondit l'aubergiste.
Il conduisit l'étranger dans sa chambre, et dit en se retirant:
TISON d'enfer. 59
— C'est drôle... ce marin avait l'air presque vexé du bien que je disais de ce fameux corsaire, et pourtant... ils sont du même état... piiis-qu'ils sont marins, tous deux!... Mais... au fait... que je suis bête!... c'est justement parce qu'il est du même état, que oa l'aura vexé d'entendre dire du bien de l'autre; c'est comme moi, si on venait me parler d'un aubergiste qui voudrait s'établir ici... c'est étonnant comme je lui souhaiterais bonheur, à cet autre!...
L'hôtelier se livrait à ces pensées qui témoignaient de sa triste opinion de l'ame humaine, lorsqu'un second voyageur entra dans la grande salle de l'auberge.
Ce personnage était aussi vêtu d'une houppelande de marin. Son teint bronzé, ses cheveux épais, noirs comme ses sourcils, et sa large barbe en collier, ses traits durs, presque repoussants, lui donnaient une physionomie sinistre; il était Maltais, et son accent se rapprochait assez de l'accent italien. Après avoir jeté un regard curieux dans la grande salle, le nouveau venu dit à l'aubergiste en mauvais français:
— Il n'est pas venu ici un voyageur?
— Un voyageur nommé ^naître Dupont^ n'estce pas ?
— Oui.
— Suivez-moi, monsieur ... je vas vous conduire chez maître Dupont.
L'Anglais et le Maltais ainsi réunis, l'hôte, après avoir servi le déjeuner, reçut l'ordre de ne pas
déranger les convives, et de ne se présenter qu'à l'appel de la sonnette.
Dès que les deux étrangers se trouvèrent seuls, le Maltais, frappant sur la table avec rage, s'écria en anglais.
— Le chien de contrebandier recule; tout est perdu!
— Que dis-tu?
— La vérité... aussi vrai que j'enfoncerais avec joie ce couteau dans le cœur du lâche qui nous trahit.
Et le Maltais, blême de colère, planta le couteau dans la table.
— Dieu damné ! s'écria l'Anglais en sortant de son flegme habituel. Et ce soir, à la tombée de la nuit, le capitaine va passer . . ..
— Tu en es sûr?
— Ce matin, au moment où j'ai quitté Dieppe... notre émissaire m'a encore assuré que le capitaine avait fait demander des chevaux à la poste pour quatre heures de l'après-midi; il sera donc ici entre cinq et six heures, et il sera là-bas à la nuit.
— Tonnerre et sang! . . . tout nous secondait, et sans ce misérable contrebandier. . .
— Pietri..., dit l'Anglais en redevenant calme, tout n'est peut-être pas désespéré; la violence n'aboutit à rien, parlons froidement.
— Parler froidement! quand la rage m'aveugle . . .
— L'aveugle ne voit pas son chemin.
TISON d'enfer. 6-1
— Mais pour rester si calme, tu ne le hais donc pas, cet homme, toi?
— Moi!
Il est impossible de rendre avec quel accent l'Anglais prononça ce seul mot, moi.
Après une pause, il reprit d'une voix concentrée :
— Il faut que je le haïsse plus que tu ne le hais, Pietri, puisque je ne veux pas le tuer, moi.
— Serpent écrasé ne mord plus.
— Oui, mais le serpent écrasé ne souffre plus ! et il faut que cet homme souffre dans son orgueil mille tortures pires que la mort; il faut qu'il expie le mal affreux qu'il a fait à mon pays ; il faut qu'il expie ses insolents et féroces triomphes qui sont la terreur et la honte de nos croiseurs; il faut qu'il expie la gloire qu'il a eue de me battre deux fois; il faut qu'il expie le dernier outrage que m'a fait son insultante générosité... Dieu damné! je suis donc un ennemi bien à dédaigner, pour qu'il m'ait renvoyé libre en me portant sur un cartel d'échange, après ce dernier combat qui nous a coûté tant d'or et tant de sang . . . sans qu'une goutte du sien ait coulé... car on le dirait invulnérable?... Oh! mais, par l'enfer! je veux me venger, je veux venger l'Angleterre!
— Tout à l'heure, reprit le Maltais avec un sourire sardonique, le capitaine Russel me reprochait la violence aveugle de mes paroles ... et voilà qu'il crie vengeance. . . lorsque la vengeance nous échappe.
— Tu as raison, reprit Russell en se calmant. Cet emportement est mauvais, ne désespérons pas... Et d'abord, que s'est-il passé entre toi et le contrebandier?
— Parti de cette nuit de Dieppe sur un bateau pécheur, je suis arrivé ce matin en suivant la côte à l'anse de Hosey; je me suis fait conduire à la cabane du contrebandier située sur la plage.
« — Vous vous nommez Bezelek? lui ai-je dit.
« — Oui.
« — Je viens de la part de maître K aller.
ff — Quel est votre mot de reconnaissance?
« — Passe-partout.
« — Bien... je vous attendais; mon chassemarée est à votre service. Il y a flot ce soir à dix heures, et le vent, s'il ne change pas, est bon pour passer en Angleterre.
« — Maître Keller vous a-t-il dit de quoi il s'agissait?
« — Oui ... de conduire quelqu'un à Folkestone.
« — De l'y conduire de gré ou de force.. .
« — Oui; mais sain et sauf, sans que sa vie coure aucun danger. Je suis contrebandier . . . mais je ne tue pas. Amenez donc ici votre passager ce soir, et je vous réponds que demain avant le lever du soleil il sera en Angleterre.
" — Keller vous a-t-il dit qu'il fallait mettre à ma disposition quatre ou cinq de vos matelots les plus résolus?
TISON d'enfer. 63
« — Pourquoi faire?
" — Pour m'aider à enlever l'iionime en question à son passage sur la grande route, à trois lieues d'ici.
u — Maître Relier ne m'a rien dit de cela, et du diable si moi ou mes hommes nous nous mêlons d'un pareil guet-apens! c'est un mauvais jeu. Amenez-moi le passager ici, je me charge de le mettre à mon bord, voilà tout. S'il résiste, je peux supposer qu'il est ivre, et que c'est pour son bien qu'on l'embarque; mais aider à un
enlèvement sur une grande route je n'en
veux pas!
'' Tels ont été les derniers mots de ce misérable contrebandier; instances, promesses, menaces, tout a été vain pour changer sa résolution.
— Ahl cela est fatal, fatal!
~ Tu le vois, Russell, il faut renoncer à ces moyens; si résolus que nous soyons, il nous est Impossible à nous deux seuls de tenter cet enlèvement En admettant que le postillon qui
le conduira reste neutre, le capitaine, d'après nos renseignements, doit avoir pour compagnon de route son maître canonnier, cet homme intrépide et dévoué qui ne le quitte jamais, ni en mer, ni à terre; tous deux sont vigoureux et
bien armés sans doute Que pouvons-nous
tenter... à force ouverte?... Rien, à moins d'être fous.
— C'est vrai, murmura l'Anglais avec accablement.
— Mais où la force échoue .... la ruse triomphe, reprit le Maltais d'un air pensif, et l'on pourrait . . .
— Explique-toi ...
— Écoute ... En venant de la côte ici ... . j'ai bien observé le chemin... J'ai rejoint la grande route à une lieue environ de ce bourg ; à cet endroit, marqué d'une croix de pierre, il y a une montée très-rapide... suivie d'une descente non moins rapide.
— Ensuite?
— Le capitaine, après avoir traversé ce bourg, où il aura relayé, rencontrera donc d'abord la montée à une lieue d'ici.
— Soit.
— A cette montée nous irons nous embusquer ... La nuit sera venue . . . Les chevaux seront forcés de gravir lentement cette côte... A un moment convenu, nous nous approcherons de la voiture. . . et, nous donnant pour des marins rejoignant leur port, nous demandons au capitaine quelque secours... toi à une portière, moi à l'autre.. . afin d'occuper cet homme et son compagnon... Tous deux seront en pleine sécurité... Nos pistolets à deux coups seront armés . . . nos poignards à notre ceinture... et...
— Jamais! s'écria Russell; je ne suis pas un assassin, je ne veux pas la mort de cet homme... ce meurtre serait une tache pour l'Angleterre... et d'ailleurs ce meurtre ne me vengerait qu'à demi! Non, non, ce que je veux, c'est jouir delà
TISON d'enfer. 65
rage, de la honte de cet homme indomptable, lorsque, devenu notre prisonnier, et avant d'être envoyé aux pontons, il sera longtemps livré en spectacle aux huées, aux insultes de cette multitude que son nom a si souvent terrifiée .... Jamais tigre en cage n'aurait rugi d'une fureur plus sauvage et plus impuissante. Oui, voilà ce que je voulais, et, crois-moi, ce supplice et l'atroce captivité des pontons eussent été pour cet homme cent fois plus terribles que la mort .... Mais le refus de ce misérable contrebandier ruine mes projets.... Ce relais passé, nous ne pouvons plus compter sur le voisinage de la mer . . . et sur un bâtiment à nos ordres . . . Tout enlèvement devient impossible... Que résoudre?... que faire ?
