GRAND TOTAL
En défalcant dix mille métis Anglais de ce grand total de 46,684 on en arriverait encore à établir que la population de l'Ouest a triplé de 1881 à 1901.
Si l'on se reporte au tableau treize, qui indique le lieu de naissance de la population par province on constate que le Mani-' toba comptait en 1901 pas moins de 8,492 habitants, nés dans la Province de Québec, et les Territoires 5,504.
Ceci dénote déjà que le courant d'émigration de la province de Québec vers l'Ouest se continuait durant les années qui ont précédé le recensement de 1901.
Mais ces chiffres de 1901, eussent-ils été exacts, sont déjà caduques.
Le progrès de l'Ouest a marché avec une rapidité tellement vertigineuse durant les dernières cinq années, que la statistique de 1901 ne saurait plus s'appliquer aux circonstances d'aujourd'hui; et l'élément français a participé à l'élan général qui a fait surgir partout de nouvelles villes et de nouvelles paroisses.
Le courant d'émigration de France et de Belgique a été considérable; celui venant de la Province de Québec a pris des proportions dont peu de personnes se forment une juste opinion. Seuls ceux qui sont sur les lieux et qui observent peuvent en avoir une idée.
Ainsi le recensement de 1901, attribue à la ville de Winnipeg une population d'origine française de 1,379; mais un recensement volontaire fait récemment, pour des fins particulières, a révélé la présence de plus de 2,000 personnes de langue française.
Ce même recensement indique pour St. Boniface une population belge de 96 âmes; mais aujourd'hui il y a une association belge qui compte plus de 2 00 membres et la population totale de cette nationalité dans la ville épiscopale n'est pas moindre de 600 âmes.
Il y aura bientôt vingt-trois ans, je reproduisais dans un journal français de St. Boniface, une lettre de Monsieur Onésime Réélus, le savant géographe français, sur laquelle je faisais quelques commentaires.
Cette lettre étant toute d'tctualité; je me permettrai de vous en donner des extraits, — elle vous fera voir combien était grande la perspicacité de réminent écrivain, en même temps que l'intérêt patriotique qu'il nous portait. Voici ce qu'il écrivait: —
"Je crois très fermement à votre victoire définitive en "Amérique; vous êtes au Nord, vous avez une fécondité supérieure, vous avez plus de traditions, — et des meilleures, — que 'vos voisins; enfin bien que protestant de naissance, je suis fils "d'un véritable apôtre protestant, toujours jeune maigre ses 85 "années, j'estime que le catholicisme sincère chez un peuple est "un brevet de longévité.
"Le protestantisme, simple négation, n'est au fond qu'un "émiettement.
"Les nations qui s'y fient seront un jour honteuses de leur "chute. Puis quand vous aurez plus de nombre, le catholicisme "pourra vous aider à amalgamer peu à peu les Irlandais et les- "écossais Catholiques.
"Mais vous aurez de mauvais jours à passer. "Le Nord-Ouest est la dernière ressource de l'émigratior "en pays tempérés, la Sibérie à part.
"Il faut donc vous attendre à le voir envahir rapidement "par les Ontariens, les Anglais, les Ecossais, les Irlandais, les^ "Américains, peut-être par les Allemands.
"Il se passera là ce qui s'est passé lors de la colonisation "d'Ontario: ce sera un semblant d'écrasement, parce que cette "invasion diminuera votre nombre proportionel dans la Puissance.... Ce qui s'est passé dans les Cantons de l'Est, ce qui "se passe sur l'Outaouais est le symbole de l'avenir. L'arbre "grandira tout seul.
"C'est pour cela que l'émigration canadienne vers le Nord-
"Ouest est d'une importance capitale. Travaillez y de toutes "vos forces. Jetez là-bas des îlots canadiens qui finiront par se "réunir et par être la terre ferme.
"Puis n'oubliez pas que chaque millier d'hommes qui ne va "point aux Etats-Unis, ou qu'on repatrie, figurera avec ses "accroissements aux renseignements de 1891, de 1901.
"C'est l'essentiel.
"Je vous le répète la colonisation rapide du Nord-Ouest par "les éléments dit saxons, vous rabaissera soudain dans l'échelle "proportionelle, surtout â partir de 1881.
"Vous ne serez plus que trente pour cent. — N'ayez crainte. "Votre tour reviendra, — mais pour que l'arbre croisse, il faut "le planter.
"Qu'il ait geulement des racines, il s'élèvera bientôt du "taillis étranger et il finira par le dominer."
