‹ La colèreChapitre 2 sur 3 · IX · texte numérisé non relu

IX

Onésime poursuivit en ces termes la lettre écrite par le corsaire l'Endurci au sujet de son évasion.

«Pour réaliser mon projet de fuite, il fallait d'abord rompre mes liens. N'ayant pu parvenir à les approcher à portée de ma bouche, afin de les ronger avec mes dents, je songeai à un autre moyen: à force de fureter en rampant sur le ventre et en tàtant autour de moi avec ma figure, n'ayant pas l'usage de mes mains, liées derrière mon dos, je rencontrai un gros crochet de fer, rivé à l'intérieur de la cale, et sans doute destiné à l'arrimage du lest. M'approchant de ce crochet, je m'y adossai et commençai d'user mes liens en les frottant sur le fer, et en les déchiquetant sur la pointe. Deux heures après , j'avais assez limé

mes cordes pour pouvoir les briser par une violente secousse, car la colère me donnait une force incalculable.

«Une fois les mains libres, mon dessein bien arrêté, le reste n'était qu'un jeu.

" J'avais sur moi mon briquet, ma pipe, de l'amadou, un paquet de tabac et un long couteau de baleinier; je coupai les liens de mes jambes, et, tout à fait maître de mes mouvements, je parcourus la cale à genoux, ne pouvant m'y tenir debout.

(( Je n'y trouvai rien que des morceaux de vieilles voiles et quelques bouts de cordage; la seule issue par laquelle je pouvais sortir était fermée par un large panneau carré; ses planches épaisses s'étaient à un endroit quelque peu disjointes; à travers cette fente, j'aperçus la clarté de la lune; m'arc-boutant alors, mes mains placées sur mes genoux, j'essayai de soulever le panneau avec mes épaules. "Vains efforts! il était, ainsi que cela devait être, maintenu au dehors par deux fortes barres de fer.

•• Je pris alors à tâtons quelques bouts de corde goudronnée; je les coupai par tronçons, et, les détordant brin à brin, j'en fis facilement de Téton pe; je découpai ensuite en lanières quelques morceaux de la vieille voile sur laquelle on m'avait jeté; je disposai ces bandes sur Tétoupe goudronnée que j'avais préparée, plaçant le tout audessous du panneau, vers l'endroit où s'y trouvait une fente de quelques lignes; je vidai mon petit sac de tabac, bien sec, sur l'étoupe, afin de la

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rendre plus combustible. Je battis le briquet, j'allumai l'amadou, que je jetai sur l'étoupe, et je commençai à souffler vigoureusement.

«L'étoupe prit feu, le communiqua aux morceaux de vieille voile; en un instant la cale fut remplie d'une épaisse fumée dont une partie s'échappait par la fissure du panneau, et je criai cm feu de toutes mes forces; mes cris et la forte odeur de brûlé qui s'échappait de la cale effrayèrent les marins; ils craignirent un incendie. J'entendis un grand mouvement sur le pont, le panneau fut aussitôt enlevé, et il s'échappa de l'écoutille une bouffée de noire fumée si aveuglante pour ceux qui, groupés sur le pont, se penchaient vers l'ouverture de la cale, que d'un bond je pus en sortir et m'élancer à l'avant du chasse-marée, mon couteau à la main; je me trouvai en face d'un homme de haute taille en caban brun; je le poignardai; il tomba à la renverse dans la mer; sautant alors sur la hache toujours placée près de la bitte (afin de pouvoir couper le câble au besoin), j'abattis à mes pieds un autre homme, et d'un revers je . . . «

Onésime s'arrêta court, ayant été entraîné à lire plus qu'il ne l'aurait voulu; il craignait que le récit de cette tuerie n'impressionnât trop vivement la jeune fille.

En effet, celle-ci faisait un grand effort pour cacher l'horreur que lui causait ce massacre, injustifiable à ses yeux, même par les nécessités

d'une évasion; pourtant elle se contint, autant par raison que pour satisfaire à l'étrange curiosité que ce récit lui inspirait malgré elle; et, il le faut dire aussi, elle tâcha encore de se vaincre pour ne pas priver sa gouvernante d'une lecture qui semblait l'intéresser.

— Tu as raison de t'arrèter, mon garçon, dit la tante à son neveu; tu aurais même dû l'interrompre plus tôt.

— Ma chère amie, répondit la jeune fille, si c'est pour moi que tu prends cette précaution , c'est inutile. Je veux tâcher de m'aguerrir.

— Vrai! mon enfant? vous aurez ce courage? Eh bien! tant mieux, car je vous avoue que je grille de savoir la fin ... Et puisque cela ne vous émotionne pas trop...

— Ayez l'obUgeance de continuer, dit la jeune fille à Onésime.

Celui-ci reprit:

«J'abattis à mes pieds un autre marin et d'un revers je coupai à demi le bras d'un homme qui se jetait sur moi un sabre à la main. Tout ceci s'était passé en un chn d'œil; profitant de la stupeur de l'équipage, et me sentant déjà plus calme, plus à mon aise, après cette première explosion de ma colère, de ma rage, si longtemps contenues, je voulus un peu voir où j'en étais, et, comme on dit, me recorder un instant.

« Il faisait un clair de lune magnifique ; la brise était fraîche, la mer belle; un vieux matelot à

cheveux blancs tenait le gouvernail, un mousse et trois marins épouvantés s'étaient réfugiés à l'avant, séparés de moi par l'ouverture du panneau» l'honune que j'avais abattu d'un coui) de hache ne bougeait plus, celui que j'avais blessé était à genoux, soutenant son bras droit dans sa main gauche.

f^Tout compte fait, j'avais encore contre moi trois hommes valides, un enfant et un vieillard . mais ces gens semblaient démoralisés par ma brusque attaque.

«J'aperçois à ce moment une paire de pistolets accrochés près du gouvernail; avant qu'aucun des trois marins puisse faire un mouvement, je saute sur ces armes; j'avais ma hache entre mes dents et deux coups à tirer ; mes deux balles me répondaient de deux hommes et égalisaient la partie. Moi au gouvernail, le vieux marin et le mousse à la manœuvre, nous pouvions à la rigueur faire évoluer le chasse-marée, car le temps était superbe, et nous ne devions nous trouver qu'à dix ou douze lieues des côtes de France.

«Ma position ainsi promptement estimée, j'arme mes pistolets, je m'élance vers les trois hommes qui revenaient à peine de leur surprise... car tout cela s'était passé en deux minutes au plus.

« — Vous allez descendre tous trois dans la cale, leur dis-je, ou sinon j'en brûle deux et j'abats le troisième à coups de hache.

«11 n'y avait entre ces hommes et moi que la largeur du panneau, quatre pieds environ; je pou-

vais les tirer à brùle-boiirre. Ils sautèrent dans la cale, où finissait de s'éteindre le peu de matière combustible que j'y avais allumée; le blessé y descendit comme il put; je refermai le panneau, j'assujettis solidement les barres de fer qui le maintenaient, et je revins à l'arrière.

« — Donne moi la barre, dis-je au vieux matelot, en prenant sa place au gouvernail ; toi et le mousse vous manœuvrerez la voilure, et manœuvrez droit... ou je vous brûle la cervelle.

« Je prenais la barre des mains de cet homme lorsqu'il s'écria en reculant d'un pas;

i< — C'est le capitaine V Endurci?

« — Tu me connais?

« — Si je vous connais! capitaine? J'ai fait deux courses sur le Tison d'Enfer.

« — Et tu t'appelles?

« — Simon de Dunkerque.

« — C'est vrai; je me rappelle maintenant ta figure. Ah! misérable, tu voulais me livrer aux Anglais, moi, ton ancien capitaine?

« — Que je sois fusillé à l'instant si je me doutais qu'il s'agit de vous, capitaine!

« — C'est donc à toi ce chasse-marée?

« — Non, capitaine, c'est à Bezelek . . .

« — Et où est-il?

« — Au fond de la mer, capitaine; c'était l'homme au caban brun que vous avez abattu le premier, et qui est tombé par-dessus le bord.

« — Et comment toi et lui avez vous consenti à vous rendre complices de mon enlèvement?

TISON d'enfer. H9

« — Dame ! capitaine, nous faisons un peu de contrebande... un peu de tout...

« — Je le vois bien.

« — Avant-hier, deux Anglais sont venus, et tenez, en voilà un des deux.

«Et il me montra le cadavre étendu à l'avant.

« — Jette ça à la mer, lui dis-je.

f' Le vieux marin, aidé du mousse, fit rouler le corps par-dessus le plat-bord du chasse-marée.

«< — Et l'autre Anglais? dis-je au vieux matelot.

« — Il est dans la cale, capitaine; c'est à lui que vous avez à moitié coupé le bras.

«^ — Et comment ces hommes vous ont-ils rendus leurs complices?

