LES ORPHELINATS DE L’ALGÉRIE
Nous avons vu de quelle manière s’était opéré pendant les premières années le peuplement de notre colonie. Elle avait été considérée ]>ar les administrations départementales comme un vaste dépôt de mendicité où l’on pouvait diriger tous ceux que des habitudes de vagabondage , une constitution débile ou l’inaptitude au travail mettaient plus particulièrement à la charge des bureaux de bienfaisance. Sans doute ce premier flot de toutes les misères ne se précipita pas seul sur la côte africaine. L’appât des concessions, le désir de devenir propriétaire y avaient attiré une foule de bons ouvriers et même de petits cultivateurs possédant quelques ressources. Mais ces précieux contingents étaient bientôt compromis pour les causes que nous avons signalées et par suite de toutes les difflcultés dont nous parlerons plus tard. Eprouvés parle climat, épuisés par les fatigues et les privations, démoralisés par les peines du présent et les incertitudes de l’avenir, ces pauvres gens tombaient malades et, après avoir
lutté en vain contre la fièvre, un grand nombre allaient mourir à l’hôpital, s’ils ne succombaient sur les lieux. Des familles entières se sont ainsi éteintes : les pères voyaient quelquefois succomber les uns après les autres les pauvres enfants qu’ils avaient amenés à leur suite ; mais le plus souvent ils étaient les premières victimes, et l’on rencontrait de toutes parts de pauvres orphelins abandonnés.
Le service des hôpitaux, comme nous venons de le voir, était organisé de la manière la plus large ; aucuns fonds n’étaient épargnés dans tous ceux de l’armée. Comme les établissements hospitaliers ont en France une existence légale, l’Administration civile elle-même aurait cru manquer à sa mission, si elle eût négligé cette importante délégation qui lui est faite de l’assistance publique. Toutefois en France ces établissements ont bien à leur charge les enfants trouvés, les enfants délaissés à leur naissance par leurs propres mères; mais ni les communes, ni les départements , ni l’État n’ont d’asiles pour les pauvres orphelins, aussi dignes que les autres d’être adoptés par la patrie, privés qu’ils sont de parents qui n’avaient rien à se reprocher. La loi ne prescrivait donc pas à l’Administration algéiiienne de s’occuper des orphelins que laissaient les malheureux colons, soit dans les concessions où ils avaient trouvé leur tombeau, soit à la porte des hôpitaux où ils avaient eu la consolation de venir rendre leur âme à Dieu.
Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, crut qu’il appartenait à la religion de combler cette fâcheuse lacune de la bienfaisance légale, et se mita l'œuvre avec une persévérance que l’on pourrait taxer d’avoir été très-imprudente, si on devait toujours blâmer la charité chrétienne dans ses excès apparents, si on devait toujours la subordonner aux froids calculs de la sagesse humaine. Cet incomparable évêque succomba victime de son dévouement comme un soldat sur la brèche ; il n’en sut pas moins triompher de toutes les routines et forcer la main à tous les mauvais vouloirs.
LES ORPHEUNATS.
Laissons un de ses plus fidèles amis nous raconter ses œuvres à notre arrivée dans la colonie
« A peine y avail-il imprimé ses premiers pas, que déjà il se baissait pour recueillir à la porte de sa maison épiscopale, sur le seuil de son église et jusque sur le marche-pied de l’autel, de petits enfants déposés dans des corbeilles, les uns à son adresse personnelle , les autres à la garde de Dieu dont il était le représentant et l’envoyé....
« Il leur lit préparer des berceaux en fer, acheta pour ceux-ci des chèvres de Malte dont plus d’un pauvre petit prisonnier arabe suça bientôt les mamelles pendantes, pourvut les autres de nourrices, aidé dans cette dernière portion de son œuvre par le pieux concours de la Société de Charité. Elle s’était formée dés les premiers jours de son épiscopat sous la puissante inspiration de son évangéhque tendresse : par une touchante prévoyance et pour donner des mères aux orphelines de son diocèse, il s’était empressé de réunir en société l’élite des dames d’Alger sans distinction de culte ni de nationalité. Bientôt leur nombre se multiplia avec les misères devenues leur héritage, et, sous les auspices de ce bon, de ce charitable pasteur, elles s'occupèrent tout à la fois des orphehnes, des jeimes tilles exposées, des femmes indigentes en couches, des pauvres honteux, des convalescents de l’hôpital, et du sevrage et du nourrissage des enfants exposés, abandonnés, infortunées petites créatures trouvées le plus souvent sur le seuil de la porte de l’égUse, ou sur le seuil non moins hospitalier des sœurs. Trois mois ne s’étalent point encore écoulés depuis le jour où l’Algérie avait vu descendre sur ses rivages son premier évêque, et déjà ces prodiges d’une tendre charité réjouissaient tous les cœurs;
' Mémoire présenté au prince Louis-Napoléon , président de la Républi<gfe française, par M. Vabbé Montera, chanoine d'Alger, aujourd'hui chanoine de Saint-Denis
Mgr Dupuch avait dépensé une somme de plus de 143,000 fr. à la fondation des premiers orphelinats de l’Algérie. Celte somme importante, dont l'Administration ne voulut pas lui tenir compte , non plus que de toutes celles qu'il avait consacrées à l’érection de bien des églises et à l’entretien de bien des prêtres, l'avait entraiué dans de déplorables dettes. Les reconnaître c'eût été les légitimer et avouer un peu d'incurie; le gouvernement de Louis-Philippe préféra faire retomber la faule sur la personne même de l'évèque. Le berçant d'une fausse espérance, il réclama sa démission; mais, la démission obtenue, les dettes ne furent point payées M. l'abbé Montéra, encouragé par l'adhésion que voulurent bien lui donner tous les évêques de France, présenta quelques années après un Mémoire à ce sujet , et un des premiers soins de l'Empereur, sur le trône , fut de prendre les mesures nécessaires pour une réparation satisfaisante.
déjà ce cœur d’évèque avait inspiré mille dévouements semblables au sien, donné à toutes les misères consolation et secours, et rendu à Tenfance délaissée tous les sourires et toutes les caresses du berceau!
a Dans le cours de cette même année 1 839, la première de son apostolat, rCEuvre des Jeunes Orphelins fut fondée le jour de la fête de saint Cyprien, au mois de septembre. Ce jour-là, en effet, pour honorer l’illustre africain, et en mémoire des vingt-cinq pièces d’or qu’il avait fait compter à pareUle heure entre les mains de celui qui allait abattre et couronner par le fer sa tête sacrée, vingtrcinq de ces enfaints furent publiquement adoptés par Tévêque aux applaudissements de tous. Bientôt leur nombre s’accrut sensiblement et, durant cinq années, Mgr Dupuch pourvut seul au logement, à la nourriture, à l’entretien de cette famille chérie qu’il avait si généreusement adoptée au nom de la Religion et de la France. »
« Enfin, lorsque l’Administration coloniale songea sérieusement à venir en aide à cette œuvre importante et si pleine d’avenir, il l’abandonna sans réserve à la direction intelligente et dévouée de M. l’abbé Bi-umauld, entre les mains duquel elle a si magnifiquement prospéré depuis. Héritier du zèle et des pensées de l’Évêque, et dignement secondé par les chefs de la colonie, il a pu féconder le germe puissant de cette Institution vraiment chrétienne et nationale, et réaliser les nobles espérances de celui qui en fut le fondateur et le bienfaiteur insigne. »
Le Père Brumauld, placé à la tête des Orphelins, et aidé de ses confrères de la Compagnie de Jésus, se consacra tout entier à la modeste mission qui lui était dévolue. 11 comprit que si la France pouvait toujours fournir à sa colonie des cordonniers et des tailleurs expérimentés, il n’en était pas ainsi des agriculteurs, qui ne pouvaient bien se former qu’en Algérie. Il alla donc planter sa tente en rase campagne, et acheta le domaine de Ben-Aknoun, d’une contenance de 100 hectares; c’est là, qu’à deux lieues d’Alger, il s’installa avec sa nouvelle famille.
Ces pauvres enfants furent aussitôt appliqués à la culture; mais on conçoit que de tels éléments, surtout dans les commencements, ne devaient pas opérer d’une manière bien fructueuse, et qu’il y avait même plus de perte que de profit à vouloir les utiliser. Les enfants ont des distractions, les
LES ORPHELINATS
enfants aiment à jouer, les enfants sont gourmands. Donnezleur des pioches, pendant cinq minutes ils vont travailler comme des hommes, vous serez surpris de leur ardeur; mais un oiseau viendra à passer sur leur tête, ils oublieront aussitôt la terre pour le ciel. Rangez-les en ligne pour dépierrer un champ, venez un quart-d’heure après pour voir où ils en sont de leur manœuvre, et vous les verrez tous en rond autour d’une toupie. Il faut ensemencer : distribuez-leur de la graine, des cacaouettes par exemple, ils en placeront autant dans leurs petits ventres que dans les sillons que vous aurez préparés. Que faire à tout cela? faut-il les battre ; faut-il les tuer? Quand vous les aurez grondés et punis, ils auront le cœur bien contrit, mais n’en recommenceront pas moins le lendemain.
Des maîtres étaient indispensables pour la jeune colonie : en attendant que les frères coadjuteurs de la Compagnie fissent eux-mémes leur apprentissage, on choisit, pour conduire et diriger les orphelins, des ouvriers expérimentés en tous les genres.
L’Administration algérienne était alors loin de s'intéresser à l’œuvre. Quelques orphelins, dont elle ne savait que faire, avaient été placés par elle dans l’établissement du P. Brumauld, moyennant 15 fr. par mois; c’était moitié moins qu’il ne fallait pour subveniràleur entretien. Regrettantbientôt d’en être réduit à confier des enfants de la colonie à des Jésuites, on avait fait publier dans les journaux que tous les colons qui voudraient des orphelins pourraient s’adresser aux bureaux de la Direction de l’intérieur. 11 s’en présenta plusieurs; et, pour les pourvoir, on alla chercher dans la maison du P. Brumauld les enfants qui y avaient été placés provisoirement. Ces pauvres enfants ne voulaient pas s’en aller; mais leurs nouveaux patrons produisant des ordres formels, il fallut se résigner à les suivre.
Plusieurs mois après, les orphelins, au sortir de la messe, furent tout surpris de trouver au milieu de la cour deux de
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leurs anciens camarades, dont les tristes haillons faisaient contraste avec les habits de dimanche dont ils étaient euxmêmes revêtus. Les nouveaux venus se virent bientôt entourés de tous les enfants de l’établissement, qui, quelques minutes après, accoururent vers leur directeur en criant : « Père, voilà Yarich et puis Simon.» Le P. Brumauld s’approcha d’eux et leur demanda d’où ils venaient et ce qu’ils faisaient là. « Cet homme chez qui on nous avait mis, « lui répondirent-ils, nous faisait voler du foin et des arli- « chants dans les jardins pendant la nuit ; les gendarmes « sont venus, ils l’ont pris pour le mettre en prison et nous « nous sommes sauvés. » Après cette explication, le P. Brumauld obtint de l’Administration la permission de les garder.
