La colonisation dans l'ouest
Avant d'attaquer le sujet que je me suis engagé à traiter ce soir, permettez-moi de vous offrir mes sincères félicitations, sur votre élection au poste que vous occupez avec tant de dignité.
N'ayant pas encore eu l'occasion d'apprécier vos grandes qualités du coeur et de l'esprit, votre patriotisme ardent comme votre zèle éclairé pour l'avancement de l'Institut Canadien d'Ottawa.
Je ne sais si mes félicitations ne devraient pas plutôt aller aux membres de cette société, pour le discernement qu'ils ont déployé en vous plaçant à leur tête.
A tout événement, votre élection vous est venue, comme la récompense légitime de précieux services et, elle fait également honneur aux électeurs qu'à l'élu, elle est un gage qu<^ la grande institution canadienne-française continuera à grandir et à prospérer.
Mesdames et Messieurs,
Pour la deuxième fois, vous m'avez fait l'honneur de m'inviter à paraître devant vous.
Si un sentiment d'orgueuil, que la faible nature humaine ne saurait refouler, me porte à prendre pour moi, un peu de ce témoignage flatteur destime, je vous assure que j'en attribue la plus grande part à l'intérêt toujours croissant que l'on porte à l'Ouest et à ses populations françaises, que j'ai l'honneur de représenter dans la Chambre des Communes.
L'an dernier, j'avais le plaisir de vous parler de la marche de la civilisation et des peuples vers nos immenses plaines.
Permettez-moi de vous faire un appel au nom des braves pionniers qui, précédant toutes les autres nations, sont allés
planter l'étendard de la civilisation française dans ces régions et qui aujourd'hui devant le flot débordant de l'émigration européenne, demandent à être soutenus dans les positions qu'ils ont conquises par leur hardiesse, leur courage et leur travail énergique.
Afin de n'être pas accusé de vouloir simplement exploiter vos sentiments de fraternité et de patriotique solidarité, je me propese d'entrer dans quelques détails sur les origines de nos colonies françaises, sur leur développement actuel et sur leurs chances d'avenir.
Si ces détails sont un peu prosaïques, je crois qu'Us pourront cependant vous intéresser, puisqu'ils serviront à établir la véritable situation de près de cent mille descendants français dont les coeurs vibrent à l'unisson des vôtres, et qui partagent vos apirations pour la perpétuation sur ce continent, des nobles et chevaleresques traditions de la vieille race gauloise.
Lorsque le "drapeau fleurdelisé repassa les mers", les Canadiens ruinés pour satisfaire aux caprices d'une courtisane, ne possédant plus pour tout capital, que leurs terres dénudées, — durent abandonner le riche domaine que Lavérendrye avait révélé au monde, et ces vastes régions tombèrent aux mains des aventuriers anglais.
Pendant plus d'un siècle, ce royaume aussi grand que l'Europe ne connut d'antres maîtres que les Compagnies de fourrures, qui se disputèrent la domination suprême en des luttes féroces et souvent sanglantes, jusqu'au jour où la Compagnie de la Baie d'Hudson absorba ses rivales.
Mais si les Canadiens ne possédaient pas le capital, poui entrer en lice pour leur propre compte, ils possédaient l'expérience de la vie parmi les sauvages, l'habileté dans les négociations, la hardiesse dans les explorations qui les rendaient indispensables pour le commerce des grandes compagnies de traite.
C'est ainsi que surgit cette classe si intéresante des "voyageurs des pays d'en haut*', c'est ainsi que naquit la race des Métis.
Mesdames et Messieurs,
Saluons en passant, ces braves pionniers de la civilisation dans la prairie.
Si la vie que les Compagnies leur imposaient, si le contact de tribus barbares et dissolues leur inculquèrent de grands dé-
fauts, ils surent conserver au milieu de tous les désordres, beaucoup des qualités les plus précieuses de leurs pères français; l'ardeur dans les grandes entreprises, l'attachement à l'antique Foi, une générosité qui embrasse le monde, une souplesse d'esprit et une gaieté inépuisables qui triomphaient de tous les déboires et de toutes les difficultés.
bâchant se faire aimer ou se faire craindre par leurs alliés, les Peaux-Rouges, — ils ont été un trait d'union entre la barbarie et la civilisation moderne qui n'a pas su malheureusement le reconnaître.
Les Métis, n'ont jamais été à proprement parler des colons. Cependant ils prirent de bonheur l'habitude de cultiver la terre pour en tirer ce qui leur était nécessaire.
Leurs jardins et leurs petits champs de grains offraient souvent un aspect enviable.
Sous le joug des aventuriers de la Baie d'Hudson, il était impossible aux Métis de prendre leur essor comme peuple, mais leur patrie était d'une opulence naturelle si grande, qu'il était difficile même à la grande Compagnie de les réduire par la famine.