« — Ils ont dit: '< Bezelek, il y a cinquante guinées pour toi si tu consens à passer en Angleterre un homme que nous t'amènerons; nous ne lui voulons faire aucun mal ; mais, s'il résiste, il faudra, loi et tes hommes, nous donner un coup de main pour le bâillonner, le garrotter et le mettre à fond de cale de ton chasse-marée... Il y aura vingt-cinq guinées d'avance et vingtcinq guinées en arrivant à Folkestone Comme il n'y avait pas, après tout, mort d'homme, le marché a tenté Bezelek, tout a été convenu, et l'on vous a amené, capitaine.... Mais je vous jure que je ne savais pas que c'était vous; sans cela, je ne me serais pas mêlé de cette affaire, »

« Quatre heures après ma sortie de la cale . nous étions en vue du petit port de Mora, où j'ai débarqué sain et sauf. «

« Nos lecteurs nous sauront gré, ajoutait le Journal de V Empire^ de leur avoir donné cet extrait du récit du brave corsaire. Grâce à Dieu, le capitaine V Endurci, par son sang-froid et son intrépidité, a pu échapper à un infâme guetapens. Espérons que son nom sera longtemps encore la terreur des ennemis de la France. >'

Onésime, la lecture terminée, posa le journal sur la table.

— Quel homme! dit la gouvernante avec admiration, quel homme que ce corsaire! seul garrotté, bâillonné, trouver moyen de sortir si vaillamment d'un pareil danger!

— Mais que de sang versé! dit la jeune fille en frémissant. Et pas un mot de regret... de pitié pour ses victimes! Avec quelle cruelle indifférence cet homme parle de ceux qu'il a massacrés sans résistance... car, surpris, ces malheureux ne se défendaient pas.

— C'est vrai, dit Onésime à demi-voix.

Sa tante ne l'entendit pas, et reprit en s'adressant à la jeune fille:

— Écoutez donc, mon enfant, cela est bien facile à dire... mais, dans une position pareille... on a bien le droit de...

TISON d'enfer. 12!

— Eh ! mon Dieu ! ma chère amie, tu vas sans doute me prouver que cet homme était victime d'une lâche trahison; qu'il voulait à tout prix recouvrer sa liberté; que cette tuerie était son droit, que ce féroce mépris de la vie d'autrui s'appelle courage, héroïsme . . . Tout cela est possible ... je suis mauvais juge peut-être ... Je te dis seulement mon impression, car, pendant ce récit, qui, je l'avoue, m'inspirait malgré moi une sorte de curiosité sinistre... je n'ai ressenti qu'aversion et horreur .... Tiens, il y a une pensée, un mot . . . qui m'a surtout épouvantée par sa férocité . . .

— Quelle pensée?

— Cet homme, après avoir tué deux de ces malheureux et blessé le troisième, n'a-t-il pas dit, presque en raillant: J lors je me suis senti plus à mon aise... plus calme., après cette première explosion de ma colère, de ma rage! Plus calme, mon Dieu ! Ainsi, il lui fallait du sang, des meurtres, pour apaiser cette colère furieuse qui semble sa passion dominante, exécrable passion, dont il semble invoquer le secours dans les moments désespérés, comme d'autres invoquent l'assistance de Dieu.

— Mais, encore une fois, mon enfant, après tout, un corsaire est un corsaire, ce n'est pas un saint! Que voulez-vous? à chacun son métier.

— Eh! mon Dieu! ma tante, s'écria Onésime, qui avait jusqu'alors gardé le silence, le bourreau a pour métier de couper des tètes... et c'est un épouvantable métier que le sien.

i'22 LA COLÈRE.

— Ah! dit vivement la jeune fille, j'étais bien sûre que M. Onésinie penserait comme moi.

— Lui, je le crois bien, répondit la gouvernante en riant, c'est une vraie femmelette. Est-ce qu'il peut parler de batailles?

— J'avoue en toute humilité, ma tante, que je n'ai rien de ce qui fait les héros, reprit Onésime en souriant; aussi je vous avoue que ... si j'étais prisonnier et qu'il me fallût acheter ma liberté par la mort de mon plus cruel ennemi . . . je renoncerais à la liberté.

— Bien... bien, M. Onésime... voilà le vrai, le bon courage; aussi n'est-ce pas celui des gens de guerre et de massacre, répondit la jeune fille avec animation: (car la répulsion qu'elle éprouvait pour les batailleurs venait peut-être aussi de ce qu'Onésime, et par son caractère et par son infirmité, ne pouvait être un homme d'action).

— Onésime courageux? reprit la gouvernante en répondant aux dernières paroles de la protectrice du pauvre myope, allons, cela n'est pas sérieux.

Et s'adressant à son neveu:

— Tu ne vois pas que mademoiselle se moque de toi, mon pauvre garçon? Mais, en attendant, mets mon tricot sur ce guéridon, mon vaillant héros, et passe-moi ma boite à ouvrage sans faire de maladresse, s'il est possible.

En parlant ainsi, elle tendait à la fois les deux mains à Onésime; l'une tenait le tricot, l'autre s'ouvrait pour recevoir la boîte.

Le jeune homme fut donc obligé de tendre à son tour ses deux mains, l'une pour donner le coffret à ouvrage, l'autre pour prendre le tricot; la clarté de la lampe tombant en plein sur la table, l'impitoyable tante s'aperçut seulement alors de l'horrible brûlure dont Onésime avait été atteint, et s'écria:

— Mon Dieu! mon enfant! qu'as-tu donc à la main?

— Mais... rien... ma tante, répondit-il en retirant vivement sa main, pendant que la jeune fille, dont l'attention venait d'être attirée par l'exclamalion de sa gouvernante, le regardait avec inquiétude.

Mais l'implacable tante s'était levée précipitamment, et, s'emparant de la main de son neveu prosque malgré lui, l'avait examinée:

— x\h ! le malheureux enfant! s'écria-t-elle avec angoisse, il est affreusement brûlé!... Mais tu dois souffrir le martyre!... cela est tout récent ... A quel moment cela t'est-il donc arrivé?

Et se tournant vivement vers la jeune fille qui s'approchait tout inquiète, elle lui dit:

— Ne regardez pascela, pour l'amour de Dieu, mon enfant, cela vous ferait trop de mal à voir.

Et elle ajouta:

— Ah ! maintenant je devine . . . C'est tout à l'heure, n'est-ce pas, Onésime? . . . lorsque tu as mis l'eau bouillante dans l'urne ... ta mauvaise vue t'aura trompé, pauvre cher garçon ... et, de crainte de te faire moquer de toi... tu as enduré,

sans met dire, une douleur atroce? ... Ah î mon Dieu! Et il a eu le courage de nous faire la lecture pendant tout ce temps-là encore!

Le silence d'Onésime, qui baissa la tète, fut significatif...

— Ah!... s'écria la jeune fille en s'adressant à sa gouvernante avec une indicible émotion et les yeux pleins de larmes, je te le disais bien, moi , qu'il était courageux... Oui... voilà le vrai coupage, non pas ce courage féroce qui, né de la colère ne cherche que sang et massacre... mais ce courage des nobles cœurs qui, de crainte d'effrayer ceux qu'ils aiment, savent endurer, sans plainte, une douleur horrible.

L'émotion de la jeune fille, qui se trahissait dans l'accent de sa voix, récompensa divinement le digne garçon de son martyre: il eut même le souverain bonheur de distinguer parfaitement, cette fois, la touchante expression des traits de la jeune fille, car elle voulut obstinément aider sa gouvernante à panser la main d'Onésime; et, pour concourir à ce pansement, il lui fallut s'approcher bien près du pauvre myope ; aussi, pendant quelques moments du moins, put-il s'enivrer de la contemplation de ces traits charmants, qu'il n'apercevait ordinairement que vagues et pour ainsi dire à demi voilés.

Le pansement s'achevait, et Onésime regrettait de n'avoir qu'une seule brûlure, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et une servante entra précipitamment en disant:

TISON d'enfer. 425

— Dame Robert ! . . . dame Robert ! . . .

— Eh! bien! que voulez-vous?

— Madame, c'est M. Legoffin qui vient d'arriver . . .

— Et mon père! s'écria la jeune fille, le visage rayonnant d'une joie subite en courant à la porte, mon père est là ?.. .

— Non, mademoiselle... M. Legoffin m'a dit que monsieur s'était arrêté un instant à la poste aux lettres, mais qu'il allait venir tout de suite...

— Ma chère amie, je descends . . . , dit la jeune fille à sa gouvernante. Je vais dans l'antichambre

attendre mon père, je l'embrasserai plus tôt

Quant à vous, M. Onésime, je vous en prie, soignez bien votre main . . .

Et la jeune fille se hâta d'aller au-devant de son père.

— Mon garçon, dit dame Robert au jeune homme, rentre dans la chambre, et arrose toujours ta main avec de l'eau fraîche... j'irai te voir avant de me coucher et te faire part de ce que m'aura dit M. Cloarek à ton sujet, car il faut qu'il sache pourquoi et depuis quand je t'ai donné l'hospitalité chez lui... Du reste, je connais assez sa bonté pour être certaine qu'il approuvera ce que j'ai fait pour toi.