— Suivre mon avis, reprit opiniâtrement le Maltais; crois-moi, la mort est moins cruelle... mais plus sûre que la vengeance, et d'ailleurs, à cette heure, cette vengeance devient impossible ... tandis que nous tenons entre nos mains la vie de cet homme.
— Tais-toi..., répondit Russell d'un air sombre, tais-toi . . . tentateur. . . .
— Qu'importe le moyen... pourvu que l'Angleterre soit délivrée de l'un de ses plus dangereux ennemis?
— Tais-toi, te dis-je !
— Songe à tant de navires saisis... brûlés, à tant de combats sanglants, dont cet homme est toujours sorti sain et sauf et vainqueur, malgré l'infériorité de ses forces...
— Laisse-moi.
— Songe à l'effroi que son nom seul inspire maintenant à nos marins dans ces parages... les premiers marins du monde... cependant, et, lors de notre dernière croisière, ne leur as-tu pas entendu dire dans leur crainte superstitieuse... que les succès de cet homme invulnérable et invincible présageaient peut-être l'abaissement maritime de l'Angleterre et que la mer allait avoir son Napoléon comme le continent?. . . Songe aux désastreux effets d'une telle croyance si elle se propageait à cette heure où l'Angleterre tente un dernier effort pour renverser Bonaparte et écraser la France.
— Mais un guet-apens. . . un meurtre... un lâche assassinat!
— Un assassinat? non... L'Angleterre et la France sont en guerre: profiter d'une embuscade, d'une surprise pour frapper son ennemi, c'est le droit de la guerre.
Russell ne répondit rien, cacha son visage dans ses mains et resta longtemps pensif.
Le Maltais semblait aussi réfléchir profondément.
Ces deux hommes demeurèrent silencieux jusqu'au moment où ils tressaillirent en entendant le roulement lointain d'une voiture, le claquement du fouet du postillon , et le bruissement de plus en plus distinct des grelots des chevaux de poste.
L'Anglais, ayant consulté sa montre, s'écria:
— Cinq heures ... ce doit être lui, cette voiture vient de DiQ>ppe...
TISON d'enfer. 67
Et tous deux se précipitèrent à la croisée, dont ils soulevèrent les rideaux afin de voir sans être vus. Ils aperçurent bientôt une espèce de vieux visà-vis jaune et poudreux, attelé de deux chevaux, qui s'arrêta devant la poste située de l'autre côté de la rue et presque en face de l'auberge.
Au bout de quelques instants, l'Anglais s'écria en devenant livide de rage et en jetant à travers la vitre un regard de haine implacable:
— C'est lui... c'est bien lui...
— 11 est seul, reprit vivement le Maltais, il est seul.
— 11 entre dans cette auberge.
— Tout nous seconde... il aura laissé à Dieppe son maître canonnier, reprit le Maltais. Nous sommes deux, il est seul.
Soudain Russell, éclairé sans doute par une idée subite, se frappa le front; sa froide et blême figure se colora légèrement, une étincelle de joie diabolique brilla dans ses yeux gris, et il dit à son compagnon d'une voix palpitante d'un sinistre espoir:
— Pouvons-nous toujours compter cette nuit sur le contrebandier?
— Oui . . . car, voulant nous réserver un moyen de fuite en cas de besoin... je lui ai dit de nous attendre.
— Rien n'est désespéré, s'écria Russell en sonnant violemment, confiance et courage!
— Que veux-tu dire?... lui demanda le Maltais, que veux-tu faire?
— Tu le sauras plus tard . . . mais silence, voici quelqu'un.
En effet, l'aubergiste entra dans la chambre.
— Votre déjeuner était excellent, notre hôte, lui dit Russell, combien vous dois-je?
— Avec la chambre, c'est six francs.
— Tenez. . . et voici de plus le pourboire du garçon.
— Vous êtes bien honnête, monsieur. . . je compte une autre fois sur votre pratique.
— Certainement ; mais, dites-moi, il me semble avoir entendu des chevaux de poste s'arrêter. Estce que vous avez un voyageur de plus dans votre auberge?
— Oui, monsieur, il vient d'arriver, je l'ai même installé dans la belle chambre bleue sur le jardin.
— C'est sans doute une de vos anciennes connaissances? car on doit aimer revenir dans cet hôtel.
— Monsieur est bien bon... mais c'est la première fois que ce voyageur s'arrête ici.
— Est-ce qu'il a un grand train?... plusieurs domestiques? Doit-il rester longtemps ici?
— Non, monsieur, le temps de manger un morceau; ce n'est du reste pas un seigneur... tant s'en faut; il voyage tout seul, et il a tout simplement l'air d'un bon bourgeois .. . Il chantonne entre ses dents, tambourine sur les vitres et paraît gai comme un pinson. . . Ça doit être un bien aimable homme.
— Vous me paraissez devoir être un grand physionomiste, notre hôte, reprit l'Anglais d'un ton sardonique.
TISON d'enfer. 69
Puis, faisai^t un signe à son compagnon , il se leva et dît à l'hôtelier:
— Au r(*voir! nous allons faire un tour do promenade dans le bourg et retourner à Dieppe.
— Si vous voulez attendre la diligence de Paris, elle passe à huit heures ce soir, messieurs.
— Merci. Quoique marins, nous sommes bons marcheurs, et la soirée est superbe.
— Au revoir! messieurs.
Et l'aubergiste, après avoir salue les étrangers, rentra dans son auberge.
LA COI.EUi:.
Les deux étrangers, après avoir quitté l'aubergiste, disparurent pendant un quart d'heure environ pour se concerter, puis ils se dirigèrent comme de curieux oisifs vers la poste aux chevaux, à la porte de laquelle était restée la voiture du voyageur; il se préparait sans doute à repartir, car un postillon [s'occupait déjà d'atteler les chevaux.
Le capitaine Russell et son compagnon s'approchèrent de la voiture, qui, se trouvant ainsi entre eux et l'auberge de V Aigle impériale^ les masquait complètement du côté des fenêtres de l'hôtel. S'asseyant alors sur l'un des bancs de pierre placés latéralement à la porte du relais, les deux étrangers parurent examiner d'un œil connaisseur les chevaux que l'on attelait.
TISON d'eMEK, 7i
— ^Jon brave, vous avez là pour porteur un clieval qui doit être aussi bon qu'il est beau , dit enfin Russell au postillon après quelques minutes d'examen; j'ai rarement vu un animal d'une apparence plus vigoureuse.
— Eh! sarpejeu! sa mine n'est pas trompeuse... allez, mon bourgeois, répondit le postillon, flatté de la louange méritée que l'on donnait à son cheval; il tient ce qu'il promet: aussi je Tai baptisé le Carme ... et il est digne de son nom , allez . . . le gredin...
— En vérité..., reprit Russell, je n'en reviens pas... Quel bel animal!... quel poitrail ! quel garrot!... quelle hanche ! . . .
— Et quelle jolie tête!... reprit Pietri, elle est fine et carrée, comme celle d'un cheval arabe.
— Oh! oh! reprit le postillon, on voit bien, mes bourgeois, que vous êtes connaisseurs; aussi vous me croirez quand je vous dirai qu'avec le Carme et le Sans-Culotte (c'est mon mallier que j'appelle comme ça), nous arrachons au petit galop une montée d'un quart de lieue.
— Ça ne m'étonne pas, mon brave... et ça doit être un vrai plaisir d'avoir un pareil cheval entre les jambes.
— Je crois, bien, car il vous a des allures d'une douceur... d'une douceur... ah! ... reprit le postillon avec jubilation, un vrai bateau; j irais avec le Carme d'ici à Rome.
— Quoique marin, j'ai assez souvent monté à cheval, reprit l'Anglais, mais je n'ai jamais eu le bonheur d'enfourcher un pareil cheval.
- — Fichlre! je le crois bien, bourgeois, et je peux vous garantir que vous n'en enfourcherez jamais un pareil...
— C'est dommage!
— Dame!... qu'y faire?
— Mon brave .... voulez-vous gagner quarante francs? reprit l'Anglais après un moment de silence.
— Quarante francs! dit le postillon ébahi, gagner quarante francs, moi?
— Oui . . .
— Et comment diable cela, bourgeois?
— D'une manière bien simple.
— Voyons la manière.
Au moment où l'Anglais allait faire sa proposition, un garçon de l'auberge traversa la rue et vint dire au postillon:
— Tu n'as pas besoin de te presser, Jean- Pierre, car le bourgeois de ce berlingot n'est pas près de descendre.
— A quoi qu'il s'amuse donc, ce lambin -là? reprit le postillon: pourquoi donc alors qu'il fait demander ses chevaux si fort à l'avance?
— Est-ce que je sais? reprit le garçon, ça a l'air d'une vraie poule mouillée... Au lieu de vin, il boit du lait coupé, et il a dîné avec une panade et des œufs à la mouillette...
■ — De la panade, et pas de vin ! Voilà un particulier jugé: dit sentencieusement Jean-Pierre. Puis il reprit:
— Ah ça! tu me fais bavarder, loi. et oublier ...
TISON d'knfer. 73
S'adressant alors à Riissell:
— Dites donc, bourgeois... tout à l'heure vous me proposiez de me faire gagner...
L'Anglais fit un signe d'intelligence au postillon, lui montrant du regard le garçon d'auberge, et lui dit à demi-voix:
— Venez dans la cour de la poste, mon brave... je veux vous dire deux mots.
