‹ La colonisation de l'AlgérieChapitre 33 sur 35 · LES MILITAIRES · texte numérisé non relu

LES MILITAIRES

Les grands événements des dernières années ont singulièrement mis en relief les militaires de l’armée d’Afrique.

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En 1848, au moment où toute la France était bouleversée, on les a vus accourir à son secours. Us l’ont défendue avec leur épée ; ils ont relevé la force morale de son gouvernement provisoire ; ils ont scellé de leur sang la reconstitution du Pouvoir. Aux Journées de juin, onze généraux ont été sacrifiés au milieu des barricades. Le salut de la France alors a été l’honorable dictature d’un des plus modestes officiers africains. Le général Cavaignac avait pour le seconder dans son gouvernement : au ministère de la guerre, le général de Lamoricière, l’ancien commandant de la province d’Oran ; au ministère des affaires étrangères, le général Bedeau, qui quittait le commandement de la province de Constantine. L’importante armée de Paris se trouvait confiée à l’ancien chef de la division d’Alger, le général Changarnier, celui des généraux africains qui, après le maréchal Bugeaud, avait la supériorité la mieux acceptée. Cette garantie ne suffisant pas au milieu des divisions des représentants du peuple, quand il fallut en venir à un coup d’Etat pour consolider le Pouvoir, ce fut encore à un général africain que l’on eut recours. Le général de Saint-Arnauld mit le séquestre sur l’Assemblée nationale; on afficha sur les murs de Paris qu’il ferait fusiller ceux qui oseraient se plaindre; dans l’incertitude s’il plaisantait ou non, chacun resta tranquille. La paix fut ainsi de nouveau assurée. La guerre devenant nécessaire, cet homme, qui ne doutait de rien, fut encore choisi pour l’entamer. Il réussit mieux qu’on ne pouvait l’espérer, et, bon gré, mal gré, entraîna nos alliés sur les hauteurs de l’Alma. Quand il eut glorieusement expiré après avoir rempli sa mission, l’honneur de la France, devant Sébastopol, demeura confié aux plus valeureux champions de l’armée d’Afrique. Le général Canrobert, ancien colonel des Zouaves, commença le siège, soutenu par le général Bosquet, qui ne faillit pas à la réputation que, jeune encore, il s’était acquise en guerroyant dans la Kabylie. L’un et l’autre préparèrent un grand triomphe ; mais il était encore incertain. 11 ne suffisait pas

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d’un courage à toute épreuve, et, trop confiant sur son aigle, le nouvel Empereur ne pouvait jouer le salut de la France pour le seul intérêt de sa gloire. Il sut la sacrifier. Ce n’était plus le cas de choisir des favoris, il fallait, avant tout, le succès, et force fut bien de songer aux braves tenus à l’écart ; de tirer de Constantine un général d’une bien autre valeur que son prédécesseur, le maréchal de Saint-Arnauld , et d’Oran un homme de guerre bien autrement consommé, le seul dont la main fût assez ferme pour diriger à l’assaut les généraux et les soldats africains. Du haut de la tour Malakoff, où il s’était fait précéder par l’intrépide général de Mac-Mahon, le général Pélissier vit s’allumer l’incendie de Sébastopol, qui, à l’Orient comme à l’Occident, devait relever les destinées de la France. Peut-on douter qu’elle ne soit l’instrument choisi de la Providence, pour venger les crimes de la barbarie et assurer le triomphe de la civilisation par le complet affranchissement de l’Église ?

Assurément, quand on Jette aujourd’hui un coup d’œil rapide sur ces hommes d’Afrique, sur qui vient se reposer de nouveau la gloire de la France ; quand on les voit mourir avec héroïsme sur le champ de bataille, et, avant de mourir, demander la bénédiction du ciel aux ministres de l’Evangile, on ne peut être que favorablement impressionné sur les sentiments qui les animaient, lorsqu’au début de leur carrière la direction de notre jeune colonie se trouva leur être confiée. Les événements le prouvent suffisamment : l’Afrique avait attiré vers elle tout ce que l’armée possédait de plus distingué. Elle a été pour ces hommes d’élite une rude épreuve ; mais elle les a trempés vigoureusement, et, les aguerrissant, eUe a dû développer toutes leurs nobles facultés. Que l’on compare la position d’un jeune militaire placé à la tête d’un des postes avancés de l’Algérie, avec celle des officiers condamnés à végéter en France de garnison en garnison : il est facile de comprendre que l’activité, qui ici se consume en vaines préoccupations, a dû trouver sur la terre

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d’Afrique de dignes aliments pour des hommes d’intelligence. Aussi, quand il s’est agi de jeter les premiers jalons de la colonisation, on a vu nos officiers de l’armée d’Afrique faire quelquefois des merveilles avec bien peu de ressources et des cléments bien imparfaits.

Pour commencer, il a fallu relever toutes les ruines que les guerres avaient accumulées.

Les officiers du génie se sont faits architectes, agents voyers, conducteurs des ponts et chaussées. Ils ont ouvert les premières carrières, construit des fours à chaux, des plàtrières, des briqueteries ; c’est à eux que l’on doit la première exploitation des belles forêts de l’Algérie. Ils ont tracé des chemins au milieu des vieux cèdres, dans les retraites inaccessibles qui n’avaient encore servi de refuge qu’aux lions et aux panthères. Ces beaux arbres ont été débités sur place, et sont venus soutenir les toitures de nos nouveaux édifices. Bientôt toutes les anciennes fontaines ont été réparées sur les débris des aqueducs romains ; de nouveaux conduits sont venus chercher des sources perdues ; les réservoirs et les grandes citernes, oubliés^depuis des siècles sous des décombres, ont été ouverts et restaurés ; des canaux d’irrigation et de dessèchement ont été creusés. Les trésors de l’art n’ont point été sacrifiés aux besoins du moment. Si quelquefois les matériaux des ruines romaines ont été utilisés, aucune inscription, aucun objet curieux n’a été perdu ; des fouilles faites avec intelligence ont même souvent fait découvrir de belles mosaïques par-dessous des débris de colonnes, de chapiteaux, de bas-reliefs et de statues antiques. Des musées, établis sur différents points, se sont ouverts à de précieuses collections. Le bon goût n’a pas toujours présidé à toutes les œuvres du génie militaire en Algérie ; le choix des lieux n’était pas toujours heureux ; les besoins auxquels il s’agissait de pourvoir étaient imparfaitement satisfaits. Néanmoins, les travaux improvisés ont suffi aux premiers campements, et l’industrie privée a pu se développer sur ces ébau-

ches. La plupart des entrepreneurs se servent encore des carrières et des fours du Génie, et ses constructions, pour n’étre pas les plus commodes , n’en sont pas moins souvent les plus solides dont nos colons aient hérité.

