Français
13,000 Chinois,
200,000 Allemands,
93,574 colons de divers pays.
Total- 460,174
Depuis sept à huit ans, la migration dépasse 200,000 âmes et va toujoui-s eu augmentant ; mais un fait remarquable, c’est que si la migration allemande augmente, au contraire la migration irlandaise diminue.
En 1850, plus de la moitié des colons, 116,532 sur 212,796, étaient arrivés d’Irlande; l’Allemagne avait à peine
foumi la moitié de ce nombre. Aujonrd’hui les rôles sont changés : près de la moitié des émigrants pour l’Amérique sont Allemands, et les Irlandais n’cnlrent même plus pour le quart dans l’émigration.
En effet, comme le faisait dernièrement remarquer M. de Lourdoueix dans la Gazette de France , le bien-ôtre matériel n’est pas toujours le seul que recherchent la plupart des émigrants. A chaque page nous voyons dans l’histoire des masses de citoyens émigrant de différents pays pour se soustraire aux persécutions religieuses et aux tyrannies de toute espèce. Dans l’origine, bien des migrations en .\mérique n’avaient pas eu d’autre c.ause. Les institutions de l’Amérique offraient aux émigrants une liberté d’action qui a dû , à l’origine, en séduire un grand nombre. Néanmoins, comme toutes les institutions participent plus ou moins aux imperfections humaines, le régime républicain le mieux entendu peut dégénérer comme les autres, et offrir même moins de garantie. En définitive, ce n’est toujours que la raison du plus fort, raison qui peut devenir très-tyrannique.
«Le principe de ces gouvernements, dit M. de Lourdoueix, étant la volonté nationale, il s’ensuit qu’une variation dans cette volonté, un mouvement d’idées, un coup de vent de l’opinion, peut changer toutes les situations qui se sont faites sur la foi de sa législation et de ses engagements les plus solennels. C’est ce qui arrive aux Etats-Unis.
« Il s’est éveillé dans ce pays un esprit d’égoïsme sordide, mêlé de fanatisme protestant, qui entre en jalousie des avantages faits aux émigrants européens et veut détruire la liberté religieuse des catholiques. Un parti (les Ktiow-nothing), qui a soufflé cet esprit sur les descendants des Washington et des Franklin, a pris une telle importance, qu’on le croit sur le point de prévaloir dans le congrès. Nous empruntons à un article du Moniteur les derniers renseignements [«arvenus en Europe sur les progrès de cet esprit de monopole qu’on
nomme le nativisme, et sur ses conséquences par rapport aux émigrés catholiques. »
« En 185S, le chilfre des émigrants de cette nation sera très-inférieur à celui de 1 854 car l’agitation des Know-nothing en Amérique, dirigée en même temps contre les Irlandais et les Catholiques, a principalement en vue les Irlandais.
a Les nouvelles d’Amérique continuent à être décourageantes pour les émigrants, et malgré la défaite des Know-nothing en Virginie et la scission qui s’est opérée parmi eux en Pensylvanie, les préventions existant contre les émigrants parmi les Américains de naissance [natives) ne paraissent avoir rien perdu de leur force, s
a Ainsi, l’immigration, ajoute M. de Lourdoueix, s’arrête quand le nativisme se lève ; bien plus, les émigrés irlandais abandonnent leurs établissements et retournent à la misère de leur patrie, quand l’intolérance protestante vient effacer les promesses que l’indifférence philosophique leur avait faites. »
Les émigrants allemands, étant en grande partie protestants, gênent moins sous le rapport religieux les anciens citoyens de l’Union américaine ; mais leur nationalité différente ne laisse pas que de leur inspirer de vives inquiétudes. Comme tout dans leur institution dépend de la majorité, ils craignent que, d’un jour à l’autre, ils ne soient débordés, et qu’après avoir libéralement accueilli les réfugiés du monde entier, ils ne finissent par subir une loi contraire à leurs goûts. On eu peut juger par l’extrait suivant d’un discours prononcé par M. Thompson, sénateur de Kentucky, et reproduit par plusieurs organes de la presse :
« On nous propose de donner les terrains de l’Etat à des vagahonds, des mendiants et des criminels que la justice vengeresse ou les évé-
1 En effet, tandis que le nombre des émigrants en 1854 avait été de 4 60,174, il résulte d'une nouvelle communication faite par le secrétaire d’Êtat des États-Unis à la Chambre des Représentants, que Iff iionibre des émigrants arrivés aux États-Unis pendant l'année 1855 ne s'est élevé qu'à Î30,000, dont 66,000 Allemands, 49,000 Irlandais et 39,000 Anglais.
nements politiques jetteut de notre côté, à des étrangers qui quittent leur pays parce que les institutions en sont trop sages ! On nous propose d’encourager de tels sujets à former de nouvelles communautés, de nouveaux États sur notre territoire. Les belles communautés que celles fondées par ces vagabonds et criminels de l’Europe !
« En vue d’une guerre européenne, nous devons conserver toutes nos ressources; ce n’est pas le temps à présent de prodiguer les terrains publics au rebut de la société. Cette proposition n’est bonne qu’à plaire aux habitués des cabarets et maisons de débauches.
« Tandis que les anciens Etats de l’Union, surtout celui de la Nouvelle-Angleterre, demandent en vain une partie de ces terrains à titre de subvention pour faire des améhorations intérieures, nous les donnerions peut-être à im Hessois, dont les aïeux ont massacré les nôtres, ou à un Allemand qui a une bosse si forte et des pieds si larges, qu’il faudrait trois générations pour eu façonner un gentilhomme américain.
» Supposons qu’un terrain, Nebraska, par exemple, ne serait habité que par des gens tels que cette proposition y attirerait, quelle confusion de langues n'en résulterait-il pas! Des gens de toutes les nations du monde s’y trouveraient ensemble et représenteraient une telle combinaison d’abjection, paresse, crimes, infamies, qu’elle suffirait pour corrompre la nation la plus chaste et la plus puissante. Si un Américain honnête voulait s’y établir, on lui demanderait : A quel titre venez-vous ici? qui avez-vous assassiné ou volé pour que vous veniez vous établir chez nous? »
Du reste, avec leur forme républicaine, les Etats Unis d’Amérique ressemblent beaucoup aux pays de domination musulmane. Le gouvernement y est également impuissant pour faire régner la justice et préserver des violences de l’anarchie. La condition sociale des étrangers n’est guère meilleure d’un côté que de l’autre. Chez les Américains, ainsi que chez les Turcs autrefois, les étrangers, considérés comme des rayas, sont soumis à de véritables capitations et doivent acheter la permission de vivre au milieu des citoyens de la République. Voici ce que dit, pour nous édifier à cet égard, VEcho du Pacifique, journal de Californie :
« Loin de rencontrer ici cette égalité de traitement sur laquelle comptait l’émigrant, il tombe à son anivée entre les mains des collec-
tetirs de taxes qui lui enlèvent une partie de ses feiibles ressources, et, avant d’avoir posé les pieds sur le sol des États-Unis, il doit payer à l’État 5 dollars (25 fr.) à titre de santé. Si, plus tard, il se rend aux mines, il est traqué, poursuivi de nouveau par une antre catégorie de collecteurs rapaces, âpres au gain, qui, le revolver au poing, lui enlèvent 4 piastres par mois, parce qu’ils ont toléré sa présence dans des placers qui appartiennent au gouvernement fédéral ou à des particuliers, et non aux autorités de la Californie. Le citoyen américain est exempt de cette double charge ; U ne paye ni droit de santé, ni taxe de mineur. Ce qui blesse surtout l’étranger, c’est l’infériorité humiliante où cet impôt le place vis-à-vis des Américains. Il quitte l’Europe pour chercher la liberté, et il est empoigné en arrivant par les agents du fisc américain et réduit à un état de vasselage humiliant. Lorsque les émigrants quittaient leur patrie pour venir se fixer en Californie, ils ne s’attendaient pas à recevoir de semblables affronts, ils ignoraient que de tels abus pussent être compatibles avec le régime libéral inscrit dans toutes les Constitutions américaines. »
Un des droits les plus durs auxquels sont assujettis les étrangers, c’est sans contredit le droit d’aubaine (rescheats). Les étrangers non résidents ne peuvent hériter de la propriété immobilière en Californie, et ils sont exposés à des contestations même pour la propriété mobilière.
L'Écho du Pacifique cite un rapport du gouverneur de l’État de Californie, dans lequel ce fonctionnaire rend compte des mesures énergiques qu’il se propose de prendre pour assurer à l’État la propriété de divers immeubles échus par droit d’aubaine, et dont la valeur est estimée à deux millions et demi de dollars (12,500,000 fr.) :
a Deux millions et demi de dollars ! s’écrie le journal cali&mien, confisqués à de malheimeux héritiers, parce qu’ils ne sont pas résidents, et cela en vertu d’un droit régalien qui a pris sa source dans un sentiment de rapines en usage parmi la noblesse du moyen âge!
« Des républicains, prendre précisément dans la législation régalienne ce qu’elle a de plus exorbitant !
« Être républicains, et ne pas se voiler la face en présence de pareilles horreurs ! — Bien loin de là, voir un gouvemeiu' d’Etat s’excuser de n’avoir pas eu d’argent pour payer les avocats, les conseils.
qui doirent faire rentrer ce produit de la rapine dans les caisses de l’État ! C’est en vérité mettre le comble aux dernières monstruosités !
« Somme toute, ajoutait le journal VAkhbar, après avoir reproduit ces réflexions, la Californie, malgré tout le bruit qu’en font les compagnies d’émigration afin d’y attirer des colons européens, ne parait pas, tant s’en faut, être pour ceux-ci im lieu de délices, et les observations que nous venons de citer sont bien faites pour désenchanter de cet Eldorado.
O Le droit public des nations y est foulé aux pieds, comme le prouve l’insulte faite au consul de France, M. Dillon.
« La justice ne s’y administre pas avec l’impartialité désirable, et elle n’y est pas respectée, puisque, dans maintes occasions, les jugements populaires se substituent à son action.
« La société y est à l’état de barbarie.
« Les mœurs y sont d’une violence sauvage.
a Qu’estrce qu’un pays où l'Etat s’empare de la dépouille des morts et en frustre leurs héritiers, qusmd ces dépouilles appartiennent à im émigrant étranger; où la force tient lieu du droit; où la richesse couvre tout ; où le couteau et le revolver jouent leur rôle dans les moindres querelles; où l’homme vit constamment armé; où il se publie des Tableaux du crime, tel que celui que nous avons reproduit ; où le meurtre court les rues et les campagnes?
« La Californie est une terre fertile; soit! Elle contient de riches mines d’or; soit ! Mais cela ne fait pas qu’il soit doux d’y vivre et d’y mourir ; cela ne fait pas que l’émigrant éfrauger puisse se dire, en y abordant : Ubi bene, ibi patria ! b
Malgré tout, l’émigration continue. Les circonstances actuelles lui sont, il est vrai, très- favorables. Depuis une quarantaine d’années l’Europe a joui d’une paix profonde. Si, pendant cette période, la population de la France s’est accrue de près d’un quart, que doit-il en être en Allemagne, où les familles sont nombreuses, où souvent un père a 10 ou 12 enfants! De longues années de prospérité ont pu permettre pendant quelque temps de pourvoir aux besoins nouveaux; mais, à la fin, la moindre disette, la moindre crise commerciale ont dù bientôt entraîner une misère profonde et bouleverser bien des existences. D’un autre côté, les gouvernements allemands ne sont pas en voie
de progrès. Ils sont de plus en plus tracassiers à la vue du débordement des idées socialistes; et lorsqu’ils pourraient leur opposer une digue par l’union de la foi chrétienne, ils la sapent dans ses fondements en favorisant les divisions du rationalisme, en ne montrant de tolérance que pour le mal et en se déchaînant contre de saintes institutions qui cependant pourraient encore les régénérer.
Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, ce malaise général qui règne en Allemagne n’eût pas été suj^^sant pour faire prendre à l’émigration un élan aussi extraordinaire que celui qui se manifeste aujourd’hui. Ce mouvement s’est trouvé tout d’un coup favorisé par des influences complètement étrangères à l’économie politique et à l’amour de la liberté. La spéculation a bientôt jeté son dévolu sur les malheureux émigrants ; de toutes parts des compagnies se sont formées pour opérer leurs transports, transports de long cours, nécessairement dispendieux et pouvant procurer des bénéfices de nature à exciter les convoitises.
Les compagnies d’émigration ont partout en Allemagne des agents intéressés par des primes à la réussite de leurs entreprises. Ils fournissent toutes les explications qui peuvent être utiles aux émigrants : comme des commis-voyageurs, ils parcourent les villes et les campagnes, et ne négligent ni les soins, ni les démarches pour obtenir le plus grand nombre possible d’enrôlements. Ce n’est pas tout, les compagnies subventionnent les gazettes les plus accréditées et, au besoin, publient des feuilles spéciales, dites journaux d’émigration. Leurs journaux comme leurs agents vantent aux futurs émigrants les terres qui leur sont offertes, en exaltent l’heureuse situation, l’admirable fertilité, et les montrent comme une sorte de paradis où l’on est trop heureux d’obtenir son admission. Pour donner une sorte d’authenticité à ces descriptions poétiques et les rendre plus séduisîintes, les compagnies les corroborent par des témoignages irrécusables.
Elles choisissent parmi les infortunés colons les meilleurs théoriciens, les mettent à leur solde et les font retourner dans leur pays, pour vanter à leurs compatriotes les avantages de la colonisation américaine, pour devenir une preuve vivante de l’aisance qu’on peut s’y proeurer. Elles parviennent ainsi à vaincre toutes les hésitations et à triompher des plus incrédules. On voit alors de malheureux pères de famille vendre tout ce qui leur reste pour réunir la somme nécessaire à leur passage dans l’autre monde , pour payer la barque à Caron, qui doit les mener aux rivages du bonheur. Les compagnies n’en demandent pas davantage , elles se soucient très-peu de savoir si leurs nouveaux hôtes ont réglé tous leurs comptes, si leurs papiers sont en règle, s’ils ont de quoi aeheter leur pain sur la terre promise. Elles les entassent à fond de cale dans leurs navires, avec moins de précautions encore que les négriers n’en apportent pour leurs esclaves. Ils ne répondent pas de leurs marchandises : elles ne leur ont rien coûté ; ils auraient même tout avantage à pouvoir s’en débarrasser chemin faisant. Quand les malheureux colons peuvent arriver sains et saufs, ils ne sont souvent qu’au commencement d’une carrière beaucoup plus pénible à fournir que celle qu’ils ont quittée. Ils pouvaient au moins trouver dans leur patrie encouragement et assistance : à leur arrivée en Amérique, ils sont abandonnés à euxmêmes sur la plage, sans qu’aucune main- charitable les aide à faire le premier pas, sans que la moindre parole de consolation vieime adoucir les accents de leur premier désespoir.
Dernièrement, un journal racontait que par suite des mauvaises récoltes la cherté des vivres était devenue si grande aux États-Unis, qu’une barrique de farine de 100 kilos s’y vendait plus de 125 fr.; une livre de bœuf de 1 fr. à 1 fr. 70; une pomme de terre 05 c.; un œuf 15 à 20 c. D’autre part, l’affluence des travailleuis avait fait tomber le prix du travail à un tiers du salaire antérieur. Aussi, en quelques mois.
dans le seul port de New-York, 6,000 émigrants, assez favorisés du sort pour avoir pu conserver un peu d’argent, s’étaient-ils réembarqués, fuyant ces contrées qu’on leur avait représentées comme un Eldorado.
Qu’on juge par ce seul fait de l’affreuse position de ceux à qui la misère ne laisse aucun espoir de retour.
C’est un peu sur quoi comptent les compagnies d’émigration , et ce qui les enhardit davantage à tromper impudemment les malheureux auxquels elles s’adressent. Une colonie aussi voisine du continent qu’est l’Algérie, ne peut, sous ce rapport, leur convenir. D’ailleurs, le gouvernement français fait lui-même tous les frais de la traversée de la Méditerranée, le reste du voyage est d’un trop petit intérêt pour les compagnies ; aussi se déclarent-elles les ennemies acharnées de notre colonie. Elles cherchent à la décrier, parce qu’elles savent bien qu’elle pourrait leur faire une concurrence redoutable, et c’est là même une des parties les plus essentielles de la mission de leurs journaux et de leurs agents. Écoutezles, ces journaux et ces agents : aux colons qu’il s’agit d’enrôler pour les plaines de l’Ouest ou pour les régions aurifères de la Californie ils ne parleront pas des fièvres qui, sur certains points, déciment les populations nouvellement implantées, ni des Indiens qui errent partout sur les confins de la civilisation, ennemis impitoyables dans la guerre, infatigables déprédateurs pendant la paix ; mais ils leur parleront de l’insalubrité de l’Algérie et du manque de sécurité provenant de la présence des Arabes.
L’Arabe, dans leurs descriptions, prend des proportions gigantesques; il envahit les habitations, détruit les cultures, tue et massacre les colons ; avec lui, point de trêve, point de repos. Les familles qui ont l’impnidence de s’établir en Algérie vivent continuellement sous le coup du brigandage, et la ruine est infailliblement leur partage.
En présence de cette propagande active qui se fait en Allemagne an profit de l’Amérique et au détriment de l’Algérie,
que fait le gouvernement français? Le Monileur, son journal officiel, a été dernièrement chargé de le dire; laissons-le donc parler :
« Le nombre des émigrants allemands et suisses qui traversent notre territoire pour se rendre dans les pays transatlantiques s’est beaucoup accru pendant ces dernières années.
« L’ouverture du chemin de fer de Strasbourg et les communications fréquentes que le port du Havre entretient avec les deux Amériques procurent en effet aux émigrants toutes les facilités désirables.
a La France ne peut que gagner au passage de ces nombreux étrangers qui empruntent son territoire, et qui y laissent, en frais de tramsport et de séjour, des sommes considérables.
« A un autre point de vue, les souvenirs et les impressions que les émigrants recueillent, en traversant même rapidement notre pays et notre capitale, ne sont pas sans influence sur la haute idée qui s’attache, dans les régions les plus lointaines, à la fécondité de nos ressources et au progrès de notre civilisation.
« La plupart des pays étrangers ont pris des mestures pour régulariser les mouvements de l’émigration. L’intérêt de la France lui commande d’adopter des dispositions analogues, et, en même temps, elle doit aux émigrants comme aux gouvernements dont ceux-ci dépendent, elle se doit à elle-même d’entourer le transport et l’embarquement des passagers de toutes les garanties que rhumanité réclame.
« C’est dans ce but que les départements des affaires étrangères, de l’intérieur, de la marine, de la guerre, des finances, de l’agriculture, du commerce et des travaux publics se sont concertés pour former une commission spéciale chargée d’étudier les différentes questions qui se rattachent à l’émigration.
cc Cette commission vient d’être instituée par un arrêté de M. le ministre de Tagricultiue, du commerce et des travaux pubhcs, en date du t" de ce mois.
a La commission est installée et elle fonctionne avec activité. »
Le gouveraement français, assurément, se montre trèslibéral et fait preuve, comme à son ordinaire, d’un grand amour de l’humanité ; mais sera-t-il payé de retour, et peuton espérer que les colons allemands, séduits au passage par la fécondité de nos ressources et les progrès de notre civilisation, emportent avec eux une si haute idée de la
France, qu’il en résulte de grands avantages pour notre connmerce?
L’émigration, il faut le reconnaître, est une des choses qui contribue le plus au développement du commerce ; c’est à elle qu’on doit en grande partie attribuer la prospérité commerciale de l’Angleterre. La population dont elle s’est dégarnie au profit du Nouveau-Monde, conservant ses goûts et ses habitudes, n’a point cessé de s’approvisionner dans ses manufactures, et le produit de ces dernières a dû augmenter en proportion de l’aisance qu’elle acquérait dans les colonies. Aussi, l’indépendance des États-Unis, qui a pu porter un coup à la puissance pobtique de l’Angleterre, a très-peu préjudicié à son commerce. L’émigration en Australie lui a créé un nouveau mouvement commercial qui commence à prendre de grandes proportions. En effet, dans l’espace de trois années, la Grande-Bretagne a placé sur les marchés australiens pour 538,372,315 fr. de produits fabriqués.
Dans ces dernières années, l’émigration allemande pour l’Australie a été assez considérable : aussitôt le commerce de Hambourg avec l’Australie s’en est ressenti.
Voici quelles sont les valeurs des marchandises importées et exportées :
En 1850 16,920 marcs banco 279,993 marcs banco.
