W., IV
(6) /d., IV, 3.
(7) Acta SS., Fehr., I, p. 856.
(8) G. de T., U. F., X, 29.
le Ciel se laissa toucher par ses larmes et lorsque la barque fut arrivée en face du port, elle s'arrêta tout à coup comme si elle avait été fixée par des ancres, puis, se tournant vers la rive, elle s'y dirigea rapidement malgré les efforts des rameurs. Ainsi, le saint moine irlandais, un des grands initiateurs de la vie monastique en Gaule, put aller passer la nuit en prière devant le tombeau de celui qui fut dans notre pays le premier fondateur de monastères (1).
Pèlerins de Saint-Martin aussi, saint Donat, évéque d'Orléans, saint Laurien, évêque de Séville, saint Bertrand, évêque du Mans (2).
Mais ce qui fait surtout le prestige du pèlerinage de Tours à l'époque mérovingienne et lui donne une importance unique, c est la dévotion que les rois de la première race ont toujours témoignée à saint Martin ; c'est, peut-on dire, la place que le saint tombeau tient alors dans l'histoire même des Francs.
Peut-être ne faut- il pas attacher d'importance au pèlerinage qu'y aurait fait Childéric encore païen, en compagûie de sa femme Basine. Celle-ci, dit le chroniqueur, priait sans cesse dans l'église et le roi subitement adouci ne commit aucun ravage sur son passage (3). Les ferventes prières de la reine ne purent cependant obtenir pour son mari les grâces d'illumination qui le feraient passer du paganisme au christianisme ; Childéric resta païen, la gloire de faire du roi des Francs un disciple du Christ était réservée à une autre reine. Mais celle-là aussi fut une dévote de saint Martin et c'est d'un pèlerinage au tombeau du
(1) Vita S. Coiumbûnû Ed. Krusch, Scriptores rerum germankarum in U8um scholarum, etc. Hanovre, 1905, p. 201.
(2) Lecoy de la Marche, Saint Martin^ p. 390. Monsnyer, Ceîeberri" mœ, p. 19.
(3) Monsnyer, Celeberrimœ, p. 21. U raconte ce voyage d'après une chronique qu'il cite; mais il n'indique pas quelle est cette chronique et nous ne l'avons pas retrouvée.
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grand évêque de Tours qu'elle attendit le dernier coup de la grâce qui devait convertir Clovis, le fils de Childéric.
.Ebranlé par la victoire de Tolbiac, Clovis se voit tiraillé entre catholiques et ariens. A Clotilde qui fait tous ses efforts pour le gagner au catholicisme comme elle Ta déjà gagné au christianisme, les miracles qui s'accomplissent au tombeau de saint Martin servent d'arguments. Ne sont-ils point une preuve que celui par l'intercession duquel i\s s'opèrent était vraiment l'ami de Dieu? Clovis, cependant, ne se contente pas des affirmations de Clotilde ; il est défiant, il veut constater la vérité de ce qu'on lui raconte. Il se rend à Tours, il voit la multitude des malades de toutes sortes qui viennent implorer la miséricorde du saint ; il est témoin de quelques-unes de ces guérisons subites qui y étaient si fréquentes : ses dernières hésitations sont levées, il veut se faire baptiser sans retard (1\
C'est là,- dans cette basilique, où Dieu par le moyen de son bienheureux a remporté sur lui sa suprême victoire, que Clovis reçoit le baptême. C'est dans ce sanctuaire, national à tant d'égards, que se passe ce grand événement, décisif pour l'histoire des Francs et de la Gaule. Le grand missionnaire, en faisant au Christ cette nouvelle conquête, donnait ainsi pour des siècles une direction à notre histoire nationale et complétait l'œuvre d'évangélisation à laquelle il s'était consacré.
(1) La lettre de S. Nizier, évoque de Trêve?, citée plus haut, prouve d'une façon incontestable que Clovis ne s'est converti d'une façon définitive qu'à Saint-Martin de Tours. Sur la question très controversée du lieu de baptême de Clovis cf., parmi les auteurs les plus récents, Kurlh, Clovis, 2 vol , Retaux, Paris, 1901 ; Krusch, préface de la Vie de S. Vaast dans Scriptores rerum germanicarum^ Hanovre, 1905, p. 30 et sulv. ; Levillain, Bibliothèque de VÉcole des Chartes, 1906, novembre-décembre. Nous avons exposé les raisons qui nous font adopter l'opinion que nous soutenons ici dans l'Appendice II.