Nous ajoutions les commentaires suivants: —
Nous sommes heureux de constater que l'appel qui est fait -si souvent à nos compatriotes, pour les attirer à émigrer ici, vient d'être énergiquement corroboré par cette voix sympathique et distinguée qui nous vient de France.
Oui, serrons nos rangs et petit à petit, emparons-nous du
HSOl.
Nous sommes enveloppés par l'élément étranger, mais ne désespérons pas.
Nous ne sommes pas de ceux qui préfèrent voir nos compatriotes sur un seul point; mais au contraire, étendons nos rameaux, afin que Saint-Bonifaee et Saint-Albert, ces deux branches de l'arbre national puissent un jour se joindre et s'entrelacer.
La preuve des progr,s de l'élément français de l'Ouest, du reste, nous n'avons pas le besoin de la demander à la statistique officielle; nous la trouvons dans la multiplication et l'agrandissement de nos oeuvres religieuses, — car chez nous comme ici, qui dit Français dit Catholique.
Chaque année de nouvelles paroisses françaises surgissent et, la prospérité dès anciennes s'affirme par la magnificence des édifices qu'elles élèvent pour le culte et pour l'enseignement.
L'autre jour je jetais un coup d'oeil sur le récit des récentes visites pastorales de Mgr. Langevin, et on me permettra de citer quelques notes prises au hasard.
A la mission de la Rivière à la Pluie on a construit une nouvelle église, la première étant transformée en maison d'école catholique séparée.
A Lorette, église en brique de $20,000.00 A Ste Anne des Chênes, église en brique de $15,000.00. A Thibeauville, augmentation de 34 à 54 familles en une seule
année.
A la Broquerie, église en brique de $11,000.00. A Saint-Pierre-Joly, église de $30,000.00. A Saint-Charles, nouvelle église de $30,000.00. A Winnipeg, nouvelle paroisse française avec église et école de
A Bruxelles, nouvelle église et presbytère. A Fort Francis, nouvelle église.
A Willow Bunch, nouvelle église.
A Ste Agathe, magnifique restauration de l'église. Sept nouvelles institutions enseignantes ont été construites cette année dans le diocèse, tandis que plusieurs autres ont été obligées de s'agrandir.
Enfin, la nouvelle cathédrale de Saint-Boniface, en voie de construction, sera un superbe monument qui coûtera au-delà de trois cent mille dollars.
Si l'on considère que toutes ces oeuvres s'accomplissent par souscriptions volontaires, on admettra que lés Canadiens de l'Ouest ne manquent ni de foi, ni des moyens pour la manifester. Un mot de la question scolaire: —
Toutes les paroisses du Manitoba possèdent leur école et partout où nos compatriotes sont une proportion considérable de la population, ils sont libres de faire enseigner le français de concurrence avec l'anglais, ainsi que de faire donner l'enseignement religieux à certaines heures du jour sans renoncer aux subsventions du Gouvernement.
Dans l'Alberta et la Saskatchewan, on compte déjà 51 écoles publiques catholiques et 15 écoles catholiques séparées.
Nulle part dans les grandes villes, les catholiques ne sont obligés de se cotiser pour des écoles paroissiales.
Ces écoles sont supportées par la taxe scolaire et la subventions gouvernementales.
Ainsi donc et je tiens à le proclamer, notre situation est loin d'être aussi sombre qu'on a voulu le croire.
Elle n'est pas tout ce que nous pourrions désirer; mais nous ne sommes pas en danger de nous noyer.
Nous possédons de nombreux centres d'action et nous sommes en plein progrès.
De nombreux missionnaires et d'ordres religieux enseignants récemment arrivés de France précèdent le colon, activent l'émigration française et constituent use garantie de plus pour la conservation de notre langue et de notre foi.
Enfin, comparée aux autre colonies canadiennes, en dehors de la Province de Québec, notre position est excellente. Alors, me direz-vous, que demandez-vous donc? Ce que nous demandons, c'est que nos compatriotes de l'Est, qui ne sont pas satisfaits de leur situation actuelle, viennent se joindre à nous pour nous aider à agrandir l'influence française et aussi pour prendre leur part des énormes richesses que l'Ouest offre gratuitement au colon industrieux.
'Il re s'agit pas pour nous d'occuper tout l'Ouest; cette idée chimérique n'est jamais entrée dans nos rêves;
Il s'agit de fortifier nos vieux groupes par l'infusion d'un sang nouveau, et d'en former de nouveaux afin que sur tous les points du Canada, l'influence française se fasse sentir, alors même qu'elle ne saurait espérer dominer.