Si nous jetons les yeux sur un pays non maritime, la Suisse, nous voyons que c’est aussi l’émigration qui a fait une grande partie de sa prospérité. Il y a des Suisses dans tous les pays du monde , et il en résulte que la Suisse entretient des relations commerciales sur tout le globe, malgré sa situation géographique défavorable.
L’émigration développe donc le commerce, mais, en général, c’est surtout au profit de l’ancienne patrie des émigrants. Voilà la fiche de consolation des princes allemands.
LA .WGRATION ÉTRANGÈRE. 217
Si l’émigration diminue leur puissance politique, elle augmente la prospérité commerciale des sujets qui leur restent, n y a moins de pau\Tes à nourrir et les finances de l’Etat s’améliorent : ce sont de véritables compensations.
Les gouvernements allemands ne pouvant s’opposer au torrent de l’émigration se contentent de le régler de leur mieux; mais, ne nous le dissimulons point, leur intérêt n’est pas de le diriger sur notre colonie africaine. Les produits similaires de nos manufactures nuisent évidemment au commerce étranger, et les droits protecteurs de la douane rendent la concurrence difficile. A part cette considération , les gouvernements allemands sont beaucoup plus jaloux de la France que des États qui les touchent de moins près, et ils ne craignent rien tant que ce qui peut augmenter notre importance nationale. Aussi voient-ils avec une joie secrète les menées honteuses des compagnies d’émigration, qui s’efforcent de détourner leurs sujets de notre colonie algérienne, bien préférable pour ces derniers à toutes les autres.
Malgré tout, comme nous l’avons vu, quelques émigrants allemands se sont spontanément dirigés sur l’Algérie; quelquefois même il en est arrivé tout d’un coup des bandes assez nombreuses pour peupler tout un village.
L’Administration de la colonie leur a fait généralement un assez bon accueil. On voit entre Oran et Mostaganem deux villages formés, il y a quelques années, d’émigrants prussiens débarqués dans cette province au moment où on y pensait le moins. Plusieurs petits centres de population se sont formés de la même manière aux environs d’Alger avec des colons suisses. Toutefois, l’Administration civile, moins sans doute par négligence que par le sentiment de son impuissance, n’a pas toujours mis dans son accueil l’empressement désirable.
Voici ce que racontait, en 1850, un journal d’Alger :
« 11 y a quelques six mois environ, un premier essaim de Suisses,
venant du Valais, commune de Sesson, débarqua en Algérie sous la direction de l'instituteur Bruchet.
« On le fixa à Ameur-el-Aïn, l’une des colonies agricoles fondées dans l’ouest de la Mitidja, en 1849 et, depuis lors, veuve de tout habitant.
« Bientôt Brucbet écrivit dans son pays, rendit compte de ses impressions, lit part de ses espérances à ses compatriotes en les engageant à imiter sou exemple.
« Sur la foi de ses écrits, un convoi de 200 émigrants s’organise, il est dirigé sur la province de Constantine et débarque à Philippeville.
« A Philippeville, cette émigration trouve dans M. Temblaire, souspréfet de l’arrondissement, un homme de cœur et d’inteUigence qui l’accueille avec joie et s’empresse de la pourvoir selon ses vœux.
« Des lettres exprimant la plus vive satisfaction , venant des environs de Philippeville, ne tardent pas à arriver dans le Valais. On se les passe de main en main, et un troisième convoi de 54 émigrants se met en route pour l’Algérie. Il débarque à Alger.
a Déposé sur le quai, personne ne vient le reconnaître, il ne sait é qui s’adresser.
« Après de longues heures d’attente, une personne s’enquiert par hasard de ce que sont ces hommes, ces enfants, étrangers au pays et qui restent immobiles.
« — Nous sommes des Suisses, répond-on à cette personne, nous venons coloniser l’Algérie.
( — Pourquoi n’allez-vous pas au dépôt des colons?
« — Nous ne savons où est ce d^ôt.
« — Venez avec moi. »
« On arrive au dépôt. Il est interdit à M. le directeur d’y recevoir des colons. Cependant M. le directeur comprend qu’il ne peut laisser ces gens sur la chaussée ; il se rend près de M. le préfet et lui expose la situation.
« M. le préfet est obUgé de faire des économies sur le budget de la colonisation, il refuse formellement l’entrée du dépôt à cos émigrants.
« De chez le préfet, M. le directeur du dépôt se rend chez le consul suisse dans l’espoir que celui-ci plus heureux pourra décider M. le préfet à ouvrir les portes du dépôt à ses nationaux.
« Le cousul court chez .M. le préfet. Nouveau refus. Pas d’argent, pas de Suisses! L’à-propos est sans réplique.
« De la décision du préfet M. le consul en appelle au gouverneur.
« M. le général d’Ilauti)oul n’hésite pas. 11 donne l’ordre d’admettre ces 54 émigrants au dépôt j mais quarante-huit heures s’étaient écou-
lées depais le débarqaement. M. le gouverneur les fait ensuite dir^r sur la colonie Ameur-el-Atn, où se trouvaient déjà quelquesuns de leurs compatriotes.
< Ceci se passait du S au 10 avril.
IC Le 4 mai, un quatrième convoi, venant toujours du Valais, aborde i Alger; il compte 213 individus.
« Comme le précédent convoi, personne poar le recevoir au débarquement.
« Enfin, après vingt-quatre heures de démarches, on Tadmet au dépét, mais pour trois jours seulement.
R Hier expirait le premier délai accordé. Siu* les 215 émigrants, 58 ont été envoyés à Ameur-el Aîn ; 157 restent à pourvoir. Une prolongation de quarante-huit heures de séjour au dëpét leur est accordée ; après quoi ils iront où Us pourront.
« L’Administration, dit-on, n’a pos de terres à leur donner.
R D'après les renseignements qui nous sont fournis, une bonne partie des habitants du Valais eût émigré en Algérie, si l’Administration eût continué à les recevoir.
R Maintenant ce mouvement est arrêté.
R Nous le devons à l’impuissance de notre Administration.
R On nous assure même que l’autorité supérieure a écrit officiellement à M. le consul suisse pour l’engager à arrêter ce mouvement d'émigration, attendu que rien en Algérie n'était disposé pour lui faire place.
R Pauvre Algérie ! »
Ce n’est pas que le gouvernennient français ne cesse de faire des vœux pour que l’émigration allemande se porte sur noire colonie : les bras manquant, il comprend parfaitement toute l’importance qu’il y aurait d’attirer des ou'vriers aussi laborieux que les colons allemands. Naguère on l’a vu accueillir avec plaisir la publication d’une feuille hebdomadaire imprimée à Alger, moitié en français, moitié en allemand ; malheureusement les abonnés allemands n’étaient pas encore assez nombreux pour faire vivTc ce petit journal. Son directeur dès lors a cru devoir céder aux instances de ses lecteurs français, en demandant au gouvernement l’autorisation de ne plus écrire qu’en leur langue. Des difficultés incroyables lui ont été faites pour l’obtenir. Le gouvernement désirerait
donc l’émigration allemande en Algérie; mais il voudrait, autant que possible, qu’elle pût s’effectuer sans frais et sans nécessiter du moins aucun sacrifice extraordinaire. C’est avec cette restriction qu’il paraît avoir expliqué aux gouvernements étrangers la protection qu’il voulait bien accorder aux émigrants allemands^ On lisait il y a quelque temps ce qui suit dans la Gazelle de Cassel :
« L’attaché de l'ambassade de France à notre cour, M. le comte Eugène de Belcour, a fait connaître au gouvernement, dans une note spéciale du 28 novembre dernier, les conditions sous lesquelles Témigration des sujets hessois en Algérie pourrait s’opérer en pleine sûreté, sans qn’ils fussent exposés à être renvoyés à Cette ou à Marseille. Ces émigrants devront notamment prouver, s’ils veulent obtenir une cession de terres, qu’ils possèdent 2,000 francs. Les ouvriers ayant une famille devront prouver qu’ils possèdent 400 fr., et ceux sans famille, 200 fr. »
C’est sans doute par suite des instructions de ce genre que, vers la fin de 1853, on a vu débarquer à Bône une nouvelle bande d’Allemands munis de passe-ports en bonne règle ; mais à l’exception d’un seul, c’est là tout ce qu’ils possédaient. Comme on en paraissait surpris, ils ont avoué que le riche compatriote qui se trouvait au milieu d’eux leur avait successivement prêté à la frontière son trésor d’un millier d’écus, pour se faire admettre au privilège de colons algériens. Ils n’avaient aucun moyen de retourner chez eux. On ne pouvait les laisser mourir de faim en les abandonnant, à l’entrée de l’hiver, aux intempéries de l’air sur les terres à concéder. Bien heureusement, elles dépendaient de l’Administration militaire, et les officiers qui la représentaient ont pu parer avec une sollicitude digne d’éloges aux difficultés de l’incident. On a commencé par donner des rations militaires, comme aux colons parisiens, à ces pauvres Allemands ; puis, contre le mur d’enceinte d’un village en espérance, on leur a construit de modestes chaumières recouvertes en chaume, mais peut-être aussi solides que les jolies maisons élevées ail-
leurs à plus grands frais. Enfin l’Administration militaire, féconde en ressources, a mis tous les Arabes des environs en réquisition : ils ont été invités à labourer, pour l’amour de Dieu, une dizaine d’hectares à chaque colon allemand et même à fournir les semences nécessaires. La plupart de ces émigrants étaient catholiques, ils désiraient un prêtre. Uu Jésuite allemand s’est aussitôt dévoué et est allé camper au milieu d’eux, disant la messe et faisant l'école aux enfants, tantôt dans un village, tantôt dans un autre. On a vu ce bon missionnaire porter chaque joim sur son dos, à des distances de cinq à six lieues, tout ce qu’il lui fallait pour l’exercice du culte, jusqu’à ce que M. le général de Mac- Mahon, passant par là, lui eût fourni la somme nécessaire à l’acquisition d’un mulet. On conçoit toute la reconnaissance que devaient avoir ces pauvres Allemands pour tous les soins dont ils étaient l’objet : rien n’était oublié ; on pourvoyait aux besoins de l’àme comme à ceux du corps ; on assurait leur avenir. Que leur position eût été différente s’ils avaient eu assez d’argent pour s’adresser à ime compagnie de migrations en Amérique , et si, au lieu de débarquer au port de Bône, ils eussent été déposés sur les quais de New-York ! Un si généreux accueil, n’en doutons pas, ne sera pas perdu pour la France. Tandis que les milliers de colons allemands réembarqués naguère dans la plus riche cité de l’Union américaine viendront dire à leurs compatriotes les déboires qu’ils ont éprouvés sur une terre inhospitalière, les colons de l’Oued-Touta pourront bientôt raconter à ceux qu’ik ont quittés la fécondité du sol algérien et les ressources plus grandes encore de la charité française. Elle s’est révélée d’une manière bien éclatante dans cette circonstance, d’autant plus que tout y était spontané et qu’il avait fallu sortir de la légabté. Mais un gouvernement doit-il s’endormir dans la pensée que ceux qui le représentent sauront suppléer à tout? Peut-être le nôtre pourrait-il, dès aujourd’hui, prendre exemple sur quelques gouvernements américains?
Voici k résumé d’une loi de colonisation qui, l’année dernière, a été publiée au Mexique :
« Le Ministre di Foniento nommera à l’étranger des agents pour recruter et embarquer des colons pour Mexico. Les colons devront être de la religion catholique, munis de certificats de bonnes vie et mœurs, et aptes à une profession utile. Les agents veilleront au bien-être et à la sûreté des colons pendant le passage. Les colons trop pauvres auront le passage gratis, sauf à en rembourser le prix au gouvernement deux ans après leur arrivée. Chaque colon agricole recevra 52,500 Tares carrées de terrain propre à la culture ; chaque famille de trois individus au moins, un million de vares carrées; ils s’obligeront é en rembourser la valeur après cinq ans révolus, et à résider sur les lieux. Ces colons seront considérés comme Mexicains dès leur arrivée, et seront soumis à toutes les chaiges qu’impose cette qualité. Les colons pourront introduire, sans payer de droits, les vêtements, outils et instruments d’agricultm-e nécessaires à leur installation. »
Plus récemment encore , la république de Yénézuela publiait une loi sur l’émigration. On y pourvoit à des établissements destinés à fournir gratuitement pendant trente jours aux émigrante tous les secours dont ils peuvent avoir besoin. On assure ensuite une prime aux armateurs qui apporteront 25 émigrés. Cette prime leur est donnée en dégrèvement de droite de douane ; mais à défaut de marchandises soumises à ces droite, elle doit leur être payée immédiatement en argent. Du reste, des concessions sont assurées aux colons. Elles sont, il est vrai, provisoires ; mais elles peuvent devenir définitives au bout de trois ans, si le terrain concédé a été cultivé par eux. Aucune formalité n’est exigée des colons pour leur naturalisation. Ils n’en sont pas moins exempte pendant dix ans de tout service militaire, même dans la milice. Des commissions d’émigration doivent être établies dans chaque capitale de province et dans les principaux ports. Elles pourvoiront au placement des émigrants non engagés, et veilleront à la stricte exécution des contrats que les autres auront faite.
On le voit, les différentes républiques américaines se
préoccupent sérieusement de peupler leur vaste territoire, et les Etats-Unis eux-roémes, qui paraissent aujourd’hui les moins bien disposés à accueillir le flux des émigrants, ne cessent pas cependant de favoriser le mouvement de l’émigration en mettant de grandes étendues de terres en vente. L'an dernier encore le gouvernement de l’Union a vendu 23,000,000 d’acres de terres, 6,000,000 de plus que l’année précédente.
Le gouvernement français, dans ces circonstances doiUil se borner à facUiter par de sages règlements le passage des émigrants à travers la France, de manière à faire profiter DOS ports de l’émigration allemande? Ne pourrait-il pas en tirer meilleur parti encore pour notre commerce, en favorisant davantage l’étabbssement des étrangers dans notre colonie algérienne? Au lieu de se borner à envoyer à ses agents diplomaticpies des notes auxquelles les princes allemands paraissent faire très-peu attention, notre gouvernement ne pourrait-il pas avoir des agents qui se missent directement en rapport avec les émigrants allemands? Ces agents leur donneraient des renseignements positifs, démasqueraient le jeu des compagnies américaines, et seraient même d’utiles correspondants pour les colons allemands déjà établis en Algérie ; ne serait-ce que pour se procurer les papiers nécessaires souvent à leur mariage.
Quelques noesures pourraient peut-être aussi être prises en Algérie même pour faciliter le placement des ouvriers étrangers, pour leur procurer du travail, pour surveiller l’accompbssement des engagements qu’ils peuvent contracter avec les particuUers, pour faciliter les démarches qu’ils peuvent avoir à faire auprès de l’Administration, s’il y a lieu de leur concéder ou de leur vendre des terres. Quoique disent les organes officiels sur les facilités nouvelles apportées au régime des concessions, les colons français échouent tous les jours encore en présence des formalités administratives, et les plus hautes protections suffisent à peine pour foire réussir
les démarches de quelques-uns. Que doit-il en être d’étrangers ignorant notre langue, n’ayant aucun aboutissant auprès des autorités et ne pouvant invoquer aucun droit à la bienveillance ! Nous avons vu les facilités que les républiques américaines mettaient aux naturalisations ; celle de Vénézuéla les affranchit de toute espèce de formalité ; elle exempte de plus, pendant dix ans, les étrangers naturalisés du service militaire et même de celui de la garde nationale. On s’inquiète peu en Algérie de la naturalisation des étrangers ; mais on ne manque pas de les enrôler dans les cadres de la milice. Évidemment, si l’on veut attirer la migration étrangère dans notre colonie, il y a quelque chose de plus à faire que ce que l’on a fait jusqu’à présent; l’on doit donner avant tout à l’autorité civile les moyens d’agir efficacement et de pouvoir rivaliser de zèle avec l’autorité militaire.
11 y a en ce moment en Allemagne un très-grand élan vers l’Amérique ; mais cet élan tient en très-grande partie, comme nous l’avons fait observer, aux menées des compagnies d’émigration : moins ces causes sont naturelles, moins elles peuvent durer. Comme toujours, les artifices de la spéculation finiront par s’user, et, lorsque cette fièvre aura cessé, la réaction commencera. Rien alors ne nous sera plus facile que de profiter des déboires inévitables des émigrants, si nous sommes en mesure de leur offrir de meilleures garanties en Algérie, si, par des faits, nous pouvons prouver les avantages de sa colonisation, et présenter le contraste de la position aisée des colons allemands venus à nous, avec celui des misères que les émigrants en Amérique auront trouvées. Sans doute , il peut y avoir là quelques nouveaux sacrifices à faire, mais on ne peut récolter sans semer. Toute la question se réduit à le faire avec intelligence, à ne pas jeter la semence sur le chemin à travers les pierres ou dans les ronces et les épines. Faut-il nous arrêter parce qu’en cela, méconnaissant la parabole de
l’Évangile, nous n’avons pu généralement obtenir que de tristes résultats?
Ayons plus de confiance en l’avenir, les essais tentés dans de bonnes conditions en disent déjà assez pour empêcher le découragement.
l'émigràtion belge
Les motifs qui ont fait émigrer les .Anglais et les Irlandais en Amérique, qui aujourd’hui encore attirent dans le Nouveau-Monde les populations allemandes, n’existent pas en Belgique. Les Belges jouissent d’une liberté politique et religieuse qui doit les attacher à leur pays. L’unité de foi y fait même donner au culte une protection qui ne peut froisser personne. Les principes du Christianisme, en se consolidant, raniment la charité dans tous les cœurs ; les affligés et les pauvres, au lieu d’être repoussés de la société, y sont aimés et secourus comme des frères. Ainsi, ce n’est pas la classe malheureuse en Belgique, comme eu Angleterre et en Allemagne, qui doit tourner ses regards vers les colonies lointaines ; mais l’exiguité du territoire belge, relativement à sa population, paralyse toutes les forces vitales du pays, par suite des circonstances politiques dans lesquelles il se trouve placé. La Belgique est beaucoup plus peuplée que la France, qui déjà s’inquiète de l’accroissement progressif de sa population ; la Belgique est même plus peuplée que l’Angleterre, et il lui est impossible d’avoir les mêmes débouchés commerciaux. Elle ne peut tourner davantage vers l’industrie les bras de ses ouvriers, ses produits trop multipliés ne feraient que se déprécier et, par contre-coup, que faire bais-
ser le prix de la main-d’œuvre au seul détriment de ceux qui ne vivent que de leur travail. Sans doute, un sol fertile offre des ressources infinies ; mais, de même qu’en industrie les artisans isolés ont moins d’avantages que les grandes manufactures, de meme en agriculture les procédés économiques ne peuvent aussi bien s’appliquer sur les petites exploitations que sur celles qui ont quelque étendue. 11 n’y a même que ces dernières exploitations qui puissent être complètes : l’élevage des bestiaux, le plus ricbe des produits, est impraticable dans d’étroits domaines. Or, le fertile territoire belge, par suite de l’adoption de la législation française, est un des territoires les plus divisés du monde, et ses nombreux propriétaires épuisent, à le féconder, des forces qui, ailleurs, produiraient bien davantage. Le propriétaire d’un champ de quelques ares de superficie n’a pas de quoi occuper une charrue qui pourrait suffire au labour de plusieurs hectares, et s’il prend la pioche pour cultiver son héritage, il perd évidemment sur sa main-d’œuvre. Beaucoup de petits propriétaires en Belgique commencent à le comprendre ; ils s’aperçoivent que les travaux que chaque année ils accomplissent sur leurs propriétés ne font, en définitive, que leur donner beaucoup de peine pour ne leur donner que de médiocres produits, insuffisants, la plupart du temps, pour les faire vivre. Ailleurs, en se louant à la journée, ils obtiendraient de leur travail un prix beaucoup plus rémunérateur. Leur titre de propriétaire ne fait que les placer dans une position plus misérable que celle des simples manœuvres. N’tst-il pas plus avantageux d’y renoncer? D’un autre côté, tel petit champ qui n’est qu’un embarras pour Lun, peut être avantageux pour l’autre en complétant sa culture. 11 n’a donc pas perdu réellement sa valeur, et le prix de vente peut même fournir à celui qui l’abandonne, amplement de quoi s’établir plus loin. C’est le calcul qu’ont déjà fait bien des Belges, et ils ont tourné leurs regards vers l’Amérique. Les terres y* sont, en effet, à bon marché ; le prix d’un demi-
hectare, en Brabant, suffit pour acquérir nn immense domaine sur la Baie Verte.
