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LES ORPHELINS ET LES ENFA^NTS TROUVÉS EN FRANCE

Si les orphelins diminuent dans notre colonie' malgré l’accroissement de la population, il n’en est pas ainsi dans la métropole ; il y a même en France une classe particulière d’orphelins qui, dans ces derniers temps, a considérablement augmenté ; ce sont les enfants trouvés.

« La société païenne, dit M. Portalis, n’accordait la vie à « ces êtres infortunés qu’au prix de leur liberté ; ils deve- « liaient, f&r l’esclavage, la chose de celui qui les recueillait. B La société féodale ne les traitait guère mieux. Réputés

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« épaves, ils étaient acquis au seigneur du territoire comme « serfs ou assujettis. La société chrétienne, l’Église seule, vit « en eux les héritiers de la promesse divine. Elle les recueil- « lit avec amour dans les asiles charitables qu’elle fonda. »

En 1180, on vit Guy, comte de Montpellier, fonder dans sa ville natale l’Ordre du Saint-Esprit. Cet Ordre n’avait pas seulement pour but le soin des enfants trouvés, mais aussi le soin de tous les orphelins, des malades et des vieillards. Les maisons de cet Ordre étaient confiées à des religieux vivant sous la règle de Saint- Augustin, quoiqu’avec une institution particulière. Les religieux ecclésiastiques avaient sous leur autorité spirituelle et temporelle des frères laïques et des religieuses hospitalières appartenant à la même institution. II s’était en outre formé dans chaque paroisse, pour coopérer aux bonnes œuvres des religieux du Saint-Esprit, des confréries de l’un et de l’autre sexe, dont faisaient partie les principales familles princières et seigneuriales. Les confrères allaient soigner les malades à domicile, leur portaient des secours; et envoyaient les vieillards et les enfants abandonnés aux maisons du Saint-Esprit soutenues par leurs aumônes. Quand ensuite ces enfants étaient en âge d’être mis en apprentissage ou placés dans les campagnes, ils retrouvaient en dehors des hospices, à défaut de parents, des tuteurs et des protecteurs dans tous les membres des confréries du Saint-Esprit. Ainsi, par une réciprocité de secours et d’appui, ces pauvres enfants étaient élevés, surveillés, patronnés, sans qu’il fût besoin de recourir à des mains mercenaires, sans qn’il y eût à craindre un mauvais emploi des aumônes.

L’Ordre du Saint-Esprit se développa bientôt dans toute la France. En 1204, Eudes, duc de Bourgogne, l’établissait à Dijon. En 1207, il était également institué à Besançon, et à la fin du siècle, il s’élait implanté dans la plupart des villes de la Franche-Comté. Dès le 27 Juin 1363, les confrères de Paris achetaient une maison sise en place de Grève , pour les

orphelins des deux sexes ; iis en confiaient la direction aux religieux et aux religieuses du Saint-Esprit.

Les guerres civiles et étrangères avaient ruiné de fond en comble les maisons du Saint-Esprit à la fin du moyen âge : déjà le gouvernement avait dû se préoccuper du sort des enfants trouvés^ Le 13 août 1552, un arrêté ordonnait aux seigneui’s haut&-justiciers de contribuer chacun de quelques sommes aux frais nécessaires pour Tentretien , la subsistance et Téducation des enfants exposés dans l’étendue de leur juridiction. Au siècle suivant, des abus révoltants s’étaient introduits au sein de la capitale ; les enfants trouvés y étaient devenus un objet de trafic. Dans une maison de la rue Saint- Landry, où la police les faisait porter, on les vendait 20 sous aux saltimbanques et aux magiciens. Saint Vincent de Paul s’en était ému ; il leur avait ouvert un autre asile et les avait confiés aux soins de ses filles de la charité. Quelques années après sa mort, Louis XIV, par ses lettres patentes en forme d’édit de 1670, autorisait le nouvel hôpital des enfants trouvés.

