‹ La Colonie acadienne du PoitouChapitre 1 sur 8 · MAY · texte numérisé non relu

MAY

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La Colonie Acadienne du Poitou dite de la Grand'Ligne.

La Colonie Acadienne du Poitou a été constituée par des familles de colons français établis en Acadie (Amérique du Nord) et expulsés par les Anglais à la suite de leur occupation du Canada et de r Acadie.

Ces familles, qui devaient être, en principe, au nombre de 300 (soit 1.500 personnes) à répartir sur un territoire de 4.000 arpents, furent réduites en fort peu de temps à 21 familles. Elles occupèrent néanmoins par essaimage 36 habitations (et les lots de terrain correspondants), sur 57 maisons construites à leur intention.

La superficie attenante à ces 57 habitations fut, en conséquence, ramenée à 1.610 arpents, qui constituèrent l'assiette réelle de la Colonie sise sur les paroisses d'Archigny, Cenan-La-Puye, et Saint- Pierre-de-Maillé .

La présente notice a pour objet d'indiquer, d'après des documents authentiques (1), ou des renseignements pris sur les lieux, Torigine de cette colonie, son organisation, les difficultés qu'elle

(1) Archives Départementales de la Vienne. Carton 32 et Dossier L-40.

eut à surmonter, ainsi que les péripéties pénibles qu'elle eut à traverser jusqu'à son complet établissement. Elle examinera aussi dans quelles conditions les descendants des familles d'origine acadienne se sont perpétués jusqu'à nos jours, sur un territoire qu'ils ont défriché et mis en culture, dans l'espoir de récolter, pour eux et leurs enfants, un épi pour chaque goutte de sueur dont ils ont arrosé leur sillon .

Emigration de colons Français dans l'Amérique dn Nord.

Dès le commencement du xvi® siècle (en 1523), des Français abordèrent le Nouveau-Monde et créèrent au Canada un centre d'activité coloniale. En môme temps, le Florentin Verazzani, envoyé à la découverte par François !«»■, abordait à Tîle de Terre- Neuve, en face de la péninsule Acadienne et de l'embouchure du Saint-Laurent. Onze ans plus tard, un marin de Saint-Malo remontait le Saint-Laurent.

Tous les ans des pêcheurs basques, tretons ou normands allaient pêcher la morue à l'île Terre-Neuve, habitée par des peuplades sauvages très guerrières et anthropophages; c'était alors le seul profit que la France tirait du Nouveau-Monde,

11 n'y eut une véritable colonie française dans l'Amérique du Nord qu'en 1608, après la fondation de Québec (Canada) par quelques marchands de Dieppe et de Saint-Malo sous la direction de Champlain.

En 1625, la ville de Québec ne ressemblait guère à une capitale. Elle était constituée par un groupe de trois villages formés de huttes grossières, peu distants entre eux et dont le périmètre était garanti contre les incursions des sauvages par une palissade en bois.

Cette colonie ne prit du développement que sous Louis XIV. Les émigrés dans le Canada (Normands, Bretons et Poitevins) poussèrent jusqu'au Golfe du Saint-Laurent, ils s'installèrent dans la presqu'île de l'Acadie, et au Cap-Breton. Leur ville principale fut, par la suite, Port-Royal, sur le golfe de Fundy.

Peu après le traité de Ryswich (1697),le gouvernement français annexa l'Acadie au Canada, qui n'était qu'une colonie agricole.

A la fin du règne de Louis XIV, la France possédait, dans TAmérique du Nord : la Louisiane, ù l'embouchure du Mississipi, le Canada (ou Nouvelle-France), l'Acadie et Tlle de Terre-Neuve située en face Tembouchure du Saint-Laurent.

Cession de TAcadie aux Anglais.

Toutefois, par le traité d'tltrecht (i7i3), on abandonna aux Anglais l'ile de Terre-Neuve et TAcadie, qui prit dés lors le nom de Nouvelle-Ecosse, qu'elle a conservé.

On discuta longtemps sur les limites de cette province, qui ne pouvaient cependant prêter à aucune ambiguïté; TAcadie étant une presqu'île réunie au continent par une langue de terre fort étroite dont les limites sont nettement fixées par la nature. Des commissaires furent nommés par les deux nations. Les Anglais prétendirent étendre l'Acadie jusqu'au fleuve Saint-Laurent pour utiliser la navigation du fleuve. En réalité, le gouvernement britannique multipliait les chicanes pour temporiser et asseoir les bases d'un vaste dessein qu'il préméditait depuis de longues années.

Dès 1742 elle s'était déclarée contre la France dans la guerre de la Succession d'Autriche, en envoyant de larges subsides et quelques hommes à Marie-Thérèse et en organisant les anciennes coalitions contre la France, mais en réservant ses matelots et sa flotte, qu'elle accroissait chaque jour.

Destruction de la flotte Française.

Pendant que les troupes françaises et espagnoles étaient occupées sur le continent, elle ravagea les colonies et les flottes espagnoles, elle s'empara de Cap-Breton, grande île qui couvre l'entrée du Saint-Laurent et protège les pêcheries de Terre-Neuve ; elle anéantit au cap Finistère (1747) notre flotte, qui arma pour aller reprendre Cap-Breton.

Lorsque cette guerre se termina par le traité d'Aix-la-Chapelle (1748), la dette de l'Angleterre s'était, il est vrai, élevée à 2 milliards de livres, mais elle avait relevé la maison d'Autriche, son

instrument de guerre perpétuelle contre la France, elle avait ruiné les colonies et les flottes de TEspagne et avait réduit la flotte française à deux vaisseaux de guerre.

Au début de cette guerre maritime, contemporaine de la guerre de Succession, l'Angleterre disposait déjà de 130 vaisseaux de haut bord, de cent autres bâtiments de guerre et d'innombrables corsaires, alors que l'Espagne et la France disposaient ensemble d'environ oO vaisseaux de tout rang. Suivant l'expression de William-Pitt, l'Océan ne devait pas tardera être exclusivement Britannique.

Le traité d'Aix-la-Chapelle ramena pendant 8 ans la paix dans l'Europe réconciliée comme une grande famille après ses difl'érends.

La France, bien que murmurant de la lourdeur des impôts, avait réparé les plaies de la dernière guerre. La marine commerciale était redevenue florissante, la marine de guerre comptait déjà 65 vaisseaux et un grand nombre était en construction. La Louisiane et le Canada n'étaient plus à la charge de la métropole et allaient se donner la main pour des établissements en voie de formation sur le Mississipiet le Saint-Laurent. Nos colonies n'avaient jamais été aussi prospères et la France était en voie de devenir une puissance coloniale en rapport avec sa prééminence incontestée sur le continent.