Toutefois, il ne suffit pas, pour réussir en agriculture, d’avoir de vastes étendues, il faut pouvoir mettre le sol en valeur. En Amérique, comme ailleurs, il y a des frais de constructions à faire ; il faut aussi acheter des bestiaux et des instruments aratoires; de plus, le voyage est long, et les dépenses qu’il entraîne sont considérables. Il n’y a donc que les colons qui ont des ressources suffisantes qui peuvent réussir, et encore parmi ces derniers ceux seulement qui ont la chance de ne pas faire d’écoles trop compromettantes, qui ont assez de bonheur et d’intelligence pour n’êlre pas victimes de la mauvaise foi d’une foule de gens dont la seule industrie est de faire des dupes.
Quant aux colons belges qui ont à peine le moyen de faire la traversée, leur position est assurément pire que celle des Allemands. Ceux-là trouvent déjà sur la terre étrangère un grand nombre de compatriotes qui les accueillent et les pilotent. Que peut faire, sans ressources, un malheureux ouvrier belge nouvellement débarqué dans un port de l’Union américaine? Ce n’est pas, en général, dans un grand centre de population qu’il trouvera des terres et du travail , et une fois enfoncé à plusieurs centaines de lieues dans l’intérieur, que deviendra-t-il? Perdu dans l’espace, ne rencontrant que des gens malheureux, dont il ne pourra pas même se faire comprendre , il n’aura bientôt plus que le regret d’avoir quitté sa patrie sans espoir d’y pouvoir retourner. Là, au moins, il était sûr de ne pas mourir de faim, il était toujours assuré de trouver les secours et les consolations de la religion. Le gouvernement américain, sans doute, n’entrave pas la liberté, mais il n’érige pas d’églises et n’entretient pas de curés. La majorité des citoyens de l’Union est protestante ; les catholiques sont, pour la plupart, des Irlandais ou d(S Allemands , et c’est aux missionnaires de leur nation qu’ils font appel. Les Belges, ne parlant que le flamand ou le
français, sont donc généralement dénués de secours religieux, et leurs enfants, à défaut d’enseignement, sont exposés à vivre dans l’oubli de Dieu.
Mais laissons parler le Journal de Bruxelles. Voici ce qu’il racontait dernièrement ' dans un article intitulé : Nouvelles authentiques sur les Belges récemment établis autour de la Baie Verte en Amérique ;
a Nous venons de recevoir communication de deux lettres qui ont été adressées à un personnage distingué de notre pays : l’une est écrite par un évêque d'Amérique et l’autre par un des missionnaires de son diocèse. La première porte la date du 14 mars dernier; la seconde est datée du 6 du même mois. Elles contienneut des nouvelles fort intéressantes sur ceux de nos compatriotes qui sont allés s’établir autour de la Baie Verte (Green-Bay), et elles ont pour but de solliciter l’envoi de missionnaires et de secoiu^ pécuniaires , aQn qu’on leur vienne en aide dans leur fâcheuse position.
« Nous croyons utile d’en communiquer à nos lecteurs les détails suivants :
« Le nombre des émigrés belges établis en cet endroit s’élève à plus de 2,000. Les premiers venus ayant quelque argent ont pu faire choix de bonnes terres et sont assez bien au point de vue matériel ; mais ceux qui sont arrivés l’automne dernier manquent de tout. Plusieurs sont morts de froid, de faim et de chagrin, sans recevoir les derniers sacrements de l’Eglise. Un grand nombre d’entre eux ont eu les pieds et les mains gelés. On en voit qui mendient leur pain de porte en porte; mais comme ils sont étrangers, souvent on les repousse. Sont-ils malades, ils n’ont pas de médecins ; car s’ils en ont, ils ne les comprennent pas ; s’ils cherchent de l’ouvrage, l’ignorance de la tangue du pays, qui est l’anglais, les empêche d’en trouver.
« Toutes ces misères, continue Tune des deux lettres, ne sont rien en comparaison des besoins spirituels. Le gouvernement des Etats- Unis ne se mêlant en aucune façon des alfaires religieuses, il faut que ces Belges se bâtissent une église à leurs frais. Le feront-ils? Je ne le pense pas, à moins qu’ils n’aient au milieu d’eux un ou deux missionnaires zélés, prudents, désintéressés et d’une santé de fer. A défaut de prêtres, les enfants ne sont baptisés que longtemps après leur naissance ; les malades meurent sans sacrements et sont ensevelis sans prêtres ni cérémonies; les enfants sont sans catéchisme, les
r Numéro du 14 avril 1856.
adultes sans messe et sans instruction. D'un a\itre côté, les hérétiques font circuler de mauvais livres en abondance et font des efforts inouïs pour les faire apostasier.
« Les deux lettres se terminent par un vœu bien légitime : on souhaite que des secours en argent et surtout quelques bons prêtres aillent aussitôt porter remède à des maux si désolants et si multipliés. B
Cette perspective n’a pas manqué d’effrayer en Belgique. k la vue des tendances qui se manifestent déjà dans quelques localités, plusieurs |>étitions ont été adressées aux Chambres belges dans le but d’attirer sur ce point l’attention du gouvernement, soit pour arrêter la migration, soit pour aviser aux mesures que réclame l’intérêt des colons.
Dans la séance du 7 avril 1856 de la Chambre des Re[)résentants, plusieurs honorables membres s’exprimaient ainsi :
.M. DE Ruddere de T. Lokerex : « Les pétitionnaires signalent à la Chambre que Témigration aux Etats-Unis se propage d’une manière effrayante, que cette émigration ne diminue point le paupérisme, parce que ceux qui partent sont ceux qui ont quelques ressources et même des capitaux assez ronds ; les pétitionnaires demandent qu'on prenne des mesures h cet égard. Un grand nombre de pétitions ayani le même but ont déjà été adressées à la Chambre, qui a adopté le renvoi à M. le ministre de l’intérieur... b
M. Rodenbacu : « Je ne m’oppose pas au renvoi de cette pélition à M. le ministi'e de rintériein, mais je ne crois pas que le gouvernement puisse empêcher les personnes qui désirent augmenter leur bien-être de se rendre en .Amérique ou ailleurs. Tout ce qu’il pourrait faire serait de prendre des mesures pour mettre les émigrants à l’abri de l’exploitation dont ils sont souvent victimes.
« Ainsi, loin d’empêcher cette émigration, on n’en a pas le droit, le gouvernement doit la protéger. Je no. demande pas qu’on donne des subsides aux émigrants, mais seulement qu’on les protège contre toute exploitation. Cette émigration n’est pas, après tout, une calamité ; si la population diminue quelque peu et que le loyer des maisons s’abaisse, ceux qui resteront trouveront plus facilement à se loger. Ceux qui, pour s’en aller, vendent le coin de terre qu’ils possèdent, procurent au trésor des droits de mutation; sous ce rapport, l’Etat tire avantage de l’émigration. Cette question est assez avantageuse P'jur être examinée sérieusement... b
M. JiLLiOT : « Je ne pense pas qu’on veuille interdire aux Belges d'émigrer vers l’Amérique. Les Belges qui quittent l’Ancien Monde pour le Nouveau, vont y chercher ce qui leur manque dans leur pays, c’est la terre. Plus il y en aura qui s’en iront, plus ceux qui resteront trouveront moyen de satisfaire à leurs besoins, parce que le sol natal pour eux s’élargira en proportion de l’émigration... »
M. F. DE Merode ; « Un honorable préopinant a dit ; « 11 n’y a pas « un Belge de trop en Flandre. C’est une perte pour le pays que l’émi- « gratiou des hommes valides. » Ce sont des faits que je me permets de contester. Sans doute le travail est un élément de richesse, et la diminution du travail une perte réelle; mais il y a une quantité d’hommes valides qui pendant une grande partie de Tannée ne trouvent pas à occuper leurs forces. C’est ainsi que Téraigration, qui est pour eux un moyen de se procurer le travail et les ressources qui leur manquent dans le pays, assure leur bien-être sans nuire en aucune façon au pays. Aussi dans tous les pays où il y a ime grande population a-t-on tenté la colonisation.
« Je conçois qu’il soit avantageux pour ceux qui exploitent une fabrique d’avoir des ouvriers à volonté ; mais ce n’est pas la même chose pom l’ouvrier. Quand les ouvriers sont rares, c’est pour eux une bonne situation que j’apprécie beaucoup.
« Bien que j’emploie des ouvriers, j’aime que les ouvriers soient rares et qu’on soit obligé de les bien payer. Quand il y a un grand nombre d’ouvriers sans emploi, c’est un malheur, parce que les salaires baissent par suite de la concurrence. Peu m’importe qu’il y ait im nombre de gens très-restreint qui fassent bien leui’s all'aires , de propriétaires qui vendent bien lem’s denrées et en tirent un excellent parti ; cela n’est pas à l'avantage des ouvriers !
« Si nous avons une trop grande population dans notre pays, nous devons désirer qu’une paidie de cette population aille chercher fortune ailleurs. Nous ne devons pas être inditférents aux besoins de la population. On suppose que tous les hommes valides trouvent du travail et des ressources sur le sol belge; mais malheureusement cela n’est pas vrai... »
M. DE Haerne : « Nous avons été assez indifférents au premier
mouvement qui s’est manifesté ; nous avons même quelquefois, dans cette enceinte, encouragé l’émigration, et, je dois le dire, j’ai été du nombre de ceux qui ont poussé à Témigration, autant q\i’elle put se faire d’une manière rationnelle.
« Aujourd’hui il parait que ce mouvenieut se manifeste avec excès dans cciiiTmes contrées de la Belgique. On commence à s’en [daindre; on craint que les populations ne se portent trop vers l'extérieur. 11 y
a en cela, Messieurs, un excès devant lequel il faut aussi s'arrêter. Savez-vous, Messieurs, où est l’excès à mes yeux, où peut être l'inconvénient des trop grandes émigrations ? C'est lorsque ces émigrations se font dans un but de spéculation de la part d'individus qui se trouvent en Amérique, et qui appellent les populations dans certains endroits pour faire des bénélices par la vente des terres ou dans un but semblable. Or, si je suis bien informé, il s'agit d'une spéculation de ce genre. C’est parce que, dans un endroit de l'Amérique appelé Green-Bay, U y a des individus qui spéculent sur l'émigration, qui donnent aux émigrants des espérances très-problématiques , que Ton s'est alarmé de divers côtés sur le sort des popubitions qui s’y transportent....
« Mais quant à aller jusqu’à prendre ime mesure générale contre l'émigration, ce serait à mes yeux une grande imprudence, d'autant plus qu'il y a, il faut bien le dire, dans l'émigration, un certain bienêtre pour quelques populations, et, comme Ta dit tout à l'heure Tbonorable comte de Mérode, il ne faut pas empêcher que les populations de la Belgique profitent du bien-être qui peut se présenter ailleurs, soit en Amérique, soit en Australie, soit dans une |>artie quelconque du moude ; nous devons vouloir avant tout le bien-être des populations belges....
« A mes yeux, les émigrations doivent se faire sous l’influence d’un principe de solidarité. A mes ymix, lorsqu’une population émigre , il faut qu’elle soit constituée d’avance en société religieuse et civile ; il faut qu’elle sache d’avance comment elle s'établira dans telle partie du monde ; il faut qu'elle sache qu'elle aura ses lois religieuses et civiles; il faut qu'elle soit assurée de pouvoir exister à peu près de la même manière qu'elle existe au pays natal....
« Plus d’un million d’Irlandais ont émigré sous l’influence de ce principe, et savez-vous, Messieiu^, quel en a été le résultat? C’est que ces Irlandais qui ont quitté leur pays étant pauvres, ont fait, en Amérique, des bénéfices, et, par suite de ce grand esprit de famille qui fait la force de cette nation, ils ont fini p.ar faire des économies suffisantes pour soutenir leurs parents pauvres qui se trouvent en Irlande.
« Non-seulement on a rendu par là un service aux émigrés, mais on a fait encore du bien à leurs familles qui sont restées en Irlande. La même chose est arrivée en Allemagne. En parlant de llrlande, je ne veux pas me placer exclusivement au point de vue catholique ; je crois que ce sout les catholiques qui ont le mieux réussi; mais antérieurement à Témigratioii irlandaise il y a eu des émigrations d’Angleterre et d’Allemagne qui se sont faites, non pas sous Tinllucncc du Catholicisme, mais sous une autre influence également religieuse.
Je constate seulement que le noyau des grandes émigrations a été fondé sur le principe religieux; ces noyaux se sont consolidés....
« Ainsi, au point de vue de la sociabilité requise pour le succès des émigrations, je ne fais pas de distinction entre les professions religieuses.
« Mais je dis que lorsqu’une population émigre pour des endroits où elle n’a pas de noyau de société, il faut qu’il y ait solidarité ; il faut que cette population soit constituée en société ; il faut qu’elle sache d’avance ce qu’elle va devenir. La religion est le premier bien social, souvent le seul dans les vastes contrées de l’Amérique.
« C’est à ces conditions. Messieurs, que je comprends l’émigration.
« Malheureusement l’émigration ne s’est pas faite ainsi dans notre pays, et c’est là, selon moi, la véritable cause des plaintes que nous entendons aujourd’hui. »
Dans les Flandres, l’émigration s’est, à ce qu’il paraît, ralentie par suite des vides qu’ont faits les premiers départs ; par suite des maladies et des décès qui sont résultés de la misère; par suite, enfin, des mesures prises pour procurer du travail aux ouvriers de ces malheureuses provinces. L’émigration part actuellement de la partie centrale de la Belgique, des arrondissements de Louvain et de Nivelles ; elle s’étend jusque dans les environs de Tirlemont : des villages entiers du Brabant sont déjà dépeuplés. Les populations qui abandonnent leur patrie sont actives et vigoureuses, la plupart sont agricoles et peuvent former de très-bons cultivateurs. Il se trouve même parmi les émigranls de petits fermiers possédant des capitaux d’une certaine importance. On en cite qui ont emporté en Amérique 20 et même 40,000 fr. Ceux-là réussissent en général, et parviennent, après quelques années, à accroître beaucoup leur avoir. Les artisans, tels que les forgerons et les menuisiers, se tirent aussi d’affaire. Mais, comme en font foi les lettres précédemment citées, il est rare que les cultivateurs sans ressources ne tombent pas en Amérique dans une condition pire que celle qu’ils ont quittée. On en a vu des bandes de quarante à cinquante s’égarer dans le trajet du port de débarquement aux
LA mRATlON ÉTRANGÈRE. 233
établissements de l’Ouest, mourir de faim et de lassitude le long de la route. Ceux qui échappaient à la mort, en étaient réduits, dans l’impossibilité d’aller plus loin, à gagner à peine de quoi vivre.
Evidemment la position des Belges en Algérie serait infiniment plus avantageuse. En admettant même, ce qui n’est pas supposable, qu’on s’en occupât moins que des autres étrangers et qu’ils fussent complètement abandonnés à eux-mêmes, ne trouveraient-ils pas à se placer facilement chez tous nos colons français qui manquent de bras pour leurs cultures, qui louent jusqu’à 3 et 4 francs des ouvriers espagnols. A mérite égal, ne préféreraientils pas des gens parlant leur langue, et, quoiqu’étrangers, ayant en définitive les mêmes usages? Or, comme nous venons de le voir, le mouvement de l’émigration belge se manifeste particulièrement aujourd’hui dans les provinces françaises du royaume. D’ailleurs, ce sont surtout les cultivateurs aisés qui songent le plus à s’expatrier. S’ils font fortune en Amérique, peuvent-ils manquer de prospérer en Algérie dans des conditions plus favorables? Tout au moins, sous les rapports religieux et sociaux, ne trouveraient-ils pas dans notre colonie des ressources qui leur font complètement défaut dans les Etats-Unis ? La conclusion naturelle à tirer de tous les discours prononcés naguère aux Chambres belges sur l’émigration est donc qu’il faut, de part et d’autre, faire des vœux pour qu’elle se porte vers l’Algérie. Là, les Belges trouveront des frères et pourront mieux que partout ailleurs se convaincre de la vérité de leur devise : L’union fait la force.
PBOPOSITION DE TRAXSPOKTER DES MAROSITES DU LIBAN EN ALGÉRIE
Les Maronites ne sont autres que les populations de la Syrie demeurées fidèles aux doctrines du Christianisme dont ils étaient les premiers disciples. Lors de l’invasion musulmane ils se sont réfugiés dans les montagnes du Liban, où, sous la conduite de saint Maron, ils ont persévéré dans la pratique des vertus chrétiennes. Les infidèles les ont pour cela surnommés Maronites; loin de s’en défendre, ils s’en sont fait un titre de gloire et ont conservé ce nom. En définitive, ils ne sont que les anciens indigènes du pays. Ils parlaient autrefois la langue syriaque, qui, comme on le sait, est sœur des trois langues chaldéenne, hébraïque et arabe. Mais de leur contact avec les populations musulmanes il est résulté que la langue arabe est devenue pour eux la langue vulgaire. Les Maronites ont joué un grand rôle dans les Croisades ; c’est sur eux qu’ont été basés les royaumes chrétiens fondés à cette époque en Orient. Alors ils sont devenus non-seulement les alliés, mais les premiers vassaux de nos croisés français. Des alliances nombreuses se sont formées avec eux. Lorsque notre roi saint Louis est parti pour sa croisade, il a débarqué à l’île de Chypre et a trouvé là un renfort de 35,000 Maronites. C’est avec eux qu’il a fait sa campagne d’Égypte et qu’il s’est emparé de Damiette ; mais les maladies ont bientôt décimé son armée, comme plus tard il est arrivé à Bonaparte. Bioins heureux que lui, à la suite d’un combat acharné dans l’intérieur
du pays il était devenu captif. Il écrivit alors au Mont- Liban, et une levée de 30,000 Maronites fut aussitôt faite. A cette nouvelle , les infidèles s’empressèrent d’accepter une capitulation. Saint Louis, rendu à la liberté, vint à Saint-Jean-d’Acre, ranima le courage des Maronites, et, en reconnaissance de leur dévouement à la France, il leur accorda à tous, par une Charte, les droits de citoyens français. Depuis lors, le protectorat de la France s’est constamment étendu sur cette nation. Les Maronites, qui sentent toujours couler dans leurs veines du sang français, se glorifient encore du titre qui leur a donné chez nous droit de cité. Mais r.Angleterre, guidée par ses intérêts commerdaux, a voulu prendre aussi une inllucnce dans ce jiays. Repoussée par les Maronites qui voulaient nous rester fidèles, elle a suscité contre eux le fanatisme des Turcs et des Druses.
Le devoir comme l’intérêt de la France était d’intervenir; mais la France était alors gouvernée par Louis-Philippe, plus jaloux de ne point déplaire à l’Angleterre que de conserver l’amitié des chrétiens du Liban. Sous la Convention nationale, pendant que les églises étaient fermées en France, le gouvernement savait encore les défendre en Orient et maintenir son antique protectorat. En 1840, tout le Liban fut mis à feu et à sang ; mais ce qu’il y eut de pire et de moins réparable, c’est que la nation maronite fut complètement désorganisée. L’émir Béchir, le prince de la montagne, fut emmené captif à Constantinople. Des agents musulmans de tous les degrés furent substitués aux anciens chefs chrétiens, et le niveau de l’Administration ottomane de Constantinople fut imposé au peuple maronite. M. Guizot, pour excuser les honteuses concessions de son gouvernement, sp glorifiait devant les Chambres de cette dernière victoire sur la féodalité. En fait, c’étaient les franchises des Maronites qui se perdaient. Les massacres avaient bien cessé, mais les vexations, tes spoliations, les injustices de toute espèce continuaient avec d’autant plus d’arrogance , que l’Angleterre les encourageait
CHAPITHE VI.
toujours par ses intrigues. Pour peu, du reste, que l’on connaisse les Musulmans, il est facile de concevoir à quels abus devaient entraîner des mesures qui avaient eu pour effet d’abandonner complètement le sort des chrétiens à la sagesse des Turcs, dans un pays où les réfonnes du sultan ne faisaient qu’exciter les convoitises des pachas, et où le fanatisme religieux était à son comble. L’influence française baissait chaque année dans ces contrées, au dire de tous les voyageurs, et déjà les populations commençaient à se tourner vers l’Angleterre pour se soustraire, au moins, aux persécutions qu’elles encouraient par le seul fait de leur attachement à la France.
