‹ La colèreChapitre 3 sur 3 · XI · texte numérisé non relu

XI

Onésimc, au bruit que fit Cloarek en ouvrant et fermant yioleniment la porte, se leva surpris et inquiet: il n'attendait plus que sa tante, et la pesanteur des pas de la personne qui venait d'entrer si impétueusement lui annonçait la présence d'un étranger.

Cloarek, revenu au calme dont il était un moment sorti , contemplait silencieusement Onésime avec une curiosité pleine d'angoisses; d'abord ses traits lui parurent agréables et doux; mais bientôt, oubliant l'infirmité du pauvre myope , qui, n'apercevant à quelques pas de lui qu'une forme vague, regardait fixement Yvon sans distinguer ses traits, celui-ci trouva qu'Onésime avait l'air souverainement insolent et audacieux.

Le neveu de Suzanne, d'autaut plus surpris du silence de l'étranger que sa venue avait été plus

bruyante, (it deux pas à l'enconlre du visiteur, afin de tâcher de distinguer sa figure, et dit doucement et en hésitant:

— Qui est là?

Cloarek, toujours oubheux de l'infirmité de ce jeune homme, trouva la question impertinenle, et lui répondit durement:

— Qui est là?... C'est le maître de celte maison, monsieur . . .

— M. Cloareic! s'écria Onésime en se reculant avec autant de timidité que de respectueuse déférence.

Et il baissa machinalenient les yeux, connue s'ils avaient été, hélas! assez clairvoyants pour risquer de rencontrer ceux du père de Sabine.

En effet, l'accent de Cloarek était trop significatif pour qu'Onésimc, doué de beaucoup de tact et de pénétration, ne sentit pas, tout en ignorant le motif de la répulsion qu'il inspirait, que sa présence dans la maison déplaisait fort au père de Sabine; aussi reprit-il d'une voix douce et tremblante :

— En me rendant aux désirs de ma tante, qui m'appelait ici, je croyais, monsieur, que son désir avait votre agrément , ou que du moins elle avait la certitude que vous ne désapprouveriez ])as ses bontés pour moi; sans cela, je ne me serais pas permis d'accepter ses offres . . .

^ J'aime à le croire, monsieur.

— Je vous prierai seulement, monsieur, d'excuser une indiscrétion.,, dont je me suis rendu

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bien involontairement complice . . . Demain, je quitterai cette maison.

— Et où irez-vous? que ferez-vous? dit brusquement Cloarek; que deviendrez -vous ensuite?

— Ne sachant quel sentiment vous dicte ces questions, monsieur, reprit Onésime avec une dignité douce, vous ne serez pas surpris si j'hésite à vous répondre.

— Mes sentiments envers vous peuvent être. . . bienveillants... comme ils peuvent être aussi tout le contraire de la bienveillance... Plus tard... je verrai ce que j'aurai à faire...

— Vous seriez l'arbitre absolu de mon sort , monsieur, s'écria Onésime avec une respectueuse fermeté , que c'est à peine si vous me parleriez ainsi.

— Et qui vous dit que votre sort n'est pas entre mes mains?

— Et de quel droit, monsieur ?

— De quel droit? s'écria Cloarek avec une impétuosité qui l'entraîna trop loin, vous vous êtes bien rendu l'arbitre de ma destinée, vous !

— Moi . . . moi? . . . Pardon, monsieur ... je ne vous comprends pas!...

— Osez donc, s'écria Cloarek, me regarder en face en me répondant ainsi!

Le pauvre myope, au lieu de se formaliser de ces mots, reprit, avec une ingénuité navrante, en promenant autour de lui son vague et triste regard :

— Vous regarder en face, monsieur? Hélas! je le voudrais; mais, à cette distance, je ne saurais distinguer vos traits.

TISON d'EM'ER. iKîO

— C'est vrai, monsieur, répondit Cloarek moins brusquement, j'avais oublié votre infirmité. Mais, puisque vous ne pouvez me voir, soyez certain que j'ai, moi, un regard auquel rien n'échappe... C'est un avantage que j'ai sur vous, je vous le signale.

— Je vous remercie, monsieur; mais cet avantage vous servira de peu avec moi; de ma vie, je n'ai rien eu à cacher à personne.

— Ce mélange de douceur et de franchise, de mélancolie et de dignité, frappa et émut Cloarek ; néanmoins il se roidit contre cette impression , craignant de se laisser prendre aux apparences et de ne pas apprécier ainsi froidement et sûrement la valeur morale de l'homme dont sa fille s'était éprise.

— J'ai peu de pénétration, monsieur, reprit Onésime; mais vos questions, l'accent dont vous me les faites, quelques-unes de vos paroles . . . tout me fait croire que vous avez contre moi un grief dont j'ignore malheureusement la cause.

— Vous aimez ma fille, lui dit Cloarek en tâchant de lire au plus profond de sa pensée.

Onésime pâlit et rougit tour à tour, tressaillit, et se sentit si près de défaillir, que dans son accablement, obligé de se rasseoir auprès de sa petite table, il mit son visage entre ses deux mains, sans pouvoir trouver une parole.

Dans le mouvement que fit Onésime pour cacher sa figure, le mouchoir qui bandait sa plaie tomba et découvrit sa main, ainsi que l'horrible bridure dont Sabine avait parlé à Cloarek; celui-

ci était depuis longtemps familiarisé avec la vue de bien des blessures; cependant, malgré la gravité de son entretien avec Onésime,il ne put s'empêcher de frémir et de se dire:

— Ah!... le malheureux... qu'il doit souffrir! 11 faut qu'il ait un grand courage pour supporter ainsi cette douleur... Ce courage.. . joint à la douceur de son caractère, à la fermeté digne que je crois reconnaître en lui... annonce du moins un vaillant cœur.

Voyant le muet abattement d'Onésime, Yvon reprit:

— Comment dois-je interpréter votre silence?... vous ne répondez pas...

— Que puis-je vous dire, monsieur?

— Vous avouez donc? . . .

— Oui, monsieur.

— Et ma fille... ignore cet amour?

— Si elle l'ignore! Ah! monsieur... je serais mort plutôt que d'oser lui en parler... J'ai toujours caché mon secret au plus profond de mon cœur... aussi je ne sais, monsieur, par quelle fatalité... vous avez pu deviner ce que je tâchais de me dissimuler à moi-même . . .

— Et cet amour.. . qui l'a fait naître en vous?

— D'abord la reconnaissance, monsieur.

— Comment n'avez-vous pas cherché à vaincre un sentiment qui ne pouvait faire que votre malheur ?

— Le croyant ignoré de tous ... je m'y abandonnais avec délices... Jusqu'ici je n'ai connu que

TISON d'enfer. 171

l'in fortune... Cet amour était le premier bonheur do ma vie... comme il sera l'unique consolation de la triste destinée qui m'attend.

— Vous deviez d'un jour à l'autre être séparé de ma fille . . . vous n'avez donc pas réfléchi à cela?

— Mon Dieu ! non ... Je ne réfléchissais à rien . . . monsieur; j'aimais... pour le bonheur d'aimer... j'aimais sans espérance, mais aussi sans crainte et sans remords.

— Ainsi vous n'étiez pas retenu par la crainte de me voir quelque jour instruit de cet amour?

— Je vous l'ai dit, je ne réfléchissais pas... je ne pensais qu'à aimer... Ah ! monsieur, lorsque l'on est, comme moi, par une infirmité fatale, presque entièrement isolé des objets extérieurs et à l'abri des distractions qu'ils causent... si vous saviez comme il est facile de s'absorber tout entier dans la solitaire jouissance d'un sentiment unique et profond !

— Mais, puisque votre vue est si mauvaise, vous ne connaissez donc qu'imparfaitement les traits de ma fille?

— Depuis le temps que j'habite cette maison . . . c'est seulement ce soir que j'ai vu distinctement mademoiselle Sabine.

— Et pourquoi ce soir plutôt que les autres jours?

— Parce qu'elle a ])ien voulu aider ma tante... à panser... une blessure que j'ai à la main... et c'est en daignant me donner ces soins que mademoiselle Sabine s'est assez approchée de moi pour qu'il me fût possible de distinguer parfaitement ses traits.

— Alors qu'aimiez-Yoïis donc en elle, puisque c'est à peine si vous connaissiez ses traits?

— Ce que j'aime en elle, monsieur, s'écria Onésime, c'est son noble et généreux cœur, c'est la grâce de son esprit, l'aménité de son caractère... Ce que j'aime en elle, mon Dieu! mais sa présence, sa voix, sa voix si touchante lorsqu'elle m'adresse quelques mots d'intérêt ou de consolation.

— Ainsi jamais il ne vous est venu à la pensée que vous pourriez un jour devenir l'époux de Sabine?

— Ah ! monsieur ... je l'aimais trop pour cela.

— Que voulez-vous dire?

— Oubliez-vous donc, monsieur, que je suis à demi aveugle, que je suis, par cette infirmité, à jamais voué à la pitié, au ridicule, à la misère ou à une humihante oisiveté?... Moi qui ne puis jamais être qu'un fardeau pour ceux qui s'intéressent à moi, j'aurais osé... Ahl monsieur, je n'achève pas... Non, non, je vous le répète, je vous le jure... j'ai aimé... j'aime mademoiselle Sabine comme on aime le beau , le bien , sans autre espoir que la céleste félicité que porte en soi l'amour du beau et du bien. Voilà, monsieur, ce que j'ai éprouvé... voilà ce que j'éprouve encore... Maintenant, si ma franchise vous touche, daignez me promettre, monsieur, qu'en quittant cette maison j'emporterai du moins votre estime...

— Cette estime... vous l'avez acquise, vous la méritez, Onésime, répondit Cloarek d'une voix émue, et, après cette assurance, vous me permettrez, n'est-ce pas, de vous demander ce que vous comptez faire en sortant d'ici?

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— Je tâcherai, monsieur, de retrouver un emploi semblable à celui qui j'occupais; si modeste, si laborieuse que soit ma condition, pourvu qu'elle me permette de gagner ma vie... c'est tout ce que je désire.

— Mais ne craignez-vous pas que les mêmes motifs qui vous ont fait perdre votre emploi ne se reproduisent?

— Hélas! monsieur, si je songeais à toutes les déceptions, à toutes les douleurs qui sans doute m'attendent encore... je perdrais courage, reprit Onésime avec accablement.

— Ce n'est ni pour vous décourager ni pour vous attrister que je vous ai fait cette objection, vous devez en être certain... Je désire, au contraire, et j'espère trouver le moyen de vous aider à sortir d'une position dont je comprends toute l'amertume.

— Ah! monsieur, que de bontés! Comment aije mérité...?

L'entretien d'Onésime et de Cloarek fut interrompu par quelques coups précipitamment frappés à la porte de la chambre; bientôt l'on entendit la voix de Suzanne disant:

— Monsieur... ouvrez... ouvrez de grâce!... Cloarek s'empressa d'aller ouvrir.

A la vue de Suzanne pâle et effrayée, il pensa tout d'abord à Sabine et s'écria:

— Qu'y a-t-il? Est-ce que ma fille...?

— Rassurez-vous, monsieur.. . Mademoiselle est endormie, je l'espère.

HA LA COLltUE.

— Alors, de quoi s'agit-il donc?

— Avant de venir vous déranger, j'étais allée frapper à la porte de Legoffin, mais il a le sommeil si dur ! . . . impossible de le réveiller.

— Mais, encore une fois, que s'est-il passé?

— Thérèse était allée, comme d'habitude, fermer les volets du rez-de-chaussée du côté du jardin: elle venait d'ouvrir une des fenêtres...

— Eh bien ! . . .

— Excusez-moi, monsieur... Je suis si émue... Et Suzanne disait vrai, car, à l'émotion de son

récit, se joignait son inquiétude sur le résultat de l'entretien de Cloarek et d'Onésime; elle reprit donc:

— Thérèse venait d'ouvrir une des fenêtres de la salle à manger lorsqu'elle a vu... à la clarté de la lune... les tètes de deux hommes se dresser au-dessus du mur d'appui de la terrasse d'où l'on aperçoit la mer.

— Allons donc ! reprit Cloarek en haussant les épaules, Thérèse est une poltronne, elle aura eu peur de son ombre.

— Je vous assure que non, monsieur... Thérèse a parfaitement bien vu les deux ihommes . . . Ils avaient sans doute escaladé le talus du saut de loup ... et certainement ils s'apprêtaient à entrer dans le jardin : mais, au bruit qu'elle a fait en ouvrant la fenêtre, ils ont disparu

— Bien que ces craintes me paraissent fort exagérées, reprit Cloarek, gardez-vous d'en rien dire demain à Sabine. . . La pauvre enfant serait dans

TISON d'enfer. J75

une inqiiictiule mortelle; aussi, je vous recommande la même discrétion envers ma fille, Onésime, ajouta-t-il affectueusement en s'adressant au neveu de Suzanne.

L'accent d'Yvon était si bienveillant pour lui qu'Onésime tressaillit de surprise.

Puisqu'il lui faisait cette recommandation au sujet de Sabine, quoiqu'il fût instruit de son amour pour elle, M. Cloarck admettait donc que les deux jeunes gens pourraient encore se voir, se parler?

Suzanne, non moins étonnée, non moins heureuse que son neveu, faisait les mêmes réflexions que lui, lorsque Cloarek reprit:

— Il fait un clair de lune superbe... je vais descendre au jardin et m'assurer par moi même...

— Descendre au jardin? s'écria Suzanne effrayée,}^ songez-vous, monsieur, lorsqu'il y a du danger... peut être?

— Vous êtes folle avec votre danger, ma chère Suzanne, dit Cloarek en se dirigeant vers la porte; vous n'êtes pas plus vaillante que Thérèse.

— Monsieur, je vous en supplie, permettez-moi alors d'aller éveiller Legoffin; je frapperai si fort, qu'il faudra bien cette fois qu'il m'entende...

— Excellent moyen pour éveiller aussi ma fille et l'effrayer par ces allées et venues dans la maison ... à une heure pareille ! . . .

— Vous avez raison, monsieur, mais pourtant vous ne pouvez pas ainsi aller tout seul...

— Eh bien! que failes-vous, Onésime? dit Cloalek en voyant le jeune honune se diriger de son

mieux vers la porte, dessein qu'il n'accomplit pas sans avoir heurté plus d'un meuble; où allez-vous donc?

— Je vais sortir avec vous, monsieur, si vous le voulez bien.

— Et pourquoi faire?

— Ma tante parle de quelque danger, monsieur...

— Vous?... mon digne garçon, dit Yvon en souriant avec bonté, car le dévouement d'Onésime le touchait , et de quel secours me seriezvous ?

— Il est vrai, monsieur, j'oubliais que je ne puis vous être bon à rien, répondit le pauvre myope avec un soupir de résignation mélancolique. Mais enfin, s'il y a quelque danger, du moins je le partagerai, je serai là... près de vous. .. et si ma vue est détestable, heureusement, par une sorte de compensation, j'entends de fort loin... Cela pourrait peut-être servir à connaître la direction que ces hommes ont prise s'ils sont restés dans les environs.

Cette offre naïve était faite avec tant de sincérité, que Cloarek, échangeant avec Suzanne un regard d'intérêt et de compassion pour Onésime, lui dit:

— Je vous remercie de votre proposition, mon digne garçon, et je l'accepterais de bon cœur, si vous n'aviez pas besoin des soins de votre tante pour panser cette blessure que vous avez à la main; elle est à vif et à l'air: cela doit vous faire

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beaucoup souffrir... Ainsi donc, Suzanne, ne vous occupez pas de moi, mais de votre neveu.

Cloarek sorlit de la chambre et se rendit au jardin.

La lune éclairait au loin les flots alors immobiles, car cette terrasse dominait la mer, que l'on apercevait au loin, à travers la large échancrure d'une falaise.

Cloarek , presque convaincu que la servante avait été dupe d'une illusion causée par quelque jeu d'ombre et de lumière, s'approcha du parapet de la terrasse.

Un saut de loup, large de vingt pieds et creux de douze, rompant la continuité de la muraille d'enceinte, clôturait le jardin à cet endroit, du côté de la falaise. Ce saut de loup était maçonné à pic; mais, du côté de la terrasse, il s'abaissait en talus.

Yvon regarda au fond de cet énorme fossé; il ne vit rien, il tâcha de distinguer, à la faveur de la clarté de la lune, si l'herbe du talus était foulée en certains endroits, ce qui eût indiqué la trace de pas récents. Cette nouvelle investigation n'amena aucun résultat.

Il prêta attentivement l'oreille, il n'entendit au loin que le sourd murmure des grandes lames de l'Océan qui se déroulaient pesamment sur la grève. Il crut définitivement à une folle peur de sa servante, car le pays était parfaitement tranquille, et, depuis que Sabine l'habitait, jamais on n'avait entendu parler d'un vol.

Cloarok allait quitter la terrasse pour regagner sa maison, lorsque tout à coup il vit, derrière un grand massif d'arbres que l'on apercevait à michemin de la falaise, s'élever une de ces fusées qui, dans la marine, servent aux signaux de nuit.

La courbe lumineuse décrivit rapidement sa parabole... le sillon de feu se dessina pendant une seconde sur le bleu foncé du ciel, puis tout s'éteignit.

Cet incident parut d'abord étrange à Cloarek ; revenant aussitôt sur ses pas, il jeta les yeux du côté de la mer pour examiner s'il ne se trouvait pas quelque bâtiment en vue pour répondre au signal qui venait de partir d'un point du littoral...

Aussi loin que put atteindre le regard de Cloarek, il ne découvrit aucun navire, il ne vit rien, rien que l'immensité de la mer, dont la nappe immobile et d'un sombre azur reflétait en une traînée de lumière tremblante la vive clarté de la lune. . .

Après avoir pendant quelques instants cherché à s'expliquer ce singulier incident, et croyant bientôt qu'il s'agissait de quelque signal convenu entre des contrebandiers qui, sans doute, correspondaient ainsi d'une falaise à l'autre, Cloarek rentra chez lui.

Cette alerte, qui, dans d'autres circonstances, eût peut-être donné beaucoup à penser au capitaine corsaire en la rapprochant de l'audacieux enlèvement dont il avait failli être victime, cette alerte fut bientôt oubliée pour les graves réflexions qui chez lui devaient succéder à Tentretien qu'il avait eu dans la soirée avec Onésime.

Cloarek, après avoir passé une partie de la nuit à réfléchir sur son entretien avec Onésiine, entra le matin chez sa (ille; il la trouva levée, sourian te, heureuse; elle se jeta à son cou avec un redoublement de tendresse.

— Eh bien! mon enfant, lui dit Cloarek, as-tu passé une bonne nuit?

— Excellente, mon père... J'ai fait des rêves d'or; car vous me portez bonheur jusque dans mon sommeil.

— Voyons, mon enfant, ces beaux rêves, conte-les-moi. . . Illusion ou réalité , je tiens à savoir tout ce qui te rend heureuse, dit Cloarek, cherchant une transition pour arriver à l'entretien qu'il voulait avoir avec Sabine au sujet d'Onésime. Allons, je t'écoule... Quoique brillant château en

Espagne?... quelque songe digne des Mille et une Nuits?...

— Oh! père, je ne suis pas si ambitieuse ; même en rêve... mes désirs sont plus humbles.

— Eh bien! ce songe?

— Oh ! mon Dieu ! c'est bien simple ... Je rêvais que je passais ma vie avec vous.

— Il ne valait guère la peine de rêver pour cela... mon enfant...

— Avec vous... et avec cette chère Suzanne...

— Bon... mais c'est tout simple.

— Et avec ce brave Legoffin... qui vous est si attaché.

— Et ... , dit Cloarek en remarquant une légère rougeur qui colora le gracieux visage de sa fille, et c'est tout?

— J'oubliais. ..

— Tu oubliais... quelqu'un? cette bonne petite Thérèse, sans doute?

— Non, mon père... je n'avais pas songé à Thérèse.

— Eh bien! cette personne oubliée... c'était?

— M. Onésime.

— Comment!... M. Onésime?... Je ne comprends pas...

— Dame ! . . . mon bon père , vous me demandez mon rêve... je vous le raconte...

— Sans doute... mais enfin... dans ce rêve, à quel titre. . . M. Onésime passait-il sa vie avec nous?

— C'était tout simple, bon père... nous étions mariés...

TISON d'EiNFEH. 481

Sabine prononça ces mots avec un accent à la fois si ingénu, si enjoué, que Cloarek ne put avec raison clouter de la sincérité du récit de sa fille; il se demanda s'il devait se féliciter ou non de ce rêve singulier; aussi reprit-il avec une certaine anxiété:

— Ah! toi et M. Onésime vous étiez mariés?

— Oui, mon père...

— Et... j'avais consenti à ce mariage?

— Certainement... puisque nous étions mariés... Mais mon rêve... ne prenait que quelque temps après notre union . . . Nous étions dans le petit salon d'en haut . . . tous trois assis sur le grand canapé... vous, mon bon père, au milieu de nous deux. .. Suzanne, près de la fenêtre . . . travaillait à son tricot, tandis que Legoffin, à genoux devant la cheminée, soufflait le feu... et Suzanne, comme à son ordinaire, se moquait du pauvre homme... Vous, mon père, vous gardiez le silence depuis quelques moments. Soudain... prenant dans vos mains les mains de M. Onésime et les miennes, vous nous avez dit d'une voix tout émue :

« — Savez-vous, mes enfants, à quoi je pensais?

« — Non, mon père, avons-nous dit, M. Onésime et moi ( car naturellement il vous appelait aussi son père).

« — Eh bien! avez-vous repris, je pensais qu'il n'existe pas sur la terre un homme plus heureux que moi: avoir auprès de soi deux enfants qui s'adorent, deux anciens serviteurs, ou plutôt deux vieux amis... et passer ainsi avec eux une vie

L\ COLÈr.l-. [1

paisible et fortunée... Il faut encore et toujours remercier Dieu, mes enfants...

« Et, en disant cela , mon bon père , vos yeux étaient pleins de larmes. . . Alors, Onésime et moi, nous vous avons serré dans nos bras, en disant... car la même pensée nous venait:

« — Oh! oui, Dieu est bon pour nous... merci, merci à Dieu!...

"Nous sommes restés ainsi un moment tous trois embrassés ... et puis je me suis éveillée, pleurant comme dans le rêve ... «

Cloarek ne put cacher les larmes qui lui vinrent aux yeux à ce naïf récit, et il dit à Sabine :

— En réalité comme en songe, tu es et tu seras la meilleure et la plus tendre des filles . . . Mais, dis-moi... il y a dans ton rêve quelque chose qui me surprend beaucoup.

— Quoi donc?...

— Tu permets?

— Je le crois bien . . . bon père ... Et qu'est-ce donc qui vous surprend si fort?

— Ton mariage avec Onésime.

— Vraiment ? . . .

— Oui.

— C'est singulier... moi, j'ai trouvé cela si naturel, que je n'en ai pas été étonnée du tout.

— D'abord mon enfant... et cela n'est pas, je l'avoue, le plus grand inconvénient... M. Onésime est sans fortune...