— Impossible de laisser le Canne tout seul, mon bourgeois, il en ferait de belles avec le Sans- Culotte. . . . Tenez, le gucusard .... voilà déjà qu'il commence, ajouta Jean-Pierre en se rapprochant de ses chevaux qui hennissaient et se cabraient. Ohé! le Carme j cria-t-il, attention, brigand ! si tu t'émancipes .... je te vas caresser.
— Eh bien! écoutez, reprit l'Anglais en se penchant à l'oreille du postillon et lui parlant tout bas pendant quelques instants.
— Ah bon! reprit le postillon en riant; voilà une drôle d'idée!
— Voyons, mon brave, acceptez-vous?
— Ma foi . . .
— Si vous acceptez, voici vingt francs... vous aurez là-bas l'autre pièce d'or... Après tout, que risquez-vous? Il n'y a aucun mal à cela.
— Aucun, sarpejeu! Mais c'est bien là une idée, une vraie fantaisie de marin!... Je connais ça. .. j'ai été à la poste de Dieppe... Fallait voir les corsaires, quand ils avaient touché leur part de prise, comme, pour un oui ou pour un non ,
ils VOUS faisaient galoper l'argent! J'en ai \u qui ont offert jusqu'à vingt-cinq napoléons à un vieux sacristain bossu pour se laisser habiller en femme avec un chapeau à plumes et une robe à falbalas et se faire trimbaler en fiacre avec eux et leurs margots...
— Que voulez-vous, mon brave! reprit Russell en souriant, les marins ne sont pas déjà si souvent à terre, pour ne pas se passer leurs petites fantaisies quand ça se peut... sans nuire à personne !
— Pardieu ! c'est bien le moins.
— Allons, est-ce convenu?
— Bah! . . . reprit le postillon, avec un particujier pareil à celui que je vas trimbaler, une pratique qui ne boit pas de vin et qui mange de la panade, il n'y a pas à se gêner... Et d'ailleurs il n'y verra que du feu . . . C'est convenu , bourgeois.
— Voici vingt francs, reprit Russell en mettant la pièce d'or dans la main du postillon, vous en aurez autant plus tard.
— Bon... Mais dépêchez- vous, car il y a d'ici là-bas près d'une lieue... C'est égal, je vous donnerai le temps d'arriver ... Si mon mangeur de panade trouve que je vas trop doucement, je lui dirai que le Sans-Culotte a des cors aux pieds. Allez vite, bourgeois .... Prenez la ruelle à gauche, et vous vous trouverez en pleine grande route.
En un instant les deux étrangers eurent disparu.
Au bout d'un quart d'heure envirou, pendant lequel le postillon eut fort à faire pour contenir les ébats du Canne et de son compagnon, l'aubergiste de l'Jifjle impériale parut à sa porte et cria au postillon:
— Allons, mon garçon, à cheval, à cheval ! . . . voici le maître de la voiture.
— Diable! se dit Jean-Pierre en se mettant trèslentement en selle, il vient bientôt, ce buveur de lait cou])é;mes deux gaillards n'auront pas eu le temps d'arriver jusqu'à la montée.
Ce disant, le postillon avait conduit la voiture jusqu'à la porte de l'auberge; l'hôtelier s'empressa d'abaisser le marchepied devant le voyageur et de refermer la portière lorsque celui-ci fut monté ; après quoi , étant son bonnet, l'hôtelier salua respectueusement son client et dit au postillon:
— Bon train, Jean^Pierre, monsieur est trèspressé.
— Je vas vous mener ça à vol d'oiseau , mon bourgeois, répondit Jean-Pierre en faisant bruyamment claquer son fouet.
Et, partant au galop, il traversa rapidement le bourg et atteignit bientôt la grande route ; mais, au bout de deux cents pas, il arrêta brusquement ses chevaux, se retourna sur sa selle, et attendit.
Le voyageur, surpris de cet arrêt, baissa une des glaces, et dit:
Eh bien! qu'est-ce qu'il y a, mon garçon Qu'est-ce qu'il y a?
76 LA COLLRK.
— Oui.
— Je ne sais pas, moi.
— Comment ! tu ne sais pas ?
— Mais dame ! . . . non.
— Pourquoi t'arrêtes-tu?
• — Vous m'avez crié: Arrête.
— Moi?...
— Oui, bourgeois, et alors je me suis arrêté.
— Tu te trompes, mon garçon, je ne t'ai pas appelé.
— Si, bourgeois.
— Je te dis que non . . .
— Si, bourgeois,parole d'honneur! vous ne vous en serez pas aperçu.
— Encore une fois, tu te trompes... Allons, en route , mon garçon , et regagnons le temps perdu . . .
— Soyez tranquille, bourgeois, je vas enlever ça à tout briser ... je ne veux pas qu'il reste un morceau de votre voiture en arrivant au relais!
Et le postillon repartit au grand galop. Mais, au bout de deux cents pas parcourus d'un train désordonné, nouvel et brusque arrêt.
— Eh bien ! dit la voix du voyageur, qu'est-ce qu'il y a encore?. . .
— Nom d'un nom de mille milliards de noms de tonnerres de Dieu! s'écria Jean-Pierre en descendant de cheval et en continuant d'éclater en imprécations furibondes, tout en feignant d'ajuster les traits de corde fixés au palonnier . . .
— Est-ce qu'il y a quelque chose de cassé à tes harnais?
— Nom d'un nom de nom!
— Ton cheval est-il déferré?
— Nom d'un nom de nom! . . .
— Apprends-moi au moins ce qui t'arrive, mon garçon.
— Faites pas attention ... ça n'est rien, bourgeois . . . c'est mon gredin de mallier qui a rué dans ses traits ... et il me faut le temps de le dépêtrer.
— • C'est un petit malheur , dit placidement le voyageur; tâche du moins que cela n'arrive plus.
— Nous allons filer comme des hirondelles, bourgeois, reprit Jean-Pierre en se remettant en selle.
Puis il ajouta à part soi:
— S mangeur do panade, va 1 quel serin ! . . .
Voilà ce que c'est que de boire du lait coupé!... Parole d'honneur, ça fait de la peine.
Et le drôle repartit au galop en faisant claquer son fouet avec furie.
La nuit commençait à venir.
Quelques étoiles scintillaient déjà vers l'orient, et le soleil, couché depuis un quart d'heure, ne jetait plus qu'une lueur crépusculaire sur laquelle les grands arbres de la route dessinaient leurs noirs branchages.
Au loin... et bornant l'horizon de la route, on pouvait apercevoir, grâce à la réverbération blanchâtre d'un sol crayeux, une montée rapide, bordée d'ormes immenses dont les cimes encore dépouillées de feuilles formaient presque le berceau.
7 s LA COLl-Ri:.
Au delà de cette voûte naturelle, on voyait au milieu d'un ciel clair et bleu se dessiner le croissant de la lune.
La chaise de poste roulait rapidement depuis dix minutes, et le postillon faisait de temps à autre, et comme à dessein, retentir les échos des claquements de son fouet, lorsque, peu à peu,l'allure de ses chevaux se ralentit; le trot succéda au galop, le pas remplaça le trot, et enfin la voiture s'arrêta net.
Jean-Pierre descendit de cheval, examina un des pieds de derrière de son porteur, et s'écria :
— Wille noms de noms de noms! voilà un de mes chevaux qui boite, maintenant.
— Ah!... il boite? dit la voix du voyageur, avec un calme inaltérable, quoique ces temps d'arrêt multipliés fussent capables de faire comme on dit vulgairement, damner un saint. Ah !.. . il boite ! . . .
— 11 boite à mort. . . , reprit Jean-Pierre , tenant toujours entre ses deux mains le pied du cheval.
— Et comment cette boiterie lui est-elle venue si vite, mon garçon?
— Que le diable m'emporte si jo le sais! . . .
— Nous allons donc rester en route?
— Non, bourgeois ... il n'y a pas de risque... si je pouvais seulement voir ce qui fait boiter mon mallier. . . mais la nuit commence à être noire. . . .
— Très-noire, dit la voix. Il ne faudra pas oublier d'allumer les lanternes au prochain relais.
TISON D K.NFKR 79
~ Ah ! je sens ce que c'est avec mon doigt , reprit le postillon; c'est une pierre engagée entre le fer et la fourchette ... Si je peux l'ôter. . . ça ne sera rien...
— Tâche, mon garçon, car, sans reproche, nous jouons do malheur, répondit la voix toujours impassible du voyageur.
Cependant le postillon maugréait tout haut aj^rès la pierre qu'il ne pouvait parvenir à extraire, criait-il , en riant sous cape du bon succès de sa ruse, calculant qu'il avait suffisamment donné d'avance aux deux étrangers pour qu'ils eussent pu gagner le rendez-vous convenu; aussi, le drôle poussa-t-il bientôt un cri de triomphe en disant :
— EnGn , la voici enlevée , la maudite pierre ! maintenant nous allons marcher à vol d'oiseau.
Et la voiture repartit avec une nouvelle rapidité.
La nuit était complètement venue; mais, grâce à la limpidité du ciel , au scintillement des étoiles, il régnait une vague clarté.