Le gouvernement français, à une autre époque, n’avait pu sauver la nationalité polonaise. Cependant, dans son impuissance, il s’était montré généreux ; il avait donné l’hospitalité à beaucoup de réfugiés polonais et leur avait même, par ses subsides, facilité les moyens de vivre en France. Ce que la France avait fait pour la Pologne, ne devait-elle pas le faire pour la nation maronite? Les Maronites étaient depuis plus longtemps nos alliés que les Polonais ; ils avaient encore plus de titres que ces derniers à notre amitié. Les Maronites mêmes étaient nos parents; ils formaient, pour ainsi dire, une portion de la nation française sur la terre d’Orient : ne point venir à leur secours , c’était renier nos plus glorieuses traditions.
La France ne pouvait, en ce moment, relever la principauté du Liban , arrêter les Druses et les Anglais ; mais rien n’empêchait qu’elle accueillît ses frères opprimés ; nulle puissance au monde n’aurait eu à se formaliser qu’elle vînt tendre la main à des malheureux dépouillés de tout, et qui ne désiraient qu’un ahri pour leur vie et leur honneur. Les Maronites, sans doute, eussent été bien désorientés en France ; mais nous avions l’Algérie. Ils auraient retrouvé là leur langue et leur climat. Pourquoi la France ne leur auraitelle point ouvert sa colonie ? Elle mettait les bâtiments de l'Etat à la disposition des Arabes pour les conduire à la
LA MIGRATION ETRANGERE. 23f
Mecque, où ils allaient se retremper dans la haine du nom chrétien ; pourquoi n’aurait-elle pas employé aussi ces mêmes bâtiments à ramener en Algérie des Maronites, intrépides champions de la foi catholique. En adoptant cette mesure, la France eût trouvé une solution , sinon complète, du moins très-honorable à deux des plus graves questions qui l’embarrassaient, l’une extérieure, l’autre intérieure; puisque, d’une part, elle eût maintenu son protectorat sans blesser aucune susceptibilité, en tendant une main secourable à ses fidèles alliés d’Orient ; d’une autre part , elle eût consolidé sa conquête d’Afrique, en la fortifiant de l’élément chrétien le plus conforme aux mœurs du pays.
Telles furent les considérations qui, dans le courant de l’année 1847, nous portèrent pour la première fois à proposer au gouvernement français le transport des Maronites dans notre colonie algérienne. Le Ministre des affaires étrangères, pour ne point compromettre les intérêts politiques, ne Toulut point prendre d’initiative; mais, par l’organe de M. de Carné, alors directeur des consulats, il promit tout son concours pour faciliter une migration de Maronites en Algérie, si elle était réclamée, au point de vue des intérêts coloniaux, par le gouverneur général.
M. le duc d’Aumale venait d’être investi de ces fonctions. Un petit-fils de saint Louis, aussi attaché que lui aux traditions de sa famille, ne pouvait qu’accueillir avec empressement une semblable proposition. L’idée lui vint aussitôt d’organiser les Maronites en goums. Us n’avaient encore rien perdu de leurs habitudes guerrières. Lors de la rupture du uce-roi d’Egypte avec le sultan, leurs cavaliers avaient été le principal appui d’Ibrahim-Pacha pour faire la conquête de la Syrie. Profondément liumiliés de s’être laissé naguère désarmer dans leur pays pour obéir aux instances des consuls de France, ils reprendraient avec bonheur les armes en Algérie. L’on pouvait compter tout autant sur leur dévouement que sur celui des Arabes récemment soumis, ennemis-
nés des chrétiens par leur foi musuhnano. La simple solde des cavaliers indigènes devait suffire aux Maronites, pour peu qu’on choisit des familles dont plusieurs membres fussent en état de porter les armes, et, dès lors, leur migration ne devenait plus une difficulté, même au point de vue des dépenses de colonisation. Il fut aisé au prince de faire approuver ce projet par le Ministre de la guerre. Le roi son père n’y faisait pas opposition ; mais il allait cesser de régner, et l’Algérie allait perdre le meilleur gouverneur qu’elle ait jamais eu, peut-être même qu’elle pourra jamais avoir.
Au milieu des grands embarras où le gouvernement républicain avait jeté la France, il ne pouvait plus être question des Maronites pour l’Algérie. D’ailleui’s, l’Assemblée nationale venait de trouver un nouveau moyen de la peupler, en décrétant la formation de colonies agricoles de Parisiens. Le plan du duc d’Aumale fut donc abandonné ; mais bientôt aussi il avait fallu renoncer à celui de l’Assemblée nationale. Le Génie militaire n’en avait pas moins construit plusieurs beaux villages qu’il eût été dommage de laisser plus longtemps sans colons. Tandis que l’on discutait sur les moyens de les utiliser, quelques représentants du peuple remirent sur le tapis le nom des Maronites. Ce fut alors que nous adressâmes au Ministre de la guerre un Mémoire dont voici la substance :
Maintenant que la paix est assurée à l’Algérie, on doit plus que jamais s'occuper de sa colonisation, et chercher à retirer de cette possession quelques avantages pour notre industrie et pour notre commerce. Cette malheureuse terre d’Afrique n’a pas jusqu’à présent beaucoup profité de notre conquête. Les premiers éléments d’une colonie, ce sont les colons ; le peu de soin qu’a mis l’ancienne administration à s’eu procurer et la manière dont elle a accueilli ceux qui se sont présentés, ont été la cause principale du peu de succès que l’on a obtenu. Le défaut de colons et d’ouvriers a ruiné les premiers capitalistes qui ont voulu sérieusement s’occuper d’agriculture. 11 leur a été impossilde, avec le prix élevé de la main d’œuvre, de retirer d’un des sols les plus féconds du monde des bénéfices proporüoimés
à leurs dépenses. La première chose à faire pour la prospérité de notre colonie, c’est donc d’y attirer des ouvriers. Il faut se presser de s’en procurer, les prendre partout où Ton pourra, soit dans nos fermes, soit dans nos armées, soit en France, soit à l’étranger; il faut profiter de tous les bons vouloirs, ne rejeter aucun des moyens que peuvent fournir les circonstances et ne pas reculer devant les petits sacrifices qu’exige l'établissement de la plupart des colons.
Cherchons maintenant quels sont les essais à tenter pour nous procurer les colons les plus propres à faire fleurir notre agriculture et notre commerce. Une occasion semble se présenter : la persécution exercée sur la nation maronite.
Les Maronites seraient pour notre agriculture les plus précieux auxiliaires que nous puissions trouver. A cet égard, ils présentent de grands avantages sur nos colons eiuropéens.
Les populations de Syrie, en arrivant en Afrique ne changeraient point de climat et pourraient, sans plus de préjudice que les Arabes eux-mêmes, se bvrer aux travaux les plus pénibles d’agriculture. Puis, comme ils savent la langue du pays, ils pourraient facilement s’associer les indigènes dans ces travaux, ce que les Européens sont natiu-ellement peu portés à faire. De plus, les Maronites arriveraient en Afrique avec une expérience acquise de diverses cultures spéciales ; avantage que ne présentent pas nos colons européens, qui ne savent guère que la culture des céréales.
Les quatre provinces maronites qui s’étendent entre la côte et le Mont-Liban ont toutes des produits variés. Celle de Blad-Djebaîl, la plus an Nord, la plus dans la montagne, fournit du tabac fort estimé, de la soie et des olives en grande quantité. Celle de Casrawan, plus au Sud, produit de la soie et du vin : de même celle de BaH-Chabal), située en face Beyrouth. Celle de Aklim-el-Kbaroub qui vient ensuite, bien qu’elle fasse des céréales en abondance, produit aussi beaucoup d’huile Une et de tabac ; sou territoire étant susceptible d’arrosement, les plants de tabac y poussent merveilleusement, mais sont d’une quabté inférieure à ceux de la première province. Un bon nombre de Maronites sont également répandus en Palestine, dans la partie la plus méridionale de la Syrie. Ceux-là s’occupent plus particulièrement du coton, qui réussit admirablement bien ; chaque année ils en exportent de grandes quantités. Ils s’adonnent aussi à la culture de l’olivier et des céréales, et commencent comme en Egypte à semer du sesame. Les Maronites de l’ile de Chypre peuvent aussi, outre leurs vins, exporter beaucoup de coton. Ces cultures que nous venons d’énumérer sont précisément celles que l’on désb'erait voir introduire en Afrique. Nous devons, en effet, chercher à compléter notre territoire français
par notre territoire africain, et nous procurer, surtout en Algérie, tous les proiluits pour lesquels nous sommes tributaires de l’étranger : aussi l’Administration algérienne est-elle favorable à la culture du tabac et du mûrier, et a-t-elle fortement à cœur de jjouvoir im jour offrir du coton et du riz à la métropole. Pour tout cela nous ne pouvons avoir de meilleurs ouvriers que ceux qui nous viendront de la Syrie.
Maintenant, quant à Tétalilissement de ces colons venus d’Orient, il est évident que le gouvernement serait, dans le commencement du moins, obligé de faire quelques dépenses, et qu’il ne suflirait pas de les débnrcpier au bord du Sahel ou de la Mitidja. Us sont dépouillés de tout. Us n’ont .absolument que leurs bras et leur bonne volonté ; par conséquent, U faudra les nourrir au moins la première année, et leur procurer des ouüls, des semences et des plants pour féconder la terre p.ar leurs travaux. Le gouvernement français a fait d’énormes sacrilices pour l’établissement des premiers colons européens ; on leur a pendant quelque temps fourni à chacun pour 800 fr. de matériaux, des grains et du bétaU ; on leur a chaque année envoyé des troupes de soldats pour les aider dans leurs défrichements; on continue même à le faire, et l’Admmistration de la colonie alloue pour cela aux soldats un supplément de solde, depuis 2b0 fr. jusqu’à bOO fr. par hectare, selon les dilficultés du terrahi.
Ces années dernières, des sacrifices beaucoup plus considérables ont été faits pour les colons parisiens et pour tous ceux qui leur ont ont été substitués. Ces sacrifices, sans doute extraordinaires, devront beaucoup plus rarement encore entrer en ligne de compte à l’égard des Maronites ; ils ont d’ailleurs des besoins moindres, étant habitués comme les Arabes à une très-grande sobriété. 11 serait donc plus ([ue sullisant, pour faire vivre les Maronites, de leur faire prendre rang parmi les colons français ; et si l’on voulait plus tard assimiler aux goums ai'abcs tous ceux d’entre eux qui pourront porter les armes, cette mesure leur procurerait de petites ressources qui pourraient dégrever d’autant le budget spécial de la colonisation. 11 ne serait pas nécessaire de commencer ces établissements de tribus maronites sur une vaste échelle; on pouiTait se borner à quelques centaines de familles; à beaucoup moins même que cela, sauf plus tard, après un premier essai, à donner un plus grand développement à cette émigration. Une fois que quelques centres de population maronite seraient étabhs en Afrique et commenceraient à y prospérer, rien ne serait plus facile que d’installer de nouveaux émigrés du Liban. Les premiers venus, déjà dans l’aisance par leurs travaux agricoles, ne sc refuseraient pas à donner l’hospitalité et à faciliter l’établissement des
frères persécutés que Ton mettrait plus tard à leur charge. Il en résulte que peut-être par la suite Tœuvre de colonisation par les Maronites pourrait s’accomplir sans charges onéreuses pour le gouvernement et sans autre emban’as que celui de les transporter de leur pays dans le nôtre.
Il nous semble qu’on devrait choisir pour l’établissement des centres de populations maronites les mêmes endroits où nous plaçons, pour la sûreté de notre territoire, les tribus arabes qui nous sont le plus dévouées. Seulement, comme les Maronites ne sont pas uniquement pasteurs et se livrent à tous les travaux agricoles, il faudrait leur donner un territoire convenable à toute espèce de culture, des plaines pour les céréales, le tabac, le coton , des coteaux pour l’olivier et pour la vigne.
On pourrait aussi essayeravec les religieux maronites la création d’un monastère semblable à celui des Trappistes de Staouêli; les religieux du Liban seraient tout aussi bien que les nôtres très-propres à la colonisation. Ils sont loin de se livrer exclusivement à la vie contemplative. Dans leius couvents, ils ont trois catégories de moines : les uns sont prêtres et exercent le ministère évangélique ; les auti'es se livrent aux travaux de l'agriculture ; d’autres enlin s’occupent de différentes industries, ou s’appliquent à quelques métiers utiles. Les Ordres .Mendiants sont inconnus dans le Liban : les couvents y sont tous organisés de telle sorte que non-seulement ils peuvent subvenir A leurs besoins, mais aussi secourir tous les pauvres de leur voisinage. 11 ne serait pas difficile d’attirer des religieux du Liban dans notre colonie, puisque la plupart de leurs couvents ont été bridés , et ils en avaient une soixantaine. On pourrait placer un couvent de Maronites à côté de la première tribu de cette nation que Ton voudrait établir en Algérie ; ils rempliraient dans cette tribu des fonctions pastorales. Au besoin, plusieurs d'entre eux pourraient se disperser le dimanche pour aller dire la messe dans des villages européens où Ton ne poimrait encore avoir de curés. Si on ne jugeait pas à propos d’établir dès maintenant im couvent de ces religieux, il conviendrait cependant d’en faire venir quelques-uns pour remplir le ministère évangélique au sein des populations maronites. En effet, les prêtres séculiers du Liban ne sont pas tous astreints au célibat : dans ce pays, comme dans le nôtre, un prêtre ne peut se marier; mais un chrétien marié peut devenir prêtre et conserver sa femme. Cet usage approuvé en Orient par le Saint-Siège, de l'opportunité duquel l’Église seule doit être juge, serait peut-être vu avec défaveur par les autorités ecclésiastiques françaises, et il est préférable de ne rien faire qui puisse déplaire A notre clergé. En choisissant des religieux porm servir
de curés aux tribus maronites que Ton ferait venir en Algérie, on éviterait toute espèce de difficulté.
Nous croyons avoir démontré de quels secours serait pour notre agriculture l’introduction en Algérie de la population maronite; examinons maintenant les avantages que le commerce français pourrait en recueillir.
Nous avons dit qu’un nombre assez considérable de Juifs étaient répandus dans toute l’Algérie ; cela tient probablement aux persécutions dont ils ont été l’objet en Europe et particulièrement en Espagne dont le territoire a fini par leur être interdit. Repoussés de l’Europe au temps du moyen âge, ces Juifs ont trouvé ime hospitalité plus ou moins généreuse sur les côtes Barbaresques. Malgré les difücultés d’une position tout à fait précaire, ils se sont assez bien tirés d’embarras. Une chose les a singulièrement aidés. Ils parlaient l’hébreu, langue qui a beaucoup d’analogie avec l’arabe, et bientôt ils ont pu se faire comprendre des indigènes; dès lors ils se sont emparés du conunerce, pour lequel ils avaient un goût tout particuUer; ils ont été les premiers intermédiaires entre les musulmans et les Européens qui ont voulu nouer des relations commerciales. Aujourd’hui ces Juifs, très-nombreux dans les villes du littoral, sont répandus dans presque tous les centres de population du Sahara. Le gouvernement français a compris qu’il avait un intérêt majeur à s’attacher cette nation juive, dont les ramifications étaient déjà si étendues sur le territoire algérien. La question de savoir si un Musulman pomra jamais devenir Français est depuis longtemps jugée par les hommes de bon sens. 11 est bien évident que notre Code civil sera toujours contraire aux observances du Coran et à la constitution des familles mahométanes. La même difficulté ne se présente pas pour les Juifs, dont les mœurs et les prescriptions religieuses s’adaptent parfaitement avec nos lois civiles ; rien en effet ne s’oppose à ce que les Juifs de l’Algérie deviennent citoyens français. On a donc généralement considéré comme sage la politique du gouvernement, qui s’est empressé de leur accorder sa protection et de les assimiler le plus possible aux Israélites de France. Cette tolérance tout à fait conforme aux idées chrétiennes, et que Pie IX n’a pas manqué d’encourager par ses exemples, n'a pas été agréée de la même façon par les populations musulmanes de l’Afrique. Les Arabes, comme les Maures, comprennent que nous soyons leurs maitres ; mais il y a une chose qu’ils n’ont pu encore accepter, c’est que les Juifs, ces êtres qu’ils ont si longtemps abreuvés de leur mépris, soient aqjourd’hui considérés comme leurs égaux. Ils ont été profondément humiliés des avances faites par le gouvernement aux Israélites de l’Algérie, et ont
TU avec dépit le bon accueil que nous leur avons fait dans les premiers temps, la confiance que nous leur avons parfois manifestée. Les choses ont un peu changé maintenant. Les populatiofis musulmanes se somt un peu rapprochées de nous. Les Juifs ne sont plus nos iDtenmédiaires nécessaires ; leur importance est beaucoup diminuée ; maiS'il niesi est pas moins vrai qu'au grand scandale des disciples du Prophète, Us jouissent auprès des chrétiens d'une considération toute nouvelle siu' la terre d’Afrique. Nous sommes bien loin de nous en plaindre, et nous nous glorifions même de ce que le Christianisme a commencé par implanter sur la côte Barbaresque des idées de tolérance et d’égalité trop longtemps méconnues.
La France a donc afh-anchi et réhabilité sur le sol africain la nation Israélite que le fanatisme musulman avait réduite au dernier degré d'abaissement. En compensation, la France peut-elle compter beaucoup sur les nouveaux sujets qu’elle a cru devoir s'incorporer? Les Juifs , et surtout ceux d’Alger, non-seulement commencent i parler notre langue , mais aussi à porter notre costume. On leur a tenu compte de ces dehors de civilisation, si bien qu’ils ont été reçus dans nos milices urbaines , honneur qui n’est point encore arrivé aux Musulmans. Le changement d’habit peut, il est vrai, compter pour quelque chose ; néanmoins il serait absurde d’y attacher une trop grande importance, et pour peu qu’on s’introduise dans les familles israéliles, on demeure convaincu que les Juifs ont conservé les mêmes habitudes, les mêmes usages, les mêmes goiits qu'au temps de la domination des Turcs; ils ont accepté les Français comme ils eussent accepté les E^tagnols. Une seule chose les préoccupe aigourd’hui comme avant notre occupation, c’est le lucre qu’ils peuvent faire. Le commerce les absorbe ainsi qu’il les a toujours absorbés; les seules sympathies qpie peuvent avoir les Juifs sont donc celles qui résultent de leur intérêt. Or, comme pour ces mêmes intérêts les Juifs sont particulièrement en rapport avec l’Angleterre, qui s'est emparée du commerce de toute la céte d’Afrique {lendunt que nous en faisions la conquête, il résulte que pour tout Juif, le peuple par excellence, le peuple de sou goût, est le peuple anglais.
Maintenant la seule .puissance que nous ayons à redouter en Afrique, c’est évidemment l’Angleterre ; aussi en France s'est-on toujours beaucoup plus préoccupé de la question de savoir si nos ports étaient en état de défense, qu'inquiété des retranchements des postes avancés. Dans le cas où nos alliés d’outre-mer viendraient, pour des raisons plus ou moins plausibles, plus ou moins conformes aux intérêts de leur commerce, nous disputer un jour notre conquête africaine, comme en 1840 il leur a plu de nous disputer l’ancien protech>rat
que nous exercions en Orient; dans ce cas, trouverions-nous dans la nation juive un appui convenable? Ces Juifs qui couvrent comme d’un réseau toute l’Algérie et tout le Sahara, ces Juifs que nous venons d’élever à la dignité de citoyens français, soutiendraient-ils alors notre influence comme les populations maronites la soutiennent au fond de la Syrie, malgré toutes les persécutions dont elles sont l’objet? Verrait-on nos nouveaux compatriotes juifs porter avec la même constance le nom français que ceux que nous a donnés saint Louis au fond de l’Orient? Malheureusement il n’y a pas lieu de le présumer, et déjà nos officiers des Bureaux arabes ont constaté que la plupart des Juifs de l’intérieur pourraient être considérés comme des agents anglais.
Si l’introduction en Afrique des populations maronites peut être d’un grand secours pour notre agriculture, elle présenterait donc des avantages beaucoup plus importants encore pour notre commerce. Leur implantation dans notre colonie, malgré tout son succès, ne devra convenablement s’opérer que dans des limites restreintes. La France a de trop grands intérêts en Orient pour désirer que le Liban se dégarnisse des populations chrétieimes et toutes françaises qui l’occupent. Nous devons donc moins chercher à beaucoup favoriser le départ des Maronites du Liban, qu’à donner ime utile direction aux migrations que pourraient déterminer les persécutions dont la Syrie n’a cessé d’être le théâtre. On pourrait conclure de là que nous ne pouvons espérer en faveur de l’agriculture que la fondation de quelques villages maronites d’ime importance restreinte pour la colonisation. Mais en appliquant une portion des émigrés maronites au commerce de l’Algérie, on arrivera aisément à se créer dans le pays une influence merveilleuse. 11 suffirait d’un millier ou deux de marchands maronites pour couvrir tous les marchés arabes, tous les villages kabyles, tous les centres de population du Sahara algérien, et pour former ainsi, depuis la côte jusqu’aux limites du grand désert, un vaste réseau de chrétiens de langue arabe dévoués à nos intérêts.
