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CHAPITRE I Le Pèlerinage

Saint Martin mourut à Cande le 8 novembre 397 (1). Son corps fut emporté par les Tourangeaux comme un précieux trésor, pour être enterré auprès de leur ville.

Ses funérailles furent un véritable triomphe. Dans un récit où la rhétorique a évidemment sa part, Sulpice-Sévère nous en fait la splendide description.

Autour de la sainte dépouille se pressait une foule innombrable : toute la cité était présente ; on était venu de la campagne et des villes voisines. Près de deux mille moines, imitateurs du saint, vieillards chargés de mérites jeunes gens nouvellement engagés au service du Christ, pleuraient leur initiateur à la vie religieuse. Des vierges figuraient aussi dans le cortège et la modestie seule les empêchait de pleurer. Déjà on chantait des hymnes et des psaumes en Thonneur du saint évêque : ce n'était plus un défunt qu'on conduisait à son triste tombeau, c'était un bienheureux dont l'apothéose commençait (2). De telles

(1) Pour cet ôvénoment dont la date a été controversée, nous adoptons c^ile qu*a établie Lecoy de la Marche, Saint Martin, p. 667 et suiv.

(2) Sulpice-Sèvère, Ep.ad. Basulam. Migne, t. XX, col. 181.

GooQle

funérailles ne sont-elles pas, en réalité, le premier de ces grands pèlerinages qui devaient entraîner à Tours des gens de toutes les contrées de la Gaule et de l'Europe chrétiennes : malades de toutes sortes, pieux personnages, évêques, souverains?

Le corps fut déposé dans un cimetière des chrétiens qui se trouvait à l'endroit même où se sont depuis élevées les difiEérentes basiliques (1). Ce tombeau

(1) Alcuin (Migne, t. CI, col. 662) dit : « In polyaadro pabUco ». Le plus ancien cimeUère chrétien était situé à l'ouest de la ville, là où se trouve l'église Notre-Dame-la-Riche qui s'appela longtemps Notre-Dame-la*Pauvre. Le nombre croissant des cbréiiens en avait nécessité un autre, situé dans rinlervalle compris entre la basilique de Saint-Martini et l'ancienne vole romaine représentée aujourd'hui par les rues du Commerce et du Grand-Marché. Ce cimetière, malgré des diminutions successives, servit encore jusque dans la 2* moitié du xviii* siècle Ce serait dans ce dernier cimetière qu'aurait été enterré saint Martin (Mgr Chevalier, Fouilles^ p. 4). Si l'on en croit le témoignage des chanoines de Haint-Marlin, dans une lettre qu'ils écrivent en 1180 à Philippe de Ileinsberg, archevêque de Cologne, ce cimetière était celui des pauvres et l'on n'y avait enterré le saint que pour répondre à un de ses désirs. Il y a dans cette assertion probablement plus un désir d'édifler qu'un témoignage reposant sur quelque donnée historique. {Analecta Bollandiana, III, p. 217.257.)

La tradition du chapitre était que le corps de saint Martin avait été déposé en route dans le lieu où s'éleva plus tard l'oratoire appelé Petit-Saint-Martin. Dans le vestibule de cet oratoire avaient été gravés ces vers :

Saint Martin grand amy de Dieu,

Venu de Candes dessus Loire,

Reposa dans ce saint lieu

Qu'on dédia pour sa mémoire.

(Monsnyer, C^Ubenimœ, p. 2.)

Ce lieu s'appela aussi Station ou Repos de saint Martin, Le corps serait resté là plusieurs jours sans sépulture, du 9 au 11 novembre. Ruynart, dans une* note de son édition de Grégoire de Tours (Migne, t. LXXI, col. 211), dit qu'on visitait encore de son temps un oratoire appelé SUUion de saint Martin, si lue près de la Loire, où le corps fut d*abord déposé. Cette tradition n'est conûrmée par aucun document ancien.

La chapelle du Petit-Sain t-Martin qui existe encore est du XV* siècle. Nous n'avons trouvé à ce sujet dans les Archives d'Indreet-Loire qu'une liste des membres d'une confrérie du Saint-Sacrement qui y tenait ses réunions. Jean Chenu, Recueil des antiquités,

devait devenir un des lieux de pèlerinage les plus fréquentés qui se soient vus dans le monde.

