LES MATÉRIAUX DE CONSTRUCTION
Les Turcs, les Maures et les Kabyles, les seuls indigènes qui avant nous eussent des maisons, exploitaient très-peu de carrières. A moins qu’ils ne se trouvassent sur les ruines de quelques cités romaines, ils n’employaient guère pour leurs constructions que les pierres détachées des ravins et les cailloux des rivières. Dans la plupart des anciennes villes les murs des maisons, comme ceux de clôture, sont en pisé de terre , maintenu par quelques claires rangées de briques et enduit d’un badigeon à la chaux. Toutefois, les constructions hydrauliques, comme les aqueducs et les ponts, étaient faites en pisé de sable, de cailloux et de chaux dont les blocs devenaient bientôt plus durs que la pierre. C’est avec du pisé de ce genre qu’étaient construites les fortifications d’Alger. Les maisons de cette dernière ville étaient bâties en briques; quant aux colonnes et aux autres ornements de marbre qui décoraient scs plus somptueux édifices, ils étaient en général tirés d'Italie. Ainsi l’Afrique, qui avait autrefois fourni scs
marbres au luxe du monde entier, en était réduite à s’adresser à l’industrie des autres pays.
Les marbres cependant n’étaient pas les seuls précieux matériaux durs que l’Algérie pouvait fournir. Dans des fouilles faites à Cherchell, ancienne Julia Gésarée, on a découvert de grandes colonnes de granit provenant de carrières situées à cinq ou six lieues à l’Ouest. Sur la montagne du Zakkar, près de Milianah, il existe un mamelon conique de porphyre ayant 50 mètres de hauteur sur 500 mètres de diamètre à sa base. Ce porphyre à pâte blanche très-dure est utilisé avec succès pour des meules à farine. A l’ouest de Bougie, sur la rive droite de l’Oued-Sahel, des mamelons de porphyre de même espèce se poursuivent sur une longueur de 1 ,500 mètres. On en trouve aussi auprès d’Aumale à pâte verte, qui pourraient fournir de belles pierres monumentales. Tout le cap de Fer, ce point le plus septentrional de la côte d’Afrique, est composé d’énormes masses de porphyre. Du côté de Bône, ces masses s’élèvent en crêtes aiguës jusqu’au milieu de la mer. Les Arabes les ont appelées Koloeu- es-Sevoud (les voiles noires). Après midi, lorsque le soleil en éclaire la partie occidentale, ces roches, vues de Bône, se détachent effectivement en noir très-foncé et ressemblent assez à des voiles latines.
Sur plusieurs autres points de la province de Constantine on trouve des pierres d’origine ignée, qui sont exploitées par les indigènes comme meules à moulin. Il parait même que les Romains avaient une exploitation de meules aux environs de Tebessa. « A Medjana, dit Edrici, il y a une montagne très-haute ; on en extrait des pierres de moulin d’une qualité tellement parfaite que leur durée égale quelquefois la vie d’un homme, sans qu’il soit besoin de les repiquer, ni de les travailler en aucune manière, à cause de la dureté du grain et de la cohésion des molécules qui les composent. Les Arabes appellent encore cet endroit Medjana-el-Maden (Medjana aux mines), el, d’après les auteurs ecclésiastiques, il
y a lieu de croire qu’au temps des persécutions beaucoup de chrétiens y ont été envoyés »
Les grès de l’Algérie peuvent fournir de belles pierres de taille pour les constructions. Toutefois, les grès des terrains tertiaires, en général très-calcaires , se corrodent et se désagrègent assez facilement, comme nous l’avons fait remarquer, lorsque le ciment calcaire qui les maintient a disparu par le lavage des eaux ou toute autre influencea tmosphérique. Dans les terrains secondaires, au contraire, les grès ont peu de ciment calcaire; leurs grains ont une adhérence qui leur est propre ; ils sont quelquefois très-durs et peuvent faire d’excellents pavés. 11 y a près de Dellys des blocs de grès de cette qualité, qui peuvent amplement suffire au pavage de la ville d’Alger, et même de plusieurs autres; on les évalue à 3,300,000 mètres cubes *.
Les argiles sont très-abondantes dans le Sahara : le sondage des puits artésiens y révèle de grandes couches d’argile mêlées à des marnes et des calcaires. Les habitants des oasis bâtissent leurs maisons avec des briques d’argile qu’ils font sécher au soleil. A Biskara, cette brique ne coûte que 6 fr. le mille. Les argiles sont aussi très-développées dans les terrains tertiaires de la province d’Oran. Au Sig, l’argile, après avoir été cuite et broyée, procure, mêlée à la chaux, du ciment hydraulique d’une grande dureté. La terre à brique des environs d’Alger, soiunise à uue forte cuisson, produit des
■ A deux lieups N.-E.de Lalla-Uaghrnia se trouve un gîte de terre à porcelaine ; elle provient de la décomposition de porphyre blanc. Près de là on rencontre un gâte de savon minéral qui provient également de la décomposition du porphyre. I.cs Arabes l'exploitent comme pierre à savon. Ce savon est onctueux et a une certaine transparence. Il agit sur le linge, en absorbant les matières grasses , par une sorte de phénomène capillaire plutôt que par une véritable dissolution.