Onésime se retira chez lui, sous l'impression d'une triste et vague inquiétude.

11 venait à peine de quitter le salon , lorsque M. Legoffin vint y rejoindre dame Robert.

Ce serait douter de la pénétration du lecteur que de supposer qu'il n'a pas depuis longtemps reconnu dans la jeune fille, protectrice dOnésime, mademoiselle Sabine C?ort?'eA;, qui n'avait que cinq ans lorsque sa mère était morte des suites d'une commotion terrible: nous espérons aussi que la pénétration du lecteur n'a pas été non plus en défaut à l'endroit de la gouvernante, Suzanne Robert^ autrefois nourrice de Sabine, et femme de confiance de madame Cloarek.

Quant au capitaine corsaire V Endurci ^ et à son fidèle maitre canonnier... Mais nous nous arrêtons de crainte de blesser le lecteur dans sa sagacité.

M. Legoffin entra donc dans le salon que venaient de quitter mademoiselle Cloarek et Onésime, et où se trouvait dame Robert.

TISON d'e.nfer. 427

Legofiin , depuis environ douze ans que nous l'avons perdu de vue, était peu changé; il avait toujours sa longue figure, blafarde et impassible, comme celle de Pierrot^ couronnée d'une petite perruque noire, ressemblant à un serre-tète; les seules modifications que le temps, ou plutôt les événements, eussent apportées à ces traits d'une gravité grotesque, étaient:

1* Une profonde cicatrice commençant à la tempe gauche et se terminant au bas de la joue (blessure occasionnée, affirmait-il, par sa chute malencontreuse sur un tesson de bouteille);

2° La perte toute récente d'un œil, perte douloureuse, annoncée par un large emplâtre noir (et causée, sans doute, par une autre malencontre).

Malgré ces graves atteintes portées à ses avantages naturels, M. Legoffin n'en tenait pas moins la tète haute; autour de son cou de cigogne, s'enroulait une longue cravate de mousseline blanche anglaise, à pois roses, dont les bouts retombaient sur son gilet de drap noir; sa longue redingote à boutons de métal blanc était de couleur noisette comme son pantalon, qui caressait agréablement ses bas de filoselle noirs et ses gros souHers lacés; de sa main droite (privée de deux doigts laissés, disait-il, par imprudence entre les dents d'une machine), il s'appuyait sur une grosse canne, car il boitait fort bas, par suite d'une autre inadvertance; somme toute, à voir M. Legoffin, on l'eût pris (sauf la balafre) pour un vieux clerc de notaire ou pour un juge de province, pacifique ap-

i28 LA COLÈRE.

parence parfaitement en rapport, d'ailleurs, avec ses nouvelles fonctions de commis de M. Cloarek, négociant en roiienneries.

A l'aspect de Legoffin, dame Robert, malgré les sarcasmes dont elle avait l'habitude de le poursuivre depuis tant d'années, ne chercha pas à cacher le contentement qu'elle éprouvait de le revoir; toute à l'affectueuse joie que lui causait ce retour, elle ne s'aperçut pas d'abord que Legoffin tâchait de manœuvrer de façon à n'être envisagé par elle que de profil ou au plus de trois quarts ; il voulait ainsi reculer autant que possible l'heure des explications sur la perte récente de son œil ; mais la gouvernante, en allant au-devant de son ancien commensal, remarqua bientôt que, parti avec ses deux yeux, sinon bien beaux et bien grands, du moins perçants et malins, le commis de M. Cloarek revenait avec un énorme emplâtre; aussi s'écria-t-elle:

— Ah ! mon Dieu! qu'avez-vous donc sur l'œil, Legoffin?

— Où ça?

— Comment! ou ça? mais sur l'œil droit

— Sur l'œil droit!... ma chère!

— Oui... ce large emplâtre noir.

— Ah!... très-bien! dit flegmatiquement notre homme, je sais ce que c'est.

— Je crois que vous le savez... et moi je crains de le deviner.

— Allez... devinez... ne vous gênez pas.

— Encore une blessure... suite de quelque maladresse?

TISON d'enfer. 429

— Penh! fit Lcgoffin d'un air détaché, un œil... un simple œil...

— Il serait vrai!... vous avez perdu un œil?

— Ce qui est fait est fait...

— Il ne vous manquait plus que cela... Ainsi... vous voilà borgne?

— Pour vous servir.

— Merci du cadeau !

— Vous ne direz pas toujours cela, ma chère, ce qui sera sera.

— Il y a longtemps que vous me rabâchez cette prédiction-là, mon pauvre Legoffin.

— Elle se réalisera.

— Jolie perspective en vérité; car je voudrais bien savoir, si cela continue, ce qu'il vous restera de vous-même dans quelques années; car enfin, lors de presque tous les voyages de M. Cloarck, vous revenez ici avec quelque chose... de moins, c'est vrai! Depuis que monsieur s'est mis dans le commerce et qu'il vous a pris pour commis., je suis sûr qu'il y a aux Invalides des militaires moins blessés que vous.

— A chacun son état et ses chances.

— Et c'est en faisant votre état que vous avez perdu un œil?

— .Tustement.

— Je serais curieuse de savoir comment.

— C'est bien simple. M. Cloarek me reprochait depuis longtemps quelque confusion dans mes chiffres. Le fait est que ma vue baissait terriblemenl; je me dis: « A cela il y a un remède, c'est

de porter lunettes. « Bien raisonné, n'est-ce pas, ma chère?

— C'est évident. Après?

— J'achète donc une paire de lunettes. C'était à Lyon... Ah! scélérat de marchand! tit Legoffin en fermant les poings avec une expression de fureur rétrospective. Ah ! gredin ! . . . ah !.. . pendard!... ah! brigand!...

— Voyons, Legoffin, calmez-vous et continuez .

— Il faisait un soleil superbe; la boutique de cet opticien était en plein midi... sur le quai du Rhône, ma chère, en plein midi: notez bien cela!

— Qu'est-ce que cela fait?

— Cela fit énormément. Je demande donc des lunettes à essayer... Le scélérat m'en donne une paire... je l'ajuste sur mon nez... A ce moment, on entend des cris sur le quai... Naturellement je cours à la porte par curiosité.

— Je vous reconnais bien là.

— Je cours donc à la porte... toujours avec les lunettes sur le nez... Renotez encore ceci.

— Ensuite... ensuite...

— Je regarde de côté et d'autre, en bas, en haut, pour savoir d'où partent ces cris, lorsque tout à coup... en regardant en haut... Ah! ma chère . . .

— Achevez donc.

— Je sens à l'œil droit une douleur aussi aiguë que si j'avais eu la prunelle traversée par un fer rouge...

— Ah! mon Dieu!... et qu'était-ce donc?

Tiso.N d'enfer. iBi

— Par une erreur de cet animal d'opticien, un des verres de mes lunettes était un verre horriblement grossissant, dit Legoffin d'un ton lamentable, un verre de loupe... et comme j'avais levé le nez en l'air... le soleil de midi frappant en plein sur les lunettes, l'un des verres avait opéré sur mon œil, comme on opère avec une loupe sur de l'amadou . . . j'avais, l'œil brûlé . . . calciné . . . ma chère... ça a fait frrrrrt! et j'étais borgne!

— Est-ce bien possible? s'écria dame Robert avec stupeur, pouvant à peine croire à ce singulier effet d'optique. C'est ainsi que vous avez perdu l'œil?

— Ce qui est fait est fait... mais je dois dire à la décharge de l'opticien que, depuis que je n'ai plus qu'un œil, le gaillard en vaut deux... j'ai mes yeux ou plutôt mon œil de quinze ans... Aussi je vous vois belle, oh! mais belle... comme vous l'étiez à quinze ans... ma chère.

— Malheureusement, mon pauvre Legoffin, moi qui n'ai que mes yeux de quarante-trois ans bien sonnés, je vous vois comme vous êtes; mais parlons sérieusement, je vous plains de ce nouvel accident ; ce sera, je l'espère, le dernier, car monsieur a dit à mademoiselle qu'il ne voyagerait probablement plus, et, par fatalité, il ne vous arrive jamais malheur que pendant ces voyages... Enfin, sauf la perte de votre œil, comment tout s'est-il passé cette fois?

— Parfaitement.

— Monsieur a été content de ses affaires?

— Très-content: la vente a été à ravir.

— Et monsieur se porte....?

— Comme un charme...

— Et ses accès de tristesse... quand il vient à songer à la mort de cette pauvre madame?

— Il les a toujours... Alors il s'enferme, reste seul pendant quelques heures, et, quand il sort, on voit qu'il a pleuré... Puis, ça passe... et ça revient de temps en temps.

— Et son caractère?

— Je suis un salpêtre auprès de lui.

— Ainsi, en voyage... pas plus d'accès de colère qu'ici?...

— Pas davantage.

— En vérité, quand on pense à ce qu'était monsieur il y a douze ans... hein! Legoffin?

— C'est le jour et la nuit!