Cette situation politique, plus belle que sous Louis XIV et qui ouvrait tant d'espérances, allait se perdre par la faiblesse criminelle du gouvernement de Louis XV.

L'Angleterre, qui avait continué à accroître son immense flotte, s'épouvanta de la résurrection merveilleuse de notre marine et des projets d'agrandissement de nos colonies. Elle était prête, elle allait profiter de la faiblesse et de l'incurie du gouvernement de la France en précipitant les événements. Les commissaires anglais chargés de la délimitation de l'Acadie s'approprièrent le cours de l'Ohio, prirent par surprise un certain nombre de forts français destinés à relier le Canada à la Louisiane, et massacrèrent un officier français avec son escorte.

Guerre maritime de (1755^ 1759)

La France prépara des armements pour répondre à cetta violation du droit des gens et en appela à TEurope.

Mais le gouvernement britannique lui signifia que ses flottes courraient sus à tout vaisseau français qui porterait des secours en Amérique, et il y envoya sans tarder quatre corps d'armée, fit sortir 13 vaisseaux à la poursuite de Tescadre du Canada et lança tous ses corsaires pour courir sus aux navires de commerce français qui naviguaient sur la foi des traités (1755).

En moins d'un mois deux frégates de notre escadre étaient enlevées et plus de 300 bâtiments de commerce français étaient capturés contre le droit des gens sans déclaration de guerre.

Pour justifier cette opération odieuse, les historiens anglais se sont bornés à dire a que c'était, il est vrai, une mesure injuste, a mais devenue nécessaire pour enlever à la France ses gens de « mer à ce moment où la guerre allait devenir inévitable ». Ce guet-apens priva en effet notre marine de 12.000 matelots.

Après des alternatives de succès et de revers dans toutes nos colonies et quelques avantages notables en Am.érique, qui pouvaient donner de Tespoir sur Tissue de la lutte, la guerre se ralluma à nouveau en Allemagne (guerre de Sept ans) à l'instigation de rAngleterre,dont la politique était toute tracée: jeter la France dans une guerre continentale qui absorberait toutes ses forces de terre pour être libre de ruiner sa marine et ses colonies. Il faut reconnaître qu'elle poursuivit ce programme avec la grandeur d'idées, la persévérance, la ténacité et la fixité dans les plans qui caractérisent sa politique.

La politique de la France était non moins nette : rester dans la neutralité sur le continent, puisque rien ne l'obligeait d'en sortir, et ne se laisser distraire par aucun incident pour concentrer tous ses efforts sur la mer et ses possessions coloniales. Mais le gou-

vernement de Louis XV eut la faiblesse de prendre fait et cause pour l'Autriche, son ennemie traditionnelle.

Nous avons dû donner un résumé aussi succinct que possible de la situation politique de la France pour répondre à une question souvent posée par nos compatriotes Acadiens: « Comment la (f France en pleine prospérité a-t-elle pu abandonner des natio- « naux si dévoués et qui créaient par leur labeur sa fortune « coloniale? »

11 importe aussi de dire quelques mots sur les opérations de guerre du Canada et de TAcadie avec dates à Tappui, ne serait-ce que pour dissiper une légende enracinée (dont j'ai été bercé dans mon enfance) par laquelle les colons Français de TAcadie et du Canada n'auraient été expulsés qu'après la prise de Québec. . Nous venons de dire que Talliance de la France avec TAutriclie la privait de ses forces de terre. L'Angleterre, en soudoyant le roi de Prusse, alors besogneux mais à la léte d'une petite armée bien disciplinée, enrichit l'Autriche d'un allié devenu puissant. Elle avait alors les mains libres : elle put frapper à coups redoublés.

Des 4 corps d'armée envoyés par elle en Amérique en 1755, trois n'eurent guère de succès; l'un, fort de 3 à 4.000 hommes, fut détruit sur rOhio par 250 soldats français et 500 sauvages ; 2 autres ne furent guère plus heureux. Toutefois, l'un d'eux réussit à séparer le Canada de l'Acadie.

Les alliés de l'Angleterre n'étaient pas plus favorisés sur le continent; aussi fit-elle voter par le Parlement un subside de 24 millions de livres pour le roi de Prusse.

Elle envoya une flotte pour incendier les ports français et de gros renforts d'hommes au Hanovre « où, disait-elle par ironie, la France tendait à conquérir l'Amérique ».

En butte à toutes ces attaques sur le continent et contre ses ports, la France dut se résoudre à abandonner ses colonies diverses (Indes et Amérique), à leurs propres forces.

Montcalm, chargé de la défense du Canada, remporta d'abord d'importants succès. Avec 4.000 hommes, dont une partie d'indigènes, il battit 20.000 Anglais près du fleuve Saint-Georges ; mais ne put empêcher la prise du fort Duquesne, sur l'Ohio, et de la ville de Louisbourg, qui capitula après une défaite héroïque (1758).

Les Anglais envoyèrent de nouveaux et formidables renforts au Canada. Monlcalm,abandonné de la métropole, déploya des talents de premier ordre avec ses faibles effectifs augmentés des contingents indigènes qu'il avait su s'attacher. Mais il fut débordé par le nombre. Les Anglais menaçant d'assiéger Québec avec 6.000 hommes, il leur livra bataille avec 4.000, fut battu et tué. Québec capitula quelques jours après, en 1759.

Le restant des Français, commandé par Vaudreuil, reprit l'offensive ; mais, attaqués par 3 corps d'armée, ils durent se replier sur Montréal, où ils furent contraints de capituler (1760). Le Canada était définitivement perdu.

Perte da Canada.

Trois ans après, le traité de Paris était signé (10 février 1763) entre la France, l'Espagne, l'Angleterre et le Hanovre.

Louis XV cédait le Canada et à nouveau l'Acadie ; il abandonnait en un mot tout ce que la France possédait en Amérique, ne se réservant que le droit de pécher la morue sur le banc de Terre- Neuve et de la faire sécher sur l'îlot de Miquelon.

Cette guerre avait coûté à l'Europe un million d'hommes. La France avait dépensé un milliard de li\Tes et 200.000 hommes pour subir la honte d'un nouveau traité de Brétigny. Elle avait créé la puissance du roi de Prusse grandi par la petitesse de ses ennemis, et donné à l'Angleterre la souveraineté de l'Océan.