La maison des orphelins ne tarda pas à être connue ; de tous les côtés les colons lui adressèrent des enfants et plus d’un indigène peut-être lui eût volontiers confié son fils.
Un jour, les gamins arabes d’Alger qui stationnent sur la place pour cirer les souliers des piétons et tenir les chevaux des cavaliers, abordèrent le P. Brumauld en lui disant : « En voilà un qu’il est pour toi ; il n’a ni père ni mère. » C’était un enfant allemand tout déguenillé. — « Eh bien ! lui dit le P. Brumauld, veux-tu que je te serve de père ? » L’enfant ne répondit rien. Les petits Arabes lui criaient : « Réponds donc, vas-y donc; » fortifiant leurs pressantes injonctions d’un mot qu’ils croyaient français. Enfin, lorsque l’Allemand se décida à venir avec le Père à la direction de l’intérieur, les petits Arabes le suivirent pour s’assurer de sa constance, et, à plus de vingt reprises, ils l’encouragèrent par des verbes flanqués de la même épithète.
Malgré les soins affectueux dont ils étalent entourés, ces pauvres enfants arrachés au vagabondage étaient quelquefois longtemps à se plier à la discipline de la maison de Ben- Aknoun. 11 était rare que chaque année il ne se formât pas (|uelque complot. Dès les premiers temps, une demi-douzaine des plus jeunes résolurent de s’évader. « Allons-nous-en, se
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( dirent-ils, à Blidah ; nous tiendrons les chevaux, nous fea rons une petite chapelle à la sainte Vierge et nous nous U amuserons. » — « Je connais la route, » ajouta l’un d’eux. ♦
Les voilà donc tous partis ; mais à peine à une lieue, terme des plus longues promenades qu’ils avaient faites autour de la maison, ils se trouvèrent embarrassés sur le chemin à prendre. Une bonne femme passant par là comprit ce qu’il en était, et dès qu’ils l’interrogèrent elle s’empressa d’attirer leur attention sur les difOcultés du voyage, et mit en avant les gendarmes et les chacals. Bref, elle les détermina à rebrousser chemin, leur faisant espérer qu’on ne se serait pas encore aperçu de leur départ et qu’ils ne seraient pas grondés.
Outre son évêque, le P. Brumauld avait encore dans le maréchal Bugeaud un puissant protecteur. Sa qualité de Jésuite n’effarouchait en rien le gouverneur, il ne voyait en lui qu’un homme de bien, tout dévoué à son pays, tout dévoué à la colonie ; c’en était assez pour lui concilier son amitié. En temps de paix, il lui envoyait ses soldats pour l’aider dans ses cultures ; en temps de guerre, il avait sa part dans les razzias; on lui ramenait quelques chevaux ou quelques moutons. Le cadeau, quoique ordinairement en mauvais état et de peu de valeur, n’en était pas moins le témoignage d’un souvenir affectueux.
Les enfants de Ben-Aknoun profitaient aussi des défroques de l’armée : les vieilles capotes, les vieux pantalons de soldats servaient à les habiller. Le P. Brumauld savait utiliser tous les meubles et ustensiles hors de service que lui abandonnait l’intendance de l’armée. Il donnait à ses petits ouvriers des gamelles de fer-blanc qui, toutes rouillées et percées qu’elles étaient, leur tenaient lieu de couffins ou de paniers d’osier.
Bien que tous ces petits revenants-bons allégeassent les charges du P. Brumauld, elles n’en excédaient pas moins ses ressources ; il demanda alors de passer un marché avec l’Administration pour tous les enfants qui seraient placés par elle
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dans son établissement. On lui accorda provisoirement pour chaque enfant au-dessous de quinze ans élevé dans la maison de Ben-Aknoun une allocation mensuelle de 21 fr. 50 c.; de plus, un maître à 60 fr. par mois pour dix enfants ; en tout, pour chacun de ces enfants au-dessous de quinze ans, près de 1 fr. par jour. Le maréchal Bugeaud, à la veille d’entre^ prendre une de ses plus glorieuses expéditions, voulut présider lui-même à la conférence qui eut lieu pour régler ces détails. L’Administration civile, avant de souscrire aux conditions, voulait que le P. Brumauld prît l’engagement de ne point faire chrétiens les petits indigènes qui seraient placés dans sa maison. Celui-ci repoussait cet hypocrite protectorat de la foi musulmane. Le maréchal Bugeaud trancha la question en déclarant que les orphelins n’avaient d’autre père que le P. Brumauld, et que toujours un père devait avoir le droit d’élever ses enfants comme il l’entendait. Etait-il d’ailleurs possible que des enfants indigènes, élevés au milieu d’enfants chrétiens, pussent conserver les préjugés des disciples de Mahomet, et préférassent à leur majorité les lois du Coran à celles de l’Evangile et de la France ?
Dès l’année 1850, tous les obstacles étaient surmontés quant à l’Administration civile, et la maison de Ben-Aknoun commençait à prendre une certaine prospérité aux yeux du monde. Six Pères Jésuites la dirigeaient avec une trentaine de Frères coadjuteurs, et le nombre des enfants s’élevait à 270. Beaucoup d’entre eux n’étaient plus à la charge de l’Etat et commençaient à être placés de différents côtés. 4 hectares de jardins potagers bien irrigués par des canaux en maçonnerie, 17 hectares de vignes à côté de belles plantations de toute espèce en plein rapport, assuraient déjà quelques ressources à la maison. Le général d’Haufpoul, en arrivant au gouvernement de l’Algérie, était émerveillé de ces résultats; aussi le camp d’Erlon à Bouffarik n’étant plus nécessaire à l’armée, et la pépinière voisine venant à être supprimée comme établissement public, il proposal’un et l’autre au P. Brumauld
LES ORPHELINATS
pour y fonder un nouvel orphelinat. Le P.Brumauld accepta et s’installa bientôt à Bouffarik avec une soixantaine d’enfants.
Au 31 décembre 1851, le nombre total des enfants dans I les deux maisons était de 311, dont 64 au-dessous de 10 ans, 155 de 10 à 15 ans, et le reste au-dessus de ce dernier âge. On y comptait 198 Français, 43 Allemands, 24 Espagnols et 7 Arabes. Les autres, quoique nés dans l’Algérie, étaient d’origines diverses.
« Il faut le voir pour le croire, disiiit le Père Brumauld, avec quelle facilité cette masse d’éléments hétérogènes s’est homogénisée : toutes les nuances d’origine ont disparu ou disparaissent rapidement ; les étrangers oublient même leur langue maternelle et tout devient français dans la maison : les petits Arabes se fâchent, si on les appelle Bédouins. »
Un bon nombre pouvaientêtre classés par profession : ainsi l’on comptait parmi eux : 125 cultivateurs, 6 cordonniers ou bourreliers, 5 forgerons, 4 menuisiers, 4 boulangers et bouchers, 2 cuisiniers; cinq des plus grands étaient en état de faire des chefs d’ateliers ou des surveillants.
A cette époque, le P. Brumauld avait déjà pris des arrangements nouveaux avec la préfecture d’Alger ; une expérience de plusieurs années, faite à Ben-Aknoun, l’avait mis à même d’apprécier le juste prix de revient de la journée d’un orphelin dans une maison de ce genre, depuis l’âge de six ans jusqu’à sa majorité. Dans le calcul il ne fallait pas seulement comprendre les frais de nourriture et de vêtements de chaque enfant, mais aussi l’entretien de leur directeur, de leurs maîtres et contre-maîtres, dont le nombre était de 29 , c’était à peu près un maître pour dix élèves.
D’un autre côté, les fondations de ce genre entraînent ordinairement dans des avances considérables dont il fallait tenir compte. Ainsi, celui de Ben-Aknoun, malgré les aumônes dont il avait pu être l’objet, avait nécessité un emprunt de 160,000 fr., tant pour l’achat de la propriété que pour l’installation des enfants. En supposant qu’il n’en fallût payer l’in-
lérèt qu’à 5 p. 0/0, c’éiait donc une somme de 8,000 fr. à prélever annuellement sur les frais généraux. L’établissement de Bouffarik avait coûté moins cher d’acquisition première ; elle s’était conclue moyennant 45,000 fr. ; mais elle avait entraîné dans des dépenses considérables de réparation. Toutes les constructions de l’ancien camp d’Erlon, faites à la hâte au momenl de la guerre, étaient très-défectueuses, et l’officier du génie qui avait été chargé d’en faire l’estimation avait été obligé de reconnaître qu’elles n’étaient plus qu’une charge très-lourde pour son administration. Attenant à ces constructions, il n’y avait que 31 hect{ires de terres provenant de l’ancienne pépinière. Cette pépinière devait être entretenue dans l’intérêt de la colonisation ; mais une partie de jl’eau nécessaire à son irrigation allait bientôt être supprimée. La concession faite au P. Brumauld com- [trenait, il est vrai, encore un lot de 100 hectares ; mais ils étaient situés au milieu d’un marais, à sept kilomètres de distance. Pour compléter l’exploitation, il fallait donc acheter d’autres terres, et le prix en était déjà élevé aux environs de Bouffarik.
Aussi, le P. Brumauld, refaisant ses calculs, avait-il été amené, pour faire face à toutes ces charges, à demander une subvention de 90 c. par jour pour les enfants au-dessous de 10 ans; de 80 c. pour ceux de 10 à 15, et de 50 c. pour ceux de 15 à 18. A partir de 18 ans jusqu’à 21 ans, les orphelins devaient pourvoir, par leurs travaux , à leur entretien et à leui-s dépenses. Il était dit, par une clause spéciale du traite avec l’Administration, que le directeur devait remettre, le jour de sa sortie, à chaque orphelin devenu majeur, un petit pécule de 100 fr. au moins, et plus considérable, s’il y avait lieu de récompenser sa bonne conduite et son travail.
D’un autre côté, l’Administration garantissait à chaque élève qui se fixerait en Algérie en qualité de cultivateur une concession de 4 à 6 hectares, suivant la nature et la situation du sol.
LES OKI'HEUNAIS.
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Avec un système plus vaste , le P. Brumauld admettait la possibilité d’arriver plus tard à l’abaissement de ces subventions.
Le développement des orphelinats pour les enfants de notre colonie n’était pas une perspective désirable; bien heureusement pour elle, ces établissements devaient ])lutùt tendre à décroître qu’tà augmenter, La [wpulalion coloniale devenait de plus en plus nombreuse ; mais, grâce aux soins hygiéniques que l’expérience faisait prendre, grâce à la sollicitude de l’Administration, qui avait lini par comprendre qu’il était préférable de prévenir les maladies que d’y jwrter remède, la mortalité était devenue moins grande, et il n’était plus nécessaire de pourvoira l’éducation d’im aussi grand nombre d’orphelins.
