LES ESPAGNOLS
De tous les Européens étrangers qui sont venus s’établir dans notre colonie africaine, les Espagnols sont assurément les plus nombreux. Dans beaucoup de villes de l'Ouest, et même dans quelques-unes de la province d’Alger, ils forment une portion notable de la population. Une grande
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quantité d’haouchs ou de fermes de l’intérieur sord loués à des Espagnols. On les trouve jusque dans nos postes avancés. La moitié de la légion étrangère s’est recrutée parmi eux. Partout les tilles espagnoles se mettent au service des particuliers, et la plupart, malgré tout ce qu’on en peut dire, sont encore les domestiques les plus convenables. Les Espagnols, à la différence d’un trop grand nombre des premiers colons français, ne peuvent passer pour des aventuriers; ils sont ordinairement mariés, et quelquefois à la tête de plusieurs générations, lorsqu’ils se présentent dans notre colonie.
Les guerres civiles d’Espagne ont singulièrement favorisé cette émigration. Bien des pères de famille, pour éviter d’y prendre part et soustraire leurs enfants à la conscription, ont pris le parti d’abandonner leur malheureuse patrie. L’Etat avait supprimé les ordres monastiques sans grand profit pour les contribuables, et encore moins pour les pauvres. La misère était grande en Espagne, et il semblait que Dieu eiit voulu appesantir son bras sur cette nation catholique. Pendant plusieurs années, une st^cheresse extraordinaire avait tari les rivières et ruiné plusieurs provinces en les privant d’irrigations. Aux fléaux de la guerre et de la disette était venu s’ajouter celui du gouvernement constitutionnel, qui, comme tous les gouvernements constitutionnels du monde, avait eu pour résultat de beaucoup obérer les finances de l’Etat, en multipliant le nombre de ceux qui s’inscrivaient pour vivre et s’enrichir à ses dépens. Lors de la première suppression des couvents, une grande partie des biens du clergé avait été vendue ; quand, avec la paix, on crut devoir un instant arrêter ces spoliations, on eut recours aux contribuables, et le génie fiscal s’épuisa en inventions. On ne se contenta plus, comme dans bien des pays, d’imposer les terres, on imposa tous les animaux ; les propriétaires durent payer 3 fr. par mois pour chaque cheval, âne ou mulet ; une somme de 1 fr., également par mois, pour chaque poule; une somme analogue proportionnelle, selon son âge, pour
chaque bête à l’engrais, comme les porcs et les moutons. L’entretien du bétail devenait une chose très-dispendieuse dans la moindre exploitation agricole, et il était à craindre que, par économie, beaucoup de propriétaires ou de fermiers ne laissassent mourir des bêtes qui leur coûtaient par année, et même par mois, beaucoup plus qu’elles ne leur rapportaient : aussi le fisc espagnol eut-il soin de mettre un impôt sur toutes les bêtes qui viendraient à mourir. Bien des petits cultivateurs avaient fait leur deuil du bétail, il leur restait des pioches pour travailler leurs terres. On imagina alors d’imposer les pioches, et les malheureux ouvriers n’eurent pas même la consolation de pouvoir garder tous leurs outils : ils eussent été pour eux un luxe ruineux. Ce nouvel impôt fut un de ceux qui exaspéra davantage les pauvres Espagnols. Soumettre les bêtes à un impôt personnel leur paraissait déjà bien inique, ils se révoltèrent à l’idée d’un impôt de ce genre frappant des objets qui ne mangeaient pas. Le fisc espagnol imagina beaucoup d’autres choses pK)ur les impôts indirects ; il ne s’attaqua pas seulement aux denrées mises en vente, il fit payer aux gens des campagnes le droit de pouvoir manger eux-mêmes les fruits de leurs récoltes.
L’Algérie était exempte d’impôts ; tout ouvrier espagnol y apportant une pioche trouvait de son travail un prix élevé dont la valeur n’était pas amoindrie par de nombreux besoins.