Comment Sb déroula cette cérémonie qui devait' avoir un si grand retentissement ?
Les traditions tourangelles n'en ont point gardé le souvenir. On peut, si Ton veut, transporter à Tours, le récit de Grégoire de Tours, que ne précise aucune indication de lieu. Mais à quoi bon ? La rhétorique y est évidente et les détails sont bien insignifiants à côté du fait lui-même.
Les clercs de Téglise de Saint-Martin avaient mieux gardé le souvenir du rAle joué par leur saint patron dans la mémorable expédition contrôles Wisigoths. On comprend que Clovis après l'événement de son baptême soit resté particulièrement dévot au saint tourangeau. Aussi la guerre qui devait lui donner toute la Gaule méridionale s'entreprend-elle sous les auspices de saint Martin.
Lorsque Clovis approchait de Tours, il défendit par respect pour saint Martin qu'on ne prit rien dans le pays que de l'herbe et de l'eau. Un de ses guerriers cependant veut arracher à un pauvre homme quelques bottes de foin. A peine Clovis apprend-il ce fait, qu'il condamne à mort le soldat coupable et s'écrie : « Où sera l'espoir de la victoire si nous offensons Martin ? » Il voulut alors obtenir du saint quelque gage de succès. Il envoya à la basilique des messagers chargés de présents, après avoir fait cette prière : « Seigneur, si tu es mon auxiliaire et si tu as décidé de livrer entre mes mains cette race incrédule, toujours jalouse de toi, daigne faire savoir à mes envoyés, dès qu'ils entreront dans ta basilique, que tu te montreras propice à ton serviteur. » Au moment même où les messagers de Clovis entraient dans la basilique, le chef de chœur entonnait cette antienne : « Seigneur, vous m'avez ceint pour la guerre ; vous avez supplanté ceux qui se levaient contre moi et vous avez dispersé ceux qui me haïssent. « Le présage était bon, la vic-
toire fut complète ; la déroute des Wisigoths à Veuille assurait à Clqvis la domination de la Gaule jusqu'aux Pyrénées.
Ciovis revint à Tours pour remercier son saint protecteur. C'est là qu'il reçut de l'empereur Anastase les insignes du consulat. Dans le sanctuaire martinien il revêtit la tunique, le baudrier, la chlamyde et mit le diadème sur la tète ; puis, montant à cheval, il parcourut, en jetant de Targent au peuple, le chemin qui séparait la basilique de Saint-Martin de la cathédrale de la cité (1).
Une tradition racontait que Ciovis, avant l'expédition, avait fait présent d'un cheval à saint Martin. Quand il revint victorieux, il donna cent sous aux marguilliers de l'église pour racheter son cheval. Mais on ne put le faire remuer. « Donnez cent autres sous, dit le roi. » A peine étaient-ils versés que le cheval put être emmené sans peine. Ce que voyant, Ciovis fit cette réflexion qui n'est pas sans ironie : « Saint Martin est d'un bon secours, mais il se fait payer cher (2). »
Il n'est pas étonnant que l'épouse de Ciovis, Clotilde, ait voulu terminer ses jours auprès du tombeau de saint Martin. C'est à l'ombre de la basilique qu'elle trouva quelques années de repos et de paix, après en avoir tant passé dans les angoisses et les agitations d'une vie traversée de si cruelles épreuves (3).
Peu de temps après une au|re reine devait avoir encore une vie plus agitée que celle de Clotilde et trouver comme elle un peu de repos auprès du tombeau de saint Martin. Sainte Rvdegonde ne supportait
(1) G. de T., a. F., II, 37 et 38.
(2) H. F., II, p. 18, 42, 174. Gr. Chron., éd. Salmon, p. 77 et 78. l\ est inutile de faire remarquer le caraclère légendaire de ce récit. Tout ce que Grégoire de Tours raconte de l'expédilion contre les Wisigoths offre prise à la môme critique.
(3) G. de T., iï. F, Epilomala, XXVII.
qu'avec peine l'existence qui lui était faite à la cour de Clotaire. Après avoir reçu le voile des mains de saint Médard, évéque de Noyons, elle se hâta de gagner la ville de Tours afin de se mettre, dans l'asile de Saint- Martin, à l'abri de toute tentative de son mari pour la reprendre. Elle arriva par la Loire et gagna de suite la basilique. On aime à se représenter Clotilde, qui vivait encore, recevant la femme de son fils et lui donnant asile dans sa maison. Radegonde cependant quitta Tours pour Poitiers où elle fonda un monastère.