Le P. Brumauld tourna donc ses vues ailleurs. L’Administration dépensait des sommes énormes pour installer de nouveaux colons. L’expérience avait prouvé que les résultats obtenus par elle étaient loin de répondre à ces sacrifices. Par suite de leur inexpérience, de leur inconstance, de leurs vieilles habitudes, de leur intempérance et même de leur immoralité, beaucoup de colons n’avaient pas réussi et avaient désiré rentrer dans la mère-patrie. Vouloir repeupler l’Afrique avec de tels sujets n’était pas chose plus facile que de la reboiser avec de vieux arbres d’un autre continent qu’on y aurait transplantés. Le P. Brumauld pensait qu’il y aurait l)lus de chance de réussir avec de plus jeunes éléments, et commença à parler d’un nouveau système de colonisation qui vint s’ajouter à tous les autres : la colonisation par la jeunesse, à P instar du reboisement par les pépinières. 11 alla donc à Paris pour proposer son plan, dont une expérience de dix années garantissait le succès.
« Les moyens employés, disait-il dans un Mémoire adressé au .Ministre de la guerre, sont :
« Un amour sincère et égal pour tous les enfants ; des soins idfectueux et évidemment désintéressés; la vie des champs, une instnic-
lion religieuse solide; une discipline exacte plus soutenue par l’exemple que par la rigueur; des déletssements convenables et même des petites fêtes ménagées à propos ; enfin la perspective d’xm avenir d’autant meilleur qu’il aura été mieux prépaué.
« De là à Ben-Aknoun , les visages ouverts et satisfaits ; ces joues fraîches et fermes; cette activité dans le travail; cette vivacité dans les yeux ; ce bon appétit à table ; cette profondeur de sommeil pendant la nuit; cet air sincère dans les exercices religieux; cette docilité filiale, cette union fraternelle, et enûn cet aspect de bon ordre sans contrainte, de prospérité et de véritable bonheur champêtre dont se montrent frappés tous ceux qui en sont témoins pour la première fois.
« L’enseignement de Ben-Aknoun, Monsieur le Ministre, consiste exclusivement dans la science nécessaire ou utUe à un honnête villageois ; car ce sont des paysans et rien que des paysans que Tabbé Brumauld entend former. »
« Je puis, disait-il dans un autre Mémoire adressé au Ministre de l’Intérieur, accepter jusqu’à mille enfants, y compris l’excellent noyau de 350 que j’ai déjà à Ben-Aknoun et à Bouffarik.
« De plus, après avoir installé et organisé centaine pau centaine, à quelques mois de distance respective, ce nombre total de mille, je régulariserai im mouvement d’entrées et de sorties qui fera passer successivement beaucoup d’enfants dans un établissement et vous ouvrira un débouché considérable. Je prendrais ces enfants de 9 à 12 ans, pour commencer, et je vous demamderais de les choisir par faveur et de gré à gré dans vos établissements de bienfaisance. Je dis par faveur, à cause de l’avantage réel qu’ils amuient à être transférés en Algérie, pour y être préparés à la jouissance de cette terre promise ; et de gré à gré, parce que les faveurs réelles ne doivent pas s’imposer.
« Cette manière d’agir créerait d’ailleurs, ce me semble, un précieux moyen d’émulation : Si vous êtes sages, vous serez choisis pour aller en Afrique, où vous trouverez des avantages qu'on ne saurait vous procurer en France.
« Quel magique ressort entre d’habiles mains pour exciter déjà des enfants aux efforts les plus salutaires ! Quel changement favorable à produire dans les individus et même dans les maisons par l’influence de la perspective nouvelle !
« Je voudrais, par ce moyen, faire autant de bien jusqu’à leur tour de choix aux enfants que je laisserais qu’à ceux que je prendrais, v
C’était en 1852. Déjà on commençait à se désabuser, à Paris même, de la séduisante pensée que l’on avait eue en
LES ORPHELINATS
1848, de transformer tout d’un coup des ouvriers de manufactures en colons agricoles, et de pouvoir faire profiter l’Algérie des artisans qui encombraient nos villes. La plupart des colons parisiens avaient succombé à la tâche ; les autres étaient découragés. Ils abandonnaient tous les jours leurs concessions africaines et renonçaient au titre de propriétaire pour reprendre leur ancien métier et leurs anciennes habitudes. Les révolutions arrivent quand les hommes sont changés; mais ce ne sont pas les révolutions qui changent les hommes. Pour arriver là, il faut des moyens plus conformes à l’ordre étemel des choses. Il faut semer si on veut récolter, et ce n’est que par l’éducation que l’on peut sérieusement songer à modifier des générations tout entières. Dans les créations sociales comme dans celles de la nature, rien ne doit être précipité.
Le gouvernement lui-même commençait à comprendre que les embarras survenus les années précédentes à l’occasion des classes ouvrières venaient en grande partie de la mauvaise éducation donnée aux enfants de Paris , et que les premiers soins de l’assistance publique devaient se porter de ce côté. Attendre les progrès du mal pour y porter remède, était une économie bien mal entendue. Mais ces pensées sages, qui germaient dans des régions élevées , n’étaient pas encore comprises de ceux qui avaient la mission officielle de venir en aide à toutes les misères.
Quand donc le P. Brumauld vint proposer aux Administrations départementales de prendre les orphelins et même les enfants trouvés qui étaient complètement à leur charge, on lui répondit par une tin de non-recevoir que l’on trouvait sans réplique : que l’éducation des enfants trouvés en France, placés comme ils l’étaient dans les campagnes, ne coûtait pas la moitié des orphelins de l’Algérie ; que ses propositions pouvaient sans doute être importautes au point de vue de la colonie, mais qu’elles n’avaient qu’un intérêt secondaire pour les départements français ; que le premier soin des conseils
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généraux, bien loin d’augmenter les charges des contribuables, devait être de les alléger. C’était en vain que le P. Brumauld alléguait que ses conditions n’étaient pas plus onéreuses que celles de la plupart des autres établissements de ce genre fondés en France par la charité privée, alors mcine qu’ils sont patronnés par l’Etat.
Cependant, l’Administration des hospices de Paris, sur les invitations pressantes de M. le Ministre de l’Intérieur, consentit tà faire un essai et fit un traité avec le P . Brumauld pour lui confier l’éducation de 200 enfants, dont la moitié serait prise parmi les enfants trouves , et l’autre moitié serait choisie dans les familles pauvres inscrites aux bureaux de bienfaisance.
Les 200 enfants que la ville de Paris et l’Administration des hospices voulaient faire élever en Algérie se sont rendus, dans le courant de juillet 1853, à l’embarcadère du chemin de fer de Lyon , où le P. Brumauld les attendait. Ils étaient divisés en deux bandes : d’un côté étaient les enfants trouvés de Paris, que l’Administration avait retirés de divers endroits; de l’autre étaient les enfants que l’on avait demandés dans les douze mairies aux bureaux de bienfaisance.
Ces deux groupes d’enfants avaient une physionomie toute différente : les enfants trouvés, déjà réunis depuis une huitaine de jours à l’hospice de la rue d’Enfer, avaient été habillés à neuf ; ils étaient vêtus de blouses bleues maintenues par des ceintures, et coiffés de képis. On les avait mis en rang deux à deux, et, pour les occuper en attendant l’heure du départ, on leur faisait faire des évolutions dans la cour. Des enfants de troupe n’eussent pas été mieux disciplinés. Ces pauvres petits , contents de leurs beaux habits et de la protection nouvelle dont ils étaient l’objet, semblaient reconnaissants de tout ce que l’on faisait pour eux, et avaient à cœur de le témoigner en étant tous bien sages.
La bande envoyée par les bftreaux de bienfn::3ance était un peu plus turbulente : on retrouvait là le véritable gamin de
LES ORPHELINATS
Paris, aussi empressé à venir nouer connaissance avec les Arabes qu’à aller faire des barricades un jour d’émeute. Ils étaient arrivés dans leur accoutrement ordinaü'e, plus débraillés les uns que les autres. Uu certain nombre avaient leur casquette de côté sur l’oreille, quelques-uns des calottes grecques, beaucoup n’avaient pas songé à prendre un bonnet et étaient nu-tcte. Les uns, comme des blanchisseuses, avaient sur leur tète un gros paquet de linge sale ; les autres avaient plié dans uu mouchoir uue chemise de rechange ; d’autres, plus prévoyants )X)ur leur estomac, avaient un gros pain sous le hras ; tous s’agitaient et bourdonnaient comme des abeilles autour d’une ruche ; des agents de police, assistés des soldats du poste, maintenaient l’ordre parmi les parents rangés à distance.
Du reste, cette première sé[)aratiou ne semblait pas beaucoup inquiéter les enfants, et, à leur air de résolution, on voyait que le goût des aventures avait pris le dessus chez eu.v sur les sentiments de piété liliale. Un seul cependant n’avait pu les vaincre et pleurait sii pauvre mère ; ses camarades tâchaient de le consoler et de faire diversion à sa douleur en lui disant qu’il allait voir les .Arabes ; les descriptions les plus animées de la nouvelle terre promise n’arrêlaient pas les sanglots du petit émigrant ; heureusement j)our lui, le Père Brumauld vint à passer et, lui tendant les hras, lui prodigua d’affectueuses caresses. L’enfant comprit que, s’il perdait sa mère, il allait retrouver un père, et, séchant scs larmes, alla bientôt se mêler aux autres.
Les administrateurs des hospices s’étaient rendus sur les lieux pour régler le départ et faire l’appel des candidats. Craignant que quelques-uns ne fussent pas exacts au rendezvous, ils en avaient fait venir deux de plus. La précaution" était inutile, et devint bientôt uue cause de grande désolation; les deux surnuméraires étaient dans le désespoir, quand on leur apprit qu’il fallait rester.^
Le Père Brumauld, pour apaiser ces nouvelles larmes, con-
sentit à en prendre un de plus- et donna à l’autre une pièce de cinq francs. Mais ce dernier n’y trouva pas son compte ; il s’arrachait aux bras de sa mère, qui était venue le retrouver, pour s’attacher aux pas du P. Brumauld, et jusqu’au dernier moment on,le vit suivre ses moindres mouvements à quelques pas en arrière, dans une attitude suppliante et désolée.
Quand tout fut réglé , les administrateurs des hospices ne voulurent pas quitter ces joyeux enfants de Paris sans leur offrir quelques rafraîchissements. On envoya chercher quelques bouteilles de vin, et tous ces bous enfants firent leurs adieux à la capitale en buvant à sa santé.
Des wagons spéciaux avaient été préparés pour eux. Dès qu’on se fut assuré qu’ils n’avaient pas des cigares de contrebande, les portes leur furent ouvertes; ils s’y précipitèrent avec ardeur, et aussitôt introduits s’empressèrent de faire leur petit ménage pour la nuit, plaçant leurs paquets, se débarrassant de la cravate ou du gilet qui les gênait. Au bout de quelques minutes, ils étaient déjà tous aux portières, offrant des poignées de main à tous les passants. Puis, quand le coup de sifflet fut donné et que le train commença à se mettre en marche, ce furent des applaudissements à stupéfier tous les voyageurs qui n’avaient pas songé à une pareille rencontre.
M. le docteur Vergé, dont nous avons parlé plus haut, accompagnait le P. Brumauld et son petit bataillon. Tous ces enfants furent dirigés sur Bouffarik. Les enfants trouvés avaient un assez bon tempérament et étaient déjà accoutumés à la vie des champs. 11 n’en était pas ainsi des enfants fournis par les bureaux de bienfaisance : il avait fallu faire un grand choix parmi ces derniers. Les pauvres enfants de Paris ont en général une organisation débile et sont souvent atteints de maladies chroniques.
