‹ La Colombie ÉconomiqueChapitre 13 sur 174 · D., IV · texte numérisé non relu

D., IV

hommes qu'il avait levés dans ce département. L’armée du Libérateur se trouvait donc réduite à -650 hommes, 4 pièces de campagne, 1.400 fusils de rechange, 140.000 cartouches et 5 obus. C’est avec ces pauvres ressources qu'il partit à l’attaque du Vénézuéla, fortement garni de troupes espagnoles. Ce fut cependant une marche triomphale qui se termina par l'entrée victorieuse des patriotes à Caracas le 6 août 1813.

Mais la guerre n’était pas finie. Bôves et Morales, -änciens républicains passés à l’ennemi à la suite de maladresses commises à leur égard, etle colonel Yañez réuriissaient des hommes et continuaient la lutte. Vainqueurs à Mosquitero, vaincus à Barquisemeto, les patriotes remportaient une éclatante victoire à Araure et échouaient au siège de Puerto-Cabello.

En même temps la contre-révolution gagnait du terrain. Bolivar sentit la nécessité de chercher un appui au dehors ;: il envoya des ambassades aux États-Unis eten Europe; mais ce n’est guère qu’en France, que ses efforts furent appréciés. Napoléon avait toujours été sympathique à la cause sud-américaine et il n’est peut-être pas sans intérêt de rappeler ici deux manifestations de cette amitié. Nous les reproduisons en abrégeant : ;

€ Vous témoignerez — écrit Napoléon le 13 décem- « bre 1810 à son ministre des affaires étrangères —

« dans votre prochaine lettre à notre plénipotentiaire

€ aux États-Unis, la satisfaction que j'ai éprouvée à la € lecture des dernières lettres d'Amérique... Vous y « ferez connaître. que je désire en général tout ce qui « peut favoriser l'indépendance de l'Amérique espa- « gnole. Vous ferezla même communication au chargé € d’affaires d'Amérique qui écrira en chiffres à son gou- € vernement que je suis favorable à la cause de l’indé- « pendance des Américains, ete. ! ».

L'année suivante, le 16 septembre 1811, M. Serrurier, ministre de France à Washington, était averti que « le gouvernement impérial ne se bornait plus à € approuver le principe de l'indépendance des colonies € espagnoles, mais se proposait d’aider à le mettre à exé- « cution par des envois d'armes et par tous les secours € qui dépendraient de lui, pourvu que l'indépendance « de ces colonies fût pure et simple et qu’elles ne € contractassent avec les Anglais aucun engagement € particulier?. »

Un ancien officier, député de l’État de Carthagène, fut dépêché d’abordaux États-Unis, ensuite à Paris, où le duc de Bassano le reçut fort bien. Napoléon paraissait de plus en plus disposé à intervenir en faveur de l'Indépendance et à y intéresser le pape Pie VII. Mal-

1. Napoléon à M. de Champagny, ministre des affaires étrangères, 13 décembre 1810. Correspondance de Napoléon I*, publiée par ordre de Pempereur Napoléon III, 32 in-8, Plon, t. XXI. (Rapporté par M. Mancini.) :

2. Le duc de Bassano à M. Serrurier, 16 septembre 1811. Archives des Affaires Etrangères, Nouvelle-Grenade, etc., 1806 à 1821, f° 36. (Rapporté par M. Mancini.)

heureusement pour la France et pour la cause des libéraux, la coalition contre l'Empereur et sa chute réduisirent à néant tout espoir d'intervention. Bolivar dut renoncer à l'assistance étrangère et ne compter que sur ses propres ressources. En janvier 1814, il se réconcilia enfin avec l’intraitable Nariño, auprès duquel il avait fait de si nombreuses tentatives, mais il était trop tard.

Les désastres s’accumulaient; malgré des combats acharnés où souvent les patriotes gardaient l’avantage, la catastrophe était proche. L'armée libératrice ne comptait plus qu’un millier d'hommes que les Espagnols, dont les troupes étaient concentrées à Barinas, à Maracaïbo et à Caracas, attendaient en masse formidable. C'était la guerre à mort inévitable ; l'Amérique devint un véritable champ de carnage ; dans les deux camps les atrocités les plus épouvantables furent commises.

