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La collection Henri Rouart

La collection formée avec amour par M. Henri Rouart a été depuis longtemps considérée comme un des plus importants et des plus éloquents ensembles de l'art français au xix" siècle sous ses aspects les plus originaux et les plus forts.

L'heure inévitable est arrivée pour elle de ce phénomène poignant et superbe de la dispersion. Poignant par sa cause; admirable dans ses effets. La force qui en avait conquis et harmonisé les éléments s'est éteinte, et ils s'en vont, appelés par de nouvelles destinées, dans cent parties de l'univers; — mais en s'éparpillant, ils refructifient. Fractionnement d'un monument, multiplication de beauté; et le renom du collée-

tionneur, au lieu de demeurer concentré dans sa maison, se propage dans chaque asile nouveau des choses qu'il aima.

Cependant un moyen demeure que ce qui se sépara, de nouveau apparaisse réuni sous nos yeux, et qu'un homme exceptionnel revive parmi les témoignages de son goiit et les objets de ses prédilections ainsi rassemblés derechef.

Le présent recueil est ce moyen.

A mesure qu'elle se déroulera devant vous, la collection expliquera l'homme et composera de lui un portrait intellectuel dont nous ne craignons pas de dire, d'avance, des plus grandes, la noblesse et la séduction. Mais des détails sur l'homme, tout d'abord, feront s'animer la collection comme une œuvre réellement douée de vie.

Voulez-vous que nous lassions comme ceux qui eurent la bonne fortune d'être atlmis à la voir, pour la première ibis, ainsi vivre et vibrer, avant que des admirations communes les missent en relations d'esprit et de cœur avec le maître de la maison?

M. Henri Rouart a donné les instructions nécessaires pour que le visiteur commence à regarder à loisir. Pour lui, il est en ce moment dans ime pièce de l'étage supérieur, où il continue à s'entretenir avec des amis, et où le nouveau Acnu viendra tout à l'heure le retrouver.

Cet liôtel de la rue de Lisbonne est paisible, simple et eonlortable ; rien n'y sent l'agitation ni la prétention; c'est la belle et sûre demeure d'un grand bourgeois français. Une Aoùte passée, ime grille ouverte, on est introduit dans un vestibule, au pied d'un escalier spacieux. C'est certainement un des escaliers les plus difficiles à monter que l'on ait pu prévoir. Comme dans les contes, chaque marche est fée et vous retient longuement avant que la suivante, sa rivale, vous attire et vous garde à son tour. Les murs, en effet, du haut en bas, sont couverts de tableaux de petit ou de moyen format, dont les cadres, bord à bord, enchâssent des bijoux. Ce sont, pour la plupart, choses de grâce, de légèreté et de délicatesse : certains paysagistes, certains peintres de mœurs, que nous nommons aussitôt i)armi les meilleurs « petits maîtres » du xix" siècle, sont aperçus dès l'abortl, car ils ligurent ici par les notes les plus caractéristiques de la manière <pii les a fait chérir. Ils rayonnent discrètement, ils symphonisent, ils créent une atmosphère avertisseuse : si c'est le prélude, que sera donc l'œuvre? Ce qui fait penser qu'elle sera magnifique, c'est que parmi ces fines et charmantes choses, çà et là, tme voix plus hante s'élève, une note plus grave ou plus éclatante résonne, quelque spécimen d'mi maître vénérable, quelque caprice ou essai d'un contemporain à la notoriété impérieuse. Déjà, Corot s'annonce par ime apparition vaporeuse, par un éclair d'argent ou d'or. A mesure qu'on monte (avec la permission difficilement obtenue, quel bonheur! des marches enchantées), cela s'élargit,

et s'éclaire, et s'éploie encore. On est presque au haut, et les notes fortes de ce crescendo sont, soudain, un vaste paysage d'une sobre vigueur, et un grand portrait de femme, toute en un bleu d'une subtilité sans seconde : une œuvre de la première manière de Monet, et une des premières manières de Renoir.

Le palier, auquel on est enfin parvenu, prolonge et calme à la fois cette impression surprenante, par toute une nouvelle série de pages plus modestes, plus apaisées, mais d'une vraie richesse encore. Une porte est ouverte sur un petit vestibule ; on se retourne vers la paroi qu'on vient de franchir; quatre, six, huit Degas successivement vous saisissent et vous secouent! Un chef-d'œuA're parmi eux, un talîleau de danseuses, argenté, perlé, relevé d'une note de citron pâle. Et, parmi cela, des dessins de Corot, dont la pureté sourit à côté de cet âpre humour. Plus loin, encore des études peintes, très marquées, dont on voudrait tout de suite connaître les auteurs ; et Daumier qui s'approche ; et Prud'hon qui vous pénètre, parmi tous ces contrastes, comme la célèbre plirase caressante et mystérieuse qui passe dans l'ouverture du Frcischûtz ; et la surprise d'apercevoir encore une note, et qui fait bien, d'un contemporain à qui Ton a dit adieu il y a peu de semaines.

Ainsi l'on a vu toute une réunion d'œuvres aimables, ou grandes, ou rares, ou précieuses, ou piquantes, toutes qui signifient quelque cliose, toutes qui ont du prix, et dont le nombre, ainsi que hi qualité, feraient (k^jà une collection digne d'envie...

On ne connaît pas encore la collection Ronait! On n'a pas encore commencé de la connaître!

Ponr la connaître, il l'aul entrer dans ce granil salon rouge et or, qni s'éclaire sur la rue de Lisbonne. Ou plutôt ce triple salon, car, à droite et à gauche, il communique avec deux autres pièces largement ouvertes, que l'on aperçoit tout d'abord, et dont, si j'ose dire, on sent les efïluves s'ajouter à la puissante impression reçue dès le premier pas ; deux pièces qui sont comme les ailes de cet édifice d'art.

Alors, si l'on tourne le dos aux lenêtres, pour découvrir d'un seul coup les grandes lignes, les dominantes de ce monument, voici ce qu'on aperçoit : devant soi, on a Millet, à sa droite Corot, à sa gauche Prud'hon! Ce qu'on entend avant toute analyse, c'est ce triple appel. Tout à l'heure, on découvrira que chacun de ces rois du panneau est entoiiré d'autres personnages (jui lui cèdent à peine en fierté et en noblesse. Mais la Dame à la robe bleue, de Corot, le Bouquet de marguerites, de Millet, et l'esquisse de l'Abondance, de Prud'hon, toutes les fois que vous regardez chaque paroi d'ensemble, et toutes les fois que vous reviendrez dans la maison, fut-ce à huit jours d'intervalle, fut-ce à des années, attireront invinciblement vos yeux tout d'abord.