C'est ainsi seulement que nous pouvons espérer retenir notre position dans la Puissance.
Pas plus qu'Ontario, Québec ne saurait espérer retenir toute sa population.
On n'arrêtera pas davantage le flot de l'émigration européenne *qui se dirige vers l'Ouest du Canada.
C'est à vous donc de la devancer et de profiter des avantages qui s'offrent avec chaque mille de chemin de fer qui se construit.
L'Ouest c'est la fortune, et la fortune c'est l'influence politique, c'est le prestige d'une race, c'est l'acheminement vers la culture des arts et des lettres.
On a peut-être trop insisté sur les grandes récoltes de blé de la prairie.
L'Ouest Canadien ne contient pas seulement de belles terres à blé; il possède aussi de grandes forêts et d'abondantes pêcheries; il a ses pouvoirs hydrauliques et des mines de diverses natures; les chemins de fer, le commerce, l'industrie offrent
un travail abondant et sollicitent le Capital.
Prenons notre part de ces richesses; ne craignons pas de nous mêler aux aux autres peuples; d'entrer en concurrence avec eux.
Il y a quatre ans, deux mille Anglais, sortis des faubourgs de Londres, sans expérience aucune, beaucoup sans ressources pécuniaires, allaient s'établir à deux cents milles du chemin de fer.
On leur prédisait un désastre. — Je visitai moi-même cet établissement à cette époque, après avoir parcouru en voiture une distance de quatre cents milles à travers la prairie.
Aujourd'hui une ligne transcontinentale traverse leur colonie pour être suivie d'une deuxième, et leur position est excellente.- Ainsi des Doukobors, ainsi des Galiciens, ainsi des Mennonites.
N'avons-nous pas l'intelligence et la persévérance pour encore mieux faire que ces étrangers dans notre propre pays.
En formant des colonies au milieu des autres nationalités, en nous faisant connaître, et en apprenant à les connaître, nous porterons un coup fatal au fanatisme.
Dans la civilisation nouvelle, les nations doivent forcément s'entrelacer et s'enchaîner, alors que, comme les anneaux magnétiques, dont parle Platon, en se rapprochant elles forment" une chaîne sans se confondre.
Ayons confiance. — De toutes ces transformations qu'ont' amenées les inventions nouvelles, du mélange des peuples par les migrations et l'extension du commerce, il résultera non l'anéantissement des nationalités, mais une amélioration générale des relations entre elles.
Aux lugubres splendeurs de la guerre, jadis nécessaires pour répandre les arts et les sciences, nous aurons substitué l'activité non moins noble d'une concurrence sans amertume.
Il en sera de l'amour de la nationalité comme de tous les sentiments des hommes.
Cet amour sera condamné à n'être plus un préjugé, une passion aveugle et exclusive; il devra avoir raison.
Nous ne demanderons plus à la masse des hommes que respect et justice.
Notre patriotisme ne périra point sous le poids de cette
nécessité, pas plus que tous les sentiments naturels et légitimes; il s'épurera, au contraire, et il s'élèvera.
Ce sont des épreuves qu'il aura à subir, il en sortira vainqueur; parce que notre histoire, nos actes politiques sont là pour démontrer que nous n'avons jamais demandé que justice.
Et dans la pleine confiance que les groupes français du Nord-Ouest pourront un jour aider à mettre un frein à la fureur du fanatisme, — nous invitons nos compatriotes à venir prendre leur part au riche héritage national.
Je le dis avec conviction, il n'y a pas un Canadien-Français établi dans l'Ouest depuis quelques années qui doute de l'avenir. Si parfois, la main de l'injustice et de la persécution s'est appesantie sur nous, nous n'avons jamais douté des droits de notre nationalité, ni de sa force.
Nous ne nous sommes pas arrêtés à pleurer sur les pierres des bords du chemin, mais nous avons continué à travailler courageusement à la réalisation des aspirations qui sont communes à la race française dans tout l'Amérique.
Fermes dans notre attachement à cet idéal, chacun de nous pourrait dire avec .e poète: —
b'il n'en reste que cent je serai le centième" "S'il n'en reste que dix je brave encore Svlla" "S'il n'en reste qu'un je serai celui-là"
f^~~\^Z tL; /rï^^ JL^-y. /-£S*^
£ÇL