Le 26 mai 1814, Bolivar remportait une grande victoire dans les plaines de Carabébo, mais elle ne pouvait écarter la tempête qui paraissait à l’horizon. Il était sans forces contre les levées en masse des Espagnols et contre l’apathie des populations, découragées par la misère croissante. Un combat meurtrier livré le 14 juin à La Puerta par le général espagnol Bôves contre Nariño et Bolivar, aboutit à l’écrasement des patriotes. Puis ce furent les défaites des libéraux à Valencia (19 juillet 1814), à Ardgua (18 août), la

révolte de Rivas et Piar contre leurs chefs Nariño et Bolivar, le départ de ceux-ci pour Curaçao et Carthagène, et enfin l’extermination des patriotes à Cumana et à Maturin.

En cette fin de l’année 1814, l'Espagne paraissait être sur le point de restaurer son autorité sur ses anciennes colonies d'Amérique.

Ferdinand VII était rentré en possession de sa couronne, et ce retour du roi légitime suffisait à lui seul à soumettre à l’obéissance le peuple et à faire réfléchir les créoles. Ceux-ci tenaient à leurs biens par-dessus tout et préféraient encore décidément l’ancien régime qui présentait plus de sécurités que les assemblées et les dictateurs à la fortune changeante, et, pour la plupart d’entre eux, aux programmes incertains.

Après avoir achevé la pacification de la province de Quito, Montes, président de Quito, rassembla 2.000 hommes dontil confia le commandement au général Samano. En août 1813, Popayan était tombé aux mains des royalistes, et l'invasion menaçait le Haut- Cauca et l’Antioquia. Quand le général Baraya et Nariño avaient signé la paix, comme nous l'avons vu, il avait été convenu que le Cundinamarca contribuerait aux expéditions que le Congrès de Tunja lancerait pour conjurer le danger des invasions royalistes. Nariño, après avoir aidé l'expédition de Bolivar, offrit au Congrès de commander en personne l’armée qu'on venait

de rassembler à Santa-Fé. Le Congrès le nomma lieu-

tenant général de l’Union. Il se mit aussitôt en route vers le Sud à la tête de 2.000 hommes, et fut vainqueur du général espagnol Sämano à Popayän, Bajo-Palacé et Calibio ; ‘le 29 avril 1814, il mit en déroute le général Aymerich aux environs de Pasto. Mais il commit l'erreur de couper son armée : l’avantgarde fut détruite par l'ennemi et le gros de la troupe, pris de frayeur, s’enfuit sur la route de Popayan. Nariño fait prisonnier fut envoyé en prison à Cadix.

Les Espagnols reprirent alors l'avantage. Au mois de décembre, l’armée de Sämanoreprit Popayän. Menacée de nouveau du côté du Sud, la Nouvelle-Grenade se trouvait, à la fin de 1914, dans le même danger que deux ans plus tôt. Toute la côte de Puerto-Caballo à Panama, sauf Uarthagène, était en possession des Espagnols, et, depuis la capture de Nariño, le gouvernement de Cundinamarca et les confédérés de Tunja étaient redevenus ennemis. C’était donc pour eux l’investissement aussi prochain qu'inévitable.

Nous avons insisté un peu sur toute cette période de 1810 à 1815, parce qu'elle constitue en réalité, malgré la réaction qui suivit, la naissance des républiques sud-américaines, et si nous avons été amenés à raconter des luttes dont le théâtre fut le Vénézuéla, c’est que l'histoire des deux républiques de Colombie et de Vénézuéla est trop intimement liée pour qu’on puisse parler de l’une sans l’autre. La victoire ou la défaite des

patriotes au Vénézuéla devait entraîner le succès ou la

perte de ceux de la Nouvelle-Grenade, et c’est précisément ce qui arriva.

Carthagène fut investie par la flotte espagnole et l'armée du général Morillo. Villavicencio, gouverneur de Tunja en 1815 et de Mariquita en 1816, commandant en chef les troupes républicaines, fut battu au combat de Honda le 30 avril 1816 et fusillé à Santa-Fé le 6 juin suivant. Les frères Carabaño, qui avaient suivi Bolivar à la Jamaïque, au mois de mai 1815, furent : faits prisonniers et exécutés l’un àOcaña le 9 février 1816 et l’autre à Mompôx le 11 mars 1816. La campagne du Cauca, pendant l’année 1815, fut désastreuse pour les patriotes, et le meurtrier combat de la Cuchilla del Tambo acheva de les anéantir et fut le signal de la terreur bogotane.