Autour de Millet, vuus distinguerez maintenant des Dan-

mier, des Tassacrt, un Puvis de Chavannes d'une grâce suprême. Autour de la Dame bleue, d'autres Corot (Corot accompagné par lui-même ! ). Près de Prud'hon, im Poussin, un Goya, un Manet, un Delacroix. Tout cela, malgré les diflérences d'époques, de tempéraments, de luminosité, semble être né pour vivre ainsi côte à côte, tant l'unité d'un goût a visiblement présidé à ces choix. Puis, on commence à entrevoir encore d'autres horizons au delà de ceux qui avaient apparu les premiers. C'est ainsi que l'empire de In Dame bleue ne s'étend que jusqu'à la baie qui ouvre sur le petit salon voisin, mais l'autre côté de cette baie vous offre un autre Millet que vous n'aviez pas deviné encore : le tragique tableau le Chêne et le Roseau, entouré de deux ou trois petits Degas qui sont d'un précieux extrême, et de divers morceaux du xv" siècle dont l'ingénuité n'est non plus nullement dépaysée dans le voisinage de cette tempête et de cette mordante ironie.

Le clair et intime salon de gauche (si cette fois vous vous replacez dans la direction d'où vous veniez, à votre entrée) est vraiment comme la cassette d'Harpagon, petit si l'on A^eut, mais grand pour ce qu'il contient. C'est là, en effet, que Corot se continue, avec d'admirables paysages d'Italie, entre autres ces deux merveilles : la Vue de Twoli et Vile San Bartolommeo. C'est là que sont len Modistes de Degas et le Thé de Miss Cassatt. C'est là que le doux et charmant Cals réclame comme peintre de mœurs ses droits à l'amitié de ceux qui sont sensibles

à la bonne peinture et à riiumanitc vraie. C'est là qu'il y a un Steen d'une qualité excellente, — et un morceau de Goya, une Gitane à la noire chevelure, qui vous hantera plus d'une l'ois.

L'autre salon est tout autre chose aAcc des éléments analogues, mais rehaussés d'accents inattendus. C'est ainsi que Corot y brille encore, — où ne brille-t-il pas dans cette maison? — mais que Daumier s'y montre dans toute sa force; que Delacroix attire notre attention avec, entre autres, toute une récolte de ses llcurs de Clianq)r(>say, mais que Courbet nous étonne avec de riches études de pommes vermeilles; que Claude Monct et Pissarro chantcnl. lim les féeries des neiges, les mirages des brumes, l'autre le robuste poème des cultures et des villages, mais que la reine Anne dWiitriche, par Philippe de Champagne et un riche personnage vêtu de velours gris, qui est de Vigée, et qui serait digne de La Toui', ne s'offensent pas, au contraire, de cette compagnie si diverse.

Entre toutes ces grandes notes s'en intercalent, s'en insinuent, quantité d'autres. On jurerait que les peintures se midtiplient, tant, l'une après l'autre, elles vous demandent, oh! un tout petit coiq> d'œil, puis vous retiennent longuement. On n'avait pas aperçii ce Delacroix, on ne soupçonnait pas cet Isabey; ce Jongkind est donc entré après vous? Il y a dans ces trois pièces, peut-être deux cents, peut-être trois cents tableaux. Chaque fois que vous en ferez le tour, vous ne parviendrez pas à les apprécier tous; chaque fois il en sortira

un nouveau de la muraille qui vous dira : « Eh bien ! Et moi?... Tu ne sais donc pas voir? »

Et cela est sans doute très émerveillant, mais c'est cependant très naturel, car vous ne voudriez tout de même pas, en trente minutes, dénombrer, analyser et juger ce que le maître du logis a mis trente ans à recueillir, et à disposer ainsi autour de lui.

Maintenant, comme vous sentez que vous ne pouvez pas, malgi'é votre désir, rester dans ces salons inépuisables, et que vous avez idée que le moment est peut-être bien venu de rendre visite — puisque vous êtes le visiteur — vous revenez au vestibule et vous montez un petit escalier tournant que l'on vous a indiqué. Vous ferez bien de regarder les marches et non le mur, car il est tapissé, lui aussi, de dessins rares... et ce sera pour la descente.

Vous voici dans un vaste atelier de peintre, mais atelier qui va vous réserver à son tour plus d'un ébahissement, car si la politesse vous empêche de jeter tout de suite les yeux aux parois, l'instinct vous avertit qu'elles palpitent de chefs-d'œuvre.

Un homme de taille assez grande, vêtu d'une redingote noire, s'avance vers vous; il se peut que ce jour-ci il traîne un peu la jambe : car il est plus d'une fois en proie à des douleurs. Mais si je vous dis cela, c'est que jamais il n'est plus souriant, plus alï'able, d'un accueil plus délicieusement courtois

que lorsqu'il souffre. C'est une des façons dont se manifeste son extraordinaire énergie.

Energique? Cet homme qui parle d'une voix si douce, sur ce ton caressant, lui peu nonchalant ; qui vous regarde d'un œil souvent à demi clos, tandis que les paupières laissent filtrer des lueurs de malice et d'afTectueuse ironie? Energique? Ce charmeur qui, dès les premières paroles, vous exprime des choses si vives et si touchantes sur la sérénité de Corot, sur la poésie humaine de Millet, sur la résignation adorable et navrante du pauvre Cals?

INIais oui, et c'est l'énergie en personne. Peu à peu, lorsque vous le connaîtrez mieux, et par sa fréquentation même, et par des amis communs, vous saurez que sa carrière est un modèle d'initiative, d'activité, d'audace, de môme que sa collection est un exemple de ce que pcnt faire la passion des belles choses. Pour le moment, vous vous contentez d'être ravi et flatté de ces manières si simples et si encourageantes, de ce fin bon sens qui alterne avec cette vivacité d'enthousiasme.

A'ous n'avez plus, à présent, à tenter vous-même l'exploration. C'est M. Henri Rouart qui vous fait i'aire le tour de son atelier. Vous regardez un paysage vert et frais qui est placé sur un chevalet; vous cherchez à mettre un nom d'auteur. M. Rouart vous apprend, très modestement, qu'il fait un peu de peinture, qu'il a travaiUé avec Millet, et qiie lorsqu'il va en voyage, il aime à prendre des notes à l'aquarelle. Mais tandis que, très sincèrement, vous allez le complimenter de

cette peinture, et de diverses autres déjà très reconnaissables, qui sont franches, saines et attestent un vrai savoir, il a, sans en avoir l'air, détourné votre attention sur cette vaste toile : un Renoir de la période des heures difficiles, ou bien sur ce grand tableau de Manet la Leçon de musique, œuvre importante du Salon de 1870, qui fut aussi méconnue qu'une belle oeuvre peut l'être. Vous avez vous-même, })rès de ces morceaux de premier ordre, découvert lui beau Chardin, puis un portrait de femme du xvin" siècle, puis un Courbet verdoyant qui raconte le Jura avec une plantureuse émotion; une étude de Delacroix d'une saveur inattendue. Au pied des cimaises, dans des vitrines, des terres cuites antiques et des figurines égyptiennes sourient mystérieusement.