Un bras de mer d’une cinquantaine de lieues sépare d’Oran l’Andalousie et la province de Valence. Les vents d’Ouest sont fréquents sur ces parages, la moindre balancelle, par un beau temps, fait le trajet en une journée. Sans beaucoup de frais, les Espagnols peuvent donc se transporter avec tout leur mobilier de l’autre côté du détroit. Ils retrouvent à Oran les débris de constructions qu’y ont élevées leurs pères pendant le cours d'une domination de plusieurs siècles. Les Français qui ont repris le pays aux Maures, sont
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catholiques comme eux ; il leur semble rentrer dans une patrie momentanément abandonnée. Lii province d’Oran s’est donc naturellement, en grande jMirtie, jieuplée d’Espagnols ; la ville d’Oran , à elle seule , en possède 1 1 ,000 sur une population européenne de 22,000 habitants.
Alger est un peu plus éloigné de l’Esjiagne, la traversée est environ du double; néanmoins les vents, presque toujours favorables, y ont poussé encore plus d’Espagnols. Pendant longtemps, le peu de vie de la colonie française se trouvait concentré à Alger. L’Etat y faisait exécuter de grands travaux, et les capitaux privés n’affluaient cpie là. Il fallait des bras pour tous les travaux, les Espagnols en fournirent.
La ville d’Alger a compté un insümt près de 20,000 Espagnols. La plupart, dans les commencements, ne gagnaient pas moins de 5 fr. par jour en extrayant de la pierre ou en faisant des ouvrages de terrassement. Ils s’adonnèrent bientôt à des travaux plus avantageux encore et plus conformes à leurs goûts; on en vit un grand nombre louer les jardins abandonnés des environs, y établir des norias et, grâce à des irrigations bien entendues, fournir à la ville une grande abondance de légumes. A peine la ville de Blidah était-elle occupée, qu’ils y accoururent à l’envi pour s’y adonner à ce genre de culture ; ils y transformèrent en jardins potagers les orangeries que la guerre avait dévastées, et, avec les eaux de l’Oued-el-Kebir, appliquèrent largement leur système d’irrigation. La ville de Blidah est encore en grande |>artie peuplée d’Espagnols, ils y forment plus du tiers de la population européenne.
Drapé dans sa couverture de laine à carreaux blancs et bleus, l’Espagnol arrive dans notre colonie avex sa fierté primitive ; il méprise l’infidèle el-Jlauro, dont il a fini par devenir victorieux, et il ne comprend pas les attentions bienveillantes qu’ont pour lui les Français. Il appartient à une race noble et valeureuse qui, pendant plusieurs siècles, a tenu le premier rang parmi les nations européennes, et qui
toujours a su résister avec intrépidité à toute invasion étrangère. Il lève sa tête , il aime sa patrie qu’il est obligé de fuir; rien, malgré tout, n’est plus beau que l’Espagne. Les troubles politiques qui dévorent ce peuple n’ont point altéré ses sentiments monarchiques non plus que sa foi vive : il respecte l’autorité ; mais il ne rampe jamais devant elle , comme de guerre lasse les révolutionnaires de bien des nations.
Moins avancés en civilisation que le Français, les Espagnols n’ont pas les mêmes besoins. Chez ces derniers les garçons se couchent tout habillés sur la dure , une pierre leur sert d’oreiller : le chef de la famille seul se donne le luxe d’un lit , quand il est dans l’aisance. Le mobilier de leur ménage n’est guère plus coûteux et plus embarrassant que celui des Arabes. Quelques tabourets formés avec trois petites planches leur servent de sièges , ils s’y reposent les bras appuyés sur leurs genoux et la cigarette à la main. A l’heure du repas , chacun se range autour d’une petite table basse qui peut à peine contenir la gamelle et les morceaux de pain des nombreux convives ; le riz , coloré de safran, à défaut de légumes verts , est le mets le plus ordinaire ; souvent il est remplacé par quelques harengs salés , cuits sans gril, sur la braise ou la cendre; la viande et le vin n’entrent dans le festin que les dimanches et jours de fêtes.
Les Espagnols sont sans contredit les meilleurs ouvriers agriculteurs de notre colonie. La plupart venant des contrées méridionales de l’Espagne, il n’y a pas pour eux de changement de climat ni de culture, lorsqu’ils émigrent sur la terre d’Afrique. Leurs habitudes sobres leur rend toutes les privations faciles; une nourriture peu substantielle n’altère pas leur tempérament; le moindre abri leur suffit; ils peuvent s’installer partout comme les Arabes. Tandis qu’il faut pour attirer un fermier français des établissements coûteux et des avances considérables , le fermier esp.'^gnol se contente ordinairement d’une misérable cahute , et quand il a
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an peu d’eau pour se créer un jardin potager, il a bientôt pourvu à une grande partie de ses frais de nourriture.