L’artillerie a rivalisé de zèle avec les équipages c(u train , pour faciliter tous les transports. Les voitures et les mulets qui ont porté partout les munitions de guerre, ont aussi amené nos colons, et ont souvent charrié tous les matériaux et tous les objets dont ils pouvaient avoir besoin.

La cavalerie s’est la première répandue dans la plaine pour y faire des récoltes. Elle ne s’est pas bornée à couper des foins, elle a souvent ensemencé de grands espaces et assuré des vivres dans les postes avancés, alors que la guerre et la difficulté des transports restreignaient le plus les ressources de ces établissements.

Au milieu des nombreux efforts de l’armée pour seconder les premières tentatives de colonisation, les soldats d’infanterie sont, assurément, ceux dont le concours a été le plus efficace. On sait tout ce qu’ils ont fait pour les défrichements et l’entretien des routes ; ils sont encore de toutes parts à l’œuvre, et l’on peut les suivre dans leurs travaux. Au début, toute la colonisation reposait presque entièrement sur eux. On leur a mis la pioche en main, et les premiers ils ont révélé les ressources du sol africain. Pendant que de vigilantes sentinelles gardaient les villes et les remparts, ils faisaient reverdir tous les potagers et les vergers d’alentour; souvent même ils en créaient de nouveaux. Les arbres plantés par eux ont poussé de vigoureux rameaux ; la plupart de leurs jardins d’essai rivalisent maintenant avec les plus beaux jardins botaniques de nos plus grandes cités et n’ont rien à envier quelquefois aux plus délicieuses campagnes d’agrément. Les officiers ont eux-mêmes dirigé tous les travaux, et des horticulteurs de profession n’eussent pas mieux réussi.

Ainsi, toutes les armes ont prêté leur utile concours pour jeter les premiers fondements de la colonie, sous l’impulsion

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de tous les illustres généraux qui se sont succédé au commandement. Le maréchal de Bourmont, à peine entré dans les murs d’Alger, songeait déjà à explorer la plaine et à envoyer au gouvernement des projets de colonisation. Nonseulement le maréchal Clauzel encourageait les efforts des particuliers, mais il engageait les officiers de l’armée à leur donner l’exemple ; il les excitait à acheter des domaines en Afrique et en achetait lui-méme. Le maréchal Bugeaud voulait faire des laboureurs de tous ses soldats et prétendait même que l’armée qui avait pu vaincre une race rebelle à la civilisation, possédait les meilleurs éléments de succès pour fertiliser le sol et former une société nouvelle. Le duc d’Aumale ranimait le courage abattu de la population civile, donnait le premier élan aux cultures et ouvrait une ère nouvelle aux colons en assurant par l’armée un premier écoulement à leurs produits. En dernier lieu , les anciens lieutenants du maréchal Bugeaud reprenaient ses plans économiques, par l’essai des colonies agricoles.

Il n’est pas une ville africaine de l’Algérie qui n’enregistre avec orgueil le nom de quelques-uns de nos généraux en tête de ses premiers bienfaiteurs. C’est le général Marey-Mouge, qui relevait les ruines de Médéah et faisait de son territoire le premier vignoble africain; c’est le général Randon, qui desséchait les marais de Bône et donnait l’impulsion aux premières entreprises industrielles de cette subdivision militaire ; c’est le général Bosquet, qui traçait les larges rues de Sétif, dans l’espérance que cette cité reprendrait un jour son ancien rang; c’est encore le général Pélissier, qui présidait aux constructions de la jolie ville de Mostaganem dont beaucoup de départements français pourraient être jaloux.

Les plus humbles villages africains doivent aussi plus ou moins leur prospérité aux officiers qui ont accepté la tâche pénible de présider au premier établissement de leurs colons. On distingue, au milieu des broussailles et des palmiers-nains du Sahel d’Alger, les villages de Sainte-Amélie et de Saint-

Ferdinand , qui doivent leur vie aux efforts et à la persévérance du colonel Marengo, La colonie agricole de ce dernier nom, à l’extrémité de la Mitidja, tend à devenir une ville importante, grâce au dévouement du conunandant du génie de Malglaive, que nous avons déjà eu occasion de signaler. Après avoir construit un hôpital et développé l’établissement des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul , cet officier, avec ses ressources personnelles, a voulu donner aussi le premier élan à l’industrie comme à l’agriculture. 11 ne s’est pas contenté de construire un moulin, il a acheté les concessions de plusieurs qui, là comme ailleurs, rebutaient à la tâche. Ces terres menacées d’être dépréciées ont repris entre ses mains une valeur qui a stimulé les autres colons. Le commandant de Malglaive, une fois sa mission accomplie, a dû remettre à l’autorité civile la direction de sa colonie ; mais il lui était trop attaché pour en abandonner complètement le séjour. 11 a donc réuni dans une enceinte quelques maisons dont il était devenu pro priétaire et y a organisé un modeste manoir. Toute son ambition est d’y reposer un jour à l’ombre de la croix qu’il a plantée, laissant avec sa tombe le souvenir de ses bonnes œuvres.

Avec de pareils chefs, les centres de populations formés sur le territoire militaire pouvaient se développer beaucoup plus rapidement. Ces chefs n’étaient pas restreints à des règles, à des lois et à des procédures qui, ailleurs, paralysaient tous les efforts. Tout ouvrier qui se présentait était installé, occupé, et pouvait gagner son pain. Jamais ni la terre, ni le travail ne lui faisaient défaut, et, au besoin, les rations militaires elles-mêmes lui étaient offertes. Les colons qui, les premiers, se sont groupés autour de nos postes avancés, associés, pour ainsi dire, à la vie militaire, ont pu profiter de toutes les ressources qui en découlaient. Malheureusement, ils ne répondaient pas tous aux soins bienveillants dont ils étaient l’objet. Les gens les plus honorables n’étaient pas ceux qui refluaient le plus dans l’intérieur ; ils se que-