Il est possible encore que le collectionneur vous ait attiré vers l'autre extrémité de l'atelier, et que vous vous entreteniez de la délicatesse infinie de ces Etudes d'Italie de Corot, bijoux de sa première manière que l'on pouvait avoir littéralement pour rien à la vente de son atelier. Puis, que passant, par contraste, à ces formidables accès d'ascétisme du Greco, il ait amené la conversation sur ce grand peintre et ce grand précurseur dont si peu de gens encore (je suppose que nous sommes entre 1890 et 1900) connaissent seulement le nom et soupçonnent le génie.

Tel est, dans ses grandes lignes, cet «atelier» où d'autres Millet, d'autres Daumier, accueillent favorablement la société de certains Dupré, de certains Gustave Colin, et de divers

morceaux anciens dont l'auteur est inconnu, et dont l'esprit est quasi moderne. Lorsque vous aurez été ainsi conquis par l'hôte, vous n'aurez même pas besoin de demander à revenir. Déjà, s'il a senti en vous un peii d'intelligence et d'enthousiasme sincère, il vous y aura engagé. Seulement il ne pourra retenir un sourire si, dans la pièce de dégagement qui précède l'atelier, vous vous écriez : « Comment ! il y avait encore cela ! Cela, que je n'avais pas vu en passant ! »

Cela, c'est une extraordinaire réunion de ilcssins. Des dessins de Millet comme il en lut rarement rassemblé en [)areil nombre et en pan'ille beauté. Des dessins de Prud'hon (pii chantent avec suavité la gloire de l'àme et les prestiges de la volupté. Des dessins de Daumier oii l'on trouve toutes les notes de ce grand observateur de la vie. Des dessins de Delacroix, de Barye, de Théodore Rousseau qui contiennent tout Rousseau, to\it lîarye et tout Delacroix.

Des chambres encore sont voisines, qui contiennent de belles ou de rares choses. Avec une complaisance constante, M. Rouart vous en ouvre les portes. Certains portraits familiaux sont de Degas ; on les admire. Certaines peintures anonymes sont des énigmes; on les questionne. La journée finirait et nos curiosités ne finiraient pas. Il ne reste plus (pi'à descendre (lentement) le grand escalier, et à se retrouver, un peu abasourdi, dans la rue, parmi les humains... qui ne portent pas toujours la signature d'un grand maître, mais

qui VOUS rappellent tout de même quelques-uns des Daumier et des Desas de là-haut...

« Je n'ai jamais eu ici que des choses de passion. » Celui qui écrit ces lignes s'est bien souAcnt rappelé cette parole que lui dit M. H. Rouart dans les temps où leurs premières relations s'établirent, — à Toccasion d'un travail sur Daumier. Le mot avait été prononcé en toute simplicité, et sans la moindre intention de faire un effet. Peut-être, même, le collectionneur n'a-t-il jamais eu l'occasion de le redire; mais j'ai toujours songé que jamais rien ne pourrait mieux résumer le caractère de l'amateur de peinture, et l'esprit môme de sa collection.

Elle ne fut pas entreprise, comme tant d'autres, pour un de ces trois grands mobiles de Ijcaucoiip de collectionneurs : la vanité, la spéculation, ou la protestation. Au moment où M. Rouart commença de rassembler des œuvres d'art, celles qu'il chérit dès l'abord ne pouvaient aucunement flatter sa vanité, car on passait pour extravagant à héberger des « horreurs » comme les Manet, les Renoir et les Claude Monet, ou les choses « agréables mais non finies » de Corot, ou les « caricatures » de Daumier. La spéculation n'y aurait guère, non plus, trouvé son compte, car les plus fervents admirateurs ne songeaient guère, ne pouvaient même pas prévoir que les sommes modestes pour lesquelles il leur était loisible

de se procurer les meillexires joies, seraient plus tard, non pas décuplées, mais centuplées. Quant à la protestation, M. Rouart lut un honinie d'action et d'initiative, mais non pas un révolutionnaire, ni même un polémiste. Ce fut, seulement, un homme cpii aimait sincèrement.

Lorsque nous revoyons à présent cette admirable collection, non plus pour le plaisir de la découverte ni en la compagnie de riiomme ([ui l'avait rassemblée, mais au point de vue de l'étude, et afin de porter sur elle une appréciation générale, deux choses surtout ressortent d'une façon saisissante.

La première, c'est que, si cette galerie était d'une logique, d'une cohésion et d'une harmonie exceptionnelles, c'est probablement par cette raison que M. Rouart l'avait composée avant tout d'œuvres de son propre temps et de son pays. Je n'entends pas dire par là que toute collection d'objets anciens ou d'œuvres étrangères ne pourra pas offrir le même caractère d'unité; cela serait un paradoxe insoutenable. Mais ce qui est certain, c'est qu'un homme qui a la patience et l'énergie de pratiquer dans sa propre époque, avec du discernement et de la méthode, les explorations auxquelles d'autres se livrent dans les temps antérieurs ou au delà des frontières, finit par composer une collection aussi extraordinaire et aussi captivante que les plus célèbres en quelque autre genre que ce soit.

La seconde particularité découle de lu première. En efl'et, les années ont marché ; les hommes que M. Rouart aimait et comprenait sont tour à tour disparus ; peu à peu, de méconnus ou de bafoués qu'ils étaient, ils sont devenus appréciés, puis célèbres. Puis les esprits généralisateurs les ont classés non seulement dans leur siècle mais par rapport à leurs devanciers. Ils ont constaté qu'ils étaient de ceux-ci les dignes successeurs. On a, dès lors, sans peine admis que Corot est aussi grand que Poussin, que Degas est aussi puissant que les grands Hollandais, que Renoir a des grâces françaises aussi capiteuses que celles des maîtres du xviii" siècle ; que Millet a ajouté des pages à l'histoire de l'humanité figurée ; que Manet, sorti des Espagnols, est aussi noble et aussi fort qii'eux, tout en étant devenu différent ; que Claude Monet, Sisley et Pissarro, priment maintenant les plus grands paysagistes anglais, Turner, Crome, et Constable. Et ainsi des autres, jusqu'aux plus petits maîtres; jusqu'à ceux dont on a déjà presque oublié la vie, dont bientôt on oubliera le nom, mais dont on recueillera avec tendresse, à ce moment-là, les charmantes, touchantes et modestes œuvres.

Alors qu'arrive-t-il ? C'est que l'amateur passionné qui, envers et contre tous, avait groupé chez lui des œuvres significatives de chacun de ces artistes, et qui, ne s'embarrassant pas des considérations de vogue et de préjugés de mode, avait choisi justement leurs notes les plus tranchées, celles même qu'on n'aurait pas voulues au moment où l'on commençait à admettre qu'ils « n'étaient pas dépourvus de talent », cet

homme-là se trouve, tout bonnement, avoir fait une K'critablc histoire en action de l'art de son siècle.