LAcàdiede i7iS à il 55.

A ce résumé succinct des opérations sur terre dans le Canada pendant la guerre maritime, nous pouvons ajouter une analyse un peu plus détaillée de la situation de l'Acadie, depuis le traité d'Utrech jusqu'en 1755, et des dernières luttes, soutenues pendant cette période par les colons acadiens, jusqu'à leur expulsion d'un territoire qu'ils avaient conquis et fertilisé.

La colonie acadienne du Poitou fut exclusivement composée de colons provenant de la péninsule de l'Acadie (actuellement Nouvelle-Ecosse), comprise entre le Golfe de Fundy, l'embouchure du Saint-Laurent et l'Océan Atlantique.

Cette presqu'île, très allongée, rattachée au continent par un isthme très étroit situé au nord de la baie de Fundy, présente (y compris l'île du Cap-Breton, qui n'en est séparée que par le canal de Canso) une superficie d'environ 50. (XX) kilomètres carrés.

Sa capitale était Port-Royal (devenu Annapolis),

La ville principale, Louisbourg; dans Tile du Cap«Breton, était un port important, centre et refuge des corsaires français, sur lequel étaient dirigés les vaisseaux français porteurs de subsides expédiés en Acadie et au Canada par le roi de France.

Les renseignements qui suivent sont extraits d'un cours d'histoire professé à l'Université de Québec en 1880.

Depuis le traité d'Ulrecht, les Acadiens supportaient sans murmurer leur situation ; ils cultivaient leurs terres sans être inquiétés et le gouverneur anglais, M. Armstrong, laissait aux catholiques le libre exercice de leur religion. En 1739, il ne se trouvait que 40 familles anglaises établies près du fort de Port- Royal, auquel le gouvernement anglais n'avait ajouté aucuns moyens de défense depuis la cession. A cette même époque, on comptait dans la péninsule acadienne 5,000 Français environ, de tout sexe et de tout tige.

De l'autre coté du golfe de Fundy, sur la rivière Saint- Jean, jusqu'au fort Saint-Georges, dans la direction de la Nouvelle- Angleterre, on ne voyait pas une seule habitation anglaise dans un rayon de 70 lieues.

Pendant la durée de la domination anglaise, les Acadiens n'avaient point étendu leurs établissements, mais ils avaient amassé de l'argent en vendant leurs bestiaux et produits agricoles à Louisbourg, où ils touchaient des espèces que le roi de France y envoyait chaque année.

La France, depuis le traité d'Ulrecht, avait toujours songé à profiter de la première occasion pour reprendre l'Acadie ; d'autre part, le gouverneur anglais de la province de Massachusset était résolu à s'emparer de Louisbourg, refuge des corsaires français qui harcelaient les pécheurs de la Nouvelle-Angleterre et interrompaient le commerce de la colonie anglaise avec sa métropole.

Les hostilités furent entamées en 1740 par Duquesne, go^ver-

neur de l'île Royale, qui fit une descente en Acadie et tenta de s'emparer de Canso, de concert avec les Acadiens. Le gouverneur anglais répliqua en organisant des milices dans ses 2 provinces, les dirigea sur Canso, situé au sud de Louisbourg, au commencement d'avril.

Elles furent rejointes à la fin d'avril par la flotte anglaise, composée de 4 vaisseaux de guerre portant ensemble 108 canons et accompagnée de 100 autres vaisseaux, qui entra dans la baie du Cbapeau-Rouge, près de Louisbourg^ le 30 avril 1745. Louisbourg, attaquée par terre et par mer, capitula après un siège de 49 jours et fut remise aux Anglais le 17 juin.

Le comte de Maurepas résolut de reprendre Louisbourg et envoya une flotte à cet eff'et pour assiéger la ville et envahir toute l'Acadie ; elle fut dispersée par la tempête. Le corps d'Acadiens qui s'était réuni aux Mines pour attaquer Port-Royal dut rétrograder et fixer ses quartiers d'hiver à Beau-Bassin, d'où il infligea un échec à la garnison anglaise de Grandpré, située dans la baie des Mines. Ce détachement dut rentrer, en juin 1745, au Canada pour ne pas mourir de faim dans la Baie Verte.

M. de la Galissonnière, gouverneur, prenait ses dispositions pour attaquer à nouveau les Anglais en Acadie lorsqu'il reçut la nouvelle du traité d'Aix-la-Chapelle, par lequel la France, bien que victorieuse depuis 5 ans, recevait la loi qu'elle devait dicter.

D'après ce traité, Louisbourg et autres parties de Ttle du Cap- Breton revenaient à leur ancien maître, la France. Mais, comme cela était arrivé dans les traités précédents, Ton avait négligé de désigner les bornes de la Nouvelle-Ecosse, car, entre la péninsule de l'Acadie et la rivière Saint-Jean, s'étendait un territoire contesté (1) depuis longtemps, où le missionnaire Leloutre avait attiré beaucoup d'Acadiens de la péninsule pour les concentrer sur le territoire que les Français voulaient conserver malgré les protestations des Anglais.

Les hostilités entamées, aussi bien près de l'isthme de la péninsule acadienne que dans la vallée de l'Ohio, traînèrent en longueur jusqu'en 1754, époque à laquelle les Anglais commirent un

(1) Le territoire contesté au nord de la rivière Saint-Jean s'étendait jusqu'au Saint-Laurent; c'est actuellement le Nouyeau-Brûnswick»

véritable assassinat en massacrant un officier français et son escorte qui demandait à parlementer avec un détachement anglais sur les bords de TOhio.

La France prépara alors l'escadre de 1755, dont nous avons parlé plus haut (Guerre maritime).

A la même époque, les Anglo-Américains de Massachusset levèrent un corps de troupe pour s'emparer de tout le territoire contesté entre la rivière Saint-Jean et l'isthme de la péninsule. Aidés d'une flotte puissante, ils bombardèrent tous les forts de la région, qui durent capituler dans l'espace de quelques jours, du 16 juin au 6 juillet 1753.

Les Anglais décidèrent alors que tous les Acadiens, aussi bien ceux de la zone contestée que ceux de la péninsule acadienne, devaient être chassés de leur territoire et dispersés dans les autres colonies anglaises (1).