— Cela me fait penser qu'encore aujourd'hui cette chère mademoiselle Sabine a eu une de ses crises nerveuses en se rappelant la mort de sa pauvre mère. Enfin, dans un pareil malheur, il est du moins bien heureux quelle n'ait pas reconnu monsieur sous son costume breton... lors de cette terrible soirée où madame est morte! La pauvre enfant croit toujours que c'est un étranger qui a tué sa mère, et ce funeste souvenir la fait quelquefois délirer.

— Heureusement, ce secret, elle l'ignorera toujours , dit Legoffin en soupirant : triste nuit , en effet, que celle-là !

— Ah! qu'il s'est passé de choses depuis ce temps-là, Legoffin! Quelles inquiétudes pour cette chère enfant, pour monsieur!

TISON d'enfer. 433

— Ai-je jamais été inquiet, moi, ma chère?

— Est-ce que vous vous inquiétez jamais de quelque chose, vous?

— Enfin, ai-je jamais désespéré?

— Non... c'est vrai.

— Lorsque nous avons vu monsieur dans le désespoir d'avoir causé la mort de sa femme , puis, destitué de sa place de juge, qui l'aidait à vivre, qu'est-ce que je vous ai dit, ma chère, quand vous étiez à gémir sur l'avenir? Je vous ai dit: Au loup la forêt^ au pigeo7i le colombier.

— C'est encore vrai ; mais , quant à ce beau rébus, comme je ne le comprends pas plus maintenant que je ne l'ai compris autrefois . . . vous avouerez qu'il ne devait pas me paraître suffisamment rassurant.

— C'est possible, mais moi je m'entendais... et je m'entends... Monsieur a donc réalisé le peu qui lui restait pour subvenir aux besoins de sa fille, qu'il vous a confiée , et lui et moi nous sommes partis.

— Oui... et pendant deux ans nous n'avons pas eu de vos nouvelles.

— Dame! M. Cloarek, malgré ses trente ans, est allé passer ce temps-là dans une maison de commerce pour apprendre... le négoce... car il a toujours eu un goût naturel pour le négoce , répondit Legoffin d'un air de malice contenue; vous avez dû vous en apercevoir, ma chère.

— Ma foi non... et il fallait votre sagacité pour deviner cela, Legoffin.

— C'était pourtant comme j'ai l'honneur de vous l'affirmer , ma chère; monsieur s'est dit: « voilà ma magistrature au diable... ma fille a à peine de quoi vivre pendant quelques années... Je ne suis décidément pas bâti pour la judicature. . . j'ai du goût pour... le négoce... soyons négociant. » Et il est devenu un fameux négociant, car il a fait pour sa fille une belle fortune, sans compter que lui, qui était colère comme un coq en amour , est à présent doux comme un mouton; est-ce encore vrai?

— C'est la pure vérité, Legoffin; et, je vous l'avoue, ce n'est pas tant la fortune que monsieur a faite... qui me surprend; car, après tout, le commerce , c'est une loterie ; ce qui m'étonne , c'est ce changement complet dans le caractère de monsieur...

— Penh!... fit Legoffin d'un air narquois, c'est l'effet du commerce!

— Qu'est-ce que vous me contez là, Legoffin?

— Certainement, ma chère, ajouta notre homme d'un ton sentencieux, le commerce est le lien des hommes , car vous sentez bien que si un négociant offrait sa marchandise à grands coups de poing sur la tète , ou qu'il reçût les acheteurs à grands coups de pied dans le ventre, ça ne rendrait pas les transactions excessivement coulantes.

— Pourtant, Legoffin, entendons-nous, l'état de juge demande un caractère au moins aussi conciliant que celui de négociant; comment se fait-il alors que monsieur ait été calmd par le négoce,

comme vous dites, lui qui était autrefois si violent, qui allait, vous vous en souvenez, Legoffm, jusqu'à jeter des présidents par les fenêtres?

Cette question de haute psychologie parut un moment embarrasser notre homme; cependant comme on le prenait rarement sans vert, il répondit:

— C'est tout simple... vous allez comprendre cela tout de suite... ma chère... c'est simple comme bonjour.

— Voyons!

— Un enfant comprendrait cela....

— Enfin, voyons!

— Voici, dit Legoffin d'un air capable; aie loup la forêt... au pigeon le...

— Tenez , vous serez toujours le même , Legoffin, une insupportable créature ! s'écria la gouvernante en interrompant son ancien commensal; les années, les voyages et le négoce ne vous ont pas changé, vous, moralement s'entend, car au physique c'est différent!

— Tenez, ingrate amie, dit Legoffin en tirant de sa poche et offrant galamment à Suzanne une boîte de forme particulière (un homme quelque peu marin et canonnier eût reconnu cette boite pour une boîte à étoupilles), voici comment je me venge de vos duretés.

— Qu'est-ce que cela, Legoffin? demanda Suzanne.

— Les petits cadeaux entretiennent l'amitié... et au fond vous en avez pour moi... méchante...

— Si j'ai de l'amitié pour vous? vous ne le savez que trop, vilain homme, répondit la gouvernante en ouvrant la boite et en développant un assez grand morceau de parchemin contenant le cadeau de Legoffin, qui d'avance souriait complaisamment à l'effet que son présent devait produire.

— Ah! mon Dieu! s'écria Suzanne, presque avec effroi, ce parchemin est comme brûlé à un bout, et l'autre taché de sang.

— Ah ! oui, reprit imperturbablement le commis de M. Cloarek, c'est le restant d'un morceau de... n'importe quoi qui m'avait servi à allumer ma chandelle, et en envelo^ipant les boucles d'oreilles et l'épingle d'or qu'il renferme , je m'étais piqué.le doigt... Toujours maladroit, comme vous voyez... Aussi, je ne serais pas étonné que ces affiquets n'aient été aussi un peu ensanglantés... mais une goutte d'eau les lavera.

La gouvernante avait retiré du parchemin (il provenait, il faut le dire, d'un débris de gargousse), deux énormes boucles d'oreilles d'or simulant un câble noué, et une large épingle d'or, ornée d'une ancre, surmontée d'une couronne royale. (Ajoutons, comme renseignement significatif, qu'il y a trente ans , beaucoup de matelots de la marine royale anglaise portaient encore des boucles d'oreilles , et qu'ils attachaient leur chemise de laine au moyen de larges épingles d'or ou d'argent.)

La gouvernante, encore plus reconnaissante du procédé que du présent, car elle ne se sentait

TISON d'enfer. i37

pas disposée à se faire distendre les oreilles par ces énormes anneaux, attacha du moins l'épingle à son corsage et dit à Legoffin:

— En vérité, vous êtes trop galant; ces anneaux et surtout cette épingle sont d'un goût parfait; et comme nous habitons justement proche de la mer, le choix de celte épingle surmontée d'une ancre est rempli d'à-propos.

— C'est à quoi j'ai pensé, répondit l'impassible Legoffin, car ces petits affiquets proviennent de la femme d'un capitaine de vaisseau ; elle a pris en échange quelques rouenneries dont monsieur m'avait gratifié.

— Tenez, M. le voyageur, dit Suzanne en prenant sur la table le tricot de laine rouge auquel elle avait travaillé pendant la soirée, vous voyez que vous n'êtes pas le seul qui pensiez aux absents.

— Comment, Suzanne... ce tricot...

— Est destiné à vous faire une longue et chaude cravate de laine pour l'hiver.

— Ah! Suzanne, dit notre homme, réellement touché du bon souvenir de la gouvernante, Suzanne... je n'oublierai jamais...

Malheureusement l'expression de la gratitude de Legoffin fut interrompue par l'entrée de M. Cloarek et de sa fille qui se tenaient tendrement bras dessus bras dessous.

Les traits d'Yvon, alors âgé de quarante-deux ans, n'avaient pas beaucoup changé; seulement ses cheveux commençaient à grisonner et son

teint était singulièrement bruni et hàlé; du reste, il semblait avoir gagné en souplesse et en vigueur, sa physionomie rayonnait, ses yeux étaient remplis de larmes de joie, et il s'écria en entrant:

— De la lumière... beaucoup de lumière , que je la voie au grand jour, ma fille chérie!

Se dégageant alors doucement des bras de Sabine, il se recula pour la contempler à loisir à la vive clarté de la lampe.

Alors debout, le cœur palpitant, les deux mains tendues en avant, il couva sa fille d'un regard rempli d'une anxieuse tendresse, afin de s'assurer si la frêle et chère santé de cette enfant adorée s'était altérée ou améliorée depuis qu'il était parti. Pendant cet examen, toutes les angoisses, toutes les espérances, toutes les idolâtries paternelles se révélèrent dans l'attitude, dans le geste, et jusque dans le tremblement convulsif des lèvres d'Yvon, car il était trop ému pour prononcer une seule parole.