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reliaient entre eux, ils se querellaient avec les Arabes ; c’était souvent à qui des Juifs, des Musulmans et de ces tristes Chrétiens, saurait le mieux tromper son prochain. Il n’était pas facile de mettre le bon ordre au milieu de tant d’éléments hétérogènes, qui n’étaient jamais d’accord que pour le mal ; et beaucoup de démêlés n’eussent jamais pu se débrouiller, si le régime du sabre n’avait pu tout trancher. On ne saurait imaginer que de pertes de temps et d’argent les chefs militaires ont évitées aux colons placés sous leur juridiction, que d’affaires ils ont arrangées, et combien leur équité et leur bon sens ont aplani de difficultés qui eussent tenu en échec toutes les Cours du royaume. H est vrai que le plus petit nombre y mettait le dévouement désirable ; beaucoup d’officiers acceptaient encore volontiers la tâche de créer d’utiles établissements dans les postes où ils se trouvaient, d’organiser la vie coloniale dans tous les territoires environnants, mais bien peu avaient du goût pour la ebicane et la jurisprudence. Aussi, les intérêts privés se trouvaientils, en général, abandonnés à de vieux commandants de place, qu’une complète nulbté faisait souvent écarter des services actifs. Ces braves vétérans trônaient alors sur des sièges de justice, se plaisaient à reprendre des allures martiales vis-à-vis des civils, leurs nouveaux administrés ; et pour que personne ne vînt à douter de leur pouvoir et de leur savoir faire, ils rendaient leurs arrêts à tort et à travers. C’est ainsi que, pour couper court à de trop longs débats, un jour l’un d’eux envoya les plaideurs aux silos, les prévenant qu’ils n’en sortiraient qu’après s’être mis d’accord. A moitié route, les parties, effrayées de ce terrible emprisonnement, avaient tâché de s’entendre de leur mieux ; et alors le brave commandant de place de se frotter les mains : par un seul mot il avait terminé le procès.

Toujours est-il que les formes de procédure dans le territoire militaire laissent encore beaucoup à désirer.

Peu de temps après l’acquisition de ses carrières d’albâtre,

en septembre 1852, M. Delnionte s’était mis à l’œuTre, et, avec neuf ouvriers, était allé à sa carrière d’Aïn-Tekbalek pour dégager quelques-uns des blocs laissés par les Romains et faire un premier essai d’exploitation ; il voulait avoir quelques matériaux pour faire préparer les échantillons qu’il comptait envoyer en France. Mais déjà sa découverte avait excité la convoitise de quelques spéculateurs africains. Us étaient entrés en négociation avec lui à Oran , lui avaient proposé de former une société avec eux , et , à défaut de connaissances spéciales et de capitaux considérables, ils lui avaient offert le crédit dont ils pouvaient jouir auprès des autorités. M. Delmonte ayant refusé d’accéder à leur proposition, ils l’avaient menacé de devenir maîtres de l’affaire sans aucune indemnité pour lui. Se mettant immédiatement en rapport avec l’interprète du Bureau arabe de Tlcmceri, ils étaient allés trouver les Arabes à qui M. Delmonte avait acheté les carrières d’albâtre, de gré' ou de force s’étaient fait livrer les anciens titres que ceux-ci possédaient encore; puis, s’adressant à Bouterfas, premier vendeur, et lui offrant une somme beaucoup supérieure au prix donné par M. Delmonte, ils s’étaient fait faire une seconde vente datée de plusieurs mois avant l’acquisition de ce dernier. Ils s’étaient également fait vendre une seconde fois, en enchérissant sur le prix de M. Delmonte, la deuxième carrière de l’Aïn-Baïda, que ce dernier avait achetée de plusieurs autres Arabes. A peine ces Messieurs avaient-ils fait les nouveaux marchés, qu’un peloton de spahis fut envoyé à Ain-Tekbalek. M. Delmonte était, comme nous l’avons dit, à ses carrières avec ses neuf ouvriers : six Français, deux Marocains et un Turc. Huit de ces hommes étaient occupés à déblayer les blocs du versant droit du ravin ; il était resté à gauche avec son principal ouvrier, et, assis sur les pierres taillées par les Romains, il commençait son déjeuner. Tout à coup les spahis arrivent du haut du plateau, fondent sur lui le sabre à la main droite et le pistolet à la main gauche, menaçant de

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le tuer s’il ne se rendait pas. M. Delmonte demandant la raison d’une telle agression, ils l’inculpèrent d’être là pour arrêter le courrier et assassiner les voyageurs. Immédiatement, M. Delmonte fut attaché à la queue du cheval du maréchal des logis, et dut descendre ainsi le ravin à travers les roches au risque de se tuer. Les ouvriers furent ensuite attachés deux à deux, et la troupe prit le chemin de Tlemcen. En passant au pont de l’Isser, l’aubergiste établi en cet endroit eut pitié de ces malheureux qui n’avaient pas encore pris leur repas, et leur remit quelques provisions de bouche pour leur route. Le maréchal des logis, dès qu’il s’en aperçut, donna ordre de tout jeter, et les quelques bouteilles de vin tombèrent en éclats sur la route avec le pain. Arrivé à Tlemcen, M. Delmonte fut jeté dans une prison humide, et ce ne fut qu’à force de prières, qu’il put en payant obtenir des aliments pour scs ouvriers. Au bout de quelque temps, le général Pélissier fut informé de ce qui s’était passé. Il s’empressa, par dépêche télégraphique, d’ordonner à la justice militaire de mettre un terme à son zèle. On exécuta cet ordre pour les ouvriers; mais M. Delmonte, qui ne s’était pas soumis immédiatement lorsqu’on l’avait arrêté, fut conduit à Oran, comme coupable de révolte contre la force armée. C’est là que le général Pélissier, qui l’avait toujours protégé, le fit définitivement mettre en liberté. Le commandant supérieur de Tlemcen et le chef du Bureau arabe furent trèsafûigés de l’intrigue qui avait causé celte aventure, ils en exprimèrent leurs regrets à M. Delmonte, auquel ils conservèrent leur bienveillance. Bouterfas fut mis pendant trois mois en prison pour avoir vendu deux fois sa propriété dans un intervalle de cinq ans; et l’interprète du Bureau arabe, ne pouvant rester honorablement à Tlemcen après s’y être conduit d’une manière si peu loyale, fut changé de résidence.

Sans doute, dans celte circonstance, on ne peut que se louer des commandants militaires ; mais n’est-il pas déplorable que les formes expéditives en usage dans le territoire

placé sous leur juridiction immédiate, les exposent à de tels malentendus? Les colons français ou étrangers ont-ils là toutes les garanties désirables ?

Bien des militaires, sans avoir jamais eu de villages à fonder, ni de colonies agricoles à diriger, ont fait pour leur propre compte des établissements en Algérie. Les uns y ont construit des maisons pour y vivre en retraite ; les autres ont acheté des propriétés rurales ou demandé des concessions. On doit louer le gouvernement de s’ètre montré libéral à l’égard de quelques-uns ; il est convenable qu’il donne la préférence à nos braves militaires ; mais cela néanmoins ne doit se faire qu’avec une sage réserve. Un officier qui ne se recommanderait que par des dettes ou par de folles dépenses, ne pourrait évidemment vouloir de concessions que pour en trafiquer.