Les fourberies les plus honteuses furent mises en œuvre pour atteindre cq résultat. Les vieillards, femmes, jeunes gens et même les enfants mâles de 10 ans furent invités à se rendre dans l'église de Grandpré, le vendredi 5 septembre 1755, pour y recevoir des communications de la part du gouvernement anglais. Il leur fut annoncé que le Roi leur enlevait leur terre, leurs bestiaux et tout ce qu'ils possédaient. Les familles réunies, y compris femmes et enfants, comprenaient 1.003 personnes. Gardés comme prisonniers, ils furent expédiés sur les vaisseaux chargés de leur transport. Comme quelques-uns s'étaient réfugiés dans les forêts, le pays fut ravagé et toutes les habitations brûlées, pour exterminer les fugitifs.

Le départ sur les vaisseaux fut fixé au 10 septembre .

Les Anglais eurent la cruauté de séparer les hommes, les femmes et leurs enfants pour les expédier en des contrées diverses, ce qui provoqua les scènes les plus déchirantes de la part des mères qui demandaient, au nom de la justice, de n'être pas séparées de leurs enfants.

Les Anglais durent charger à la baïonnette pour assurer l'exécution de la sentence inexorable prise au nom du Roi.

(1) L'analyse qui suit est extraite du cours d'histoire très documenté do Feriand, professeur à rUniversilé Laval (Québec), pubUé à Québec, en 1782.

Plus de 7.000 Acadiens furent ainsi dépouillés de leurs biens et chassés de leur pays, pour être dirigés sur le Massacbusset, la Pensylvanie et la Géorgie. On proposa de vendre à l'encan ceux débarqués à Philadelphie.

Lorsque les navires anglais se présentèrent à Port-Royal pour y embarquer les familles acadiennes de la région, les soldats trouvèrent un pays désert; 253 maisons avaient été réduites en cendres par les autorités.

Les habitants s'étaient réfugiés chez les sauvages de la grande Forêt, préférant l'hospitalité de tribus ennemies à la froide férocité des Anglais. Ainsi fut détruit ou dispersé un peuple de colons français qui n'avait eu que le tort de rester fidèle à sa religion et à sa patrie d'origine.

Tous les historiens américains s'accordent à reconnaître que les Acadiens étaient un peuple recommandable par son honnêteté, ses bonnes mœurs, sa simplicité et sa sobriété.

D'abord chasseurs et pêcheurs, ils étaient devenus des agriculteurs remarquables ; leurs récoltes consistaient surtout en blé, maïs, seigle, pommes de terre, légumes et fruits. Dans les prairies qui s'étendaient sur les bords de la baie française (du Fundy), on comptait 60.000 bêtes à cornes (1).

La plupart des familles possédaient des chevaux, bien que les labours fussent exécutés exclusivement avec des bœufs.

Les étoffes et les toiles se tissaient à la maison, les échanges se faisaient pour la plupart en nature ;on voyait peu de monnaie d'or ou d*argent dans le pays.

Leurs habitudes étaient d'une grande simplicité. Point de tribunaux ; les différends étaient soumis aux anciens ou aux missionnaires. Les mœurs se conservaient pures; les jeunes gens se mariaient de bonne heure; les mariages étaient très féconds.

En 1755, malgré les guerres soutenues contre les Anglais depuis

ou 8 ans, les Acadiens étaient au nombre d'environ 18.000 (2).

(i) Les 100 chefs de famille enlevés à Grandpré possédaient 1.869 bœufs, 1.557 vaches, 5.000 jeunes bovins, 493 chevaux, 8.690 moutons et 4.199 porcs.

(2) La Péninsule acadienne était peuplée en 1739 de 5,000 Français ; — elle en contenait 18.000 en 1155. En 1891, la Nouvelle-Ecosse était peuplée de 450.000 habitants, dont 123.000 d'origine française.

Bzpalsion des colons français de l'Acadie.

Les motifs pour lesquels les colons français établis en Acadie quittèrent cette colonie avant le traité de Paris ne sont pas indiqués d'une manière précise par les historiens : mais un document authentique, écrit sous la dictée desAcadiens eux-mêmes, va nous les apprendre et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ce précieux témoignage.

Le 24 octobre 1791, comparurent devant maître Pleignard et son collègue, notaires du Roy à Châtellerault, 36 Acadiens, chefs de famille habitants ou concessionnaires des maisons et lots de la nouvelle colonie acadienne, sise paroisses d'Archigny, de Cenan, de La Puye et de Saint-Phèle de Maillé, afin de passer une transaction dont il sera parlé plus tard, concernant leurs possessions respectives.

Beaucoup d'entre eux étaient des vieillards de 60 à 80 ans, et leur témoignage revêt une importance d'autant plus grande qu'ils avaient âge d'homme lors de leur départ de l'Acadie, de 1735 à

Voici la déclaration qu'ils firent et que le notaire a fidèlement enregistrée :

« Louis XIV fonda, en Acadie, une colonie de cultivateurs franco çais; son état était très florissant lorsque le malheur des der- (c nières guerres de ce grand roy l'obligea de faire la cession de « l'Acadie à l'Angleterre.

« La colonie, toujours attachée au gouvernement Français, n'a- « dopta ce nouveau maître que sous la condition de ne pouvoir « être contrainte à porter les armes contre la France.

« Le traité fut accepté et d'abord observé ; mais en 1755 le goûte vernement anglais ayant, au mépris de sa promesse, commandé (( dans la colonie une milice de 600 hommes « pour marcher con- « tre la France, elle se crut autorisée à résister à cet ordre.

« Cette fidélité au traité parut un crime à l'Angleterre . Les « Acadiens furent accusés de rébellion et traités en perfides, (( mais quelques-uns obtinrent la liberté de rester en France.

« Une partie y débarqua en 1758, d'autres en 1759 et le reste en

«1763. Louis XV les reçut en père plutôt qu'en souverain; ils « furent distribués sur les côtes de Normandie, Aunis, Guyenne et a Bretagne ; ils reçurent une solde de subsistance en attendant « qu'on pût leur procurer un établissement qui les mît à mrme ce de travailler.

« Ils se livrèrent d'abord aux travaux en usage dans les porls de « mer; mais, en 1771, une compagnie de cultivateurs espagnols^ « jaloux de les attirer en Andalousie et d'y porter leur industrie, « leur fit des offres qu'ils ne voulurent accepter que du consente- « ment du Roy qui préféra de garder ses sujets fidèles et prit ic a parti de les établir dans les landes des paroisses d*Archigny, « Genan, La Puye et Maillé, province de Poitou, actuellement dé- « parlement delà Vienne. »

A cet exposé des chefs de famille de la colonie Acadienne, noug devons ajouter le récit ci-après d'une vieille Acadienne interrogée en 1822, qui s'exprima comme suit sur le même sujet.