Clotaire devenu maître de toute la monarchie des Francs, grâce à la mort de ses frères qui ne laissaient pas d'héritiers, vint à Tours avec son fils Sigebert, dans l'intention bien arrêtée de pousser jusqu'à Poitiers, afin de voir et d'emmener la reine. Radegonde le sut à temps et s'empressa d'écrire à Germain, évéque de Paris, qui voyageait avec Clotaire, pour le supplier de détourner le roi de son projet. C'est dans la basilique de Saint-Martin que Germain se jela aux genoux de Clotaire et le supplia, au nom du Seigneur, de renoncer à son voyage à Poitiers. Le roi se laissa toucher. Se prosternant devant le tombeau de saint Martin, il déclara qu'il était indigne de garder plus longtemps près de lui' une reine si vertueuse et pria l'évêque de Paris de lui obtenir son pardon de Radegonde envers laquelle il confessait ses torts (1).
Une seconde fois, Clotaire revint en pèlerinage au sanctuaire du saint évéque de Tours. C'était un pèlerinage de pénitence : il repassait ses fautes en pleurant, nous dit le chroniqueur. Quelque temps après il finissait une vie remplie de crimes (2).
Tours reçoit aussi la visite de la reine Ultrogothe, femme de Childebert, qui répand de larges aumônes autour de la basilique, et, proclamant son indignité,
(1) Acla SS.y iiuflf.. III, p. 76.
(2) G. de T.,£f. F., IV, 21.
n'ose point s'approcher du tombeau. Ingoberge, veuve de Carjbert, se retire auprès de la basilique (1) ; elle y termine ses jours dans les exercices pieux et laisse une partie de ses biens à Saint-Martin. Il n'est point jusqu'aux Frédegonde et auxBrunehaut qui ne témoignent leur dévotion au saint qu'on regarde comme le protecteur de la race.
Le plus glorieux des rois de la race méroviiagienne après Clovis, Dagobert, voulut, en considération de saint Martin, exempter d'impôt toute la ville de Tours. Il fit cette générosité à la prière de son fidèle ministre saint Eloi. Celui-ci était venu en pèlerinage au célèbre tombeau avant qu'il fût évéque et avait laissé à Tours, en témoignage de sa dévotion à l'apôtre des Gaules, une magnifique châsse en or qui resta longtemps l'unique abri des précieuses reliques (2).
A cette époque donc, où il n'y avait pas de capitale, oi\la royauté ambulante errait à travers le royaume de villa en villa, Tours est une sorte de métropole religieuse, le véritable centre de la Gaule mérovingienne, le centre de la prière. Du tombeau où repose saint Martin s'échappe un splendide rayonnement de surnaturel, et le surnaturel, alors plus que jamais peut-être, c'est l'espoir dans les souffrances et le soulagement dans les misères ; c'est l'apaisement des passions brutales, la sauvegarde de toutes les faiblesses, l'influence bienfaisante qui faitéclore toutes les vertus. Ce que saint Martin a été pour l'expansion du christianisme dans la Gaule, son sanctuaire continue de l'être, puisqu'il est une perpétuelle prédication affirmant la puissance du Christ et de ses serviteurs.
Le pèlerinage de Tours ne perd pas de son importance, avec lavètiement de la race carolingienne.
(1) G. de T., B. F., IX, 26/
(2) Vita S. EUgiij cité par Charles de Qrandmaison, Notice iur ie$ anciennes châsses, p. 2.
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Lessouverains résident, il est vrai, de préférence dans le Nord, mais ils considèrent, eux aussi, saint Martin comme leur patron particulier. Toutes les chartes qu'ils accordent à la basilique contiennent la mention peculiaris patroni nostri. Ils accomplissent souvent leur pèlerinage au sanctuaire tourangeau.
Après la victoire qu'il remporte à Saintes sur le duc d'Aquitaine, Pépin vient à Tours, pour implorer l'intercession du bienheureux évèque, et après avoir satisfait sa dévotion s'en retourne mourir à Saint-Denis (1). En l'an 800, Charlemagne entreprend de visiter « les corps saints qui sont en France ». Il arrive à Tours au moment de Pâques avec ses fils Charles, Pépin et Louis. Là, il tient une grande assemblée, partage à l'avance son royaume entre ses trois fils et reçoit les hommages des Bretons (2). Alcuin était là. Il avait pensé à aller voir son ami Arnon quelque temps auparavant, mais comme le bruit courait que Charlemagne devait venir à Tours, pour prier saint Martin, il resta, afin de préparer l'hospitalité, dit-il, à son très cher seigneur (3).