— Mais bien des fois vous m'avez dit, mon bon père, que tous ces voyages... pour votre com-

TISON d'knff.u. 4 83

merce , toutes ces absences dont je m'affligeais tant. . . avaient pour unique but de m'amasser une belle dot...

— Sans doute.

— Alors vous voyez bien que... dans mon rêve... M. Onésime n'avait pas besoin de fortune. ..

— Soit... pour un mariage en songe... l'éga lité des biens n'est pas nécessaire.

— Et dans les mariages... vrais... elle est donc indispensable ?

— Indispensable... non ^ mon enfant... mais du moins convenable... Enfin, passons à autre chose . . .

— Encore ?

— Oh!... je ne suis pas au bout... mais puisque tu permets...

— Allez... allez, bon père.

— M. Onésime n'a pas d'état, et par conséquent pas de position sociale...

— Pauvre jeune homme .. . il n'en est que plus à plaindre... Qui pourrait lui faire un crime de son oisiveté forcée? Est-ce le cœur, le bon vouloir, l'instruction, la capacité. . . qui lui manquent? Non, sans doute... c'est cette fatale infirmité qui met obstacle à tout ce qu'il pourrait entreprendre...

— Tuas parfaitement raison, mon enfant... Celte fatale infirmité est un obstacle insurmontable, qui malheureusement l'empêchera toujours de suivre une carrière quelconque , de se créer ime position ... et même de se marier. . . si ce n'est en songe, bien entendu.

^84 LA COLKRE.

— Ici ^ mon bon père, à mon tour , je ne vous comprends plus.

— Vraiment!

— Oh! mais plus du tout! du tout!

— Comment! mon enfant, tu ne comprends pas qu'il est impossible qu'une femme fasse jamais la folie de se marier avec un pauvre garçon à demi aveugle, qui voit à peine à dix pas devant lui... qui serait toujours , pour ainsi dire , comme un enfant en tutelle? Tu ne comprends pas qu'ainsi les rôles seraient intervertis... et qu'au lieu de protéger sa femme, comme tout homme doit le faire, M. Onésime devrait être protégé par la femme qui serait assez folle pour l'épouser?

— N'est-il pas tout simple que celui qui peut protéger l'autre... le protège?...

— Sans doute, mais ce rôle... ce devoir est celui de l'homme.

— Oui, quand il peut le remplir; mais quand il ne le peut pas, il appartient à la femme...

— Si elle est assez folle, je le répète, mon enfant, pour s'exposer à une si triste existence.

— Folle!...

— Archifolle... Allons... ne fais pas tes doux yeux si méchants...

— Voyons, père... écoutez-moi...

— Je t'écoute.

— Vous m'avez élevée avec une bonté adorable, vous avez été au-devant de tous mes désirs, vous m'avez entourée de tout le bien-être possible; enfin pour moi vous vous êtes exposé à tous

TISON d'enfer. 4 85

les ennuis cle vos longs voyages de commerce , n'est-ce pas ?

— C'était pour moi non-seulement un bonheur, mais un devoir.

— Un devoir ! . . .

— Le premier, le i)lus sacré de tous...

— De me protéger?... d'être mon guide? mon soutien ? . . .

— L'on n'est père qu'à cette condition...

— Voilà où j'en voulais venir, dit Sabine avec une naïveté triomphante: le rôle, le devoir du père est de protéger son enfant?

— Certainement.

— Maintenant, père, supposez que, dans l'un de vos voyages, vous ayez été aussi malheureux ou aussi maladroit que ce pauvre Legofiin... et que, ce qu'au ciel ne plaise, grand Dieu! vous ayez, par suite de je ne sais quel accident, perdu la vue... serais-je folle, archifolle, parce que j'emploierais toutes les forces de mon intelhgence et de mon cœur à tâcher de vous rendre ce que vous avez fait pour moi , et d'être à mon tour votre guide, votre soutien, votre protectrice ? Nos rôles seraient intervertis, comme vous dites... Et cependant quelle est la fille qui ne serait pas heureuse et fière de faire pour son père ce que je ferais pour vous ?... Eh bien ! ce dévouement d'une 1111(3 pour son père, j)ourquoi une femme ne l'auraitclle pas pour son mari?... Ah ! ah ! voyez-vous , j'étais bien sûre que vous n'auriez rien à répondre à cela, mon bon père !

— D'abord, chère et tendre enfant, je ne te réponds pas... parce que ce que tu me dis là m'émeut délicieusement et me prouve de nouveau la rare bonté de ton cœur... mais ne te hâte pas tant de triompher ...

— Nous verrons bien.

— Tu vas sentir tout de suite que ta comparaison... si touchante qu'elle soit, n'est pas juste... J'admets que , par suite d'événements fâcheux , une fille soit obligée de devenir le soutien... la protectrice de son père... elle se dévoue à lui... C'est beau, c'est noble... Mais enfin elle n'a pas choisi son père, elle accomplit un devoir sacré... tandis que la femme, qui peut choisir son mari... serait... je le répète (ne me fais pas de trop méchants yeux), serait folle... archifolle... d'aller justement choisir pour mari . . .

— Une pauvre créature qui ait justement besoin d'être entourée de la plus tendre sollicitude, s'écria Sabine en interrompant son père. Choisir ainsi, c'est faire acte de folie ? Répétez-moi cela, mon bon père... je vous croirai. Oui, vous si généreusement dévoué à votre enfant, vous si compatissant pour ses faiblesses... vous, qui pour elle avez accompli tous les sacrifices... dites-moi qu'il est insensé de mettre son bonheur à dévouer sa vie à un pauvre être que la destinée accable; dites-moi qu'il est insensé de venir à lui, par cela même que son infortune doit éloigner tout le monde de lui! dites-moi cela, mon père... et je vous croirai.

TISON d'enfer. 487

— Non, ma noble et généreuse enfanl,je ne dirai pas cela... je mentirais..., s'écria Cloarck entraîné par la généreuse animation de Sabine; non, je ne doute pas du bonheur divin que l'on puise dans le dévouement lorsque l'on se dévoue surtout pour une personne bien-aimée. . . non, je ne doute pas do l'attrait qu'éprouvent les âmes d'élite pour ce qui est à la fois souffrant, courageux et résigné...

— Vous voyez donc bien... bon père ! . . . mon rêve n'est pas si extraordinaire, que vous le disiez, reprit la jeune fille en souriant, et j'ai, je l'espère, réponse à tout.

— Oh ! tu es une rude jouteuse ... et je m'avouerais tout à fait vaincu ... ou plutôt convaincu, si tu pouvais répondre aussi victorieusement à une dernière objection... Je l'avais gardée en réserve... comme la plus forte...

— Voyons l'objection, j'en ferai justice... connue des autres...

— Sais-tu... que tu es terrible, au moins? Oui . . . oui . . . riez ... je vous attends, et de pied

ferme encore...

— Dis-moi... quand on pousse à ce point... le dévouement pour quelqu'un... c'est qu'on l'aime beaucoup... n'est-ce pas?

— Nécessairement.

— Et il faut admettre que ce quelqu'un aime beaucoup... aussi.

— Cela va sans dire.

— Qu'il aime... corps et ame... que la présence de celle qui se dévoue si noblement pour lui le

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charme... et l'enchante... qu'il éprouve enfin autant de bonheur à la \oir qu'à Tentendre; car la contemplation du gracieux visage d'une épouse bien-aimée nous est aussi douce que la contemplation de ses mérites et de ses vertus. Eh bien ! dans ton mariage... en rêve... ce qui me semble le plus étrange... c'est.. .

— Pourquoi vous interrompre, mon bon père?...

— Tiens... pour mieux te rendre ma pensée... je vais te raconter un fait. Hier soir... selon ta recommandation, j'ai vu.. . Onésime... et...

-^ Oh !... n'est-ce pas qu'il est impossible de ne pas s'intéresser à lui, et de...

— D'accord... mais laisse-moi parler... J'ai fait naturellement causer M. Onésime, afin de juger un peu de son esprit, de ses sentiments. Or. . . .

— Avouez qu'il n'est pas de sentiments plus élevés que les siens, d'esprit plus juste... de caractère plus...

— Mais, maudite petite bavarde, permets-moi donc d'achever!... Somme toute, j'ai été satisfait de ce jeune homme; seulement...

— J'en étais bien sûre... je vous l'avais bien dit.

— Sabine... Sabine...

— Pardon, bon père... je vous écoute.

— Nous avons donc assez longuement causé... avec M. Onésime, et... je ne sais plus comment cela est venu dans notre conversation... je lui ai demandé, à propos de sa mauvaise vue, s'il voyait distinctement à quelques pas... 11 m'a ré~

pondu que non.... et qu'ainsi, par exemple,

depuis qu'il était ici il ne t'avait vue ... là,

bien distinctement . . . bien complètement vue . . . qu'une seule fois... et c'était hier... lorsque tu as aidé Suzanne à panser la blessure qu'il avait à la main . . .

— Pauvre M. Onésime... c'est vrai, car, pour aider Suzanne, il m'a fallu m'approcher tout près, fout près de lui.

— VAi bien! s'il te faut tout dire... ce qui me paraît le plus inconcevable dans ton mariage en rêve... c'est un mari qui ne verrait jamais sa femme. . .

— Jamais?... il faudrait donc qu'il devint, hélas! tout à fait aveugle. . .

— D'accord... mais enfin... il passerait toute sa vie auprès de sa femme sans jamais la voir... pour ainsi dire... que par accident...

— Eh bien !... mon père... la part faite à ce qu'il y a de cruel dans une infirmité pareille... moi je*lrouverais cela charmant.

— Voilà qui est un peu fort...

— Et je vous le prouverai...

— Je t'en défie... par exemple!...

— Tenez mon bon père, je ne sais plus où j'ai lu qu'il n'y avait rien de plus sacrilège que de laisser toujours exposés à la vue les portraits destinés à vous rappeler des personnes aimées... car parfois les yeux finissaient par tellement s'hal)iluer à ces images, que leur effet, au lieu d'être toujours vif et nouveau , allait ainsi .en s'émoussant

— Il y a du vrai dans celte observation... mais je ne devine pas le profit que tu en peux tirer pour ta cause.

— Si... au contraire... on renferme ces portraits dans un cadre à vantaux... je suppose... et que l'on ne l'ouvre que lorsque l'on se sent disposé à contempler avec recueillement une image chérie, l'impression qu'elle vous cause est d'autant plus puissante qu'elle a été plus ménagée... n'est-ce pas, bon père?...

— Parfaitement raisonné, mademoiselle... Ensuite...

— Eh bien!... vous aimant comme je vous aime, mon bon père... je serais, je suppose dans la position de M. Onésime... que je me consolerais en me disant: Toutes les fois que j'embrasserai mon père, la vue de sa bienveillante et noble figure sera pour moi comme une apparition ineffable... puis ses traits se voileront pour ainsi dire de nouveau à mes regards... mais du moins je le saurai là... et...

Tais-toi... perfide... tu me donnerais envie de te voir myope. . .

— Ah!. ..j'étais bien sûre de vous convaincre...

— Un moment, je ne me rends pas encore.

— Oh! quel tenace adversaire vous faites, mon bon père!...

— J'admets... que notre myope... le myope de notre rêve, se console ainsi; j'admets qu'il trouve même une sorte de charme toujours nouveau dans ces apparitipns de l'objet aimé... j'admets enfin

TISON D'k.M'EK. -191

qu'il en soit de l'original du plus charmant portrait du monde comme du portrait lui-même... et que, sans se blaser pour cela sur la vue incessante de l'objet aimé, le regard finisse peut-être par trop s'habituer à être ravi. . .

— C'était absolument ma pensée.

— Et c'était justement là où je t'attendais et où je t'arrête, triomphante raisonneuse! C'est un horrible guet-apens que je te tendais, glorieuse!

— Voyons ce guet-apens, bon père!

— S'il en est ainsi, le myope sera parfaitement partagé, lui; mais l'autre, c'est-a-dire le clairvoyant j ou plutôt la clairvoyante, elle n'aurait donc pour ressource que de fermer les yeux, afin de se ménager, à son tour, des apparitions, et de ne pas s'habituer à être trop continuellement enchantée!

— Comment! c'est sérieusement que vous me faites cette objection ?

— Parbleu ! c'est ma meilleure.

— En vérité, mon père... j'ai trop beau jeu.

— Vraiment?

— Mais, certainement, car enfin, si je me suis mise un instant à la place de M. Onésime, ce n'est pas du tout une raison pour que je renonce à mes excellents yeux; je ne crains pas que ma vue se blase jamais à regarder mon mari; je suis sûre du contraire; j'en prends à témoin le bonheur que j'ai toujours à vous voir, mon bon père (quoique, dans la prévision sans doute de mes idées sur les rares u\rparitions^ vous vous soyez bien

■lOâ LA COLÎ-KE.

souvent dérobé à mes regards, par vos fréquents voyages); mais il n'importe, allez, père... je resterais pendant cent ans mes yeux sur vos yeux, que je ne me rassasierais pas de lire sur vos nobles traits toute votre tendresse pour moi. Et Sabine embrassa tendrement Yvon.

— Chère . . . chère enfant, dit Cloarek en répondant aux caresses de sa fille, tu as pour toi la logique de l'affection et la raison du cœur, comment veux-tu que je lutte contre cela?... Allons, je m'avoue humblement vaincu... J'avoue qu'après tout, ton rêve n'est pas si déraisonnable, et que l'on pourrait, à la rigueur, épouser un myope lorsqu'on l'aime et qu'il est rempli de cœur et de dévouement.

— Ah! bon père!... dit vivement Sabine en pressant les mains de Cloarek entre les siennes.

— Seulement, reprit Yvon, malgré ta façon poétique d'envisager la î«aî<^rtîse vue...]e préférerais que ce pauvre Onésime... Mais, au fait... j'y songe...

— A quoi donc pensez-vous, mon père?

— J'ai beaucoup connu... dans les voyages que j'ai faits pour mon commerce, un jeune chirurgien d'une grande habileté (il n'avait, par parenthèse, qu'un défaut, une gourmandise effrénée): il est allé s'établir à Paris, où sa réputation a grandi, et, à celte heure, il est l'une des célébrités du monde savant... Peut-être trouverail-iU dans sa science, le moyen de rendre la vue à ce pauvre garçon...

— Grand Dieu ! s'écria Sabine ravie, il y aurait quelque espoir?

TISON i)'i:mi:u. 4 93

— Je n'en sais rien, mon enfant, mais je connais plusieurs cures merveilleuses du docteur Gasterini; je lui écrirai aujourd'iuii même... et nous avons été assez lies pour que je puisse lui demander de venir voir Onésime... si toutefois ce célèbre docteur peut abandonner pendant vingtquatre heures sa nombreuse clientèle.

— Ah! mon père!... que de bontés!... et puis aussi, que d'espérances!... Car enfin, l'intérêt (jue vous portez à M. Onésime... le bien que vous j)ensez de lui...

— Voyons... achève...

— Vous songez à le guérir... parce que vous ne voudriez peut-être pas avoir un myope pour gendre..., dit Sabine en rougissant et baissant les yeux avec embarras.

— Diable!... connue tu y vas!... Oh! je n'accorde pas si vite mon consentement... Allons, rassure-toi... je ne te dis pas tout à fait non, et la meilleure preuve que je puisse te donner de mon bon vouloir... c'est que...

— C'est que?.. .

— Embrasse-moi... encore, dit Yvon.

Puis, se dirigeant vers la porte, il ajouta :

— Attends-moi ici... dans une heure.

— Vous sortez, mon père?

— Pour une affaire très-importante...

— Et vous ne m'en dites pas davantage?

— Pas un mot de plus... Je suis un terrible homme, comme tu vois... A bientôt... attends-moi et ne l'impatiente pas trop.

Cloarek, en sortant de chez Sabine, monta cliez Onésime, et afin que leur conversation fût plus secrète et moins sujette à être troublée, il pria le jeune homme de l'accompagner dans une promenade qu'il voulait faire sur la grève avant déjeuner.

Pendant l'absence d'Yvon, sa demeure recevait la visite d'un personnage aussi fâcheux qu'inattendu.

Pendant que M. Cloarek s'éloignait avec Onésinie, Legoflin, debout et iinmol)ilc sur la terrasse du jardin, endroit élevé d'où l'on découvrait la mer, braquait obstinément une vieille longue-vue recouverte en chagrin vert sur un objet qui semblait absorber toute son attention et exciter au plus haut degré sa surprise et sa curiosité.

Cet objet était un brick, que l'on apercevait encore au loin, à travers la large échancrure des falaises; mais comme ce bâtiment louvoyait depuis quelque temps, d'un moment à l'autre il devait, en poursuivant sa manœuvre, échapper aux regards de Legoflin, tandis qu'il s'abandonnait au monologue suivant :

— C'est incroyable!... est-ce un rêve?... est-ce lui?... Oui, ce doit être lui!... voilà bien sa ma-

i96 LA COLÈRE.

lure... sa voilure... son air... sa démarche enfin, et pourtant, non, ce ne peut être lui... ce n'est pas là sa coque... sa façon... Avec sa batterie barbette, il était bas sur l'eau comme une baleinière... tandis que celui-ci vous a des bastingages d'une hauteur ridicule, impossible: et puis enfin je ne lui vois pas un sabord... pas le moindre petit canon ne montre le bout de son nez. Non... non, ce n'est pas lui! Est-ce que cette peinture d'un gris de perruquier avec une lisse jaunâtre (ce qui est du plus piteux effet) a le moindre rapport avec cette peinture noire à lisse écarlate qui vous était d'un effet si crâne et si marin! Encore une fois ce n'est pas lui... Cependant... cette mâture démesurée, si gaillardement inclinée sur l'arrière... ce gréement fin comme des fils d'araignée... il n'}^ a au monde ou au diable que le Tison d'Enfer capable de porter une pareille mâture... qui lui donne la rapidité d'un alcyon... mais, quel âne je suis ! J'ai un excellent moyen de m'assurer de l'identité que je clierche à constater, ainsi qu'aurait dit M. Yvon lorsqu'il servait dans les robes noires et qu'il se délectait à jeter des présidents par la fenêtre: c'est bien facile .. . le voilà qui vire de bord!... je vais être certain de...

Legoffin fut interrompu dans son soliloque et dans ses observations nautiques par une tape qu'on lui donna familièrement sur le bras dont il tenait sa longue-vue... 11 retourna vivement la tète, fort contrarié de cette inopportune agacerie, et se trouva face à face avec Suzanne; dans

TISON d'knfer. -197

sa préoccupation, il ne l'avait pas entendue s'approcher.

— Ce qui est fait est fait; mais que le diable vous emporte, ma chère, de venir me déranger ainsi! dit le commis^ ou plutôt (avouons-lo maintenant) le maître canonnier do M. Cloarek, en reprenant au plus tôt sa longue-vue et cherchant son point de mire...

Malheureusement il était trop tard, le l)rick. avait viré de bord et disparu; ainsi devenait impossible la constatation d'identité dont Legoffiu s'était flatté.

— Comment? que le diable m'emporte! grossier que vous êtes!... reprit Suzanne, tel est le bonjour que vous me souhaitez?

— Entre vieux amis comme nous, la franchise est un devoir, reprit Legofiin en jetant sur la mer un dernier regard de regret, et en faisant rentrer les uns dans les autres les tubes de sa longue-vue; j'étais là à m'amuser à voir passer les petits bateaux qui vont sur VeaUj comme je chantais dans mon jeune âge... et vous venez m'inter rompre.

— Vous avez raison, la franchise est un devoir entre nous, Legoffm... aussi je vous dirai que jamais sourd n'a dormi d'un sommeil plus insolent que le vôtre...

— Qu'en savez-vous? malheureusement pour moi, et pour vous, Suzanne... vous n'avez jamais été à même de voir de quelle manière je dors..., rt'pondil le maître canonnier tl'un air gniilard, et

\.\ coi.j.nL. 1 7)

'i98 LA COLÈRE.

surlout de voir de quelle manière... je ne dors point ! . . . ma chère.

— Vous vous trompez, car hier soir j'ai été frapper à votre porte . . .

— Enfin ! s'écria Legoffin en faisant papilloter son œil unique d'un air étrangement libidineux et triomphant, je vous avais bien dit, moi , que vous y arriveriez ... et vous y êtes arrivée !

— A quoi? reprit la gouvernante sans vouloir comprendre l'audacieuse pensée de son compagnon, à quoi suis-je arrivée?

— A venir seulette, sur la pointe du pied et sans chandelle... pour me conter fleurette et me lutiner dans ma chambrette.

— M. Legonin... vous êtes un impertinent.

— Je vous jure, ma chère, que je serai discret, et que, sans ce sommeil de plomb, vous eussiez été reçue ... ah ! mais ! . . . reçue comme la reine des Amours... et je vous promets qu'une autre fois...

— Comme vous êtes à moitié fou, et aussi borgne de l'esprit que du corps, je ne fais pas attention à vos sottises... Je veux seulement vous dire que j'étais allée frapper à votre porte... pour vous demander aide et secours...

— Aide et secours! contre qui?

— Mais c omme vous êtes poltron comme un lièvre... vous vous êtes tenu coi, feignant de dormir et vous gardant bien de me répondre.

— Voyons, Suzanne... sérieusement, que s'estil passé celte nuit? Est-ce que vraiment vous avez cru avoir besoin de moi?

TISON d'enfer. i09

— Cela m'eût avancée à grand'chose ! Oh ! mon Dieu! l'on aurait beau mettre la maison à feu et à sang... tant pis... M. Legoffin se trouve bien dans son lit... il y reste...

— La maison à feu et à sang? Encore une fois qu'est-ce que cela veut dire?

— Gela veut dire que, cette nuit, deux hommes ont tenté de s'introduire ici... Rien que cela.

— Allons donc... ma chère, vous rêvez tout éveillée.

— Deux hommes ont tenté de s'introduire ici... par ce saut de loup devant lequel nous sommes! m'entendez-vous, Legoffin?

— Un instant, ils étaient deux?

— Oui.

— Ils ont tenté de s'introduire ici?

— Par ce saut de loup, vous dis-je...

— Je sais ce que c'est... ma chère.

— Comment?

— C'étaient deux de vos amoureux...

— Legoffin !

— Il y avait eu sans doute de votre part erreur de date... ou double emploi dans vos circulaires... et alors...

Le maître canonnier s'interrompit brusquement et n'acheva pas sa mauvaise plaisanterie...

Ses traits, ordinairement impassibles, prirent soudain une indicible expression de stupeur d'abord... puis de crainte et d'anxiété; le changement de ses traits fut si subit, si frappant, que dame Robert, oubliant les impertinences de son compagnon, s'écria:

— Mon Dieu! Legoffin, qu'avez-vous? que reçardez-vous donc ainsi?

Et, suivant la direction de l'œil du vieux serviteur, elle vit s'avancer, du fond d'une allée qui conduisait à la terrasse, un nouveau personnage que précédait la peureuse servante.

La venue de ce personnage causait la stupeur et l'effroi du maître canonnier. Cependant, tant s'en fallait que ce nouvel arrivant eût un aspect terrifiant.