Le postillon atteignit cette fois tout d'un trait le bas de la montée.
Là seulement il arrêta ses chevaux essoufflés , et, mettant pied à terre, il s'approcha de la portière et dit au voyageur:
— Nous voici arrivés à une fameuse côte, bourgeois, je vas marcher auprès de mes chevaux afin de les soulager; ça tait qu'une fois là-haut je serai tout prêt à enrayer pour la descente, qui n'est pas commode...
— Bien, mon garçon, répondit la voix.
Le postillon resta , en effet , durant quelques instants à côté de ses chevaux: mais, ralentissant peu à peu sa marche, pendant que l'attelage gravissait lentement la côte, Jean-Pierre laissa la voiture passer devant lui.
A ce moment , Russell et Pietri sortirent d'un taillis qui longeait la route, et s'approchèrent rapidement du postillon. Celui-ci, tout en marchant, ôta son chapeau galonné, sa veste à collet rouge et ses bottes fortes; l'Anglais, s'étant, à son tour, dépouillé de sa houppelande de marin, passa la veste, mit le chapeau ciré , et enfonça ses jambes dans les bottes fortes. Le postillon , souriant d'un air très-satisfait de ce qu'il regardait comme une plaisante fantaisie, remit son fouet à Russell et lui dit :
— J'en reviens toujours là, c'est une drôle d'idée que la vôtre . , . vraie idée de marin en ribote, quoique vous n'y soyez pas.
— Que voulez-vous, mon brave!... J'adore les chevaux, et j'aurais le plus grand plaisir à monter pendant un quart d'heure votre beau et vigoureux cheval... C'est un caprice bien innocent, n'est-ce pas ? . . .
— Pardieu ! . . . quel mal ça fait-il au mangeur de panade qui est dans le berlingot? En voilà un qui a de la patience... il m'en impatientait moimême... faut qu'il ait du sang de macreuse dans les veines ...
— Ah! vous croyez? dit Russell en se rapprochant de la voiture.
Tiso^ d'km-ku. si
— Ça doit être quelque épicier en demi-solde... et pas mécliant. Allons, bourgeois, vous allez monter à cheval à ma place, la nuit est noire, ce buveur de lait coupé ne s'apercevra de rien. Je m'assoirai derrière le berlingot avec votre camarade... A une demi-lieue du relais il y a une autre montée.
— A cet endroit, dit Russell, je descendrai... vous reprendrez vos habits, moi les miens... et tout sera dit; maintenant, mon ami voici les vingt francs promis.
Et mettant la pièce d'or dans la main de Jean- Pierre, Russell doubla le pas, atteignit les chevaux à une vingtaine de pas du faîte de la montée, et se mit à marcher à côté d'eux.
La imit était assez obscure pour que le voyageur ne pût s'apercevoir de la substitution de personne qui venait de s'opérer; il ne s'était d'ailleurs nullement étonné de voir , ainsi que cela arrive souvent, le postillon abandonner pendant quelques instants ses chevaux à eux-mêmes, durant une montée rapide, seulement lorsque la voilure fut sur le point d'atteindre le point culminant de la côte, le voyageur dit au postillon :
— Mon garçon , n'oublie pas de bien assurer le sabot d'enrayage.
— J'y vais, répondit le faux i>ostillon à demivoix.
Puis passant derrière la voiture, il dit tout bas au Maltais et à Jean-Pierre :
— Asseyez-vous sur la paleltc de derrière, et (onoz vous bien, je vais enrayer.
Les deux hommes s'assirent à l'endroit désigné, se tenant des mains aux courbes de fer des ressorts, pendant que Russell, faisant bruire la chaîne du sabot en le décrochant , simulait l'enrayage , mais laissait le sabot de côté au lieu d'y engager la roue.
L'Anglais, remontant alors en selle, enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval , et lança la voiture dans la descente avec une effrayante rapidité.
— Non d'un nom de nom ! nous sommes fichus! et le mangeur de panade par-dessus le marché , s'écria Jean-Pierre en entendant la chaîne et le sabot de fer bondir sur le pavé , votre camarade a mal enrayé.
Le Maltais , au lieu de répondre au postillon , lui assena sur la tète un si violent coup de crosse de pistolet, que Jean-Pierre abandonna le ressort qu'il tenait d'une main , et tomba sur la route , pendant que la voiture disparaissait dans la descente au miheu d'un nuage de poussière.
Plusieurs jours s'étaient passés depuis que le voyageur dont nous avons parlé était tombé dans le picge que le capitaine Riissell et son compagnon lui avaient tendu.
Nous conduirons le lecteur dans une riante demeure située à l'extrémité du petit bourg de Lionville, à deux lieues du Havre. De cet endroit, très-voisin de la côte, l'on domine au loin la mer.
Une tranquillité profonde , un air vif et salubrc , un pays à la fois riche et pittoresque , de frais ombrages, de grasses prairies et la vue de l'Océan rendaient Lionville et ses environs un véritable Éden pour les gens amoureux de paix, do rêveries et de contemplation solitaire.
Ce qui contribuait surtout à donner à ce bourg, comme à tant d'autres villes, petites ou grandes^
un aspect à la fois calme et singulier , c'était la complète absence de jeunes gensj les dernières guerres de l'empire avaient appelé sous les drapeaux tout ce qui était jeune et valide, et un sénatus consulte de ce mois de mars 1812 avait mis sur pied une partie de la réserve de la garde nationale, divisée en premier, deuxième et arrièreban, comprenant tous les citoyens depuis dix-huit ans jusqu'à soixante.
L'on regardait donc, à cette époque, comme um phénomène non moins rare que le phénix ou le merle blanc, un jeune homme de vingt-cinq ans qui restait bourgeois sans avoir l'avantageuse excuse d'être bossu, manchot ou boiteux.
Le bourg de Lionville possédait une de ces merveilles, un beau jeune homme de vingt-quatre ans au plus; hàtons-nous de dire qu'il semblait peu soucieux de se montrer, et de jouir ainsi des avantages de son uniquitéj il vivait fort retiré , autant par goût que par devoir et par position.
Ce jeune homme était l'un des habitants de la riante et paisible demeure dont nous avons parlé. Or donc, nous le répétons, plusieurs jours après que le voyageur avait été si rapidement enlevé par un faux postillon sur la route de Dieppe, une femme d'un âge mùr, une jeune fille et un jeune homme (le phénix en question), étaient rassemblés, le soir, dans un joli salon très-confortablement meublé; un bon feu brûlait dans la cheminée , car les soirées étaient encore fraîches ; une lampe à globe d'albâtre répandait sa douc^
TISON d'enfru. 85
clarlc dans l'appartcnienl, tandis que la bouilloire à thé, placée devant le feu, faisait entendre son petit murmure.
Un observateur aurait peut être remarqué celte singularité que, parmi les objets d'agrément et de luxe qui garnissaient ce salon, la plupart étaient d'origine anglaise ^ malgré l'impitoyable prohibition dont le système continental frappait alors les produits de l'Angleterre. En un mot, dans cette demeure, depuis les vases de terre de Godwood, fond vert pâle ou bleu clair, à figures blanches en relief, jusqu'aux porcelaines les plus transparentes et les plus finement peintes, presque tout provenait de l'industrie anglaise. 11 en était de même du service à thé en argenterie fort riche; seulement les pièces étaient généralement dépareillées: ainsi, tandis qu'une couronne ducale surmontait le couvercle de l'urne massive où l'on transvase l'eau bouillante pour faire le thé, un simple cimier de chevalier décorait la théière, et un chiffre bourgeois ornait le sucrier. Malgré ces dissemblances, l'argenterie n'en était pas moins brillante; c'était plaisir que de voir ses facettes brunies miroiter aux reflets du feu et de la clarté de la lampe.
La femme de moyen âge avait une figure intelligente, ouverte et gaie; elle comptait quarante-deux ans bien sonnés; mais ses cheveux étaient encore fort noirs, son teint frais, ses dents blanches, son œil vif, et son joyeux sourire respirait la bonne humeur; sa taille, bien dessinée i.A (.oiï:Rr. 5
86 LA COLKRE.
malgré un léger excès d'embonpoint, gagnait un majesté ce qu'elle perdait en élégance; somnie toute, cette digne matrone ne manquait jamais d'attirer les regards lorsque, coiffée d'un frais bonnet de dentelle iïAngleterre ^ bien serrée dans une robe de fin tissu anglais^ ayant sur ses épaules un beau chàle d'une manufacture anglaise, elle accompagnait à l'église du borg une jeune fille dont elle était plutôt l'amie que la gouvernante.
Cette jeune fille venait d'avoir dix-sept ans; elle était grande, tres-frèle, très-mince, et douée ou affectée d'une organisation nerveuse, essentiellement impressionnable.
Cette sensibilité souvent excessive, que la moindre émotion exaltait parfois douloureusement, avait eu sa cause première dans un sinistre événement arrivé depuis longues années; l'un de ses principaux résultats avait été de rendre celte jeune fdle horriblement peureuse: un bruit soudain, une brusque surprise, un récit effrayant, la jetaient parfois dans des transes, dans des effrois involontaires qu'elle se reprochait bientôt, mais qu'elle ne pouvait vaincre.