L'eau haute de la Rivière Rouge, les sauterelles, la picotte éprouvèrent à plusieurs reprises le peuple métis; — mais ils trouvaient le moyen de se relever de ces contretemps dans les grandes chasses au bison, qui couvrait alors littéralement les plaines du Nord-Ouest.
L'histoire de ces chasses a souvent excité l'imagination des romanciers.
C'était à cette occasion que la solidarité du peuple métis s'affirmait le plus.
Gens d'habitude primitive, — simples, de bonne foi, placés par .a Providence dans une heureuse abondance et d'ailleurs sans beaucoup d'ambition, les Métis n'avaient pas besoin de gouvernement.
Cependant pour aller à la chasse au bison, les camps s'organisaient avec chefs, conseillers, crieurs publics et guides.
Tout chasseur était soldat, et les soldats se groupaient par dizaines, lesquels choisissaient leur capitaine.
Montés sur leurs fringants coursiers des prairies, assis avec assurance sur leurs petites selles de cuir mou, les chasseurs
allaient en ordre militaire à la recherche des troupeaux de bisons.
Au mot donné, les cavaliers entraient au milieu de boeufs épouvantés, choisissant à qui mieux mieux lès animaux les plus gros, la fusillade éclatait et au bout de quelques minutes la' prairie était jonchée de cadavres qui promettaient des robes précieuses et une chaire succulente.
"J'ai vu ces courses; j'y ai pris part, écrivait Louis R'elr — 'Elles sont terribles. L'adresse des chasseurs, leur extrême attention et surtout la Providence pouvaient seules, prévenir les "malleurs au risque desquels ces courses avaient lieu. De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage."
Après 1 arrivée des missionnaires et surtout après l'organisation du diocèse de Saint-Boniface avec ses écoles et ses hôpitaux, les Métis prirent des h?bitudes de plus en plus sédentaires.
Lors de la mort de Mgr Provencher en 1853, la population s'était suffisamment groupée pour autoriser l'établissement d'une résidence de missionnaire et d'un couvent à Saint-François, et Saint-Boniface outre Sa Cathédrale et son évêché, avait une maison des Soeurs Grises, comptant onze relrgieuses, un collège classique, un hospice pour les orphelins et les vieillards, où on distribuaient des remèdes pour les malades.
De plus, nombre de Métis prenaient rendez-vous autour des nombreuses missions établies sur divers points des territoires, pius particulièrement à l'intention des Sauvages.
Ainsi, bien avant que les Anglais d'Ontario songeassent à l'Ouest, ce peuple de chasseurs et de traiteurs avait jeté les bases d'une société civilisée qui autorisait les plus brillantes espérances pour l'avenir.
En 1855, les Frères des Ecoles Chrétiennes, ouvrirent une école à St-Boniface, où bientôt plus de cinquante garçons vinrent chercher l'instruction, et vers le même temps se formaient les paroisses de Saint-Naubert, et Saint-Charles, à quelques lieues de Saint-Boniface.
De ce moment, les paroisses se multiplient, les chapelles se dressent sur plusieurs points du Nord-Ouest ,et en naissant à la vie sociale, le peuple Métis sentit l'invincible besoin de se soustraire à l'arbitrage de la Compagnie de la Baie d'Hudson, de s'affranchir du monopole du commerce qu'elle prétendait exercer.
Ceci fut heureusement accompli en 1859.
Fort de sa victoire, le peuple Métis vivait en paix, quand le territoire du Prince Rupert fut acquis par le Canada en 1869.
.Les événements tragiques qui s'ensuivirent font partie de l'histoire du Canada et, si travestis qu'ils aient pu être par certains écrivains, il n'en reste pas moins acquis que le peuple Métis manifesta alors le même attachement à la cause de la liberté civile, la même énergie dans la défense de ses droits sacrés que nos pères montrèrent aux jours sombres de 1837.
Ces troubles de 1869-70, n'ont pas peu contribué à éloigner les Métis du Manitoba.
Ils sont aujourd'hui dispersées partout le Nord-Ouest. Leur augmentation n'a pas été du reste considérable.
Le recensement de 1901, accuse une population Métis de 10,371 dans le Manitoba, et de 11,635 dans les territoires.
Les Métis de langue anglaise sont restes nombreux autour de Portage la Prairie.
Dans mon comté de Provencher, on compte environ deux mille: Métis presque tous de langue française, tandis que le comté de Selkirk compte une population métisse de pas moins de six mille presqu'également divisée, entre Métis d'origine écossaise et d'origine française.
Dans les territoires, les groupes les plus considérables se trouvent au Lac la Fiche, au Lac Ste-Anne et à St-Albert dans l'Alberta, a la montagne du Tondre dans l'Assiniboia, à Duck Lake, Egg Lake et Prince Albert dans la Saskatchewan. -
Mais le Métis, en général, n'aime pas vivre près de nos villes naissantes.