Sabine, les traits colorés par la rougeur de l'allégresse, examinait aussi son père avec une tendre avidité. Elle s'aperçut bientôt, à l'expression de félicité croissante qu'elle remarqua sur les traits d'Yvon, qu'il confondait avec les roses de la santé le coloris éphémère que le bonheur et l'émotion mettaient aux joues de sa fille; aussi éprouva-t-elle un grand bonheur de voir son père rassuré sur les craintes qu'il avait sur elle ; et puis enfin, quoique persuadée que Cloarek n'entreprenait jamais que les inoffensives pérégrina-

TISON d'enfer. 439

lions nécessaires à son commerce de roiienneries, elle se sentait souvent inquiète en songeant, non pas aux périls, mais enfin aux accidents toujours possibles, même dans les voyages les plus pacifiques du monde; aussi était-elle heureuse de retrouver à son père cette vaillante santé qu'elle aimait tant à lui voir.

Ensuite de cette silencieuse contemplation de quelques instants. Yvon, appelant Sabine d'un signe de tète entre les bras qu'il lui tendait, s'écria en la serrant de nouveau contre sa poitrine:

— Viens... viens, mon enfant aimée... je vois que je peux t'embrasser en toute sécurité de cœur; je te trouve encore mieux portante que lors de mon départ...

S'adressant alors pour la première fois à dame Robert, il lui dit avec effusion, en lui serrant affectueusement la main:

— Merci... merci du fond du cœur pour vos bons soins, Suzanne; je sais combien ils ont dû contribuer à l'amélioration de la santé de Sabine...

Regardant de nouveau sa fille, Cloarek lui tendit les bras en disant:

— Encore... mon enfant, encore!

Et le père et la fille volèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre.

— Ma chère , dit tout bas Legoffin à la gouvernante , les pères et les filles , c'est comme les amoureux après une longue absence... c'est content d'être seuls.

— Vous avez raison, M. Legoffin, répondit la gouvernante en se dirigeant vers la porte.

— Ah! Suzanne, dit le commis de M. Cloarek en suivant dame Robert dans la chambre voisine, quelle belle occasion nous aurions là pour un tendre tète-à-tète . . . si nous avions besoin d'en avoir un!

— Malheureusement, l'amour est aveugle, mon pauvre Legoffin , et vous ne l'êtes encore qu'à moitié . . .

— Ça n'empêche pas que vous serez madame Legoffin , dit notre homme avec un accent de conviction profonde. Ce qui sera sera.

Et ces deux personnages ayant doucement refermé la porte, Cloarek et sa fille restèrent seuls.

Lorsque Yvon fut seul avec sa fille, il l'embrassa de nouveau et plus passionnément encore... comme si jusqu'alors il eût été gêné par la présence de dame Robert pour se livrer à toutes les folles tendresses de l'amour paternel; faisant ensuite asseoir Sabine sur une causeuse auprès de lui , et prenant ses deux mains entre les siennes:

— Voyons, ma fille chérie , d'abord les choses sérieuses... Pendant ces trois mois, qui m'ont paru d'une longueur infinie , comment l'es-tu portée?

— On ne peut mieux.

— Je te trouve en effet un air de santé meilleur , dit Yvon en couvant sa fille des yeux. Et puis... et puis...

• — Quoi donc, bon père?

i 42 LA COLÈRE.

— Je ne sais comment te dire cela... mais, au fait, c'est peut-être une de ces idées de pères... comme ils en ont tant.

— Voyons cette idée?

— 11 me semble que tu es encore plus jolie que lorsque je suis parti . . .

— Oh! c'est bien là une idée de père, comme vous dites. Et d'abord, il faudrait supposer qu'avant votre départ, je fusse déjà jolie...

— Et qui douterait de cela, medemoiselle?

— Moi . . . d'abord . . .

— Toi... tu ne t'y connais pas, ou bien tu as de mauvais miroirs... Mais, plus je te regarde... oui... plus je te trouve ... un je ne sais quoi... qui me charme... Que veux-tu que je te dise... tu as l'air moins fillette . . . Non . . . non . . , pardon de blesser ainsi la juste susceptibilité de vos dixsept ans sonnés davant-hier , medemoiselle, je veux seulement dire que vous avez l'air plus grande fille...

— Quelle folie, bon père!., et en quoi consiste ce changement?

— Je ne sais... car tu as toujours les mêmes traits. Dieu merci!... mais ils ont une sorte de gravité douce et contente . . .

— En pourrait-il être autrement, lorsque je vous revois, mon père? C'est mieux que de la joie... c'est du bonheur que j'éprouve, et c'est sérieux, le bonheur . . .

— Ah ! bon ! ... si tu me parles ainsi, tu vas me faire venir les larmes aux yeux et je ne verrai

plus rien du tout . . . Entin j'en suis pour ce que j'ai dit. . . Mais passons, tu t'es bien portée, c'est l'essentiel . . . mais ne t'es-tu pas ennuyée ici, pauvre chère enfant? Ces mois d'hiver sont si tristes à la campagne! Après cela, que veux-tu?... On nous a conseillé pour ta santé l'air de la mer, et le fait est que tu t'en trouves beaucoup mieux . . . Cependant ça n'est pas gai ici.

— Je ne me suis pas ennuyée un seul instant, mon père . . . Est-ce que je n'avais pas mes livres, mon piano, ma broderie, la promenade?

— Enfin... tu ne t'es pas ennuyée, bien sûr?

— Oh! bien sûr...

— Et Suzanne?. .. je n'ai pas besoin de te demander... si, comme toujours, elle a été parfaite pour toi?. ..

— Vous la connaissez . . . c'est tout vous dire. . .

— Et...

Yvon s'arrêta court.

11 était sur le point de demander à Sabine si sa sensibilité nerveuse se calmait un peu , si ses vagues frayeurs étaient moins fréquentes; mais il craignit d'attrister sa fille et préféra se renseigner à ce sujet auprès de la gouvernante.

Il reprit donc, afin de donner un prétexte à sa réticence:

— Et ... tu te plais toujours dans cette maison, dans ce pays? Tu sais , mon enfant, que tu n'as* qu'à parler ... Du nord au midi les côtes de France sont étendues; il y a du choix. Dieu merci! et si tu préférais changer de résidence . . .

— Non, mon père ... ce pays me convient beaucoup, au contraire ... les environs sont charmants, il est déjà comme un vieil ami pour moi ... je serais ingrate de le quitter... à moins que vous ne le désiriez.

— Moi? un désir qui ne serait pas le tien? Je voudrais bien savoir comment je m'y prendrais pour cela.

— Tout ceci, bon père, est fort beau en paroles.

— Comment?

— Mais vos actions les démentent un peu . . . ces belles paroles.

— Quelles actions?

— Vous dites que tous mes désirs sont les vôtres...

— Je t'en fais juge...

— Combien de fois vous ai-je demandé de renoncer à vos voyages ... qui vous tiennent toujours éloigné de moi!

— Ah! ça, c'était différent . . . Comme c'est pour toi, mon enfant chéri , que je voyageais , j'avais mes petites raisons d'agir à ma tète. . .

— Pauvre bon père... je le sais; c'est pour m'enrichir que vous vous donnez tant de peine dans votre commerce ... Eh ! mon Dieu ! à quoi bon tant d'argent ? . . . Mais vous ne me parlez que de moi. . . Et vous . . . votre voyage, comment •s'est-il passé?

— A merveille.

— Vous n'avez pas eu de trop mauvais chemins? vous n'avez pas eu trop froid en voiture? . . .

TISON d'enfer. 445

Il y a eu encore tant de neige le mois passé!. .. Aussi disais-je à Suzanne: « Pendant que nous sommes là bien abritées, au coin d'un bon feu, mon pauvre père est peut-être en ce moment en route, grelottant de ce froid noir au fond de sa voilure , mettant une heure à faire une lieue , à cause de la neige, du verglas, que sais-je? »

— Rassure-toi, chère enfant, mon voyage s'est passé, jeté le répète,le mieux du monde, et sans plus de fatigue qu'à l'ordinaire.

— Vrai? bien vrai?

— Certainement.

— Et pourquoi votre retour ici a-t-il été retardé, mon père? Ce n'est pour aucune cause fâcheuse... n'est-ce pas?

— Non , mon enfant . . . une complication d'intérèts et d'affaires... voilà tout.

— Si vous saviez combien je suis inquiète pendant vos absences ! . . . Mais enfin ces inquiétudes, ces craintes exagérées, je le veux bien ... je ne les éprouverai plus désormais, car vous tiendrez votre promesse, n'est-ce pas?

— Quelle promesse?

— Vous ne voyagerez plus... vous ne me quitterez plus?

— Jeté l'ai promis... à moins pourtant que quelque circonstance imprévue...

— Oh! je n'admets pas du tout les circonstances imprévues... c'est un prétexte...

— Allons... ne me gronde pas...

— Vous me resterez?

a 6 LA COLÈRE.

— Toujours...

— Vous me le jurez? . . .

— Foi de père . . .

— Ah! dit Sabine en se jetant au cou de Cloarek.> je comptais sur ce bonheur, et cependant... je ne peux vous dire combien vous me rendez heureuse... Aussi, pour vous récompenser...