‘ On trouve aux environs de Fondouk des couches de grès d’une finesse , d'une dureté et d'une homogénéité telles, qu'elles pourraient être exploitées comme meules à aiguiser.
bétons qui, après deux ans d’immersion dans l’eau douce, ont une cohésion à peu près égale à celle des bétons faits avec la pouzzolane d’Italie. On trouve l’argile à diverses profondeurs, dans tous les sondages du Sahel d’Alger et de la Mitidja. Le prix des briques et des tuiles varie beaucoup suivant les provinces. Dans la province d’Oran, les briques coûtent tout au plus 25 fr. le mille, et les tuiles 35 fr. Dans la province d’Alger, ces prix s’élèvent à 40 et 60 fr. A Constantine, les briques se vendent jusqu’à 80 fr., et les tuiles 100 fr. le mille.
Les argiles schisteuses de l’Oued-el-Kébir, près de Blidah, ont une couleur gris -bleuâtre, et seraient susceptibles d’être débitées en ardoises. Les indigènes se bornent à ramasser dans la rivière les dalles que les eaux détachent : elles servent à couvrir les aqueducs ou à paver les écuries. Dans les montagnes de l’Ouarenscenis, il existe un gisement de véritables ardoises que l’on dit avoir une grande analogie, pour la qualité, avec les ardoises si renommées des environs d’Angers ' .
Les terrains de transition des environs d’Alger, sont en grande partie composés de pierre calcaire. Elle contient près de 89 p. 0/0 de carbonate de chaux, et fournit à la cuisson de la chaux grasse de bonne qualité. En général, la chaux est assez abondante en Algérie, mais surtout dans la province d’Oran, dont les vastes plaines appartiennent aux formations tertiaires. On en trouve aussi dans les terrains secondaires des provinces de Constantine et d’Alger. 11 y en a dans la Kabylie, il y en a dans les gorges de l’Atlas près de Blidah. La pierre calcaire de cette dernière localité renferme beaucoup de silice, qui augmente la dureté de la chaux, mais la rend plus difficile à s’éteindre. La chaux coûte 32 fr. le mètre cube à Blidah, tandis qu’on l’a pour 16 fr. à Alger, et pour
* L'argile schisteuse du Foiidouk est d'une pins grande dureté ; elle renferme une grande quantité de pyrite de fer, et pourrait fournir de bonnet pierres à aiguiser.
LES RICHESSES MINERALES.
!2 fr. à Oran. Les calcaires sont plus ou moins bydrauli'' ques, suivant leur richesse en argile. Ceux qui renferment de 8 à 12 p. 0/0 d’argile, donnent des chaux moyennement hydrauliques ; ceux qui en renferment de 20 à 30 p. 0/0, donnent de la chaux complètement hydraulique et même des ciments naturels. M. Fournel a trouvé de la pierre calcaire à ciment naturel dans les environs d’El-Arrouch, sur la route de Philippeville à Constantine. M. Ville a signalé des calcaires hydrauliques à la gorge de la Chiffa, à Dellys et dans deux endroits de la province d’Oran. On trouve aussi dans les trois provinces de la pierre à chaux moyennement hydraulique.
Aux environs du port de Nemours, on a trouvé une grotte contenant des détritus volcaniques susceptibles d’un bon emploi comme pouzzolane. L’île de Rachgoun, située en face de l’embouchure de la Tafna, est formée de roche volcanique, et offre un gîte assez riche eu pouzzolane. On l’exploite pour le port d’Oran. Les blocs de béton faits avec du mortier de 1/3 de volume de chaux et 2/3 de cette pouzzolane, sont aussi durs que ceux faits avec 1/3 de pouzzolane d’Italie et 1 /3 de sable, et ils ont l’avantage de coûter meilleur marché, dans le rapport de 14 à 20. On a découvert aussi douze gîtes de pouzzolane près de l’embouchure de la Tafna, et neuf gîtes près d’.'Vïn-Temouchen. Ces derniers gîtes ont déjà été utilisés pour les travaux faits à Sidi-Bel- Abbès.
Quoique pour les constructions d’Alger nos architectes n’aient imaginé rien de mieux que de faire venir du plâtre de Montmartre, l’Algérie est loin de manquer de pierres à plâtre ; on en trouve dans les terrains tertiaires comme dans les terrains secondaires, c’est-à-dire presque partout. 11 y a même entre la vallée du Chélif et Tenez une montagne que les Arabes apjpelient la ilontagae-de-P litre, dont les cou-
ches de gypse ont plus de 30 mètres d’épaisseur. Les fameuses grottes du Dahra sont formées au milieu du gypse ; mais les gîtes de pierres à plâtre les plus importants sont dans les plaines du Sahara, aux environs de Laghouat : l’un d’eux a 14 kilomètres de long sur 4 kilomètres de largeur moyenne, et de 20 à 30 mètres d’épaisseur ; l’autre a 40 kilomètres de long sur 8 de large.