Il a la nostalgie de la vie primitive et libre des bois et des prairies; le plus souvent il préfère vendre la terre qu'il tient du Gouvernement pour s'éloigner et se livrer à la chasse et à la pêche.
Au surplus, ceux qui affectent même de le mépriser ne peuvent s'empêcher de reconnaître qu'il n'y a pas de voisins plus généreux et plus hospitalier, et ceux qui sont d'origine française, restent fidèles à leur foi et leur langue.
Avec l'instruction la race a produit plus d'un homme remarquable et, il faut compter les quelques quinze mille Métis français, comme un appoint considérable pour l'avenir de notre élément dans l'Ouest.
ce n'est qu'après la pacification du Manitoba que commença la première émigration agricole de la Province de Québec vers l'Ouest.
Mgr Taché, aussi grand patriote qu'il était saint prêtre; fir alors un voyage dans la province de Québec et déploya toutes les ressources de son éloquence, persuasive pour engager ses compatriotes à sauver du naufrage la race catholique française, menacée dans son diocèse, par la vague montante de l'immigration d'Ontario.
Ses efforts ne furent pas sans résultats.
C'était le temps où la population de la Province de Québec, s'écoulait comme en un torrent vers les manufactures de la Nouvelle-Anglterre, et les meilleurs penseurs de notre nationalité étaient trop heureux de trouver une autre région vers laquelle ils pouvaient diriger ce surplus de population afin qu'elle ne fût pas entièrement perdue pour notre pays.
Aussi par leurs efforts réunis on parvint à établir un courant de migration du Bas-Canada puis, la Nouvelle-Angleterre vers les prairies de l'Ouest.
Les anciens centres catholiques furent fortifiés; de nouveaux furent créés.
Le 21 Août 1871, un groupe nombreux de Canadiens-Français de Montréal, de Saint-Jacques l'Achigan et de l'Assomption, se réunissaient dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bonsecours à Montréal, pour assister à la messe et communier avant de se mettre en route pour les pays d'en haut.
Le 20 Septembre, ils arrivaient à St-Boniface. Un autre groupe de Canadiens-Français arriva au Manitoba au printemps de 1872.
C'est alors que commencèrent à se former les premières paroisses françaises de la Vallée de la Rivière-Rouge.
Quelques colons se fixèrent à St. Boniface même, d'autres allèrent se joindre à la colonie métisse de Ste Anne-des-Chènes; mais en 1872, fut fondée la paroisse de Ste Agathe; puis vinrent celles de St. Pierre et de St. Jean-Baptiste. — ■
Pour montrer au milieu de quelles difficutés s'accomplissait l'oeuvre de Mgr. Taché à cette époque, on me permettra de citer l'anecdote suivante. —
Sur les instances du Révérend Père Lacombe, un certain nombre de Canadiens de Pall River, se décidèrent à venir passer l'été de 187 5 au Manitoba, pour juger par eux-mêmes des ressources du pays.
Ils se rendaient de Saint-Boniface à Pembina, quand, ils rencontrèrent à Saint- Jean-Baptiste des Métis, qui les engagèrent à acheter des terres dans cette région, et les prirent même à leur service pendant quelque temps.
Plusieurs hésitaient encore cependant à se fixer au Manitoba.
En passant à Saint-Boniface, ils allèrent voir Mgr Taché, et l'un d'eux Monsieur Louis Marcil, qui s'établit à Ste Elizabeth, a raconté que le saint évêque versa des larmes en les priant ne ne pas abandonner le pays définitivement»
Le patriotisme du grand évêque toucha celui de ces modestes ouvriers, et ils vinrent en effet s'établir sur les bords de la Rivière Rouge,
En 1887, les paroisses de Saint-Pie et de Saint- Joseph sont fondées; les premiers colons s'établissent dans la montagne de Pembina; puis vient la création des paroisses de Saint-Léon, de Saint-Alphonse et de Saint-Joachim de La Broquerie.
Le recensement de 1881, auquel il ne faut pas toujours se fier cependant, accusait une population Ganadienne-française de 9,949 dans le Manitoba et de 2,896 dans les Territoires, soit un total de 12,835.
La population du Manitoba et des Têrriotires était alors de 88,000; de sorte que malgré les efforts patriotiques de Mgr Taché, notre élément ne formait plus guère qu'un septième de la population totale.
C'est ce qu'il importe de constater afin de démontrer que depuis vingt-cinq ans, malgré les difficultés de tous genres qu'on nous a suscitées, l'élément français a maintenu ses positions, même en face de l'envahissement de l'émigration européenne.
C'est en vain cependant que l'on chercherait à démontrer cette assertion par la statistique officielle.
De recensement en recensement on a tellement modifié la manière de faire l'énumération de la population, qu'il est impossible d'arriver à établir une comparaison.
Aussi n'est-ce que pour mémoire que je cite les chiffres du recensement de 1901: — ■