C'était un gros petit homme trapu, à ventre saillant: il portait un superbe habit bleu barbeau, une culotte de casimir noisette, des bottes à revers, et un long gilet blanc au-dessous duquel se balançaient deux chaînes de montre en or, garnies de volumineuses breloques en graines d'Amérique.

Ce personnage tenait d'une main une petite badine dont il secouait cavalièrement la poussière de ses bottes, et, de son autre main, il tenait son chapeau, qu'il avait galamment ôté de loin, à la vue de dame Robert: on pouvait ainsi admirer l'élégant et léger crêpé de sa coiffure, poudrée à blanc, ainsi que ses épais favoris coupés en croissant; la blancheur de la poudre faisait ressortir davantage encore la couleur empourprée de la rubiconde et large figure de ce personnage; figure et coiffure que le maître canonnier s'était souvent plu à comparer, ingénieusement à une grosse framboise à demi saupoudrée de sucre blanc.

TISON d'e.mku. 201

Mais, à ce moment, Legoffin, loin de songer à plaisanter, éprouvait une frayeur qui augmentait pour ainsi dire à chaque pas que faisait à son encontre l'homme à la tête poudrée et aux bottes à revers.

Ce digne homme, nonmié Floridor Ferduron, était l'armateur du brick le Tison d'Enfer, ordinairement commandé par le capitaine VEndurci.

Or, jusqu'à cette époque et pour des motifs que l'on comprend de reste, Cloarek avait caché son véritable nom à son armateur, lui ayant laissé surtout ignorer dans quel endroit il allait se reposer ensuite de ses croisières; un ami commun servait d'intermédiaire à la correspondance du capitaine et de M. Floridor Verduron.

On conçoit l'effroi du maître canonnier: il songeait que, ayant sans doute connaissance de la demeure et du véritable nom du capitaine corsaire, mais dans son ignorance du double rôle que jouait M. Cloarek, l'armateur, dès ses premiers mots, allait révéler, sans penser à mal, un secret de la plus grave importance.

La présence de l'armateur expliquait aussi en partie l'arrivée du brick que Legoffin avait cru reconnaître quelques moments auparavant, sous une espèce de déguisement dont il ne pouvait deviner le mystère.

Pendant ces désolantes réflexions du maître canonnier, M. Floridor Verduron s'était approché de plus en plus, tandis que Suzanne disait au vieux serviteur:

— Quel peut être ce monsieur?... Est-il rouge de figure!... Je ne Tai jamais vu ici... Mais répondez donc, Legoffin! Mon Dieu! quel air singulier vous avez! En vérité, vous êtes encore plus blême que de coutume.

— C'est la rougeur de ce gros homme qui me fait paraître ainsi, ma chère... dit notre homme en se voyant en face d'un danger qu'il ne savait comment conjurer.

La servante, qui précédait l'armateur de quelques pas, dit à Suzanne:

— Dame Robert, c'est un monsieur qui vient voir notre maître pour affaires très-importantes.

— Vous savez bien que monsieur est sorti.

— C'est ce que j'ai répondu à ce monsieur ; mais il a dit qu'il attendrait, car il fallait absolument qu'il voie notre maître... Alors... je vous l'ai amené pour qu'il s'explique avec vous.

Thérèse finissait d'expliquer ainsi la venue de M. Verduron, lorsque celui-ci, qui savait son monde, se piquait de bonne compagnie, et avait été cité dans son bel âge comme un coryphée du menuet, s'arrêta à cinq pas de dame Robert : il fît un premier et profond salut, ses bras gracieusement arrondis, les coudes en dehors, ses talons exactement joints, et ses pieds formant le V.

Dame Robert, flattée de ce respectueux hommage rendu à son sexe, riposta par une cérémonieuse révérence, en disant tout bas à Legoffin d'un air de récrimination sardonique:

— Apprenez, par cet exemple, comment un galant homme doit aborder une femme.

TISON d'enfeu. 203

— J'ai, mordicu ! bien abordé autre chose . . . ainsi que va malheureusement le dire cet animal d'armateur, murmura le maître canonnier entre ses dénis, et en rongeant ses ongles de désespoir.

M. Floridor Verduron, s'a\ ançant de deux pas, accompht sa seconde salutation; Suzanne y répondit par une nouvelle révérence, en disant tout bas à Legoflin pour le vexer et le piquer d'émulation:

— Ce sont vraiment des façons de grand seigneur ! . . . d'ambassadeur !

Le maître canonnier, au lieu de répondre, s'effaça le plus possible derrière le feuillage d'un arbre vert, comme s'il avait pu échapper au danger en l'ajournant.

Le troisième et dernier salut de l'armateur (les trois saluts étaient de rigueur) fut trop semblable aux deux premiers pour mériter une mention particulière, et il allait enfin s'adresser à Suzanne lorsqu'il aperçut le maître canonnier.

— Tiens! tu étais là? lui dit l'armateur en lui faisant un signe de tête des plus affectueux. Je ne t'avais pas aperçu... vieux loup de mer.

— Penh! reprit Legoffin croyant sourire tandis qu'il ne faisait qu'une horrible grimace, si l'on éiixii loup marin parce qu'on habite sur la côte... madame (et il montra Suzanne) serait, à ce compte, une loup-marine.

— Toujours plaisant! répondit l'armateur, et ton œil... mon pauvre garçon?

— Comme vous voyez . . . mon bon M. Verduron: je n'y vois plus... Mais ne parlons pas de cela... je vous en supplie... Ne parlons pas de cela... j'ai mes raisons.

— Je le crois bien, mon pauvre vieux . . . car, en vérité, c'est jouer de malheur, n'est-ce pas , madame? dit l'armateur en s'adressant à Suzanne, perdre ainsi un œil d'un coup de pique!

— Comment! s'écria dame Robert en regardant Legoffin avec ébahissement, comment! un coup de pique!. ..

— C'est un calembour, reprit héroïquement le maître canonnier avec une grimace encore plus compliquée que la première. M. Verduron, qui est très-drôle, appelle I'atout que j'ai reçu à l'œil un coup de pic^ parce que j'ai beaucoup de coELR, mais que malheureusement je n'ai pas eu GARDE A CARREAU... tt^ec CB Queux (VopHcien . . . de Lyon.

Ces derniers mots, seulement à l'adresse de Suzanne, furent prononcés si bas, qu'elle seule les entendit, et d'ailleurs l'armateur s'étourdissait lui-même en riant à gorge déployée des calembours atroces qu'une position désespérée inspirait au malheureux Legoffin.

— Ah! parbleu! je ne le croyais pas si fort que cela... Ah! ah! ah! C'est qu'il est très-plaisant! n'est-ce pas, madame? disait M. Verduron. Il n'y a que lui pour trouver cela... Un coup de pic... un atout... il a beaucoup de cœî«r... et il n'a pas eu garde à carreau. Eh! eh! C'est très-plaisant... très-i)laisant!

TISON D*E.NFER. 205

— Le fait est, monsieur, reprit dame Robert , qui trouvait le jeu de mots exécrable, mais qui heureusement ne pensait plus au coup de pique, ainsi expliqué, le fait est que M. Legoffin , avec son air sérieux, est un pince sans rire, comme on dit ... et s'il n'est pas plaisant, ce n'est pas,

du moins, l'intention qui lui manque Mais,

monsieur, la servante vient de m'apprendre que vous désiriez parler à M. Cloarek pour affaires pressantes...

— Oui, belle dame, très-pressantes, reprit galamment l'armateur. C'est sans doute à madame son épouse que j'ai l'honneur de parler?... Dans ce cas, je . . .

— Pardon, monsieur... je ne suis que la gouvernante de mademoiselle Cloarek.

— Comment! le cap...

Cette première syllabe du mot capitaine n'était pas sortie de la bouche de l'armateur, que le maître canonnier s'écriait soudain de tous ses poumons, en frappant brustiuemcnt sur le bras de Suzanne:

— Ah! no7yi d'un petit poisson! regardez donc... voyez donc!...

La gouvernante fut si saisie, et de l'éclat de voix, et du geste de Legoffin, qu'elle jeta un cri perçant et n'entendit pas même la syllabe si redoutée prononcée par l'armateur. Aussi, à peine remise de cette alerte, elle dit au vieux serviteur avec beaucoup d'aigreur:

— C'est insupportable, vous m'avez fait une })(uir horrible... J'en suis toute tremblante...

206 LA CULÉUE.

— Mais regardez donc là-bas, reprit le maître canoiinier en étendant son long bras dans la direction des falaises, c'est à n'y pas croire ... ma parole d'honneur... c'est surnaturel.

— Quoi donc? dit l'armateur en suivant des yeux la direction indiquée par Legoffîn, que voyezvous donc?

— Non, l'on m'aurait juré que cela était possible, reprit notre homme, que j'aurais donné ma tête à couper que cela ne pouvait pas être.

— Mais quoi donc? reprit Suzanne qui, malgré sa mauvaise humeur, sentait sa curiosité s'éveiller, de quoi parlez-vous?

— Ça tient du prodige ! poursuivit le maître canonnier avec une sorte d'accablement admiratif, c'est à se demander si l'on veille ou si l'on rêve.

— Encore une fois qu'y a-t-il? s'écria l'armateur, non moins impatienté que la gouvernante, de quoi parlez-vous? où faut-il regarder?

— Tenez, dit Legoffin, imperturbable, vous voyez bien cette falaise... à gauche?

— A gauche, dit ingénument l'armateur, à gauche de quoi?

— Parbleu ! à gauche de l'autre . . . . , fit Legoffin.

— Quelle autre? demanda Suzanne à son tour, quelle autre ?

— Comment! quelle autre? reprit notre homme, vous ne voyez pas là-bas cette grande falaise blanche... qui a l'air d'un dôme?

TISOiN 1) K>FEn. 207

— Si... je la vois, dit l'armateur.

— Eh bien! après?... ajouta Suzanne.

— Vous ne voyez pas là ... . tout à fait eu haut?...

— Tout à fait en haut... Legoflin?

— Oui... sur le coté...

— Sur le côté?

— Oui... vous ne voyez pas comme une espèce (le lueiir bleue?

— Une lueur bleue? répéta l'armateur en écarquillant les yeux, et mettant sa main gauche audessus de ses sourcils en guise d'abat-jour, une lueur bleue... sur la falaise?...

Oui, là-bas... et même tenez; ah!... nom iVun petit poisson! la voilà qui devient rouge! s'écria Legoffin. Voyez-vous?... Hein? est-ce étonnant, étourdissant! Mais venez... M. Verduron, allons voir la chose do près, ajouta Legoffin en saisissant l'armateur par le bras et cherchant à l'entraîner. Venez... venez...

— Un instant donc! reprit M. Verduron en se dégageant des mains du maître canonnier pour voir la chose de près il faudrait d'abord l'avoir vue de loin, et du diable si je vois quelque chose. Et vous, madame?

— Je n'aperrois rien de rien, monsieur.

Legoffin eût peut-être tâché de prolonger l'illusion de ses victhnes, et de leur en faire voir encore, ainsi que l'on dit, de toutes les couleursj mais l'approche d'un nouveau danger vint éteindre sa verve d'invention.

A deux pas de lui, il entendait la voix de Sabine.

En effet, n'apercevant pas M. Verduron caché par Legoffin et Suzanne, la jeune fille accourait, disant à sa gouvernante:

— Que regarde-tu donc là, ma bonne Suzanne !

— Mademoiselle Sabine! pensa Legoffîn avec désespoir. Tout est perdu... Malheureuse enfant, cette révélation peut la tuer!

M. Floridor Verduron, Tarmateur, à la vue de Sabine, recommença ses révérencieuses évolutions; la jeune fille lui rendit ses saluts en rougissant, car elle ne s'attendait pas à rencontrer un étranger dans le jardin. . .

Legoffin, songeant avec effroi que le secret de Cloarek allait être, d'un moment à l'autre, révélé en présence de Sabine, se résolut à un parti désespéré : voulant à tout prix éloigner l'armateur, il l'interrompit au milieu de ses saluts et lui dit:

— Maintenant, M. Verduron, venez avec moi, je vais vous conduire auprès de monsieur. . .

— Mais, Legoffin, dit Sabine, vous ignorez donc que mon père est sorti?

— Soyez tranquille, mademoiselle ... je sais bion où le trouver.

Et, se mettant en marche, le maître canonnier lit un signe de tête significatif à l'armateur en lui disant :

— Venez... venez...

— Monsieur ferait mieux d'attendre mon père ici, reprit obligeamment la jeune fille; il m'a dit qu'il ne tarderait pas à rentrer .. . vous risqueriez de vous croiser avec lui, Legoffin, et de faire faire ainsi à monsieur une promenade inutile.

— Non... non... mademoiselle... soyez tranquille^ il fait un temps superbe. . . Je sais un trèsjoli petit chemin... et certaineinent votre père reviendra par là. . .

— Et s'il revient d'un autre côté, dit Suzanne, parfaitement disposée en faveur de l'armateur par ses galanteries , vous exposez monsieur à une course très-fatigante.

— Mais, encore une fois, reprit Legoffin avec impatience, je vous répète que. . .

— Mon brave, dit M. Verduron en interrompant le maître canonnier, tu conçois que je suis trop galant, ou plutôt trop égoïste, ajouta-t-il avec un sourire coquet, pour ne pas me rendre aux obligeantes observations de ces belles dames et attendre ici ce cher. . .

— Très-bien! s'écria vivement Legoffin, trèsbien, n'en parlons plus... je croyais faire pour le mieux... Mais, pendant que jy pense, M. Verduron, ajouta-t-il en se reculant assez loin de Sa-

TISON D'f.MF.P,. 21 i

bine et de Suzanne et faisant signe à rarmalour de venir auprès de lui, écoutez-moi donc. . . j'ai quelque chose de particulier à vous communiquer. . .

— Ah cà! mon brave, reprit l'armateur en céladonnant, tu veux donc absolument m'éloigncr d(; CCS belles dames? C'est donc un complot que lu trames contre ma satisfaction?

— Parole d'honneur, M. Verduron, s'écria Legoffin craignant de voir cette nouvelle tentative inutile, j'ai quelque chose de très-important à vous dire... je ne vous demande que deux minutes...

— Deux minutes! vous l'entendez, belles dames, reprit en riant l'armateur, il ne demande que cela... comme si deux minutes passées loin d'une si aimable société n'étaient pas deux siècles!

— Ah! monsieur..., dit Suzanne enchantée de celte nouvelle gracieuseté, c'est trop aimable...

— Vous le voyez, mon pauvre Legoffin, dit à son tour Sabine qui commençait à trouver M. Verduron fort amusant, il faut vous résigner.

— Mais, monsieur, s'écria le maître canonnier véritablement alarmé, je vous dis, moi, qu'il faut que je vous parle en secret... et à l'instant même.

M. Verduron tenait beaucoup trop à coqueter auprès des deux femmes pour se rendre au désir de Legoffin , désir dont il ne pouvait d'ailleurs soupçonner l'importance. Aussi lui répondit-il du ton le plus folâtre:

— Allons, mon brave... ne prends pas cette grosse et terrible voix, tu ferais peur à ces belles

2i2 LA COLÈllE.

dames: je te promels une audience particulière lorsqu'elles nous priveront de leur tout ainial)le présence. . .

— Eh bien! alors... écoutez au moins que je vous dise..., s'écria le malheureux Legoffin, poussé à bout, en s'approchant pour parler bas à l'armateur...

Mais celui-ci se recula et dit en riant aux éclats:

— Se chuchoter à l'oreille devant des dames! ah ça! tu me prends donc pour un mal appris, pour un sauvage, pour un cannibale?... Ah! décidément, belles dames... ce gaillard-là veut me perdre dans votre esprit.

— Oh! c'est que vous ne connaissez... sans doute pas l'entêtement de M. Legoffin! ajouta Suzanne: quand il a quelque chose dans la tête, il est impossible de le faire changer d'idée...

Le maître canonnier ne répondit rien, et se rapprocha des trois personnages avec la physionomie d'un homme qui s'abandonne à toutes les chances d'une position désespérée.

— Ainsi, reprit galamment l'armateur en s'adressant à Sabine, c'est à mademoiselle Cloarek que j'ai l'honneur de parler ? . . .

— Oui, monsieur, répondit la jeune fille, et vous êtes, sans doute, un des amis de mon père?

— Il n'en a pas de plus dévoué que moi, mademoiselle... et je serais bien ingrat s'il en était autrement... je lui dois tant!

— Mon père a donc été assez heureux pour vous rendre quelques services, monsieur?

— Quelques services, mademoiselle ! . . . il a fait ma fortune... rien que cela!

— V'otre fortune! reprit Sabine avec surprise, et comment donc, monsieur?

— Mais, ma belle demoiselle, c'est tout simple. Le...

— Oui, mademoiselle, se hâta de dire Legoffin en interrompant l'armateur, c'est pour le compte de monsieur que votre digne père s'est mis tant de fois en voyage... en course *.

— C'est la vérité, mademoiselle, répondit l'armateur; et chaque course m'amenait presque toujours une riche aubaine. Mais la meilleure aubaine que je devrai à votre cher père aura été celle de pouvoir vous présenter mes hommages, ma belle demoiselle.

Pendant que Sabine répondait de son mieux aux galanteries surannées de M. Verduron, Legoffin, avançant la tète entre Sabine et Suzanne, leur dit tout bas:

— C'est un gros fabricant. Nous placions ses étoffes dans nos voyages, et ça l'a énormément enrichi.

— Alors, monsieur, reprit Sabine, vous êtes à moitié coupable des inquiétudes que me causait chaque absence de mon père.

— Et Dieu sait, monsieur, combien mademoiselle était peu raisonnable à ce sujet-là! ajouta Suzanne. Figurez-vous qu'elle était alors dans des

' En langage maritime, un corsaire fati ta course, et quand il prend la mer, il se met en course.

transes continuelles, comme si son digne père avait eu à courir le moindre danger.

L'armateur, regardant à son tour Suzanne avec ébahissement, lui dit:

— Quelque danger? . . . Ah çà ! vous croyez donc, belle dame, que...?

— Mais non... c'est étonnant, s'empressa de dire Legoffin en interrompant encore M. Verduron avec une excessive volubilité, c'est étonnant comme on s'abuse sur certaines choses... On s'imagine que tout est roses dans notre métier; et parce qu'il rapporte beaucoup, on croit qu'il n'y a qu'à se baisser et à en prendre , comme si nous ne rencontrions jamais de pratiques récalcitrantes; mais, comme dit le ^TO\erhe: A corsaire j corsaire et demi, car souvent nous avons affaire à des marchands ' qui, avec leur air bonasse, nous donnent fièrement du fil à retordre.

— C'est la vérité, ma belle demoiselle, dit l'armateur à Sabine, on n'a pas idée comme ces gaillards-là ont souvent la mine trompeuse...

— Aussi, répondit la jeune fille en souriant, ne faut-il pas se fier aux apparences. . .

— Voilà donc, reprit ironiquement Suzanne, voilà donc à quoi se bornent les grands dangers dont M. Legoffin vient de nous parler d'un air si matamore?

I Les corsaires appellent les bâtiments marchands, des marc-hands, et souvent des navires armés en guerre se donnent l'apparence de navires de commerce, afin de tromper les corsaires et de les attirer à leur poursuite.

— Ma foi, belle dame, il n'a pas tort, et je vous assure que le dernier combat. . .

— Un combat? dit vivement la jeune fille en interrompant l'armateur et le regardant avec stupéfaction, un combat?

— Comment! reprit à son tour Suzanne non moins stupéfaite, un combat?... De quel combat... parlez-vous, monsieur?

— D'un combat, d'une lutte à outrance, reprit Legoftin en coupant encore la parole à l'armateur, d'une lutte désespérée entre nous et un scélérat d'acheteur qui ne trouvait pas nos l'ouenneries de son goût; mais M. Cloarek et moi nous l'avons si bien endoctriné , qu'il nous a pris nos cent dernières pièces d'étoffe... et...

— Ah ça! belles dames, que diable nous chante-til là, avec ses rouenneries et ses ballots? dit M. Verduron, qui, plusieurs fois, avait en vain tenté d'interrompre Legoffin. Voyons... perdez-vous la tète, mon brave?

— Comment, je perds la tète! s'écria Legoffin d'une voix tonnante.

Et changeant soudain de physionomie, il s'avança sur M. Verduron et lui dit d'un ton menaçant:

— Vous me traitez de fou . . . vieux drôle que vous êtes!

Le fait est que le maître canonnier , se voyant à bout de ressources Imaginatives, et désespérant de pouvoir soutenir plus longtemps cette conversation à double entente, venait de se résoudre à

un moyen héroïque pour tâcher de sauver le se cret de son maître. Aussi, profitant alors du silence de stupeur où restait l'armateur, tout étourdi de ce brusque changement de manières, Legoffin reprit d'une voix plus éclatante encore:

— Oui, vous êtes un insolent... M. Verduron, et, si vous m'échauffez les oreilles, je vous secouerai les vôtres.

— Legoffin, s'écria Sabine toute tremblante, au nom du ciel!... que dites-vous?...

— Comment! s'écria enfin l'armateur, tu as l'audace de me traiter ainsi... devant ces dames?

— Emmenez vite mademoiselle, dit tout bas Legoffin à Suzanne, ça va devenir affreux... elle aurait une crise . . . vite . . . vite . . . emmenez la . . .

Puis, faisant de nouveau quelques pas à rencontre de l'armateur, il ajouta, en le forçant de reculer jusqu'au parapet du saut de loup:

— Vieux papillon poudré à la bergamote... je ne sais qui m'empêche de te faire faire le plongeon dans ce fossé. . .

Et il prit au collet M. Verduron, qui s'écria en tâchant en vain da se dégager:

— Mais ce malheureux est devenu fou à lier ! A-t-on vu pareil forcené ! A qui en a-t-il ?

— Au nom de Dieu! emmenez donc mademoiselle! ça lui sera désobligeant devoir plonger ce vieux drôle, reprit Legoffin en s'adressant à la gouvernante.

Celle-ci n'avait pas attendu le conseil du maitre canonnier pour tenter de reconduire Sabine

TISON d'enfer. 2i7

chez elle, en la voyant pâlir et trembler de tous ses membres à celle scène de violence; mais la jeune fdle, malgré son effroi et les prières de sa gouvernante, ne voulut pas s'éloigner, regardant comme une làchelé de laisser un ami de son père en butte aux mauvais traitements du commisj aussi, se dégageant de l'étreinte de Suzanne, elle se raprocha des deux hommes, et, indignée, s'écria:

— Legoffin... voire conduite est déplorable; au nom do mon père, je vous ordonne de mettre un terme à un pareil scandale.

— Au secours! il m'étrangle, murmurait d'une voix affaiblie M. Floridor Verduron acculé au parapet du saut de loup. Ah! vieux misérable, le capitaine te...

Ce dernier mot, le capitaine ^ prononcé d'un accent si étouffé qu'heureusement Sabine n'entendit pas, fut la condamnation de l'armateur.