« Les Anglais, dit-elle, s'étant rendus maîtres de notre pays, a voulurent nous faire abandonner notre religion, pour prendre la « leur; mais nous ne voulûmes pas. Ils nous menacèrent de la a mort et nous répondîmes que nous aimions mieux mourir, a Alors on nous fit mettre tous en rang devant des canons char^^és tt à mitraille. Nous étions à genoux, prosternés la face contra « terre et offrant notre vie à Dieu en attendant qu'on mît le feu a aux canons. Je n'avais que neuf ans et j'étais aussi prostcrn^^e « à côté de mes parents. Mais, tout à coup, les Anglais changèrent « d'idée; ils nous prirent tout notre bien et nos effets, et ne nous « laissèrent que quelques haillons pour nous couvrir (1). »

Ces deux témoignages d'origine très différente nous renseignent fidèlement sur la cruauté des Anglais envers les colons de TAcadie.

Les chefs de famille, hommes âgés, vieillards même pour la plupart, qui témoignèrent en 1791, étaient adultes au momeiil de leur expulsion. Hommes loyaux, ils avaient été révoltés de la proposition des Anglais de violer le contrat en vertu duquel ils ne devaient pas prendre les armes contre leur ancienne patrie; ce sentiment ne s'était pas amoindri dans leur exil.

(1) Vie de la Sœur Elisabeth, par le R. P. Rigaud (p. 101).

La jeune fille de neuf ans avait entendu les plaintes des mères en butte aux objurgations et aux sévices des Anglais tendant à leur faire abjurer leur religion. La rébellion ouverte des familles acadiennes fut donc provoquée tant par la pression exercée sur elles pour les rendre parjures à leur patrie et à leur religion, que par les violences qu'elles eurent à subir à la suite de leur refus.

S4ioar des Acadiens dans les ports français.

Les familles des colons français expulsés de TAcadie débarquèrent dans différents ports de Bretagne, de Normandie, d*Aunis et de Guyenne, de 1755 à 1759, et en dernier lieu en 1763, elles s'établirent dans les environs.

Elles touchèrent des subsides du Roi en attendant Tépoque à laquelle on les installerait dans des établissements agricoles à construire sur des terrains incultes du Royaume.

Malgré des promesses réitérées, Tallente fut longue. Neuf ans après le dernier débarquement, en juillet 1772, une députation d'un certain nombre de délégués de 600 familles acadiennes, représentant au moins 2.500 personnes, se présenta au Roi, alors à Compiègne, pour lui exposer leurs doléances. Us avaient pour mission, au cas où les promesses faites ne pourraient être réalisées à brève échéance, de demander l'agrément du Roi pour accepter les établissements avantageux que leur offraient les Espagnols à Sierra Morena et d'obtenir les passeports nécessaires pour sortir du Royaume.

A la lecture de leur supplique, Louis XV témoigna, dans son conseil, tout son mécontentement de ce que les ministres avaient oublié pendant si longtemps la promesse sacrée faite en son nom à ces malheureuses victimes du plus noble patriotisme,

11 enjoignit sur-le-champ à M. Berton, secrétaire d'Etat chargé l'agriculture, de s'occuper spécialement des Acadiens et ordonna à M. l'abbé Terrey de pourvoir aux fonds nécessaires. M. Berton se rappela avoir fait obtenir récemment au marquis de Pérusse- Descars des lettres patentes exemptant de toutes impositions les défrichements considérables en cours d'exécution sur la terre de

Monthoiron. Il lui manda de venir le trouver et lui proposa de céder aux familles Acadiennes une partie de ces terrains incultes à titre de rente et de champart. Le marquis, tout eo se montrant disposé à accorder la concession demandée, fit observer judicieusement qu'il convenait d'envoyer sur les lieux les chefs de familles Acadiennes et un délégué du Roi pour faire chois du terrain qui leur paraîtrait le plus avantageux.

in

Etude sur les lieux de l'établissement des Acadlens.

En octobre 1772, M. de Sutière, Directeur deTEcole d'agriculture de Compiègne, plusieurs chefs et quelques colons acadiens se rendirent sur les lieux et examinèrent le canton do landes et de bruyères dépendant de là terre de Monthoiron. Ils jugèrent que les terrains situés sur les paroisses de Leigné-Ies-Bois, Son i 11(5, Saint-Hilaire, Ghenevelle, Bonneuil-Matours étaient bien infi^rieurs à ceux des paroisses d'Archigny, de Genan et d^ La Puye. Ils donnèrent donc la préférence aux brandes et bruyères de ces dernières paroisses, dont 630 arpents seulement dépendaient de la terre de Monthoiron.

Ils explorèrent en conséquence les joignants de la même terre, également susceptibles de bonne culture, dont : 2*400 arpents dépendant des baronnies d'Angles et de Chauvigny appartenaient àTévéché de Poitiers; 110 arpents à Tabbaye de l'Etoile {ordre de Saint-Bernard) et 980 arpents aux religieuses Fontevrîstes de La Puye.

L'ensemble des biens explorés et jugés susceptibles de bonneculture représentait donc une superficie de plus de i.OOO arpenta (1). On trouvait en outre dans le canton la facilité de se procurer à proximité les bois nécessaires à la construction, notamment dans la forêt de Marsugeaux et celle de Mareuille appartenant k Téveque de Poitiers.

L'abbaye de l'Etoile, les religieuses Fontevrîstes et Tévâque de

(1} L'arpent de Châtellerault valait environ 63 ares 93 cent.^ soil 4-000 arpents = 2.637 hectares.

Poitiers consentirent à la concession aux mêmes conditions que le marquis de Pérusse.

L*ordre fut donné de construire 15 habitations, qui étaient terminées à la un de 1773, à Farrivée des Acadiens ; 42 autres furent construites en 1774, sauf les granges et écuries de quelques-unes. Cent autres au moins devaient être construites Tannée suivante, et déjà même on s'était pourvu des bois nécessaires à ces constructions.

Arrivée des colons sur la Grand'Ligne. Gonstraction des habitations.