En arrivant, l’Espagnol s’en va trouver un compatriote de son viUage ou de sa province : si petite que soit l’habitation de son hôte, il y a toujours place |K)ur s’y étendre la nuit sur le carreau ou, pour mieux dire, sur la terre. On ne peut mettre de rallonge à la table, mais on peut agrandir le cercle. Le nouveau venu aide dans ses travaux celui qui le loge et le nourrit. Au besoin, on trouve bientôt à le placer domestique chez un autre Espagnol ; mais c’est moins à titre de mercenaire qu’il entre dans cette autre famille , que comme adopté par elle pour la compléter et lui donner les bras qui lui manquenl. 11 apprend là un peu de français, fait son apprentissage du pays, se met en rapport avec les colons français et étrangers. Bientôt il peut voler de ses propres ailes, se louer à la journée. Alors il peut gagner 2 fr. 50 c. par jour; quelquefois un peu moins, mais d’autres fois bien davantage. En été, à l’époque des récoltes, où il faut des ou- Triersà tout prix, les journées, selon l’éloignement et les fatigues, lui sont payées 3 et 4 fr. L’Espagnol qui a travaillé un an ou deux à la journée finit par louer pour son propre compte un petit jardin ou un coin de terre. Pour louer, il faut payer le terme ou le semestre d’avance ; ou si le terrain n’est pas en rapport, il faut vivre plusieurs mois avant de recueillir des fruits. Mais le nouveau fermier ou métayer a déjà fait quelques petites économies ; il s’est déjà constitué un petit crédit sur les lieux. Eu arrivant, il n’avait que sa pioche et quelques hardes; il est maintenant bien approvisionné d’outils, il a un commencement de ménage ; bientôt il va acheter un âne, des cochons, des poules, une chèvre : un peu plus tard il achètera un cheval ou un mulet , une charrue, une charrette. Ses bénéfices augmentent à mesure que son travail est plus facile et que ses engrais sont plus abondants. Quelquefois alors il entreprend de plus grandes cultures et se met à la tète d’une ferme de quelque importance ; mais le
plus souvent il aime mieux faire l’acquisition d’un jardin et s’y établir. Quant aux concessions, il n’y songe guère; il n’a pas de temps à perdre pour solliciter, il n’aurait pas du reste assez de crédit pour en obtenir, et il a trop d’intelligence pour ne pas comprendre que toute la valeur d’une terre n’est point dans son étendue, mais dans les produits qu’elle est en état de donner. L’Espagnol ne dispute donc pas les concessions du Gouvernement aux Français et aux Allemands : il leur laisse volontiers le soin de défricher à grands frais les broussailles et les palmiers-nains pour s’appliquer aux cultures industrielles.
Ij’Espagnol bon ouvrier refuse, quelle que soit sa misère, de travailler le dimanche. Ce précepte de l’Église est le dernier qu’il abandonne; il chôme les fêles qui ne sont plus chômées en France, et tient même davantage aux pratiques conservées en Espagne qu’aux préceptes les plus rigoureux du Christianisme. Effectivement le dimanche est le seul jour de liberté du pauvre ouvrier; quel que soit le ]>lus ou le moins de ferveur de ses sentiments religieux , on conçoit qu’il ne veuille pas laisser prescrire ce beau privilège. La fierté espagnole a besoin de sortir au moins une fois par semaine de l’esclavage du travail manuel. L’ouvrier espagnol croit qu’il est de la dignité de l’homme de donner essor à toute.s ses facultés ; en cela il n’estime pas perdre son temps; s’il arrive moins vile à la fortune, il y arrivera moins abruti.
Toutes les consciences ne se purifient pas le dimanche, mais les visages s’ornent et s’animent, les rapports sociaux se fortifient et s’étendent. Le dimanche les Espagnols se promènent, se visitent, s’amusent. Ils commencent par se parer de leurs plus beaux vêtements. Les hommes quittent les légers caleçons de la semaine pour enfermer leure jambes dans d’étroites culottes : sur leurs blanches chemises ils endossent de petits gilets qui sont loin de rejoindre le vêtement inférieur ; une large ceinture de laine comble l’intervalle. Une veste de drap noir jetée négligemment sur les épaules ajoute