Il était difficile, d'ailleurs, de rencontrer une physionomie plus aimable, plus intéressante que la sienne, cl lorsque, cédant parfois à l'un de ces sentiments de crainte insurmontable, souvent causés par lincident le plus puéril, tressaillant tout à coup... elle redressait sa jolie tète sur son cou délié, et écoutait... toute palpitante... sa gracieuse attitude, son doux et grand œil bleu, hiquiet et
TISON d'enfer. 87
alarmé, rappelaient à la pensée une pauvre gazelle effarouchée.
Grâce à cette nature si nerveuse, si étrangement sensitive, la jeune fille n'avait pas le frais coloris d'une vaillante santé. Ordinairement d'une pâleur extrême, l'émotion la plus fugitive nuançait aussitôt son teint d'un rose vif; alors , son charmant visage, encadré dans les tresses soyeuses d'une magnifique chevelure châtain clair, semblait rayonner de l'éclat fleuri de la jeunesse. Certes, avec une carnation plus fraîchement colorée, avec des contours plus pleins, plus arrondis, elle eût gagné en attrait matériel; mais elle aurait perdu peut-être le charme de sa physionomie touchante, presque idéale, lorsque, vêtue de blanc, ainsi qu'elle aimait à se vêtir, un léger voile entourant à demi ses traits languissants, la jeune fille se promenait lentement sur la grève ou dans les allées ombreuses du jardin de la maison.
Le dernier des trois personnages réunis dans le salon était ce phénix de l'époque, dont nous avons parlé, c'est-à-dire un jeune et joli garçon non appelé sous les drapeaux.
Ce phénix avait vingt-cinq ans, une taille moyenne, mince, bien prise, des traits gracieux et réguliers; mais l'on remarquait sur sa figure pensive une sorte d'embarras mélancolique, résultant d'une grave infirmité qui l'avait exempté du service militaire; en un mot la vue de ce jeune homme était très-basse, et si basse, qu'il pouvait à
88 L\ COLÙRE.
peine se conduire; de plus, par une bizarrerie organique, il ne pouvait retirer aucun secours des lunettes; quoique ses grands yeux bruns fussent transparents et bien ouverts, son regard avait quelque chose de voilé, d'indécis, et il prenait parfois une expression navrante lorsque le pauvre myope, après s'être vivement tourné vers vous comme pour vous fixer, se rappelait, hélas ! avec une tristesse amère, qu'à trois pas de lui toute forme devenait confuse et presque insaisissable.
Cependant, il faut l'avouer, si les conséquences de l'infirmité de ce jeune homme excitaient parfois la compassion, parfois aussi elles causaient des rires inoffensifs, car le digne garçon était sujet à des méprises fort amusantes.
Est-il besoin de dire que la femme d'un âge mûr se montrait plus particulièrement frappée de ce qu'il y avait de plaisant dans les erreurs du myope, son neveu , tandis que la jeune fille, au contraire, se montrait touchée de ce qu'il y avait d'intéressant dans la position du quasi-aveugle^ position souvent pénible?
Enfin, la jeune fille souffrant beaucoup de cette impressionnabilité presque maladive, de cette poltronnerie nerveuse qu'elle ne pouvait vaincre, elle et le myope, ces deux timides créatures, ne devaient-elles pas profondément sympathiser ensemble, et trouver un lien secret dans leur faiblesse même, qui tour à tour appelait le sourire aux lèvres ou les larmes aux yeux?
Ces trois personnages ainsi posés, nous prendrons part à leur entrelien.
TISO.N D'tM'KIl. 89
La jeune fille brodait, sa gouvernante s'occupoit d'un tricot de laine ponceau qui semblait destiné à devenir une longue et chaude cravate pour l'hiver, tandis que le jeune homme, tenant tout auprès de ses yeux le dernier numéro du Journal de l'Empire^ apporté le matin même par la poste, faisait à haute voix la lecture des dernières nouvelles, et apprenait à ses lectrices le départ de M. le maréchal duc de Reggio pour l'armée qu'il devait commander.
La gouvernante ayant entendu, du côté de la cheminée, quelques légers bouillonnements accompagnés de plusieurs petits jets de vapeur, jugea que l'eau destinée à l'infusion du thé était suffisamment bouillante, et dit à son neveu:
— Onésime, nous reprendrons tout à l'heure notre lecture; l'eau bout, mets-la dans l'urne, et surtout pas de maladresse.
Onésime déposa le journal sur la table, se leva et se dirigea vers la cheminée avec un certain serrement de cœur, car le malheureux myope allait s'aventurer dans une entreprise difficile, périlleuse et remplie d'écueils, dont il soupçonnait vaguement l'existence; ainsi il lui fallait d'abord se garer d'un fauteuil placé à sa gauche, puis d'un guéridon placé à sa droite. Ce Charybde et ce Scylla évités, il devait enjamber un pclit tabouret placé tout auprès de la cheminée, et saisir enfin la bouilloire fumante.
La jeune fille , nous l'avons dit , ne s'égayait presque jamais des mésaventures d'Onésime; ce-
pendant elles étaient quelquefois d'un comique si inattendu, qu'elle cédait parfois malgré elle à une invincible envie de rire. Or , ce que le pauvre garçon redoutait le plus au monde, c'était de donner à rire à sa compagne de solitude, et, quoiqu'il fût le premier à se moquer de ses maladresses , au fond du cœur il en souffrait.
On comprend donc avec quelle attentive prudence, avec quelle circonspection inquiète , Onésime entreprit d'aller à la recherche de la bouilloire : une de ses mains étendues en avant l'avertit de la présence du fauteuil de gauche: il tourna cet obstacle: il allait cependant se heurter au guéridon , lorsque son autre main lui signala ce second écueil. Déjà il se réjouissait d'atteindre la cheminée sans accident, lorsque la rencontre imprévue du tabouret le fit trébucher; voulant reprendre son équilibre, il fit deux pas en arrière, et donna un choc au guéridon, qui fut renversé avec grand fracas.
Depuis quelques moments, la jeune fille, interrompant sa broderie, était absorbée dans une rêverie profonde... Elle en fut brusquement tirée par le bruit de la chute du meuble; aussitôt, sans connaître la cause de ce fracas, et incapable de vaincre sa peur, elle jeta un cri d'effroi , pâlit et se renversa dans son fauteuil , saisie d'un tremblement nerveux.
— Mon enfant... rassurez»vous, s'écria la gouvernante, c'est encore une maladresse d'Onésime... Voilà tout... Calmez-vous.
TISON D'EMEK. 9i
La jeune fille, appri naiit ainsi la cause du bruit dont elle venait de s'effrayer, regretta beaucoup d'avoir involontairement augmenté la confusion du pauvre myope, et dit, en tâchant de vaincre le tremblement dont elle élait saisie:
— Pardon, ma bonne amie... je suis folle; mais lu sais, je ne peux surmonter ces peurs absurdes.
— Pauvre enfant, est-ce que c'est votre faute? Mon Dieu!... ne souffrez-vous pas la première de ces frayeurs involontaires? Est-il besoin, je vous le demande, de vous en excuser?... et, sans la maladresse de mon neveu...
— Tais-toi, c'est à moi de rougir devant ]M. Onésime, dit la jeune fille; à mon âge être encore sujette à de pareilles faiblesses!... c'est honteux.
Le pauvre garçon, désolé de sa mésaventure, balbutia quelques mots d'excuse ; puis, tout en remettant le guéridon sur pied, il écarta le tabouret et saisit enfin la malencontreuse bouilloire , (ju'il apporta, pendant que madame Robert faisait respirer des sels à la jeune fille.
Bientôt Onésime se montra héroïque.
Sa tante, le voyant se disposer à verser l'eau dans l'urne , lui dit , tout en s'occupant de la jeune fille:
— Pour l'amour de Dieu, ne touche plus à cette bouilloire... tu es trop maladroit, tu ferais encore quelque sottise...
Onésime, profondément humilié et jaloux de se réhabiliter, ne répondit rien, profita de l'inattention de sa tante afin d'agir contrairement à ses
ordres, eiile\a le couvercle de l'urne, et, sa main gauche appuyée sur le rebord de la table, il haussa sa main droite, dont il tenait la bouilloire, afin de transvaser le hquide brûlant... Malheureusement, la mauvaise vue d'Onésime le trompa, et il commença de verser le contenu de la bouilloire à côté de l'orilice de l'urne... Une douleur atroce l'avertit de sa nouvelle maladresse, sa main gauche venait d'être inondée d'eau bouillante et bridée à vif.
Onésime, nous l'avons dit, se montra d'un stoïcisme héroïque... Sauf un brusque tressaillement causé par celte soudaine et horrible souffrance , il ne poussa pas une plainte, et, mieux avisé par la douloureuse conséquence de son erreur, il parvint même à remplir l'urne, puis il dit doucement:
— Ma tante... l'urne est remphe... puis-je préparer le thé?... Mademoiselle en prendra peut-être une tasse?
— Comment! l'urne est remplie!... dit vivement la gouvernante en se retournant. C'est, ma foi! vrai... et sans nouveau malheur. Ahl pour cette fois, il faudra faire une croix à la cheminée, mon garçon.
— En vérité, ma bonne amie, dit la jeune fille avec un accent d'affectueux reproche, tu es aussi injuste qu'impitoyable...