Si uue fois ces marchands maronites étaient établis dans l’intérieur, nul doute que les indigènes ne les préférassent aux Juifs qu’ils méprisent; d’un autre côté, il est probable que les maisons de commerce françaises qui font des affaires avec l’Afrique ne voudraient 1 oint avoir d’autres correspondants dans ce pays. Bien accueillis des populations arabes et bien accrédités en France, tous ces marchands maronites arriveraient bientôt à former des étabfissements florissants. Leur exil même de leur ancienne patrie ne contribuerait pas peu à solidement asseoir leur commerce. Ils seraient tous beaucoup plus enclins à se soutenir les uns les autres, et formeraieut entre eux une
union commerciale qui leur donnerait une grande facilité dans leurs opérations. Ils pourraient ainsi faire ime concurrence sérieuse aux Juifs, contre qui les Français les plus entendus, à part toute autre considération, ont de la peine à lutter dans leur isolement.
Noos avons dit, en commençant, l'origine de la nation maronite.
Ce sont les premiers habitants de Syrie et de Palestine qui ont adopté les doctrines du Christianisme et qui s'y sont maintenus jusqu'à nos jours; tout en étant nos frères, ils ont donc ime origine commune avec la nation juive. Un anathème divin a dépossédé le peuple d'Israël du patrimoine de ses pères, il Ta dispersé par toute la terre : force lui a donc été de se consacrer au commerce, pour lequel il avait une aptitude spéciale qui s'était déjà révélée avec éclat sous le règne illustre de Salomon. Les Syriens, devenus chrétiens, malgré les persécutions dont plus tard ils furent l’objet de la part des hérétiques, puis des infidèles, se fixèrent au contraire de plus en plus au sol : ils ne quittèrent Tyr et Sidon que pour aller cultiver les cimes du Mont-Liban. En devenant agriculteurs , ils n’ont point pour cela perdu complètement leur ancien goût pour le conunerce, et la capacité dont ils ont fait preuve à cet égard depuis les siècles les plus reculés; aussi a-t-on remarqué que quelques familles maronites que «
les circonstances avaient entnünées au commerce, avaient presque toutes prospéré. Nul doute que les familles maintenant persécutées qui viendraient se fixer dans notre Algérie, ne finissent par y avoir bientôt des établissements florissants. La France y gagnerait beaucoup et l’Église catholique également : l’une et l’autre se trouveraient avoir dans l’intérieur d’un nouveau continent de dévoués partisans et de fidèles disciples.
A part les avantages que l’introduction en Afrique des populations maronites peut offrir pour l’agriculture et le commerce, il y a aussi des considérations non moins importantes, ce sont celles qui tiennent surtout aux institutions de ce peuple ; elles datent du temps des Croisades. Ce sont nos vieux chevaliers qui ont organisé le Liban et lui ont donné ces formes féodales si différentes des constitutions de l'Europe moderne, si réprouvées de ses nouveaux enfants.
Cette organisation féodale de la nation maronite est un très-grand grief qu’on lui oppose dans ses malheurs, et plusieurs seraient tentés d’en faire un motif péremptoire pour l’exclure de notre colonie, où ils ont à cœur de voir se développer les institutions constitutionnelles françaises. Pour nous, cette considération serait un motif de plus pour désirer la prompte venue des Maronites. Nous ne pouvons aller chez eux, par le temps qui court, pour leur inféoder nos usages, comme firent autrefois les croisés, nos pères ; nous ne pouvons non plus les
foire veiiif en France, ainsi que nous aTons fait pour les Polonais : i( est donc très-heureux que nous ayons en Afrique un point do renoontre avec ces populations si Ton veut arriérées, de manière à ce que par notre contact elles puissent bientôt se mettre au niveau politique des Etats européens, dont elles partagent la foi et les croyances. Si jamais, comme il faut l’espérer, la nation polonaise se reconstitue, nous lui aurons sous ce rapport rendu d'immenses services. Ce sont de vicieuses institutions qui l’ont perdue. La France, où ses plus illustres rejetons aristocratiques sont venus s’implanter, leur donnera une sève nouvelle.
Espérons qu’il en sera de même de la nation maronite, et que, retrempée aussi au sein de la nouvelle France, elle pourra un jour se replacer à la tète des nations civilisées de l’Orient.
Constatons en terminant le nombre des Maronites. Les Maronites portent à près d’un million le chiffre de lem: population ; toutefois nos agents consulaires n’élèvent qu’à b 12,500 le nombre des Maronites habitant le Liban et à 30,000 celui des Maronites dispersés dans les environs. Autour d’eux, il faut grouper toutes les populations des autres rites unis répandus dans la Syrie, et qui sont en butte aux mêmes persécutions. On peut donc évaluer à 6 ou 700,000 âmes la population chrétienne de ce pays, depuis des siècles attachée à la France et, à l’heure qu’il est, réclamant son protectorat ‘. D’où U résulte que,
> La population de Syrie est ainsi composée :
Maronites 541,000
Druses 85,000
Métuatis 96,500
Nessaires 90,000
Grecs schismatiques 90,000
Grecs unis . . i . 70,000
Arméniens et chrétiens d’autres rites . . 45,000
Arabes 150 ,000
Total. . . 1 . 1,169,000
Volaèy porte i 1,300,000 la population totale de la Syrie. Depuis l’époque où écrivait Volney, c'est-à-dire depuis une quarantaine d'années, la population de la Syrie aurait donc beaucoup ^minué, car les Turcs ne composent qu'une bien faible portion de la population. S'ils sont encore assez nombreux à Damas et dans quelques autres viùes, il y en a très-peu dans les plaines qui ne sont guère occupées que par les Arabes, et l’on ne compte tout au plus qu’un millier de Musulmans dans les montagnes du Liban. La guerre , la famine , la mauvaise administration des Turcs, leur polygamie, cet autre élément destructeur des sociétés musulmanes, ont beaucoup contribué à cette diminution progressive de la papulation. Néanmoins, les causes du mal venant à cesser, il y a lieu d’espérer que la population de Syrie , aü lieu de décroître , ne tardera pas à augmenter. Les mœurs simples et pures des chrétiens du Liban en sont
sam trop dég;amir la Liban et y affitibUr l'inflneBce fi'anoaise, bon nombre de Maronites peuvent encore aujourd'hui venir en Algérie. Plus tord, les intérêts de la politique venant à changer, la guerre venant à cesser dans le Liban, liberté complète restera aux Maronites d’y retourner. Leurs travaux dans l’intervalle auront toujours été acquis à notre colonie. En tout cas, ils y auront probablement laissé des fils, ils y auront contracté des alli.ances ; et leurs actes, leur parenté, conune le souvenir de notre hospitalité, seront autant de liens qui nous les attacheront de nouveau aussi solidement que lee croisades de nos pères.
Cette union intime de la France avec les populations maronites çt chrétiennes de Syrie nous semble de quelque importance. La France de plus en plus se détache et s’isole des cours du Nord, dont les intérêts sont opposés aux siens ; elle renonce plus que jamais aux frontières du Rhin, pour rester en paix avec la nation allemande, son alliée naturelle. Sa politique la porte vers le Midi, en même temps que son besoin de gloire et d’activité l’attache à l’Afrique. Elle possède sur la cète Barbaresque 250 lieues de côtes ; le bey de Tunis et l’empereur de Maroc ne sont plus guère que ses vassaux ; l’Espagne, l’Italie, l’Egypte et la Turquie ont besoin d’elle. EUlc est la seule grsmde puissance dont les intérêts soient conformes à chacun de ces Etats se. condaires, la seule à laquelle Us puissent se fier et dont ils n’aient pas à redouter l’ambition : son influence sur la Méditerranée est donc naturelle. Si l’Angleterre s’est emparée de l’empire de l’Océan, la Fiance doit au moins maintenir sa prépondérance au milieu du Vieux Monde. U, elle doit être arbitre souveraine. En cas d’événements au fond de l’Orient, ce serait une faute grave pour elle d’avoir répudié upe nation d’environ 500,000 âmes, et de n’avoir pas su se conserver une armée de soldats aguerris qui, sans lui rien coûter, lui sont plus dévoués qu’aucun des siens.
U n’y avait pas beaucoup à espérer que les grands intérêts de la France en Orient fussent mieux compris du gouvernement républicain que de celui qui l’avait précédé. En définitive, sous une forme un peu différente, les mêmes hommes étaient toujours au pouvoir, Les luttes parlementaires , les
an sûr garant, et le temps n’est peut-être pas éloigné où la population chrétienne de Syrie, par la seule force des choses, deviendra prépondérante. II n'est donc pas nécessaire de prêcher une nouvelle croisade ppur reprendre les Lieux-Saints ; laissons s'éteindre la population musulmane entre les mains de qui ils sont tombés.
besoins du moment attiraient seuls leur attention ; les chrétiens de Syrie, comme les croisades de la Palestine, étaient le moindre de leurs soucis. Toutefois, au point de vue de la colonisation algérienne, la question des Maronites n’en avait pas moins son opportunité, et dès l’instant qu’elle se représentait sous le patronage de plusieurs membres de l’Assemblée nationale, le Ministre de la guerre n’y pouvait rester indifférent. 11 déclara donc qu’il accueillerait les Maronites avec plaisir; seulement il observa qu’il serait dommage de substituer aux Parisiens des étrangers de ce genre et qu’il était préférable de les cantonner loin de la côte , au milieu des Arabes. Des ordres furent donnés pour que l’Administration locale cherchât sur les terres disponibles les positions les plus convenables. Pendant ce temps-là le Ministre de la marine était invité à fournir des bâtiments pour le transport des émigrants. Les Maronites étant plus que jamais rattachés au gouvernement ottoman, on crut qu’il était en outre convenable de lui demander son adhésion et le Ministre des affaires étrangères fut mis en demeure de la solliciter. La moindre intelligence diplomatique eût suffi pour détourner de cette pensée. Le gouvernement ottoman, incapable alors comme maintenant de résister à la France, eût été bien mal venu à se plaindre du départ des Maronites, lorsque les gouvernements européens eux-mêmes ne réclamaient pas contre la migration de leurs propres sujets. Mais dès le moment (ju’on demandait un avis au Divan, on s’en référait à sa décision ; cl il ne pouvait manquer de saisir cette rare occasion qui lui était donnée de compter pour quelque chose dans le règlement d’une affaire étrangère, lorsque d’ailleurs aucune grande puissance ne pouvait invoquer le droit des gens pour y intervenir. M. Guizot ne voulait pas faire de la migration des Maronites en Algérie une question politique, mais il se serait bien plus gardé encore de la subordonner au bon plaisir du sultan. En s’écartant des errements de son prédécesseur, M. Baroche fit, chose du reste fort excusable, un véritable pas de
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clerc. Le gouvernement ottoman lui envoya, au bout de quelques semaines, le refus qu’il avait provoqué, et il fallut jusqu’à nouvel ordre renoncer aux Maronites pour l’Algérie.
La situation aujourd’hui est sans doute bien changée, on pourrait facilement obtenir une permission du sultan et moins que jamais l’émigration des Maronites pourrait déplaire à l’Angleterre; mais moins que jamais aussi nous avons intérêt maintenant à dégarnir le Liban. L’empereur Napoléon 111, suivant les inspirations de la Providence, a replacé la France dans son véritable rôle et renoué les traditions glorieuses du passé. Que doit- il résulter de ce revirement politique? Personne ne peut le prévoir; mais tout le monde est d’accord que la France doit avoir une grande part dans la régénération de l’Orient. Le gouvernement ottoman a commencé son agonie, et les remèdes héroïques employés pour le soutenir ne feront que hâter sa fin. De toute part les disciples vaincus de Mahomet regagnent le désert et rendent aux chrétiens leurs anciens domaines. Le sultan n’est déjà plus le maître absolu de Constantinople et du Bosphore. Sur la rive opposée, Abd-el-Kader lui-même n’étant plus à l’aise, est allé se réfugier à l’autre extrémité de l’Asie-Mineure. C’est à Damas, derrière le Mont-Liban, que peuvent encore briller pour lui quelques lueurs d’espérance. Il attend à ces frontières la dissolution de l’empire des Osmanlis : les tribus arabes des plaines voisines de la Mésopotamie ne peuvent accepter les réformes dictées par les chrétiens, et le marabout de Bagdad ', l’oracle de ses brillantes destinées, va devenir le centre naturel de leur résistance. On peut dès lors se demander si par hasard Abd-el-Kader n’aurait pas, sans le savoir, fait ses essais en Algérie, comme nous y avons fait les nôtres ; et si le jour où nous croirons devoir intervenir pour préserver d'une anarchie toujours croissante la patrie des
' Comme nous l'aTons dit au livre de la Guerre et du Gouvernement de l’Algérie, Mohhy-ed-Din , le père d' Abd-el-Kader, a reçu, au retour d’un pèlerinage à la Mecque, dans une visite au marabout de Bagdad, la révélation de la fin du règne des Turcs et de la mission de son fils.
premiers disciples de l’Évangile, en allant déposer une couronne de triomphe sur le Tombeau de Jésus-Christ , notre vieil antagoniste ne croira pas aussi son heure sonnée pour placer sous bonne garde le tombeau de Mahomet, en reconstituant la nationalité des Arabes dans l’Arabie ellemême. Quoiqu’il en soit, ce n’est pas en Europe, mais en Asie, autour du Mont-Liban, que devra nécessairement surçir le seul conflit sérieux qui puisse s’engager entre les croyants fidèles et infidèles. S’il en est ainsi, les Maronites seraient donc aux avant-postes, et ce ne serait pas le cas de les faire sortir sans nécessité de l’inexpugnable forteresse où depuis des siècles ils ont su défier les armes musulmanes.
Les intérêts de l’Orient l’emportent assurément sur ceux de ' la colonisation de l’Algérie ; toutefois les considérations politiques qui nous faisaient désirer le transport d’un certain nombre '
d’entre eux en Algérie n’en restent pas moins les mêmes, et ’ même, au point de vue de la guerre, il est regrettable que le pro- '■ jet de M. le duc d’Aumale n’ait pu être mis à exécution. On se félicite du concours qpie les troupes indigènes de l’Algérie ont déjà porté à notre armée d’Orient. Commandés et disciplinés par nos officiers, ces indigènes ont rivalisé de bravoure : ne pourrait-on pas davantage encore compter sur leur constance si des soldats maronites se trouvaient mêlés dans leurs rangs, alors surtout que le théâtre de la guerre d’Orient venant à se déplacer, nous ne serions plus en présence des Cosaques, mais de Bédouins tout pareils à ceux d’Afrique ? Ce n’est même que par l’enrôlement des Maronites que nos régiments de spahis pourraient, le cas échéant, conserver leur principal avantage, celui de connaître le pays et de pouvoir servir d’éclaireurs. Dégoûtés des Bachi-Bouzoucks, c’est en vain que les Anglais dans la dernière guerre ont cherché à faire des recrues autour du Mont-Liban, les chrétiens catholiques n’ont point voulu servir sous leurs ordres ; c’est à peine s’ib ont pu réunir quelques centaines de francs garnements. Il n’en serait pas de même d’un appel fait par la France ; et il faut es-
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pérer que, malgré les déboires de notre dernier abandon, les Maronites, aujourd’hui comme il y a quinze ans, accoiuraieut au premier son de caisse, pour suivre en aveugles des chefs français. Ce n’est pas dans les garnisons de la France qu’on peut former des soldats maronites ; appelons-les dans celles de l’Algérie, ou, pour mieux dire, organisons-les par cantonnements dans le voisinage des postes avancés, selon les plans du duc d’Aumale. L’heureuse application qui en a été faite depuis aux spahis indigènes par M. le maréchal Randon est un gage assuré de succès.
Si cet essai ne peut beaucoup profiter à l’.\lgérie pour son agriculture, il y a tout lieu d’espérer qu’il développera son commerce et resserrera les liens séculaires de cette portion de l’Occident avec l’Orient, alors que ceux formés parles Musulmans s’affaiblissent de jour en jour. Mais, comme nous l’observions dans le Mémoire reproduit plus haut, les Maronites ne peuvent se séparer de leurs prêtres et, pour les attirer en Algérie, il faudrait près d’eux fonder de nouveaux monastères. Sans doute lesTrappistes de Staouëli ont eu besoin pour réussir d’une généreuse assistance; mais il faut dire aussi qu’on les avait installés précisément dans l’endroit le plus difficile à mettre en valeur, où plusieurs générations de colons n’eussent pas manqué de succomber. On pourrait choisir autrement dans l’avenir pour des établissements de ce genre, et pour peu qu’on place les moines de l’Orient dans des conditions ordinaires, sans qu’on ait beaucoup à s’occuper d’eux, ils ont mieux cpie d’autres chance de prospérer. Ne serait-ce pas un consolant spectacle de voir des religieux, nos frères dans la foi, relever les ruines de quelques zouïas musulmanes, et y substituer une salutaire infiuence au milieu de populations qui comprendraient leurs paroles en même temps qu’elles seraient touchées par leurs œuvres ?
LES HOPITAUX
L’Algérie nous a coûté bien des millions de francs, mais ces sommes énormes sont bien peu de chose en comparaison du sacrifice d’hommes qu’il nous a fallu faire pour arriver à la parfaite pacification du pays. La guerre contre les Arabes n’était pas, en général, très-meurtrière : ils ne tombaient avec audace que sur les convois et les détachements peu nombreux qui s’avançaient imprudemment ou se laissaient surprendre. Un piquet d’hommes dans le moindre blockhaus défiait les goums les plus nombreux. Nous avons vu souvent quelques-uns de nos braves, à l’abri des murs d’un marabout ou retranchés sur un mamelon, soutenir des journées entières une lutte acharnée contre des masses d’Arabes qui les enveloppaient de toutes parts. La moindre colonne expéditionnaire suffisait pour les mettre tous en fuite. Il y avait donc très-peu de sang versé sur les champs de bataille. On n’avait ordinairement à constater, dans les bulletins militaires, que quelques hommes tués ou blessés pour la soumission de nombreuses tribus et le triomphe de nos armes sur des espaces immenses. Mais ces glorieuses chasses, que nos généraux africains organisaient avec habileté, que nos officiers suivaient avec ardeur, n’en coûtaient pas moins un grand nombre d’hommes. Au milieu des chaleurs de l’été, beaucoup de malheureux conscrits tombaient dès les pre-
LES HOPITAUX
mières étapes ; puis, quand la sueur ruisselant sur le corps il fallait traverser des rivières, quand, avec des vêtements encore mouillés, au milieu des fraîcheurs de la nuit, il fallait camper à la belle étoile, nos pauvres soldats étaient bientôt pris de frissons et ne faisaient plus qu’encombrer les ambulances. S’ils parvenaient à surmonter les fatigues de l’expédition, ils ne tardaient pas à leur retour à en être victimes. Les germes du mal se développaient sous le toit brûlant de leur caserne; les diarrhées et les autres maladies finissaient par abattre ceux qu’avait épargnés la fièvre. U est vrai que l’expérience de quelques années fit bientôt diminuer notablement le nombre des malades. On eut soin de retenir quelque temps dans les garnisons des villes de la côte les recrues qui arrivaient de France : les nouveaux venus pouvaient ainsi s’acclimater plus facilement. Puis on fit porter aux soldats des ceintures de flanelle ; on leur donna des rations de café , on abrégea les étapes. Enfin, nos officiers en expédition rivalisant de zèle avec le maréchal Bugeaud, entourèrent leurs hommes de soins paternels.
Les soldats eux-mêmes ne furent pas longtemps à s’ingénier. En arrivant au bivouac, ils retournaient leurs capotes pour essuyer leurs sueurs. Ils se dispersaient ensuite pour aller chercher dans les environs des broussailles ou des plantes sèches, si déjà, chemin faisant, ils n’avaient pas fait provision de bois : en moins de quelques minutes les feux étaient allumés et chacun pouvait s’y sécher en attendant la soupe. On donnait pour la nuit, à chaque soldat, en guise de draps, un sac de campement dans lequel il pouvait se glisser en entier. Mais comme il fallait coucher par terre, et que, du reste, nos soldats n’étaient pas pourvus de couvertures, la fraîcheur de la nuit et la rosée du matin ne manquaient pas de les atteindre, quand même ni la pluie, ni la neige n’auraient contrarié leur sommeil. Quelquesuns alors imaginèrent de couper leurs sacs de campement et de les réunir pour faire des tentes : ils faisaient ainsi
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avec quatre sacs un abri suffisant pour quatre hommes. Cette transformation des sacs en tentes était contraire à la discipline militaire ; les officiers imposèrent d’abord des peines sévères à ceux qui se la permettaient; mais les soldats s’en trouvaient si bien, qu’ils préféraient encore aller faire quelques jours de prison à leur retour d’une expédition, que d’être exposés aux chances d’y gagner la fièvre. Force fut bientôt de tolérer cet usage antiréglementaire, jusqu’à ce qu’on en vînt au sage parti de l’adopter et de le prescrire.