Au contraire, ceux de ses contemporains qui, par exemple, doués de beaucoup de moyens de fortune, se targuaient d'acheter les grands succès des expositions, des Salons, ou bien cpii conquéraient chez les plus habiles marchands, les œuvres « les plus importantes » des artistes « les plus connus », celles, entre autres, qui ressemblaient le plus à celle qui avait valu à ceux-ci les plus flatteuses préférences de la foule — ces sortes de collectionneurs-là, qu"ont-ils fait? Rien. Nous ne le savons que trop.

Les beautés du diable sont devenues décrépites; les gloires parfois ont décliné ; les œuvres typi([ues n'ont plus de signification précise ; on s'étonne que telle peinture ait eu un si grand retentissement, tant elle est devenue sèche, dure, noire, revêche; on ne comprend même plus les raisons (pii l'avaient [)u faire acclamer. Quoi ! ce n'était (jue cela ! Et ces grandes réunions fastueusement composées n'ont plus ni valeur artistique, ni valeur historique môme, puisque l'histoire ne tient déjà plus aucun conq)te, ni des noms, ni des œuvres qu'elles nous présentent.

De modestes choses, au contraire, prennent chez un Rouart, une portée inattendue. Les Corot de la période italienne, dans leur adorable docilité qui paraissait naguère de la sécheresse, expliquent la formation d'un génie. Les figures du même maître que l'on dédaignait, deviennent déjà les Jocondes de

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l'ayenir! Cette Leçon de musique de ]Manet représente donc Taboutissement de sa première manière avant son adhésion à l'école dite « de 1870 ». Ce Pavé de Chailly, ce grand et beau paysage de Claude jMonet, nous montre donc de la façon la plus forte et la plus formelle ce que cette école-là dut tout d'abord à Corot,

Autour des sommités se groupent les délices secondaires, ou, si l'on préfère, les œuvres qui sont ou étant secondaires, demeurent délicieuses, et ce n'est pas pour celles-ci que l'homme de goût a le moins de caprice. Aux peintures se rattachent les dessins, satellites des étoiles de première grandeur. Et, pour terminer cette admiralile démonstration qui a d'autant plus de force et de grandeur qu'elle n'avait pas l'intention d'en être une, la passion bien inspirée du collectionneur a placé à côté de tout cela des termes de comparaison tirés des grands anciens auxquels les modernes qui lui sont chers auraient le plus souhaité de ressembler : le Greco à côté de Delacroix, Poussin à côté de Degas, Prud'hon cœur à cœur avec Corot, Chardin avec Corot, Jan Steen s'cutretcnant avec Daumier, la Gitane de Goya ne s'oflensant pas d'avoir pour rivale la Femme brune de Manet.

Ainsi, après avoir visité la maison de M. Rouart, nous sommes à présent en communication avec son esprit. Ce qu'il avait recherché pour son plaisir se tourne naturellement à notre instruction. Cette histoire de l'art du temps qu'il a faite sans y songer, uniquement par instinct et par opiniâtreté de passion.

a beau être dispersée demain, elle se reforme idéalement. L'homme d'étude est obligé d'aller en rechercher les éléments, non seulement dans ce livre-ci, mais encore dans les collections nouvelles qui les recueillent, ou dans les musées où elles vont acquérir définitivement leur vertu enseignante.

C'est pour cela qu'avant de la passer une dernière fois en revue, on éprouve le besoin d'en savoir davantage sur l'iiomme dont ces œuvres conserveront le nom après celui de leur auteur. Peut-être, suppose-t-on, y a-t-il encore là quelque utile leçon à retirer? Peut-être, si la collection était, en quelque sorte, une œuvre d'art, la vie du collectionneur en était-elle une aussi ? Voyons si cette hypothèse n'est pas téméraire.

D'abord, nous y constatons un fait qui vient apporter beaucoup de force à une idée qui nous est spécialement chère. C'est que l'aptitude artistique et l'aptitude scientifique ne sont nullement les sœurs ennemies dont ceux qui ne sont que peu savants , et même ceux qui sont à peine artistes , voudraient encore entretenir la légende.

La vie active de M. Henri Rouart a été vouée à la science, sa vie idéale s'est complu dans l'art. C'est une harmonie que l'on voyait jadis couramment ; mais les spécialisations de notre ère en ont rendu la notion plus confuse et la réalisation même plus difficile.

Quoi qu'il en soit, M. Rouart l'ait des étiules scientifiques approfondies. Il est élève de l'École polytechnique, puis de l'École d'application de INletz. An lieu d'entrer dans l'armée, oii il eût certainement pris un ranf? supérieur, il se consacre à l'industrie, et il apporte aux problèmes de la science nouvelle le même instinct précurseur qu'il a prouvé à l'égard des questions artistiques. C'est ainsi que successivement les applications du Froid, la possibilité de véhiculer rapidement les correspondances par tubes pneumatiques, les moteurs à gaz et à pétrole, attirent dès la pi-emière heure ses facultés d'invention et de compréhension.

Il existe parmi les reliques que conserve sa famille lui petit portrait de lui, une peinture d'une vigoureuse couleur et d'un énergique sentiment, qui représente l'ingénieur, coiffé d'un chapeau haute iorme, et se détachant en silhouette sur un l'ond de fumantes usines. Cette vigoureuse peinture est l'œuvre de Degas, et se réfère aux temps des plus anciennes relations entre le grand collectionneur et le grand artiste.

^I. Rouart avait été, en effet, camarade de collège de Degas. Chacun avait suivi sa voie, l'un entrant dans les affaires, l'autre i)artageant son temps entre le Louvre et l'atelier; et ils s'étaient un peu perdus de vue. A l'improviste. ils se retrouvèrent pendant le siège, aux remparts, dans la même batterie, où l'ancien élève de l'X était capitaine et le dessinateur simple servant. Dès lors leur amitié devint des plus étroites. Les deux caractères s'harmonisaient à merveille

par leurs contrastes, l'un âpre, caustique, exclusil", emporté, mais éblouissant de verve, l'autre lin, bienveillant, d'une imperturbable courtoisie ; mais tous deux ayant ce lien commun de l'admiration pour les œuvres des maîtres. M. Degas lut un des hôtes assidus de la maison, et des dîners célèbres, animés par la fantaisie et Thumeur mordante du peintre, eurent lieu qui présenteraient un bien vil" intérêt aujourd'hui si l'on avait pu — mais la seule pensée en soit défendue ! — les sténog'ra})hier.