Le haut moyen-âge est bien l'époque des pèlerinages. Le culte des saints tient alors dans la vie publique une place considérable ; il vient tempérer un peu l'austérité du christianisme primitif qui consistait essentiellement dans l'union de l'homme à Dieu, par le moyen du Christ, Dieu incarné. Héritiers de la popularité des divinités locales, des héros, des demidieux que le paganisme offrait, en si grand nombre, à la dévotion des fidèles, les saints sont des intermédiaires plus accessibles que le Christ lui-même entre l'homme et la divinité. A une époque troublée comme celle-là, d ailleurs, où la sécurité est sans cesse menacée, où, les liens de l'organisme administratif se détendant, il semble que tout va se disloquer et disparaître, les populations éprouvent le besoin de sentir tout près d'elles une puissance protectrice : le saint a été cela souvent pendant sa vie, il l'est encore après sa mort. C'est à lui qu'on recourt dans toutes les nécessités physiques et morales, son intervention est regardée comme toute naturelle et le miracle devient presque le fait habituel.

Saint Martin, missionnaire ambulant pendant toute sa vie, dont les prédications s'étaient fait entendre dans une bonne partie de la Gaule, devait être assez connu même de son vivant et sa réputation avait sans doute pénétré dans la plupart des régions gau-

p. 267, dit que la confrérie du Petit-Saint-Martin était une confrérie du Saint-Sacrement. Gervaise, Hist. de saint Harlirij p. 244, commet certainement une erreur. lorsqu'il écrit : a On croit qu'il fut mis en dépôt dans une petite ciiapelle située où était l*ancien cimetière des chrétiens et qui porte encore aujourd'hui le nom de Petit-Saint- Martin. De là, il fut transporté dans un nouveau cimetière éloigné seulement de 550 pas, ou d'un petit quart de lieue de la ville de Tours. C'est là, etc. » Le Petit-Saint-Martin, en efifet, est situé aussi loin de Notre-Dame-la-Riche que du Saint-Martin actuel; son emplacement ne convient donc à aucun des deux cimetières. Cf. Appendice I.

loîses. L'empressement qu'on montra à ses funérailles et dont Sulpice-Sévère fut le témoin indique assez de quelle vénération l'homme de Dieu était déjà l'objet. Il passait pour un des plus puissants faiseurs de miracles de ce temps où il s'en faisait pourtant beaucoup : la vertu qui sortait de lui pendant sa vie ne subsistait-elle pas encore dans son tombeau?

Pour se développer, le pèlerinage tourangeau bénéficiait de quelques circonstances favorables.

Tours, à cette époque, n'avait sûrement rien qui fût particulièrement attirant : c'était une petite cité gallo-romaine très resserrée dans ses murailles, comme on peut le constater encore par ce qu'il en reste (1). Quatre siècles après la mort de saint Martin, Alcuin parlait encore assez dédaigneusement de ses murs étroits et de ses toits enfumés (2). Cependant, elle se trouvait située sur la grande voie qui unissait Bordeaux à la Belgique, par Saintes, Poitiers, Chartres, Paris, Soissons, Reims (3); c'était par conséquent un lieu de passage obligatoire pour toutes les relations entre le nord et le midi de la Gaule. "Voisine de Nantes, une des plus grandes villes d'alors, en communication constante avec elle par la Loire, à une époque où la navigation fluviale était très active, elle était aussi à portée de Lyon par la route qui passait à Orléans et à Bourges. Tours était donc, alors comme aujourd'hui, d'un accès facile et les pèlerins trouvaient pour s'y rendre, de quelque côté qu'ils vinssent, de belles et larges voies.

A ce premier avantage s'en ajoutait un autre qui n'avait pas moins d'importance pour le pèlerinage tourangeau. Saint Martin eut la bonne fortune d'avoir, presque de son vivant, un biographe, et un biographe

(1) Sur Tenceinte gallo-romaioe de Tours, cf. Charles de Grandmaison, Tours archéologique^ p. 9 et sulv.

(2) Alcuin, M. G. Ep. 32, p. 62; Ep, 138, p. 295.

(3) Bloch dans BUt, de France^ de Lavisse^ t. I, p. 428.

détalent, dont l'œuvre devenue immédiatement populaire se répandit rapidement dans tout le monde chrétien. Sulpice-Sévère nous atteste lui-même qu'on lisait son livre à Rome, à Carthage, à Alexandrie (1). Il contribua donc pour sa bonne part à développer le culte du saint évéque de Tours.