L’Administration militaire vient souvent en aide aux colons? Quoi de plus juste qu’elle fasse la même chose et même davantage pour les propriétaires qui appartiennent à l’armée? qu’elle leur accorde des soldats pour les aider dans leurs travaux , des bêtes pour leurs transports? Mais encore à cet égard les abus doivent être évités. Des officiers nous citaient avec indignation un de leurs collègues du train ayant à sa disposition 200 mulets. Toutes les fois qu’ils n’étaient pas requis pour le service, au lieu de les employer au profit de l’État , il les utilisait pour son usage particulier, ou au profit des entrepreneurs qui voulaient bien se charger de payer ses ouvriers.

Malheureusement il n’est pas toujours facile à l’Administration de se prémunir contre les manœuvres indélicates. Ainsi, tel directeur de colonie agricole, bien différent de celui de Marengo, a pu, sans s’ètre beaucoup mis en frais, devenir propriétaire de terres accordées à des colons, et au bout de quelques années tirer un assez bon prix de la vente de ses nouveaux domaines.

Les quelques abus de ce genre qui ont pu se produire sont

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réprouvés comme ils doivent l’être par l’armée ; mais peutêtre l’Administration militaire a-t-elle eu le tort de trop chercher à les couvrir, alors surtout qu’ils étaient déjà tombés dans le domaine de la publicité. Toutefois, empressonsnous de le dire, plusieurs chefs militaires n’ont jamais usé d’une telle condescendance. M. le {général Mac-Mahon, lorsqu’il était commandant de la province de Constantinc, a été le premier à traduire devant les tribunaux un employé de sa division qui trafiquait des concessions dans le territoire militaire ; mais, devant les hautes protections dont cet employé jouissait, ce fut une affaire difficile. On ne craignait pas moins que le rappel du général de Mac-Mahon lui-même; la justice faiblissait déjà ; et il a fallu toute l’énergie du procureur impérial pour déterminer l’instruction, qui a révélé la culpabilité et fait prononcer la peine de l’emprisonnement.

En 1847, alors qu’un colon de la même province, qui se prétendait délégué de la ville de Bône , portait à la Chambre des Pairs une accusation beaucoup plus grave de concussion dans laquelle étaient impliqués le maréchal Soult et plusieurs officiers généraux , on n’avait pas reculé devant la publicité des débats judiciaires. Aussi , a-t-il bientôt fallu reconnaître solennellement que rien ne pouvait être reproché au ministère de la guerre, à l’occasion des grandes concessions de terres et de mines faites à cette époque ; aucune preuve de corruption ou de malversation n’a pu être fournie ; les plaintes, d’après les débats, n’avaient quelque fondement que pour des marchés de foin et des achats de pouzzolane proposés par l’Administration locale, mais que l’Administration supérieure n’avait pas voulu ratifier.

Quoi qu’il en soit, les sentiments de nos chefs militaires sont trop connus pour que l’indélicatesse de quelques subalternes puisse porter atteinte à la dignité de l’armée, et à coup sûr personne ne s’avisera de prétendre que la moindre complicité de nos officiers à cet endroit ait pu ternir l’Adminis-

tration militaire et causer quelque préjudice aux colons algériens. Cherchons ailleurs la cause du mal.

11 est bien difficile souvent , sous le régime absolu de la guerre, de résister à tous les caprices, à toutes les avances. Comment faire des observations à des hommes qui n’en supporteraient^ aucune de la part de leurs subordonnés, entre les mains desquels tous vos intérêts reposent et avec lesquels il n’y a plus moyen de rien faire une fois qu’ils sont indisposés? Nous aimons à croire qu’il n’est pas vrai, comme on l’a prétendu , qu’une femme en faveur pouvait, dans certain poste de l'intérieur, faire envoyer en prison son mari de mauvaise humeur ; mais il est certain qu’elle pouvait tout obtenir pour un époux conciliant. Aussi a-t-on vu bien des misérables sacrifier l’honneur de leur femme pour obtenir des concessions, des subsides, des places, de l’avancement. De toutes parts, en Afrique, on rencontre des gens dont la fortune n’a pas d’autre origine que ce honteux trafic ; on cite comme ayant le mieux réussi ceux qui , d’une façon ou d’une autre, ont pu mettre dans leurs intérêts quelques intrigantes accréditées. Ces mœurs, on ne peut se le dissimuler, ont une influence très-fâcheuse sur l’Administration de la colonie : la confiance donnée à des agents qui ne la méritaient pas a compromis les intérêts publics ; les faveurs accordées à des personnes qui en étaient tout à fait indignes, ont nui à beaucoup d’intérêts privés et fait commettre de nombreuses injustices. Nos braves militaires , en se laissant entraîner par leur malheureuse passion à agir comme ils l’ont fait, n’ont pas assurément cru faire quelque chose d’indélicat ; mais prendre en nature ou prendre en argent , n’est-ce pas absolument la même chose? donner à l’un ce que l’on est chaîné de donner à l’autre, n’est-ce pas préjudicier ce dernier? Le préjudice n’est-il pas encore plus grand et moins facilement réparable quand, par d’injustes préférences, tous les avantages des institutions civiles se trouvent paralysés?

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LES FONCTIOXBAIRES CIVIL.S

Les mœurs africaines, comme aussi le caractère tranchant des commandants militaires, ont exercé une bien fâcheuse influence dans le choix des fonctionnaires civils de l’Algérie. Tandis que la guerre attirait en Algérie l’élite de nos militaires. il était bien peu de fonctionnaires civils de France qui ambitionnassent d’aller faire leurs preuves dans notre colonie. Les hommes de quelque valeur n’y voyaient que des rôles secondaires, une autorité toute fictive, beaucoup de difficultés à vaincre et souvent des humiliations à subir. Les pères de famille en étaient détournés par leurs propres parents, par leurs femmes qui répugnaient à les suivre dans des sociétés aussi peu distinguées que celles que formaient les mariages d'Afrique.

Il n’y avait guère sur les rangs que ceux qui ne pouvaient se colloquer ailleurs; que ceux qui, pour un motif ou pour un autre, étaient obligés de rompre avec leur passé; que les garçons; que les maris de droit ou de fait séparés de corp? et de biens; que des gens ruinés et endettés. D’un autre côté, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, Louis-Philippe était très-peu soucieux de la prospérité de la colonie ; il n’y voyait qu’un moyen d’éliminer tous ceux qui étaient un embarras, ou de mieux acheter la majorité parlementaire. On avait beau multiplier en France tous les rouages administratifs , imaginer de nouvelles sinécures , il y avait des limites à garder ; mais en Algérie le gouvernement avait carte blanche. Aussi, en peu de temps avait-on déjà formé une armée de fonctionnaires ; et chaque année on la voyait s’augmenter, sans que

pour cela les affaires marchassent mieux. M. de Tocqueville dans son rapport sur l’Algérie, disait à cet égard en 1847 :

« L’Algérie contient aujourd’hui beaucoup plus de deux mille fonctionnaires européens de Tordre civil. On rencontre déjà, en Afrique, presque tous les fonctionnaires de F rance, et, de plus, im gramd nombre d’autres que nous ne connadssons pas. Cependant on se plaint que les agents manquent et on a raison. Les agents d’exécution manquent en effet dans beaucoup de services ; ce qui abonde, ce sont les commis.