Dès Tannée 1772, M. le Contrôleur général Bertin avait fait diriger sur Châtellerault 380 et quelques familles Acadiennes représentant ensemble 1.500 personnes (1) environ et chargé le marquis de Pérusse de donner tous les soins nécessaires au succès de Télablissement des Acadiens sans rien épargner pour remplir la mission qui lui avait été conûée par M. de Sutière, après examen détaillé des lieux.

Les Acadiens paraissaient fort bien disposés à se livrer au travail et satisfaits des soins qu'on leur prodiguait. Mais lorsque les maisons furent construites et qu'il fut question de se mettre à la dure lâche du défrichement, plusieurs d'entre eux refusèrent nettement de travailler et engagèrent leurs compatriotes à suivre leur exemple.

Ils étaient hantés par les espérances flatteuses qu'on leur avait fait concevoir pendant leur long séjour dans les ports de mer, en leur offrant des établissements beaucoup plus avantageux dans la Louisiane que dans le Poitou. Ils furent excités dans leurs menées par des gens qui paraissaient avoir intérêt à Tinsuccès de la colonie naissante.

Un prétendu cultivateur flamand, qui se disait envoyé par M. le Contrôleur général Bertin pour examiner les progrès de la colonie, fut un des propagateurs de Tintrigue, qui existait du reste ailleurs que dans le Poitou.

Il assurait que le terrain concédé ne pourrait jamais produire de récolles, et il recommanda en fin de compte aux Acadiens de

(1) Ce chiffre doit être exagéré, comme on le verra plus loin.

— sine donner ni un coup de charrue ni un coup de pioche, leur promettant des établissements sur les meilleurs terrains de la Normandie.

Les conseils de ce prétendu Flamand jetèrent un découragement profond dans la colonie naissante. « La mauvaise volonté devint à « son comble, dit un rapport, et il n'y eut d'autre parti à prendre « que d'éloigner les révoltés. »

Un tiers des colons paraissait résister aux intrigues du Flamand, mais quelques-uns d'entre eux se laissèrent entraîner insensiblement par ses paroles trompeuses.

Départ des mécontents.

Le premier dépari des Acadiens mécontents eut lieu dans le cours de 1775, et le dernier convoi au commencement de 1776; ils furent l'un et l'autre dirigés sur Nantes. « Voilà donc enfin les « Acadiens partis. Monsieur (dit une lettre de l'intendant du Poi- « tou au marquis de Pérusse), ils vous ont donné assez de peine « et n'en ont guère été reconnaissants. Ce qui m'étonne, c'est que « beaucoup de ceux de ce dernier convoi aient eu autant de peine « à partir et ne s'y soient résolus qu'avec la plus grande douleur « alors qu'on ne les forçait pas à quitter la colonie. Il faut que la « séduction ait été bien forte.

(i Je suis cependant fdché qu'il ne nous reste pas autant de fa- « milles que d'habitations, et parmi le nombre des familles « restantes, qu'il y en ait 8 de veuves et d'orphelins. Vous aurez « besoin de trouver des maris à ces veuves-là et je crois qu'avec « une habitation pour dot elles n'en manqueront pas.

« M. de Blossac ajoute qu'il sera aisé de remplir les habitations « vacantes, soit avec de nouveaux ménages qui quitteront leurs « familles, soit autrement. Il y a déjà, dit-il, une demande d'offi- « ciers invalides et j'espère encore qu'avant 3 mois plusieurs des « Acadiens partis reviendront. »

L'espoir conçu par l'Intendant du Poitou en 1776 ne se réalisa pas, car, neuf ans après, en 1785, un arrêt du Roi rendu en conseil d'Etat attribua à M"« de Pérusse dix-neuf maisons restées abandonnées depuis l'exode des Acadiens.

Cet arrêt, que nous reproduisons en partie, présente un grand intérêt et il nous montre que, si les colons étaient exempts d'un certain nombre d'impositions, ils n'en étaient pas moins soumis à des redevances envers les seigneurs concessionnaires, et que dès lors il fallut l'agrément de l'Evêque de Poitiers pour faire la cession des 8 habitations sises sur le fonds qu'il avait cédé à la Colonie.

Arrêt du Conseil d'Etat en date du 26 juillet 17 85 qui concède à A/"« de Pérusse 19 habitations abandonnées par les Acadiens.

Vu par le Roi en son conseil la requête présentée au nom de la dite demoiselle tendante a ce qu'il plaise à sa majesté de lui faire don et concession de 19 habitations que l'émigration volontaire des Acadiens a laissées vacantes dans l'Établissement fait en Poitou pour eux sur les terres du Sieur marquis de Pérusse et de l'évéché de Poitiers...

Les dites habitations restées sans propriétaire depuis le commencement de l'année 1776, à charge par elle d'en jouir ainsi que les dits Acadiens en auraient joui, d'entretenir les bâtiments et de mettre en culture les terres qui en dépendent. — Vu l'état des dites habitations, au nombre de 19, le consentement donné le 26 décembre 1784 par le Sieur Évéque de Poitiers à ce que huit des habitations dont il s'agit, bâties dans l'étendue des baronnies d'Angles et de Chauvigny, soient concédées à la Demoiselle de Pérusse avec les terrains en dépendant à raison de 30 arpents par chacune des dites habitations.

Vu l'avis, etc

Sa Majesté, voulant traiter favorablement la dite demoiselle de Pérusse, lui procurer une espèce d'indemnité des pertes que le marquis de Pérusse son père avait faites en prenant soin de l'établissement d'une Colonie Acadienne dans le Poitou et arrêter d'ailleurs le dépérissement imminent des dites habitations.

Ouï le rapport, etc

Le Roi en son conseil a fait don et concession à la demoiselle Emilie-Françoise-Geneviève-Michelle-Jacqueline de Pérusse, pour elle et ses descendants, mais à titre de réversion au marquis

— Sade Pérusse son père en cas de prédécès de la dite demoiselle, des dix-neuf habitations ci-devant destinées aux familles acadiennes réfugiées en France et connues sous la dénomioation des n«* 19^ 20, 22, 23, 37, 41, 42, 43,44, 46, 48, 49, 50,51, 52,r>3, 5*, 5i> et 59 avecque les terreins qui doivent être attachés à chacune des dites habitations pour, par elle et les colons, jouir des exemptions accordées à la dite colonie Acadienne dont elles continueront de faire partie; à charge par la Demoiselle de Pérusse et ses descendans de les tenir sous les redevances des Cens Ckamparls et dirmes auxquels les Acadiens sont soumis envers les seigneurs et décimateursàqui les dits terreins peuvent appartenir, et de remplir les conditions imposées à la colonie Acadienne ù laquelle les objets compris dans le présent arrêt deumeuront incorporés,

{Extrait tiré d'une copie sur original en parchemin faisant partie des archives du duc d'Escars.)