Rien d'étonnant en conséquence donc que le pèlerinage de Tours soit devenu l'un des plus courus. C'est le vrai pèlerinage des Gaules, la gallicana peregrinatio, comme s'exprime le 1®' concile d'Orléans (2). La visite au tombeau de saint Martin faisait partie obligée de ces pèlerinages aux lieux saints, si fréquemment entrepris par les pi^ux personnages d'alors.

On voit un ascète breton, nom méWinnoch, s'arrêter à Tours, en se rendant à Jérusalem (3). Grégoire de Tours, évêque à ce moment-là, l'ordonna prêtre pour le retenir ; Winnoch, renonçant à poursuivre plus loin, resta dans la ville de saint Martin.

Bien mal lui en prit au pauvre saint homme ! Il se livrait là aune abstinence terrible; vêtu de peaut il ne se nourrissait que d'herbes crues; il ne faisai, que porter à sa bouche les vases qui contenaient du vin, si bien, dit le chroniqueur « qu'il paraissait seulement y poser les lèvres comme pour un baiser ». Malheureusement, la générosité des pèlerins eut raison de son austérité. Comme on lui offrait souvent du

(1) « 8ed referam Ubi plane, quo liber isle penetravit. et quam nullus fere in orbe terraruni locus sit,ubi non maleria tam felicis historié pervulga ta teneatur... Hic Egyptum, Nitriam,Thebaidam ac tota Memphilica régna Iransivit. » Dialogue I. Migne, t. XX, col. 1*J8.

La vie écrite par Sulpice-Sévère, ainsi que ses trois dialogues sur saint Martin, sont reproduits dans un très grand nombre de manuscrits dispersés dans toutes les bibliothèques de TEurope. On peut consulter, à cet égard, les différents inventaires contenus dans les Analeeta boUandiana, Ces écrits étaient aussi parfois accompagnés des inscriptions de la basilique. On avait alors comme une sorte de Manuel du pèlerin de Saint- Martin,

(2) Cité d'après Lecoy de la Marche, Saint Martin, p. 384.

(3) G. de T., a. f., V, 22, et VIII, 34.

vin, îl ne sut pas assez se défier de la subtile liqueur des coteaux de Touraine ; il se mit à boire , et but, hélas, plus que de raison. Quand il était ivre, il devenait furieux ; si bien qu'il fallut l'attacher dans une cellule où il mourut au bout de deux ans. Triste fin de pèlerinage I

Un sort bien lamentable aussi, cependant plus méritoire, fut celui de deux saints personnages qui passèrent à Tours pour se rendre à Rome. Comme, après avoir quitté la Touraine, ils traversaient la Bourgogne, à Pont-sur-Loire, ils tombèrent entre les mains de brigands qui les mirent à mort (1).

Rome et Tours sont associés ailleurs que dans cette triste histoire.

Saint Fendan, allant à Rome des bords du Rhin, se détourne de son chemin pour visiter le tombeau de saint Martin (2). Un concile de Châlons, en 813, met sur le même pied les deux pèlerinages de Rome et de Tours (3).

Il en est sans doute de même déjà du grand pèlerinage espagnol de Saint-Jacques-de-Compostelle. Au X® siècle, les chanoines de Saint-Martin sont en relation avec le roi d'Espagne qui connaît la vie et les miracles de leur saint patron (4), et c'est probablement un usage ancien qu'enregistre un itinéraire du XIII® siècle quand il dit que les Bourguignons et les Allemands qui s'en allaient visiter le célèbre sanctuaire d'au-delà des Pyrénées devaient passer par Tours : long détour qui ne peut être justifié que par la dévotion à saint Martin. Les deux grandes basiliques étaient construites, parait-il, sur le même plan (5).

(1) Acta SS., JuUiy II, p. 318.

(2) Lecoy de la Marche, Saint Martin^ p. 383. ^

(3) Conc. antiq, Galliœ. Sirmond, t. II, p. 318. ^

(4) Cal., no 114.

(5) Hiit. Utt. de la France, l. XXI, p. 284.

La chapelle que saint Brice avait élevée sur le tombeau devint rapidement trop petite (1). C'était une honte pour la cité, disait-on, qu'un si petit édifice abritât le corps d'un si grand saint. Ce monument, modeste par les dimensions, devait cependant être assez richement orné, car il tenta la cupidité des Huns. Paulin, de Périgueux (2), nous représente un soldat hun posant son pied sur le tombeau pour enlever une magnifique couronne d'or qui était suspendue audessus.