Les Espagnols, vainqueurs et maîtres enfin de la Nouvelle-Grenade, passèrent impitoyablement par Les

armes les patriotes qu'ils traitèrent en révolution- naires et non en ennemis. D'ailleurs dans cette guerre de l'Indépendance des atrocités sans nom, qu'il n’y a pas lieu de relater ici, furent commises de part et d'autre. À Santa-Fé, de nobles figures de l’histoire de la Nouvelle-Grenade périrent : Camilo Torres, président des provinces unies de 1812 à 1816, condamné et fusillé le 5 septembre 1816; Miguel de Pombo, exécuté le 1® juillet 1816; Joaquin Camacho, membre en 1814 du pouvoir exécutif de la Nou-

velle-Grenade, paralysé, aveugle, emprisonné par le

conseil de guerre qui fonctionnait à Santa-Fé, en 1816, sous la direction du général Morillo, condamné à mort et exécuté Le 31 août de la même année; Morales Fernandez, etc. — A Popayän, Montufar, le héros de la campagne du Cauca, fut exécuté le 3 septembre 1816.

Mais comme toujours, de l'excès de la répression et de la terreur, naquit une nouvelle révolution. L’exécution d'une femme, Policarpa Salabarrieta, qui conspira, en 1816, contre la restauration espagnole et fut mise à mort à Santa-Fé, Le 17 novembre 1817, sur les ordres du général Simano, mit l’exaspération des patriotes à son comble et fut le point de départ du soulèvement général dont la conclusion fut enfin l’indépendance définitive.

[: L'expédition qui devait affranchir pour toujours la Nouvelle-Grenade partit des Cayes (Haiti), en 1816, sous la direction de l’intrépide Bolivar.

C'est une des figures les plus curieuses de l'Histoire que celle de ce grand patriote, aux desseins si vastes, à la témérité extraordinaire, voyant échouer son œuvre à différentes reprises, et la reprenant toujours sans Jamais se laisser abattre par un découragement qui eût été pourtant tout naturel. Il avait rêvé l’indépendance de l’Amérique du Sud et il y parvint. — Une nouvelle guerre, plus sanglante peut-être encore que les précédentes, aboutit à La victoire de Boyaca, le 7 août 1819, où Bolivar terrassa le général espagnol

Barreiro. — Cette fois, la colonie était définitivement

perdue pour l'Espagne et il ne restait plus qu'à organiser la Nouvelle-République. Bolivar conçut le projet, mis à exécution par le Congrès de Ciudad Bolivar (autrefois Angostura), de réunir en un seul État, sous la dénomination de République de Colombie, le viceroyaume de (Grenade, la présidence de Quito et la capitainerie du Vénézuéla (Constitution du 27 décem-

“bre 1819). Bolivar fut élu président par le congrès de

la Nouvelle République. Malheureusement des jalousies inévitables amenèrent au bout de quelques années la dissolution de cette grande République. Ce fut le Vénézuéla qui se retira le premier en 1829.

Peu après, les Péruaniens s’étant emparés de Guayaquil, essuyèrent une défaite sanglante à Tarqui, que leur infligèrent les troupes de la Grande République commandées par le général Sucre ; mais cette victoire, qui aurait dû resserrer l’union entre la Nouvelle- Grenade et l'Équateur, n’empêcha pas celui-ci de se retirer de la Confédération en 1830. Après une nouvelle révolution causée par la dictature du général Urdaneta, celui-ci finit par céder le pouvoir au général Caicedo, qui prêta de nouveau serment le 3 mai 1831. Les provinces qui restaient, après le démembrement de la République fondée par Bolivar, envoyèrent alors des députés à un congrès qui se réunit le 20 octobre 1831

et fonda, le 4 novembre de la même année, la Répu-

Ülique de la Nouvelle-Grenade : elle comprenait le terri-

toire actuel de la Colombie. Ce ne fut pas sans diffi-

cultés : il fallut faire violence à l’Équateur pour l'obliger à laisser les provinces de Popayan, du Choc6, de Pasto et de Buenaventura qu'il voulait conserver. Il finit par y consentir et un traité de. paix, amitié et alliance, fut signé entre les deux Répuübliques en 1832.