Cet hôpital devint bientôt un type qui fut adopté pour toute la Fremce. Les enfants qu’on y apportait dans l’origine, étaient trouvés sur les places publiques et dans les rues au coin des bornes. On représente encore le héros moderne de la charité les allant chercher lui-même au milieu de la neige. 11 y avait là des dangers que les filles de la char rité ne tardèrent pas à prévenir en ouvrant, à la porte de leur hôpital, un tour auprès duquel Tune d’elles veillait la nuit. Nul obstacle ne s’opposait plus à une prompte assistance et la honte ne pouvait plus arrêter en chemin. Plusieurs nourrices étaient entretenues dans l’hôpital pour donner du lait aux enfants nouvellement apportés, en attendant que d’autres nourrices des champs vinssent les prendre. Quand les enfants étaient sevrés, ils étaient apportés à l’hôpital où les bonnes filles de la charité prenaient soin d’eux, leur apprenant à parler, leur apprenant à prier Dieu, à l’aimer et à le servir. Puis, quand ils avançaient un peu en âge, elles les occupaient à

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divers petits ouvrages, jusqu’à ce que la Providence fît naître quelques occasions de les pourvoir. Elles leur manquaient rarement , car l’esprit de saint Vincent de Paul lui avait survécu et ses œuvres s’étaient développées. De toutes parts il s’était formé des associations charitables d’hommes et de dames qui marchaient sur les traces des anciennes confréries du Saint-Esprit.

La charité avait inspiré ces choses; d’un mal elle avait su tirer un bien, en faisant de bons et honnêtes citoyens de pauvres enfants qui, sans autre appui que leur mère, eussent peut-être très-mal tourné. Toutefois, qu’on le remarque bien, en assistant de pauvres créatures innocentes, en voilant le scandale de leur naissance, la charité chrétienne était loin de favoriser les abus. Ces enfants déposés dans un tour restaient séparés de leurs mères ; ces dernières manquaient aux devoirs delà maternité, mais aussi elles étaient privées de ses consolations : le châtiment de la faute se trouvait dans le brisement des plus chères affections de la nature humaine. On leur laissait seulement une lueur d’espérance en enregistrant des signes de reconnaissance et en permettant une tardive réparation.

En 1793, d’autres idées prévalurent. Ce n’était pas assez de considérer comme aussi nobles que les autres les enfants nés d’une union illégitime , la Convention nationale voulut glorifier le vice même et plaça toutes les filles-mères sous la protection de l’État. Elles eurent toutes, selon leurs besoins, le droit de réclamer ses secours. On organisa pour elles des maisons d’accouchement ; on mit leurs enfants à la charge de tous les hospices, en leur laissant la faculté de les reprendre quand bon leur semblerait ; et pour leur en faciliter les moyens, des pensions pécuniaires leur furent assurées.

Au milieu du débordement des mœurs, c’était une nouvelle prime d’encouragement donnée à l’inconduite ; aussi, malgré la facilité donnée aux filles-mères d’élever leurs en-

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fants, le nombre des enfants trouvés ne fit-il que s’accroître. Leur nombre, en 1784, comme l’atteste le compte rendu du ministre Necker, ne montait qu’à 40,000. 11 s’était élevé à 80,000 en 1810, et la dépense occasionnée pour leur entretien était déjà de 7,700,000 fr. D’im autre côté, les secours accordés aux filles-mères ne s’arrêtant pas, pouvaient bientôt doubler ces dépenses, tristes résultats du libertinage.

L’Empereur Napoléon 1 " comprit l’étendue de la plaie, et, par un décret de 181 1 , régla le service des enfants trouvés ou abandonnés et des orphelins pauvres. 11 était b ien digne de son génie de reprendre, pour le compléter, l’édit de Louis XIV, dans le préambule duquel Colbert, qui l’avait contre-signé, avait dit : « Le roi considère que, s’il est impor- « tant de conserver la vie à de malheureux enfants destitués « du secours des personnes mêmes desquelles ils l’avaient « reçue, leur conservation n’est pas moins avantageuse à « l’Etat, puisque les uns peuvent devenir soldats et servir a dans l’armée, et les autres, ouvriers dans les colonies éta- « blies pour le bien du commerce national. »

Comme le décret du 19janvierl8U régit encore lamatière, il ne sera pas hors de propos de le reproduire en entier.