Son biographe lui fait jouer un rôle tout à fait important en cette circonstance.
Le roi, en lui serrant la main, lui dit tout bas : (( Maître, lequel de mes fils, à ton avis, me succédera dans le royaume que Dieu m'a donné malgré mon indignité? » Et Alcuin regardant Louis, le dernier
(2) id., p. 52, 78, 3^i9. Le partage du royaume dont il e.-t ici question et que menlionne la seule Chronique de Moissac est révoqué en doute.
(3) Migne, ep. 103, col. 317 : «Tamen si usque ad Pascha liceat llbi in monaslerio peruiauere, forsitan luira Quadragesimarn visiteraus te in lectulo deliciarum sedeiitem. Ego vero fgnarus adhuc sum de itlnere meo propler famam quœ voiilor per ora multorum regem orallonis gratia sancti Martiui visilare patrocinia, et mihi necesailas incutnbit iilum spectare,. hospitiumque praeparare domino aieo dilecllsslmo. »
des trois, mais d'une si grande humilité qu'on le méprisait à cause de cela : « L'humble Louis, lui dit-il, sera ton digne successeur. » Ces paroles n'avaient été entendues que de Charles. Mais quand le cortège entra dans l'église Saint-Etienne, Alcuin, voyant les deux aînés marcher la tête haute, et Louis au contraire garder sa contenance modeste : « Voyez-vous Louis, dit-il aux assistants, plus humble que ses frères? vous le verrez illustre successeur de son père (1). » • Charlemagne fut obligé de prolonger son séjour à Tours, à cause de la mauvaise santé de sa femme Luitgarde qui y mourut et y fut enterrée (2).
Les successeurs du grand empereur héritent de sa dévotion à saint Martin. Le prince Louis qui s'était vu pronostiquer sa grandeur future à Tours y revint plusieurs fois, notamment après sa victoire sur Pépin d'Aquitaine (3). Charles le Chauve s'y montre jusqu'à sept fois et prend des mesures pour que les chanoines de Saint-Martin ne soient pas trop chargés par la réception des souverains en pèlerinage (4). En 878, Louis le Bègue, malade, vient implorer le secours du saint, et obtient sa guérison quoique le corps ne fût pas à Tours à ce moment-là (5).
Alors commencent à paraître les souverains qui vont remplacer les descendants de Charlemagne. Ne doivent-ils pas plus que d'autres être dévots à saint Martin, iftiisqu'ils sont les abbés du monastère où il repose ? Le roi Eudes s'y arrête en revenant d'Aquitaine (6). En 931, le roi Raoul y vient présenter au saint ses actions de gfâces après sa victoire sur les Normands (7) ; Lothaire y implore son secours avec
(1) Vka Alcuini, cap. X, 18.
(3) ///., VI, p. 44.
(4) Cat. no» 3, 4, 5.
(5) Cat. n* 74.
(6) Cat. n* 99, note.
(7) Cat. n» 136.
la reine Emma avant d'aller combattre Othon II en 972 (1).
Parmi les grands personnages qu'on voit alors au tombeau de saint Martin, il faut citer surtout les princes de la maison de France qui portent le titre d'abbés de Saint-Martin D'autres y viennent aussi : Geraud d' Aurillac, grand pèlerin devant le Seigneur (2) . Foulques le Bon, comte d'Anjou.
Celui-ci, avide de rapines, n'avait pas épargné la basilique de Tours, à laquelle il avait volé deux vases d'or. Aux approches de la mort, il s'était fait conduire au tombeau de saint Martin, promettant une masse de présents s'il recouvrait la santé, mais la santé ne lui fut rendue que lorsqu'il eut consenti, sur le conseil d'Odon de Cluny, à restituer à la basilique ce qu'il lui avait pris. Comme le moine l'engageait à faire un plus grand sacrifice encore et & se retirer dans le cloître pour expier ses péchés : « Oh! pour cela, dit-il, c'est impossible actuellement. Mais j'ai là un mien chevalier aussi brave que sage, nommé Adhégrin, qui me remplacera bien volontiers. » Adhégrin ne fit point difficulté de prendre la place de son maître ; il vendit tout ce qu'il possédait, le distribua aux pauvres et revêtit l'habit religieux.