Legoffin saisit M. Verduron à bras-le-corps, le renversa brusquement en arrière, par-dessus le parapet élevé de trois i^ieds au i)lus, et les deux lutteurs, tombant sur letaUis gazonné, roulèrent jusqu'au fond du saut de loup sans se faire d'ailleurs le moindre mal, tandis que Sabine, ne pouvant plus maîtriser l'épouvante dont la frappait ce dernier incident, s'évanouissait entre les bras de Suzanne.

— Thérèse... au secours!... mademoiselle se trouve mal, cria la gouvernante, au secours!

La jeune servante accourut bientôt, et, avec son aide, Sabine fut transportée dans la maison.

2i8 LA COLÈRE.

Cet appel de secours, adressé par la gouvernante à Thérèse, était arrivé aux oreilles de Legoffin, alors étendu au fond du saut de loup, et tenant sous lui l'armateur, qui commençait à sortir du premier étourdissement causé par la rapidité rotatoire de sa chute.

— Mademoiselle Sabine se trouve mal, il n'y a plus rien à craindre, notre secret est sauvé, se dit Legoffin.

S'asseyant alors sur le revers du talus, le maître canonnier se mit à contempler avec un flegme imperturbable M. Floridor Verdurou; celui-ci, suant, haletant, soufflant, décoiffé, dépoudré, débraillé, se releva péniblement et s'adossa, encore tout chancelant, au mur du saut de loup. La surprise, la colère de l'armateur étaient telles, qu'il ne put d'abord trouver une parole; ses joues se gonflaient et se dégonflaient tour à tour, selon les aspirations de sa poitrine oppressée par la fureur: mais, s'il était muet, son regard parlait et semblait vouloir foudroyer Legoffin. Celui-ci, profitant de ce silence, dit à l'armateur avec un accent de bonhomie parfaite, et comme s'ils continuaient paisiblement un entretien:

— Maintenant, mon digne M. Verduron,je vas vous expliquer pourquoi je vous ai prié de me suivre dans ce petit réduit écarté.

— Misérable!... s'écria l'armateur exaspéré par le sang-froid du maître canonnier, oser m'injurier! porter la main sur moi!...

— Dame! c'est votre faute, mon bon M. Verduron.

TISON d'e.nfer. 219

— Quelle audace!...

^— Je vous ai demandé un moment d'entretien pour affaire particulière, vous m'avez refusé. Il m'a bien fallu manœuvrer de façon à obtenir de vous la commodité du colloque intime dont nous jouissons en ce moment.

— Bien, bien! ajoute la raillerie à la violence: le capitaine me fera justice de toi, vieux bandit! s'écria l'armateur avec une rage concentrée.

Puis, avisant la pente rapide du talus, il ajouta :

— Je ne pourrai jamais, gros comme je suis, remonter là-haut; je serai obligé d'appeler au secours... de demander une échelle, ou de me faire hisser avec des cordes. Ah! misérable Legoffin, me mettre dans cette position d'un ridicule atroce, et devant des dames encore!

Le maître canonnier s'était plu, pendant un moment, à savourer son triomphe, se disant avec complaisance qu'il n'avait pas manqué d'adresse pour sortir du très-mauvais pas; mais, cette glorieuse satisfaction assouvie, il dit, sérieusement cette fois, à l'armateur:

— Tenez, M. Verduron, je vous demande excuse de ce que j'ai fait; mais, sur l'honneur, j'y ai été forcé . . .

— Comment! tu oses encore...

— Écoutez-moi donc: M. Cloarek avait jusqu'ici, pour de graves motifs, caché à sa fdle qu'il était corsaire et qu'il faisait la course...

— 11 serait vrai? s'écria l'armateur en passant de la colère à la surprise; c'est donc pour cela

qu'il m'avait caché son véritable nom et sa résidence que j'ai eu tant de peine à découvrir?

— Justement... et afin de pouvoir s'absenter d'ici de temps à autre, il donnait pour prétexte à sa fille qu'il faisait la commission des rouenneries et autres marchandises.

— Est-il possible ?

— Aussi, vous comprenez mon embarras et ma crainte quand je vous ai vu tomber ici comme une bombe 1

— C'était donc pour me prier de garder le secret ... ?

— Que je voulais vous parler en particulier.

— Je n'en reviens pas... Quel bonheur de n'avoir pas compromis le secret du capitaine! Il ne me l'eût jamais pardonné... Maintenant que je me rappelle cet entretien à double entente... je comprends tout.

— Mais comme c'était marcher sur des charbons ardents ou sur des lames de rasoir que de continuer une conversation pareille... j'ai pris le parti de vous introduire au fond de ce saut de loup, afin de vous éloigner de mademoiselle Cloarek et de sa gouvernante ; le moyen était brutal, mais ce qui est fait est fait.

— Legoffin... je te pardonne, dit M. Verduron avec magnanimité; je reconnais même que tu n'as pas manqué d'adresse, car...

L'entretien des interlocuteurs souterrains fut interrompu par un bruit de pas précipités et par la voix de M. Cloarek qui s'écriait;

TISON d'enfer. 221

— Oïl cela?... où sont-ils?

— Hélas 1 mon Dieu ! ils sont tombés tous deux dans le saut de loup, monsieur, répondait la voix de Thérèse.

Bientôt Yvon apparut au-dessus du parapet.

A la vue de son armateur, il resta frappé de stupeur; puis songeant que la présence de M. Verduron pouvait compromettre un secret qu'il avait tant d'intérêt à garder, il s'écria, en pâlissant de crainte et de colère:

— • Malédiction ! . . . vous ici , monsieur ! . . . vous avez osé...

En trois bonds, Legoffin, encore fort agile, malgré sa boiterie, gravit le talus rapide, et vint dire a Cloarek:

— M. Yvon, rassurez-vous... mademoiselle Sabine et Suzanne ignorent tout...

— Ah! merci Dieu! dit Cloarek soulagé d'une appréhension terrible, je respire... ma GUe ne sait rien.

Cloarek, rassuré sur les conséquences possibles de la visite de son armateur, voulut s'enquérir de l'objet de sa venue; il fallait d'abord aviser aux moyens de le retirer du saut de loup. Legoflin alla chercher une corde, jeta l'un de ses bouts à M. Floridor Verduron, qui le saisit et parvint, grâce à cette aide, à gravir le talus.

— Venez chez moi, lui dit Cloarek sans cacher son mécontentement, il faut que je sache, monsieur, pourquoi vous vous êtes permis, malgré l'incognito que je voulais garder , de venir me chercher jusqu'ici, au risque d'occasioner les plus grands malheurs.

Vous saurez tout, mon cher capitaine, répondit Floridor Verduron.

TISON d'enfer. 223

Et tandis que ce fâcheux réparait de son mieux le désordre de sa toilette, singulièrement compromise par sa chute au fond du saut de loup , Legoffin racontait à son maître tout ce qui s'était passé depuis l'arrivée de l'armateur.

— Toujours intelligent et dévoué, mon bon Legoffin! dit Cloarek avec émotion après ce récit. Par ta présence d'esprit et par ton adresse, tu as sauvé notre secret.

— Et mademoiselle... comment se trouve-t elle, M. Yvon ? Je suis bien fâché de lui avoir causé une telle peur... impressionnable comme elle l'est... mais de deux maux il fallait choisir le moindre...

— Elle va beaucoup mieux; lorsque je suis arrivé, son évanouissement avait cessé depuis quelques instants, elle était encore très-faible; c'est Suzanne, qui, tout indignée contre toi, m'a raconté qu'après un entretien fort paisible avec un négociant de mes amis, tu t'étais soudain jeté sur lui comme un fou furieux, et que vous aviez roulé tous deux dans le saut de loup... Ne comprenant rien à ce récit, je suis accouru, et je sais maintenant que tu m'as rendu un nouveau et grand service . . .

— Mon cher capitaine, dit l'armateur en finissant de se rajuster de son mieux, je vous en supplie, ne me faites pas paraître aux yeux de vos belles dames... Je suis hideux; le fond du saut de loup était rempli de boue, et j'aurais honte d'affronter les regards de votre charmante fille.

— Soyez tranquille..., dit Cloarek avec humeur, je n'ai pas envie de vous remettre en sa présence. . .

Et Cloarek, faisant passer M. Verduron par un corridor de dégagement, l'introduisit dans son cabinet.

Legoffin se disposait à se retirer lorsque l'armateur lui dit:

— Avec l'autorisation du capitaine il faut rester, mon brave ... ton avis nous peut être fort utile.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Cloarek.

— Priez le vieux Legoffin de bien fermer la porte, mon cher capitaine, et vous allez tout savoir . . .

— Yvon, aussi surpris qu'impatienté, fit signe à son maitre canonnier de rester et dit à l'armateur :

— M'expliquerez -vous enfin pourquoi vous êtes venu me réclamer jusqu'ici, et pourquoi vous n'avez pas respecté l'incognito qu'il me convenait de garder?

— Je vais répondre à toutes vos questions, mon cher capitaine, répondit M. Verduron, qui reprenait peu à peu son air guilleret et dégagé. Or donc, pour entrer en matière... je vous dirai que nous allons tenir ici tout bonnement un petit conseil de guerre.

— Un conseil de guerre? dit Cloarek, est-ce que vous êtes fou?

— Pas si fou, mon brave capitaine... car je viens vous proposer une aubaine d'au moins quatre à cinq cent mille francs pour votre part.

TISON d'i^nfer. 225

— Me remettre en mer! dit Cloarek en secouant la tète, j'ai renoncé à faire la course.

— Mêlas! oui, vous m'avez annoncé cette triste résolution, mon cher capitaine, et, au lieu de rester le roi des armateurs de Dieppe, parce que j'avais l'honneur et l'avantage d'armer pour le célèbre capitaine l'Endurci... je ne suis que...

— Un mot en passant..., dit Cloarek en interrompant M. Verduron; de quel droit avez-vous pris sur vous de faire imprimer une lettre confidentielle, dans laquelle je vous faisais part de mon enlèvement et de mon évasion ?

— Comment! mon brave capitaine, mais ça été une bonne fortune pour tous les lecteurs du Journal de l'Empire... qui, comme tant d'autres sont très-friands de tout ce qui a trait au plus intrépide... au plus illustre de nos corsaires.

— Vous êtes beaucoup trop obligeant, car cette indiscrétion de votre part m'a fort contrarié.

— Puisque votre modestie s'est alarmée ainsi, mon cher capitaine, elle aura beaucoup à souffrir de l'article d'aujourd'hui.

— Comment! quel article?

— On parle encore de vous dans le Journal de l'Empire que j'ai vu ce matin.

— Et que dit-on? s'écria Cloarek, craignant pour son secret et songeant que ce journal était reçu dans sa maison. Mordieu! monsieur, est-ce une nouvelle indiscrétion de votre part?

— Rassurez-vous, mon cher capitaine, l'on n'y parle que de l'intrépide corsaire l'Endurci , de sa

manière de combattre et d'aborder l'ennemi, etc., enfin de simples détails sur le marin... mais rien sur l'homme prive.

— C'est déjà trop! reprit Cloarek avec iiiipatience, quoique rassuré. En tout ceci vous m'avez été parfaitement désagréable.

— Du moins, mon cher capitaine, je ne l'ai pas fait par mauvaise intention, et puis enfin ce qui est fait est fait^ comme dit ce vieux diable de Legoffin et à tout péché... miséricorde n'estce pas?

— Soit... Mais poursuivez... ou plutôt il est, je crois, inutile de poursuivre... Vous êtes venu ici pour me proposer de reprendre la mer; je ne veux pas la reprendre... Tout est dit.

— Non, certes, tout n'est pas dit, mon cher capitaine; prêtez-moi seulement deux minutes d'attention: voici le fait... Il s'agit d'un trois-mâts de la compagnie des Indes, chargé de lingots et d'espèces monnayées pour environ deux millions de francs . . . Vous entendez ? . . . de^lx mUlions de francs !

— Peu m'importe...

— Attendez... Ce navire a été très-avarié lors du dernier coup de vent; il est, à cette heure en réparation à Jersey, et il doit en appareiller demain soir à la marée, sous l'escorte d'une corvette de guerre ; je ne vous en dis pas davantage pour le moment.

— Et vous avez raison... Ce trois-màts fùt-il chargé de dix millions, je ne me remettrais pas en mer... je vous l'ai dit. *

TISON d'enfer 2-27

— Vous me l'avez dit, c'est vrai, mon cher ca- ])i(aine... mais ce n'est pas votre dernier mot et ce... pour plusieurs raisons...

— Je n'ai pas deux paroles, monsieur.

— Ni moi non plus, mon cher capitaine; mais enfin . . . souvent . . . malgré nous ... les circonstances. . .

— Encore une fois, j'ai dit non, c'est non.

— Vous avez dit non ... eh bien ! vous direz oui. Voilà tout, mon cher capitaine, reprit l'armateur comme s'il eût été parfaitement sûr de son fait.

— M. Verduron, s'écria Cloarek en frappant du })ied assez!... assez 1...

— Tenez, voyez-vous, n'agacez pas M. Yvon, dit tout bas Legoffin à l'armateur; je le connais, il y aurait de l'orage pour vous ; et connne vous n'êtes pas orné d'un paratonerre, vous comprenez . . .

— Mon cher capitaine, reprit M. Verduron, tout ce dont je vous supplie, c'est de m'accorder cinq minutes d'attention, voilà tout.

— Allons, finissons.

— Vous pourrez voir, par le fragment ci-joint d'un journal anglais, et par ce rapport, qui est de bonne source, ajouta l'armateur en remettant quelques papiers à Yvon, vous pourrez voir que la corvette de guerre le Fangiiard, qui convoie ce riche et succulent navire, est commandée par le capitaine Black.

— Le capitaine Black! s'écria Cloarek,

— Lui-même, répondit l'armateur. C'est, vous le savez, run des plus intrépides capitaines de la marine anglaise; et, malheureusement pour nous, il a toujours été si heureux dans ses rencontres avec nos navires, qu'on l'a surnommé le pourvoyeur des pofîtons.

— Puisque c'est ce fameux capitaine Black qui convoie ce riche navire, il m'eût été doux, quand même il m'en aurait coûté mon dernier œil, dit Legoffin, il m'eût été doux de proprement loger un boulet de dix-huit dans le ventre de ce jyourvoyeur de ponioyis j md\s^nom d'un petit poisson! je n'ai pas de chance.

— La chance viendra, mon >1eux loup de mer.

— Je ne suis pas assez intime avec le bon Dieu pour ça, M. Verduron.

— Eh bien! mon cher capitaine, reprit l'armateur , votre silence me dit que vous acceptez? J'en étais certain. Dame ! pensez donc, quel honneur et quel profit! quatre à cinq cent mille francs de part de prise ! et ramener le J^anguard à la remorque du Tiso7i d'Enfer... le tout en quarante-huit heures... ni plus, ni moins, empocher un demi-million et coffrer le pourvoyeur des pontons.

Au nom du capitaine Black, en effet surnommé le pourvoyeur des pontons, de ces sépulcres flottants où chaque fonctionnaire anglais était bourreau et chaque prisonnier français martyr, Cloarek avait frémi; tout son sang, affluant à son visage, l'avait empourpré; les artères de ses tempes, gon-

TISON d'enfer. 229

fiées par l'engorgement du sang , battaient avec violence, et, par deux fois, ses poings convulsifs s'étaient contractés.

Legoffin , depuis longtemps adonné à de profondes études sur la physionomie de son maître, l'observa très-attentivement; puis il dit tout bas à l'armateur en secouant la tète :

— Ça mord un peu... mais pas assez... Il bouillotte... il ne bouillira pas.

Les pronostics de Legoffîn se réalisèrent, le pourpre de la colère passa comme une nuée d'orage sur le front de Gloarek. Ses traits assombris et contractés se détendirent ; il redevint calme et dit à M. Verduroncn souriant à demi:

— Vous êtes un habile tentateur; mais j'ai un talisman contre vous: c'est la promesse faite à ma fille de ne plus jamais la quitter; vous l'avez vue, vous comprendrez que je tienne mon serment.

— Sans doute, mademoiselle Gloarek est charmante, mon cher capitaine... mais vous ne ferez pas la folie de perdre une si belle occasion: vous mesurer avec le capitaine Black et faire une prise de deux millions, ce sera le bouquet de votre carrière de corsaire.

— N'insistez pas. . .

— Capitaine... mon cher capitaine...

— Impossible! vous dis je.

— Legoffin , mon brave loup do mer, joins-loi donc à moi ; tu logeras ton petit boulet de dixhuit dans le ventre du capitaine Black , je l'en réponds . . . , vieux gourmet!

LA COLÈUL. t H

— Legoffin sait que je ne reviens pas sur ma parole, M. Verduron; encore une fois, j'ai dit

yest non.

Sacrebleu! il y a des gens d'un égoïsme intraitable ! s'écria l'armateur, furieux du refus de Cloarek: il y a des gens d'une personnalité révoltante! et vous êtes de ces gens-là . .. capitaine !

— Ah ça! M. Verduron, c'est une plaisanterie, reprit Cloarek, ne pouvant s'empêcher de sourire de cette étrange sortie ; vous parlez , mordieu ! de batailles bien à votre aise ... et je vous prie de me dire de quel côté est l'égoïsme: vous, restant fort tranquille dans votre comptoir de Dieppe pendant que les marins des bâtiments que vous armez vont s'exposer aux chances d'un combat terrible...

— Comment! Etn'ai-je pas aussi mes risques, moi, monsieur? s'écria Verduron; et les boulets que je reçois... monsieur?

— Ah! ah! fitLegofûu, foi de canonnier! j'ignorais que vous fussiez dans l'habitude de recevoir une grêle de boulets.

— Certes, monsieur! je les reçois... dans mon navire encore ! Aussi les réparations, les avaries, qui les paye? votre serviteur; et les blessures? et les bras et les jambes de moins? Ce n'est rien non plus cela, apparemment?

— Ah! ah! continua Legoffin, vous auriez aussi la mauvaise habitude de perdre conmie cela tout^^'s sortes de bras et de jambes, mon pauvre

TISO.N I) KXFKP.. 231

cher homme? INom d'un petit poisson 1 c'est désastreux.

— Faites donc l'ignorant, vieux damné ! Est-ce (pu*, dans votre dernier et enragé combat, je n'en ai pas été pour cinq jambes et trois bras amputés? Mettez le tout l'un dans l'autre à cinquante écus de pension par membre... et comptez.

— Il faut dire que vous ne donnez pas un sou quand on perd la tète, dit Legoffin.

— II ne s'agit pas de plaisanter, mais de répondre, s'écria l'armateur de pkis en plus animé ; car enfin, est-ce que je ne fais pas tout ce que je peux, moi, pour vous créer d'excellents équipages? Croyez-vous donc, capitaine , que l'espoir d'une petite pension en cas d'avaries majeures ne donne pas du cœur au ventre à nos matelots, et n'en fasse pas de vrais démons pour le feu? Et c'est quand je me saigne ainsi aux quatre membres que je suis payé par la plus noire ingratitude!

— Ce que vous dites est ridicule , répondit Cloarek en haussant les épaules , j'ai quadruplé votre fortune.

— Et parce que M. le capitaine l'Endurci a sa suffisance de richesses, s'écria l'armateur, il s'inquiète peu que les autres aient ou n'aient pohit la leur.

— M. Verduron, dit Cloarek, tout à l'heure vous étiez ridicule, maintenant vous êtes amusant, c'est un progrès.

— Je trouve même, ajouta sentencieusement Legoffin , que de même que l'on dit dans notre

23^ L\ COLKRE.

pays lin Breton . . . hretonnant, on pourrait dire à l'endroit de monsieur: un bouffon . . . bouffonnantt

— Ah! c'est ainsi? s'écria l'armateur exaspéré, eh bien! bouiïonnera fort celui qui bouffonnera le dernier.

— Allons , mon cher V^erduron , calmez-vous , reprit Cloarek; il ne manqne pas, Dieu merci! de ])raYes capitaines corsaires à Dieppe, et plus d'un est aussi capable que moi de vaillamment commander le Tison cV Enfer ^ d'aller à Jersey faire cette bonne capture, et livrer un beau combat au capitaine Black. Ce combat est, je vous l'avoue, la seule chose que je regrette...

— Ainsi, vous refusez, capitaine?

— Pour la dixième fois, oui.

— Positivement?

— Allons... assez.

— Eh bien donc ! reprit résolument l'armateur, ce que j'aurais voulu obtenir de vous, capitaine, par la prière et par la persuasion... je l'obliendiai autrement.

— Que veut'il dire? reprit Cloarek eu regardant Legoffin.

— Quelque drôlerie, répondit le maitre canonnier, toujours bouffon... bouffonnant.

— Vous sentez, capitaine, poursuivit Verduron avec un accent sardonique et menaçant, que l'on ne se résigne pas facilement à renoncer à l'éventualité d'une prise d'un demi-million .. . Aussi, quoique je fusse loin de m'attendre à votre refus... j'avais prudemment prismes petites précautions.,.

TISON d'i:.\feu. 233

— Vos précautions?...

— Le Tison d'Enfer est mouillé au Havre , où il est entré ce matin.

— C'était lui, s'écria Legoffin, je ne me trompais pas, c'est lui que j'ai vu louvoyer ... il y a trois heures.

— Le brick ! s'écria Cloarek , le brick est au Havre?

Oui, M. Yvon... mais déguisé... oh! déguisé à ne pas le reconnaître, puisque moi, qui le connais comme si j'étais son père, j'ai douté, reprit le maître canonnier. Figurez-vous qu'ils vous l'ont barbouillé de gris perruquier, avec une large bande jaunasse, c'est-à-dire que c'est bourgeois. .. c'est galiote... c'est patacliel enfin c'est ignoble ! Et avec cette belle dégaîne-là . . . pas l'apparence d'un canon. Dieu merci! car ils en auraient rougi jusqu'à la gueule, ces pauvres chéris.

— Ah cal monsieur, dit Cloarek à l'armateur, m'apprendrez-vous ce que tout cela signifie?...

— Le voici... capitaine, répondit Yerduron triomphant à son tour, j'ai changé la couleur du brick; j'ai fait exhausser ses bastingages au moyen de bordages volants , qui , dissimulant sa batterie... le rendent méconnaissable; excellente précaution, car le Tison iV Enfer a fait tant de mal à l'Angleterre, que son signalement est donné à tous les croiseurs britanniques... Aussi, capitaine, grâce au déguisement de votre brick, vous arrivez bien plus facilement à Jersey...

— Ahl... dit Cloarek en se contenant, décidément vous V tenez!

— Beaucoup, capitaine, et je fais mieux, je vous tiens... Oui, et voici comment: l'équipage est dans l'enthousiasme; l'attente d'une nouvelle course sous vos ordres a mis le feu au ventre de ces démons incarnés... Ils vous attendent ce soir... et je vous préviens que si vous n'êtes pas au Havre dans une heure. .. ils seront ici dans deux. . .

Cloarek, stupéfait de la détermination de l'armateur, regarda Legoffin sans pouvoir d'abord trouver une parole; puis il balbutia d'une voLx altérée par la colère:

— Comment! vous osez?