— Eh bieni dit Cloarek souriant et ému de la touchante expression des traits de sa fille. Voyons... pour me récompenser?

— Je vais vous demander quelque chose.. . puisque vous me reprochez toujours de ne vous demander jamais rien.

— Tu ne pouvais me faire plus de plaisir, chère enfant... Eh bien! voyons, qu'est-ce que c'est?... qu'as-tu à me demander?

— Votre protection . . . votre appui . . .

— Et pour qui?

— Oh ! pour une personne qui en est digne . . . et en faveur de qui Suzanne doit vous parler aussi... Mais voyez comme je suis jalouse. .. je désire être la première à vous recommander mon protégé. . .

— Votre protégé... à vous deux?

— A nous deux...

— Celui-là, par exemple, est bien certain d'obtenir ce qu'il voudra de moi... et que désire-t-il?

— Mon Dieu, lui, il n'ose rien désirer... il est si timide ! . . . mais moi et Suzanne nous vous demanderons pour lui... Sa position est si intéressante ... si pénible ! . . .

TISON d'enfer. 147

— Pauvre enfant! bon et tendre cœur, comme tu parais émue! comme tu rougis!... Je suis sûr qu'il s'agit de quelqu'un de bien malheureux !

— Oh! oui, mon bon père!... et puis, que voulez-vous? quand on voit une personne tous les jours ... et qu'on peut ainsi la mieux apprécier . . . naturellement l'intérêt augmente...

— Mais, mon enfant, de qui veux-tu donc parler?

— De M. Onésime.

— Qu'est-ce que M. Onésime?... Attends donc. M. Onésime? Ce nom ne m'est pas inconnu, ce me semble.

— Le neveu de Suzanne.

— C'est cela . . . elle m'en a souvent parlé ; son nom m'était vaguement resté dans la mémoire... c'est le fils de la sœur qu'elle a perdue il y a deux ans.

— Oui, mon bon père, il est orphelin... Il vivait à Lille d'une petite place dans une administration, et il a été obligé d'y renonceT... Alors, comme il n'avait pas d'autres moyens d'existence que cette place, Suzanne, qui vous sait si bon, l'a fait venir ici en attendant.

— Ah! il est ici?

— Oui, mon père.

— Il habite la maison?

— Oui, mon père, depuis deux mois.

— Allons, voilà que tu rougis encore.

— Moi, bon père? . . . mais non, je vous assure.

— Voyons, chère enfant ... ne vas-tu pas croire que je trouverai mauvais que ta gouvernante , à

qui nous devons tant, ait donné ici Thospitalité à son neveu... qui doit être un garçon de bonne conduite et bien élevé , puisque Suzanne la fait venir ainsi près d'elle?

— Oh ! mon bon père ! vous le verrez vous

le verrez... et vous l'aurez bien vite jugé.

— Ah ça! et pourquoi a-t-il renoncé à sa place?

— Il était expéditionnaire; mais il a la vue si mauvaise que cela ralentissait beaucoup son travail: alors on l'a congédié... Vous concevez, mon bon père, combien cela a dû être pénible pour lui, car il est plein de cœur, plein de courage... il a reçu une éducation excellente, et il se désole de son oisiveté. Sa mauvaise vue sera peut-être un obstacle à toute carrière . . . aussi , mon bon père... j'ai compté... c'est-à-dire... Suzanne et moi nous avons compté sur vous... pour venir en aide à M. Onésime dans cette triste circonstance... pour le conseiller, et puis, je vous le répète, vous le verrez, mon père ... il est si doux. . . si bon ! . . . et quand vous le connaitrez , vous ferez comme tout le monde... vous le plaindrez et... vous l'aimerez.

Il est impossible d'exprimer avec quelle émotion naïve et touchante Sabine prononça ces dernières paroles, en rougissant de nouveau, tandis que son sein palpitait doucement et trahissait le vif intérêt qu'elle portait à son protégé.

Cloarek était un instant resté muet et pensif; il commençait à s'expliquer le changement de physionomie qu'il remarquait chez sa fille. Celle-ci ? surprise et inquiète du silence d'Yvon, reprit:

T1S0!S d'einfer. 4 49

— Mon père, mon bon père.. . vous ne nie répondez pas...

— Dis-moi, mon enfant . . . depuis que le neveu de Suzanne liabite ici, avec sa tante et toi, qu'at-il fait? quelle a été sa vie?

— Mon Dieu, mon père, sa vie a été la nôlre . . . il sortait avec nous, quand nous allions nous promener; si nous restions à la maison, il y restait, nous faisait la lecture.. . 11 lit si bien... avec tant d'expression, tant d'ame! ou bien, nous faisions de la niusique, car il est très-bon musicien... 11 sait aussi beaucoup de choses en histoire, et rien n'est plus instructif, plus intéressant que de l'entendre; et puis enfin il tâchait de nous rendre mille petits services, et cela de son mieux... à quoi il ne réussissait pas toujours, car sa mauvaise vue lui fait parfois commettre des maladresses. . . C'est là son seul défaut, mon bon père, ajouta Sabine avec une ingénuité charmante, et pour ce défaut bien involontaire pourtant, Suzanne se montre impitoyable; elle se moque toujours de lui.

— Et toi, tu ne t'en moques pas? j'en suis sûr.

— Oh ! bon père , ce serirtt de la cruauté . . . car il tâche de rire le premier de ses mésaventures; mais, au fond, il en est navré... C'est si triste d'être presque aveugle!... Tenez, ce soir encore (et cela vous prouvera combien il est courageux), il s'est brûlé la main à vif avec de l'eau bouillante. Vous verrez, mon père, quelle horrible blessure!.. . Eh bien! M. Onésime a eu assez d'empire sur lui-même, assez de courage, non-

l\ COLKUE. 10

seulement pour ne pas pousser un cri, mais pour continuer la lecture qu'il nous faisait, et ce n'est qu'au bout d'une heure , et par hasard encore , que nous nous sommes aperçues de ce malheur.

— Diable ! mais M. Onésime me paraît décidément un héros.

— Un héros?... non, père, car, ainsi que nous le disions encore ce soir avec lui, ceux qu'on appelle des héros tuent et versent le sang, tandis que M. Onésime...

— Verse de l'eau bouillante!

— Ah!... mon père!...

— Bon Dieu!... comme tu me regardes!...

— C'est qu'aussi. . . vous, qui êtes toujours si juste!...

— Eh bien! mon enfant, où est mon injustice?.. .

— Vous plaisantez d'une chose si sérieuse... si triste!... certainement, mon bon père... car Suzanne, en voyant la cruelle blessure de M. Onésime, en a pâli d'effroi... et pourtant Suzanne ne lui ménage pas les railleries!... C'est toujours pauvre myope! pauvre conscrit invalide! ...C'est tout simple... avec la grande admiration qu'elle ressent pour tout ce qui est militaire et batailleur... Suzanne n'est que trop disposée à se moquer de M. Onésime, et pourquoi cela? Parce qu'il a horreur de tout ce qui est méchant et sanguinaire... Tenez, justement ce soir, nous avons eu une grande discussion avec Suzanne.. . et M. Onéb\mc était de mon avis... Et il n'en est que lors-

TISON d'EMEU. 45J

que j'ai raison... Aussi, je suis sûre d'avance que vous penserez comme nous.

— Quel était donc le sujet de cette discussion? mon enfant?

— M. Onésime nous lisait dans ce journal qui est là, sur la table, le récit de l'évasion d'un corsaire redouté, le capitaine V En dur ci... y ous'à\ez peut-être lu cela aussi, mon père?

— Non ... , dit Cloarck en contraignant un premier mouvement de surprise et d'inquiétude, non, mon enfant... Eh bien! que pcnsiez-vous de ce corsaire... M. Onésime et toi?

— Sa cruauté nous épouvantait, mon bon père, car figurez-vous que, pour recouvrer sa liberté , il a tué deux hommes... et en a blessé un troisième. Suzanne, elle, bien entendu, approuvait le corsaire, disant qu'il s'était conduit en brave... en héros; M. Onésime disait, lui, et cela prouve bien la générosité de son cœur...

— Et que disait M. Onésime?

— Il disait ^( qu'il aimerait mieux rester prisonnier toute sa vie... que de devoir sa Hberté à un meurtre... '^ N'est-ce pas, mon bon père, que M. Onésime et moi nous avions raison... et que vous pensez comme nous?

— Dame! mon enfant... que veux tu que je te dise? Un bonhomme de négociant comme moi n'est pas très-bon juge en matière de guerre... Cependant, il me semble que M. Onésime et toi , vous êtes bien sévères pour ce pauvre corsaire.

— Oh!... mon père... lizcz cet effrayant récit ... et vous verrez.

\Ô'2 LA f.OLKRh.

— A la bonne heure! mais, écouffe^nc... ce corsaire . . . avait peut-être une famillé'f . . qu'il aimait tendrement... qu'il espérait bientôt retrouver, et, ma foi! dans son désespoir de se voir prisonnier. .. il aura. ..