J'en noterai toutefois un écho amusant qui m'a été redit |)ar M. Rouart lui-même naguère. Il indiquera l'état des esprits aux environs de 1875. La conversation vint à tomber, naturellement, sur la peinture, et un peintre connu, interpellant Degas, lui dit :

« Voyons, vous ne pouvez pas affirmer sérieusement que Corot dessine bien les arbres !

— Mais si, répondait le grand dessinateur, et j'ajouterai ([u'il dessine non moins bien les figures. »

Quelques rires se faisaient alors entendre, et un autre artiste non moins célèbre que le premier intervenait, disant à l'autie :

M Allons ! ne discutez pas ! Vous voyez bien qu'il est encore en train de nous servir mi de ses paradoxes. »

Or, ces deux spécialistes ne faisaient ainsi que traduire l'opinion moyenne des milieux artistiques. Les arbres de Corot, pour la plupart des connaisseurs, n'étant pas des devoirs de dessin, ils ne s'apercevaient pas que seule la quintessence

d'une science profonde pouvait donner les illusions de la vie que nous admirons aujourd'hui. Ils ignoraient d'ailleurs, les cartons du maître n'ayant pas encore été ouverts comme ils le furent après sa mort, que dans sa jeunesse il avait fait nombre de ces exercices^ dessinant les arbres et leur feuille avec une minutie et une opiniâtreté extrêmes.

On voit quel courant avait à remonter un collectionneur comme celui-ci, les railleries qu'il lui fallait dédaigner, la foi intrépide qu'il lui était nécessaire de conserver au milieu de l'incompréhension générale.

C'est une A'éritable rigueur de mathématicien qu'il apporta dans la formation de sa galerie. Une fois la vérité admise, rien ne peut en faire démordre ces sortes d'esprits, et tous les corollaires viennent se grouper autour de la démonstration principale, comme rue de Lisbonne autour des plus grands peintres méconnus venaient se grouper les excellents petits maîtres dédaignés. Nous croyons, avons- nous dit, que loin d'être en désaccord avec les facultés artistiques, la haute culture scientifique ne peut que les étendre et les élever. La raison en est bien simple, et d'une évidence, pour ainsi dire, mathématique elle-même. Les grands peintres sont ceux qui obéissent à la logique la plus haute, la plus mystérieuse de leur art. Donc des hommes, qui, comme M. Rouart, connaissent assez la technique des arts pour l'analyser dans une peinture (je rappelle que ce collectionneur était devenu peintre avec Millet pour maître) saisissent, par leur liabitudc

de la logique, celle qui règne clans les œuvres mêmes et surtout les plus incomprises.

Ce phénomène intellectuel n'a pas encore été suffisamment étudié dans certains arts du dessin, comme il a été étudié et admis dans les autres arts. Personne ne nie qu'un grand savant, un grand mathématicien, ait des facultés particulières qui lui permettent de mieux apprécier que le pidilic des amateurs superficiels, les beautés de l'architecture ou celles de l'harmonie musicale. Pourquoi n'en serait-il pas de même des valeurs, des rapports de tons et de lignes qui sont les éléments exclusifs de la peinture? Chose étrange, on accepte encore qu'un grand artiste comme Léonard soit en même temps un savant universel, et, d'autre part, il semblerait contestable qu'un savant es mathématique piiisse aller à la rencontre des grands peintres, comme ceux-ci vont à la rencontre des savants?

Vous direz peut-être (|ue cette petite dissertation nous éloigne un peu de la collection Kouart et de Rouart luimême. Je crois, au contraire, qu'il n'est pas jjossible d'analyser plus à fond l'esprit de cet ingénieur passionné, et de donner plus justement la raison secrète de l'homogénéité et de l'éclat de sa collection.

Si, maintenant, vous préférez le voir dans un jour plus familier et plus anecdotique, rien n'est plus facile. 11 vous suffit, pour cela, de vous transporter rue Mogador entre 1870 et 1880, dans la boutique de Pierre-Firmin Martin, un marchand

de tableaux comme ou n'eu verra prol)ableuieut plus guère.

Martin, ancien ouvrier sellier, puis acteur de mélodrame au théâtre de Montmartre, homme excellent, mais voué, comme « traître », à l'exécration des foules, satisfit ses goûts pour la peinture et en même temps ses instincts légèi'ement révolutionnaires en s'établissant à la fin comme expert et en vendant de préférence les iruvres de ceux dont le public a horreur. Là, dans cette boutique, plaisamment appelée par ses habitués le Cercle Mogador, viennent des amateurs comme M. Rouart, le comte Doria, M, Hazard, M. Jean Dolllïïs, et des artistes comme Degas, Pissarro, Daumier, Cals. A'ictor Yignon, Jongkind (quand ce grand vagabond est à Paris), etc. Là Corot, Millet, Rousseau, Daumier, Delacroix sont les divinités. C'est de cette boutique, tenue par un apôtre enthousiaste et grognon, que souvent M. Rouart, au sortir de ses usines, rapporta sous son bras, rue de Lisbonne, beaucoup des tableaux qui à présent brillent de cette splendeur. 11 a hâte d'en juger reflet chez lui, de les accrocher à la place choisie, de les comparer avec ceux qu'il a déjà conquis. Peu à peu les murailles se couvrent et le fameux escalier se décore.

De môme, dans les ventes hésitantes, où péniblement s'enlèvent les études et les tableaux, l'amateur a su voir celle qui « a le motif » comme dit l'expert Martin. A la vente de Corot, notamment, où maintes esquisses atteignent des prix plus que modiques, et en particulier les figures et les petits paysages d'Italie, il fait une riche moisson.

Puis, dans d'autres circonstances, il prend des décisions d'une réelle audace — quoique nous ayons peine à nous remettre dans l'idée qu'elles lussent si audacieuses. Par exemple, en 1870, un grand tableau de Manet, la Leçon de musique, a été l'objet des plaisanteries des plus spirituels journalistes, M. Pierre Véron, par exemple, ou M. Edmond About. Lui, il a remarqué cette peinture, et à la vente de jNlanet, il aura, une douzaine d'années plus tard, la joie de l'acheter... bien qu'on en rie encore.

Une autre fois, au Salon de 1873, V Amazone de Renoir a été refusée. Il visite l'atelier de l'artiste, voit celte grande peinture, et séance tenante, enthousiasmé d'elle, il la fait transporter dans son hôtel.

Ce n'est pas ainsi que procèdent les collectionneurs sensés, qui éprouvent le besoin, pour être guidés dans leurs achats, de prendre l'avis de personnes autorisées, et pour être rassurés dans leurs admirations, de constater que leurs achats réunissent le suffrage de leurs relations mondaines et celui des marchands qui les leur ont procurés.

Aussi n'est-on pas surpris de voir qu'en si petit nombre qu'ils soient alors, les amateurs de l'espèce de M. Rouart s'entendent parlaitement et sont des amis plutôt que des rivaux. Par exemple le comte Doria et lui, qui professent une haute estime l'un pour l'autre, et ne parviennent pas à connaître, malgré les magnifiques raisons qu'à tour de rôle ils pourraient en avoir, le sentiment de l'envie. Par exemple

encore lui et M. Chertils, entre qui a lieu une histoire touchante.