— Mon Dieu, ce n'est pas moi qui oserai, capitaine, ce seront vos matelots , et vous savez si les gaillards sont oseurs... Ainsi donc, si vous refusez, vous verrez arriver ici vos cent cinquante diables enragés, tambours et fifres en tète; ils sont déterminés à enlever de force l'intrépide capitaine VEndiirci... Aussi, je crains que les fifres et tambours de votre équipage n'ébruitent cette fois votre incognito.

— Misérable! s'écria Cloarek désespéré, car il sentait combien le dessem de l'armateur était réalisable.

Aussi se précipitait-il sur Verduron, sans Legoffin, qui, craignant un danger pour Tarmateur, lui fit un rempart de son corps en disant à Cloarek :

— Ah ! M. Yvon, il a les cheveux blancs... sous sa poudre à la bergamote.

— Assommez-moi... tuez-moi... si vous voulez, reprit l'armateur , vous n'empêcherez pas l'écpii-

TISON d'enfer. 235

page (lu brick de venir vous trouver si vous n'allez pas à lui.

— Monsieur, dit vivement Legoflin à son maître en prêtant l'oreille du côté de la porte , calmez-vous... Pas si haut! j'entends quelqu'un...

— Ne laisse entrer personne, s'écria Cloarck.

Legoffin courait à cette porte, lorsqu'elle s'ouvrit brusquement; Suzanne, pâle, alarmée, y parut, et lui dit en joignant les mains:

— Ah!... monsieur, venez... venez vite.

— Qu'y a-t-il?

— Mademoiselle...

— Ma fille!... qu'a-t-elle?...

— Ahl monsieur, je suis si émue... venez . . . venez.

Cloarek , oubliant tout , suivit précipitamment la gouvernante, laissant l'armateur et Legoffin.

— M. Verduron, lui dit le maître canonnier , sans compliment, vous l'avez échappé belle... Je n'ai qu'un conseil à vous donner , c'est de filer votre nœud... et roide...

— Oui, dit l'armateur en prenant à la hâte sa canne et son chapeau, tu peux avoir raison.

J'ai énormément raison.

— Écoute; tu le sais, au fond je suis bonhomme , et après tout je regrette d'avoir mené les choses si loin pour cette nouvelle course , car j'ignorais que le capitaine eût une fille et tant d'intérêt à lui cacher qu'il était corsaire; mais maintenant, aucune puissance humaine, pas même celle du capitaine, ne serait capable d'empêcher

236 LA coLKiu:.

ces cndial)lcs marins de venir le cliorcher ici , s'il ne \a pas à eux. Ils flairent une capture énorme et un combat acharné, ils seront intraitables; ce que je leur dirais, ou rien, ce serait...

— Ce serait la même chose... je les connais... Aussi, en considération de tout ceci, je vous conseille, moi, de filer précipitamment votre nœud; vous avez fourré M. Yvon dans un affreux guêpier, je ne vois pas comment il en pourra sortir; or, moi, malgré mon air bon enfant, ça me révolte... et quoique, sous votre poudre à la bergamote, il y ait des cheveux blancs, je pourrais , nom d'un petit poisson! me faire illusion, et me livrer sur votre personne à toutes sortes de sévices graves et de voies de fait ^ comme disait autrefois mon maître... quand il était juge, et...

L'armateur n'en attendit pas davantage; car, malgré ses paroles doucereuses et son flegme habituel, Legoffin paraissait prêt à éclater. M. Verduron se hâta de sortir, et du seuil de la porte, ajouta ces derniers mots :

— Je pars.. . Dis, en tout cas, au capitaine que l'état-major du brick et une partie de l'équipage l'attendent à la taverne de l'Ancre d'or^ sur le quai.

Au bout de quelques instants , l'armateur eut quitté la maison de Cloarek.

Legoffin se dirigea du côté de la chambre de Sabine, afin d'avoir quelques nouvelles sur le dernier événement qui venait de motiver la brusque sortie du capitaine.

XVIIÎ.

Legoffin, depuis une demi-heure environ, se promenait avec une inquiétude croissante dans un couloir où donnait la porte d'un petit salon précédant la chambre à coucher de Sabine; de temps à autre, le maître canonnier prêtait l'oreille avec attention, et n'entendait rien qu'un bruit confus.

Enfin il vit sorlir Suzanne qui s'essuyait les yeux.

— Eh bien ! lui dit-il vivement et avec anxiété, comment va mademoiselle? Qu'est-ce qu'il y a encore, Suzanne?... répondez... répondez donc...

— Vous me demandez ce qu'il y a, brutal que vous êtes, lorsque votre scène de violence de ce matin envers cet honnête négociant, qui est si poli, a jeté mademoiselle dans une horrible crise nerveuse ! . . .

— Admettons que j'aie eu tort. . . cette crise avait heureusement cessé ... M. Yvon mo l'a dit en venant me retrouver au jardin.

— Oui , cette crise avait cessé.,, mais mademoiselle était restée dans une prédisposition si nerveuse, que ce qui est arrivé ensuite... l'a replongée dans un état très-alarmant,

— Eh! morbleu! je sais l'affaire du saut de loup, parlez-moi de ce qui est arrivé ensuite...

— Certes . . . vous devez savoir cette affaire , vieux forcené! précipiter cet aimable homme au fond de ce fossé!

— Suzanne..., reprit Legoffin d'une voix grave et émue, au nom de l'atlachement que nous portons tous deux à nos maîtres, je vous en supplie . . . dites-moi ce qui est arrivé...

L'accent pénétré du vieux serviteur toucha Suzanne.

— Eh ! mon Dieu ! . . . reprit-elle , vous savez bien que j'en suis certaine, de votre affection pour nos maîtres... Seulement vous avez parfois de si sauvages façons d'agir, et ce matin encore... Allons, n'en parlons plus... Il y a une heure, je suis donc venue chercher monsieur là-haut...

— Ensuite?

— Monsieur est accouru auprès de mademoiselle... elle a pleuré beaucoup... et cela, comme toujours, l'a un peu calmée... Monsieur a aussi beaucoup pleuré.

— Lui!... que s'était-il donc passé?

— Hélas!... le seul chagrin de sa vie... s'est ravivé plus douloureux que jamais.

— Comment?

— La mort de cette pauvre madame...

— Et qui l'a rappelée à M. Yvon?

TISON D'OFEft. 239

— Sa mie!

— Mademoiselle Sabine?

— Oui. Jugez combien ce coup a été cruel pour lui !

— Que dites-vous là ? s'écria Legoflin avec effroi, mademoiselle Sabine sait donc ce malheureux secret ?

— Elle! Dieu merci, elle l'ignore, elle l'ignorera toujours, je l'espère.

— Alors, Suzanne. . . je ne vous comprends [)lus.

— Tenez, dit la gouvernante en tirant un papier de sa poche, voici ce qui a causé tout le mal.

— Qu'est-ce que cela?

— Le journal de ce matin.

— Eh bien?

— 11 contient de nouveaux détails sur ce fameux corsaire, le capitaine V Endurci...

— C'est donc cela... dont cet animal d'armateur nous parlait tantôt, se dit Legoffm.

Et il ajouta tout haut:

— Mais quel rapport ce journal peut-il avoir ... ?

— Écoutez ce passage, fiegoftin, celui-là seul est important, et alors vous comprendrez tout.

Suzanne ouvrit le journal et lut le fragment suivant d'un article intitulé:

XouveatMX détaUs sut* le célèbre cnpilnitte i'MSndttt*ci.

« Il n'est pas jusqu'à l'extérieur du capitaine qui n'ajoute encore au prestige dont il est entouré, car chacun de ses matelots est un séide capable de se dévouer pour lui jusqu'à la mort.

240 LA rOLKRF.

« Cet intrépide corsaire est âgé de quarante ans environ : sa taille, moyenne, est à la fois svelte et robuste; sa physionomie mâle et expressive, son œil d'aigle, le port impérieux de sa tète, son allure décidée, tout décèle en lui l'homme né pour le commandement; l'on ignore son véritable nom et son origine; mais plusieurs pensent qu'il est Breton, si l'on en juge, disent les uns, d'après le costume qu'il porte invariablement pendant ses croisières: d'autres pensent, au contraire, que le capitaine VEndurci est méridional, et qu'il n'adopte le costume breton que parce qu'il est, par sa forme et par sa commodité, parfaitement approprié aux fonctions et aux habitudes du marin.

'.' Quoi qu'il en soit, nous croyons intéresser nos lecteurs en leur donnant, d'après un témoin oculaire, une description exacte du costume que ce célèbre corsaire a toujours porté à son bord depuis qu'il fait la course; l'on dit même qu'il attache à l'usage de ce costume une idée superstitieuse.

ff Le capitaine VEndurci est habituellement vêtu d'une veste et d'un gilet noir, rehaussés de petits boutons d'argent; une large ceinture orange, qui supporte aussi ses armes, serre à sa taille d'amples braies de toile blanche, semblables aux i)iorplis des pêcheurs hollandais ou aux jupes des pilotes de lile de Batz: de grandes guêtres de peau et un largechapeau, très-bas de forme, complètent ce costume à la fois commode, sévère et pittoresque. "

TisfîN d'enfer. 2il

Puis, après avoir lu ce fragment, la gouvernante ajouta:

— Vous le voyez, Legoffin, le hasard veut que ce corsaire porte un costume breton pareil à celui que portait M. Cloarek lors de celte nuit funeste où madame est morte, et...

— Ah ! s'écria Legoftin en interrompant la gouvernante, je tremble de deviner. A cette lecture, mademoiselle Sabine a cru reconnaître dans ce corsaire le personnage mystérieux qu'elle croit être le meurtrier de sa mère?...

— Hélas! oui, Legoftin; aussi dans une sorte de délire, a-t-elle dit à M. Cloarek: M07i père... le meurlrier de ma mère existe.. . ne la vengerez-vous pas? Jugez du désespoir de INI. Cloarek. Détromper sa iille, c'est pour ainsi dire s'accuser lui-même.

— Mais ce journal de ce matin , mademoiselle Ta donc lu après l'arrivée de M. Yvon?

— Mon Dieu, oui; voici comme cela s'est passé: l'émotion que lui avait causée votre algarade de ce matin, soit dit sans reproche, Legoftin, était déjà calmée... mais la chère enfant éprouvait encore ces tremblements nerveux qui, chez elle, succèdent toujours à ses crises ... Vers les onze heures, monsieur est rentré: il avait l'air rayonnant; mon neveu l'accompagnait, tout aussi joyeux.

« — Ma lillc est chez elle? me dit gaiement M. Cloarek; j'ai une bonne nouvelle à lui apprendre.

« Là-dessus, Legoftin, sans être rapporteuse, je suis bien obligée de raconler à monsieur vo-

tre affaire du saut de loup avec ce digne négociant poudré qui a des manières si gracieuses , et l'effroi que votre violence a causé à mademoiselle.

— Nécessairement; mais continuez.

— Monsieur court chez sa fille, la trouve presque tout à fait remise, se rassure, lui recommande le calme, le repos, et va vous rejoindre; il avait dit à mon neveu d'aller tout de suite s'occuper dans sa chambre de je ne sais quelle note qu'il lui avait demandée... et, par parenthèse, le pauvre garçon y est encore... dans sa chambre... je n'ai pas voulu l'attrister en allant lui conter ce qui vient d'arriver à mademoiselle. Mais cela ne fait rien à la chose. Je reste donc auprès de cette chère enfant. Thérèse, comme à l'ordinaire, apporte le journal; alors... j'ai la malheureuse idée, pour distraire mademoiselle , de le lui donner à lire : aussi qu'est-il arrivé? C'est qu'au passage où l'on décrit le costume de ce corsaire... elle a jeté un cri affreux... et... Mais, tenez, dit Suzanne en s'interrompant, voilà monsieur.

En effet , Cloarek , pâle et les traits empreints d'un sombre désespoir, sortait de la chambre de sa fille.

— Suzanne, retournez près d'elle... je vous prie. . . , dit-il à la gouvernante d'une voix altérée, elle vous demande.

Puis s'adressant à Legoffin :

— Toi, viens.

Le \ieux serviteur suivit silencieusement son maître dans sa cliambre à courlicr.

TISON d'em-er. 243

Cloarek, se jetant alors dans un fauteuil, donna un libre cours à ses larmes, jusqu'alors contenues par la présence de Sabine; il cacha sa figure entre ses mains et poussa de sourds gémissements, entrecoupés de sanglots déchirants.

A l'aspect de cette douleur poignante, Legoffin, qui s'émouvait rarement , sentit son œil devenir humide, et, debout près de son maître, il resta silencieux, abattu.

Au bout de quelques instants, Cloarek s'écria d'une voix entrecoupée:

— Oh! que j'ai souffert!... oh! que je souffre!

— Oui... je vous crois, M. Yvon, dit tristement Legoffin, Suzanne m'a tout dit... Ce journal... c'est bien malheureux!

— Non, vois-tu! s'écria Cloarek avec un redoublement de désespoir; non, il est impossible de se figurer combien le terrible souvenir de cette nuit funeste est resté présent ... à la pensée de cette malheureuse enfant! Je frissonne encore en songeant avec quelle expression d'épouvante et d'horreur elle s'écriait, presqu'en délire, en me serrant convulsivement entre ses bras:

i( — Père! père! cet homme... ce meurtrier de ma mère... il existe...

« Et comme, dans ma stupeur, je la regardais sans lui répondre, elle m'a dit, avec l'énergie de la haine:

« ~ Mais, père... il vit... celui qui a tué ma mère . . . celui qui a tué ta femme ... Ce meurtre . . . il crie vengeance ! et cet homme ^ it encore !

« Et, pour la première fois, sur la douce Cgure de ma fille... je lisais l'expression de la haine... et, de celte haine... je suis l'objet... Ah! tiens... cette scène horrible a rouvert ma plaie... ravivé mes remords, et tu sais pourtant si j'ai assez souffert... si j'ai assez expié... un moment d'entraînement fatal...

— Tenez, M. Yvon, ce qu'il y a de pis, dans tout cela, reprit Legoffin après un moment de silence, c'est la trame de cet armateur que l'enfer confonde!...

— C'est à en devenir fou . . . car si je reste auprès de ma fille . . . l'équipage du brick arrivera ici.

— C'est certain... vous connaissez nos hommes...

— Oui , et Sabine alors apprendra ainsi que moi, le capitaine l'Endurci^ et le meurtrier de sa mère . . . c'est tout un . . . Et cette enfant . . . sur laquelle j'ai depuis tant dannées concentré toutes mes affections... cette enfant, qui est ma vie.. . ma seule consolation... mon seul espoir... cette enfant n'aura plus pour moi qu'aversion et horreur ... Et pourtant, tu le sais, toi . . . toi seul ! le véritable et étrange secret de cette vie, dont ma fille me fera un crime! et pourtant ce secret s'il était révélé... me donnerait peut-être le droit d'être fier et glorieux! Mais, non... non... elle doit toujours ignorer ce mystère... elle!!!... Et je n'aurai rien. .. rien, pour combattre l'aversion que ma vie passée doit inspirer à mon enfant ! Mais. .. c'est affreux! s'écria Cloarck avec un accent déchirant.

iiso.N i)'i;.M Kl'.. 245

Et après quelques iiûnulcs de sinistres réflexions, l'œil égaré, les lèvres contractées par un sourire sardonique, il murmura, se parlant à luimême :

— Bah!... elle est riche... elle aime un honnête homme... elle en est aimée .. . Suzanne et Legoflin lui resteront... Au lieu de m'abhorrer, elle me pleurera, et, pour elle, ma mort sera environnée du même mjstère que ma vie.

Cloarek, en disant ces mots, s'était avancé vers un meuble sur lequel était placée une paire des pistolets.

Legoffin n'avait pas perdu son maître du regard; sautant sur les pistolets avant que le capitaine eût pu s'en emparer, il profita d'un premier moment de surprise de celui-ci pour ouvrir les bassinets et répandre les amorces sur le plancher ; puis il replaça froidement les armes à leur place.

— Malheureux ! s'écria Cloarek hors de luimême, saisissant le vieux serviteur au collet, tu payeras cher ton audace!

— Allons, M. Yvon, pas d'enfantillage . . . Revenez à vous.

— Ces pistolets, poursuivit Cloarek, pourquoi les as-tu désarmés?

Et il secoua vigoureusement Legoffin, qui répondit, tout en cédant aux brusques oscillations que lui imprimait le rude poignet de son maître:

— M. Yvon... le temps presse... et se passe... Vous avez mieux à faire qu'à secouer votre vieux Legoffin... comme un arbre dont on veut faire tom-

L\ roi.ÎHi:. 10

ber les fruits... Je vous le dis, le temps presse, s€ passe, et il est précieux!

Le sang-froid du maître canonnier rappela Cloarek à lui-même; il murmura, en retombant sur son siège avec accablement:

— • Tu as raison. ..je suis insensé. .. Tiens, Legoffin ... aie pitié de moi.

— Allons, mordieu ! monsieur, est-ce vous qui parlez ainsi?...

— Eh! que veux-tu que je te dise? que veux-tu que je fasse?... ma tète est en feu... jaile vertige!

— Est-ce mon avis que vous me demandez ?

— Parle... toujours.

— Il faut aller au Havre.

— Abandonner vSabine dans l'état où elle se trouve ! Redoubler ses alarmes par un départ précipité , par une absence incompréhensible pour elle après mes promesses ! Tabandonner , enfin , au moment même où elle n'a jamais eu plus besoin de mes soins, de ma tendresse ... au moment de la marier, peut-être !

— Mademoiselle Sabine.. .

— Oui, ce mariage m'avait d'abord déplu ... et, à cette heure... j'y ai confiance, pour l'avenir de ma fille; mais il faut pour cela que je puisse la stuider... entourer ces deux faibles enfants d'une constante et paternelle sollicitude, et c'est dans un pareil moment que j'irais reprendre la mer.. . risquer encore ma vie, lorsque jamais elle n'a été plus nécessaire à Sabine ! . . . car maintenant je retrouve mon sang-froid, ma raison, et, je le sens,

TISON d'enfer. 247

tout à l'heure j'étais fou de vouloir me tuer. Merci à toi, mon \ieux et fidèle serviteur... c'est un crime que tu m'as épargné!

— Je voudrais vous épargner de môme la visite de l'équipage du corsaire, M. Yvon; il ne faut pas oublier ce danger-là... Si vous n'allez pas à eux, ils viendront à vous.

— C'est moi qui vais aller à eux ! s'écria Cloarek frappé d'une idée subite; oui, je vais à l'instant partir pour le Havre, et annoncer à mes matelots que j'ai renoncé à la mer... et ils ne m'imposeront pas leur volonté .. . Ils savent si mon caractère est énergique, si je cède aux clameurs . . . Tu m'accompagneras... tu as aussi sur eux de l'influence; elle me sera nécessaire. .. C'est le seul moyen de conjurer le péril qui me menace. Il est deux heures ; à trois heures nous serons au Havre, et à cinq heures, au plus tard, de retour ici. Ma fille repose un peu, et elle ne se doutera seulement pas de mon absence. Allons, viens. Pour ne donner ici aucim soupçon, nous prendrons un cabriolet à l'auberge.

Au moment où Cloarek se dirigeait vers la porte, le maître canonnier, qui n'avait pu l'interrompre, l'arrêta et lui dit d'un ton grave :

— M. Yvon, vous faites fausse route.

— Que veux-tu dire?

— Si vous mettez le pied au Havre, vous ne serez de retour ici qu'après la croisière.. .

— Tu es fou.

— Je ne suis pas fou.

— Mon équipage m'enlèvera de force, n'est-ce pas?

— C'est probable.

— Et ma volonté?

— C'est votre volonté que je crains.

— Finiras-tu tes énigmes?

— Une fois en présence de nos matelots, vous n'aurez pas la force de leur résister.

— Moi ?

— Non.

— Après les raisons que je viens de te donner?

— Rien n'y fera ! Croj^ez-moi , vous allez vous retrouver face à face, cœur à cœur, avec ces enragés qui, tant de fois, ont avec vous bravé mer et tempête, feu, fer et plomb. Vous allez flairer le goudron et la poudre; ces démons vont vous parler à leur manière du capitaine Black, le pourvoyeur des pontons ! ! et alors ... je vous dis, moi, que, malgré vous, vous vers sentirez... comme vois SAVEZ.,, et, quand vous êtes comme ça, le diable n'est pas votre maître, et le bon Dieu encore moins.

— Je t'ai dit qu'à cinq heures je serai de retour ici.... sans que ma fille se soit aperçue de mon absence. Tes craintes sont folles, viens.

— Vous le voulez?

— Suis-moi...

— Ce qui sera... sera, dit Legoffin en suivant son maître et en secouant la tète.

Après s'être informé auprès de Suzanne de l'état de Sabine, et avoir appris qu'elle continuait de reposer, Cloarek, accompagné de son maître canonnier, sortit de sa maison et partit pour le Havre.

Trois jours se sont écoulés depuis le moment où Yvon Cloarek a quitté sa demeure sans prévenir sa fille de son départ.

Cette habitation, ordinairement si calme, si riante, offre presque partout des traces à peine effacées d'une dévastation récente.

L'un des pavillons attenant au bâtiment principal a été presque entièrement ravagé par l'incendie; des décombres noircis au feu, des poutres à demi carbonisées couvrent une partie du jardin.

La porte et plusieurs des fenêtres du rez-dechaussée du bâtiment principal, brisées et défoncées à coups de hache, sont remplacées avec des planches; de larges taches rouges ensanglantent la muraille, et, à quelques endroits, plusieurs des croisées des étages supérieurs ont été criblées par la mousqueterie.

Il est nuit.

A la clarté d'une lampe éclairant une des chambres à coucher de la maison, on voit Onésime; les draps du lit où il est étendu sont ça et là tachés de sang.

Le neveu de Suzanne semble sommeiller; il est d'une grande pâleur ; de temps à autre, une sorte de demi-sourire douloureux erre sur ses lèvres entr'ouvertes.

Une femme âgée, vêtue en paysanne, assise à son chevet, le veille avec sollicitude.

Le grand silence qui règne dans cette chambre est interrompu par le bruit de la porte, que l'on ouvre avec une extrême précaution. Bientôt dame Robert entre, et, recommandant d'un geste à la paysanne de ne pas se déranger, elle s'avance sur la pointe du pied jusqu'au lit de son neveu; dérangeant alors un peu l'un des rideaux, elle le contemple dans une muette anxiété.

En trois jours, les traits de Suzanne sont devenus presque méconnaissables; la douleur, les angoisses, les larmes les ont marbrés et creusés.

Après avoir silencieusement regardé Onésime pendant quelques instants, Suzanne, se reculant doucement, fit signe à la garde de venir auprès d'elle, et lui dit tout bas:

— Gomment a-t-il été depuis que je suis venue?

— 11 a paru moins souffrant, mais plus agité madame...

— Il ne s'est pas plaint?

Tiso>' d'em-ru. 25i

— Très-peu... Il m'a plusieurs fois demandé des détails sur ce qui s'est passé; mais, d'après vos ordres... je n'ai rien voulu dire.

— ^ Grâce à Dieu, la connaissance... lui re\ienl?