Les résultats d’une bonne éducation ne tardèrent pas à se révéler sur les petits Parisiens : ils furent surtout frappants
LES ORPHELINATS
pour les enfants des familles pauvres, dont la plupart étaient arrivés aussi indisciplinables que chétifs : au bout de quelques mois, leur visage avait pris un teint frais et coloré, et toute leur physionomie annonçait qu’ils avaient perdu leurs fâcheuses habitudes.
Maintenant ils connaissent l’Afrique comme de vrais colons, et toute leur ambition est de pouvoir un jour y former un établissement.
Les deux maisons du P. Bmmauld comprennent aujourd’hui 490 enfants, dont 270 à Ben-.\knoun et 220 à Bouffarik. Celte de Ben-.4knoun est dirigée par cinq prêtres et dix-neuf frères; celle de Bouffarik par six prêtres et quinze frères ; dix-sept laïques auxiliaires sont repartis dans les deux orphelinats. En effet, les frères seuls ne pouvaient suffire à tous les emplois, dont quelques-uns même exigent des connaissances spéciales.
Il y a dans les établissements de ce genre de nombreux services, dans lesquels les enfants viennent tour à tour se grouper et ont besoin d’une direction. C’est ainsi que des chefs ou contre-maîtres sont placés à la tête du jardin, de la vigne, de la pépinière, de l’écurie, des étables, de la boulangerie, de la buanderie, des ateliers de tailleurs et de cordonniers, des menuisiers, des tailleurs de pierres et des forgerons. La culture du tabac est dirigée par un Espagnol. Des chefs temporaires sont également nécessaires au temps de la fenaison et de la moisson, pour conduire les enfants employés aux récoltes. Les grands orphelins ont huit heures de travail manuel et deux heures d’étude. Les deux heures d’étude en été sont prises an milieu du jour ; en hivef, elles sont réparties dans la matinée et le soir. Quant aux jeunes enfants, on cherche à les Occuper le mieux possible, en partageant leur temps entre la classe et les travaux manuels. On imagine au besoin pour eux de petites corvées auxquelles on donne beaucoup d’importance, mais dont le principal but est de leur faire prendre de l’exercice. Us travaillent tous
comme des hommes, et la pensée d’étre utiles les grandit à leurs propres yeux et relève leur moral.
Depuis le 17 décembre 1842, date du premier début du Père Brumauld, jusqu’à ce jour, 922 enfants ont trouvé dans les orphelinats de garçons de la province d’Alger asile, instruction religieuse et école d’apprentissage pour l’agriculture et les métiers qui en sont les meilleurs auxiliaires.
Sur ce nombre 38 sont morts : une perte si faible a de quoi étonner, quand on songe aux conditions sanitaires de la plupart de ces pauvres enfants et à l’état de dépérissement qu’avaient causé leur abandon, leur vie de vagabondage et souvent la mauvaise conduite de leurs parents.
Trente-six orphelins sont déjà sortis de ces établissements à vingt ans ; 360 avant leur majorité : plus des trois quarts de ces derniers ont été remis à des parents qui les ont réclamés, et à qui ils devaient être désormais plus utiles qu’onéreux. Leurs anciens maîtres n’en reçoivent généralement que de bonnes nouvelles. Parmi les autres enfants mineurs, douze ont pris rang dans l’armée ; d’autres ont été placés comme valets de ferme. Les orphelins sortis à leur majorité ont été casés diversement selon leur aptitude ; ils ne réussissent pas tous au même degré ; la maturité et l’expérience font défaut à plusieurs.
Le P. Brumauld, tout en se réjouissant du succès qu’il a déjà obtenu, reconnaît qu’à ce dernier égard il y a encore quelque chose à faire.
Nous aurons plus tard occasion de développer le nouveau plan que de judicieuses observations lui ont suggéré, et qu’il propose même aujourd’hui pour donner satisfaction à tous les intérêts et faire de son œuvre une des premières bases de la colonisation. Auparavant, disons quelque chose des autres établissements de ce genre qui se sont formés dans les provinces d'Oran et de Gonstantine.
LES ORPHELINATS. 303
Avant 1849 ii n’y avait pas d’orphelinat de garçons dans la province d’Oran, pas plus que dans celle de Constantinc : les orphelins de l’une et de l’autre j)rovince étaient dirigés sur la maison de Ben-Aknoun, près Alger. M. l’abbé Abram fonda à cette époque un nouvel établissement près d’Oran. Cet ecclésiastique avait groupé autour de lui quelques frères laïques dont il avait formé un institut religieux sous le nom de l’Annonciation-de-lMarie. Depuis plusieurs années le Père Abram, avec sa petite congrégation, s’occupait de l’éducation des enfants pauvres dans le diocèse de Montpellier; mais l’Afrique offrait un champ plus vaste à son dévouement, et il voulut s’y consacrer tout entier. L’Administration, déjà édiliée sur les résultats que pouvait obtenir une congrégation religieuse, l’accueillit avec empressement et traita avec lui aux mêmes conditions qu’avec le P. Brumauld. Sur ces entrefaites, l’ancien camp des spahis i!e Missergbin, à trois lieues d’Oran, avait été évacué ainsi que le camp d’Krlon, et, comme celle de Bouffarik, la pépinière de Misserghin venait d’être supprimée. Le général d’Hautpoul fil j)our le Père Abram ce qu’il avait fait pour le Père Brumauld, et le Directeur du nouvel orphelinat se trouva par là immédiatement en possession de bâtiments assez vastes et de 55 hectares de terres irrigables, en partie couvertes de plantations. Aux termes du décret qui régularisa cette concession, le Père Abram s’engagea à la consacrer, pendant vingt ans, aux orphelins qui lui seraient confiés par l’Administration : condition adoptée désormais pour les concessions semblables. Il fut convenu, du reste, que l’éducation des orphelins serait essentiellement agricole, et que leur régime alimentaire serait celui des enfants de troupe.
A la fin de 1851, le nombre des orphelins élevés dans l’établissement de Alisserghin était déjà de 60, dont 36 Français, 14 Espagnols, 9 Allemands et 1 Arabe. Suivant en tous points les traces du P. Brumauld, le P. Abram vint alors en f’rance et offrit de recevoir aussi dans sa maison les enfants
trouvés de la métropole. M. le Ministre de l’intérieur adressa à cette occasion à tous les préfets la circulaire suivante :
Paris, 7 août 18S2.
Monsieur le Préfet, au nombre des questions qui intéressent le plus directement Tordre social et dont le gouvernement se préoccupe avec le plus de sollicitude, se place. Tune des premières, la question des enfants trouvés.
Résoudre cette grave question, en appliquant à la colonisation de l’Algérie la population des hospices de la métropole, ce serait. Monsieur le Préfet, résoudre im double problème qui s’est souvent offert aux méditations des esprits pratiques, et dont l’importance ne saurait vous échapper.
Une Commission a été instituée dans ce but, de concert avec M. le Ministre de la guerre, près de mon département.
Déjà, ainsi que vous avez pu en être informé, 200 enfants appartenant à l’hospice dépositaire et aux familles indigentes de Peuis et de la banlieue ont été confiés au père Brumauld, directeur des orphelinats de Ben-Aknoun et de Bouffarik (Algérie) , pour être élevés dans ces établissements aux frais de l’État et du département de la Seine.
Mais là ne doivent pas s’arrêter les efforts de l’Administration.
Pour apprécier les résultats de ce système nouveau de colonisation et être à même d’en faire ultérieurement TappUcation sur tme plus large échelle, il convient de multiplier, d’encourager, autant que possible, les essais de ce genre, soit en créant sur le sol de l’Afrique de nouvelles colonies agricoles, soit en favorisant le développement de celles qui sont déjà formées.
Le père Abram, fondateur de l’orphelinat de Misserghin dans la province d’Oran, m’a adressé une demande semblable à celle du père Brumauld, et vivement appuyée, comme celle-ci, par mon collègue de la guerre.
L’effectif de la population actuelle de la ferme de Misserghin, n’est pas en proportion avec l’étendue des bâtiments et des terrains d’exploitation, l'importance du personnel administratif, et la variété des travaux agricoles et professionnels auxquels sont exercés les jeunes élèves : il pourrait être facilement triplé.
Mais les sacrifices que mon ministère s’est imposés en faveur des tOO enfants pauvres de Paris dont l’envoi vient d’avoir heu sont trop récents et trop considérables, pour qu'il me soit possible de les renouveler.
LES ORPHELINATS. 305
n ne s’agit plus d’ailleurs aujourd'hui d’enfants pauvres, mais uniquement d’enfants appa^nant aux hospices dépositaires.
D’un autre côté le département de la Seine se trouve , quant à présent, dans la même impuissance.
J’ai donc résolu. Monsieur le pl^fet, de faire un appel à votre département, bien convaincu qu’il n’hésiterait pas à suivre, dans la limite de ses ressources, l’exemple que vient de donner le département de la Seine, et qu’il s’empresserait de concourir à l’accomplis sement d’une œuvre de laquelle il est permis d’espérer de si utiles résultats
Je me propose de faire étudier la question relative à la création en Algérie d’un établissement correctionnel, destiné aux enfants rebelles et indisciplinés des hospices. .Mais l’orphelinat de Misserghin ne saurait, sous aucun rapport, être assimilé à une colonie pénitentiaire ; les élèves qui seraient mis à la disposition du père Abram, devraient donc être exclusivement choisis iiarmi ceux dont le contact ne pourrait nuire au reste de la colonie, et qui se montreraient, comme ceux qui les ont précédés, dignes de recevoir les bienfaits de l’éducation morale et professionnelle, et de recueillir les fruits des sacrifices que le gouvernement s’imposerait en leur faveur.
A ces conditions mon collègue de la guerre me fait connaître que son Administration est disposée à accorder aux jeunes émigrants une indemnité de route calculée à raison de 30 centimes par myriamètre, à leur arrivée au port d’embarquement, le transport gratuit par mer et la nourriture pendant la traversée. Une concession de terres d’une étendue variable de 4 à 8 hectares suivant la nature et la situation du sol, est en outre garantie à chaque élève à sa sortie de l’orphelinat
L’avenir des enfants est ainsi entouré de toutes les garanties désirables
La réalisation de ce projet étant subordoimée à des questions de finances départementales, il sera nécessaire de recourir é l’intenentiou du couseil général.
Je vous invite, de la manière la plus pressante, à en saisir cette assemblée dès rouvertime de la session prochaine.
Vous voudrez bien me faire connaître le résultat de ses délibérations à cet égard, le nombre d’enfants dont les administrations charitables de votre département consentiraient à se dessaisir en faveur de l’orphelinat de Misserghin, les conditions qu’elles imposeraient au directeur de cet établissement, enfin les sacrifices qu’elles seraient disposées à faire pour l’entretien et l’éducation des jeunes colons.
Je vous prie de joindre à ces différentes indications les observations que vous auront suggérées vos études particulières.
Vous ne perdrez pas de vue qu’il importerait, au point de vue sanitaire, que le départ projeté pût être effectué avant les approches de l’hiver.