L’organisation des hôpitaux rentrait mieux dans les attributions ordinaires de l’Administration militaire, que tous les soins hygiéniques qu’il fallait prendre sur la terre d’Afrique pour améliorer l’état sanitaire de l’armée. Cette administration, il faut lui rendre justice, se signala, sous ce rapport, d’une manière admirable : grâce à elle, de nombreux hôpitaux furent bientôt établis dans toute l’étendue de nos possessions africaines. Le génie militaire fut chargé des constructions ; il les fit solides comme des remparts, hantes comme des cathédrales. Ces masses uniformes dominent maintenant toutes les villes algériennes. Autrefois, quelques minarets s’élevant au-dessus des basses maisons mauresques, les signalaient seuls au voyageur. Faut-il que nous n’ayons pu les couronner autrement, et que les mcmuments de la foi s’y effacent devant le témoignage des souffrances humaines ! On ne savait pas le temps que durerait le fléau de la guerre ; avec le système d’alors, il n’y avait pas de raison pourqu’ileûtun terme, et, à défaut de toute autre consolation, il fallait donner à nos braves la garantie que tous les secours de l’art leur seraient prodigués.
En l’année 1844, le nombre des hôpitaux militaires s’élevait déjà à 32. Ces différents établissements pouvaient ensemble donner asile à 13,700 malades. L’hôpital du Dey, près Alger, avait 2,130 lits; près de cette même ville, celui de la Salpétrière en avait 800 ; celui de Mustapha, 900. Dans l’hôpital d’Oran, il y avait place pour 1,590 malades;
LES HOPITAUX
dans celui de Constantine, pour 960. Six nouveaux hôpitaux milüaires et trois établissements thermaux ont été créés en 1845, et plusieurs autres les années suivantes.
En 4846, ces hôpitaux ont reçu jusqu’à 104,138 malades militaires : il y avait alors une armée de près de 1 20,000 hommes. L’effectif, en 4853, était déjà réduit de moitié. Aussi, cette année, n’a-t-on compté que 48,204 malades. Les journées de traitement qu’ils y ont passés, se sont élevées ensemble à 1,183,017; ce qui faisait pour chacun une moyenne de 19 journées environ.
En 1847, le nombre des ofâciers de santé, principaux, majors, , aides-majors et sous-aides, était de 41 8. Leurs appointements formaient une somme de 1,160,840 fr. Ils étaient assistés de 2,120 infirmiers, majors, sergents, caporaux, soldats de première et deuxième classes, dont le supplément de solde coûtait seulement 531 ,908 fr. En 1853, le nombre des officiers de santé a été réduit à 267, et celui des infirmiers à 1,151, et les dépenses du service de santé n’ont plus été alors que de 983,258 fr.
Nos colons ont largement profité des magnifiques établissements qu’il était si juste de fonder pour l’armée. Aujourd’hui encore, ils n’ont pas d’autres refuges dans la plupart des villes de l’intérieur où ils sont établis. Leur nombre s’accroissant tous les jours, ils y remplissent les vides qui résultent de la diminution de l’effectif de l’armée.
En 1853, le nombre total des malades traités dans ces hôpitaux a été de 70,106, dont 48,704 militaires et 21,402 civils : les journées de traitement se sont élevées à 1 ,283,01 7, dont 917,830 pour les malades militaires et 365,178 pour les malades civils. La moyenne des journées de traitement de ces derniers n’a été que de 17 jours. C’est un peu moins que pour les militaires, bien que les colons qui entrent à l’hôpital soient d’ordinaire beaucoup plus sérieusement malades ' que
* La proportion des décès des malades civils a été, en 1858, de 6 trente-cinq
la plupart des soldats qui demandent des billets d’hôpitaux ; mais naturellement ils doivent être plus pressés de retourner dans leurs foyers que ces derniers dans les casernes.
La proportion des malades civils y est aussi beaucoup moins grande que celle des malades militaires. Les colons sont maintenant deux fois plus nombreux que les soldats et ne fournissent pas la moitié des malades aux hôpitaux militaires ; il est vrai qu’un bon nombre de nos colons sont traités dans les hôpitaux civils.
Des l’année 1832, on ouvrit à Alger un hôpital civil. 11 y avait, dès l’origine, dans cette ville, un assez grand nombre de personnes étrangères à l’armée, pour que l’utilité d’un tel établissement se fît bientôt sentir. On y recevait non-seulement des indigents, mais aussi des personnes aisées, moyennant 2 fr. par jour de pension. Mais au bout de deux ans, le génie militaire reprit les bâtiments où cet hôpital avait été établi, et il fallut en faire évacuer les malades dans les hôpitaux militaires. Toutefois, en 1835, le chiffre des malades dans ces hôpitaux devint si considérable, qu’on fut obligé de réduire le nombre des lits réservés aux malades civils ; on finit même par décider que ceux-ci ne seraient admis qu’autant qu’il y aurait des lits vacants. Celte mesure laissait sans refuge une foule de malheureux qui venaient en vain réclamer la bienveillance charitable de l’Administration. Heureusement, une décision ministérielle vint ordonner à celte époque la translation de tous les hôpitaux militaires hors de la ville : les anciens locaux purent ainsi être utilisés pour la réorganisation d’un hôpital civil, qui fut confié aux soins de la Municipalité.
L’hôpital civil d’Alger entraînait, proportionnellement, dans de bien plus grandes dépenses que les hôpitaux militaires. Les médecins et les chirurgiens n’y étaient pas rétri-
centiètnes pour 100, ou 1 sur 18 quatre cinquièmes, tandis que celle des malades militaires n’a été que de 2 pour 100, ou 1 sur 35 sept dixièmes.
LES HOPITAUX
bues davantage, mais il exigeait un personnel d’infirmiers qui ne pouvait pas, comme dans les hôpitaux militaires, être recruté parmi les soldats. Les infirmiers civils étaient donc complètement à la charge de la Municipalité, ainsi que les employés qu’il fallait prendre pour tenir la comptabilité. Si soignée que fût cette comptabilité, elle ne laissait pas que d’accuser une énorme dépense, bien lourde pour le budget communal. M. Clément, maire d’.Alger, voulut s’en rendre compte, et alla, pendant plusieurs mois, s’installer tous les jours à l’hôpital pour présider lui-même au pèsement de la viande et à la livraison des diverses fournitures.
11 ne fut pas longtemps sans s’apercevoir de divers abus. Quelquefois les balances fonctionnaient mal; d’autres fois, lorsqu’une allocation était faite pour renouveler les garnitures de lits, on en laissait une partie chez le marchand , et bon nombre d’anciens matelas et de couvertures étaient obligés de faire un nouveau service dans les dortoirs. M. le maire finit par se convaincre qu’il y avait moyen de faire chaque année une économie de 20,000 francs, tout en proposant de confier le soin des malades à des sœurs de charité. Ce ne fut pas une petite affaire que cette réforme. Les comptables résistaient, et ils avaient en haut lieu des amis dévoués.
Cependant les maladies sévissaient dans la plaine ; presque tous les colons de Bouffarik succombaient les uns après les autres; il n’y avait souvent personne pour enterrer les morts. A aucun prix on ne trouvait des infirmiers qui voulussent aller soigner les malades ; ils gisaient dans toutes les maisons, sans qu’aucun membre d’une même famille eût la force de se donner la moindre assistance. L’Administration se détermina alors à faire venir en Algérie quelques sœurs hospitalières.
M”' de Vialar, sœur de M. le baron de Vialar, l’un de nos plus honorables colons africains, avait consacré tout son dévouement et toute sa fortune à fonder, dans le département du Tarn, sous le nom de Saint-Joseph-de-V Apparition,
un Institut de sœurs particulièrement destinées à seconder les efforts des missionnaires pour la propagation de la foi. 11 est vrai que ce qui semblait utile dans les pays lointains à la civilisation du monde et à l’honneur de la France, n’était pas apprécié de la même manière dans nos possessions africaines. Les enseignements de l’Evangile y étaient plus sévèrement interdits alors, qu’ils ne l’étaient à Constantinople même et dans tous les autres lieux de la domination musulmane. 11 n’y avait donc pas lieu, pour les sœurs de Saint- Joseph, d’aller suivre leur vocation en Algérie : néanmoins, leur supérieure ne crut pas devoir rester sourde en cette circonstance à l’appel qui lui était fait par l’Administration algérienne. En définitive, n’était-ce pas donner aux Musulmans un bien touchant spectacle que de leur montrer de saintes filles quittant toutes les douceurs de la vie domestique pour aller loin de leurs familles, sur une terre étrangère, se consacrer au service des malades, quand surtout ces mêmes Musulmans ne voyaient autour d’eux que de pauvres femmes esclaves, occupées de plaisirs et de futilités, ou ne travaillant que par crainte comme des bêtes de somme. Il y avait là une plus éloquente prédication en faveur de l’Evangile, que toutes celles qu’auraient pu faire des missionnaires euxmêmes. M“' de Vialar fit donc partir de Marseille, où elle avait déjà transféré la maison-mère de son Institut, quatre sœurs qui débarquèrent à Alger pour se rendre au poste de Bouffarik qui leur avait été assigné. Mais à l’instant même où les sœurs arrivaient, le choléra venait de se déclarer à Alger. Il fallut bien, dès lors, courir au plus pressé, et l’on ne pouvait abandonner complètement à des mains mercenaires et mal disciplinées les nombreux malades qui encombraient déjà l’hôj)ital civil.
Telle fut la circonstance qui permit l’introduction des sœurs dans l’hôpital d’Alger. Les sœurs de Saint-Joseph se multiplièrent bientôt; Indépendamment des malades qu’elles soignaient à l’hôpital, elles en allaient visiter d’autres à domi-
LES HOPITAUX
cile, leur portaient des remèdes et tous les secours qu’elles pouvaient prendre sur leurs faibles ressources. Elles s’occupaient aussi de l’éducation des jeunes filles, et, dès l’année 1837, elles avaient à leurs frais ouvert un asile pour les enfants pauvres. Les enfants abandonnés leur étaient apportés ; elles les entouraient nuit et jour de leurs soins et leur procuraient des nourrices. Les Maures, les Kabyles, les Arabes et les Juifs eux-mèmes leur apportaient leurs malades et venaient tous se faire panser à leur infirmerie. Ces premiers succès encouragèrent M"“ de Vialar à établir à Alger une Maison centrale dans laquelle elle pût faire des recrues, soit pour remplacer les sœurs qui succombaient aux fatigues et à la maladie, soit pour les nouvelles fondations que le développement de ses œuvres allait provoquer.
Les soins que prodiguaient les bonnes sœurs aux malades ne tardèrent pas à être un sujet d’admiration pour tous les Musulmans. Elles furent bientôt entourées de leurs respects et de leur vénération. Us les appelaient Marabouta. Mais la vertu de ces saintes filles devait les frapper bien davantage que celle de leurs marabouts qui, malgré leurs œuvres pies, ont plus de goût pour le mariage que les autres mortels : ils considéraient les sœurs comme des anges descendus du ciel.
En 1839, le général Galbois, qui commandait à Constantine, écrivit à la supérieure de lui envoyer quelques sœurs sans leur promettre d’allocation. A peine les sœurs furent-elles arrivées dans cette viUe , où l’on comptait encore bien peu de colons européens, qu’aussitôt elles furent assiégées par tous les indigènes. Ces derniers, à force d’instances, avaient fini par entraîner les timides religieuses jusque dans les quartiers les plus reculés. Les remèdes et les soins qu’elles donnaient à des familles entières, depuis longtemps épuisées par toutes sortes de souffrances et de misères, ne tardèrent pas à les faire bénir aussi dans ce grand centre de population musulmane. Les grands chefs de l’intérieur, qui y affluaient, eussent voulu pouvoir les emmener dans leurs tribus. Un jour que les no-
tables indigènes de la ville étaient réunis chez le général, ils lui demandèrent de leur assurer l’établissement des bonnes sœurs dans leurs murs et offrirent de leur faire une pension de 6,000 fr. L’Administration se contenta de 1,500 fr., et mita la disposition des sœurs une vaste maison qu’elles transformèrent en hôpital civil, pour y soigner à la fois les Musulmans, les Juifs et les Chrétiens.
Les sœurs de Saint-Joseph avaient depuis quelques années fondé un hôpital civil à Bône et elles s’apprêtaient à en établir d’autres à Philippeville, à Oran. A Alger, dès l’année 1 842, elles étaient déjà une quarantaine réparties dans différents établissements. Mais leur ni ission en Algérie devait être passagère ; elle devait porter ombrage dans un pays où l’on craignait la conversion des Musulmans et où l’on désirait civiliser les indigènes par la seule influence du gouvernement constitutionnel. M“' de Vialar était la petite-fille du fameux Portai, premier médecin du roi sous la Restauration ; on en avait conclu qu’elle devait avoir inspiré l’esprit légitimiste à toutes les sœurs de sa congrégation. Comme elles ne se rattachaient du reste à aucun Ordre religieux reconnu et qu’elles n’avaient pas cru devoir accepter les changements que l’évêque d’Alger voulait apporter à leur règle, c’en fut assez pour qu’on les congédiât. Les sœurs de Saint- Joseph-de-l’Apparition durent faire leurs adieux à notre colonie et allèrent se réfugier dans les domaines du bey de Tunis. Elles ont fondé plusieurs établissements dans cette Régence, et de là se sont répandues dans tout le Levant. Elles sont aujourd’hui établies à Tripoli, à Jaffa, à Jérusalem, à Bethléem, à Saida, à Alep, dans l’île de Chypre, dans celle de Candie, à Scio, à Syra et jusqu’au fond de l’Asie-Mineure, à Trébizonde et à Erzeroum.
Le choix des sœurs qui fut fait pour les remplacer a beaucoup adouci les regrets que leur départ devait occasionner. Saint Vincent de Paul, nous l’avons déjà fait remarquer, était venu captif sur la terre d’Afrique à une époque où l’on
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ne songeait guère aux destinées de la France sur ce pays. Mais la Providence avait ses secrets ; elle posait un premier jalon en jetant alors sur les côtes Barbaresques le héros de la charité chrétienne. Mieux que tout autre, Mgr Dupuch devait le comprendre, lui qui n’était arrivé au sacerdoce que pr la pratique des bonnes œuvres; aussi s’empressa-t-il de faire venir à Alger les Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul.
Nous avons vu que, de son vivant , ce saint avait envoyé à Alger plusieurs missionnaires lazaristes ses disciples, pour s’y occuper des pauvres prisonniers chrétiens, tes seuls habitants de cette ville que des prêtres européens pussent alors aborder. Dans ces derniers temps, la mission des Lazaristes avait été abandonnée. N’était-il pas convenable de leur rendre un héritage où ils avaient su, pendant de longues années , recueillir pour la foi des fruits abondants, alors que la Croix, plantée sur les remparts de l’islamisme, élargissait l’horizon? D’ailleurs, ces missionnaires se distinguaient en tous lieux par leur extrême prudence. Depuis longtemps ils avaient des établissements en Orient; ils y faisaient partout aimer la France. En rapports continuels avec les populations musulmanes, ils évitaient avec soin ce qui aurait pu les heurter, et les services qu’ils rendaient à la religion }>rofitaient tant à la politique française, que le ministre des affaires étrangères leur accordait des subsides. Mgr Dupuch ne pouvait mieux faire que de leur confier le soin de former les prêtres qui, plus tard, devaient le seconder dans son ministère apostolique. Il les appela donc à lui pour les placer à la tête du grand séminaire qu’il venait de fonder et pour diriger les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Ces humbles religieuses doivent en effet le succès de leur charitable entreprise à l’excellente direction que saint Vincent de Paul leur a assurée en les unissant par des liens étroits à la Congrégation des Lazaristes. Une institution d’hommes ayant la même fin et le même esprit est bien propre à leur donner des enseignements qui doivent alimenter leur dévouement, en même temps qu’elle
leur prête une salutaire assistance pour toutes les affaires qu’elles pourraient seules difficilement trader.
Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul allèrent s’installer à l’hôpital civil au nombre de 19, ayant à leur tète la sœur Dubost.
D’après le traité passé entre M. le supérieur général des Lazaristes et le gouvernement, il avait été formellement convenu que les sœurs auraient la police de l’hôpital. Cette clause était dictée par la prudence et par l’expérience du passé. En effet, les religieuses de M“° de Vialar avaient été un peu entravées dans le bien qu’elles auraient pu faire. Les administrateurs les traitaient comme de simples infirmières et gouvernaient tout si bien à leur fantaisie, que l’on dansait le soir à côté des mourants. Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, en arrivant, mirent les choses sur un autre pied. A dix heures les portes de l’hôpital furent fermées et les clefs remises à celle des sœurs qui veillait les malade^ ; tous les domestiques furent choisis avec soin par la supérieure, et elle eût renvoyé impitoyablement ceux qui n’eussent eu ni probité, ni moralité. Le directeur civil de l’hôpital, gêné dans ses habitudes et jaloux de voir les sœurs plus respectées que lui-même des gens de service, chercha bientôt à les inquiéter au moyen de la haute surveillance dont il est investi. Il avait organisé une inspection nocturne des salles ; chacun des employés de ses bureaux devait tour à tour parcourir les salles et s’enquérir de ce qu’y faisaient les sœurs gardemalades. La supérieure n’avait pu tolérer cette inconvenante inspection, faite souvent par des jeunes gens; et comme les pouvoirs du directeur de l’hôpital avaient leurs limites, force avait été de renoncer à cette idée.
Cependant les indigènes étaient aussi traités à l’hôpital civil d’Alger, en moins grand nombre toutefois que l’on pourrait croire après ce que nous avons dit de l’empressement de ceux de Constantine pour la fondation d’un établissement de ce genre dans leur ville. Les indigènes craignent beaucoup
LES HOPITAUX
d’être disséqués. Ces hommes qui, dans leur fanatisme, comptent la vie pour rien, ont conservé pour la mort un incroyable respect; la vue d’un cadavre mutilé leur cause une répugnance qu’il leur est impossible de vaincre. Néanmoins, il fallait bien que les médecins cherchassent les causes des maladies du pays et ils devaient avoir une préférence naturelle pour ces crânes africains dont ils n’avaient pas eu l’occasion d’étudier les bosses dans les amphitéâtres de Paris et de Montpellier. Quoi qu’il en fût, comme il y a à Alger une population flottante assez considérable d’indigènes séparés de leurs familles, qui n’ont ni feu ni lieu, quelquesuns, de temps en temps, étaient apportés à l’hôpital d’Alger, et les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul leur prodiguaient les mêmes soins qu’autrefois les sœurs de Saint-Joseph. Tout mahométans qu’ils étaient, ils montraient beaucoup de vénération pour notre culte, et les prières que les sœurs avaient coutume de faire dans les salles paraissaient leur plaire. Mais l’Administration, qui se piquait alors d’avoir une grande tolérance, avait prescrit aux sœurs de s’abstenir de prières, d’enlever les crucifix de toutes les salles et de ne se permettre aucune manifestation qui pût gêner la liberté des cultes. Les sœurs s’étaient refusées à se conformer à ces injonctions, qui leur semblaient aussi vexatoires pour les uns qu’inutiles pour les autres, et le Ministre , à qui elles en avaient référé, avait enjoint à l’Administration algérienne de laisser les sœurs en paix.