— Une famille!... ces hommes qui ne vivent qu'au milieu du carnage ., avoir une famille?... l'aimer tendrement? . . . Est-ce que c'est possible. . . mon bon père?

— Voyons... mauvaise tète... est-ce que les loups... n'aiment pas au moins leurs petits?...

— Je n'en sais rien... mais, s'ils les aiment, ils les aiment en loups, leur apportant un morceau de proie sanglante tant qu'ils sont petits ... et , plus tard , ils les mènent sans doute attaquer et dévorer de pauvres agneaux.

Une émotion douloureuse, amère, passa comme un nuage sur le front de Cloarek; puis il reprit en souriant:

— Après tout, mon enfant, tu as peut-èlre raison... et M. Onésime aussi; ah! si tu me parlais rouenneries.. . ou soiries de Lyon, je ne te céderais pas si facilement.. . mais, pour juger des corsaires... je me récuse.. .

— Oh ! j'étais bien certaine que vous seriez de mon avis... Vous, si tendre pour moi, vous dont le cœur est si généreux, si compatissant, vous ne pouviez penser autrement, ou plutôt, bon père, c'est moi qui ne pouvais penser autrement que ^ous. .. car si j'ai horreur de ce qui est mal et méchant... si j'aime ce qui est bon. l)eau... eh

TISON d'enfer. 4 53

bionl... n'est-ce pas à vous... à votre exemple que je le dois? N'est-ce pas aux premiers préceptes de ma pauvre mère, que vous aimiez si tendrement?... car il ne se passe pas de jour que Suzanne ne me raconte des traits de votre affection pour elle.

L'entretien de Cloarek et de sa fille fut interrompu par la gouvernante,

Elle entra, tenant un bougeoir à la main, et s'adressant à Yvon, qui la regardait avec surprise, elle lui dit en souriant, et d'un Ion de familiarité autorisé par ses longs services:

— Monsieur... j'en suis bien fàcliée... mais il est dix heures. . .

— Eh bien! Suzanne?

' — l^^h bien! monsieur, c'est l'heure où madeîuoiselle doit se coucher; le médecin a bien reconnnandé, vous le savez, qu'elle ne veille jamais tard; déjà l'émotion de cette soirée a été vive, aussi je serai inexorable. . .

— Ma chère Suzanne... seulement un petit quart d'heure ! . . . dit Sabine.

— Pas seulement une minute, mademoiselle.

— Comment! Suzanne, le jour de mon retour... vous ne permettez pas même ce petit excès ?

— Dieu merci, mademoiselle aura maintenant, monsieur, le loisir de vous voir tout à son aise; mais la laisser veiller passé dix heures... impossible; demain . . . elle serait brisée de fatigue . . . vous la verriez toute jnalade.

^54 LA roLKUE.

— A cela je n'ai rien à dire, si ce n'est : Bonsoir, ma chère enfant, reprit Cloarek en prenant entre ses deux mains la tète de sa (ille et la baisant tendrement au front. A demain matin... et dors bien... qu'à ton réveil je te trouve fraiche et reposée...

— Oh! soyez tranquille, mon bon père.., je vous sais là... près de moi... je sais que je vous verrai demain... et après... et toujours... Je fermerai les yeux sur cette douce pensée; aussi je m'endormirai et je dormirai comme une bien-heureuse ^ c'est le mot... Bonsoir, mon tendre père... à demain... à demain ! dit Sabine en embrassant à son tour Cloarek. Puis elle lui dit tout bas:

— Suzanne va vous parler de M. Onésime. Que je suis contente de l'avoir devancée l . . . Bonsoir, bon père...

— Bonsoir, mon enfant... dors bien.

— Soyez tranquille... depuis longtemps je n'aurai passé une si bonne nuit. A demain ! père.

— A demain ! mon enfant.

Cloarek , s'adressant alors à la gouvernante , lui dit:

— Vous reviendrez tout à l'heure, n'est-ce pas, Suzanne?... J'aurai à m'entretenir avec vous.

— Très-bien, monsieur... J'avais moi-même à vous parler...

Pvesté seul, Cloarek se promena sombre et pensif dans le salon.

En allant et venant, le Journal de l'Empire , laissé sur la table, attira sqs regards; il le prit, le parcourut et dit avec une vive conlrariéto-

Tiso.N d'km-eb. 155

— Quelle indiscrétion à cet imbécile de INJ. Vcrduron, mon armateur, d'avoir rendu publique une lettre toute confidentielle... et sans me prévenir, encore!... .T'ai toujours craint la sottise et la cupidité de cet homme. Heureusement, je lui ai caché le lieu que j'habite lorsque je ne suis pas en mer... Ah! plus que jamais l'état moral de ma fille me fait un devoir sacré de cette dissimulation . . . Malheureuse enfant... une pareille découverte la tuerait !

A ce moment, la gouvernante, ayant quitté Sabine, vint dans le salon retrouver M. Cloarek.

— Ma chère Suzanne, dit M. Cloarek à la gon- Yernante lorsqu'il fut seul avec elle, je veux d'abord vous remercier encore de vos excellents soins pour ma lille !

— Pauvre mademoiselle Sabine ! est-ce que je ne l'ai pas nourrie? Est-ce qu'elle n'est pas aussi un peu mon enfant ?

— V^ous avez été une seconde mère pour ma fille... je le sais... C'est donc au nom même du tendre attachement que vous lui avez toujours prouvé que je désire vous entretenir d'une chose fort grave. . .

— De quoi s'agit-il donc, monsieiu'?

— Vous avez appelé votre neveu auprès de vous depuis deux mois environ ; il habite ici ?

— Oui, monsieur, et c'est même au sujet de ce pauvre garçon que je désirais vous parler ce soir.

TISON d'i:mi:u. 157

— C'est aussi de lui que je viens vous parler, Suzanne.

— Je vais, monsieur, vous expliquer pourquoi je. . .

— Sabine m'a tout dit.

— Mon Dieu! monsieur, esl-ce que vous èlcs fâché?

— Ffiché . . . non, Suzanne... mais inquiet... alarmé. . .

— Alarmé! mais de quoi donc, monsieur?

— De la présence de votre neveu dans celle maison.

— Ali! monsieur... si j'avais pu prévoir que cela vous fût désagréable, je me serais bien gardée de faire venir ce pauvre garçon auprès de moi... mais il était si malheureux et je vous savais si bon, monsieur, que j'ai cru pouvoir prendre sur moi de. . .

— Vous m'avez rendu trop de services, Suzanne, pour que toutes les personnes de votre famille n'aient pas toujours droit à mon appui, à mon intérêt... Ce que je vous reproche... c'est une grave imprudence.

— Excusez-moi, monsieur; je ne vous comprends pas...

— Votre neveu... est jeune!...

— 11 vient d'avoir vingt-cinq ans.

— • Il est bien élevé, son éducation a été cultivée?

— Que trop pour sa position, monsieur. Ma pauvre sœur et son mari avaient fait de grands sa-

-158 LA COLÈRi:.

orifices.. . pour lui... Comme il a une vue si mauvaise qu'il ne voit pas à dix pas, infirmité qui lui interdisait l'accès de bien des carrières, sa famille avait voulu, en lui donnant une excellente éducation, le mettre à même d'entrer dans le clergé , mais il n'y a pas eu moyen. . . Onésiine n'avait pas la vocation... Alors il a bien fallu se rabattre sur les bureaux... il a obtenu une petite place, et...

— Je sais le reste... Son extérieur quel est-il?

— Dame! monsieur, le pauvre garçon n'est ni beau ni laid: il a une figure très-douce... seulement sa myopie lui donne un regard un peu effaré... Du reste, c'est bien la meilleure créature qu'il y ait au monde; vous n'avez, monsieur, qu'à parler de lui à mademoiselle, vous verrez ce qu'elle vous en dira...

— En vérité, Suzanne... un pareil aveuglement me confond.

— Quel aveuglement, monsieur?

— Comment!... vous 1... vous... Suzanne, qui avez de l'expérience et beaucoup de bon sens, vous n'avez pas senti... je ne vous dirai pas Tinconvenance... mais la grave imprudence qu'il y avait à appeler votre neveu sous le même toit que n:a fille, et à les exposer à vivre ainsi tous deux dans la complète intimité d'une vie retirée!

— Je sais bien, monsieur, que je ne suis qu'une domestique, et que mon neveu. . .

— Est-ce qu'il s'agit de cela? Est-ce que ma fille et moi n'avons pas toujours tâché de vous

TISON Di-Mi:r.. 159

prouver que vous étiez pour nous une amie et non une servante?

— Alors, monsieur... je ne vois pas la cause de vos reproches. . .

— Eh! malheureusement non... vous ne l'avez pas vue, car, si vous aviez été plus clairvoyante, vous vous seriez aperçue de ce qui est arrivé. . .

— Ah! mon Dieu, monsieur! et qu'est-il donc arrivé?