Foulques avait cependant une prédilection toute particulière pour l'église de Saint-Martin dont il aimait à se considérer comme un des chanoines. Les jours de fête du saint, il prenait place au chœur, au milieu d'eux, revêtu du costume des clercs. Il descendait d'ordinaire chez un des plus modestes d'entre eux et avait soin de faire orner magnifiquement sa maison afin de l'enrichir de ce qui resterait après son passage.
Il arriva qu'une année, la veille de la Saint-Martin
(1) H. F., VIII, p. 187.
(2) .4cm SS., OcL, VI, p. 321.
d'été, le roi de France se trouvait à Tours avec un grand nombre de seigneurs parmi lesquels était Foulques. Suivant son usage, il prit place au chœur. Il se trouva des gens pour le tourner en ridicule auprès du roi et le roi lui-même plaisanta sur sa conduite. Dès qu'il apprit cela, le comte envoya au roi une lettre ainsi conçue : « Le comte d'Anjou au roi de France. Apprenez, seigneur, qu'un roi illettré est un âne couronné. » Le roi eut le bon esprit de reconnaître que le comte avait raison (1).
. Les clercs de la basilique conservaient un touchant souvenir au sujet de la mort de ce prince (2). Un jour qu'il venait assister à la fête de saint Martin, il trouva au port de Cordon, sur le Cher, un lépreux d'aspect horrible, qui d'une voix rauque le supplia de le porter au-delà de l'eau, jusqu'à l'église de Saint- Martin. Le comte le prend doucement dans ses bras, et entre dans l'eau. Lorsqu'il était au milieu de la rivière, le lépreux lui demanda de sucer ce qui coulait de ses narines ; ce qu'il fit sans hésiter. Arrivé à la basilique, le comte déposa son fardeau à la porte. Le lépreux disparut aussitôt et on ne le revit plus. La nuit suivante, saint Martin apparut à Foulques et lui dit que c'était Jésus-Christ qu'il avait apporté sous la forme d'un lépreux et qu'à cause de cela il avait mérité les joies du ciel. Le lendemain, il assistait dans le chœur de la basilique à la messe du dimanche ; lorsqu'il eut reçu la communion des mains de l'archevêque, il s'assit dans sa stalle et rendit le dernier soupir.
Odon, l'ami de Foulques, était aussi un des plus fervents serviteurs de Saint-Martin. Il fut chantre do la collégiale. Après avoir, dit le chroniqueur, fondé de nombreux monastères, rétabli la discipline dans un
(1) Chron. des comte$ d'Anjou^ éd. Marchegay, p. 68.
(2) Grande Chron., p. 114.
grand nombre d'autres, appris à mépriser les gloires de ce monde, écrit beaucoup d'ouvrages utiles à l'Église, composé des hymnes et des antiennes en l'honneur de saint Martin, accablé par 1 âge, il voulut revenir au monastère de Saint-Julien de Tours. Il l'aimait plus que tous les autres, à cause du voisinage du saint confesseur. Pendant qu'il y était, survint la solennité du 11 novembre. Il vint à la basilique avec ses moines pour y chanter matines. Théotolon, archevêque de Tours, avait, en effet, établi que chaque année les moines de Saint-Julien iraient ce jour-là chanter matines devant le saint tombeau. Pendant qu'il s'acquittait de ce pieux devoir, Odon se sentit pris de fièvre. La cérémonie terminée il revint au monastère, et, pour ne pas cesser de célébrer les louanges de saint Martin, il se mit à composer la pièce de vers qui commence par ces mots : « Voici que brille le beau jour de Martin. » Chaque jour il dictait un vers ; le huitième jour, il composa les deux derniers : « 0 Martin, aie pitié de Théotolon et de tes autres serviteurs (1). » Il mourut peu de temps après avoir donné cette preuve de sa dévotion à saint Martin.
Un pèlerinage qui fit grand bruit à cette époque fut celui d'Héraclius, évéque de Liège. Il souffrait d'un cancer. Il vint à Tours pour demander sa guérison à saint Martin. Pendant sept jours il implora la miséricorde du saint et c'est la septième nuit qu'il se sentit guéri. En reconnaissance, il fonda à Liège une église en l'honneur de saint Martin, y institua trente chanoines qui devaient chanter et vivre comme ceux de Tours. Plus tard, il établit un lien de fraternité entre son chapitre de Liège et celui de Tours dont il avait été reçu chanoine après sa guérison (2).
(1) Brevis Historia S. Juliaui, p. 225.