Les administrateurs de la colonie ne se tinrent pas pour battus. Immédiatement une enquête fut provoquée par eux, tous les médecins et employés civils de l’hôpital ont été cités pour avoir à éclairer le gouvernement sur les abus commis par les sœurs et leurs tentatives de prosélytisme. Les dépositions des comparants furent rédigées sur un cahier d’enquête, et chacun dut signer la sienne. L’un d’eux y déclarait qu’il avait la conviction que les sœurs ourdissaient quelque chose ; qu’il les avait surprises distribuant des médailles à leurs affi-
dés, en signe de ralliement. Un autre disait qu’étant absorbé par l’exercice de son art, il n’avait pas eu beaucoup le temps de s’occuper de ces dames, mais qu’il avait pu remarquer de leur part une certaine partialité pour les malades qui avaient des habitudes de dévotion. Un autre avait surveillé les sœurs de plus près et fait preuve à cet égard d’un véritable zèle : un jour, à cinq heures du matin , pendant que les sœurs étaient à la méditation, il était arrivé à l’improviste et avait fait, à coups de hache, enfoncer une armoire dans laquelle il avait trouvé des pots de confitures et autres provisions que les sœurs destinaient aux malades les plus pieux. En voilà assez pour donner une idée de l’enquête. Après donc qu’elle eut été signée de tous les déposants et revêtue de toute l’authenticité possible, cette pièce fut adressée au Ministre de la guerre. Le Ministre, aussitôt éclairé, se repentit de la première lettre de blâme qu’il avait fait écrire au directeur de l’intérieur, et, craignant que les sœurs ne compromissent une situation politique déjà embarrassée, il s’empressa d’écrire au gouverneur général la lettre suivante :
üliBlstère de la guerre. — Direction des affaires de l’Algérie. !•' Bureau, n» 3,39t.
Au sujet des tentatives de prosélytisme des Sœurs de Saint-Vincentr de-Paul.
Paris, le 3 février 1846.
« Monsieur le Maréchal,
« Par dépêche du 2 décembre dernier, j’ai eu l’honneur de porter à votre connaissance une commimication qui m’avait été faite par Mgr l’Évêque d’Alger, au sujet d’une lettre adressée par M. le Directeur à M“' la Supérieure dos Soeius de Saint-Vincent-de-Paul, pour l’inviter à faire cesser les tentatives de prosélytisme auxquelles ces religieuses se livrent envers les malades.
« Votre dépêche du 10 de ce mois, n° 45 (Administration centrale, 2' Bureau), m’a apporté les renseignements que je vous avais prié de me faire parvenir à cet égard.
« Ces renseignements me déterminent à donner une (entière) com-
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plèle approbation à la conduite que M. le Directeur de l'intérieur a ternie en cette circonstance.
« En raison des faits graves que vous m'avez signalés, Monsieur le Maréchal, j’ai cru devoir écrire à .Mgr l'Évêque d’ .Alger la lettre dont vous trouverez ci-joint copie.
« J’ai la confiance que l’invitation que je transmets à ce jirélat aura sur les religieuses de Saint-Vincenl-ile-Paul l’elfet que j’en attends. Je donne d’ailleiu^ des ordres pour que le. règlement sur le service intérieur de l’hépital civil d’Alger, ajomné jusqu’à présent par suite du développement nécessaire des atl'. lires de toute espèce atlluenles à la Direction centrale des affaires de l’Algérie, soit soumis à ma s.anction dans le plus bref délai.
« J’espère que le règlement, dont l’exécution rigoureuse doit être l’objet d’ime surveillance toute spéciiile de la [lart de .M. le Directeur de l’intérieur, mettra un terme à des abus que je ne saurais tolérer à aucim titre, alors surtout qu’ils ont pour résultat inévitable de compliquer les embarras de notie situation politique vis-à-vis des indigènes de l’Algérie.
<1 Recevez, etc. Le pair de France
Ministre secrétaire d'État de la guerre.
Signé : A. De Saint-Yon. »
Le directeur de l’inférieur, à qui la dépêche ministérielle fut transmise, écrivit cette autre lettre au supérieur des Lazaristes d’Alger :
Algérie. — Direction de l'Intérieur et dea travaitx pnbllcs. t* Bureau, n» iSS9.
Alger. — Héipital civil. — Commentaires d’une dépêche ministérielle relative aux Soeurs de Saint-Vincent-de-Paul.
Alger, le 27 février 1846.
« .MovISIEU» le SlPÉRIECB,
« J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint copie d’une dépêche en date du 3 courant, par laquelle M. le Ministre de la guerre a fait connaître à M. le Gouverneur général qu’il désapprouve les divers actes de prosélytisme reprochés par la Commission administrative des hospices aux Dames de Saint-Vincent-de-Paul, attachées à l’hôpital civil d’Alger.
« Les religieuses dont il s’agit étant placées sous votre direction, j'ai cru devoir vous donner communication des intentions de Son Excellence, pour que vous puissiez inviter ces dames à ne pas se laisser emporter par leur zèle au delà des limites d'une tolérance bien entendue.
« J’ai la confiance. Monsieur le Supérieur, que cette invitation, leur parvenant par votre intermédiaire, produira l’effet que M. le Ministre en attend.
« Recevez, Monsieur le Supérieur, l’assurance de ma considération très- distinguée.
« Le Directeur de l’Intérieur et des travaux publics. Comte Güyot. »
Ces faits et ces lettres, dont nous donnons l’exacte copie, avaient été reproduits par la presse parisienne, et l’on conçoit le ridicule qui en était résulté pour l’Administration algérienne. Louis-Philippe, aux oreilles de qui la chose était parvenue, ayant eu sur les entrefaites occasion de voir le supérieur général des Lazaristes, voulut éclaircir la vérité. Celui-ci non-seulement la confirma, mais déclara à Sa Majesté qu’il était sur le point de rappeler d’Alger toutes les sœurs de Saiiil-Vincent-de-Paul. Comme ces sœurs sont assez populaires en France, le roi constitutionnel comprit tout ce qu’une pareille mesure aurait d’odieux pour son gouvernement ; il rassura le supérieur des Lazaristes et donna immédiatement des ordres pour couper court au scandale.
Quelques années après , le choléra sévit de nouveau avec assez de violence dans la colonie. Les hôpitaux militaires de l’intérieur étaient encombrés de malades , les colons y affluaient de toutes parts et les .Arabes, privés de tous secours, succombaient les uns sur les autres sous leurs tentes ou dans leurs gourbis. Les mêmes motifs qui en 1835 avaient déterminé l’introduction des premières religieuses hospitalières dans la colonie, vinrent de nouveau toucher l’Administration de l’Algérie. On songea à l’heureuse influence de la charité pour adoucir un peu les plaies de ce pauvre pays ; un appel fut
LES HOPITAUX
fait aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dix-huit d’entre elles furent aussitôt envoyées et réparties dans les hôpitaux des principales villes. Elles purent rayonner de là dans tous les environs, pénétrer dans les trihus arabes, relever le courage abattu des indigènes, qui ne voulaient pas même toucher aux cholériques et s’abandonnaient au fatal destin. Dans l’intérieur des hôpitaux, les sœurs étaient plus particulièrement chargées du soin des femmes malades. 11 était en effet peu convenable d’abandonner plus longtemps ces dernières aux soins des infirmiers militaires.
On espérait qu’une fois installées les sœurs pourraient rester dans les hôpitaux de l’intérieur, et que même on en ferait venir d’autres dans ceux qui en étaient encore privés. Les soldats et les officiers eux-mêmes s’en réjouissaient. Mais cette mesure était contraire aux usages de l’Administration de la guerre. Les comptables réclamèrent : on ne voulut pas, en compliquant le service, leur créer des difficultés. Et cependant tous les hôpitaux de la marine sont depuis longtemps desservis par des religieuses hospitalières. Naguère encore n’a-l-on pas vu appeler les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul dans toutes les ambulances de l’armée d’Orient et dans tous les grands hôpitaux militaires organisés à Constantinople ? Nos alliés ont beaucoup admiré les différents services de l’.\dministration de la guerre ; mais incontestablement ce qui les a émerveillés davantage dans ces différents services, ce sont les soins dont les bonnes sœurs entouraient nos soldats. La protestante Angleterre s’en est émue et, pour ne pas trop rester en arrière, elle a fait appel à d’illustres dévouements. C’est ainsi qu’on a vu des diaconesses anglicanes s’embarquer à côté des Filles de la Charité dont elles voulaient suivre les traces. N’a-t-on pas lieu de s’étonner dès lors qu’on ait repoussé précédemment de l’armée d’Afrique une institution qui a été saluée avec une sorte d’enthousiasme dans l’armée d’Orient? Qui sont donc ces comptables de l’armée, pour qu’on sacrifie si complaisamment à leurs intérêts le bien-être de nos braves
dans des moments suprêmes, quand ils ne peuvent plus recevoir d’autres récompenses que les célestes consolations de la charité?
Les sœurs gênaient aussi singulièrement l’économe de l’hôpital civil établi depuis peu à Douéra pour les colons agricoles ; il obtint pour son hôpital le renvoi des sœurs, ainsi qu’il avait été décidé pour tous les hôpitaux militaires. Toutefois, d’autres hôpitaux civils ont été établis dans les provinces d’Oran et de Constantine, et les sœurs hospitalières y ont été conservées jusqu’à ce jour.
Au départ des sœurs de Saint-Joseph , on avait fait venir dans cette dernière province les sœurs de la Doctrine-Chrétienne de Nancy. Ces sœurs, comme l’indique leur nom, particulièrement vouées à l’instruction de la jeunesse, voulurent bien aussi se charger en Afrique du soin des malades et des pauvres. Plusieurs hôpitaux civils leur sont maintenant confiés, si l’on peut donner ce nom aux quelques salles réservées dans leurs écoles pour les malades des deux sexes. Elles ont ainsi dans leur maison de Constantine, à côté de plus de 300 enfants qu’elles instruisent, 35 lits pour les femïnes et 25 pour les hommes. Sur les dix-huit sœurs de cette maison, trois sont réservées pour ce dernier service, deux pour s’occuper des malades indigènes et aller porter des secours à domicile. Les sœurs de la Doctrine-Chrétienne répartissent leurs soins de la même manière à Bône et à Philippeville, où elles ont des classes beaucoup plus nombreuses et une soixantaine de lits pour les malades ’.
Dans la province d’Oran, les hôpitaux civils ont été confiés aux sœurs Trinitaires. Tout le monde connaît l’Ordre des Trinitaires, Pères de la Rédemption. Pendant des siècles, ces religieux ont parcouru l’Europe, et avec le produit des au-
‘ Elles ont été aussi maintenues dans le petit hôpital militaire du village d'El-.^rrouch ; enfin, on leur a eontié le soin des femmes malades de rhôplfal de Blidah, dont plusieurs années auparavant on avait con^rédié les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul.
LES HOPITAUX
moues (les Qdcles ils allaient sur les côtes de Barbarie racheter les pauvres chrétiens victimes de la piraterie. Cet Ordre était assisté d’une Congrégation de religieuses hospitalières portant le même nom, qui s’occupaient particulièrement des malheureuses femmes tombées dans l’esclavage et de leurs pauvres enfants. La Révolution française porta un peu de trouble dans cette Congrégation comme dans toutes les autres, mais elle se réorganisa bientôt après. La piraterie avait beaucoup diminué, on songeait peu alors en Europe aux esclaves des côtes barbaresques. Les Pères de la Rédemption avaient disparu de la France, et il n’en restait plus que quelques couvents en Italie. Les nouvelles religieuses Trinitaires ne pouvant plus exercer en Afrique leur dévouement charitable , en firent profiter la France : de Valence , où elles avaient placé leur maison-mère, elles s’établirent successivement dans beaucoup de départements du Midi, s’y consacrant aux mêmes œuvres que les sœurs de Saint-Vincent de-Paul. Au moment de l’occupation française, un ancien religieux Trinitaire était encore établi à Oran, et ce fut lui qui, pendant les premières années, fut chargé dans cette ville de l’exercice du saint ministère. Les Lazaristes, comme nous l’avons vu , avaient été obligés de quitter leur mission bien des années avant la prise d’Alger; ce bon Trinitaire était donc pour la religion, sur la terre d’Afrique, le seul témoignage vivant du passé : il eût été dommage de laisser rompre cette précieuse tradition. Aussi, dès qu’il fut question d’établir à Oran des sœurs hospitalières, il s’empressa de proposer à Mgr Dupuch d’appeler dans son diocèse les religieuses Trinitaires de Valence. Elles ont été ainsi chargées, dans la province d’Oran, des mêmes œuvres que les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul dans la province d’Alger; et coimne en France, dans la plupart des villes où les sœurs Trmitaires étaient établies, elles desservaient des hôpitaux, elles ont pu arriver en Algérie avec une égale expérience du soin des malades. A l’époque du choléra, elles avaient été appelées
dans les hôpitaux militaires ; depuis, elles ont dû se concentrer dans l’hôpital civil d’Oran. Toutefois, elles y ont les coudées plus franches que les sœurs de la Doctrine-Chrétienne à Constantine. L’hôpital civil d’Oran ne le cède 'en rien à celui d’Alger, et, à part les planches qui lui servent de murailles et les cailloux qui lui servent de plancher, il peut rivaliser avec les hôpitaux de nos villes de France. Les beaux hôpitaux militaires et les belles casernes élevés par le génie, ont laissé vacantes dans bien des villes des baraques en planches construites provisoirement pour le service de l’armée 11 faut savoir bon gré à l’Administration militaire de ne pas avoir dispersé des matériaux qui lui appartenaient, et d’avoir ainsi fait profiter l’Administration civile de bâtiments sans doute bien misérables, mais qui, au moins, lui ont permis d’organiser des services que ses faibles ressources eussent autrement rendus impossibles.
L’hôpital civil d’Alger est aujourd’hui desservi par dixneuf sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, quatorze médecins, chirurgiensou pharmaciens; quatre employés d’administration y sont en outre attachés. Le nombre des malades qui, en 1 843, était de 4,234, s’est élevé, en 1852, à 6,052. Ce service, dans ces différentes phases de développement, a successivement occupé les locaux délaissés dont le génie militaire a bien voulu lui faire la remise. 11 est aujourd’hui installé dans les baraques du camp de Mustapha, près de la ville, qu’il partage avec un régiment de cavalerie. Les malades civils ont ainsi l’agrément de pouvoir se réveiller au son des fanfares; mais les malades militaires n’en sont pas plus avancés : réclamés par l’hôpilal du Dey, auquel ils appartiennent, tant pis pour eux après une chute s’ils meurent en route, dans le trajet d’une lieue qu’il leur faut faire pour gagner le faubourg opposé.
Ainsi les froides règles de la philanthropie administrative viennent souvent arrêter les élans de la charité qui ne demandent qu’une porte ouverte. Les bonnes sœurs de Saint-
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Vincent-de-Paul sont souvent obligées de comprimer la leur. Loin de nous de vouloir blâmer ici les agents de l’Administration ; il est évident que leur position est bien différente de celle des religieuses. Les agents de l’Administration ne font pas vœu de pauvreté et de chasteté, leur vocation ne les consacre pas au soulagement des misères de l’humanité ; leur principal souci n’est donc pas de faire le plus de bien possible aux autres, mais de mériter l’estime de leur chef pour poursuivre honorablement leur carrière. Ils réussiraient mal en prenant mie initiative qui ne leur appartient pas; en faisant des choses qui ne leur sont pas commandées, leur zèle offusquerait : tout ce qu’on leur demande, c’est de se montrer rigides observateurs des règlements et de chercher les intérêts de l’Administration à laquelle ils appartiennent. Les intérêts de l’Administration sont de diminuer les dépenses ; d’un autre côté, les intérêts de ses agents sont de faire augmenter leurs appointements et de multiplier les emplois. Nos administrateurs algériens essayèrent l’année dernière de trouver une solution à ce problème, et, pour commencer, ils déclarèrent qu’à l’avenir le nombre des malades reçus à l’hôpital civil serait réduit, attendu que l’état sanitaire des colons s’améliorait chaque année. En faisant cette réforme économique, ils ne réfléchissaient sans doute pas que la population s’augmentant, le nombre des malades ne pouvait guère décroître. Sur ces entrefaites, le choléra avait reparu; il fallait donc laisser à la porte de l’hôpital, uniquement parce que le chiffre réglé de malades était atteint, tous les malheureux colons qui arrivaient de plusieurs lieues.
Quand les femmes de colons tombent malades, elles ne peuvent abandonner leurs enfants en bas âge : à moins cpi’elles n’aient des parents qui puissent s’en charger , elles les mènent donc ordinairement avec elles à l’hôpital. Les sœurs de cet établissement, dans l’origine, entouraient de leurs soins ces pauvres enfants, mais ils n’en restaient pas moins au milieu d’une atmosphère de malades. Pour ob-
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vier à cet inconvénient, la supérieure de l’hôpital a ouvert pour eux un asile sous le nom de la Sainte-Enfance, sur les hauteurs de Kouha, à deux lieues d’Alger. Le préfet, M. Lautour-Mezeray, a pris bientôt cette œuvre sous son patronage spécial. Grâce à ses soins, le local, qui était d’abord très-étroit, a été agrandi par diverses constructions faites avec beaucoup d’intelligence. La maison réunit toutes les conditions de salubrité ; elle est située au mibeu d’un vaste jardin dont la vue est magnifique. Les enfants y sont répartis dans deux quartiers séparés, l’un pour les filles, l’autre pour les garçons. Le traitement des trois sœurs de l’École communale de Kouba en fait vivre trois autres qui sont chargées des enfants de l’asile. Cet asile, en effet, n’étant pas encore reconnu du gouvernement, ne pouvait être l’objet d’aucune dotation spéciale. Malgré son organisation précaire il ne s’est pas moins développé, et l’on y recevait déjà, l’année dernière, outre les enfants des malades de l’hôpital, tous les enfants pauvres qui se présentaient munis d’une autorisation de M. le Préfet.
Dès les premières atteintes du choléra, les sœurs remarquèrent que le fléau suivait particulièrement les membres d’une même famille. 11 était donc imprudent d’envoyer dans la maison de Kouba les enfants des cholériques ; il y avait lieu de craindre qu’ils n’y introduisissent la maladie dont ils avaient déjà peut-être le germe. Aussi les sœurs demandèrent-elles à la préfecture l’autorisation de louer quelques chambres dans une maison voisine, pour y réunir ces enfants sous la garde de quelques-unes d’entre elles qui voulaient bien se dévouer. MaisM. Lautour-Mezeray se trouvait en congé, et profitant de son absence, sous le prétexte d’économie, on rejeta la proposition des sœurs. Ces dernières furent alors réduites à envoyer tous les enfants des cholériques dans la maison de Kouba. Au bout de deux jours qu’ils y étaient entrés, le choléra se déclara; bon nombre d’enfants furent atteints et succombèrent. L’Administration, honteuse de
LES HOPITAUX
ce triste dénouement, chercha à en eHacer le plus tôt possible les traces ; elle ordonna l’évacuation immédiate de la maison, et les sœurs valides n’eurent pas même l’autorisation de soigner celles qui avaient été victimes du fléau.
On ne peut se le dissimuler, le trop grand désir de prendre les intérêts de l’Administration, et la trop scrupuleuse observation de tout ce qui a été réglé dans sa sagesse , est dans certaines circonstances tout à fait contraire aux intérêts des administrés. En voici une nouvelle preuve.
Les sœurs de l’hôpital sont chargées de la préparation des aliments; on met à leur disposition un certain nombre de rations de viande proportionnées aux besoins ordinaires des malades; mais quelquefois ces mêmes malades sont obligés de s’abstenir de nourriture ; d’un autre côté, il y a toujours quelques déchets dans la viande. Attentives à ne rien laisser perdre, les sœurs avaient trouvé moyen de faire tous les matins une soupe pour les malades. Le règlement ne leur allouait pour leur déjeùner qu’un morceau de pain sec. A la première observation qui leur en fut faite, les sœurs supprimèrent la soupe et tirent rentrer à l’avoir du comptable tous les déchets qu’elles purent économiser. Les malades se plaignaient, et les médecins eux-mêmes trouvaient la réforme fâcheuse ; mais les sœurs ne pouvaient s’exposer à être accusées de faire des détournements. Leur prudence à cet égard n’a pas empêché que quelques mois après on en vint jusqu’à suspecter leur délicatesse dans les achats de légumes frais dont elles avaient pris la charge , et il a fallu que dans cette circonstance M. de Guiroye, maire d’Alger, employât toute son énergie pour les défendre.
Ce ne sont pas en Algérie les administrations municipales qui songent à tracasser les institutions religieuses ; comme nous l’avons déjà fait remarquer, elles cherchent, au contraire, pour le plus grand bien des populations, à lesdévelopper de toute part. Aussi de continuels conflits surgissent-ils avec r.\dministration supérieure qui intervint dans le contrôle des
dépenses. Pour y couper court, cette Administration, après avoir été édifiée par une foule de faits sur les économies et les améliorations que l’on pouvait obtenir, a proposé à M. le Ministre de la guerre de créer un nouvel emploi , celui d’inspecteur des établissements de bienfaisance. Le nouvel arrêté qui vient d’être rendu à cette occasion, comme le couronnement des mesures prises dans l’intérêt du service hospitalier, est bien digne d’être reproduit en entier.