[Copie du 26 Septembre l SôL)

L'arrêt précité porle que le don et la concession en faveur de la demoiselle de Pérusse était une espèce d'indemnité des perles que le marquis de Pérusse son père avait faites en prenant soin de rétablissement de la Colonie Acadienne.

L*hommage rendu au marquis de Pérusse étaîL très justifié; il fut accueilli avec gratitude par les Acadiens en reconnaissance de son zèle et de son dévouement aux intérêts de la Colonie.

De Texamen des archives, il ressort que la présence du marquis dans le domaine de Monthoiron, dont les terres était^nt contiguës àFemprise de la colonie, fut la cause déterminante du choix de cet emplacement. Sa connaissance topographique du pays et de ses ressources en matériaux et boisd*œuvre fut d'un grand secours aux ingénieurs pour le tracé de réseaux de roules et roi^anisation des constructions.

Agriculteur expérimenté, actif et convaincu, il fut le promoteur, dans un pays inculte et arriéré, de méthodes cuUurales perfectionnées. C'est à son initiative qu'on doit le défrichement et le peuplement des immenses brandes de la Gàtinebien avant Thcure qui devait leur être assigiiée.

La personne de M. de Pérusse tient donc une grande place aussi bien dans TËtablissement de la colonie que dans la mise en culture de la région voisine sur laquelle il a fourni des données certaines et précieuses, comme on va l'indiquer sommairement.

Projets de défrichement du marquis de Pérusse.

Louis-N icolas Descars, marquis de Pérusse, Brigadier des armées de Sa Majesté, ci-devant Colonel d'Infanterie^ à la suite du Régiment de Normandie, était propriétaire de Timmense terre de Monthoiron, s étendant sur 16 paroisses.

La contenance de sa terre,acquise en 1765^ était d'environ 20.000 arpents, dont 15.000 couverts de brandes et incultes faute d'habitants. Dès 1762 M. de Pérusse avait présenté au Roi une requête tendant à obtenir l'autorisation de défricher, avec quelques avantages au point de vue des impositions et du personnel.

L'arrêt du conseil d'État du Roi en date du 14 juin 1763 lui accorda certains privilèges déjà existants ou spéciaux, savoir :

l<»Les ventes qui pourraient être faites par le marquis de Pérusse ne paieront les droits de Contrôle^ insinuations et Centième denier que sur le pied des terres estimées avant leur défrichement;

2*» Le dit marquis, ses fermiers ou représentants, ne paieront aucun droit d*insinuationy de centième ou de demi-centième denier^ de franc'fief, pour les baux par eux faits pour la dite exploitation aussi bien pour des baux de 9 ans que pour ceux de 27 ans;

3» Veut Sa Majesté que les mêmes personnes dénommées à Tartîcle précédent ne pourront être augmentées à la taille, vingtième et autres impositions pendant l'espace de 30 ans;

4<> Enfin les étrangers employés au défrichement jouiront du privilège accordé par un édif de Henri IV, de janvier 1607, à ceux qui ont travaillé au dessèchement des marais, savoir : celui de pouvoir construire des maisons, les habiter, cultiver les terres, faire du commerce au même titre et avec les mêmes immunités que les naturels Français. Après trois ans de travail sur les terres

à défricher, ils pourront se retirer dans tel lieu qu'ils jugeront à propoSjSans autres privilèges que ceux portés à Tédit de Henri IV.

En 1762 également, il fait venir quatre familles allemandes (22 personnes) dont un taillandier, un maréchal et un bourrelier, munis de leurs outils d'usage ainsi que des instruments agricoles perfectionnés en vue de procéder à un défrichement en grand impossible avec l'instrument grossier dont on se servait dans le pays (crochet de bois dit arreau).

6 autres familles viennent s'ajouter aux 4 premières en 1763 et 1764, ensemble 50 à 55 personnes. Ces travailleurs, répartis dans 7 fermes, étaient munis de 12 charrues attelées de 4 chevaux chacune et 6 fortes charrues attelées de 4 bœufs.

Dès la fin de 1764, 600 arpents étaient défrichés. Pour subvenir aux avances considérables nécessitées par ces travaux, vu que les terres défrichées ne commencent à rapporter que la quatrième année, le propriétaire avait dû cultiver d'une façon intensive trois anciens domaines qui constituaient de gros labourages et fournissaient les animaux, le blé, et le fourrage aux 7 domaines à mettre en culture.

Dans un mémoire au Roy, de novembre 1764, M. de Pérusso expose que, d'après l'expérience acquise depuis trois ans, il est conduit à estimer le prix de défrichement à 75 livres par arpent, soit, pour 15.000 arpents, 1.125.000 livres, et il demande tout d'abord une avance de 450.000 livres à répartir en parties égales sur 12 années.

Mais vu les difficultés qu'on lui opposa il réduisit sa demande à une avance annuelle de 6.000 livres pendant 24 ans, s'engageant à rembourser l'Etat dans une même période de 24 ans, qui ferait suite à la précédente. A cet effet il donna l'état de ces biens et de ses dettes se chiffrant par un revenu qui représentait et au delà le gage de sa dette envers le gouvernement.

Les pièces des archives sont muettes sur la suite donnée à la demande formulée par M. de Pérusse.

Une lettre de 1764, de l'Intendant général du Poitou, adressée audit marquis, ne lui donne aucun espoir sur la demande faite au Roi, vu l'énormité de la somme et la difficulté des moyens de se la procurer.

Les tentatives de culture perfectionnée faites par M. de Pérusse furent rémunératrices durant les premières années, de 1762 à 1767, pendant son séjour sur les lieux. Forcé de s'absenter en 1767 pour hs besoins de son service (il était alors maréchal de camp), ses terres, confiées à un homme d'affaires négligeant, redevinrent en friche ou à peu près. A son retour au pays, 1773, ses divers métayers étaient revenus à leur ancienne routine, avaient abandonné les instruments perfectionnés pour reprendre Tancien arreau et ne pouvaient suffire à leur subsistance. Il dut, dès lors, les nourrir avec ses greniers de Monthoiron .