M. Fournel a signalé vingt-quatre gîtes dans la province de Constantine, mais il y en a sans doute d’autres dont cet ingénieur ne parle pas, et que les Kabyles, comme les habitants du Sahara, exploitent depuis longtemps.
M. Ville n’avait signalé d’abord que dix-neuf gîtes de pierres à plâtre dans la province d’Oran, et dix-neuf dans celle d’Alger ; mais, depuis, il en a trouvé bien davantage dans cette dernière province. Quarante gîtes de gypse, la plupart inexploités, sont énumérés dans sa dernière notice minéralogique.
« Cette énumération, dit-ü, montre que la province d’Alger est trèsriche en gîtes de pierres à phUre. L’étude de ces gîtes est très-intéressante, non-seulement au point de vue géologique, mais encore au point de vue industriel. Ces gîtes sont de deux natures difl'érentes, les uns sont associés à des roches d’origine éruptive (diorites) et paraissent résulter de la transfonnation du carbonate de chaux en sulfate de chaux hydraté par l’action des vapeurs d’eau et d’acide sulfurique qui auraient accompagné les éruptions volcaniques. La stratitication est assez souvent indistincte dans les gîtes de cette nature; ceux-ci ne constituent en général que des îlots très-restreints qu’une force expansive semble avoir poussés de bas en haut à travers les terrains stratiüés, tertiaires et crétacés. Le plus souvent ces gîtes métamorphiques indiquent la zone de contact des terrains lertiau-e et crétacé. Ils sont associés à divei-s minéraux : du bitume à Teniet-el-Hàad ; des émeraudes à l’Oued-Bouraan ; du cuivre pyriteux et oxydé au Djebel-Sahari, à Ain-Hadjera; des sources salées chez les Üuled-Hedim; du soufre auprès du marabout de Sidi-Bouzid. Les gypses d’origine métamorphique sont très-nombreux dans la région montagneuse du Tell, comprise entre Alger et Boghar ; ils sont au contraire assez rare dans la partie montagneuse comprise entre Boghar et Laghouat.
« La deuxième catégorie des gypses comprend ceux qui se présentent
en couches régulières épaisses, d’une étendue souvent considérable. Ces couches sont intercalées, sans aucune apparence de dérangement, au milieu des autres couches du terrain (argiles et calcaires). On ne voit dans leur voisinage aucune roche d’origine éruptive. Ces couches de g3T)ses paraissent contemporaines des terrains stratifiés dans lesquels on les observe. Le terrain tertiaire moyen du Tell en présente im exemple remarquable auprès du camp de Kerbah, à 18 kilomètres sud de Tenez. Mais c’est surtout dans les terrains stratifiés compris entre Boghar et Laghouat que les gisements de cette nature sont nombreux et bien développés. Les chaînes de terrain crétacé, comprises enti’e ces deux localités, renferment des couches épaisses de gypse qu’on peut suivre, sans aucune interruption, sur plusieurs lieues de longueur. Ce caractère est paiticulier à la région montagneuse dont il s’agit. On ne l’observe pas dans le massif du Tell compris entre Boghar et Alger, dans les terrains du même âge géologique.
« Le teiTain quaternaire forme de v.nstes plaines entre les chaînes de montagnes qui de Boghar à Laghouat s’allongent du N.-E. au S.-O. C’est lui qui constitue le Sahai-a algérien, qui s’étend fort loin au sud, à l’est et à l’ouest de Laghouat. Ce terrain est remarquable par la présence de nombreux dépôts de gypse bbmc farineux. Ces dépôts sont généralement traversés par des sources d’eau douce qm ont été probablement plus importantes autrefois, et qui ont produit les gîtes de plâtre par suite d’un phénomène de précipitation chimique. C’est à la présence de ces dépôts de plâtre que les eaux du terrain diluvien doivent les propriétés séléniteuses qu’elles possèdent généralement. »
Le gypse pur doit fournir 79 p. 0/0 de sulfate de chaux. La plupart des gypses de l’Algérie, soumis à l’analyse, en ont donné de 68 à 78 p. 0/0. Du reste, la variété de composition des gypses africains convient à toutes les industries qui consomment cette matière. Les gypses les plus impurs, ainsi que les marnes-gypses , pourront servir pour l’amendement des terres. 11 suffira, pour cela, que les approvisionnements de l’Algérie cessent de se faire en Europe , que des voies faciles de communication arrivent dans le voisinage des gîtes signalés par nos ingénieurs.
Pendant l’année 1853, 260 carrières, dont 144 domaniales, 3 communales et 113 particulières, ont été exploitées
CHAPITHE II.
dans les trois provinces de l’Algérie par au moins 1,544 ouvriers. On a extrait de ces carrières 345,868 mètres cubes de pierres de taille, de dalles, de moellons', de pierres à chaux et à plâtre, d’argile à briques ; en outre, 58,000 pavés. La vente de ces matériaux s’est élevée à 1,484,314 fr. 40 c.