— Sabine aime votre neveu. . .

— Mademoiselle!

— Elle l'aime, vous dis -je.

— Mademoiselle... aimer Onésime!... Monsieur ne parle pas sérieusement.

— Comment! quand il s'agit de ma (ille!

— Si, si, monsieur, pardon... vous parlez sérieusement, je n'en doute jias ; mais vous êtes dans l'erreur la plus profonde.

— Encore une fois, Sabine aime votre neveu.

— Monsieur, c'est impossible.

— Impossible... et pourquoi?

— Parce que ce pauvre garçon est timide comme une lille, parce qu'il n'est pas beau, parce qu'il n'y voit pas clair, et qu'à cause de cela il fait par jour vingt maladresses, dont mademoiselle est parfois la première à se moquer... Ah ! si celui-là est jamais un héros de roman, par exouiple! Non, non, monsieur, rassurez-vous. Sans doute mademoiselle s'est montrée pour Onésime bienveillante et bonne, parce qu'après tout c'est mon neveu et qu'elle en a eu pitié; mais. . .

ICO LA COLlUi-.

— Eh! femme aveugle que vous êtes, vous navcz donc pas prévu que Sabine, avec son caractère, avec son extrême sensibilité, avec son angélique bonté pour tout ce qui souffre, risquait d'éprouver pour votre neveu d'abord de la pitié, et ensuite un sentiment plus tendre?... Et voilà ce qui est arrivé,

— En vérité, monsieur, est-ce possible? Mademoiselle... jeter les yeux sur un pauvre garçon comme lui!

— Mais c'est justement parce qu'il est pauvre, parce qu'il est faible, timide, parce que son infirmité même le met dans une position exceptionnelle et pénible, que Sabine l'aura aimé. . . Vous qui la connaissez aussi bien que moi , comment n'avez-vous pas prévu cela? Fasse le ciel que votre aveuglement n'ait pas de suites funestes!...

— Ah! monsieur, reprit la gouvernante avec accablement, vos paroles m'éclairent... mais trop tard: oui, j'ai été bien imprudente, bien coupable... Mais, non, non, je ne puis croire encore à ce que vous m'apprenez. Mademoiselle Sabine ne vous a pas avoué qu'elle aimait Onésime?

— Eh! non, sans doute, elle ne m'a rien avoué, mais j'ai tout deviné... Pauvre enfant! elle si candide, si sincère!... On lit dans son cœur à livre ouvert... Et d'ailleurs, n'ai-je pas remarqué sa rougeur, les battements de son sein, lorsqu'elle parlait de lui?... N'ai-je pas remarqué le dépit, la tristesse même qu'elle a montrés, lorsque, voulant l'éprouver, j'ai hasardé une plaisanterie sur

TISON D'kM-KU. 4G1

une brûlure (lu'il s'est faite à la main, m'a dit Sabine? Elle l'aiinc... elle l'aiiiie, vous dis-je... et cela renverse des projets que j'avais formés.. IMais... qu'avez-vous?... Pourquoi cette pâleur, ces sanglots?... Suzanne... Suzanne, relevez-vous, s'écria Cloarelc en voyant la gouvernante se jeter à ses genoux, quelle émotion!... Mais qu'avez-vous donc à m'apprendre?

— Ah! monsieur... j'ai une crainte... et elle est horrible...

— Expliquez-vous.

— Mon Dieu! monsieur, si vous alliez supposer qu'en appelant mon neveu ici... et le rappro chant ainsi de mademoiselle, j'avais calculé... espéré... un mariage!...

— Ah! Suzanne... vous me faites injure de me croire capable de su[)poser une pareille infamie !...

— Je vous en supplie, monsieur, diles, oh! dites que vous ne me croyez pas capable de cela !

— Je vous répète que vous avez été imprudente... irréfléchie... voilà tout... et c'est bien assez... Mais quant à vous accuser d'une arrièrepensée indigne... ce serait insensé... Je comprends même que certaines particularités de l'existence de votre neveu aient dû vous sendjler une garantie suflisante... et que le jugeant, comme vous le jugiez, sans conséquence, vous n'ayez pas même soupçonné le danger qu'il pouvait y avoir à le rapprocher de ma fille.

— Hélas! monsieur, c'est la vérité; moi, je le regardais comme n'ayant pas plus de conséquence (pi'un enfant.

iG2 LA COLÈRE.

— Je le crois, vous dis-je: mais enfin le mal est fait,

— Heureusement, monsieur, le mal peut se réparer: demain matin, à la pointe du jour, Onésime aura quitté la maison pour n'y jamais remettre les pieds.

— Je ne le veux pas, s'écria Cloarek; et Sabine ? . . .

— Comment, monsieur?

— Mais ce départ peut la désoler... peut la tuer... faible, impressionnable... nerveuse comme elle l'est !.. . Ah! c'est la sensibilité de sa malheureuse mère...

— Mon Dieu! mon Dieu! je le vois... je suis bien coupable..., dit la gouvernante en pleurant: que faire, monsieur? que faire?

— Eh! le sais-je moi-même?...

Cloarek se promena pendant quelques moments en silence et d'un air agité : puis il dit soudain à Suzanne, plongée de son côté dans un douloureux accablement :

— Où est votre neveu?

— • Ici près, dans la chambre bleue, monsieur... Je lui avais dit d'aller m'y attendre... je devais lui faire connaître le résultat de l'entretien que je devais avoir avec vous à son sujet.

— Faites-le venir.

— Ici, monsieur !

— Oui...

— Ah ! nionsieur . . . pardon . . . pardon pour lui ! s'écria Suzanne en joignant les mains avec an-

Tisors d'em'kk. 163

xiété, car, bien qiu'Yvon, pendant cet entrelien, ne se fût laissé entraîner à ancun emportement, tout en s'exprimant avec chaleur et énergie, la gouvernante redoutait quelque soudain retour aux furieuses colères du passé; aussi reprit-elle:

— Je vous jure, monsieur, que ce n'est pas sa faute... le malheureux enfant est innocent de tout... il ignore tout, j'en suis cerlaine... Ah! de grâce! ayez pilié de lui.

— Faites-le venir, vous dis-je.

— Monsieur, il quittera la maison cette nuit à l'instant...

— Et ma (ille! Encore une fois, ma fille! voulez-vous donc qu'elle meure... de chagrin peutêtre?

— Monsieur, un mot seulement. 11 se peut encore que mademoiselle n'éprouve pour Onésime (ju'un faible pencluint que l'absence lui fera sans doute oublier.

— Et si elle n'oublie pas? Et si cet amour est vrai, profond comme il doit Tétre? s'il est enraciné dans une ame telle que celle de Sabine? Non, non, pauvre enfant, ce serait lui faire injure de la croire capable d'aimer légèrement... C'est sa mère, vous dis-je, sa mère, avec sa sensibilité pleine de dévouement et d'exaltation.

— Hélas! monsieur, ce que vous dites me navre, me désespère, et, malgré moi, je suis forcée d'avouer que vous avez raison. C'est seulement à cette heure que je reconnais toutes les conséquences de ce fatal rapprochement ; car, malheureusement, ce n'est pas tout...

164 LA COLliRK.

— Que voulez-vous dire?

— Monsieur...

— Mais, parlez... parlez donc...

- — Malheureux enfant, il ne faudrait pourtant pas lui en vouloir.

— Lui en vouloir... mais de quoi?

— Car, enlin... monsieur. .. et cela ne serait pas de sa faute... s'il était étranger à l'affection qu'il inspire à mademoiselle... si, cette affection il ne la partageait pas...

— Malédiction!... s'écria Cloarek.

Puis, après un moment de silence, il dit à la gouvernante, d'une voix brève:

— Faites venir votre neveu.

— Monsieur! s'écria Suzanne avec effroi, ne me demandez pas cela...

— Obéissez ]

— Vous me tuerez plutôt, monsieur, répond il

Suzanne avec résolution; non il ne viendra

pas... je vais lui faire quitter la maison... je ne l'exposerai pas...

— A quoi?.. .

— Monsieur...

— A mes emportements, n'est-ce pas? à ma violence... à ma colère?

— Je vous en supplie, monsieur, ne...

— Eh! ne voyez-vous pas que l'amour que ma fille a pour lui le rend sacré pour moi?

— Mais s'il ne l'aime pas, lui, monsieur?

— S'il ne l'aimait pas!... s'écria Cloarek en devenant d'une cffrayanle pâleur.

TISON l) ENFER. iG5

Puis, sans ajouter un mot, et avant que la gouvernante, frappée de stupeur, eût pu faire un mouvement, il quitta le salon et arriva en deux minutes à la chambre bleue, occupée par Onésime.

Ouvrir la porte de cette chambre, la refermer sur lui à double tour, afin d'empêcher Suzanne d'entrer et Onésime de sortir, ce fut pour Cloarek l'affaire d'un moment, et il se trouva bientôt seul avec le neveu de Suzanne.

L\ r.oi.Kur. 1 1

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