Le Maréchal de France, Ministre secrétaire d’Etat au département de la guerre, sur le rapport du gouverneur général de l’Algérie,
Arrête :
Art. 1“. — Il est créé, pour les trois provinces de l’Algérie, une inspection permanente des établissements de bienfaisance.
Le service de l’inspection relève directement du secrétariat général du gouvernement; il comprend :
t“ Les établissements publics, savoir;
Les hôpitaux, hospices et infirmeries civils;
Le service des enfants placés en nourrice aux frais de l’assistance publique ;
Les bureaux de bienfaisance ,
Les dispensaires communaux.
2“ Les établissements privés , savoir :
Les orphelinats de gai’çons et de filles ;
Les maisons de sevrage tenues par des sœurs hospitalières.
Art. 2. — En ce qui touche les établissements publics ;
L’inspecteur vérifie tout ce qui est relatif à l’administration et aux comptabUités en deniers et en matières.
La vérification de la caisse et des écritures de chaque comptable est constatée par un procès-verbal dressé contradictoirement. Cette opération a lieu en présence du maire ou de son délégué, qui signe nu procès-verbal.
S’il y a lieu, l’inspecteur rappellera les règles prescrites par les lois, ordoimances et décrets, par les arrêtés et instructions de l’autorité supérieure.
En ce qui touche spécialement les enfants placés en noiurice ;
11 s’assure de leur existence et de leur identité ; U vérifie, en même temps, s’ils reçoivent des nourrices tous les soins physiques et moraux que réclame leur âge , s’ils ont été vaccinés et s’ils sont visités dans leurs maladies par les médecins de l’administration.
LES HOPITAUX
En ce qui touche les établissements privés, les investigations de l’inspecteur auront particulièrement jiour objet d’assurer la stricte exécution des traités passés entre l’administration et les directeurs ou directrices de ces mêmes établissements.
Art. 3. — La mission de l’inspecteur est exclusivement d’enquête et de contrôle. 11 ne peut prendre de son chef aucune mesure de répression ou de redressement j mais il constate les infractions et faits répréhensibles ou punissables par des procès-verbaux qu’il adresse immédiatement à l’autorité administrative compétente.
Art. 4. — Les rapports de tournée de l’inspecteur seront adressés au gouverneur général et communiqués à chaque préfet pour les établissements compris dans son ressort administratif.
Ces mêmes rapports seront transmis nu ministre , accompagnés des observations des préfets, de celles du gouverneur général, et du compte rendu des mesures qui auront été prises dans un but de réforme ou à’écoru>mie.
Art. 5. — Le gouverneur général déterminera chaque année , par des instructions spéciales, qui seront notifiées aux préfets, et dont il sera rendu compte au ministre :
1° L’époqne des tournées générales ou partielles qui seront opérées par l’inspecteur;
2“ Le détail des objets sur lesquels devront porter, suivant la nature de l’établissement et dans les limites tracées par l’art. 2 du présent arrêté, les investigations de l’inspecteur.
Art. 6. — Dans l’intervalle de ses tournées, l’inspecteur travaillera dans les bureaux du secrétariat général du gouvernement, et sera spécialement chargé, sous la direction du secrétaire général, de la centralisation du travail administratif concernant le service de l’assistance publique ; il suivra l’ellet des mesures prescrites par l’autorité supérieure et préparera la correspondance du gouverneur général , soit avec le ministre, soit avec les autorités locales, sur les divers objets compris dans sa mission active.
Art. 7. — L’inspecteur des établissements de bienfaisance en .Algérie est nommé par le ministre , sur la présentation du gourernenr général.
Son traitement est fixé à cinq mille francs.
11 jouira en outre d’une indemnité, pour frais de tournée, fixée à quinze francs par jour.
Le traitement et l’indemnité ci-dessus spécifiés seront acquittés sur les fonds du budget local et municipal de l'Algérie, au titre des établissements de bienfaisance.
Art. 8. — Le gouverneur général de l'Algérie est chargé de l’exécution du présent arrêté.
Signé Vaillant.
Paris, le 28 avril 1856.
Vu pour être promulgué en Algérie.
Alger, le 23 mai 1856.
Le Maréchal de France, Gouverneur général de l’Algérie, Comte Randon.
Qu’on nous permette cependant de féliciter l’Administration de plusieurs décisions antérieures qui, à notre avis, ont un mérite beaucoup plus grand, car elles touchent bien davantage aux intérêts des colons. S’il importe de donner un asile aux pauvres cultivateurs qui tombent malades, victimes du climat et des fatigues auxquelles iis sont exposés, il importe bien davantage de prévenir autant que possible les maladies. 11 n’en est pas du coion comme du soldat. Pour ce dernier, le séjour à l’hôpital est une trêve aux soucis du métier ; pour le colon , au contraire, ce séjour est souvent un véritable désastre. Pendant son absence qui nourrira sa- famille, qui cultivera son champ? Les saisons n’attendent pas, et au sortir de l’hôpital, ou il ne sera plus temps de faire ses semailles, ou sa récolte sera perdue. Il s’efforcera donc de rester à la tâche jusqu’à ce que toutes ses forces soient épuisées; alors souvent il n’y aura plus de remède au mal. Si, dès les premières atteintes de la maladie , il eût reçu les secours de l’art, peut-être eu eût-il été quitte pour un repos de quelques jours.
Ces considérations parurent préoccuper l’Administration algérienne, aussitôt que la guerre étant achevée, les colons purent former quelques établissements dans l’intérieur.
Laissons dire le Tableau de la situation des établissements français en Algérie des années 1845-1846.
<i En même temps qu’elle s’efforcait d’attirer des émigrants en Algérie et d’y fonder de nouveaux centres, l’administration s’est préoc-
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cupée des mesures à prendre pour assurer aux colons des secours et des soins médicaux en cas de maladie.
« A cet effet, le Ministre de la guerre, par décision du 12 avril 184S, a prescrit l'organisation d’un service spécial, dont la mission est de visiter gratuitement les colons et de leur administrer les soins désirables.
« Depuis cette époque, rien n'a été négligé poim améliorer et développer cette utile institution. Les médecins ruraux sont astreints à de fréquentes tournées dans les villages ; ils doivent adresser, chaque mois, au directeur de l’intérieur, un rapport sur les établissements de toute natiu'e, villages ou exploitations particulières, compris dans leur circonscription, et faisant connaître la nature et les causes des maladies régnantes, le nombre des décès, enfin les diverses mesures qu’il peut être utile de prendre pour améliorer l’état sanitaire du pays.
« Chaque année, im rapport d’ensemble, constatant l'état des divers centres de population, doit être transmis au Ministre.
«c Des instructions ont été données l’année dernière pour la confection d’une statistique nosographique des campagnes. Des cadres de tableaux conformes sont en conséquence mis à la disposition de chaque médecin rured, pour y consigner mensuellement les divers genres de maladies qu’il a été appelé à traiter et les résultats qui en ont été la suite.
« Ces tableaux sont révisés et récapitulés à .\lger par une Commission supérieure composée de médecins civils et militaires.
« Enfin, dans l’intérêt du service médical de la colonisation et de la statistique nosographique, les médecins ruraux, ainsi que ceux des ambulances et hôpitaux civils, sont astreints à la tenue d’un journal dans lequel ils enregistrent le lieu de leur séjoiu", les points par eux visités et les principaux faits qu’ils ont observés.
« Telles sont les mesures prises i>our fortifier l’institution du service dont il s’agit. »
Ainsi constitué, ce service facilita singulièrement les utiles travaux du ministère de la guerre sur l’Algérie. Les officiers de santé et tous les autres bons praticiens dont il fut composé à l’origine, malgré les nombreux rapports auxquels ils étaient astreints pour éclaircir la théorie, purent encore assister et sauver peut-être un grand nombre de malheureux colons. Mais la Providence vint bientôt à leur secours d’une manière
plus efficace encore. En 1848, lorsqu’on eut congédié des hôpitaux militaires les sœurs hospitalières des différentes congrégations qu’on y avait appelées au moment du choléra, l’Administration militaire eut l’heureuse inspiration de les utiliser dans les nouvelles colonies agricoles.
Les millions votés par l’Assemblée nationale pour leur fondation, mettaient à sa disposition d’abondantes ressources; elle avait, du reste, à cœur de ne rien négliger de ce qui pouvait assurer la prospérité des villages créés sous sa direction exclusive. Ce projet tout pratique se combinait avec les mesures réclamées pour l'instruction de la jeunesse. Une petite communauté de trois sœurs pouvait à la fois recueillir les petits enfants dans une salle d’asile, faire l’école aux jeunes filles, tenir une pharmacie, panser toutes les plaies et aller soigner les malades à domicile. L’Administration faisait construire des maisons pour les colons ; rien n’était plus facile que d’en réserver une ou deux pour l’établissement des sœurs ainsi que pour le presbytère. On pouvait même, pour augmenter les ressources de ces fondations, leur conserver les lots de terres afférents à chaque maison. Un grand nombre de villages algériens ont ainsi été pourvus de religieuses hospitalières , avantage que l’on ne rencontre guère en France que dans les villes. Les bons résultats obtenus dans ces villages ont été un vif stimulant pour toutes les villes de l’Algérie, aussitôt que l’organisation municipale leur a permis quelque initiative. Les moindres bourgs, constitués en commune, ont voulu, eux aussi, avoir des établissements de ce genre. Il serait à désirer que l'Administration civile pût en doter également les anciens villages qu’elle a fondés, et tous les nouveaux centres de population qu’elle organise.
Toujours est-il que de nouveaux arrêtés ont beaucoup amélioré le service médical de la colonie, en lui donnant plus de stabilité et en permettant d’apporter un plus grand choix dans sa composition. Laissons encore le Tableau de la
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situation des établissements français en Algérie, des anné» 1852-1854, nous en rendre compte :
« Faute d'une réglementation spéciale déterminant nettement ses attributions ainsi que ses rapports avec les colons et l'autorité, le service médical de colonisation ne fonctionnait pas, jusqu'en 18.^3, avec cette régularité et cette unité qui doivent caractériser toute institution publique. Il y avait là une source d’inconvénients et d’abus qu'U importait de faire disparaître, et cet état de choses préoccupait depuis longtemps le département de la guerre.
« Après plusieurs projets élaborés avec le plus grand soin par les autorités locales, le Conseil du gouvernement et le Comité consultatif de l’Algérie, le Maréchal .Ministre de la guerre a pris, à la date du 21 janvier 1853, un arrêté portant réorganisation du service médical de colonisation....
B Le régime nouveau a amélioré d'une manière très-sensible la position des médecins coloniaux , en leur assurant un traitement de 2,000 fr. qui n’exclut pas pour eux le droit de se faire une clientèle payante parmi les colons aisés de leur cii’conscription. D’un autre côté, en n’admettant que les docteurs en médecine aux fonctions de médecins coloniaux, il tend à fortifier im corps que l’intrusion de praticiens pourvus de titres insuffisants n’a pas toujours tenus à la hauteur de la science et des besoins de la santé publique. Entin, en fixant avec précision les attributions, les droits et les obligations des médecins de colonisation, il assure la régularité, l’exactitude et le facile fonctionnement du service.
« Le règlement du 21 janvier 1853 a été complété par un second arrêté ministériel du 5 décembre suivant et par un arrêté du gouvei'- , neur général de l’Algérie du 20 du même mois.
B Le premier a déterminé les circonscriptions médicales de colonisation, l’indemnité accordée aux médecins militaires chargés de circonscriptions, l’indemnité accordée aux médecins civils poui' l’entretien d’un cheval, l’uniforme des médecins de colonisation.
a Le second règle les tournées des médecins de colonisation, le tarif des honoraires qui leur sont dus par les personnes non indigentes, le mode de foiuniture et, quand U y a lieu, de remboursement des médicaments. »
D’après l’arrêté ministériel du 5 décembre 1853, les circonscriptions médicales des territoires livrés à la colonisa-
tion européenne en Algérie sont fixées au nombre de 60, dont, dès maintenant :
22 pour la province d’Alger,
18 — — d’Oran,
19 — — de Constantine.
La plupart sont formées dans le territoire civil ; elles comprennent ordinairement quatre à cinq villages, et quelquefois huit à dix. Dans les territoires militaires elles ne s’étendent guère qu’aux environs des villes qu’elles ont pour chefs-lieux. Presque toutes, dans ces derniers territoires, sont desservies par des officiers de santé de l’armée. A l’exception du médecin civil de la circonscription la plus voisine d’Alger, qui doit être pourvu de deux chevaux, les médecins civils de colonisation ne reçoivent d’indemnité que pour un seul cheval. Quand on considère qu’il n’y a guère de facilités de transports qu’aux environs d’Alger, on regrette que l’exception n’ait pas été faite en sens inverse ; sans doute, les médecins de colonisation ne sont tenus, à la rigueur, dans leurs tournées périodiques, qu’à visiter une fois par semaine toutes les habitations agglomérées ou isolées de leur circonscription. Cela est plus que suffisant pour la régularité des rapports et des statistiques qu’ils sont obligés d’envoyer à l’Administration ; mais il n’en est pas ainsi des malades : s’ils en ont, ce qui est très-admissible, plusieurs à visiter le même jour dans quelques-uns des villages de leur circonscription souvent à trois ou quatre lieues de distance les uns des autres, est-il possible que sur la même bête ou sur leurs propres jambes ils puissent arriver partout où besoin est? Au retour d’une tournée réglementaire, qu’on vienne chercher un médecin de colonisation pour un malade qui se meurt, pourra-t-il, sans le moindre mulet, se hasarder à l’entrée de la nuit, à travers de mauvais sentiers, des ravins et des ruisseaux, au milieu des hyènes et des chacals?
L’arrêté du 20 décembre 1 853 non-seulement astreint les )nédecins de colonisation à des tournées hebdomadaires.
LES HOPITAUX
mais dispose que l’autorité administrative fixera trois jours par semaine, pendant lesquels ils donneront, à des heures déterminées et au chef-lieu de leur circonscription, des consultations gratuites. 11 était un point essentiel à régler qui eût pu faire perdre aux colons tous les avantages de ces consultations, en les faisant confondre avec tant d’autres consultations gratuites dont bien des gens sont souvent les dupes. Le gouvernement lui-même était intéressé à procurer des remèdes à bon marché, ne voulant pas mettre à la charge des malades, traités gratuitement à domicile, cet article de dépense dont il dégrevait les hôpitaux. Dans ces établissements les remèdes sont achetés en gros, et sont loin de coûter ce qu’ils se payent chez les pharmaciens. L’Administration avait d’abord prescrit que les médecins de colonisation pourraient donner à leurs malades des bons gratuits de remèdes à prendre dans les pharmacies les plus voisines. A tort ou à raison, les malades se plaignirent de recevoir ainsi des remèdes de moins bonne qiialité que ceux tpi’ils eussent achetés de leurs propres deniers. M. le docteur Vergé, un des médecins de colonisation les plus distingués, fit bientôt remarquer combien ce système, du reste, augmentait les dépenses de l’Administration. En effet, le remède dont on fait un si grand usage contre les fièvres, le sulfate de quinine, que les hôpitaux achètent 360 fr. le kilogramme, se payait chez les pharmaciens 2,300 fr.; le sulfate de soude, le purgatif le plus employé, était vendu par eux, en détail, à raison de 900 fr. le quintal, lorsqu’il ne coûte, en gros, que 16 fr. 11 résultait de là que des médicaments portés pour 1 ,300 fr. au mémoire d’apothicaire de deux villages de la circonscription de cet estimable docteur, eussent pu ne revenir qu’à 75 fr. Pour réaliser l’économie qui lui était signalée, l’Administration a décidé que les médecins de colonisation auraient chez eux on dépôt de médicaments qui leur seraient fournis au prix coûtant dans les hôpitaux. L’arrêté du 20 décembre 1853 autorise ces mêmes médecins, dans les localités où il n’y a
pas de pharmacie, à livrer leurs médicaments en détail aux colons non indigents, au prix de revient augmenté de 10 p. 0/0, faible indemnité des déchets qu’ils éprouvent et des avances qu’ils sont obligés de faire.
Le service médical est ainsi parfaitement organisé dans notre colonie et peut faire envie à beaucoup de cantons de la métropole. Les conséquences heureuses qu’il peut avoir sur l’état sanitaire des colons sont incalculables, et en définitive, loin d’entraîner de nouvelles charges, il procure peut-être de notables économies.
M. le docteur Vergé a fait depuis remarquer que 601 malades de sa circonscription, soignés par lui à domicile, en 1854, n’avaient coûté que 609 fr., c’est-à-dire 1 fr. 10 c. chacun ; tandis que 259 malades des mêmes locaUtés, envoyés à l’hôpital, y avaient occasionné par tête une dépense de 22 fr 57 c., ce qui faisait pour tous 5,844 fr. Or, ces derniers malades, soignés à domicile, n’eussent coûté ensemble que 262 fr. 63 c. 11 suit de là que les malades de cette circonscription, qui n’auraient coûté que 87 1 fr. 63 c. s’ils avaient tous été soignés à domicile, eussent au contraire, s’il avait fallu les transporter tous à l’hôpital , occasionné une dépense de 19,407 fr. 11 c.
Il reste maintenant à savoir si , avec les faibles appointements qui sont alloués aux médecins civils, l’Administration pourra faire un meilleur choix que celui qu’elle regrette d’avoir fait jusqu’à présent. Les moindres médecins aidesmajors et sous-aides chirurgiens ont des traitements supérieurs ' aux médecins civils ; ils sont logés et montés comme des officiers, et cependant quand on les charge du même service que les médecins civils, on leur donne encore un supplément mensuel de solde. On indemnise les jeunes mé-
> I.CS médecins et pharmaciens principaux de l’armée, de 1” classe, rcçei- Tcnt près de 7,000 fr. de traitement; les médecins et phciinaciens majors de classe reçoirent plus de 4,600 fr.; les médecins et ph irniadens aidesmajors et les sous-aides chirurgiens reçoirent de 2,100 fr. à 2,500 fr.
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decins militaires du surcroît de fatigues et des dépenses ex> traordinaires auxquels le service civil les assujettit, sans tenir, comme de raison, beaucoup compte des honoraires qu’ils peuvent aujourd’hui recevoir des colons aisés ; et l’on croit qu’un traitement inférieur à leur traitement ordinaire pourra suffire à un honorable médecin , étranger à l’armée , et qui peut être père de famille.
Sans doute l’Administration a maintenant un inspecteur des établissements de bienfaisance qui, au besoin, pourrait tout aussi bien surveiller le service médical de colonisation que les hôpitaux civils et les moindres infirmeries. Mais en vérité y aurait-il là une plus grande garantie que les colons soient bien soignés? L’inspecteur pourrait constater que tel médecin n’est pas entré toutes les semaines dans toutes les maisons de sa circonscription ; que tel autre a abrégé le temps de ses consultations; que tel autre a fourni gratuitement des remèdes à des colons non pourvus de certificats d’indigence. Mais ne serait-il pas à craindre alors que pour aller visiter inutilement des colons qui sont en parfaite santé, un médecin n’en négligeât d’autres dangereusement malades qui réclameraient des soins plus assidus ; ou que pour un mesquin intérêt il ne privât d’un remède nécessaire un pauvre colon momentanément dans la détresse ? Plus le nouvel inspecteur montrerait de zèle dans son contrôle, plus on serait exposé à voir les bons médecins se décourager et les mauvais n’exercer que pour la forme. N’eùt-il donc pas été préférable et infiniment plus pratique d’employer les dépenses d’inspection à l’amélioration du sort des médecins civils? Elles eussent suffi pour leur donner des indemnités analogues à celles des officiers de santé de l’armée chargés du même service ; et à coup sûr ces indemnités les eussent beaucoup plus stimulés que la perspective d’être inspectés par un fonctionnaire étranger à leur profession, sorti la plupart du temps de rangs très-secondaires. Les inspecleui's des établissements de bienfaisance ne se sont-ils pas le plus ordinairement recrutés parmi les
anciens économes des hôpitaux; et si quelques-uns de ces employés apprécient si mal le dévouement des sœurs de charité, comment croire qu’ils apprécieront mieux celui des médecins de colonisation qui voudront confondre leurs soins charitables avec ceux des sœurs établies dans les colonies agricoles. En dehors des services publics, les investigations de tels inspecteurs sont-elles du reste convenables vis-à-vis des personnes qui s’occupent avec un désintéressement complet des œuvres de bienfaisance, et dont la charité s’exerce sans être jamais onéreuse aux pauvres?
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LBS ORPHELINATS