Un des successeurs de saint Martin, saint Perpet, qui jouissait de richesses considérables, fit cesser ce qu'on regardait comme un déshonneur. Il détruisit la chapelle de saint Brice pour élever à la place une grande basilique qui fit l'admiration des contemporains et des générations suivantes (3). La dédicace en avait lieu le 4 juillet 470.

Dès lors commence l'histoire triomphale du tombeau de saint Martin. Autour de cette abside où il repose, les foules se pressent, implorant le secours du saint pour toutes leurs misères et tous leurs besoins. Dans cette église la prière et les chants sont interrompus.

Il ne semble pas que la prise de Tours par les Wisigoths ariens ait nui d'aucune façon au mouvement de pèlerinage qui entraînait verscetteville. Lorsque sainte Geneviève vient, elle aussi, faire son'pèlerinage, elle trouve la basilique remplie de malades, d'énergumènes qui attendent leur guérison (4).

C'est le môme spectacle qu'évoque plus tard une

(1) G. de T., H. F., XI, 14.

(2) Paulin. Pelrlc. llb. VI.

(3) G. de T., De Mirac, IV, 35 ; H, F., X, 31. Pour tout ce qui concerne la description de ces différents édifices, nous renvoyons au 1. III, cil 3, Les Basiliques.

(k) Acta 55., Jan.^ I, p. 142. La prise de Tours par les Wisigoths eut lieu en 473. Giraudet, Histoire de la ville de Tours^ I, p. 37.

lettre de saint Nizier, évêque de Trêves, à Chlodoswinde, petite-fille deClovis, mariée à Alboin, roi des Lombards (1).

L'évêque conseille à la jeune reine de travailler à la conversion de son mari qui était arien. « Qu'elle le décide, dit-il, à envoyer des messagers au tombeau des saints pour constater leurs miracles. A Tours, le grand jour des merveilles, c'est le 11, fête de saint Martin: les aveugles voient, les sourds entendent, les muets recouvrent la santé, les lépreux et tous les autres infirmes sont guéris. »

Mais, c'est surtout saint Grégoire de Tours qu'il faut lire pour se rendre compte de ce qui se passait au tombeau du saint évêque. Bien souvent il en parle dans son Histoire des Francs ; un de ses ouvrages tout entier est destiné à glorifier son prédécesseur saint Martin.

Pèlerin lui-môme et miraculé du saint, il a voulu conserver le souvenir des merveilles dont il a été le témoin. Pendant ses vingt années d'épiscopat à Tours il a vécu auprès du célèbre tombeau, fréquentant la basilique, y passant souvent la nuit, assidu àysolenniser toutes les fêtes de son prédécesseur. Ses récits, pittoresques malgré leur uniformité, nous tracent un tableau des plus intéressants des mœurs mérovingiennes.

C'est une foule bigarrée et extrêmement composite qui se presse autour du sanctuaire, évêques, gens du peuple, saintes femmes, grands seigneurs employés au palais royal. Ils viennent de toutes les directions. L'Anjou, la Bretagne, la Normandie, Paris et ses environs, le Vermandois, la Champagne, le Sénonais. l'Orléanais, le Berry, l'Auvergne, le Limousin, le Poitou, le Périgord, la Biscaye, l'Albigeois ont fourni des pèlerins à Saint-Martin (2).

(1) Ep. S. Nicetii. Migne, t. LXXI, col. 1166, entre 561 et 568.

(2) Nous empruntons ces renseignements à Lecoy de la Marche, Saint Marlitijp, 321.

Comme on vient surtout pour les nécessités physiques, les malades sont en très grand nombre. Toutes les infirmités humaines sont représentées ; il y a des aveugles, des sourds et des muets, des paralytiques et des gens couverts de plaies. Beaucoup de possédés viennent aussi, et ce ne sont pas eux qui donnent les spectacles les moins curieux. On les vpit parfois, parait-il, commeprendre leur vol, transportés par une mystérieuse puissance par-dessus la grille du tombeau, et tomber dans le puits qui se trouvait à rintérieur de la basilique (1).

Par leur intermédiaire, le diable Vamusait à jouer de vilains tours aux fidèles. Une nuit de Noël, au moment où Grégoire se rendait de la cathédrale à la basilique, un des possédés se mit à crier : « C'est en vain que vous allez dans l'église de saint Martin, il a eu horreur de vous et vous a quittés à cause de vo3 crimes ; c'est à Rome qu'il fait ses miracles. » A ces paroles, tout le peuple est dans la consternation ; ï'évêque et les fidèles se prosternent sur le pavé de la basilique en priant. Mais voici que tout à coup un paralytique S3 lève, guéri : « Gloire à Dieu, s'écrie l'évêque : que la frayeur n'habite pas dans vos âmes, car le bienheureux confesseur est encore avec nous, il vient de nous montrer sa vertu (2). » Beaucoup de ces possédés sont délivrés, mais le démon laisse ordinairement de son passage des traces peu appétissantes (3).