Et, s'adressant au jeune homme, elle ajouta:
— Ne l'écoutez pas , M. Onésime ; cette méchante tante ne songe qu'à vous tourmenter . . .
TISON d'E>FKR. ^S
mais, nioi^ je vous défendrai... En attendant, veuillez, je vous prie, me donner une tasse de thé...
— Miséricorde ! . . . s'écria la gouvernante en riant, le malheureux va mettre en pièces ce charmant service rose et blanc que monsieur a rapporté à son dernier voyage.
Mais Onésime, trompant les fâcheux pronostics de sa tante, apporta bravement et sans encombre la tasse de thé à la jeune iille, qui lui dit:
— Merci... de votre obligeance, M. Onésime. Et elle accompagnait ces mots du plus aimable
sourire, lorsqu'elle rencontra les grands yeux mélancoliques et voilés du pauvre myope, qui se tournaient machinalement vers elle, et semblaient la chercher... Ce regard vague et triste, presque implorant, émut la jeune fille.
— Hélas ! pensait-elle , il ne s'est pas aperçu que je lui souriais; son pauvre et doux regard a toujours l'air de vous demandar grâce de son infirmité.
Ces pensées l'attristèrent si visiblement, que sa gouvernante lui dit:
— Qu'avez-vous donc, mon enfant? vous semblez chagrine.
Onésime, à ces mots de sa tante, tourna aussitôt les yeux avec inquiétude du côté de sa compagne, comme pour interroger l'expression de ses traits... Mais songeant bientôt qu'il lui élait impossible de rien distinguer, il baissa tristement la tête, et cacha «ous son mouchoir sa main brûlée, qui lui faisait éprouver des douleurs atroces,
94 LA cuLiiuî:.
La jeune fille, assez embarrassée de lobsorvalion de sa gouvernante, lui répondit; -
— Tu te trompes, ma bonne amie... je ne suis pas chagrine... Seulement, tout à l'heure, tu as parlé de mon père, et tu m'as rappelé ce que je n'oublie guère... qu'il devrait être auprès de nous depuis plusieurs jours, et qu'il ne vient pas.
— Voyons , n'allez-vous pas maintenant vous tourmenter pour cela, mon enfant? Est-ce la première fois que monsieur n'arrive pas le jour qu'il nous avait fixé?..
— Ce retard n'a, je l'espère, aucune cause fâcheuse... Cependant... il m'inquiète.
— Mais, mon Dieu, mademoiselle, est-ce que monsieur ne peut pas être retenu, malgré lui, pour les affaires de son commerce?... Croyez-vous que lorsqu'on fait en grand la commission do rouenneries et autres étoffes, on puisse annoncer son retour chez soi à heure fixe?... Est ce que souvent une nouvelle affaire ne s'engage pas juste au moment où Ton allait partir?... et alors on est forcé de rester.
— Ma tante a raison, mademoiselle, dit Onésime, les opérations du commerce sont si imprévues !...
— 11 est vrai, M. Onésime...
— Sans compter, mon enfant, reprit la gouvernante, sans compter que monsieur ne veut jamais revenir ici sans vous rapporter toutes sortes de jolies choses, toujours de fabrique anglaise, par oxeiuple.. . et pourquoi? Parce que c'est plus rare el plus recherché... comme le fruit défendu.
TisôN d'e.nfer. 95
— Oh ! oui... ce bon et tendre père me comble de toutes manières, et, chaque fois qu'il nie quitte... il pleure autant que moi...
Mais aussi monsieur sait se faire une raison , lui! et, s'il voyage, mon enfant, c'est dans votre intérêt... «Je veux que ma fillette soit riche, me disait-il il y a deux mois, avant son départ. Encore une ou deux bonnes tournées , sa dot sera faite, et alors, ma foi! au diable le négoce de rouenneries; je ne quitterai plus cette chère enfant. «
— Fasse le ciel que ce moment arrive bientôt! reprit la jeune fille en soupirant; je ne serai tranquille , heureuse , que lorsque ce bon et tendre père... sera là toujours auprès de moi... On se forge tant de craintes pendant l'absence!
— Des craintes!... Mais maudite petite poltronne, reprit affectueusement la gouvernante, des craintes, à propos de quoi? Quel risques peut courir un brave négociant comme monsieur, qui ne s'occupe que de ses petites affaires et qui voyage dans une bonne voiture afin de pouvoir s'arrêter à sa guise, de ville en ville, pour placer ses échantillons? Encore une fois, que risque-t-il? 11 ne voyage que de jour, sans compter qu'il emmène toujours son conunis; et, vous le savez, il se mettrait au feu pour monsieur , ce vieux serviteur , quoiqu'il soit le plus mal prédestiné des mortels . . .
— Pauvre homme ! . . . c'est vrai, car il est victime d'un accident presque à chaque voyage de mon père...
— Et pourquoi cela? Parce que c'est un vieux tatillon, un ^ieitx touche à iout^ et qui, de plus, est fort maladroit (je ne dis pas cela pour toi , mon beau neveu); mais cela n'empêche pas que le bonhomme serait une vraie garde-malade pour monsieur s'il était incommodé en route... Je vous demande donc un peu ce que vous avez à craindre, mon enfant?
— Rien... tu as raison...
— Songez donc à ce que ça serait si vous aviez, comme tant d'autres, un père militaire... à l'armée?
— Ah! ma pauvre amie! que dis-tu! Faible et impressionnable comme je le suis, est-ce que je pourrais résister aux alarmes continuelles dont je serais assaillie?... Moi, penser à chaque instant que mon père est peut-être exposé aux plus grands dangers!... à la mort!... Tiens... tu le vois... cette seule idée...
— Oui, pauvre enfant, cette seule idée vous rend toute pâle . . . toute tremblante. Cela ne m'étonne pas ... je sais votre tendresse pour votre digne père... Mais chassons ces vilaines idées... et, pour vous distraire, Onésime va continuer la lecture du journal . . . voulez-vous ?
— Certainement... si M. Onésime n'est pas fatigué.
— Non, mademoiselle, reprit le jeune homme, qui faisait des efforts surhumains pour surmonter ses souffrances de plus en plus aiguës.
Approchant le plus possible le journal de ses yeux, il se disposait à reprendre sa lecture, lorsqu'il dit:
Tiso>' d'km-ek. 97
-— Je crois que voici un récit qui intéressera mademoiselle . . .
— De quoi s'agit-il, M. Onésiiue?
— Mademoiselle, c'est encore une prouesse de ce fameux corsaire de Dieppe, dont on parle tant et que l'on a surnommé le fléau des Anglais.
— Mon enfant , je crains que ce ne soit trop émouvant pour vous, dit la gouvernante, vous êtes si nerveuse aujourd'hui.
— M. Onésime, dit la jeune fille en souriant, est-ce que ça a l'air bien terrible . . . bien effrayant, cette histoire?
— Je ne le crois pas, mademoiselle, car il s'agit d'une évasion. Voici, du moins, le titre du récit: Évasion de l'intrépide capitaine corsaire l'Endurci, qui victime d'une infernale trahison^ avait été enlevé du territoire français par des émissaires a7i(jlais.
— Cela doit être curieux, en effet. Veuillez toujours lire, M. Onésime... Si cela me semble trop effrayant, je vous prierai d'interrompre votre lecture.
— Moi, je suis tout oreilles, ajouta la gouvernante d'un air affriandé, car j'adore les histoires de corsaires.
— Ohl toi!... tues brave, dit la jeune fille en souriant, tu es vaillante.
— Comme un lion ... Et je me régale des récits de bataille que je trouve dansle journal; souvent ça me donne la chair de poule... et pourtant je n'y renonce pas. Oh! je ne suis pas comme
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VOUS, moi, chère peureuse... Il me semble qnole plus bel état est l'état militaire... Voyons, Onésime, lis-nous bien cela, et si tu trouves quelque chose de trop effrayant pour cette chère enfant , arrête... ou passe.
— Soyez tranquille, ma tante, dit le jeune homme.
Et il commença ainsi qu'il suit le récit de l'évasion du capitaine l'Endurci.
f' La France entière connaît le nom et la bravoure héroïque du capitaine V Endurci^ commandant le corsaire le Tison d'Enfer^ brick, de seize canons, poursuivit Onésime, en lisant à haute voix le Journal de VEmjnrej on sait les nombreux et brillants combats de ce corsaire contre la marine britannique, et le nombre considérable de prises faites sur les Anglais par le Tison d'Enfer pendant ses dernières croisières.
« 11 y a peu de jours, le capitaine l'Endnrci rentrait à Dieppe ^ remorquant un grand troismâts de la compagnie des Indes, armé en guerre, portant trente canons. Ce bâtiment, (|ui escortait plusieurs navires marchands chargés de blé, a été enlevé avec son convoi par l'intrépide corsaire, après un combat acharné ({ui a duré près de trois
heures, et ensuite duquel la moitié de l'équipage français a été tuée ou blessée. »
— Un combat de trois heures?... dit la jeune fille en frémissant, tant de braves gens... morts ou mourants ! Quel abominable fléau que la guerre!... Ah! ce n'est pas de l'admiration que m'inspirent ceux qu'on appelle les héros... c'est de l'épouvante... c'est de l'horreur.