— Oh ! tout à fait, madame. . . On voit même qu'il parlerait davantage. . . si on répondait à toutes ses ([uestions.

— 11 ne m'a pas demandée?

— Oh! si, madame; plusieurs fois il m'a dit: « Ma tante viendra ... n'est-ce pas? ... Ne viendrat-eîlc pas bientôt?.. . « Je lui ai répondu que vous veniez presque toutes les demi-heures... 11 m'a fait signe de la tète qu'il me remerciait, et puis il s'est assoupi, mais il s'est plusieurs fois réveillé en sursaut.

— Et il n'a pas paru souffrir davantage de sa blessure ?

— Non, madame . . . seulement, une ou deux fois il a eu comme de la peine à respirer.

— Pourvu, mon Dieu! dit Suzanne en joignant les mains et levant au ciel des yeux humides de larmes, pourvu qu'il ne survienne pas d'accident uiortel !

— Le chirurgien vous a pourtant rassurée à ce sujet, madame...

— 11 m'a dit qu'il avait bon espoir, hélas! rien de plus!

— Madame, je crois qu'il s'éveille, dit la pay sannc en écoutant, car Suzanne et elle s'étaient retirées derrière les rideaux du lit qui les cachaient.

252 LA CULÈRE.

En effet, Onésime fit un léger mouvement sur sa couche, et poussa un profond soupir.

Suzanne avança la tète, s'aperçut qu'Onésinie ne dormait pas, et dit à la paysanne:

— Descendez dîner, ma bonne... je vous sonnerai plus tard.

La garde sortit, Suzanne vint s'asseoir à sa place.

A la voix de sa tante, Onésime avait tressailli de contentement; il lui dit, en la sentant assise auprès de lui:

— Vous voilà?... oh! tant mieux!...

— Cher... cher enfant... dit la gouvernante avec une émotion difficilement contenue, je viens de t'entendre soupirer ... tu souffres donc toujours... ou davantage peut-être?

— Non... je vous assure... je me sens beaucoup mieux.

— Tu dis cela pour me rassurer?

— Tenez . . . prenez ma main . . . Vous savez combien elle était brûlante... voyez!

— Il est vrai . . . eîle Test moins ... Et ta blessure, est-ce qu'elle t'élance encore beaucoup?...

— J'ai un peu de difficulté à respirer, voilà tout ; cela ne sera rien.

— Rien! mon Dieu! rien... un coup de poignard en pleine poitrine!...

— Ma bonne tante...

— Que veux tu?...

— Et mademoiselle Sabine?

— Tout le monde va l^n . . . très-bien, je te l'ai déjà dit.

TISO.N D'KM'EH. 253

Onésime secoua la tète d'un air d'incrédulilé, et reprit:

— Et M. Cloarek?

— Tiens, mon enfant... ne parlons pas de ce qui s'est passé... ne me fais pas de questions, je ne saurais y répondre... Quand tu seras tout à fait sur pied... à la bonne heure.

— Écoutez, ma tante . . . vous refusez de me répondre... de crainte de trop m'agitcr... mais, je vous le jure. . . l'incertitude où je suis sur le sort de mademoiselle Sabine et de M. Cloarek me désole!

— Tout le monde va bien... je te le répète. ..

— Non, ma tante... non, tout le monde ne peut pas aller bien... après cet événement terrible et encore inexplicable pour moi!

— Mais, mon ami, je t'assure que... Allons, voilà que tu t'impatientes, que tu t'agites! Mon Dieu ! combien tu es peu raisonnable, Onésime! . . . Je t'en prie . . . calme-toi.

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! est-ce ma faute? Pourquoi me laissez-vous dans une pareille anxiété... au sujet de mademoiselle Sabine... de M. Cloarek?...

— Mais je me tue à te répéter que tout le monde va bien...

— Et moi je vous dis que c'est impossible, s'écria le jeune homme avec une animation croissante. Comment! dans cette funeste soirée, l'on attaque cette maison de vive force, et au bruit de la fusillade, à la lueur de l'incendie, l'appartement où nous nous trouvions, mademoiselle Sabine, vous

ii04 L\ COLERE.

et moi, est envahi par une bande de gens furieux, et vous voulez que je croie que mademoiselle Sabine, qui tremblait au moindre bruit, n'a pas éprouvé dans cette soirée une commotion terrible, mortelle peut-être!

— Onésime.. . au nom du ciel! écoute-moi.

— Et qui me dit qu'elle n'est pas morte?...

— Calme-toi...

— Morte! ajouta-t-il d'un air égaré, et vous me le cachez. Morte! Si cela était... Oh! mon Dieu !

— Mon enfant... je t'en supplie...

— Et M. Cloarek... si sa fille est morte! lui qui l'aimait tant! . . . Où est-il? qu'est-il devenu? qu'aura-t-il fait après un pareil malheur? Je vous dis, moi, qu'il règne dans cette maison un silence de tombe.

— Malheureux enfant!... mais c'est du délire!

— Non, ce n'est pas du délire. Hélas! j'ai maintenant ma raison, toute ma raison! avec elle me sont revenus les craintes... les pressentiments... et cela me tue..., murmura Onésime en retombant anéanti sur sa couche; car, dans son agitation, il avait eu la force de se dresser sur son séant.

Suzanne , effrayée , se pencha sur son neveu , souleva sa tète appesantie, lui fit respirer des sels; peu à peu sa faiblesse se dissipa, et il dit à Suzanne qui sanglotait:

— Pardon. . . pardon ... du chagrin que je vous cause... Mais si vous saviez mes ancfoisses... si

TISON I)'em-ek. 255

vous saviez ce qu'il y a d'affreux pour moi... à penser que, le malin même de celte fatale journée, M, Cloarek m'avait fait espérer... un bonheur si grand, si grand!... que je ne pouvais y croire ... Et. . . maintenant.. . tant d'espérances ne sont plus que larmes et cendres!

— Mais que veux-tu que je fasse à cela? mon Dieu!...

— Vous croyez agir pour le mieux en me cachant tout... je le sais, pauvre et bonne tante... mais, je vous le jure, vous vous trompez... la réalité ... si affreuse qu'elle soit . . . me ferait moins de mal que l'incertitude dont je suis torturé. Quand je ne dors pas... les pensées les plus sinistres m'assiègent... Quand je ferme les yeux, ce sont des songes horribles et je me réveille en sursaut... pour retomber dans des doutes pleins d'alarmes... Non, non, je vous dis que ce n'est pas vivre... J'aime mieux cent fois la mort; c'est au moins une certitude.

Suzanne, effrayée de la croissante exaltation d'Onésime, et craignant qu'en effet les réticences dont elle s'entourait n'eussent un effet funeste, Suzanne s'écria :

— Eh bien! écoute... promets-moi d'être raisonnable... d'avoir du courage...

— Du courage. .. ah! ... je savais bien, moi, qu'il y avait de grands malheurs!

— Tu vois bien ... que veux-tu que je fasse, que je dise? s'écria la malheureuse fennne. Voilà déjà qu'aux premiers mots tu te désespères.

— Oh! mon Dieu! s'écria Onésime avec terreiir,j'en avais le pressentiment !... elle est morte!...

— Non... non... elle vit, reprit la gouvernante; elle vit... je te le jure sur le salut de mon ame...; elle vit, te dis-je. .. Elle a bien souffert... elle a été bien cruellement éprouvée... tu dois le penser, mais sa vie n'est plus en danger.

— Elle a donc été en danger?...

— Pendant deux jours.. . oui, malheureusement; mais, tout à l'heure encore, j'ai causé avec elle... Son état est aussi satisfaisant que possible.

— Merci! mon Dieu! merci!... dit religieusement Onésime. Merci à vous, ma bonne tante!.. Ahl si vous pouviez savoir le bien que vous me faites... l'adoucissement que j'éprouve, vous en seriez heureuse!

— Et j'en suis heureuse, mon enfant.

— M. Cloarek est-il ici?

— Non...

— Il n'est pas auprès de sa fille?...

— Non, mon enfant... non.

— Où est-il donc?

— On l'ignore . . .

— Oh! mon Dieu!... mais, dans cette nuit fatale...

— Il est venu... il a même été blessé légèrement.

— Et depuis?

— On ne Ta pas revu . . .

— Mais comment n'est-il pas resté auprès de sa fille? C'est inconcevable! elle doit mourir d'inquiétude. . .

TISON D*ENFEP.. 257

— Elle est bien triste, assurément, répondit la gouvernante avec embarras.

— Et cette sanglante attaque, et ces mots effrayants , inexplicables de mademoiselle Sabine, qu'il me semble avoir entendus comme dans un rêve sinistre, lorsque je croyais sentir ma vie s'écouler avec mon sang! Oh! parlez! parlez! il y a là des choses qui confondent ma raison. . . Comment! encore une fois, M. Cloarek n'est-il pas ici... auprès de sa fille?. . .

— Mon pauvre cher enfant, c'est à grand'peine que je cède à ton désir; mais, dans l'état d'agitation où je te vois... un refus de ma part serait peut-être dangereux.

— Oui... oui, bien dangereux.

— Je te crois... écoute-moi donc... Je te le répète, du courage!... car les blessures de l'ame sont, hélas! souvent plus cruelles que les blessures du corps... et c'est surtout à l'ame... au cœur... que cette pauvre mademoiselle et son père ont été frappés . . .

— Ma tante... vous le voyez, je suis calme... j'aurai du courage.

— Tu te rappelles, n'est-ce pas, que, dans l'après-midi de cette funeste soirée. M. Cloarek, qui avait quitté la maison sans qu'on le sût pour se rendre au Havre, envoya de cette ville un exprès à sa fille pour lui recommander de n'être pas inquiète, une affaire qui l'intéressait elle-même devant le retenir dehors pendant la soirée... tu te rappelles bien cela, n'est-ce pas?

253 LA COLErxE.

— Oui... répondit Onésime avec un soupir; niadeuioiselle Sabine avait même un moment pensé qu'il s'agissait de quelques préliminaires relatifs à cette union... qui me semblait un songe! Hélas! oui... c'était trop beau... trop inespéré... cela ne devait être qu'un songe...

— Tu m'as promis, mon pauvre enfant^ d'avoir du courage . . .

— J'en aurai... Continuez, je vous prie. ..

— Tu te souviens aussi de l'alerte qui avait eu lieu... pendant la soirée môme de l'arrivée de M. Cloarek?

— Oui... ces deu\ hommes que Thérèse croyait avoir vus...

— La pauvre fille n'avait que trop bien vu . . . Deux hommes en effet, ainsi qu'on l'a su plus tard, s'étaient introduits dans le jardin, non pour

attaquer la maison mais pour reconnaître le

passage...

— Ces deux hommes faisaient donc partie de cette bande armée'?

— L'un d'eux en était le chef, mon enfant.

La paysanne, en rentrant, interrompit l'entretien d'Onésime et de sa tante, et lit signe à celle-ci de venir lui parler.

— Qu'y a-t-il? demanda tout bas Suzanne.

— M. Legoffin ^ient d'arriver.

— Et monsieur?

— M. Legoffin est seul: il a demandé à parler tout de suite à mademoiselle. . ..Thérèse est allée la prévenir, et elle a fait dire à M. Legoflin d'entrer.

riso> d'i:m-i:k. 2£9

— Et il n'a donne aucunes nouvelles de monsieur?

— Aucune.

— Dites à Thérèse de prévenir mademoiselle que, si elle a besoin de moi, je descendrai à l'instant.

— Oui, madame Robert.

La garde sortit; Suzanne revint auprès de son neveu, afin de poursuivre son entretien avec lui.

— Mon cher enfant, dit Suzanne en revenant s'asseoir auprès d'Onésime, maintenant que je t'ai rappelé quelques faits indispensables à l'intelligence de ce que j'ai à te raconter .. . je poursuis...

— Ce que l'on est venu vous dire.... là

tout bas, ma tante, n'était pas une mauvaise nouvelle?

— Non, mon ami il s'en faut , et d'ailleurs

je te le dirai plus tard ; mais, pour en revenir à

mon récit tu te souviens qu'aux premières

lueurs de l'incendie et aux premiers coups de hache donnés à la porte de la maison, Thérèse est accourue épouvantée nous dire que le pavillon au fourrage était en feu, et qu'une troupe armée attaquait la maison ... Tu te rappelles notre mortelle épouvante?...

TISON d'enfer. 2G1

— Oui... oh! quelle nuit! quelle nuit!...

— Mais aussi, moi, je me rappelle avec un mélange de terreur et d'admiration l'intrépidité que lu as montrée pendant celte nuit affreuse.

— A quoi bon parler de cela?

— A quoi bon? Mais parce que cela me fait battre le cœur de fierté! Cher et brave enfant, je l'entends encore nous dire: " Ils viennent, la fuite nous est impossible, je ne peux vous préserver du danger, car, hélas!... mon inflrmité m'empêche de le voir . . . mais je peux du moins vous faire un rempart démon corps... ^ Et, l'armant au hasard de la barre de fer de l'un des volets, tu l'es précipité à la porte, au moment où elle allait être envahie... et là, pauvre ami, seul, pendant quelques instants, tu as défendu l'entrée de notre chambre avec un courage et une force surnaturels...

— Je vous en prie... ma bonne tante... Assez... assez à ce sujet.

— Assez! comment! lorsque ma seule consolation, en te voyant blessé, est de me souvenir de ta bravoure, de ton dévouement! Non... non, j'aime à répéter, moi, que la vaillance des plus déterminés aurait pâli auprès de la tienne... Retranché dans l'embrasure de la porte que tu défendais, la barre de fer que tu avais saisie était devenue entre tes mains une arme terrible, et quoique ta mauvaise vue t'empêchât de bien diriger tes coups... tous ceux qui s'approchaient à portée de ton bras tombaient à tes pieds.

— Ah! pendant cette lutte de peu d'instants... quelle devait être l'épouvante de mademoiselle Sabine!... Un tel spectacle... pour elle... si craintive, c'était mourir mille fois...

— Tu te trompes, mon ami.

— Que dites-vous?

— Sa fermeté était inconcevable ... oui . . . et , à cette heure encore, je me demande par quel prodige, elle... qu'un rien effrayait, a pu montrer dans cette terrible soirée une pareille force de caractère.

— Mademoiselle Sabine?

— C'est incroyable, te dis-je; pendant que tu défendais si vaillamment notre refuge, cette pauvre chère enfant (il me semble la voir encore) était debout... pâle... mais résolue... Ses premiers mots ont été: « Merci, mon Dieu! je mourrai seule . . . mon père est absent. »

— Oh!... c'est bien... d'elle!... toujours son noble et grand cœur!

— Puis, te regardant d'un coup d'œil assuré, presque glorieux, elle m'a dit avec exaltation, en te montrant à moi : -' Le crois-tu brave maintenant? ... 11 va se faire tuer pour nous; mais au moins nous périrons avec lui. »

— Tant de résignation, dit Onésime en portant la main à ses yeux humides, tant d'énergie chez elle ! cela me confond . . .

— Peut-être ces cœurs timides, qu'un rien effraye habituellement, s'exaltent-ils au contraire dans les grands dangers!... Ce qu'il y a de cer-

TISON d'enfer. 263

tain, c'est que Sabine s'est montrée héroïque; elle t'a vu tomber. Lorsque enfin, accablé par le nombre et frappé d'un coup presque mortel, tu as été renversé sans connaissance au seuil de sa porte... quatre de ces bandits... dont le chef avait un bras en écharpe ... un grand homme pâle à cheveux roux, se sont alors précipités dans la chambre. " Onésime est mort pour nous .... A notre tour maintenant. Adieu, Suzanne! » m'a dit Sabine en m'enlaçant de ses bras, et eu murmurant tout bas: « Adieu... bon père... adieu! »

— Aimante et courageuse jusqu'à la fin! dit Onésime en essuyant ses larmes.

— Je me sentais moins résignée qu'elle. Je venais de te voir tomber sanglant au seuil de la porte; je me jetai aux pieds du chef de ces meurtriers en criant: « Grâce! grâce! « 11 étendit sa main comme pour ordonner à ses hommes de s'arrêter, et me dit d'une voix menaçante : « Où est le capitaine V Endurci? »

— Le capitaine l'Endurci? reprit Onésime en regardant Suzanne avec une surprise extrême, ce corsaire dont il y a quelques jours encore nous lisions l'évasion? Pourquoi venait-on le demander ici, au milieu d'un tel désastre? Et d'ailleurs, ces hommes étaient Anglais, je me le rappelle maintenant.

— Tout à l'heure , je t'apprendrai ce que je sais à ce sujet, mon ami... Je te disais donc que l'homme au bras eu écharpe, qui paraissait le chef, m'avait demandé où était le capitaine VEn-

durci. Je me jetai aux pieds de cet homme en m 'écriant:

'' Cette maison est celle de M. Cloarek, monsieur ; il est absent. Voici sa fille . . . ayez pitié d'elle.

« — Sa fille? dit cet homme avec un éclat de rire féroce; c'est sa fille?... ah! tant mieux... Et toi, me dit-il, tu es sa femme?

« — Non, monsieur... je suis la gouvernante.

ff — Ah! c'est sa fille? reprit-il encore.

« Et il s'approcha de cette pauvre mademoiselle, dont le courage semblait augmenter avec le danger. Les deux mains croisées sur sa poitrine, comme une sainte, elle regardait fièrement le chef de ces bandits.

« — Où est ton père? lui dit-il.

« — Loin d'ici... grâce à Dieu! répondit bravement la pauvre enfant.

« — Ton père est arrivé hier; il se trouvait encore tantôt dans cette maison. Où est-il? où est-il? s'écria ce misérable en la menaçant.

« Sabine restait muette.

'< Il reprit avec un affreux sourire:

« — J'ai manqué ton père... mais en t'emmenant, toi, je l'aurai... Tu lui écriras d'Angleterre, où je vas te conduire. Tu lui diras où tu es, il bravera tout pour venir te délivrer. C'est là que je l'attends... et je l'aurai. Allons, suis-moi.

« — Vous suivre? s'écria Sabine, vous me tuerez plutôt!

« — L'on ne te tuera pas; tu viendras de gré ou de force: choisis.

TISON d'enfer. 265

« — Jamais! s'écria la malheureuse enfant.

« Alors, il se tourna vers ses hommes, leur dit quelques mots, et ces bandits se jetèrent sur Sabine. Je voulus la défendre; on me renversa, et, malgré ses larmes, ses cris, elle fut garrottée.

— Mais c'est horrible!... Et quel était donc le sujet de celte haine acharnée contre M. Cloarek?

— Écoute encore... On venait de garrotter Sabine, lorsque soudain des coups de feu retentissent au loin, avec un grand tumulte .... et des cris forcenés... Deux hommes du dehors accourent, disent un mot à leur chef, qui les suit et s'élance hors du salon; il n'y reste que les gens qui tenaient Sabine garrottée. Alors, seulement, pauvre enfant, je pus m'approcher de toi... Je te relevai.

Et Suzanne, tremblant encore à ce souvenir, se pencha sur le lit de son neveu pour le serrer entre ses bras.

— Pauvre ami, reprit-elle, d'abord je te crus mort; aussi oubhant Sabine... oubliant tout, je sanglotais sur toi, désespérant de te rappeler h la vie., lorsque tout à coup...

Et Suzanne s'arrêta un moment, vaincue par l'émotion.

— Oh! parlez... parlez...

— Oh!... jamais, jamais je n'oublierai ce spectacle... Au fond du salon, deux de ces misérables tâchaient d'entraîner Sabine... malgré ses cris déchirants... Les deux autres hommes, effrayés du tumulte qui croissait au dehors, s'élançaient à

la porle.... lorsque tous deux, frappés four à tour à coups de hache, roulent sur le plancher... L'un de ceux qui entraînaient Sabine a le même sort.

— Mais qui donc les avait frappés?

— Qui? reprit Suzanne en frémissant et baissant la voix, un homme vêtu d'un costume étrange... Il portait un chapeau à larges bords, une longue veste noire et d'amples braies blanches... Une hache à la main, il venait de se précipiter dans le salon, suivi de quelques marins.

— Oh! mon Dieu! s'écria Onésime en cherchant à rappeler ses souvenirs, mais il me semble... que mademoiselle Sabine, dans ses accès de terreur, parlait parfois... d'un homme aussi vêtu de cette manière étrange... et qui... était, disaitelle... le meurtrier de sa mère...

— Hélas 1 — hélas! dit Suzanne en pleurant, ce souvenir n'était que trop présent à sa pensée.

— Mais quel était cet homme. . . qui, vêtu de la sorte, venait ainsi au secours de mademoiselle Sabine ?

— Cet homme, répondit Suzanne avec accablement, était le capitaine corsaire l'Endurci . . . cet homme était M. Cloarek.

— Lui! s'écria Onésime en se dressant sur son lit, malgré sa faiblesse. Quel mystère! . . . c'était lui... M. Cloarek!

— Oui... il tenait une hache à la main, ses vêtements étaient ensanglantés, sa figure... oh! jamais.. . non, jamais, je n'ai vu de figure si terri-

TISON d'e.nfer. 267

ble, si effrayante. 11 entre... Sabine, ne distinguant pas d'abord ses traits , pousse un cri d'épouvante, en disant: L'homme noir, Vliomme noir!.. . M. Cloarek s'élance vers sa fille . . . elle recule avec horreur, en s'écriant: «. Mon père... ah! c'est vous qui avez tué ma mère ! ...» Et la malheureuse enfant tombe inanimée.

— Oui... oui... ces mots... Mo?i père^ cous avez tué ma mère... je les avais vaguement entendus... en me sentant mourir... Ah! c'est affreux... affreux!,.. Quelle horrible découverte!... que de larmes... que de désespoir pour l'avenir!... Lui, un père si tendre... elle, une fille si aimante... entre eux... et pour jamais, un abîme!... Oh! mon Dieu! vous avez raison... il faut du courage... pour supporter une pareille révélation... Et mademoiselle Sabine... depuis, qu'est-elle devenue?

— La malheureuse enfant, je te l'ai dit, a été pendant deux jours entre la vie et la mort.

— Et M. Cloarek?

— Hélas!... on ne sait rien de lui; on dit qu'eu entendant sa fille lui reprocher la mort de sa mère il a poussé un grand cri, s'est enfui comme un insensé, et on ne l'a pas revu...

— Oh! que de malheurs, mon Dieu! que de malheurs! Mais comment M. Cloarek avait-il été prévenu de cette attaque? Et ces Anglais, d'où venait leur haine contre lui?

— Déjà, dit-on, sur doux ou trois points de la côte, ils ont fait de semblables descentes . . . portant le ravage dans quelques bourgades isolées ^

puis regagnant leurs vaisseaux; ils espéraient s'emparer de M. Cloarek qui a, sons le nom du capitaine V Endurci, fait le plus grand mal à la marine anglaise.

— M. Cloarek, lui, corsaire!... mais comment a-t-il embrassé cette carrière de luttes et de périls! Pourquoi ce mystère à ce sujet envers sa fille?