M- de Pérusse ne réussit pas davantage dans ses défrichements pendant le temps qu'il consacra avec le plus grand dévouement, de 1773 à 1780 environ, à rétablissement de la Colonie Acadienne.

En 1784 il cherchait acheteur pour la plus grande partie de ses terres.

Un document que nous citerons plus loin nous apprend qu'il était émigré en 1794. La confiscation de ses biens liquida donc la situation compromise d'un agriculteur convaincu et d'un professionnel très entendu. Il échoua parce que ses méthodes culturales exigeaient un capital considérable dont il ne pouvait disposer.

Après la vente des biens nationaux, les acquéreurs appliquèrent ses procédés sur des surfaces moindres, par suite du morcellement. Ils tirent ainsi d'une région inculte un territoire de fécondité moyenne.

Nous avons laissé la Colonie Acadienne en 1784, à l'époque où toutes les habitations et les lots de terre correspondants ont un possesseur par suite de l'attribution à M"« de Pérusse d.e 19 maisons abandonnées.

Nous pouvons donc établir l'assiette de la Colonie avec contenance et population réduite par suite du départ des mécontents.

Le récit des Acadiensque nous reproduisons ou analysons fidèlement, d'après l'acte de transaction de 1791, et l'analyse du procès-verbal de bornoiement des lots donnent avec précision la nomenclature des habitations et les noms de leurs possesseurs en 1701 et 1793.

Assiette de la Colonie acadienne. — Lots attribués

aux colons. — Impositions et redevances. —

Leurs droits de propriété. — Dénombrement

des familles.

Dans le principe (en 1773), quatre mille arpents devaient être attribués h la colonie, qui devait comprendre 150 habitations comportant chacune un lot de terrain de 26 arpents et demi, soit 176 boisselées.

Les colons arrivèrent à Châlellerault à la fm de 1773, avec leurs femmes et leurs enfants, au nombre, dit-on, de 300 familles (1), représentant 1.500 personnes. Ce chiffre, indiqué dans les pièces d'archives, est confirmé par la déclaration des Acadiens dans Tacte transactionnel du 24 octobre 1791 ainsi que les suivants. 15 habitations étaient déjà construites lors de leur arrivée.

42 furent élevées dans le courant de 1774, et terminées l'année suivante. Ce chiffre de 57 habitations et des lots y attenant ne fut jamais dépassé, ainsi qu'en témoigne le p.-v. de bornage du 8 juin 1793 et le plan avec tableau qui l'accompagne. Il y avait encore (disent les Acadiens) assez de terrain pour en construire au moins cent autres et un document du marquis de Pérusse ajoute que les bois nécessaires pour ces cent maisons étaient déjà achetés.

Survint l'exode des mécontents dirigés sur Nantes, fin 1775 et commencement de 1776, Il fut alors décidé que Temprise de la colonie serait réduite de 4.000 arpents (qu'elle devait avoir au début) à 1.610 arpents, soit 1.036 boisselées (2). 57 lots seulement furent constitués et pourvus chacun d'une habitation.

(1) Ce chiffre de 300 famiUes, bien que conflrmé par les colons Acadiens, nous parait exagéré du double. Pourquoi aurait-on envoyé 300 familles sur la Grand'Ligne, alors (jull était décidé qu'on ne devait construire que 150 maisons?

11 est donc présumable que, sur les 300 familles dirigées sur Châtellerault, 150 avaient une destination autre que la Colonie de la Grand'Ligne.

(2) Pour rintelligence d<'s mesures indi<iuées en arpents ou boisselées nous

Le roi, iastruit de cette émigration, ordonna que les enfants des familles recevraient chacun une habitation et le lot y attenant, dès qu'ils seraient en état de les faire valoir directement. Deux des habitations vacantes furent accordées au sieur Brionne en faveur de ses services militaires.

Des lettres patentes du 26 août 1783 (i), rappelant toutes les décisions du Conseil du Roi sur cette affaire, fixèrent les rapports de la colonie avec le gouvernement et les propriétaires des terres à défricher.

Mais certaines familles, déjà ébranlées lors du départ de 1776, mécontentes de leur sort et attirées par celles qui s'étaient éloignées, prirent le parti d abandonner leurs habitations.

Le Roi, instruit de cette nouvelle émigration, fit dresser un nouvel état, le 1^"^ septembre 1781, qui comprit alors tous les Acadiens restants auxquels furent ajoutés le sieur Brionne et le sieur Guillard avec chacun deux habitations, en reconnaissance des services par eux rendus à TEtat.

Il en restait encore 19 que le Roi, par arrêté du 26 juillet 1785 (cité plus haut), céda à la demoiselle Pérusse Descars, qui en accorda une au sieur Beaudcau et sa femme, une au sieur Josnon et sa femme, la troisième à la veuve Bunel et la quatrième à Ctiarraudcau et sa femme.

Depuis ce temps, les différents membres de la colonie Acadienne ont cultivé et amélioré leurs terres ; mais le bornage des lots n'ayant jamais été effectué, des contestations s'élevèrent sur les

donnons ci-dessous la conversion des anciennes mesures du Chatelleraudais, en ares ou hectares.

Pied == 0»»,325

Pied carré = »«, 1053

Chaîne = 25 pieds.

Mesures agraires

Perche ou chaînée quarrée = ôo^^OS 43=625 pieds carrés.

Boisseléc =s (luinze perches = 9 ■ 89

Arpent = 100 perches = 6b* 93

La boisselée est donc d'environ 10 ares. L'arpent de 2/3 d'hectare. (1) Ces lettres patentes avaient été précédées d'une ordonnance royale du 20 août 1183, qui ordonnait de faire dresser, par les Ingénieurs des Ponts et Chaussées, un plan géométrique de la colonie qui serait érigée en communauté sous la juridiction d'un syndic et de quatre habitants chefs de famille nommés à Téleclion.

Cette ordonnance était une véritable constitution dont on trouvera le texte complet à la fm de la notice.

limites respectives et même sur le droit aux lots. C'est pour faire cesser ces désaccords que les colons provoquèrent, après conseil de leurs pajents et de leurs amis, la rédaction d'un acte authentique de transaction par lequel ils s'engageaient à se contenter chacun du droit aux habitations et lots dont ils seraient reconnus possesseurs ; renonçant en tant que besoin à toutes prétentions qu'ils pourraient avoir les uns contre les autres^ nonobstant toutes conventions ou engagements, lesquels demeureraient comme non avenus.

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