« Les bons agents d’exécution manquent plus encore. Les hommes les plus habiles de chaque service ne sont pas employés sur les lieux; on les attire et on les retient dans les bmeaux des directeurs. Au lieu de conduire les affaires, ils les résument.

« Comme au milieu de ces pouvoirs discordants et jaloux , aucun plan d’ensemble pour les dépenses ne peut être ni conçu, ni mûri, ni arrêté, ni suivi, et que chacun d’eux pousse isolément à des travaux qui doivent accroître son importance, l’argent est souvent dépensé sans nécessité ou sans prévoyance. En administration, la prévoyance ne peut être que le fait d’un seul; une administration complexe et confuse doit demander beaucoup de crédits et souvent dépasser ceux qu’on lui accorde. C’est ce qui est arrivé notamment Tannée dernière, ainsi que la Chambre a pu s’en convaincre lors de la discussion qui a eu heu récemment devant eUe. »

Ailleurs, M. de Tocqueville fait cette remarque sur le traitement des fonctionnaires :

« Environ 3,700,000 francs sont demandés au budget de l’État en 1848 pour cet objet. Plus de 600,000 francs ont été alloués pour le même objet par le budget local et municipal de cette année. 11 importe de remarquer qu'il ne s’agit ici que de l’Administration civile européenne ; les trsiitements de l’Administration civile indigène ne figurent pas dans ce chiffre.

« 11 faut aussi considérer que nous n’avons compté que les traitements des fonctionnaires, et non les indemnités de logement qui sont accordées à la plupart de ceux-ci, dépense qui, si elle était comptée, ferait approcher de cinq millions le total. »

Cette dépense qu’entraînait l’Administration civile était toujours l’argument que mettait en avant le maréchal Bu-

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geaud pour faire prévaloir l’Administration militaire. En 1848 il disait encore à l’Assemblée Nationale :

« Il faudrait aussi savoir résister à cette tendance qui nous porterait à vouloir établir sur une trop grande échelle l’Administration civile en Afrique. Savez-vous ce que cofite aujourd’hui l’Administration civile en Algérie? et je jmrle de cette dépense en écartant ce qui se rapporte aux travaux et aux services mixtes. Cette Administration coûte 6 millions ! Eh bien ! cette dépense n’est pas proportionnée aux services qu’on en retire. Elle est exagérée. Qu’est-il arrivé, en etfet? C’est qu’on a voulu étabhr des administrateurs civils dans des villages où il n’y avait que des baraques. A la Calle , par exemple , il est arrivé que chaque homme, pour être administré, coûtait à l’Etat 745 francs. Cette tendance a de grands inconvénients; elle nuirait à l’œuvre de colonisation. Croit-on que les Romains, pour organiser le pays conquis, auraient appelé des administrateurs en habit noir! »

En réalité, les administrateurs en habit noir coûtaient encore bien moins que les administrateurs en uniforme , qui traînaient à leur suite une armée nombreuse. Cette armée , dont le maréchal Bugeaud ne voulait pas qu’on réduisit les cadres pour mieux coloniser, s’élevait alors à 100,000 hommes et coûtait chaque année 100 millions. Or, comme il n’y avait encore que 100,000 colons, chaque colon coûtait donc 1 ,000 francs à garder ; c’était encore plus que ce que coûtait par tête l’Administration civile des colons de la Calle.

Le désavantage de l’.Administration civile tenait moins au nombre qu’au choix des employés. Nous nous bornerons à répéter à cet égard un témoignage que personne ne pourra récuser, celui du Comité consultatif auprès du ministère de la guerre : « Ces choix, disait en 1 851 le rapporteur de ce Comité, « n’ont pas toujours été heureux. Trop souvent on a vu des « administrateurs envoyer en Afrique, non pas ceux qui faio saient preuve de dévouement et de savoir, mais ceux dont « on voulait se débarrasser, et que l’on éloignait en ma- « nière de punition ou comme signe de mécontentement. » Comment donc des hommes qu’on trouvait en France inca-

pables de remplir des fonctions publiques, pouvaient-ils être aptes à conduire des affaires dans un pays où il n’y a plus de routine à suivre, où tout est à improviser, où l’intelligence à chaque instant est mise en jeu? Comment des hommes, que des malversations ou des scandales avaient fait destituer, pouvaient- ils retrouver leur conscience une fois affranchis du contrôle sévère de leurs concitoyens, dans une colonie en partie peuplée d’étrangers ? Comment des hommes, dont le seul titre était souvent la protection des hommes corrompus d’alors, pouvaient-ils devenir vertueux au milieu de la tolérance de la vie africaine? C’est ainsi qu’on a pu voir un préfet se déguiser en Turc pour aller rendre ses visites aux dames indigènes de sa ville ; c’est ainsi qu’on a pu en voir un autre présenter pour sa sœur, à l’hôtel de la Préfecture, une femme qui, quelques semaines après, lui faisait une scène dans la rue en réclamant de l’argent ou des concessions ; c’est ainsi qu’un autre magistrat, en allant chez une Juive, tombait un soir, du trou d’une terrasse en réparation , au milieu du café de l’étage inférieur, et carambolait sur le billard , à la grande stupéfaction des joueurs. Ces anecdotes, plus ou moins comiques, n’étaient pas faites pour relever la dignité de ces hauts fonctionnaires ; mais, au moins, ne faisaient-elles, le plus souvent, de tort qu’ à euxmêmes. Les magistrats plus philosophes en venaient à des persécutions. Nous avons vu l’enquête faite contre une bonne sœur de Saint-Vincent-de-Paul, qui avait eu l’imprudence de placer un crucifix dans une salle de l’hôpital civil. Un autre jour c’était dans l’école primaire que l’on faisait enlever les croix, de peur d’offusquer les enfants juifs qui pouvaient la fréquenter. Puis venait le procureur général armé d’un long réquisitoire : il avait découvert que les Jésuites recélaient les forçais, que les religieuses du Bon- Pasteur retenaient captives les jeunes filles pour les convertir, et qu’enfin une dame de la société attirait les jeunes Maures pour les envoyer dans un pensionnat de Lazaristes, où ils

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L’ADBIINISTRATION.