Je vous recommande donc d’apporter à cette affaire tout le zèle et toute l’activité possibles, et de ne rien négliger pour en hâter la solution.
Veuillez, etc., etc.
Plusieurs conseils généraux répondirent à cet appel et votèrent l’entretien d’un certain nombre d’orphelins de leur département à Misserghin.Le Père Abram, dès l’année 1854, avait ainsi 180 orphelins sous sa direction, et était assisté de 34 Frères.
Le recrutement de ces modestes religieux est, on ne peut se le dissimuler, une des choses les plus difficiles. Il est un écueil pour les anciennes congrégations; à plus forte raison devait-il en être de même pour le Père Abram qui débutait en Afrique, et ne pouvait trouver là aussi facilement qu’en France les éléments d’un noviciat. Des enfants que l’on veut former à la vie agricole, qui sur dix heures de travail en doivent consacrer huit à tenir des outils, ont moins besoin de maîtres d’école que d’ouvriers expérimentés dans le métier qu’on veut leur apprendre, et des instituteurs pourvus des diplômes de l’Université rempliraient peut-être moins bien que d’autres le but à atteindre. D’un autre côté, si déjà la vocation religieuse est si rare parmi ces derniers, elle doit l’être bien davantage parmi des artisans d’une éducation moins bien soignée. En tout cas, si une chose doit étonner, c’est qu’en si peu de temps le Père Abram ait pu organiser son œuvre d’une manière aussi complète ; car il n’est pas jusqu’aux plus jeunes enfants qu’il n’ait trouvé moyen d’entourer de soins maternels.
L’orphelinat de garçons de la province de Gonstantine a
LES ORPHELINATS
été placé à Medjez-Amar, entre Guelma et les Eaux-Chaudes de Hammam-Meskhoutine, dans un bassin formé au confluent du Bouham et de l’Oued-Cherf. Lors de l’expédition de Constantine en 1846, l’armée, partie de Bône, suivit l’ancienne route arabe, et un camp fut établi en tet endroit. Un rideau de montagnes y abrite parfaitement des vents du nord ; mais on y reste exposé à ceux du midi. Les deux rivières qui, réunies, prennent le nom de Seybouse, débordent à l’époque des pluies, et leurs eaux, stagnant dans les parties basses, causent, pendant la saison d’été, des fièvres d’une malignité excessive.
Le sol est fertile , malgré les couches imperméables d’argile sur lesquelles il repose ; la terre végétale a près d’un mètre de hauteur dans une partie des terres arables. Ces terres, ainsi que celles propres au pâturage, comprennent la moitié environ du territoire ; l’autre moitié est couverte de massifs d’oliviers et de massifs plus étendus de broussailles improductives.
Les eaux potables sont peu abondantes. Deux sources, qui filtrent à travers des rochers, disparaissent en été ; il ne reste alors qu’une fontaine d’un faible débit, qui est située à 300 mètres de l’établissement.
.M. l’abbé Landemann ' s’installa, en 1849, avec 15 orphelins dans les bâtiments construits par le génie , qui lui furent abandonnés avec une concession de 500 hectares. Il reçut de plus une subvention extraordinaire de 20,000 fr. La généreuse protection du général de Saint-.\rnauld , alors commandant supérieur de la province de Constantine, l’aida dans ses débuts.
Il avait pour coopérateur et pour associé M. de Luc, ancien militaire, qui avait quitté l’épaulette pour endos-
' M. l’abbé Landemann, en 1841, avait public un projet de colonisation sous le titre de Fermes du Petit-Atlus, et depuis avait adressé plusieurs Mémoires au roi Louis- Philippe pour la colonisation de l’Algérie. Il est niijourd’hui curé de l’une des paroisses d’Alger, qu’il édifl e par son dévoiiemen charitable.
ser une bure grossière de moine. Ce saint religieux s'était voué depuis plusieurs années à l’éducation des enfants, s’était attaché quelques disciples et avait fondé avec eux, aux environs de Saintes, dans le département de la Charente- Inférieure, un établissement agricole. Une dizaine de Frères de la Croix et 27 enfants l’avaient suivi en Afrique. Ces enfants, joints à tous ceux que la province de Constantine n’avait cessé d’envoyer, dès la fin de 1851 avaient élevé à 87 le nombre des orphelins de Medjez-Amar.
Toutefois, après deux années de continuels mécomptes, M. de Luc retira ses Frères, et M. l’abbé Landemann dut renoncer à son établissement. L’autorité militaire prit alors la direction de l’orphelinat. En avril 1852, un autre prêtre séculier fut envoyé à Medjez-Amar. Des difficultés de tout genre et, par-dessus tout, les fièvres dispersèrent bientôt le nombreux personnel amené par le nouveau directeur avec l’espoir d’un meilleur succès.
L’autorité militaire reprit l’administration de l’orphelinat en janvier 1 853, et mit tout en œuvre pour le remettre à flot. Des avances considérables furent versées dans la caisse du directeur ; des thuizzas (corvées arabes) furent successivement accordées pour ensemencer les terres et pour faire les moissons ; un poste militaire vint s’établir à Medjez-Amar et fut employé aux cultures et aux défrichements : ainsi puissamment secondée, la Direction panint à rembourser les sommes avancées.
Les orphelins de la province de Constantine se trouvaient alors sous la tutelle d’un capitaine et de quelques caporaux. Leurs nouveaux mentors prenaient d’eux des soins véritablement dignes d’éloges ; ils les faisaient marcher au son du tambour et les passaient en inspection plusieurs fois par jour: mais pouvaient-ils leur apprendre une autre vie que celle des camps , leur parler de choses qu’ils ne pratiquaient pas , leur inspirer des sentiments auxquels ils étaient eux-mêmes étrangère? Obligés, par ordre supérieur, de se faire maîtres d’é-
LES ORPHELINATS
cole, ils étaient les premiers à reconnaître tout ce qu’avait d’incomplet l’éducation qu’ils pouvaient donner à ces pauvres orphelins, et désiraient ardemment qu’on les déchargeât d’une aussi délicate mission.
L’Administration faisait de vains efforts pour attirer en cet endroit les Frères des Ecoles chrétiennes nouvellement établis en Algérie, lorsque la Providence lui envoya, du couventsuisse de Saint-Maurice, en Valais, M. le comte Bagnoud, évêque de Bethléem, supérieur général des chanoines de Saint-.Augustin.
Ces prêtres réguliers se disent les héritiers privilégiés de l’évêque d’Hippone : ils étaient désireux de reparaître sur le sol africain qui avait été leur berceau.
Un traité fut conclu avec eux : les bâtiments et les terres de l’orphelinat de Medjez-Amar leur furent concédés. Mais, dans l’ardeur de marcher sur les glorieuses traces de leur fondateur, ils se laissèrent un peu éblouir et acceptèrent les yeux fermés des conditions très-onéreuses. Un inventaire fut dressé lors de l’installation des chanoines ; le directeur militaire, à qui ce soin fut confié, devait naturellement chercher à faire ressortir l’excellence de son administration. D’un autre côté, il était assez difficile à des étrangers de bien apprécier la valeur des choses. Us ne furent pas longtemps à s’apercevoir qu’ils étaient loin de compte, et que la succession acceptée sous bénéfice d’inventaire était une charge très-onéreuse. Ainsi, les chars et les ustensiles aratoires se trouvaient hors d’usage dès les premiers jours où l’on voulut s’en servir. Au temps de la fenaison, il fallut acheter du fourrage pour l’entretien des chevaux et des mulets. La récolte avait été évaluée à un chiffre énorme lors de l’inventaire ; quand vint la moisson la déception fut complète : on récolta à peine de quoi ensemencer les terres. Il n’y avait ni blé, ni farine, ni autres provisions dans les greniers ou dans les magasins de l’établissement ; il fallut donc tout acheter, et les jardins eux-mêmes étaient incultes.
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Le nouveau directeur avait appelé à son aide des religieuses, pour s’occuper plus spécialement des enfants au dessous de dix ans et s’appliquer au soin des malades. Les pernicieuses influences du climat ne tardèrent point à se manifester : toutes les précautions hygiéniques restèrent impuissantes; toutes les ressources de l’art échouèrent. Deux Frères et une Sœur furent les premières victimes : un peu après, plusieurs enfants étaient emportés par les fièvres, et un grand nombre, pendant les chaleurs de l’été, étaient atteints d’ophthalmie. L’Evêque de Bethléem donna les preuves d’un dévouement sans égal , ne reculant devant aucune fatigue et se sacrifiant pour les pauvres orphelins dont il était devenu le père. Il lutta longtemps contre la fièvre qui le minait avec la volonté la plus énergique et la plus persévérante ; mais il dut céder aux injonctions des médecins qui ne répondaient plus de ses jours, et il partit presque mourant.
Les orphelins laissés aux soins des religieux de son Ordre sont aujourd’hui au nombre de 81 ; près du quart ont déjà dépassé 18 ans ; mais ils ne pourront quitter l’établissement qu’à leur majorité.
Le régime de la maison, qui est maintenant celui des autres orphelinats de l’Algérie, a été beaucoup amélioré. Toutefois l’éducation des enfants a dû évidemment souffrir des changements fréquents de direction. Les bons religieux ont eu une peine infinie à les moraliser ; il n’y avait chez eux aucune trace de sentiments élevés; l’ivraie et les ronces avaient étouffé le bon grain ; ils n’écoutaient plus que leurs mauvais penchants. Il en est encore qui demeurent sourds à leur voix ; mais au moins les bons principes ne leur sont plus étrangers, et s’ils ne sont pas tous vertueux, presque tous voudraient l’être.
Toujours est-il que l’instruction a beaucoup gagné avec les nouveaux maîtres. A leur arrivée il y en avait à peine trois qui lussent passablement ; maintenant presque tous lisent et écrivent plus ou moins bien. Ils sont, du reste, comme
LES ORPHELINATS
dans les autres orphelinats, selon les goûts et les forces de chacun et selon les besoins de la maison, employés aux tra- Taux de la campagne ou utilisés dans différents ateliers.
Ces résultats sont concluants et doivent d’autant plus faire apprécier les services rendus à notre colonie par les religieux de Saint-Augustin, que, n’étant pas Français, ils ne pouvaient pas prendre un aussi grand ascendant que d’autres sur leurs élèves.
Faisons des vœux pour que l’Administration les aide à vaincre tous les autres obstacles. Ils ne considèrent pas l’Afrique comme une terre étrangère, puisqu’ils la tiennent comme un héritage de leur saint fondateur ; traitons- les aussi bien que des compatriotes. Ici, toute considération d’amourpropre doit être mise de côté, et parce que d’autres n’ont pas réussi à Medjez-Amar, on ne doit être que plus empressé à prodiguer des encouragements aux nouveaux venus. En définitive, ils travaillent plus dans l’intérêt de la colonie que dans le leur, et il faut à tout prix éviter le scandale d’une fâcheuse déroute essuyée par des hommes qui ont accepte avec confiance la plus pénible des tâches.