— Nous ne nous entendrons jamais à ce sujet, reprit en riant la gouvernante, moi qui suis devenue fanatique de la grande armée! rien que ça, mais le fait est qu'une guerre de corsaires, ça doit être encore plus terrible qu'une autre...
— Oh! oui! dit Onésime, une guerre sans merci ni pitié . . .
— Eh mais ! reprit la tante, c'est ce qui en fait le charme pour nous autres lecteurs. Quels hommes ça doit être, ces corsaires! et ce capitaine l'Endurci^ dont on parle tant, doit-il être redoutable à voir ! Je me le figure avec une grande barbe rousse... des yeux flamboyants, une mine féroce et une ceinture de pistolets et de poignards, avec un uniforme noir, brodé de têtes de mort en argent !
— De grâce, tais-toi, ma bonne amie, dit la jeune fille, il y a de quoi faire des rêves affreux!
— Voyons, continue, Onésime, reprit la gouvernante.
Mais s'apercevant que le jeune homme avait légèrement pâh et que quelques gouttes de sueur perlaient sur son front, elle ajouta:
TISON D ENFER. -!0i
— Qu'as-tii donc, mon garçon? L'on dirait que tu souffres.
— Moi! non, ma tante, répondit Onésime, se reprochant de ne pouvoir assez vaincre l'atroce doideur que sa brûlure lui faisait éprouver et dont le sentiment se trahissait malgré lui sur ses traits; je vais continuer la lecture... si mademoiselle le désire.
— Certainement, M. Onésime; mais il me semble que votre tante a raison... vous avez l'air de souffrir! ^
— Pas du tout, mademoiselle... je vous assure..., reprit Onésime en souriant, je suis seulement attristé comme vous en songeant aux maux horribles que la guerre entraîne avec elle. Hélas ! faiidra-t-il voir les hommes toujours s'entre-tuer au lieu de s'aimer et de s'entr'aider?
— Onésime, reprit la gouvernante, tu parles en véritable poule mouillée... toi qui aurais fait un si joH garde d'honneur, si tu avais vu à quatre pas devant toi!
— Peux-tu avoir une pareille pensée? dit la jeune fille à l'implacable tante; ne devons-nous pas, au contraire, nous estimer bien heureux de penser que ceux que nous aimons ne sont pas exposés à de grands périls?... Mais continuez, je vous prie, M. Onésime.
Le jeune homme poursuivit sa lecture.
«f L'entrée du capitaine VEnchirci dans le port de Dieppe fut un véritable triomphe. Toute la po-
pulation était rassemblée sur les jetées ; ce furent des vivat, des cris d'enthousiasme sans fin, lorsque l'on vit s'avancer lentement, tenant ses prises sous son canon, le brik corsaire, noir de poudre, son gréement haché par la mitraille, ses voiles trouées par les boulets, et son lambeau de pavillon tricolore cloué à sa poupe.
« Le trois-mâts anglais était presque complètement désemparé; le nombre et la gravité de ses avaries témoignaient de la vigueur de l'attaque et de la défense; de nouveaux cris de: Vive la France ! vive le capitaine V Endurci ! firent explosion, lorsque l'intrépide corsaire mit le pied sur l'embarcadère; mais le triomphe du capitaine devint une véritable ovation lorsque l'on apprit que le trois-màts si intrépidement enlevé par lui convoyait plusieurs transports de blé: dans la pénurie de grains où se trouvait la France, une telle capture est un bienfait pubUc, et l'on sait à cette heure que le capitaine VEndurci^ ayant eu connaissance de la prochaine arrivée de ce convoi de grains, avait passé quelques jours en croisière pour l'attendre, négligeant des prises plus riches et moins dangereuses à attaquer; somme toute, l'ovation du capitaine l'Endurci a été complète; elle datera glorieusement dans les fastes de la ville de Dieppe. »
— C'est superbe! c'est magnifique! s'écria la gouvernante enthousiasmée. Ah! je donnerais dix ans de ma.vie . . . pour être la mère, la femme ou
TISON d'enfer. i03
la sœur d'un héros pareil : comme je serais glo-
rieuse
— Oh bien ! moi, ma bonne amie, reprit la jeune fille, je t'avoue en toute humilité, ou plutôt en toute félicité... que je m'estime mille fois plus heureuse d'être la fille d'un bon commerçant en rouenneries, que d'avoir pour père quelque héros sanguinaire comme ce corsaire, ou d'autres gens de guerre...
— Mon Dieu! mon Dieu! mon enfant^ étes-vous peu ambitieuse! Comment! cela ne vous rendrait pas fière de pouvoir vous dire: '< Ce terrible homme, c'est mon père; « ou bien: «C'est mon mari, c'est mon frère ? «
— S'il était absent, je tremblerais pour lui... en songeant aux périls qu'il court... et, quand il serait présent... je croirais toujours voir du sang à ses mains , ajouta la jeune fille en frissonnant et devenant taute pâle.
— Mon enfant, vous n'êtes en vérité pas raisonnable devons impressionner ainsi, dit la gouvernante avec un accent d'affectueux reproche, vous vous faites mal.
— Mademoiselle, voulez-vous que je cesse cette lecture? dit le jeune homme.
— Non, non, M. Onésime . . . pardon de cette faiblesse dont j'ai honte...
Puis, tachant de sourire, elle dit à la gouvernante :
— C'est ta faute aussi, à toi... ce sont tes idées ambitieuses qui ont amené cet entretien... Mais,
va... tu reviendras à des pensées plus sages..., et , au lieu de rêver aux héros de la grande armée, un beau jour, tu te décideras à épouser ce pauvre soupirant qui t'aime depuis tant d'années.
— Moi, s'écria la gouvernante, épouser le commis de monsieur^ un civil, un pékin^ comme disent les militaires, un bonhomme que je soupçonne d'être aussi poltron que maladroit, et qui, à chaque voyage de monsieur , revient avec quelque chose de moins... ou de plus? Une fois, c'est une roue de moulin qui lui broie à demi le pied, ce qui le rend boiteux; une autre fois, il laisse deux de ses doigts entre les dents d'une machine à laquelle il avait, dit-il, voulu toucher; enfin, un autre jour, et je ne serais pas étonnée qu'il ait été gris ce jour-là, n'est-il pas tombé (nous a-t-il conté) si malheureusement sur un tesson de bouteille, qu'il est resté au pauvre cher homme une telle balafre à travers le visage, que l'on dirait d'un coup de sabre?
— Eh bien ! ma tante, dit Onésime en souriant, que du moins cette apparence d'une blessure martiale vous attendrisse en faveur de ce digne homme.
— M. Onésime a raison, reprit la jeune fille en riant aussi; en voyant à ton bras ce balafré, on le prendra pour un de ces héros de la grande armée que tu aimes tant, et tu pourras être fi ère tout à ton aise.
— Un instant, ça ne fait pas mon compte, dit gaiement la gouvernante, j'aime les héros, mais non le« invalides. Maintenant, Onésime, continue:
TISON d'enfer. J05
je suis très-curieuse d'apprendre comment ce terrible corsaire a pu être enlevé par des Anglais sur le territoire de France.
— Voici, mademoiselle, la suite de ce récit, dit Onésime :
(i Le capitaine l'Endurci, après être resté trois jours à Dieppe pour y consigner ses prises, quitta le port et prit la route de Paris, dans une chaise de poste, laissant malheureusement à Dieppe, pour régler quelques affaires, son maître canonnier, un de ses plus anciens compagnons d'armes, grièvement blessé d'ailleurs dans le dernier combat. II est probable qu'avec le secours de ce brave marin, le capitaine VEndurci n'eût pas été victime de l'indigne guet-apens où il est tombé.
« C'est entre le second et le troisième relais de poste, en venant de Dieppe à Paris, qu'un enlèvement d'une audace incroyable a été tenté et exécuté par deux émissaires anglais, qui avaient sans doute épié le moment de s'emparer du capitaine VEndurci.
« Il paraît que ces émissaires, sous un prétexte adroit, ont abusé de la crédulité du postillon qui conduisait la chaise de poste, ont obtenu de lui qu'ils le devanceraient sur la route à un endroit convenu, et que, profitant de l'obscurité de la nuit, ainsi que d'un temps d'arrêt causé par une montée rapide, l'un d'eux prendrait la place du postillon et conduirait ainsi la voiture pendant quelque temps.
« Ce projet réussit. Le postillon crut ne céder que momentanément la conduite de son attelage; mais à peine l'émissaire anglais fut-il en selle , qu'il lança les chevaux avec une effrayante rapidité, tandis que le postillon était jeté à demi mort sur la route par l'autre Anglais, cramponné aux ressorts de la chaise de poste.
f.' Le capitaine V Endurci^ d'abord surpris de l'allure impétueuse des chevaux dans une dangereuse descente, crut que le postillon avait négligé d'enrayer la voiture, et qu'il était emporté par ses chevaux. Mais bientôt cette allure imprudente se modéra, et la voiture continua de rouler avec une extrême rapidité.