encouraient le danger de recevoir une éducation chrétienne. Ces faits, qui montraient combien il fallait se déGer du prosélytisme astucieux des prêtres, étaient déjà signalés à M . le Garde des sceaux et à M. le Ministre des cultes et de l’instruction publique, lorsque des événements politiques enveloppèrent dans un même Glet tous ceux qui s’en préoccupaient. Ce n’est pas que la vigilance des procureurs généraux africains n’ait jamais trouvé à s’exercer sur le personnel même de leur service. 11 y a quelques années, à l’occasion d’un procès criminel où était impliqué un comptable, une somme de 10,000 fr. avait été offerte à un honorable magistrat : il s’était empressé de signaler au parquet ce fait de corruption. Contrairement à toutes les présomptions, l’accusé avait triomphé dans sa défense. Des soupçons, peut-être injustes, s’élevèrent alors : néanmoins, ils ne purent être dissij>és dans l’opinion publique, quand, après une enquête, on vit destituer à la fois trois conseillers à la Cour. 11 est fâcheux que l’habile procureur général, qui savait dépister les forçats jusque chez les Jésuites, n’ait pas commencé ses investigations un peu plus tôt.

11 y avait à Médéah un payeur d’un nom distingué, de façons plus distinguées encore ; sa table était toujours ouverte, il traitait, en riche financier, tous les plus hauts fonctionnaires. Ce payeur était à la tête d’une Compagnie qu’il avait formée pour l’exploitation d’une mine dans le voisinage. Quand les inspecteurs des finances venaient vérifier ses comptes, ils étaient toujours en règle, et toujours les caisses de l’Etat pesaient le poids voulu. Mais après la Révolution de 1 848, l’argent n’arrivant pas de France, on fut un jour obligé de tirer sur le payeur de Médéah ; au premier ordre il se brûla la cervelle sur 1 ;s caisses du Trésor. Leur poids était exact, mais au lieu d’écus, on fut tout surpris de ne trouver que du minerai de cuivre. On ne tarda pas non plus à découvrir que ce payeur était un forçat qui avait rompu son ban, et était venu en Algérie avec un faux passe-port.

Il ne faudrait pas conclure de ces faits isolés, que l’Administration de la colonie a été le rendez-vous des hommes peu honorables. Si parfois on a pu reprocher à quelques hauts fonctionnaires un peu de légèreté, plus de goût pour la table et les parties de plaisir que pour les affaires sérieuses, on n’a jamais signalé de leur part aucun fait de concussion : seulement, les employés subalternes n’ont pas toujours eu la délicatesse désirable. Dans les premiers temps, les affaires ne pouvaient souvent sortir do leui’s bureau.x; c’est en vain qu’on faisait appel à leur charité, ils ne rendaient service que pour service. Les colons et les entrepreneurs intelligents de travaux publics savaient s’exécuter et n’avaient jamais lieu de se repentir des avances qu’ils pouvaient faire. Personne ne s’offusquait de ces usages : ce n’était qu’un empiétement de plus sur les mœurs musulmanes, auxquelles tout le monde était familiarisé.

Les choses ont bien changé maintenant. Au lieu de ces grossiers personnages, aussi insolents qu’avides, on ne trouve plus dans les bureaux que des employés d’une politesse extrême. Ils se piquent de prendre avec une paternelle sollicitude les intérêts de tous leurs administrés, sans aucune préférence, depuis le plus petit colon jusqu’au plus gros capitaliste. A les entendre, on voit qu’ils ont à cœur de prouver l’importance de leur rôle et la confiance dont les investit le Ministère lui-même. D’après leurs avis, plusieurs modifications ont été faites dans la législation algérienne. Elle avait des lacunes regrettables ; ils les ont signalées ; et S. Ex. le ministre de la guerre, comme l’atteste la correspondance qu’ils ont eu rhonneur d’entretenir avec lui, a été frappé de la justesse de leurs observations. Des hommes spéciaux , qui font des études approfondies doivent jeter un très-grand jour sur toutes les questions que les fonctionnaires supérieurs ne connaissaient, en général, que très superficiellement. Aussi sourient-ils quelquefois quand on vient invoquer ce qu’a pu dire le préfet , comme si la solution de toutes les affaires n’ap-

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partenait pas en définitive aux comnais-rédacteurs, véritables chevilles ouvrières de l’Administration

L’organisation perfectionnée des bureaux de l’Administration civile simplifie beaucoup le rôle des préfets en Algérie , et ce qu’ils ont de mieux à faire est de s’endormir sur leur lit de fleurs et de signer les yeux fermés. Tout ce qu’on demande d’eux, c’est de produire de temps en temps des rapports qui prouvent l’élan que sait donner l’Administration aux colons, et signalent les progrès que l’agriculture et l’industrie font sous ses auspices. Mais si un préfet maladroit voulait s’ingérer de faire autre chose, il serait bientôt brisé. La position, quand on y songe, est, en effet, très-délicate. D’une part, il est l’agent responsable du ministère ; de l’autre, il est sous la pression de l’autorité militaire locale qui se résume en celle du gouverneur. La perpétuelle rivalité de ce dernier avec le ministre de la guerre complique singulièrement les choses ; car , si le préfet appartient à ce dernier comme agent, l’honneur militaire ne permet pas qu’un fonctionnaire civil puisse l’emporter sur un commandant militaire. Tout va bien tant que le préfet peut se retrancher derrière le ministre ; niais que faire pour les choses dont la décision lui est dévolue par la loi? S’il veut les trancher lui-même et qu’il déplaise, en cela, au gouverneur, il doit être évidemment sacrifié à ce dernier. Le simple bon sens alors lui dicte de ne jamais prendre de décisions sans avoir pris le mot d’ordre du ministre, ou tout au moins sans s’être assuré de l’avis du gouverneur : le mieux est de faire l’un et l’autre ; et s’il y a des divergences, toute l’habileté consiste alors à n’obéir jamais

* Dans la préfecture d’Alger, par exemple, il y a peut-être une trentaine d’employés de ce dernier ordre, répartis dans les diflerents bureaux correspondants aux principales branches de l'Administration. Chaque commis a sa spécialité : dans le bureau des travaux publics, l'un d'eux est chargé des chemins , lin autre des fontaines et des irrigations , un autre des usines ou des mines; il en est de même dans te bureau des domaines, dans celui des affaires municipales et départementales. Toutes les affaires sont donc traitées selon leur spécialité par le même individu qui fiiüt, ù la longue, par acquérir une certaine aptitude.