Or, les précédents administrateurs de Medjez-Amar ont joui d’assez grandes ressources sans pouvoir mettre cet établissement au niveau des autres de ce genre. Ils recevaient de fréquents dons en bétail, en couvertures, en ustensiles de toute espèce. Un jardin potager de deux hectares était entretenu par les militaires du poste. L’autorité supérieure faisait faire aux Arabes une corvée d’une centaine de charrues pour ensemencer soixante ou quatre-vingts hectares de terre. Pourquoi, dès la première année, retirer tous ces avantages aux religieux de Saint-Augustin ? Sans doute, une somme de 25,000 fr. a été allouée aux nouveaux hôtes de Medjez-Amar pour achever les constructions qu’on leur a concédées ; mais en sont-ils plus avancés, si, par défaut de solidité, elles menacent déjà de tomber en ruine? Sans doute, ces constructions
sont entourées de cinq cents hectares de terre ; mais à quoi bon si, pour les mettre en valeur, il leur faut recourir à une main-d’œuvre étrangère qui absorbe tous les subsides qu’ils reçoivent pour leurs enfants, sans les mettre en état de les nourrir? Le manque d’eau ne permettant pas de les employer aux cultures industrielles, l’éducation du bétail serait peut-être le seul moyen d’assurer la prospérité de l’établissement ; mais, pour cela, la concession de Medjez- Amar, malgré son étendue, est encore reconnue insuffisante.
Les personnes appartenant aux différentes confessions protestantes se sont aussi occupées avec zèle du soin des orphelins laissés par leurs pauvres coreligionnaires ; elles y ont pourvu par des dons volontaires jusqu’en 1849, époque où l’Administration a accordé au Consistoire d’Alger, pour les enfants protestants, des subventions semblables à celles qu’elle accordait pour les enfants placés dans les orphelinats catholiques. Eu effet, ces derniers établissements étant sous •la direction de corporations religieuses, ne paraissaient pas offrir toutes les garanties désirables en ce qui concerne la liberté de conscience *.
Les protestants ont pu ainsi former un orphelinat particulier où déjà en 1852 ils élevaient 35 enfants ; 17 garçons et 18 filles. L’Administration, cette même année, leur a fait pour cet établissement la concession gratuite de l’ancien camp de Dely-Ibrahim, près Alger, dont les bâtiments sont entourés de quelques hectares de terre.
Aujoiœd’hui , l’orphelinat protestant de Dely-Ibrahim , grâce au bienveillant intérêt que lui portent les autorités supérieures de la colonie, compte 109 enfants, dont 55 Français, 28 Allemands et 19 Suisses. Les enfants pau-
* Tableau de la situation des Établissements français en Algérie.
LES ORPHELINATS
Très de la commune, même ceux appartenant au culte catholique, sont reçus à l’école de l’orphelinat en qualité d’externes. « Touchant échange de la charité, les malheureux c sont tous de la même communion, r> disait naguère l’un des pasteurs protestants dans le compte rendu présenté à une distribution solennelle des prix.
Tout en rendant justice au zèle des personnes de confessions diverses, qu’il nous soit dès lors permis de moins regretter que des orphelinats protestants n’aient pas encore été établis dans les autres provinces. D’une part , les enfants catholiques n’y sont pas exposés à perdre leur foi, en étant admis dans des écoles protestantes. De l’autre, les protestants pauvres, ne pouvant invoquer une communion différente, doivent trouver toutes les garanties désirables pour leurs enfants dans les orphelinats catholiques. Les efforts de tous peuvent donc sans crainte se concentrer sur ces derniers étabUssements.
Mgr Dupuch est le fondateur de la plupart des bonnes œuvres dont s’honore aujourd’hui l’Algérie. Elles se sont développées après lui , grâce aux constants efforts des différentes congrégations religieuses dont les chefs de la colonie ont 6ni par devenir les plus dévoués protecteurs; mais il n’en est pas moins vrai que les sœurs de Saint-Joseph , plusieurs années avant son arrivée, avaient préparé sa charitable mission, sous la direction éclairée de M. l’abbé Montéra, alors chargé des fonctions pastorales à Alger. C’est ainsi qu’on les vit tout d’abord, avant que le gouvernement ne songeât à accorder des subsides, recevoir tous les pauvres enfants trouvés qu’on leur apportait et leur procurer des nourrices. Leur maison centrale d’Alger fut le premier asile des orphelines ; elles y accueillaient toutes les jeunes filles que leur état d’abandon eût pu conduire à leur perte, et les épouses délaissées qui avaient besoin d’un abri ; elles partageaient avec les unes et les autres le pain de leur communauté. Quand elles
cédèrent la place aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul , les dames de charité avaient déjà pris les orphelines sous leur patronage. M“* la générale de Bar, leur présidente, remuait ciel et terre pour assurer le succès du premier orphelinat de filles. Bientôt les bâtiments du consulat de Danemark, que Mgr Dupuch avait achetés et qu’il avait fini par consacrer entièrement à cette œuvre, ne parurent plus convenables. Grâce au crédit de cette respectable dame, les orphelines furent transférées dans la maison de campagne de Mustapha- Pacha, où elles sont aujourd’hui installées. Les religieuses reçurent un traitement de 500 fr., et il leur fut accordé 15 fr. par mois pour chaque orpheline au-dessous de quinze ans, conditions qui n’ont varié depuis qu’exceptionnellement, en raison de la cherté momentanée des vivres. Du reste , le local et le matériel de l’établissement sont restés la propriété de l’Etat.
La résidence d’été de Mustapha a donné son nom à tout un côté de la banlieue d’Alger. C’est sur le coteau de Mustapha que sont rangées en amphithéâtre les plus belles maisons de plaisance ; aussi rien n’est comparable au panorama qu’offre en cet endroit la rade d’Alger, si ce n’est la magnifique baie de Naples. L’ancienne campagne de Mustapha- Pacha occupait un espace de 5 à 6 hectares ; on y arrivait par un chemin pavé qui montait en droite ligne jusqu’au haut de la montagne. Aujourd’hui la grande route de Blidab, par ses rampes bien dirigées , offre une voie beaucoup plus sûre aux chevaux et surtout aux voitures ; elle vient couper la voie romaineà l’angle de la campagne du pacha, et lui sert de limite dans toute sa partie supérieure. L’habitation de ce personnage musulman était somptueuse; elle avait deux cours intérieures pavées en marbre, avec des jets d’eau et des bassins au milieu; les doubles rangées de galeries de toutes ses façades intérieures étaient soutenues par des colonnes de marbre blanc soigneusement sculptées. Entre la porte et l’habitation principale se trouvaient les écuries et les communs; puis un
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petit palais à rez-de-chaussée seulement, plus riche et plus élégant encore que tout le reste, espèce de Trianon où l’ombrageux seigneur du lieu Tenait sans doute recevoir ses hôtes.
Ce domaine, comme beaucoup d'autres , avait d’abord été transformé en caserne ; pour y agrandir les logements on avait maçonné des murs entre les colonnes de marbre de plusieurs galeries, et l’on avait recouvert quelques terrasses de baraques en planches. C’est dans cet état que cette habitation, abandonnée par la troupe, avait été cédée à l’orphelinat des filles. 11 n’était pas encore suffisant, et il a fallu y ajouter quelques constructions. On n’en a point fait pour la chapelle : deux ailes du bâtiment principal en tiennent lieu, et le marabout en dôme de l’un des angles a été converti en sanctuaire.
Les sœurs, au nombre de 27, élèvent dans cet établissement 375 jeunes filles. 18 sœurs et 250 orphelines seulement sont à la charge de l’Etat : 85 orphelines ne sont plus en âge d’être subventionnées, et 40 reçoivent des subventions particulières. Ces 375 orphelines, selon leur âge, sont classées en 10 divisions ; chaque division est dirigée par une sœur assistée d’une surveillante choisie parmi les orphelines les plus raisonnables et les plus instruites. Ces surveillantes sont des sous-maîtresses ; on leur fait certains avantages sur les autres orphelines : elles ont im matelas et un oreiller, tandis que les autres n’ont qu’une paillasse ; elles prennent du café à leur déjeuner, tandis que les autres ne mangent que du pin sec ; elles portent des robes brunes à carreaux, tandis que les autres sont vêtues d’une étoiïc de coton plus simple encore. L’institution des surveillantes est d’un grand soulagement pour les sœurs, et en même temps, par ses privilèges, met une grande émulation parmi les orphelines.
Deux heures de la matinée sont chaque jour réservées à l’étude, le reste du temps est employé aux travaux manuels. Le premier travail à enseigner aux filles est la couture, et,
d’ailleurs, les ouvrages d’aiguille procurent à la maison quelques ressources supplémentaires indispensables. Chaque division, selon la capacité des ouvrières qui la composent, est chargée d’une entreprise différente. Les plus petites font des sacs de grosse toile, les plus expérimentées cousent des chemises fines, d’autres confectionnent des chemises de zouaves. Le temps consacré à la couture est doublement utilisé. 11 sert d’abord de complément aux deux heures d’étude du matin ; on lui réserve les leçons de mémoire, le calcul en particulier. Puis, à certains intervalles de la journée, on chante des cantiques et on récite le chapelet. Ainsi se fait la part du bon Dieu, sans nuire aux devoirs ordinaires. Que d’avantages pour le prochain, si une telle dévotion pouvait prendre parmi les femmes du monde ! Du reste, chaque division pour certaines choses doit se suffire à elle-même, et les plus petites comme les plus grandes font, tant bien que mat, elles-mêmes leurs vêtements. Maintenant, comme ce n’est pas assez d’apprendre aux jeunes filles à coudre pour en faire de bonnes ménagères, on détache chaque semaine des divisions un certain nombre d’orphelines tour à tour, sous la direction d’autres sœurs et d’autres surveillantes chargées de différents offices. Les unes vont à la cuisine, les autres à la boulangerie, les autres à la buanderie. 11 y a dans ce dernier poste de quoi exercer l’activité des plus robustes, car c’est l’orphelinat qui blanchit tout le linge de l’hôpital civil. Rien, du reste, ne manque à la buanderie de Mustapha: d’un côté sont les chaudières, de l’autre les séchoirs, plus loin la salle du repassage où bien des sœurs viennent se confondre avec les élèves. Les sœurs, comme les élèves , doivent pourvoir à tous les soins de leur entretien : c’est la règle de Saint-Vincent, qui ri’admet pas de mains mercenaires. 11 y a, de plus, dans la maison, une basse-cour complète : des vaches, des poules, des lapins, que les jeunes orphelines soignent à tour de rôle. Les vers à soie, les nopals et quelques plantations de tabac les occupent, en outre, à certaines époques de l’année. Le
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jardin de l’établissement est aussi cultivé par elles, et là, comme ailleurs, les mauvaises herbes sont arrachées avec soin et les bonnes graines fructifient.
L’élégant corps de logis où l’ancien pacha faisait ses réceptions sert d’infirmerie. Là encore les plus grandes orphelines, qui sont données comme auxiliaires aux sœurs gardemalades, ont des modèles de charité à suivre et peuvent compléter leur apprentissage.