M. Cherfils possédait cette émouvante tète de Bohémienne de Goya dont on trouve ici la reproduction. Elle était l'objet d'une vive et chaleureuse admiration de ]M. Rouarl. Que de fois ils l'avaient ensemble étudiée et goiitée. Un jour, M. Cherfils tombe gravement malade. Son ami va le visiter assidûment, et à l'une de ces visites, le malade soupire : « Ah ! notre Goya!... Notre belle Gitane !... — Votre belle Gitane, dit M. Rouart. — Non! non! Notre Goya!... accentue encore le pauvre gisant. Ce tableau que vous aimez tant : je vous le donne... Il n'y a que vous qui puissiez l'avoir après moi... » M. Rouart se débat, proteste, refuse. Le lendemain, il apprend que le Goya était parti pour sa maison, et, très peu de jours après, mourait son ami M. Cherfils.

Les beaux traits sont à l'honneur de ceux qui en sont l'objet non moins que de ceux qui en sont les auteurs, et celui-ci jette une charmante lumière sur les collectionneurs d'une époque relativement récente... mais singulièrement lointaine.

Peut-être maintenant connaissez-vous un peu M. Rouart, et trouvez-vous dans sa physionomie des accents qui justifient le désir qu'a eu Téditeur de ce recueil de conserver sa mémoire, tant pour l'histoire que pour l'exemple. 11 ne nous reste plus, pour avoir achevé notre tâche, qu'à entrer un peu plus avant dans le détail de la galerie, ou tout au moins,

LA COLLECTION HENRI ROUART aS

car le travail développé serait considérable, à en préciser Tessentiel.

Si l'on cherche à établir des divisions dans la collection Rouart, on en trouve déjà quatre principales. Dans la première viennent se placer les œuvres des maîtres antérieurs au XIX'' siècle. La seconde est formée par Thistoire d'ensemble de l'art au xix" siècle lui-même, saul' l'art académique bien entendu. Dans la troisième se placent les dessins et aquarelles, formant à eux seuls une collection des plus importantes. La quatrième était constituée des sculptures et des objets d'art et elle est demeurée entre les mains de ses héritiers ; comme elle était fort expressive, elle aussi, nous en faisons tout de même une meiidon sommaire.

Les tableaux anciens n'ont pas été de la part de M. Rouart l'objet de recherches persistantes et aussi méthodiques que les peintures et les dessins modernes. Il procédait là plutôt par caprice et subissait la séduction d'une rencontre. C'est ainsi que tel Florentin du xiv" siècle, tel maître de la Renaissance allemande, flamande ou italienne se rencontrent parmi ses tableaux sans autre raison que l'intuition qu'ils feraient bien comme voisinage, en vertu de l'unité de goiit du collectionneur lui-même. Il n'y a pas de cause formelle, mais il n'y a pas non plus, loin de là, de disparate. Un Bernard Strigel, par exemple, était placé à côté d'un petit Degas. Une Vierge de

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l'école de Tan Orley n'était pas loin d'une intimité mondaine de Miss Mary Cassatt. Une Anne d'Autriche en 3Iinerve, de Philippe de Cliampaigne, occupait, dans le petit salon, une place symétrique à celle de la grande esquisse de V Abondance pai" Prud'hon, dans le salon d'honneur.

Il est pourtant un maître dont jNI. Rouart se soucia particulièrement et dont il aurait sans aucun doute rassemblé de nombreuses œuvres s'il n'avait pas vécu à un moment où les tableaux du grand exalté de Tolède n'avaient pas été mieux cachés par rindifférencc absolue dans laquelle on les tenait en Espagne, que ne le sont les seiioras des romans, par la jalousie la plus féroce des maris ou des tuteurs. L'art essentiellement moderne du Greco le préoccupait fort ; il en parlait fréquemment avec une sorte d'anxiété. Il aurait voulu être renseigné sur lui, — mais on ne savait pas grand ' chose encore, si tant est qu'on sache beaucoup maintenant. Il aurait fait des sacrifices pour se jarocurer de ses œuvres, — mais nous qui revenions d'Espagne en lui Aantant fiévreusement la beauté du Comte d'Orga^, des tableaux du Prado et de l'Eseurial, nous ne savions qu'une chose, c'est que les couvents et les églises qui en possédaient refusaient fièrement de les vendre à cette époque où ils n'avaient pas de valeur. Au moment où M. Rouart eut cessé, pour cause d'âge et de santé, de faire des conquêtes, les Greco sortirent de leurs retraites et attinrent des prix formidables. Mais il y eut plus do mérite et de difficulté à trouver sans guide, sans poiut de repère et par le

seul instinct, les quelques beaux morceaux que noxis voyons dans la collection, qu'il n'y en a maintenant à faire l'assaut des maisons religieuses enfin converties au culte du sévère Tlieotocopuli. Un Homme en bleu qui est peut-être Tin apôtre, peutêtre un théologien (car il lait le geste d'argumentation), une admirable Apparition de la Vierge à saint Dominique, patron du peintre, un dramatique et puissant buste de Saint François d'Assise, sont les principaux spécimens de son génie dans la collection Rouart.

L'école hollandaise ne se trouvait représentée que par un fin Constantin Netscher et par une scène d'intimité de Jan Stecn. De l'école française, au contraire, il y avait de beaux exemplaires, et en nombre. Une magnifique petite esquisse de Poussin, VEnfance de Baeehus ; puis des portraits et des compositions du xviii" siècle, d'une qualité excellente. Entre autres une très curieuse Dame à la vielle qui est une énigme quant au modèle et à l'auteur; un très beau portrait de femme de Duplessis ; un porlrait d'homme en habit gris qui avait vraiment la tenue d'un La Tour et qui fut plus tard authentiqué comme une œuvre de Vigée ; un Lépicié charmant ; une très belle peinture d'Attributs de la Musique, maîtresse œiivre de Chardin ; une petite maternité espiègle de Fragonard qui se trouve être, on ne peut s'empêcher de sourire, une Fuite en Egypte. Il y avait également un très beau paysage dont un marchand disait à INl. Rouart : « Vous qui aimez les Corot de jeunesse, j'en ai un qui vous intéressera. » M. Rouart regardait

le tableau et répondait : « C'est un Hubert-Robert, mais je le prends tout de même. » Et vous pensez bien que ce n'était pas le marchand qui avait raison.

Nous pourrions citer encore bien d'autres morceaux anciens, mais le plus important est rappelé, et il nous reste peu de place pour parler à peu près dignement des modernes.

