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La collaboration de Saint-Simon et de Torcy

Saint-Simon a cité ses sources assez souvent avec le dessein manifeste d'établir « que l'exactitude et la vérité étaient bien, comme il l'a dit, de ses Mémoires la loi et l'âme. »

Nulle part il ne l'a fait avec plus de soin et de précision apparents qu'au début du chapitre xvi du tome XV (septembre 1718) [, expliquant comment il avait « parlé sur les Affaires étrangères, d'après Torcy, » et quels documents ce ministre, particulièrement renseigné en ces matières, lui avait fournis.

Le passage vaut la peine d'être cité en son entier, malgré son étendue : « On a vu en plusieurs endroits de ces Mémoires que j'y ai toujours parlé sur les Affaires étrangères, d'après Torcy. Il les avait administrées avec son père et son beau-père, puis seul après eux jusqu'à la mort du Roi; ensuite il en avait conservé le fil par le secret de la poste, dont il était demeuré directeur, puis devenu surintendant. Quelque part qu'il plût au Régent de m'y donner dans son cabinet, depuis que le conseil de Régence n'était plus devenu qu'une forme à qui tout était dérobé en ce genre jusqu'à la conclusion résolue, ma mémoire n'aurait pu m'en fournir la suite et les dates parmi tant de faits croisés, avec l'exactitude et la précision nécessaires, si je n'avais eu d'autres secours. Torcy s'était fait à mesure un extrait de toutes les lettres qu'il continua jusqu'à la fin d'août, et c'est un dommage irrépa-

1. Sauf lorsque j'indique l'édition de M. de Boislisle, mes citations se rapportent toujours à l'édition in-12 (Chéruel et Régnier). Hachette, 1887.

rable, et que je lui ai bien des fois reproché depuis, de ne l'avoir pas continué tant qu'il a eu les postes que nous verrons que le cardinal Dubois lui arracha en 1721. On y verrait jusque-là, dans ces trois années, bien des choses curieuses qui demeureront ensevelies et tout le manège et la chute d'Alberoni et du double mariage d'Espagne. Torcy m'a prêté ses extraits : c'est d'où j'ai puisé le détail du récit que j'ai donné, depuis la mort du Roi, de la suite et du détail des Affaires étrangères. Je les ai abrégées et n'en ai rapporté que le nécessaire. Mais ce qui s'est passé en 1718 m'a paru si curieux et si important que j'ai cru devoir, non pas abréger ni extraire, mais m'astreindre à copier fidèlement tout et n'en pas omettre un mot ; j'ai seulement laissé tout ce qui regarde la Constitution comme j'avais fait dans les extraits que j'ai abrégés dans les années précédentes, parce que je me suis fait une règle de ne pas traiter cette matière. Mais j'ai conservé la copie exacte et entière de tous les extraits de lettres que M. de Torcy m'a prêtés et qu'il a faits, dans lesquels on pourra justifier tout ce que je rapporte des Affaires étrangères et voir de plus ce qui regarde la suite de cette affaire de la Constitution, de laquelle je n'ai rien dit et où on verra des horreurs à faire dresser les cheveux sur la tête de la part du nonce de Bentivoglio, des cardinaux de Rohan et de Bissy et des principaux athlètes de cette déplorable bulle. »

Ainsi, c'est au moment où cette source va lui manquer que Saint-Simon en indique la nature, l'importance et l'usage qu'il en a fait.

D'une manière générale, il déclare : 1° que toutes les parties de ses Mémoires consacrées aux Affaires étrangères ont été composées, dans l'ensemble, toujours sur les indications de M. de Torcy ;

2° Qu'en particulier, depuis la mort de Louis XIV jusqu'au début de Vannée 1718, les passages de son œuvre relatifs aux mêmes sujets ont été empruntés, sous forme d'abrégés réduits au strict nécessaire, à un recueil de lettres réunies par Torcy, tandis qu'il était surintendant des postes;

3° Que ce même recueil, copié fidèlement et mol à mot, à l'exception des parties relatives à la Constitution, pour tout ce qui concernait les Affaires étrangères, de janvier 1718 à septembre de la même année, a constitué le fond et même la forme des Mémoires.

Ce sont ces déclarations importantes que nous allons essayer de contrôler. L'histoire a perdu l'habitude, qu'elle avait d'abord un peu trop vite prise, de croire Saint-Simon sur parole. Mais le témoignage qu'il invoque est dans ce cas particulier d'une telle valeur qu'un examen attentif s'impose.

Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, neveu du grand Colbert et fils de l'homme qui, pendant seize années, de 1680 à 1696, dirigea auprès de Louis XIV la politique française, de Croissy, était assurément un des témoins les plus autorisés de cette politique. Né en 1665, il avait été de très bonne heure destiné à la servir par son père qui, voulant lui léguer sa charge, avait saisi toutes les occasions de lui faire connaître les cours de l'Europe, celles de Portugal et de Suède, de Londres, de Madrid et de Vienne. On sait avec quelle méthode travaillait Croissy, aidé sans doute par son premier commis Bergeret, homme d'expérience et de confiance, qui lui préparait ses dépêches et pouvait le suppléer au besoin, mais attentif à renseigner le Roi de très près au Conseil, à enregistrer après discussion ses ordres, en possession d'une influence qui était faite d'assiduité, d'initiative et d'obéissance à la fois.

Habitué de bonne heure auprès de son père et dans les bureaux de la secrétairerie à cette discipline, Torcy, quand il reçut du Roi la survivance en 1Î89, était déjà initié aux méthodes, aux traditions et aux secrets de la diplomatie française. Sept ans après, son éducation, son expérience paraissaient cependant encore à Louis XIV trop récentes pour qu'il lui confiât uniquement la responsabilité des affaires. Croissy était à peine mort (1696), et Torcy, quinze jours après, investi de sa charge, que le Roi réglait sans délai le mariage du nouveau secrétaire d'État avec la fille de Pomponne, dont la disgrâce, terminée à la mort de Louvois, avait autrefois fait la fortune de Croissy. Ce mariage, arrangé en forme de réparation, eut pour principal objet d'associer à la direction de la politique française le beau-père, collaborateur aux plus beaux temps du règne et successeur de Lionne, et le gendre, formèaux habitudes laborieuses des Colbert. L'un, ministre d'État au Conseil d'en haut, apportait son expérience, prenait les ordres du Roi, toujours assuré que l'autre, méthodique et docile, veillerait au détail dans la secrétairerie d'État. Ce fut ainsi, comme par degrés, que Torcy était en 1699, à trente-quatre ans, parvenu à la connaissance des affaires de France qu'il dirigea, après la

mort de Pomponne, seul pendant les quinze dernières années les plus pénibles du règne. Les leçons qu'il avait reçues, jointes a sa propre expérience, faisaient de lui l'homme le mieux renseigne qu'il pût y avoir après la mort de Louis XIV sur l'histoire encore toute fraîche d'une époque où la France avait tenu en Europe une si grande place.

Saint-Simon et lui étaient presque contemporains, et l'on conçoit qu'ayant écrit de 1739 à 1743 la partie des Mémoires relative au règne de Louis XIV, l'écrivain ait été tenté de consulter l'homme d'Etat qui mourut en 1746 seulement. Sous quelle forme eut lieu cette consultation, voilà le problème que Saint-Simon nous a laissé à résoudre quand il a écrit : « J'ai toujours parlé sur les Affaires étrangères, d'après Torcy. » A-t-il fait causer Torcy lorsque leur disgrâce commune les rapprocha à la fin de la Régence, ou plutôt s'est-il servi de documents recueillis par le ministre et mis à sa disposition pour composer les Mémoires?

Torcy, « dont la mémoire et la plume, dit Saint-Simon, ne sont pas moins justes, bonnes, exactes que la lumière et la capacité1, » a laissé des récits de négociations qui ont été publiés dès le xvme siècle, en 17562. Il y a des preuves nombreuses que le duc les a connus en manuscrit. Son affirmation d'abord, répétée en plusieurs passages des Mémoires 3, surtout la présence dans sa bibliothèque d'une copie qu'il avait faite de sa main des manuscrits de Torcy, aujourd'hui conservée au Dépôt des Affaires étrangères (Mém. et Documents, n° 430). Cette copie, augmentée de notes sur lesquelles il nous faudra revenir, était destinée à former addition aux Mémoires; c'était un de ces recueils de pièces justificatives que Saint-Simon annonçait au début de son œuvre4, et auxquels, par la suite, il a fréquemment renvoyé le lecteur.

Mais remarquons d'abord que cette oeuvre de Torcy est loin de correspondre, dans la réalité, au titre de Mémoires que l'éditeur du xvme siècle lui a donné et qui, dans les collections Michaud et Poujoulat ou Petitot, lui a été conservé. On pourrait croire que c'était une histoire de la diplomatie européenne, de 1685 ou

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