— Je l'ignore comme toi, mon ami; depuis cette terrible soirée , il n'a pas reparu, je te l'ai dit; les marins de son bâtiment, à la tète desquels il est venu et parmi lesquels se trouvait Legoffin, ont emmené prisonniers les Anglais qu'ils n'avaient pas tués. Revenue de ma première épouvante, j'ai partagé mes soins entre Sabine et toi, pendant que Legofûn et plusieurs marins éteignaient le feu du pavillon et tâchaient de faire disparaître les traces les plus visibles de ce désastre.

— Et Legoffin lui-même n'a pas eu de nouvelles de M. Cloarek?

— Je l'ignore; mais l'on est venu me dire tout à l'heure que Legoffin, parti depuis hier matin, était de retour; en ce moment, il a un entretien avec mademoiselle . . . Peut-être lui apporte-t-il des nouvelles de son père...

— Dieu le veuille!... Mais si M. Cloarek survit à son désespoir... quel éternel sujet de douleurs et de larmes... la révélation de ce fatal secret n'aura-t-elle pas apporté entre sa fille et lui!...

— Que veux-tu que je te dise, mon pauvre en-

TISON d'enfer. 269

fant? De quelque côté que j'envisage l'avenir, partout il me parait sombre et désolé.

— Ah! vous aviez raison, ma tante... Du courage... du courage! Oh! oui, il en faut davantage encore pour voir souffrir ceux que nous aimons que pour souffrir nous-mêmes.

La garde-malade, entrant dans ce moment, dit à Suzanne:

— Madame Robert, M. Legoffin voudrait vous parler, ainsi qu'à M. Onésime, s'il se trouve assez bien pour l'entendre.

— Certainement, répondit vivement le jeune homme en se levant sur son séant.

Bientôt le vieux serviteur parut dans la chambre.

Ce n'était plus cette blême et longue figure sérieusement narquoise, cette physionomie froidement railleuse, qui provoquait tour à tour l'impatience ou la moquerie de Suzanne; le visage du digne honune était profondément triste et accablé; son petit œil, ordinairement si malin, était rougi par des larmes récentes, et l'on voyait aussi quelques traces humides au-dessous de son large emplâtre noir; car si l'œil qu'il avait perdu en bataillant aux côtés de son maître était fermé à la lumière... il ne l'était pas aux pleurs.

Dame Robert n'accueilHt plus son vieux compagnon, connue par le passé, la malice aux lèvres et l'ironie dans le regard; elle alla au-devant de lui avec un mélancolique et affectueux empressement.

— Eh bien! mon pauvre Legoffin, lui dit-elle, (juclles nouvelles? bonnes ou mauvaises?

— Je n'en sais trop rien . . . ma chère Suzanne, dit le maître canonnier en soupirant; cela va dépendre.. . de ceci.

Et il tira do sa poche une enveloppe cachetée, assez volumineuse.

— Qu'est-ce que cela? demanda Suzanne.

— Une lettre de M. Cloarek.

— Grâce à Dieu!... il vit, s'écria Onésime.

— Et sa santé? demanda Suzanne.

— Que voulez-vous? loin de sa fille et après tout ce qui s'est passé, il est comme un corps sans ame... répondit Legoffîn. Enfin sa dernière espérance... est dans cette lettre, et cette lettre est pour vous, M. Onésime.

— Pour moi?

— Et je vais vous dire ce que vous en devez faire... Mais d'abord ètes-vous capable de vous lever?

— Oui, s'écria le jeune homme en faisant un mouvement, oh! oui.

— Et moi, je dis que non, Onésime, reprit Suzanne, ce serait d'une horrible imprudence.

— Permettez, ma chère Suzanne, dit Legoffîn, je suis autant que vous ennemi des imprudences, mais... (je puis vous avouer cela maintenant) conmie depuis une douzaine d'années j'ai été à même de voir par-ci par-là des blessures de tout calibre... il m'en est resté une certaine expérience.

— Hélas! oui, et à vos dépens, mon pauvre vieux ami... Et moi qui vous raillais sur vos blessures lorsqu'elles prouvent votre grand courage ^t votre dévouement à notre maître !

TISON d'enfer. 271

Et Suzanne se rappelait, non sans attendrissement, a\ec quelle patiente discrétion le maître canonnier du corsaire avait si longtemps supporté les moqueries dont elle l'accablait au sujet de sa prétendue maladresse, qui lui faisait perdre tantôt deux doigts, tantôt un œil.

— Eh bien! Suzanne, reprit-il, ne craignez rien... je vais tâter le pouls de votre neveu, examiner attentivement son faciès^ comme disait notre chirurgien-major, et si je trouve notre brave garçon en état de se lever et de descendre pour une heure dans le salon où il trouvera mademoiselle Sabine... je... Ah! mais, non!... mais non! un instant, ajouta Legoftin en arrêtant d'une main robuste Onésime qui, au nom de Sabine, voulait se jeter hors de son lit; permettez... je n'ai point encore passé ma visite de médecin; faites-moi le plaisir de rester tranquille, ou sinon... j'emporte ma lettre, et je vous enferme... ici à double tour.

Onésime soupira, se tut et subit avec une impatience haletante l'examen attentif de Legoffin qui, à l'aide de la lampe approchée du lit par Suzanne, s'assura que le jeune honnne pouvait, en effet, sans inconvénient, demeurer levé pendant une heure.

— Mais, Legoffin, dit dame Robert toujours inquiète, vous me répondez au moins qu'il n'y a aucun danger?

— Aucun... fiez-vous à moi.

— Pourquoi ne pas remettre cet entretien?

— Pourquoi? reprit le maître canonnier d'une voix profondément émue, ah! c'est que, voyez-

VOUS... non loin d'ici... il y a quelqu'un qui compte les heures ... les minutes . . .

— Que dites-vous? s'écria Suzanne, est-ce de M. Cloarek que vous parlez?

— Je vous disais, reprit Legoffin sans répondre à cette question, je vous disais que, non loin d'ici... il y a quelqu'un qui attend... la vie ou la mort...

— Grand Dieu!... s'écria à son tour Onésime. la vie ou la mort!

— Ou plutôt l'espoir. . . ou le désespoir. . . , reprit Legoffin d'une voix grave, et cet espoir... ou ce désespoir dépendra de la lecture de cette lettre... Voilà pourquoi, Suzanne. . . je demande à votre neveu de rassembler toutes ses forces. .. pour descendre au salon... car, s'il faut tout dire, ajouta Legoffin d'une voix de plus en plus altérée, avant une heure, le sort de M. Yvon... sera décidé...

— D'après la lecture de cotte lettre? demanda Suzanne avec autant de surprise que d'anxiété.

— Oui, répondit Legoffin en tressaillant, et cette lettre, c'est M. Onésime qui doit la lire... à mademoiselle, en présence de vous et de moi, Suzanne. . . car j'aurai à donner quelques explications dont M. Yvon m'a chargé... Allons, M. Onésime, du calme... du courage!... Mademoiselle est prévenue... ce qui est fait est fait... ce qui sera sera. Vous, Suzanne, allez nous attendre auprès de mademoiselle : je vais aider votre neveu à s'habiller. . . .

Dix minutes après, Onésime, dont la faiblesse était extrême, entrait, appuyé sur le bras de Legoffin, dans le salon où l'attendait Sabine.

Lorsque Onésime, accompagné de Suzanne et de LegoHin, entra dans le salon où l'attendait Sabine, il la trouva pâle, accablée, mais grave, presque solennelle; sa faiblesse l'obligeait de rester à demi étendue sur une chaise longue...

— M. Onésime, dit-elle, veuillez vous asseoir... vousaussi, ma bonne Suzanne; vous aussi, Legoffin . . .

Les acteurs de cette scène s'assirent en silence et dans une profonde tristesse.

— Avant de commencer cet entretien, reprit Sabine avec un sourire navrant, je dois vous prévenir que je suis très-cliangée . . . Ces peurs vagues, involontaires, souvent puériles... dont j'étais obsédée, je ne les ressens plus . . . Une réalité terrible m'a guérie... Devant elle... toutsles fantômes qui depuis mon enfance assiégeaient

mon imagination se sont évanouis... Je vous dis cela, mes amis... pour que vous ne gardiez envers moi aucun ménagement... pour que vous me disiez, ou plutôt... pour que vous me confirmiez toute la vérité si affreuse qu'elle soit

Maintenant j'ai le courage et la force de tout entendre... Un mot encore. . . Je vous adjure, Suzanne, et vous aussi Legoffin, au nom de votre attachement si éprouvé... pour moi... et pour... ma famille... de répondre loyalement à mes questions... Me le promettez-vous?

— Je vous le promets, dit Suzanne.

— Je vous le promets, dit Legoffin.

Il y eut ensuite un moment de silence...

La gouvernante, le vieux serviteur, et surtout Onésime, étaient frappés de l'accent résolu avec lequel s'exprimait Sabine; tout présageait que, quelle que fût sa détermination ensuite de cet entretien, cette détermination serait invariable.

La jeune fille reprit:

— Suzanne... vous m'avez vue naître... vous avez été, par votre dévouement et vos soins. .. l'amie de ma mère... C'est au nom de cette amitié... que je vous adjure de me dire si les souvenirs de mon enfance ne me trompent pas; si mon père... il y a douze ans, vêtu... comme je l'ai revu avant-hier... n'a pas... n'a pas... causé la mort de ma mère?

— Hélas ! mademoiselle . . .

— Au nom de la mémoire sainte et bénie de ma mère... Suzanne... dites-moi la vérité...

TISON d'enfer. 275

— La vérité ... est . . . mademoiselle . . ., répondit la gouvernante d'une voix tremblante, la vérité est que, après une scène violente. . . . que madame a eue avec monsieur . . . elle est morte . . . mais . . .

— Assez, ma bonne Suzanne, dit Sabine en interrompant.

Et passant sa main sur son front brûlant, elle garda un moment le silence.

Triste silence... que personne n'osa rompre. La jeune fille poursuivit:

— Legoffin... vous avez été le serviteur... le digne serviteur de mon grand-père... vous avez

vu naître mon père vous vous êtes en tout

temps, en toute circonstance, aveuglément dévoué à lui... Est-il vrai que mon père... au lieu de se livrer au commerce, ainsi qu'il le disait, était corsaire, et courait les mers sous le nom du capitaine l'Endurci?

— Oui, mademoiselle, c'est vrai, répondit Legoffin en étouffant un soupir.

Après un nouveau silence, Sabine reprit:

— M. Onésime. .. je me dois à moi-même

je vous dois à vous de vous faire connaître ma détermination... Dans un temps plus heureux, des projets d'union ont été formés pour nous... mais, après ce qui s'est passé... après ce que vous savez, et ce que vous venez d'apprendre... je ne vous surprendrai pas, je l'espère, en vous disant que ma vie .... ne doit plus être de ce monde . . .

— Grand Dieu! mademoiselle, s'écria Onésime, que dites-vous?

— Je suis décidée à me retirer dans un couvent... où je désire terminer mes jours.

Onésime ne prononça pas une parole, sa tête se pencha sur sa poitrine, ses larmes le suffoquaient.

— Mademoiselle. .. non... non, c'est impossible, s'écria Suzanne en pleurant; non, vous ne vous ensevelirez pas ainsi... toute vivante...

— Ma résolution est prise...., répondit Sabine d'une voix ferme; mais si ce séjour ne vous paraît pas trop triste... ma bonne Suzanne. . . je serai heureuse de vous voir m'accompagner.

— Jamais je ne pourrai me séparer de vous, mademoiselle... vous le savez bien... Mais vous ne ferez pas cela... vous ne...

— Suzanne, dit Sabine en interrompant la gouvernante, depuis deux jours j'ai réfléchi au parti que je devais prendre... il n'en reste pas d'autre... Je vous le dis... ma résolution est irrévocable...

— Et votre père ? . . . mademoiselle , dit Legoffin; avant de vous séparer de lui pour toujours... (et Legoffm appuya sur ces mots lioiir toujours)^ le verrez-vous au moins une fois?

Sabine parut en proie à une lutte aussi cruelle que violente, puis elle répondit d'une voix altérée:

— Non . . .

— Ainsi, reprit Legoffin, ainsi... de ce jour... vous êtes morte... pour lui... il est mort pour vous?

TISON o'E.NFnn. 277

Sabine sembla faire de nouveau un violent effort sur elle-même et reprit:

— Je ne dois revoir mon père que lorsque nous serons pour jamais réunis à ma mère.

— Ah! mademoiselle..., murmura le vieux serviteur désespéré, vous n'aurez pas cette cruauté.

— Non , ce n'est pas de la cruauté , répondit la jeune fille avec une résignation poignante; j'accomplis un devoir filial... une enfant ne peut s'approcher de son père que le cœur rempli de tendresse et de vénération... il doit être pour elle ce qu'elle aime, ce qu'elle respecte le plus au monde... il en a été ainsi jusqu'à présent entre mon père et moi . . . Cette pensée sera la consolation d'une vie qu'il me faut passer loin de lui!...

— Ah! mademoiselle... si vous saviez sa douleur!...

— Legoffin , répondit Sabine en dominant son émotion, je ne puis que vous répéter ce que j'ai dit à Suzanne: depuis deux jours, j*ai réfléchi au parti que je devais prendre . . . ma résolution est irrévocable!

Un silence morne .^ désespéré, accueilUt celte déclaration de Sabine.

Pendant quelques instants, l'on n'entendit que des sanglots étouffés.

Legoffin prit le premier la parole, et dit à Sabine:

— Vous ne vous refuserez pas du moins, mademoiselle, à entendre la lecture d'une lettre de

LA COI.ÈUE. 18

M. Cloarek? C'est la dernière chose qu'il attende de vous , car il prévoyait bien l'éloignement que vous devez maintenant avoir pour lui.

— De l'éloignement! . . . s'écria Sabine avec une mortelle angoisse.

Puis, se contenant, elle ajouta:

— La fatalité seule ... a tout fait.

— Enfin , dit le vieux serviteur en soupirant , c'est toujours la même chose... M. Cloarek ne vous verra plus; veuillez du moins entendre la lecture de la lettre que j'ai remise à M. Onésime.

— Je vous l'ai dit tout à l'heure. Legoffin: c'est pour moi un devoir de me rendre à cette volonté de mon père... M. Onésime... je vous écoute...

Le jeune homme décacheta l'enveloppe que Legoffin lui avait remise.

La lettre que Cloarek écrivait à sa fille était accompagnée d'un billet ainsi conçu:

.'« Je vous prie de lire à Sabine la lettre cijointe, mon cher Onésime; c'est une dernière preuve d'estime et d'affection que je désire vous donner.

c' Puisse ce récit sincère, écrit par un père au désespoir et lu par une voix amie, aller au cœur de ma fille !

« Votre affectionné.

t< Y. Cloarek. »

Après avoir donné connaissance de ce billet à Sabine, Onésime lui demanda s'il pouvait commencer sa lecture.

TISON d'emeu. 279

La jeune fille répondit par un signe de tête af- (innatif.

Le jeune homme lut ce qui suit:

■A tna fille.

« La falalilé le veut: je dois me séparer à jamais de toi, mon enfant; car maintenant tu ne saurais supporter ma vue.

« Ce terrible secret, un événement imprévu. . . te l'a fait découvrir.

" Oui, cet homme au costume étrange, qui est resté dans ton souvenir comme le meurtrier de ta mère... c'était moi! . . .

f' Ce corsaire , dont les aventures t'inspiraient tant d'effroi, tant d'horreur... c'était moi! . ..

« Ta mère était grosse d'un second enfant, nous avons eu une vive discussion ... la première et la seule de notre vie... je te le jure! Je me suis emporté, ma colère est devenue si effrayante , que , dans la position où se trouvait ta malheureuse mère... elle est morte d'épouvante...

« Mon crime a été double... Celte terreur qui a frappé ta mère, pauvre enfant... tu l'as aussi ressentie... Cette douloureuse impression de ton jeune âge a influé... sur ta santé... sur toute ta vie.

" Voilà quel a été mon crime.

" Je dois te dire à celte heure, où il me faut sans doute me séparer pour toujours de toi, quelle a été l'expiation de ce crime.

<i Lorsque je t'ai vue orpheline, je me suis cleinandé ce que tu deviendrais.

« Le peu de fortune personnelle que nous possédions, ta mère et moi, avait été presque entièrement perdue par suite du malheur des temps et d'un procès ruineux ; ma place de magistrat, notre principale ressource, m'était retirée; l'on punissait ainsi le scandale causé par mes emportements.

<f Je réalisai le peu que je possédais; cela se montait à six mille francs environ.

« Suzanne Robert t'avait nourrie. Cette excellente femme , par ses qualités , par son dévouement, avait mérité de ta mère la plus affectueuse estime. Je dis à Suzanne:

« —Voici cinq mille francs... c'est de quoi suffire pendant cinq ans, bien modestement il est vrai , à votre existence et à celle de ma fille ; je vous la confie; si à l'expiration de ces cinq années, vous ne m'avez pas revu , vous ferez parvenir à son adresse une lettre que je vous laisse.

Cette lettre, mon enfant, était écrite par moi à un homme d'une grande et ancienne famille de France , retiré en Allemagne ; je lui avais sauvé la vie pendant la révolution. J'étais certain que cet homme, où, à défaut de lui, sa famille, dont la richesse était encore grande, te traiterait comme un enfant d'adoption. Mais je ne voulais t'exposer qu'à la dernière extrémité à recevoir le pain amer de la pitié.

'.-Ces dispositions prises, je t'embrassai une dernière fois pendant ton sommeil, pauvre chère

TisoN i)'i:mi:i\. 281

enfanl, el je partis, emportant avec moi mille francs pour toute fortune.

« Lcgoffm, fidèle et ancien serviteur, voulut courir les hasards de ma destinée: il me suivit.

« Pendant les quelques jours qui précédèrent mon départ, j'avais douloureusement médité sur l'avenir et sur le passé.

" Je m'étais interrogé, étudié, jugé avec une inexorable sévérité.

« La cause de mes mallieurs et de mon crime envers ta mère était l'impétuosité de mon caractère... Tout ce qui blessait mes sentiments ou mes convictions, tout ce qui mettait obstacle à ma volonté, faisait bouillonner mon sang, exaltait tout mon être, et cette exubérance de forces ne trouvait son expansion que dans la fureur et la violence . . .

« En un mot, mon vice capital était la colère.

« En m'étudiant ainsi moi-même, je me rappelai l'incroyable puissance morale et physique dont je me sentais doué lorsque je cédais à mes emportements.

«^ Souvent, révolté de certains faits iniques, de certaines oppressions cruelles, j'avais, dans l'effervescence môme de ma colère , trouvé des forces presque surhumaines pour défendre les faibles et châtier les oppresseurs: ainsi, un jour, j'ai eu seul raison de trois misérables très-résolus qui violentaient une pauvre créature sans défense; et pourtant, dans mon état normal, c'est à peine si j'aurais pu lutter avec avantage contre un seul de ces trois bandits.

.^ C'est encore dans un de ces iiiomenls d'exaspération que j'ai pu arracher à une mort atroce le grand seigneur sur l'appui duquel j'avais autrefois compté pour toi.

.f Dans l'ordre moral , la lâcheté , la perfidie , l'improbité , m'inspiraient le même courroux, la même indignation ; mais ce courroux me poussait presque toujours à la violence contre ceux que je trouvais lâches, perfides ou improbes.

-Hélas! mon enfant, en poursuivant cette inexorable étude sur moi-même, je reconnus aussi que ma colère n'avait pas toujours eu des causes excusables ; une contradiction légitime me jetait aussi dans des emportements fougueux. La mort de ta pauvre mère en est un terrible exemple.

..' Enfin, mon enfant, après ces longues et poignantes observations sur moi-mèuie, après cette minutieuse évocation du passé , j'en suis venu à me résumer ainsi:

ff La colère est chez moi une passion d'une telle énergie, que ses accès ont toujours décuplé ma vaillance physique et morale.

« L'effervescence du sang, l'impétuosité du caractère, exaltées jusqu'à leur dernière puissance, la co^èî-e, en un mot, est donc une force?

« Quand cette force a été mise en jeu par des motifs généreux , elle m'a poussé à des actions dont je pourrais m'enorgueilhr.

'• Quand cette force a été, au contraire, mise en jeu par des motifs misérables , elle m'a poussé à des actes dégradants ou criminels. . . comme celui qui sera l'éternelle douleur de ma vie.

TISON d'en FEU. 283

« La colère a été ma ruine... ma perle.. . mon désespoir; elle a tué ma femme... Il faut, me suis-je dit, que la colère soit mon salut et celui de ma fille...

f^ Ces mots doivent te sembler étranges , mon enfant . . . Écoute-moi encore . . .

« Dans ma position de magistrat , ma propension à la colère, et les violences qu'elle entraînait, me nuisaient, me déconsidéraient... Mon caractère, mon esprit , mon tempérament étaient en désaccord continu avec mes fonctions.

« Je devais donc chercher une carrière dans laquelle le vice ou plutôt la force radicale de ma nature pût trouver sa libre expansion et s'utiliser ainsi pour moi, pour les miens, pour autrui.

'. Cette carrière... je la trouvai...

« Mon grand-père avait été marin, comme nous le sommes presque toujours, nous autres Bretons du bord de la mer.

«^ La faible santé de mon père lui interdisant la rude profession de mon aïeul, il était entré dans la magistrature. Mais je fus élevé au bord de nos grèves solitaires, et la vue de la mer, les mœurs de nos pécheurs, leur vie dure, aventureuse et indépendante, laissèrent dans mon cœur des souvenirs impérissables.

« Une circonstance puérile les réveilla, et la seconde phase de ma destinée s'accomplit.

" Voici comment:

'( Legoffin, ce serviteur fidèle qui l'a vue naître, a, tu le sais, l'habitude de citer deux ou (rois

:^84 LA €OLi"-riE.

piovoibcs de notre pays, el de les appliquer à presque toutes les circonstances de sa vie ou de celle d'autrui; l'un de ces dictons qu'il affectionne est celui-ci:

« Au loup la forêt^ au pigeon le colombier.

<( Le sens traditionnel que l'on attache à ces mots dans notre pays, et qui me semble juste, est celui-ci :

« J chacun le milieu où il doit et peut vivre cVaprès son organisation.

« Alors que je cherchais l'emploi de mes facultés, et que, faisant un triste retour vers le passé, je songeais à mon enfance écoulée au bord de la mer, auprès de mon aïeul, vieux et brave marin, Legoffm qui, dans l'état désespéré où il me voyait, ne me quittait jamais , prononça , je ne me souviens plus à quel propos, son dicton favori :

« ^u loup la forêtj, au pigeon le colombier.

« Ces mots me firent profondément réfléchir et me mirent sur la voie de la vérité.

" CoRSAip.E. .. être corsaire!... Lorsque cette idée surgit de mes réflexions ... je tressailhs d'espoir.

" C'était une révélation soudaine.

« C'était l'emploi de cette ardeur oisive qui me dévorait.

« Que voulais-je avant tout? Te sauvegarder de la misère, ma pauvre enfant!... t'assurer une existence heureuse, et pour le présent et pour l'avenir!... enfin, te conquérir une fortune qui te mît à même de te marier un jour selon ton cœur,

TISO.N D K.MEli. 285

et d'assurer l'indépendance el le bonliciir de l'homme de ton choix ! . . .