Corot, on est obligé de le redire, est vraiment le souverain de la collection. Parmi les paysages, outre les vues d'Italie que nous avons appréciées plus haut, il en est deux qui ont une beauté tout exceptionnelle. L'un est Tkoli vue des terrasses de la villa d'Esté, une page délicate au suprême, argentée, baignée de rosée et de pâle lumière. L'autre, les Baigneuses aux Iles Borromée, de la maturité du maître, qui peut soutenir la comparaison avec le tableau du Louvre sur un motif analogue. Quant aux figures, c'est une étude entière qu'il faudrait pour analyser la gravité, la douceur, la mélancolie grandiose qui régnent dans ces conceptions uniques. La Femme en bleu, accoudée, demeure la plus belle de la réunion ; mais combien on aimait regarder longuement les autres, si diverses, les regarder aux yeux pleins d'ombre, à la bouche si expressivement entr'ouvcrte. Les souvenirs reviennent en foule et les rapprochements se font impérieux entre les plus rares œuvres de Van der Meer de Dclft, et les humbles modèles dont (^orot

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a fait des muses immortelles et des contemplatives que Ton contemplera toujours.

Et pourtant, cette souAeraineté, Millet, lorsqu'on Tétudie isolément, la partage avec le grand Camille. De plus, tout comme celui-ci, on peut le suivre depuis ses débuts jusqu'à l'apogée de sa force. Us sont singuliers, et d'ailleurs très beaux, ces débuts du grand naturiste dans le genre allégorique et romantique qui le passionna tout d'abord. Le Barde et Ophélie, scène tirée d'Ossian, et les Étoiles Jilantes, petite et précieuse peinture, éclairée crépusculai rement, comme la précédente, furent souvent le sujet des commentaires des visiteurs. Un petit Amour endormi, bijou de sensualité picturale, est aussi une œuvrette non moins charmante en elle-même qu'intéressante par rapport à l'évolution de INIillet. Puis, tout à coup, avec le Chêne et le Roseau, le i)cintre, encore romantique, devient cependant un des plus grands interprètes de la nature qui se soient révélés dans le siècle. Les rafales font rage, déracinent le colosse, font fuir éperdu un pauvre petit humain..., puis, comme dans la Sj-mphonie pastorale, après ce formidable ouragan, l'œuvre de Millet se continuera désormais en une grave et harmonieuse action de grâces. C'est une immense invocation à la nature, malgré les labeurs qu'elle impose, que les œuvres de ce grand homme. Voyez en des chants caractéristiques dans cette belle vue d'Auvei'gne, dans cette peinture de la Fin de la journée, et dans toutes les autres de la collection. Et même une note tendre, inattendue, brille dans cet

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ensemble avec une forte douceur : cet incomparable Bouquet de marguerites^ pastel de Millet, aussi beau que la plus belle de ses peintures, et dont M. Rouart aimait à dire que c'était (( une des pages de sa collection où circulait le plus d'air ». Parole déconcertante tout d'abord, mais dont un examen plus attentif permet bientôt de vérifier toute la profondeur, car l'impression d'atmosphère en peinture n'est pas forcément donnée plus vive par une gamme claire, que par une harmonie aussi soutenue que celle-ci, du moment que chacun des éléments du tableau semble, en vérité, respirer dans l'espace.

La primauté incontestable de Corot et de Millet dans cette réunion nous a fait un peu anticiper sur la chronologie. ]\I. Rouart était trop peu porté à goûter l'art imperturbable pour avoir pu jamais apprécier même les plus grands des Académiques. Il n'est pas sûr que, s'il avait rencontré un très beau David, même à des conditions tentantes, il l'aurait acquis. Il mettait, même dans ses préférences, une sorte de partialité qui ne fait, en somme, qu'accentuer son caractère, et souligner celui de la collection. Aussi ne voyait-on pas chez lui un David, mais en revanche on y goûtait plus d'un Prud'hon. Il ne tenait pas à reconnaître, malgré les remontrances de INI. Degas, l'originalité d'Ingres , mais il avait cherché de Delacroix les notes les plus véhémentes qu'il pût trouver. C'est là peut-être seulement que l'on pourrait chez lui dénicher le petit coin des protestations. Car, cela je pense ressort trop bien de tout ce qui précède, il aimait trop les objets de son choix pour les aimer contre

quelqu'un ou contre quelque chose. Aux amours sincères peu importe l'opinion défavorable ou hostile de l'univers entier.

Ces quelques esquisses ou études de Delacroix sont d'un format réduit, sauf une grande esquisse d'un portrait de luimême, mais elles le montrent de la façon la plus expressive, et une de façon très inattendue. Une première idée du Saint Sébastien de Nantua est d'une couleur riche et sombre et d'un jet de composition et d'imagination très éloquent. Une petite esquisse de la Mort do Séncque vient rappeler son œuvre capitale et trop peu célèbre même de notre temps, la décoration de la lîibliothèque à la Chambre des Députés, dont c'est un des épisodes. Une tête de Vierge toute convulsée de douleur, penchée vers les clous de la Passion dans un mouvement désespéré, est un exemple des plus saisissants du pathétique de Delacroix. Enfin, la note imprévue est une étude d'un Coin (râtelier, avec un vieux petit poêle, une peinture qui a toutes les qualités de fini et de puissance d'un maître hollandais. Ajoutons à cela des Indiens brillamment notés à l'aquarelle, sans compter les dessins dont nous redirons un mot, et nous pourrons convenir que le grand artiste qui devait avoir sa place dans cette galerie, l'a digne de lui.

Et, avant de passer à ceux qui sont plus près de nous, il nous faut reparler un peu de Prud'hon, parce que sa présence, avec l'esquisse de V Abondance et le beau portrait de la Princesse Bacciochi, est là significative. Prud'hon a été une des grandes, une des profondes originalités de la peinture au début du

XIX' siècle, originalité dans le charme alors que le charme était proscrit, originalité dans l'harmonie alors que la « couleur » était suspecte, Ne suffit-il j)as de citer le mot indigné de David : « Prnd'hon est le Wattean de son temps ! » pour comprendre la raison qui a fait rechercher à M. Rouart au moins quelques spécimens de cet adorable réfractaire ? Peut-être devons-nous attribuer en partie à Prud'hon la charmante petite première pensée du Rêve de bonheur de Mademoiselle Constance Mayer, que le collectionneur eut la bonne fortune de réunir aux œuvres mômes du maître. Collaboration discrète sans doute et laissant à l'élève toute la charmante illusion que cette petite peinture est d'elle; mais toujours est-il qu'elle a plus de force et de vaporeux à la fois que le grand tableau du Louvre. Quoi qu'il en soit Prud'hon nous réapparaîtra tout à l'heure, aux dessins, non moius bellement représenté.