(2) Ces faits sont racontés dans la charte de fondation de Saint- Martin de Liège (cat. n* 152). Cette cliarte est fausse, car elle n'est
Mais ce ne sont pas seulement les pèlerins illustres qui continuent de se succéder devant le tombeau de saint Martin, les foules y sont toujours nombreuses. Comme le dit un hagiographe du x® siècle, saint Martin est toujours une source de joie pour le peuple de Tours : l'éclat de ses miracles fait qu'il n'y a point dans le monde d'autres régions comparables à cellelà (1). C'est le même fait que constate Alcuin. « 0 ville ! s'écriait-il, ton enceinte est resserrée, tu n'as rien de brillant par toi-même ; mais ton grand saint te donne la gloire et la splendeur. N'est-ce pas pour aller implorer ses suffrages que le long cortège des chrétiens défile dans tes murs (2) ? b
Les invasions normandes qui pendant plus d'un demi-siècle vont jeter le trouble dans la Touraine, forcer le saint corps à s'exiler et à chercher contre les pillards un refuge dans des régions lointaines, ne mettront point d'interruption au mouvement qui porte toutes les misères à venir chercher un soulagement dans la basilique de ce grand bienfaiteur que reste toujours saint Martin. Après comme avant, on pouvait parler des pèlerins qui lui venaient de toutes les régions du monde.
certainement pas de Tépoquo à laquelle on raltribue; pour son contenu nous nous rallions à l'opinion de M. Lecoy de la Marche, Saint MarltUy p. 394, qui dit très justement que le fait d'avoirété fabriquée après coup n*entraine pas la non réalité des événements qu'elle raconte.
MabiUe, Invasions normandes, p. 18, ne veut y voir qu'une amplification d'un des miracles racontés par le faux Herberne; cela d'ailleurs n'empêcherait pas que les faits racontés ne soient réels ; Tautour de ces récits a évidemment recueilli des traditions. Dans la charte Héraclius raconte que la sepUème nuit saint Martin et saint Brice lui ont apparu et que c'est Tattouchement de la crosse de saint Martin qui Ta guéri. C'est également une apparition de l'évèque de Tours qui Va décidé à établir le lien de fraternité.
(1) Vie de S. Déicole. Acta 55. //n., II, p. 200. Cette vie écrite au X* siècle est pans valeur pour l'époque mérovingienne, mais Tauteur s'inspire évidemment de ce qu'il avait alors sous les yeux.
(2) Migne, t. CI, col. 711.
ft Les Tourangeaux, écrivait encore Odon de Cluny, ne doivent jamais oublier les faveurs que Dieu leur a prodiguées. Il leur a donné pour patron, non le premier saint venu, mais ce Martin dont il a été dit que ses plus petites actions surpassaient les plus grandes des autres hommes. Le monde entier leur enseigne le cas qu'ils doivent faire d'un pareil trésor : toutes les nations l'entourent d'un amour particulier, à tel point que de nos jours, où la charité se refroidit pourtant, nous voyons affluer autour de lui des milliers de gens dont nous ne connaissons même pas la langue. C'est de Martin que Ton peut bien dire : Toute la terre désire contempler ton visage. Combien l'empressement de ces étrangers n'accuse-t-il pas notre inertie, à nous ses voisins (1) I »
Or le témoignage d'Odon est de ceux dont il faut tenir compte. Membre lui-même du chapitre de la célèbre basilique, il a assisté pendant bien des années de sa vie à ces défilés de pèlerins de toutes nations.
D'ailleurs le pape Léon VII, faisant écho & quatre siècles de distance au concile d'Orléans, attestait en 938 « qu'aucun lieu de pèlerinage, à l'exception de Saint-Pierre de Rome, n'attirait alors un aussi grand nombre de suppliants, de pays si divers et si lointains » (2).
Pour recevoir tous ces pèlerins, des hospices se fondent, des maisons se bâtissent, des monastères se créent ; une ville nouvelle, la Martinopole, surgit autour du tombeau du bienheureux évêque de Tours, ville pleine de vie et d'activité dont l'histoire intimement mêlée à celle de la communauté consacrée au service de la basilique se retrouvera dans les chapitres qui vont suivre.
(1) Migoe, t. LXXI, col. 127.
(2) Cat. n« 141.
Le développement de la Martînopole est un frappant exemple de la façon dont, au moyen-âge, la religion est à l'origine de tout et un des type^ les plus curieux de cette civilisation si fortement marquée de l'empreinte ecclésiastique.
La patrie française doit beaucoup à saint Martin dont elle a reçu la foi chrétienne, la ville de Tours doit à son pèlerinage d'être devenue ce qu'elle a été.
. CHAPITRE II La Communauté mofitinienne