<< La nuit étant devenue très-obscure, le capitaine corsaire ne put donc remarquer qu'au lieu de suivre la grande route, la voiture prenait une autre direction. N'ayant aucun soupçon, ignorant complètement la substitution du postillon, le capitaine voyagea ainsi pendant une heure et demie environ et finit par s'endormir.
ff La voiture s'arrêta; il s'éveilla en sursaut, et se crut arrivé au relais; et, voyant à travers la nuit noire deux ou trois lanternes aux approches de la chaise de poste, il en descendait sans la moindre défiance, lorsque soudain plusieurs hommes se précipitèrent sur lui, et avant qu'il eût pu faire un mouvement, il était garrotté, bâillonné et transporté sur la plage du petit port de Hosey, situé sur la côte, à sept heues de Dieppe, et connu pour être un repaire d'audacieux contrebandiers.
« Le capitaine, incapable de bouger et d'articuler une parole, fut embarqué à bord d'un chasse-marée, et jeté à fond de cale, toujours garrotté . . .
'.' Quelques moments après, le léger bâtiment, profitant du flot et d'un vent propice, quittait Hosey et se dirigeait à toutes voiles vers les côtes d'Angleterre ...»
— Pauvre capitaine! dit la gouvernante, comment va-t-il sortir de cette terrible position? Mais, Dieu merci! il en est sorti, puisque le journal raconte son évasion... Que je meure si je me doute de quelle façon il aura pu échapper à ces maudits Anglais! Quelle infâme trahison!
— Oui..., mais peut-être étaient-ce des représailles, dit la jeune fille en soupirant; hélas! entre ces hommes de bataille et de sang, les haines doivent être implacables.
— Décidément le capitaine VEndurci ne fait pas votre conquête, ma chère enfant, dit la gouvernante.
La jeune fille secoua mélancoliquement la tète, pendant qu'Onésime poursuivait sa lecture.
« Le capitaine VEndurci n'est pas de ces hommes que le péril abat; nous sommes heureux de pouvoir, à ce sujet, donner l'extrait d'une lettre du capitaine, adressée à l'un de ses amis, son armateur , lettre dans laquelle il donne les plus grands détails sur son évasion.
i08 LA COLÈRE.
« Voici cet extrait:
.'.' Une fois enfermé à fond de cale (écrit le ca- « pitaine V Endurci)^ incapable de faire un nioii- « vement, je me sentis possédé d'une colère fé- « roce en songeant à la lâche perfidie dont j'étais " victime. J'aurais étouffé de fureur si l'on m'eût «laissé mon bâillon.
« On m'avait jeté à fond de cale, sur quelques « morceaux de vieille voile; mes jambes étaient « liées et serrées l'une contre l'autre, au moyen ( d'une langue corde goudronnée, grosse comme '( le pouce ; mes mains attachées derrière mon .'■ dos, je ne pouvais ainsi me ser>ir de mes dents :.' pour ronger mes liens. J'essayai en me cour- .'^ bant, d'atteindre la corde qui me serrait les jam- « bes; impossible. Au peu de roulis du chasse- '.' marée, je jugeai qu'il était appuyé par une forte 'i brise, et que nous devions marcher vite et droit « vers la côte d'Angleterre.
« Je savais le sort qui m'attendait; quelques •f mots des lâches qui s'étaient emparés de moi , « m'avaient éclairé ; au lieu de me tuer tout d'un 'i coup, ils préféraient me torturer longtemps « dans les pontons: l'un de ces Anglais avait même « parlé de m'exposer plusieurs jours aux huées, if aux insultes de la populace.
« A cette pensée, j'ai cru que j'allais devenir « fou; je retombai, en rugissant de fureur, sur les :.' vieilles voiles qui me servaient de couche.
« Ce premier accès passé, la colère me donna, .'.' comme toujours, de nouvelles forces; mon sang
TISON d'enfer. dOO
« bouillonnait , affluait à mon cerveau , et y fai- « sait naître mille projets plus audacieux les uns « que les autres; je sentais ma puissance morale « et physique décuplée par cette incroyable ef- « fervescence de toutes mes forces vitales.
« Je me décidai pour l'un de ces projets que *< le paroxysme de ma fureur avait fait éclore.
« Dans toute autre disposition d'esprit ce pro- « jet m'eût paru impraticable, etill'aurait été, je " crois, pour un homme qui ne se fût pas trouvé ** comme moi surexcité par la fermentation de la «f colère, la colère, redoutable et puissante divinité, « comme dit le poëte indien. «
Depuis peu d'instants, la jeune fdle de plus en plus attentive à ce récit, semblait en proie à une préoccupation pénible ; plusieurs fois elle avait tressailli connue si elle avait voulu fuir une pensée douloureuse; soudain, interrompant malgré elle la lecture du journal, elle s'écria:
— Ah !.. . cet homme ... me fait frémir . . .
— Pourquoi donc cela? lui demande la gouvernante. A moi, cet intrépide corsaire me parait brave comme un lion...
— Oui, mais quel caractère de fer! reprit la jeune fille de plus en plus émue, quelle violence!... Et l'on dirait que cet homme ose glorifier, diviniser la colère ! . . .
Puis elle ajouta, en tressaillant de nouveau:
— Ah! la violence... la colère... c'est horrible ! . . .
iiO LA COLÈRE.
Et, pâle et frissonnant de tout son corps, elle répéta:
— Oh ! la colère... c'est terrible...
La gouvernante, sans attacher grande importance à l'émotion de la jeune fille, lui répondit:
— Dame ! écoutez donc, mon enfant, vous dites que la colère... c'est horrible; ma foi! c'est selon!... car enfin si, dans cette violence, ce brave corsaire devait trouver la force et le moyen d'échapper à ces traîtres d'Anglais, il avait joliment raison... et moi, à sa place... mais je... Mon Dieu! s'écria-t-elle en voyant la jeune fille devenir d'une pâleur mortelle et fermer les yeux comme si elle eût été sur le point de défaillir , mais, mon Dieu! qu'avez-vous donc, mon enfant?
A ces mots de sa tante et au bruit qu'elle fit en se levant pour se rapprocher vivement de sa compagne, Onésime fit un mouvement pour aller aussi au secours de la jeune fille; mais il se rassit tristement, de crainte de s'exposer à quelque maladresse, et désolé de ne pouvoir pas même lire sur les traits de celle pour qui il tremblait si l'agitation dont elle souffrait se calmait ou s'aggravait, car il régna un silence de quelques secondes que la gouvernante interrompit bientôt en s'écriant avec une anxiété croissante:
— Mon enfant, vous ne me répondez pas?... vos lèvres tremblent... vous pleurez... Mon Dieu! qu'avez-vous ? . . .
Ces paroles n'arrivèrent pas aux oreilles de la pauvre enfant, le regard fixe... ses grands yeux
TISON d'enfer. iil
encore agrandis par la terreur et par l'égarement, elle indiquait, du geste, une apparition née sans doute du désordre de ses pensées, et murmurait d'une voix haletante, saccadée:
— Cet hoamie! oh! cet homme vêtu de noir. .. ce sinistre souvenir de mon enfance... le voilà encore... le voilà!...
— Calmez-vous. . . ne pensez plus à cela, au nom du ciel ! s'écria la gouvernante , ne savez-vous pas combien ces pensées vous sont funestes?...
— Oh ! reprit la jeune fille dans un complet égarement, cet homme... cet homme... il était aussi effrayant dans son emportement et sa colère... lorsque... oh! il y a bien des années de cela... oui, j'étais toute petite... il me semble le voir encore... avec son large chapeau, sa veste noire et sa jupe blanche; costume étrange!... lugubre . . . noir et blanc comme la livrée des morts... C'était le soir... mon père était absent de la maison... alors... cet homme... mon Dieu ! cet homme... il était entré chez nous ... je ne sais par où, je ne l'avais jamais vu... il menaçait ma mère qui me tenait entre ses bras... Alors elle lui a dit en pleurant, je me le rappelle bien: « Grâce au moins pour mon enfant! « Mais lui... s'est écrié, en menaçant toujours ma mère: Tu ne sais donc pas que je suis capable de tout dans ma colère?... Et puis ... il s'est élancé . . . Alors ... ma mère ... oh ! ma mère... morte... et moi...
La jeune fdle ne put en dire davantage , elle tomba dans une crise spasmodique que lui eau-
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sait presque toujours ce douloureux et terrible souvenir de ses premières années, funeste événement, fatale commotion, d'où avaient daté l'impressionnabilité nerveuse et maladive, les involontaires et vagues effrois auxquels l'infortunée était sujette depuis son enfance.
Cette crise se calma bientôt , grâce aux soins experts de la gouvernante, qui n'était, hélas ! que trop habituée à les lui donner. Revenue à elle, la jeune fille, dont le caractère offrait un singulier mélange de faiblesse et de fermeté, eut regret et honte du peu d'empire qu'elle avait conservé sur elle-même pendant le récit de l'évasion du corsaire, récit qui, chose inexplicable pour elle, lui inspirait à la fois de l'horreur et une sorte de curiosité sinistre. Aussi, malgré les timides supplications d'Onésime, elle voulut absolument que celui-ci continuât la lecture si tristement interrompue.
La gouvernante, voyant cette insistance, et craignant que, dans ce moment surtout, une contrariété, même légère, ne réagît d'une manière dangereuse sur l'organisation fiévreuse de la jeune fille, dit à Onésime de continuer le récit de l'évasion du capitaine VEndurci.