Sous la présidence de José Ignacio de Mérquez, qui avait succédé au général Santander, alors que le pays entrait dans une ère de prospérité, une nouvelle révolution éclata au début de 1840, à propos de la suppression de plusieurs couvents de Pasto. Cette guerre, qui dura deux ans, fut désastreuse pour la Nouvelle- Grenade. Les revenus de l’État diminuèrent, les budgets ne purent plus s’équilibrer. L'industrie et le commerce furent ruinés et la valeur des exportations diminua visiblement, pendant qu'en même temps la population était décimée par la peste et la faim.

Les réformes libérales des trois présidents qui remplirent successivement la première magistrature du pays, Herran, Mosquera et Lopez, amenèrent une autre guerre civile. Obando, leur successeur, qui avait fait approuver une constitution libérale, fut renversé par le dictateur Melo en 1854. Les conservateurs revinrent au pouvoir avec Mallarino (1855) et Ospina (1856). Durant la présidence de ce dernier, fut promulguée la constitution fédérale de la République, qui prit alors le nom de Confédération grenadine. Certaines lois du nouveau gouvernement provoquèrent la révolution libérale de 1860, dirigée par Mosquera. Celui-ci, après

sa victoire, établit un gouvernement provisoire et réunit une Convention nationale en 1863, qui vota une nouvelle constitution. Cette constitution, dite de Rionegro, érigea les départements de la République (Cundinamarca, Boyaca, Antioquia, Cauca, Bolivar, Tolima, Santander, Magdalena et Panama) en États souverains, avec le droit d’avoir chacun leur armée particulière, d'exercer la souveraineté et de remplacer les lois fédérales. Ce furent les États-Unis de Colombie.

Les résultats de cette fédération ne furent pas ce que l’on espérait et il fallut aboutir à un changement complet en 1886. Une nouvelle constitution fut votée cette même année; elle subsiste encore aujourd'hui, avec quelques modifications sur la durée du mandat des députés et les conditions de l’électorat. De fédératif, le gouvernement devint au contraire central et unitaire: les départements remplacèrent les États, et la dénomination du pays fut : République de Colombie, nom qu'il porte maintenant. |

Pendant toute la période qui s'étend de 1830 à 1903, ce furent toujours des contestations de frontières avec les pays limitrophes et des révolutions. La révolution est malheureusement à l’état chronique dans les pays latins d'Amérique et elle cause le plus grand tort à leur développement économique. La dernière révolution en Colombie fut la plus terrible: elle dura trois années consécutives, de 1901 à 1903, et laissa le pays dans un état de prostration lamentable : les finances dans le

marasme, par suite des dépenses de la guerre civile et de l'émission d’un milliard de piastres de papier-monnaie, tous les services dans le désordre, l’agriculture ruinée par les passages incessants des troupes et le départ des hommes valides à l’armée, le commerce arrêté, les travaux publics suspendus, etc., etc.

Pour comble de malheur, à la fin de cette période troublée, la Colombie fut mutilée : elle dut, devant la force brutale, subir l'émancipation d’une de ses plus belles provinces, qui s’érigea en République de Panama, le 4 novembre 1903. Bien que ne se trouvant plus sous la souveraineté de la Colombie, le canal de Panama est appelé à jouer un rôle si important dans l'avenir économique de cette nation, que nous croyons utile de lui consacrer un chapitre spécial. Nous ne parlerons donc pas maintenant de son histoire, de son état présent et de sa condition future.

Malgré les heures cruelles qu’elle a traversées, la Colombie ne s’est pas laissé abattre. Le sang latin qui coule dans les veines de ses enfants, est celui d’une race forte qui a conquis le monde et a toujours su réparer ses désastres. La vaillante République s’est mise courageusement à l’œuvre et, en quelques années, tout est rentré dans l’ordre. Elle a équilibré son budget, sans impôts nouveaux ni augmentation des contributions (— exemple que nos honorables députés devraient bien méditer —); elle a cessé d'émettre du

papier-monnaie et a retiré peu à peu celui en circula-

tion; elle a rétabli son crédit par le paiement régulier des arrérages de sa dette; réorganisé ses services administratifs, augmenté ses voies ferrées, créé de nouvelles routes, etc., etc. Avec le temps, la main-d'œuvre etles capitaux, ainsi que nous le disions dans notre avant-propos, elle pourra mettre en valeur ses immenses richesses et prendre rang, au point de vue économique,

parmi les premières nations du monde.

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