qu’à celui qui doit l’emporter. Dans toutes ces circonstances difficiles, on conçoit le secours qu’apportent les bureaux à leur préfet. Les bureaux connaissent les traditions , ils ont l’expérience du passé : sur telle affaire, le gouverneur a donné un avis favorable, mais le ministre a été d’un avis contraire ; dans telle autre, il a fallu modifier dans tel ou tel sens les propositions du préfet. Les intérêts publics ou privés doivent être examinés avec soin ; mais avant tout, il faut que l’autorité supérieure soit convaincue qu’on s’y applique , et le meilleur moyen de le lui prouver est de faire voir que l’on veut marcher ïur ses traces et tout conformer à ses désirs. Les convenances administratives sont donc les affîiires capitales, celles que se réservent ordinairement les chefs de bureau. Sans eux, les préfets, dans leur rôle, seraient bien exposés à se fourvoyer. Du reste, il ne faut pas croire, malgré la responsabilité apparente laissée aux préfets de l’.\lgérie, qu’ils aient, comme ceux de France, le choix de leurs employés. Dans les préfectures de l’Algérie, tous les employés sont nommés par le Ministre de la guerre, et lui seul peut les changer. Ce n’est pas, pour un préfet, une petite affaire que de se débarrasser d’un expéditionnaire , d’un rédacteur, et à plus forte raison d’un chef de bureau dont il serait mécontent. Chaque employé a ses appuis dans les différents bureaux qu’il a parcourus. 11 y a, de plus, entre tous les bureaux , une sorte de solidarité et unanime accord pour se soustraire aux innovations. Où en seraient les premiers employés, s’ils étaient sous le coup des caprices de tous les préfets qui se succèdent ? Un préfet ne peut donc faire révoquer ses employés que pour des circonstances bien graves, et dès lors ils sont des instruments très-peu souples entre ses mains, très-peu disposés à suivre une direction particulière : d’où il suit que ce fonctionnaire supérieur est complètement dans l’impuissance de faire prévaloir ses idées, et encore plus d’opérer la moindre réforme.

Les affaires ordinaires sont soumises à toutes les péripéties

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des conflits administratifs; il y a des complications bien plus grandes quand il s’agit du personnel : les coteries sont alors enjeu. I^es coteries plus tranchées sont celles qui partagent les anciens des nouveaux fonctionnaires. Le personnel de l’Administration algérienne, comme nous l’avons déjà fait remarquer, a, depuis quelque temps, été bien modifié. Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, des plaintes s’étaient élevées de toutes parts ; elles avaient été adressées aux Chambres. Plusieurs députés, après s’être rendu compte par eux-mêmes de la situation, n’avaient pas craint de prononcer des blâmes sévères. Ces blâmes n’avaient pas manqué de faire une sensation sur l’opinion publique, déjà tenue en éveil par tout ce qui s’écrivait dans la presse. Le gouvernement avait donc à cœur d’épurer l’Administration algérienne, et cette Administration elle-même sentait le besoin de devenir meilleure. Bon nombre de fonctionnaires et d’employés complètement tarés furent successivement éliminés, et tous les autres s’appliquèrent à détourner d’eux l’espèce de réprobation qui planait sur eux. Si l’on était entré avec courage et sincérité dans la voie des réformes, le personnel de l’Administration algérienne aujourd’hui laisserait peu à désirer. Malheureusement, il n’en a pas été ainsi. Les hommes qui ont successivement été appelés à la tête des affaires se sont laissé dominer par les circonstances, et n’ont pas fait des choix beaucoup meilleurs. Les changements, dès lors, n’étaient pas un bien pour la colonie, car il lui fallait payer l’inexpérience des nouveaux venus. D’un autre côté, il y avait quelque chose de très-mortifiant pour ceux qui, depuis longues années, supportaient tout le poids delà chaleur du jour, de voir arriver des concurrents qui, sans avoir les mêmes titres, venaient souvent les primer. Un grand découragement devait s’ensuivre, et, au lieu de stimuler le zèle, tout devait concourir à ralentir l’émulation pour le bien. Il ne s’agissait plus de travailler efficacement aux intérêts de l’Algérie. Evidemment, les chefs du gouver-

nement n’étaient point jaloux d’y pourvoir en faisant de tels choix. Tout ce qui restait à faire pour ceux qui étaient en place, était donc de chercher à garder leur position. De là, nécessairement, durent naître les coteriés. Les anciens s’organisèrent de leur mieux pour se défendre. Il y avait, du reste, entre eux tous une certaine solidarité ; le mal passé était compromettant, il fallait donc serrer les rangs pour empêcher qu’on pût en suivre la trace. Si les nouveaux venus eussent été à même de former une ligue en sens inverse, il y eût eu compensation, et le triomphe n’eût point été assuré aux plus tristes influences. Il est facile de concevoir que dans la situation des affaires en France, le remède au mal est moins facile que jamais ; et il est complètement inutile de faire ici des récriminations contre un ordre de choses que nous ne pouvons , ni ne voulons changer. Encore moins nous ne voudrions en aucune façon troubler par des plaintes importunes les pauvres fonctionnaires de l’Algérie, que l’instinct de la conservation rend assurément bien excusables; qui, après tout, s’ils ont des défauts, ont eu aussi leur part dans nos communes tribulations, et ne sont dès lors que mieux disposés à nous écouter et à nous comprendre.

Tout ceci s’applique particulièrement au personnel ordinaire de l’Administration civile, à tous les fonctionnaires et employés placés directement sous les ordres des préfets. 11 n’en est pas tout à fait de même des services spéciaux. Les corps des ponts et chaussées et des mines ne peuvent dévoyer en Algérie, pas plus que partout ailleurs. Des ingénieurs de mérite n’ont pas besoin de venir dans notre colonie pour s’enrichir et se faire une position. Aussi, tandis que les agents des bâtiments civils sont à chaque instant l’objet d’enquêtes qu’il faut voiler, on n’a généralement que des louanges à adresser au service des ponts et chaussées. La solidité de ses travaux prouve qu’aucun détournement de matériaux ne peut se faire sous sa surveillance, et que les entrepreneurs sont obligés de remplir les conditions de leurs marchés.

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Quoi qu’il en soit , le serA’ice des ponts et chaussées n’est pas à l’abri des tracasseries de l’Administration locale, qui se préoccupe de futilités et abuse de son contrôle. N’y a-t-il pas quelque chose d’inconvenant à ce que des ingénieurs des ponts et chaussées et des mines, pour des travaux d’art et des études scientifiques, soient à la merci des commis d’une préfecture? à ce qu’un employé rédacteur, qui serait tout au plus bon pour faire un maître d’école de village, annote leurs rapports et les corrige en marge? N’est-ce point le comble du ridicule, qu’un méchant pédagogue se considère comme le collègue des ingénieurs en chef, et fasse ce qu’ils ne se permettraient pas vis-à-vis de leurs subordonnés.