Nous reprenons maintenant les artistes qui touchent à notre propre époque, et tout d'abord, après Millet, nous en trouvons deux, des plus grands et aussi de ceux qui furent le moins appréciés de leur vÎA'ant. D'ailleurs, c'est en somme la règle, pour ainsi dire, de la maison, et nous tâcherons de ne pas répéter la formule pour ceux dont il nous restera à parler. Mais comment ne pas raj^peler que Courbet, malgré l'admiration de quelques très rares amateurs, et l'enthousiasme ainsi que la qualité de quelques-uns de ses élèves (mais eux-mêmes eurent à soutenir les mêmes luttes), fut généralement considéré soTis l'Empire comme un assez lourd excentrique, puis, après

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la guerre comme un criminel envers sa patrie ; — et que Daumier, toute sa vie, accepté comme caricaturiste, comme amuseur, ne fut môme pas discuté comme peintre, car sauf une ou deux douzaines d'amis, au maximum, personne ne le soupçonna tel? Maintenant Courbet a été l'éhabilité comme il convenait, et l'on s'explique sans peine l'estime exceptionnelle en laquelle Corot tenait le peintre Daumier.

Courbet, paysagiste, n'a jamais fait moyen tableau plus robuste et d'une plus belle pâte que cette Ferme de Joux dans le Jura, où sous une échelle réduite se sent pourtant toute la grandeur de cette contrée. Courbet, peintre de ligures et « penseur », est raconté d'une façon amusante et pittoresque par le petit portrait en pied du P/iilo.sop/ie Trapadoux, assis dans un logis plutôt modeste et feuilletant un album. De ce « philosophe » il ne nous reste pas une doctrine, car il n'eut pas de disciples, ni une (ruvre, car il n'écrivit pas. Il logeait, paraît-il, dans une armoire, à cause de sa taille gigantesque n'ayant pu se procurer, à la Diogène, un tonneau sullisant. Mais, à défaut du tonneau, il était familier avec les bouteilles. Fantin-Latour, visitant un jour la collection de M. Rouart, l'identifia au premier coup d'œil : « Si je reconnais Trapadoux ! s'écria-t-il. Un soir Courbet me le laissa sur les bras, abominablement ivre, et je dus, moi qui aimais me coucher de bonne heure, le promener une grande partie de la nuit ! » Les deux magnifiques Etudes de pommes, vermeilles, succidentes, émaillées par le temps, qui représentent encore Courbet dans la collée-

tion, furent peut-être le déjeuner frugal du philosophe protégé par le peintre, mais, en tout les cas, elles étaient un régal auquel nous revenions souvent dans nos causeries et dans nos comparaisons entre les peintures du petit salon.

Daumier, vous le savez, était, de ce petit salon, un des maîtres qui nous retenaient aussi le plus souvent. Nous qui, tout de même, comprenions pas mal de choses en peinture, nous n'arrivions pas à comprendre comment on n'avait vu en lui de son vivant qu'un faiseur de charges et un polémiste politique, d'ailleurs assez mal pensant. Xous nous demandions comment, en 1878, l'exposition de ses œuvres, qui aA^ait de bien peu précédé sa mort, avait été absolument négligée, n'avait pas rapporté un sou au pauvre artiste et n'avait guère été appréciée à sa juste a aleur que par un nombre infime d'écri- A'ains, parmi lesqiiels, surtout, le plus compréhensif avait été Camille Pelletan. Quoi ! ces Spectateurs absorbés par la scène capitale ; ce Liseur et son complaisant auditeur, si bien à leur tâche tous les deux, si puissamment modelés ; cette scène de révolution avec sa foule emportée dans un mouA'ement furieux ; ces Avocats, s'entretenant aA^ec une bonne humeur qui A^ous donne le frisson ; ce magnifique Crispin confiant à un Scapin qui n'a pas l'air d'y croire, un secret auquel sans aucun doute il ne croit pas lui-même, puissante scène qui égale en force et en A'^erA^e, par des moyens de peintre, les dialogues qui nous subjuguent, chez Molière, par les plus beaux moyens de poète ; — tout cela aA'ait donc passé inaperçu ! Tout cela

avait donc été mis au niveau des caricatures de ces petits journaux qui, au contraire, se montraient toujours hostiles à ce qui était, en art, original et grand ! M. Rouart fut avec le comte Doria, celui qui (sauf Corot) comprit le mieux Daumier de son temps et l'aima le plus sincèrement. Il y avait, de leur part, un surplus de mérite à porter une appréciation aussi juste, car ils n'ignoraient pas que le vieux maître était fort loin de leurs idées. Mais ce qui rend estimable entre toutes cette race de grands amateurs de naguère, c'est que malgré leurs personnelles et très arrêtées convictions, dans des hommes de camps opposés comme Courbet et Daumier, ils voyaient et comprenaient seulement l'artiste, et dans l'artiste le génie.

Les œuvres de Manet, dont vous savez déjà les titres et l'importance, sont peut-être, en quelque sorte, la pierre de touche de la collection Rouart. Avec un homme comme celui que nous venons d'élndier ensemble, on ne peut pas parler de « courage », puisqu'il n'était pas de ces collectionneurs qui se croient très braves quand ils ont risqué quelques billets de banque sur des œuvres qu'aucune médaille ni aucune popularité ne certifient. Je crois môme qu'en le félicitant d'avoir été très courageux pour acheter des Manet, on lui eût fait un compliment qu'il aurait médiocrement goûté, car si on adressait des félicitations analogues à un homme très épris, cela lui paraîtrait singulièrement moins flatteur que de lui dire qu'il était tout naturel qu'un tel trésor lui échût. M. Rouart était

aussi éloigné de mettre dans ses choix de la provocation que de la vanité ; mais il n'en demeui^e pas moins qu'aimer le talent de Manet en toute simplicité, à l'époque où il acheta la Leçon de musique^ le buste de femme, et la scène de plage, était de ces actes qui rétrospectivement classent un amateur au premier rang de ceux qui voient juste. Si l'on peut admettre à la rigueur qu'un Zola qui défend Manet avec le j)lus d'éclat possible y trouve son compte tout en satisfaisant à une passion de rendre justice, un Rouart qui achète de ses œuvres et ne se préoccupe pas plus des ellarements de son monde que des félicitations des professionnels de l'indépendance, représente avec beaucoup de solidité et d'honneur la partie du public sans laquelle les plus g'randes originalités en art seraient condamnées à la mort.

A ce qui concerne Manet, nous ajoutons ici le nom de sa charmante et si originale belle-sœur, Madame Berthe Morisot. Une délicieuse étude animée de figures au bord de la mer représente seule, mais très finement, cette artiste de plus en plus appréciée.

Avec M. Degas s'ouvre de la façon la plus magistrale le deuxième chapitre de cette grande Histoire de l'Art au xix^ siècle, le premier étant constitué, nous venons de le voir, par les romantiques et par les naturalistes de i83o et ceux qui se rattachent à eux.

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