Toutes les élèves, selon leur âge, sont donc utilement occupées ; mais que peut-on faire faire aux pauvres enfants qui sortent du berceau? il faut bien les placer hors la règle. Dans les bâtiments de la cour d’entrée, une bonne sœur tient toutes les petites filles sous sa boulette ; elles folâtrent comme de jeunes agneaux autour de leur mère ; au premier signe elles se mettent en rond et dansent en bégayant quelques cantiques. Quant aux petits garçons dont les sœurs sont aussi chargées, elles ne peuvent les tenir en cage ; ils rôdent dans la cour ; ils regardent travailler les ouvriers de tous les états qui y ont leurs ateliers ; ils fouettent les bétes qui rentrent dans leurs écuries; lorsque les pains sortent du four, ils tâchent d’en détacher quelques croûtons ; enfin, ils pleurent bien fort, lorsqu’il faut quitter les sœurs pour aller à l’orphelinat des garçons.
Les filles versent des larmes moins amères quand il s’agit de quitter l’établissement. Leurs adieux se font dans une salle de toilette, elles vont de là à l'église recevoir la bénédiction nuptiale avec l’époux que les vertus du ciel ont attiré.
Sur 1 ,185 jeunes filles qui depuis onze ans ont déjà passé par les mains des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, bon nombre ont été réclamées par leurs familles, soit en France, soit à l’Etranger ; mais toutes les autres , quand elles ont été en âge de s’établir, l’ont été d’une manière très-avantageuse. Leur éducation est si soignée, -qu’elles sont préférées à beaucoup de jeunes filles élevées avec toutes les ressources du
monde. Les sœurs n’ont donc souvent que l’embarrns du choix. C’est ainsi que 125 orphelines ont été mariées par elles à des colons propriétaires, à des employés de l’Administration et à de petits marchands. 32 sont entrées dans des communautés religieuses; plusieurs ont pu se faire un avenir dans l’éducation et le commerce ; quelques-unes, en très-petit nombre, ont été placées comme domestiques quand aucun danger n’était à craindre.
Néanmoins , l’orphelinat des filles n’a toujours fait qu’imparfaitement le compte du Père Brumauld, supérieur de l’établissement des orphelins. Il élevait ses garçons dans les champs, et aurait voulu qu’on leur préparât des femmes élevées dans les mêmes conditions. En théorie , il est facile de concevoir des religieuses paysannes aussi façonnées que des fermières à la vie des champs ; mais est-il possible de fonder un grand établissement agricole avec un essaim isolé de jeunes filles? et, d’un autre côté, le concours d’un grand nombre d’ouvriers étrangers est-il conciliable avec une communauté religieuse de ce genre? Souvent en France nous voyons les femmes piocher la terre, porter la hotte, conduire les chevaux ; mais tout ce que la misère force à faire n’est pas nécessaire à enseigner. La place de la femme est au logis, et c’est à sa famille qu’elle doit ses premiers soins: l’en éloigner sans nécessité absolue, ce n’est que mettre la désorganisation dans le ménage.
En octobre 1 852, un solennel essai vint un instant fermer la bouche au Père Brumauld, et s’il ne justifia pas encore complètement les sœurs, il prouva tout au moins qu’elles savaient aussi bien élever leurs tilles que les Pères leurs garçons. On allait ériger, au bout de la rue d’Isly, au milieu du marché arabe, une statue en bronze au maréchal Bugeaud ; pour mieux honorer la mémoire du héros, et ne rien oublier de ses titres de gloire, on eut l’idée de mettre dans le programme de la fête le mariage d’un orphelin avec une orpheline. Chacun des directeurs des deux
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établissements de Ben-Aknoun et de Mustapha fut invité à produire un époux ; le futur reçut une concession dans un nouveau village, et la future une dot de deux ou trois mille francs, reliquat des souscriptions pour la statue. Le Père outilla et approvisionna convenablement le jeune colon ; la Sœur fournit le trousseau de la mariée. L’heureux couple faisait partout des envieux. Mais voyons la suite : le mari menait sa femme au hal, lui avait donné une domestique, s’était pour luimême acheté un cheval et une montre. Tout allait au mieux, sauf la dot, qui pour une chose ou pour une autre, recevait tous les jours de nouvelles brèches. A la fin, la jeune femme alla trouver son ancienne supérieure et lui exprima ses inquiétudes. Celle-ci lui donna le sage conseil de tâcher de tenir les cordons de la hourse. Malheureusement il était déjà un peu tard, les habitudes de dépenses étaient prises ; si bien que ces enfants privilégiés de la colonie ne purent pas longtemps soutenir leur rang. Cependant, le nouveau concessionnaire était fils d’un ancien vétéran de l’armée; ce pauvre enfant avait été abandonné en bas âge, après avoir vu mourir son frère d’un coup de pied dans le ventre, que, dans un moment d’ivresse, lui avait donné son père. L’éducation que le jeune orphelin avait reçue à Ben-Aknoun lui avait donné assurément des mœurs plus douces que celles qu’il eût pu prendre sous le toit paternel ; il s’était même distingué par sa bonne conduite. Mais, à 21 ans, il n’avait pas encore l’expérience du monde et il était moins en état de s’y bien comporter et d’y faire ses affaires, que sa jeune femme, à 15 ans, de mener son ménage.
Les élèves de Ben-Aknoun n’ont ainsi la plupart du temps, au grand regret de leur directeur, rien de plus empressé que de dépenser en colifichets le petit pécule qu’il leur remet au sortir de sa maison ; tandis que les orphelines, qui n’emportent de l’établissement des sœurs, le plus souvent que de pauvres vêtements, trouvent bientôt moyen de faire des économies. 11 n’en est pas moins vrai que l’éducation
donnée aux jeunes filles dans un grand établissement comme celui de Mustapha, ne peut les former aussi bien à la vie des champs et même , en général, à toutes les épreuves de la vie du monde , que l’éducation la plus imparfaite de la famille. Aussi , lorsque le Père Bnunauld est libre d’établir ses orphelins comme il l’entend , n’est-ce pas à l’orphelinat de Mustapha qu’il va leur chercher des femmes. Les garçons n’étant pas en état de se marier d’aussi bonne heure que les filles, il n’a pas encore beaucoup à se préoccuper de pourvoir ses pupilles ; néanmoins, il s’est déjà trouvé dans l’obligation d’y songer.
11 y a quelques années, deux orphelins lui ayant été adressés, il n’avait pas voulu les recevoir sans leurs trois autres frères. On n’avait pas osé lui présenter le plus jeune qui était en sevrage ; quant aux plus grands, ils pouvaient déjà se tirer d’affaire et préféraient conserver leur liberté. Mais comme le Père avait tenu à ce que l’adoption fût complète, ces derniers avaient fini par céder à la condition im posée . L’aîné avait déjà travaillé dans les champs avec son père, paysan lorrain. Sou aptitude au travail l’avait bientôt fait distinguer de ses camarades, et le Père Brumauld l’avait chargé du soin des vignes, obligé qu’il avait été de prendre pour un autre service le frère, préposé à celte culture. Ce jeune orphelin s’étail acquitté pendant plusieurs années de l’office qui lui était confié, sans qu’il y eût jamais un seul reproche à lui faire. Arrivé à l’àge de 2 1 ans, il était temps de le récompenser de sa bonne conduite. Le Père Brumauld demanda et obtint pour lui et son frère cadet une double concession laissée vacante à l’Afroun par des colons parisiens ; mais il fallait qu’il fût marié. Le jeune homme , rendu à la liberté, était peu pressé de s’engager dans de nouveaux liens ; néanmoins, il ne résista pas longtemps à une aussi douce violence. Comme il ne savait de quel côté tourner ses pas, le Père Brumauld l’engagea à prendre avec lui un de ses camarades et à se rendre dans une ferme voisine de Ben-Aknoun, où il présumait qu’un choix pourrait
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être fait. En effet, le fermier avait plusieurs filles, l’aînée était aveugle, mais sa sœur cadette avait de beaux yeux. Ils se rencontrèrent bientôt avec ceux du jeune concessionnaire, qui ne tarda pas à venir rendre compte de ses impressions. Le Père Brumauld lui offrit de l’accompagner sur les lieux. Le lendemain, quand M. le Directeur de Ben-Aknoun parut avec son pupille, le fermier labourait dans son cbamp, et sa seconde fille piquait les bœufs d’une autre cbarrue conduite un peu plus loin par son fils. Le Père Brumauld demanda aussitôt à ce brave laboureur s’il voulait la marier à son jeune bomme. Celui-ci répondit qu’il en serait trèshonoré, et qu’il ne pouvait désirer pour sa fille un meilleur parti, tant ses élèves offraient de garantie ; mais que n’ayant rien à lui donner, pas même le plus léger trousseau, il ne pouvait songer à l’établir. Le Père Brumauld le tira d’embarras en promettant de mettre 100 francs dans la corbeille. L’affaire de la dot étant ainsi arrangée, on appela la jeune fille. Après avoir demandé à son prétendant s’il persistait dans son désir, on l’interrogea à son tour. Elle baissa modestement la tête : c’en était assez. Le Père Brumauld engagea alors les jeunes gens à se donner la main, puis leur dit de s’occuper de faire publier leurs bans. Au bout d’une quinzaine de jours, ils étaient déjà unis et installés dans la concession obtenue. Toute cette concession était sur la tête du marié , et il était convenu qu’il partagerait avec son frère cadet, ou bien qu’il le dédommagerait par un équivalent quand il serait lui-même en état de s’établir. Trois ou quatre ans s’étaient à peine écoulés, que déjà, à force de travail et d’économie, les nouveaux époux avaient gagné une quinzaine de mille francs, et pouvaient, sans trop se dégarnir, acheter une autre concession à leur frère, séparé d’eux par le service militaire.
Toutefois les steurs de Saint-Vincent-de-Paul, en dehors de leur grand orphelinat , ont fait un essai qui prouve qu’elles peuvent parfaitement, quand on leur en donne les
moyens, élever les jeunes filles pour la vie des champs et en faire des fermières aussi entendues que la famille du cultivateur la mieux organisée.