C'est au jour de la fête du saint surtout que les pèlerins sont les plus nombreux et que sa vertu se manifeste de la façon la plus éclatante. Les malades ne sont pas toujours guéris tout de suite : quelques-

(1) Paulin. Nol , M. G., p. 587.

(2) G. de T., De Mirac, II, 25.

(3) Id., II, 37 : « Dejeclus In lerram sangulnem fetidum per os cœpit ejicere, qui duarum fere tiorarum spatio Jacens, ^xpulso dsmone, purgatus ac erectus est. »

uns attendent peu de temps, trois jours après la solennité ; d'autres, plusieurs mois, d'autres, deux ou trois ans. C'est dans la prière, le jeûne et les larmes que s'écoule ce temps d'attente ; la nuit môme n'apporte pas d'interruption à ces saints exercices et l'on voit beaucoup de malades veiller dans le sanctuaire. Beaucoup sont étendus au pied même du tombeau : là, ils implorent miséricorde à haute voix, ils baisent l'étofiEe qui recouvre la pierre sépulcrale. D'autres se permettent dans le lieu saint d'étranges libertés; ils se dépouillent de leurs vêtements et se frottent le corps de l'huile qui brûle dans les lampes. Comme le publicain de l'Evangile, certains restent à la porte. Ceux qui sont obligés à un long séjour habitent dans les maisons ou les hospices construits dans ïatrium qui précède l'église.

Tout ce qui de près ou de loin touche au corps du saint a du prix pour les fidèles car tout cela est efficace. On cherche à emporter de la poussière du sanctuaire, de la cire des cierges qui brûlent en grand nombre dans la basilique. L'eau même qui a servi à laver le tombeau est recueillie précieusement et opère des miracles.

Toute guérison est suivie de quelque témoignage de reconnaissance. Les uns promettent de revenir et le saint se charge de leur faire remplir leurs engagements : la maladie les reprend s'ils ne les exécutent. D'autres donnent des terres ou des présents de diverses sortes (1). Des esclaves délivrés par leurs maîtres sont offerts à la basilique (2). D'autres fois, c'est avec les biens mêmes de la basilique que sont rachetés des esclaves dont a eu pitié la miséricorde de saint Martin (3). Souvent aussi les miraculés se font ordon-

(1) G. de T., De Mirât., III, 15, cas particulier de Gondulfe, officier de la cour de Clotalre.

(2) /rf., I, 40; II, 57; IV, 5.

(3) i(i., II, 30; 111,46.

ner clercs et, ou bien s'en vont servir Dieu dans leur pays, ou bien restent au service de la basilique.

Au pèlerinage de Tours était souvent uni celui de Marmoutier (1). On visitait les lieux sanctifiés par la vie du bienheureux; on puisait de Teau au puits qu'il avait creusé de ses mains. On se rendait aussi à Cande où l'on conservait le lit de bois sur lequel il était mort (2) .

Au milieu de cette foule anonyme si empressée autour du tombeau de saint Martin se détachent quelques figures plus illustres de saints évèques, de saints moines, de pieuses femmes.

Sainte Geneviève est la première en date : nous avons déjà parlé de son voyage à Tours. On voit successivement venir aux solennités martiniennes, saint Germain de Paris (3),Mérovée, évèque de Poitiers (4), Nonnichius, de Nantes (5), saint Aunaire d' Auxerre (6). C'est au pied du tombeau que saint Amand d'Utrecht reçoit la tonsure et se consacre au service de Dieu (7). Saint Yriez (8), saint Colomban ont aussi été des dévots de saint Martin. Ce ne fut pas sans peine que ce dernier put accomplir son pèlerinage. Brunehaut irritée de ses remontrances le faisait reconduire en Irlande. Descendant la Loire depuis Ne vers, la barque qui portait le saint et ses compagnons passa devant Tours. Saint Columban pria ses gardiens d'aborder au port et de le laisser aller au tombeau de saint Martin. Ceux-ci, ne voulant rien entendre, se mirent à ramer de toutes leurs forces, en ne lâchant pas le milieu du fleuve. Mais, raconte le biographe du saint,

(l)/d.,I,2;II, 39.

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