Le service de l’enregistrement et des domaines en Algérie ne laisse rien à désirer, pas plus que celui des ponts et chaussées. L’ordre le plus parfait règne dans ses bureaux, et tous ses agents rivalisent de zèle. Ce n’est pas leur faute si les affaires élaborées par eux vont se perdre ou s’embrouiller dans les bureaux d’une préfecture. Quelques services financiers qui, autrefois, dépendaient de l’Administration locale, sont aujourd’hui directement rattachés aux Administrations supérieures de Paris. Les affaires, on ne le croirait pas, malgré quatre cents lieues de distance, y ont beaucoup gagné. Celles de douane, par exemple, qui autrefois s’éternisaient à Alger, sont maintenant expédiées en quelques semaines.

Tous les autres services spéciaux se plaignent plus ou moins des rapports qu’ils peuvent avoir avec l’Administration civile ordinaire. Il est, en effet, décourageant pour un homme de mérite d’être à chaque pas entravé dans le bien qu’il voudrait faire, et de voir ses efforts brisés là où ils devraient être soutenus. Il y aurait au moins compensation si, à défaut des autorités locales, les Administrations centrales de la Métropole tenaient compte à leurs agents de leur intérêt pour la colonie. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Le peu de soin que l’on a mis dans l’origine à bien composer

l’Administration coloniale a jeté sur l’Algérie une telle défaveur, que, dans l’esprit des chefs comme dans celui des agents de tous les degrés, le meilleur poste de ce pays est classé au-dessous du dernier des départements français, y compris la Corse : tellement, qu’une campagne en Afrique a, pour un fonctionnaire civil, un résultat tout différent que pour un militaire ; au lieu d’ètre utile à son avancement, elle ne fait que lui nuire. Si à cela on ajoute les désagréments qu’un homme bien élevé éprouve quand il se trouve avec sa famille en présence d’une société quelquefois peu distinguée, on doit s’étonner de voir les services spéciaux se maintenir encore en Algérie au même niveau qu’en France.

La position de tous serait bien différente si, dès les commeucemenls, on s’était appliqué à mettre un personnel de choix dans les directions centrales qui devaient être le lien de toutes les branches des services administratifs. A part les avantages qui eu seraient résulté pour l’Administration ellemême, n’était-ce pas un moyen d’attirer une foule de colons honorables, que de former parmi les fonctionnaires le noyau d’une bonne société? Que de puissants exemples en seraient résultés pour la masse, non-seulement des colons, mais des indigènes eux-mêmes ! Croit-on que ces derniers soient trèsédifiés de la supériorité de notre civilisation, en voyant la légèreté de ceux qui occupent les premiers rangs? Us ne peuvent, comme nous, se rendre compte de la vérité, et s’imaginer que ces hauts fonctionnaires seraient en France de trèspetits personnages ; que, dans les moindres communes, on y trouve des particuliers qui se respectent mieux et jouissent d’une considération plus grande.

Pouvait-il, du reste, en être autrement à une époque où la colonie, avec tous ses colons, n’était considérée que comme un domaine à exploiter? Les créations mêmes qui semblaient être faites dans l’intérêt exclusif de ces derniers, n’étaient quelquefois que pure mystifleation. C’est ainsi qu’il y a dix ans uue ordonnance royale lauçait sur le pavé d’Aigtér

L’ADMMSTRATION.

une quinzaine d’inspecteurs de colonisation : les uns étaient feuilletonistes , avoués , agrégés de tribunal de commerce ; les autres, employés de finances ou sous-officiers de l’armée; les moins étrangers à leur métier étaient médecins, les études botaniques qu’ils avaient pu faire les avaient un peu initiés aux connaissances agricoles. Sans doute , à la longue, la plupart de ces nouveaux fonctionnaires sont devenus aussi aptes que d’autres dans leur spécialité; mais en attendant, que d’écoles il leur a fallu faire ! et aux dépens de qui? Aux dépens des pauvres colons qui avaient la naïveté de suivre leurs conseils, lorsqu’ils eussent pu la plupart leur en remontrer. Si l’on avait eu sincèrement en vue le bien de la colonie , il eût été cependant bien facile de choisir dans toute la France quelques hommes un peu moins étrangers aux notions de l’agriculture. Les merveilleux résultats obtenus depuis par l’Administration des tabacs en Algérie prouvent jusqu'à la dernière évidence le secours que des agents capables et dévoués eussent pu apporter à la colonisation, au milieu des braves gens qui ne demandaient souvent qu’à être bien conduits.

Sous le rapport des fonctionnaires, l’Algérie jusqu’à présent a donc laissé beaucoup à désirer. Notre colonie qui avait besoin d’être administrée par des hommes d’élite, en possède encore beaucoup moins que la Métropole. A qui la faute ? Elle ne doit pas assurément être imputée aux pauvres individus lancés dans la carrière. Une fois à l’œuvre, ils cherchent à faire de leur mieux ; ils ont l’envie de bien faire, de s’éviter des reproches,. de mériter de l’avancement; ils s’attachent d’euxmêmes à leur métier, et souvent ne rêvent plus qu’ Algérie et colonisation. La faute ne vient pas d’eux , mais de ceux qui les ont choisis lorsqu’ils manquaient de la capacité et des vertus nécessaires ; mais de ceux qui les inspirent et qui étouffent en eux les moindres étincelles de mérite, les moindres élans de zèle. Les vrais coupables sont les hommes qu’on ignore le plus, sur qui reposent les destinées de l’Algérie et qui cher-

chent à exploiter, pour leur propre compte, la position où ils se trouvent. L’égoïsme et l’intérêt personnel, qui seuls les dirigent, les rend accessibles à toutes sortes d’intrigues. Alors, le bien du pays, les considérations du devoir, le respect dû à des populations, ne peuvent plus entrer en ligne de compte , et c’est ainsi que l’on voit à chaque instant déverser sur l’Algérie des fonctionnaires sans expérience. Il y a des protégés de tous les rangs ; il en est qui ne peuvent être colloqués aux derniers degrés de la hiérarchie. Il est facile de concevoir le désappointement de tous ceux qui perdent ainsi toute perspective d’avancement , et se voient à chaque instant primés par des gens d’un mérite peut-être égal , mais assurément sans titres de préférence. Rien ne refroidit plus l’émulation que ces passedroits continuels. Quand l’exact accomplissement du devoir n’est plus apprécié des chefs , quand l’amour du bien leur porte ombrage , quand toute heureuse initiative est pour eux un sujet de jalousie, les subordonnés n’ont rien de mieux à faire que de chercher dans l’inertie le meilleur moyen de ne pas se compromettre, et de suivre les exemples les plus profitables, c’est-à-dire de s’occuper, avant tout, d’eux-mêmes.

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