La plupart des colonies agricoles ont eu pour directeur des officiers du génie. Plusieurs d’entre eux ont entrepris cette difficile tâche avec un rare dévouement. Le commandant de Malglaive s’est, parmi tous les autres, distingué à Marengo. Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, envoyées dans sa colonie, ont trouvé en lui le plus ardent coopérateur qu’elles pussent rencontrer : elles ont même été devancées dans leur zèle charitable. 11 était difficile d’envoyer à dix lieues de distance, dans les hôpitaux de Blidah, de Milianah ou de Cherchell, les militaires et les colons qui tombaient malades à Marengo et dans tout le voisinage du lac Halloula. Après avoir demandé quelques sœurs de plus pour organiser une ambulance , le commandant de Malglaive se mit à construire un hôpital, et, sans attendre les crédits nécessaires, il avança une somme de 20,000 fr. Largement logées, les sœurs purent conserver avec elles les enfants des colons morts dans la localité. Le directeur plaça toutes les orphelines sous leur tutelle, et leur confia le soin des concessions laissées par les parents. Les sœurs en tirèrent parti, les firent labourer par les Arabes, et, au temps des récoltes, se firent aider par leurs élèves. Afin que les sœurs pussent utiliser, sans trop de dépenses de main-d’œuvre, les terres dont elles avaient la jouissance, M. de Malglaive leur prêta, de sa poche, 10,000 fr. pour acheter un troupeau ; elles devaient rembourser cette somme en trois ans. Dès la deuxième année ce troupeau avait doublé, les sœurs pouvaient s’acquitter de leur dette, tout en conservant plus de bétail que n’en ont la plupart des colons africains. Le commandant de Malglaive avait construit autour de l’hôpital toutes les écuries et les hangars nécessaires. Des pâtres indigènes venaient tous les matins chercher les bœufs et les moutons . Les colons qui manquaient de bêtes de labour, en em-
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pruntaient aux sœurs, et par reconnaissance leur cultivaient quelques coins de terres. Du reste, les sœurs pouvaient employer leurs jeunes élèves aux soins intérieurs, les charger de tenir en état les étables , de donner à manger aux bêtes, de traire les vaches, de faire le beurre et les fromages, etenfin de vendre du lait aux colonsquin’en avaient pas. Leurs ressources augmentant, les sœurs purent se livrer à quelques cultures industrielles et faire des plantations de tabac et de coton. Si elles étaient obligées de recourir, pour les gros travaux, à une main-d’œuvre étrangère, elles avaient d’un autre côté, pour une quantité de petits ouvrages, non moins dispendieux, des ressources qui ne se trouvent ordinairement que dans les familles nombreuses. Puis des mûriers plantés dans toutes les rues et sur toutes les places du nouveau centre de population grandissaient à vue d’œil, les sœurs pouvaient en faire cueillir les feuilles et élever des vers à soie. Aussi le commandant deMalglaive,afin de mieux assurer l’avenir de l’établissement des sœurs, en vint- il à demander pour elles une concession de 99 hectares dans les environs.
Les sœurs de Marengo qui, outre leur asile pour les petits enfants, ont une trentaine d’élèves externes, pourraient facilement recevoir un pareil nombre d’élèves internes. Elles ont trouvé une excellente solution au difficile problème de donner à des filles, dans une communauté religieuse, une éducation vraiment agricole et même une éducation de famille. Pour peu qu’elles soient secondées, les sœurs des autres colonies agricoles s’empresseraient, nous n’en doutons pas, d’imiter celles de Marengo. 11 ne leur serait pas même nécessaire, pour réussir, d’avoir dans les différents villages des établissements aussi importants.
Les sœurs Trinitaires étabbes à Oran depuis le 29 septembre 1840 ont successivement organisé, dans cette ville, les mêmes œuvres qui se sont si merveilleusement développées à ,\lger avec les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dès l’année
1841, les sœurs d’Oran avait ouvert une classe gratuite et un pensionnat. Leur maison devint bientôt l’asile des orphelines de la province. Ce n’est cependant qu’à la fin de 1854 que le gouvernement a mis à leur disposition, pour cette œuvre, une propriété domaniale, ainsi qu’il avait fait précédemment pour les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul d’Alger.
L’orphelinat des filles de la province d’Oran est maintenant établi à Misserghin, à distance convenable, toutefois, de l’orphelinat des garçons qui se trouve dans la même localité. 73 orphelines et 5 orphelins en sevrage y sont entretenus aux mêmes conditions qu’à Mustapha, moyennant 15 fr. par mois. Huit sœurs sont attachées à l’établissement : elles s’efforcent de donner à leurs élèves la même éducation que donnent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul à leurs orphelines. Les jeunes fillesde Misserghin, selon leur âge, sont appliquéesà la couture, aux soins ordinaires du ménage, à tous les ouvrages qui sont dans les attributions des femmes de la campagne, tels que, l’élève du bétail et des oiseaux de basse-cour, la laiterie, le blanchissage, le jardinage, etc. Les sœurs Trinitaires ont la jouissance de 60 hectares de terre autour de la maison de Misserghin : déjà 20 hectares sont mis par elles en culture.
Les orphelines d’Oran trouvent à se pourvoir aussi avantageusement que celles d’Alger ; mais les sœurs sont très-difficiles et examinent longuement les titres des candidats qui se présentent.
Les sœurs de la Doctrine chrétienne sont loin d’être restées en arrière. Elles ont même acheté, il y a quelques années, aux environs de Bône, une propriété où elles ont réuni toutes les orphelines que, dès leur arrivée, elles accueillaient dans leurs maisons des principales villes de la province. Ces orphelines sont maintenant au nombre de 100. Ce nombre paraît aux sœurs de la Doctrine chrétienne le plus convenable pour un établissement de ce genre. Elles pourvoient, avec leurs jeunes élèves, sauf le labour, à tous les soins de la
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culture de 1 1 hectares de terres, et font des plantations de tabac et de coton, en même temps que du jardinage. Elles s’occupent aussi de l’éducation des vers à soie. Du reste, elles enseignent à leurs élèves tout ce qu’il leur est nécessaire d’apprendre pour forjner d’excellentes femmes de colons.
Les sœurs de la Doctrine chrétienne sont plus répandues que celles de Saint-Vincent-de-Paul dans la colonie ; indépendamment de la province de Constantine qui leur est réservée, elles partagent avec ces dernières l’éducation des enfants de la province d’.Vlger. Les sœurs de la Doctrine chrétienne, au nombre de 180, réparties dans 81 maisons, seraient donc plus qu’aucunes autres, si on leur en donnait les moyens , en état de former des établissements sembLibles à celui de Marengo. Elles ne pourraient manquer de réussir aussi bien , puisqu’elles se recrutent beaucoup dans les campagnes et que d’ailleurs elles ont à Alger un noviciat déjà nombreux. Une vocation spéciale doit attacher les jeunes religieuses qui sortent de ce dernier établissement aux enfants de nos colons et aux œuvres particulières à l’Algérie. Toutefois les sœurs de la Doctrine chrétienne, si empressées qu’elles soient à répondre à tous les appels charitables, n’ont encore pu faire l’essai d’une maison d’orphelines de proportion restreinte que dans la ville de Blidab.
Outre les filles de la Charité, les sœurs Trinitaires et celles de la Doctrine chrétienne, Mgr Dupuch avait encore attiré dans son diocèse les religieuses du Bon-Pa.steur. Elles se sont établies à El-Biar, près d’Alger. Ces religieuses, qui ont pour but de retirer du vice les personnes qui y sont tombées, et de préserver celles qui seraient exposées à se perdre dans le monde, n’ont pas été accueillies avec tout l’empressement désirable par les anciens administrateurs de la colonie. Cette institution est restée complètement pendant plusieurs années à la seule charge de l’Évêque et des personnes charitables qui attachaient comme lui beaucoup de prix à l’amélioration
des mœurs dans notre colonie. Aujourd’hui encore, qu’elle est mieux comprise et qu’elle reçoit quelques subsides du gouvernement, il lui faut pour se soutenir que l’C®uvre de la Propagation de la Foi lui vienne chaque année en aide.
Dès 1851, les jeunes filles élevées à El-Biar étaient au nombre de 184; elles étaient divisées en trois classes; celle de Préservation en comprenait 64, celle de Saint- Louis 55, et celle des Pénitentes et Madeleines 65.
La classe de Préservation est composée de jeunes filles qui, par leur position, se trouvent exposées dans le monde, et que leurs parents, la plupart sans fortune, ne pourraient faire recevoir ailleurs. Une partie de ces enfants payent une petite pension de 10 à 15 fr. par mois; un grand nombre d’autres ne peuvent rien donner, et ce sont précisément les plus exposées à se perdre.
Dans la classe, dite de Saint-Louis, on reçoit des jeunes filles de 6 à 14 ans, pauvres, abandonnées, recueillies dans les camps, les rues et les villages, instruites au mal des le berceau, orphelines pour la plupart, et non susceptibles d’être reçues dans un orphelinat à cause du danger qu’il y aurait à les mettre en contact avec des enfants demeurées sages. Elles arrivent ordinairement dénuées de tout, couvertes de quelques haillons, et dans un état moral et physique déplorable.
La classe des Pénitentes renferme d’infortunées jeunes filles qui viennent librement ou qui sont amenées par leurs parents pour réparer par le repentir une vie déjà pleine de désordres, et pour se réhabiliter ainsi devant Dieu, devant la société et devant elles-mêmes.
Plusieurs sont devenues d’excellentes femmes de ménage et de bonnes mères de famille; d’autres, ne voulant plus s’exposer aux dangers du passé, ont été admises, après une épreuve plus ou moins longue, à se consacrer à Dieu sous le nom de Madeleines.
LES ORPHELINATS
Ces deux dernières classes, et une partie de la première, sont entièrement à la charge de la maison, à l’exception de 50 enfants pour lesquelles l’Administration paye, depuis le mois d’avril 1851, une indemnité mensuelle de 20 fr. pour les unes et de 15 fr. pour les autres.
L’éducation que les religieuses du Bon-Pastetjr procurent à leurs élèves, ressemble beaucoup à celle que donnent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul dans leur orphelinat de Mustapha. Le vaste jardin qui entoure leur maison d’Ël- Biar leur permet même d’appliquer à des cultures potagères leurs plus grandes pensionnaires. Celles qui se conduisent bien trouvent facilement à s’établir, et, quoique la source soit un peu moins pure qu’ailleurs, les colons y ont souvent recours. La vertu éprouvée, celle môme qui a eu besoin de se réhabiliter, offrent quelquefois plus de garantie que la piété à la mode du monde.
Les religieuses du Bon-Pasteur, au nombre de 38, ont maintenant plus de 200 élèves ; elles se sont attachées 1 1 Madeleines.
Depuis déjà plusieurs années un petit essaim est sorti de la maison du Bon-Pasteur d’El-Biar, pour implanter dans la province d’Oran cette utile institution.
Du reste, les sœurs Trinitaires viennent d’établir à Oran une œuvre de ce genre ; elle reçoivent dans une classe de préservation les jeunes filles de 12 à 18 ans, exposées à se perdre dans le monde.
Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul les ont, depuis plusieurs années, devancées à Alger. Sur la terrasse de leur maison de la Miséricorde elles ont élevé de légères constructions qu’elles ont consacrées à un ouvroir. Les jeunes filles auxquelles ce refuge est ouvert, pourvoient elles-mêmes à tous leurs besoins par la petite industrie à laquelle on les applique. Leurs produits ont figuré l’année dernière à l’Ëxposition universelle. En attendant qu’elles soient en âge d’aller peupler nos colonies agricoles, elles font des fleurs et des
fruits artificiels qui servent à l’ornement des autels et à bien d’autres usages. Qu’il ait une destination pieuse ou profane, l’argent qui les fait vivre n’est pas, assurément, mal employé ; il donne des habitudes de travail et d’économie à des jeunes filles qui, faute d’un appui tutélaire, tomberaient peut-être dans le désordre.
Enfin, les religieuses Hospitalières des trois provinces sont en Algérie, comme en France, spécialement chargées du service des enfants trouvés. Elles les reçoivent dans des tours, leur cherchent des nourrices, leur donnent un asile après le sevrage dans les orphelinats. A cet égard, jamais la bienveillance de l’Administration ne leur a fait défaut. Les subsides accordés en France pour ses pauvres enfants avec parcimonie, ont dans la colonie répondu à tous les besoins, du jour où le charitable héritage de Mgr Dupuch a été accepté sous bénéfice d’inventaire.