« Que voulais-je encore? . . . Trouver un milieu où toutes mes forces vives eussent leur libre essor.

« Corsaire! . . . être corsaire! pouvais-je avoir une idée meilleure?

'' Los ])rises que font les corsaires leur rap- })ortent souvent des sommes considérables... Il m'était donc possible de t'cnrichir un jour, mon enfant.

«f La vie de corsaire est une vie de luttes, de dangers, une vie dans laquelle il faut surtout que la furie du courage, que l'exaltation du caractère supplée au nombre, car presque toujours le corsaire est obligé d'attaquer des ennemis qui lui sont de beaucoup supérieurs.

« Encore une fois, pouvais-je mieux rencontrer ?

« La lutte... le combat, c'est mon fait; la résistance m'exaspère jusqu'à la rage... Le péril m'irrite comme un insolent défi , et je le brave comme une menace; à l'aspect du danger, mon sang bouillonne... je ne sais quelle frénésie s'empare de moi, et, ainsi que mes forces, elle semble s'augmenter en proportion du nombre de mes ennemis...

« Ce n'est pas tout... Je te l'ai dit,nîon enfant; dans l'ordre moral, l'oppression, la perfidie, la cruauté soulevaient en moi les plus violentes colères... Et contre qui avais-je à me battre comme corsaire?... Contre un pays al)horré qui, depuis

286 LA COLÈRi:.

nos terribles guerres suscitées par sa haine, par son or, par son impitoyable anibiliou, poursuivait la France avec acharnement . . . employant tout pour nous combattre, trahison, perfidie, mensonge, atrocités, ne reculant devant rien, hier faussaire pour nous ruiner par de faux assignats, aujourd'hui geôher, bourreau pour martyriser, j usqu'àla folie, jusqu'àlamort, nos plus braves soldais dans ses horribles pontons... V Angleterre^ enfin!

'< Oh! V Angleterre î tiens... à cette heure où je t'écris... malgré le désespoir qui m'accable, rien qu'au nom de ce pays, que je hais jusqu'à l'exécration depuis un dernier attentat dont tu as failli être victime , le feu de la colère brûle ma joue, tout se révolte, tout se soulève en moi . . . mon courroux se rallume et...

« Mais pardon... pardon, ma pauvre enfant..., pardon d'affliger par ces emportements ton anie douce et tendre, ton ame aimante et ingénue, incapable de toute haiue, ou plutôt n'ayant d'aversion que pour le mal.

« 11 me fallait du moins te faire comprendre toutes les raisons qui m'engagèrent à entrer dans la seule voie qui me fût ouverte, parce que, dans cette voie seulement, je pouvais donner une libre carrière à mon impétuosité naturelle.

«f INla résolution bien arrêtée, je t'embrassai une dernière fois pendant ton sommeil, je te baignai de mes larmes, et je partis avec Legoffîn ... »

La lecture d'Onésime fut interrompue par un sanglot déchirant que Sabine ne put contenir.

XXÏI.

Sabine, aux premières lignes delà Icllredeson père, lue et accentuée par Onésinie avec la pins touchante émotion , s'était sentie profondément remuée.

Les aveux simples et sincères de Cloarek, ses remords de l'emportement dont la violence avait causé la mort de sa femme, sa résolution d'expier ses fautes ou plutôt d'utiliser, en vue du bonlicuir à venir de sa flUe, la fougue invincible qu'il sentait en lui; la tendresse paternelle qui toujours avait dominé ses résolutions , tout concourait à remplir le cœur de Sabine de commisération pour des malheurs auxquels la fatalité du tempérament avait eu tant de part.

En voyant la jeune fille si vivement impressionnée, Legoffin, Suzanne etOnésime eurent une lueur d'espoir.

Le maître caaounier el la gouvernante échangèrent un regard d'intelligence et se rencontrèrent dans celte pensée: qu'il fallait ne pas prononcer une parole pendant cette interruption, et laisser silencieusement Sabine sous l'empire de ses réflexions.

Aussi, au bout de quelques instants, Suzanne, se penchant à l'oreille de son neveu, lui dit à voix basse:

— Tout n'est pas désespéré... continue, continue, mon cher enfant...

Onésime continua ainsi :

« Legoffin et moi, nous nous sommes rendus à Dieppe. De là partaient, à cette époque, les corsaires les plus aventureux; nous nous sommes tous deux engagés comme simples matelots. 11 me fallait faire le rude apprentissage de cette profession.

« Nous avons ainsi entrepris plusieurs courses. Dans nos moments de repos ou de relâche, j'étudiais assidûment les mathématiques et la théorie de l'art nautique, afin de pouvoir, lorsque j'aurais acquis assez d'expérience pratique, connnander à mon tour un corsaire.

« Cet apprentissage a duré deux ans, pendant lesquels nous avons livré de bien sanglants combats.

" Ce que j'avais prévu arriva.

« Cette vie de lutte, de périls était mon élément. A l'approche d'un abordage avec les An-

TISON d'enfer. 289

glais, je ressentais tous les symptômes d'une sourde colère... Une fois le combat engagé, cette furie éclatait comme la foudre et décuplait mes forces.

« Une chose te paraîtra étrange, mon enfant, et pourtant elle est explicable.

« Après avoir ainsi donné un libre essor à ma fougue, et lorsque j'avais ainsi dépensé cette exubérance de vie qui débordait en moi, je me sentais pendant longtemps plus calme et connue apaisé...

« C'est à ce point que, dans les relations habituelles de la vie, ces contrariétés, ces oppositions souvent puériles, qui me autrefois mettaient hors de moi, me trouvaient alors presque toujours indifférent et paisible; aussi, bien des fois, mon enfant, je t'ai entendue depuis quelques années louer la patiente et conciliante facilité de mon caraclère...

« Faut-il attribuer ce changement au progrès de l'âge? Je ne sais; peut-être, au contraire, en est-il de certaines natiu-es violentes comme de ces coursiers pleins de sang et d'ardeur, que l'inaction rend farouches, indomptables, dangereux, tandis qu'ils deviennent sans pareils à la chasse ou à la guerre, parce qu'ils trouvent à y déployer l'énergie dont ils sont dévorés.

" Loin de moi, mon enfant, la pensée de t'attrister par le récit de ce que d'autres ont api)elé les exploits de ton père!

" Je te dirai seulement qu'après deux aiuices de service comme matelot, on m'offiit d'être second à bord d'un célèbre corsaire.

« Après dix-huit mois passés dans ce grade suballerne, mon renom était tel, qu'un armateur me l)roposa le commandement de l'un de ses corsaires, nommé le Tison d'Enfer. Depuis ce temps, j'ai toujours servi comme capitaine, et le nom bizarre du premier bâtiment que j'avais commandé a été conservé par mon armateur à tous les navires que j'ai montés.

ff Le hasard a voulu que je n'aie jamais été blessé (j'ai reçu l'autre soir ma première blessure en venant à ton secours).

« Je n'ose t'avouer à quelle cause j'attribue , par une superstition étrange, la chance d'avoir été jusqu'ici épargné au milieu de tant de combats sanglants... Il me faudrait prononcer encore le nom de ta mère, et cela raviverait tes douleurs.

(( Le bon Legoffin ne m'a jamais quitté ; son courage, son sang-froid naturel, me l'ont rendu précieux comme maître canonnier; car il faut , pour ce métier, conserver, au milieu des périls et du tumulte du combat, un calme inaltérable, une main ferme et un coup d'œil d'une justesse infaiUible.

« Malheureusement le sort inconcevable qui m'avait jusqu'ici toujours protégé n'a pas été aussi favorable à Legoffin: il a reçu plusieurs blessures graves, et, à notre dernier combat, sautant avec moi à l'abordage, il a perdu un œil d'un coup de pique. Te dire, mon enfant, l'adiuirable dévouement de ce digne honnne serait im-

TISON d'e.m-kr. 29!

possible; ce n'est plus un serviteur pour mol, c'est un ami.

« Pendant ces années où j'ai fait presque continuellement la course, mes prises ont été trèsconsidérables: j'ai pu, ainsi cpie je l'avais espéré, assurer ton sort et t'entourer de tout le bien-être possible.

« Une dernière explication, mon enfant.

« Je connaissais ta tendresse pour moi; je m'étais, hélas ! aperçu, au retour de ma première absence, que par suite de la terreur dont tu avais été saisie lors de la mort de ta pauvre mère, tu avais contracté une sorte de maladie nerveuse; cela te rendait sujette à des accès de frayeur involontaire ; je te savais enfin douée, comme ma pauvre Jenny, d'une sensibilité aussi rare qu'excessive; je résolus donc, d'accord avec Legoftin, de te cacher mon dangereux et aventureux métier... car, pour toi, chère enfant, ce n'eût pas été vivre que d'être sans cesse en proie aux inquiétudes, aux alarmes que ta tendresse fdiale se fût encore exagérées, en songeant, aux périls que je pouvais courir loin de toi.

« 11 fut convenu avec Legoffin qu'à tes yeux et à ceux de Suzanne nous serions censés nous occuper du commerce de rouenneries et du placement de ces marchandises; nos fréquentes absences s'expliquaient ainsi ; je m'étais arrangé de façon à ce que les lettres que tu m'adressais à des endroits convenus entre nous, me fussent envoyées à Dieppe: lorsque j'y revenais après iinv

croisière, je les recevais, et je datais mes réponses de divers lieux d'où je les faisais ensuite parvenir , grâce à quelques mesures facilement organisées.

<( Telles étaient , mon enfant chéri , les minutieuses précautions que je devais prendre, afin de te laisser dansj'erreur et de ne pas éveiller tes soupçons.

.# Pardonne-moi ces mensonges!... leur nécessité sera mon excuse auprès de toi.

<• Il y a deux ans, les médecins m'avaient assuré que l'air de la mer , salubre et fortifiant , serait bon pour ta santé; je te fis venir d'Orléans; j'achetai cette maison et je t'y étabhs , ce bourg se trouvant à une assez grande distance de Dieppe, où je m'embarque ordinairement. Mon secret avait été fidèlement gardé jusqu'ici, grâce à mon nom de guerre de capitaine V Endurci j jamais ni toi , ni Suzanne , vous n'aviez soupçonné que ce redoutable corsaire, dont les sanglants exploits te causaient tant d'épouvante, fût ton père, M. Yvon Cloarek, commerçant en rouenneries.

w Maintenant , chère et tendre enfant , tu connais ma vie.. . toute ma vie; je ne te fais pas ces aveux pour changer ta résolution... Ma présence, je le prévois, te serait désormais trop pénible; mais je ne veux pas te quitter sans t'avoir dévoilé le mystère dont ma conduite a été jusqu'ici enveloppée.

— Maintenant , adieu et pour toujours , adieu ma bien ehérie et tendre enfant!...

TISON i)'i:m i:r. 293

" Ma dernière consolation sera de le laisser des chances de bonheur certain... Tu aimes dignement, et tu es dignement aimée; le cœur que tu as choisi est noble et généreux. Suzanne sera pour toi une seconde mère... et je te laisse mou bon et fidèle Legoffin . . .

" Mon notaire a reçu mes ordres pour tout ce qui concerne ton mariage...

« Je désire qu'il soit célébré le premier du mois prochain^ afin que, de loin . . . mes vœux puissent s'associer à ton bonlieur.

« Adieu encore ... et pour toujours adieu, ma fille idolâtrée ! . . . les lannes troublent ma vue . . . Je ne puis t'écrire davantage...

» Ton père, qui t'aime comme il t'a toujours aimée.

« Yvo.N Cloarek. «

ïtf Legoffin te dira la cause de mon départ précipité pour le Havre, et comment j'ai pu revenir assez à temps pour te délivrer des misérables qui t'entraînaient. >^

Après la lecture de cette lettre dont la dernière partie fut souvent interrompue par les pleurs d'Onésime et de ses auditeurs, Sabine, pâle, profondément attendrie , cacha sa figure entre ses mains et fit entendre des gémissements étouffés...

Legoffin échangea de nouveau un regard d'intelligence avec Suzanne, et reprit en domptant son émotion:

LA r.ou':pj:. 19

'29 â LA COLÈRE.

— Maintenant, je vais, si vous le voulez, mademoiselle, vous apprendre en deux mots... comment M. Yvon est revenu ici à temps pour vous sauver.

Sabine n'ayant pas répondu, le maître canonnier poursuivit:

— Le monsieur poudré que vous avez vu l'autre jour , mademoiselle Sabine, était notre armateur... il venait engager M. Yvon à une nouvelle course; il s'agissait d'une prise de deux millions et d'un combat bien tentant; mais ÎNl. Yvon vous avait promis de ne plus vous quitter: il a refusé; alors , l'armateur a signifié à votre père que l'équipage viendrait ici... le chercher de gré ou de force . . . Afin d'éviter ce malheur , qui vous eût tout appris... nous sommes partis pour le Havre; notre brick s'y trouvait ; une partie de l'équipage était réunie dans une taverne. M. Yvon est accueilli avec une joie, un enthousiasme!... Enfin, mademoiselle, c'était du délire . . . comme toujours,

d'ailleurs, lorsqu'on le revoyait à bord car il

est, voyez-vous, aussi tendrement aimé de ces endiablés corsaires, qu'il est aimé... dans sa maison... C'est qu'aussi, s'il est sévère... il est juste... bon et humain... 11 y a plus d'un capitaine marchand en Angleterre, allez... mademoiselle... que M. Yvon a pris, et qu'il a renvoyé libre et avec tout ce qu'il possédait personnellement; savez-vous pourquoi? Parce que la première question que votre père faisait à un prisonnier était celle-ci: J\^ezious une fille? S'il répondait o<//, continua Legof-

TISON d'k^feu. 295

fin sans paraître remarquer un mouvement de Sabine, s'il répondait oui^ son compte était bon, et M. Yvon me disait: J'aime trop ma petite Sabine pour garder prison)iier un homme qui a une fille! Aussi, mademoiselle Sabine, vous avez, sans vous en douter, rendu des filles et des pères bien beureux en Angleterre... Mais, pardon, il ne s'agit pas de cela. Voici donc M. Yvon au milieu de nos corsaires, fous de joie de le revoir, mais bientôt si furieux, quand ils ont appris qu'il ne voulait pas reprendre la mer, qu'il était impossible de leur faire entendre raison. Ils criaient tous: '( Nous abandonnerons nos parts de prise au capitaine. Ce n'est pas pour l'argent que nous voulons nous battre, c'est pour aborder ce brigand de pourvoyeur des pontons. » (On appelait ainsi un intrépide capitaine anglais connnandant l'escorte du bâtiment que l'on votdait enlever.) Aussij tenez, mademoiselle Sabine, j'ai vu M. Yvon tlans de bien grands dangers; ime fois, entre autres, où il avait à lutter contre l'ennemi, contre la tempête et contre le feu que nous avions à bord; eh bien! il ne s'est jamais montré plus courageux que l'autre soir, où il a refusé la plus glorieuse entreprise de toute se vie de marin ; et cela parce qu'il vous avait promis de ne plus jamais vous quitter. '•' Oui, m'a-t-il dit, j'ai donné à ma fille ma parole de père. C'est encore plus sacré, s'il est possible, qu'une parole d'honneur. » Et ce n'est pas tout... Le refus de M. Yvon a tellement exaspéré ré(juii)age. (pie U's plus enragés

296 L\ COLKRE.

ont été... jusqu'à dire à votre père que, s'il refusait la course, ils croiraient qu'il m-ait peur de se battre avec ce fameux capitaine anglais . . . Lui ! M. Yvon... peur! lui!... Et là-dessus... savez-vous, mademoiselle Sabine, ce qu'il m'a dit tout bas, avec un sourire triste que je n'oublierai de ma vie: (' Pour la première fois de ma vie, ma tendresse pour ma fille vient d'être inise à l'épreuve; maintenant , je le jure , il n'y a pas un père qui aime son enfant plus que moi . . . »

— Oh! non, s'écria Onésime avec enthousiasme, il n'existe pas au monde un père plus courageux et plus tendre.

— Continuez... oh! continuez, Legoffin, dit Sabine, dont l'attendrissement et l'émotion devenaient inexprimables.

— A ce reproche de lâcheté, qui, au fond, poignardait M. Yvon, il a répondu froidement que sa résolution était prise; alors, aulre scène. Les corsaires s'écrient: « Emmenons de force le capitaine à bord, le Heutenant fera la route , et une fois en vue du pourvoyeur des pontons, le capitaine se décidera, nous en répondons. >y Malgré mes efforts et ceux de deux ou trois autres pour faire entendre raison à ces furieux, je ne sais ce qui serait arrivé, tant l'équipage était monté , si im officier du port, sachant que le capitaine du Tison d'Enfer était à la taverne, n'était accouru annoncer à M. Yvon qu'un bateau pécheur venait de donner la nouvelle qu'un grand schooner, d'une apparence suspecte, louvoyait en vue des falaises,

TISON d'enfer. 297

comme s'il voulait tenter un débarquement sur la côte, ainsi que cela était arrivé depuis quelques jours sur d'autres points... L'officier du port venait engager le capitaine du Tison cV Enfer ^ en l'absence de tout bâtiment de guerre, à appareiller à l'instant afin d'aller attaquer le schooner s'il voulait en effet tenter un débarquement. M. Yvon devait obéir: c'était défendre le pays... Nous courons aux canots, nous arrivons à bord du brick; le vent était bon, nous filons notre câble, et nous longeons la côte pour découvrir le schooner. Ici, mademoiselle Sabine, je dois vous parler d'une chose que M. Yvon n'a pas osé vous avouer dans sa lettre, lorsqu'en vous rappelant qu'il n'a jamais été blessé, il vous parle d'une idée superstitieuse : il faut bien vous le dire, mademoiselle Sabine, la vie de votre pauvre père a été partagée comme qui dirait en deux parties... l'une, toute de bonheur... c'était quand il était ici ou qu'il me parlait de vous . . . l'autre, toute de désolation . . . c'est quand il pensait à votre chère mère... qu'il aimait autant qu'il vous aime... Suzanne vous l'a cent fois dit comme moi... Enfin... toujours est-il que, dans cette soirée où il l'a perdue... le hasard avait voulu qu'il fût costumé à la mode de notre pays breton pour aller à un bal déguisé... Aussi, étant toute petite, vous ne l'avez pas reconnu... Lorsque, après le malheur, nous nous sommes engagés comme matelots sur des corsaires, où chacun s'habille à sa guise, M. Yvon m'a dit: «Puisque je m'embarque pour expier un malheur que

je pleurerai toute ma vie... je veux toujours porter en mer le costume de notre pays; il est devenu sacré pour moi, car je le portais dans cette nuit funeste où j'ai, pour la dernière fois, serré entre mes bras ma pauvre femme expirante. » Depuis, M. Yvon n'a jamais manqué à sa parole, et cela malgré mes prières, car le bruit s'étant répandu en Angleterre que le fameux corsaire l'Endurci portait 1(.^ costume breton, une fois bord à bord avec nous, c'est surtout sur M, Yvon, si reconnaissable à ses habits, que l'on tirait avec acharnement; eh bien! mademoiselle Sabine .. . quoique votre père payât de sa personne mieux que pas un de nous, il n'a jamais été blessé; or, comme l'on devient toujours un peu superstitieux dans notre métier, M. Yvon a presque fini par croire qu'il y avait comme un charme protecteur attaché à notre costume national. . . De leur côté, nos marins s'imaginaient aussi que ce costume portait bonheur à l'équipage; ils auraient eu moins de confiance si M. Yvon les eût commandés sous un autre habit que celui sous lequel ils l'avaient vu tant de fois les conduire au feu; voilà pourquoi M. Yvon, en arrivant à bord pour aller combattre le schooner, avait revêtu son costume comme il aurait mis son uniforme, ne croyant pas avoir à débarquer chez lui. Nous étions en mer depuis trois quarts d'heure, lorsque nous voyons tout à coup une grande flamme s'élever sur la côte, audessus des falaises. M. Yvon s'oriente... Plus de doute, sa maison, où vous êtes restée, est en feu.

TISON d'e.m-eh. 299

Presque aussitôt le lieutenant, a l'aide d'une longuevue de nuit, aperçoit le schooner en panne et toutes ses grandes embarcations au pied de la falaise de Barra... où elles venaient sans doute de débarquer les Anglais. Cette falaise , on la voit d'ici; épouvanté pour vous, M. Yvon fait meltre la chaloupe à la mer, s'y jette avec moi et vingt de nos hommes... Un quart d'heure après, nous étions ici... M. Yvon recevait sa première blessure en abattant à ses pieds le chef de ces bandits, un capitaine Russel, qui avait déjà machiné contre M. Yvon l'enlèvement que vous avez lu dans les journaux; blessé par votre père et resté prisonnier à Dieppe, il avait trouvé moyen de s'évader, et de monter ce nouveau coup. Voilà, mademoiselle Sabine... toute la vérité sur M. Yvon. Il a bien souffert, allez! depuis trois jours... et cela n'est rien... auprès de ce qu'il aura à souffrir ... jusqu'au jour de votre mariage... car, après cela... comme il vous saura heureuse ... je crains bien qu'à bout de forces pour souffrir. . .

— Mon père!... s'écria Sabine, palpitante de douleurs, d'angoisses et de tendresse, où est mon père?...

— Mademoiselle, ditLegoffin en tressaillant d'espoir, je ne sais... si je dois...

— Mon père. . ., répéta la jeune fdle, il est ici? . . .

— Peut-être... n'est-il pas loin..., répondit Legoffin i)resque fou de joie, mais... s'il revenait... ce serait... pour ne plus s'en aller...

— Oh!... qu'il me pardonne seulement d'avoir un moment mécomui... sa tendresse... et sa coiira-

300 LA coli:re.

geuse expiation... Qu'il me pardonne... et ma vie entière lui sera consacrée!... Mon Dieu!... vous vous taisez... vous pleurez tous... vos regards se tournent de ce côté... 11 est là !... joies du ciel... mon père est là !.. , s'écria Sabine dans une exaltation radieuse, en courant à la porte d'une chambre voisine.

Cette porte s'ouvrit soudain. Le père et la fille s'embrassèrent dans une indicible étreinte. . ^

Un mois après, sous les auspices de M. Yvon Gloarek, un double mariage unissait Suzanne et Legoffin, Sabine et Onésirae.

Une cure merveilleuse du célèbre docteur Gasterini, ancien ami du corsaire, et aussi grand médecin que grand gourmand, avait rendu la vue à Onésime.

En revenant de la messe, Legoffin dit à Suzanne, d'un air triompliant:

— Eh bien ! ma chère, avais-je tort de vous dire ; Ce qui sera sera. Fous serez madame Legoffin... L'êtes- vous? oui ou non?

— Que voulez-vous, méchant homme ! répondit dame Legoffin avec un soupir railleur, quoiqu'elle fût aussi fière d'être au bras de son mari que s'il eût été l'un de ces héros de la grande armée qu'elle avait tant admirés; il faut bien se résigner, ce qui est fait est fait.

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