Titre I.

Art. 1*'. — Les enfants dont l’éducation est confiée à la charité publique, sont : 1° les enfants trouvés ; 2“ les enfants abandonnés ; 3® les orphelins pauvres.

Titre II.

Des enfants trouvés.

Art. 2. — Les enfants trouvés sont ceux qui, nés de pères et de mères inconnus, ont été trouvés exposés dans un lieu quelconque, ou portés dans les hospices destinés à les recevoir.

Art. 3. — Dans chaque hospice destiné à recevoir des enfants trouvés, il y aura im tour où ils devront être déposés.

Art. 4. — Il y aura au plus, dans chaque arrondissement, un hospice où les enfants trouvés pourront être reçus. Des registres constateront, jour par jour, leur arrivée, leur sexe, leur âge apparent, et dé-

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ciiront les marques naturelles et les langes qui peuvent servir à les faire connaître.

Titre IU.

Des enfants abandonnés et orphelins pauvres.

Art. 5. — Les enfants abandonnés sont ceux qui, nés de pères ou de mères connus, et d’abord élevés par eux ou par d’autres personnes à leur décharge, en sont délaissés sans qu’on sache ce que les pères et les mères sont devenus, ou sans qu’on puisse recourir à eux.

Art. 6. — Les orphelins sont ceux qui, n’ayant ni pères ni mères, n’ont aucun moyen d’existence.

Titre IV.

De l'éducation des enfants trouvés, abandonnés et orphelins pauvres.

Art. 7. — Les enfants trouvés nouveau-nés seront mis en nourrice aussitôt que faire se pourra. Jusque-là, ils seront nourris au biberon, ou même au moyen de nourrices résidant dams l'établissement. S’ils sont sevrés ou susceptibles de l’être, ils seront également mis en nourrice ou sevrage.

Art. 8. — Ces enfants recevront une layette : ils resteront en nourrice ou en sevrage jusqu’à l’àge de 6 ans.

Art. 9. — A 6 ans, tous les enfants seront, autant que faire se pourra, mis en pension chez des cultivateurs ou des artisans.

Le prix de la pension décroîtra chaque année jusqu’à l’âge de 12 ans, époque à laquelle les enfants mâles en état de servir seront mis à la disposition du Ministre de la marine.

Art. 10. — Les enfants qui ne pourront être mis en pension, les estropiés, les infirmes, seront élevés dans l’hospice ; ils seront occupés dans des ateliers à des travaux qui ne soient pas au-dessus de leur âge.

Titre V.

Des dépenses des enfants trouvés, abandonnés et orphelins.

Art. 11. — Les hospices désignés pour recevoir les enfants trouvés, sont chargés de la fourniture des layettes et de toutes les dépenses intérieures relatives à la noiuriture et à l’éducation des enfants.

Art. 12. — Nous accordons une somme annuelle de 4 millions pour contribuer au payement des mois de nourrices et des pensions des enfants trouvés et des enfants abandonnés. S’il arrivait, après la répartition de cette somme, qu’il y eût insuilisance, il y sera pourvu

par les hospices au moyen de leurs revenus ou d’allocation sur les fonds des communes.

Art. 13. — Les mois de nourrices et les pensions ne pourront être payés que sur des certificats des Maires des communes où seront les enfants. Les Maires attesteront, chaque mois, les avoir vus.

Art. 14. — Les Commissions administratives des hospices feront visiter, au moins deux fois l’année, chaque enfant, soit par un commissaire spécial, soit par les médecins ou chirurgiens vaccinateurs ou des épidémies.

Titre VI.

De la tutelle et de la seconde édueatùm des enfmstts trouvés et des enfants abandonnés.

Art. 15. — Les enfants trouvés et les enfants abandonnés sont sous la tutelle des Commissions administratives des hospices, conformément aux réglements existants. Un membre de cette Commission est spécialement chargé de cette tutelle.

Art. 16. — Lesdits enfants, élevés à la charge de l’État, sont entièrement à sa disposition ; et quand 1e Ministre de la marine en dispose, la tutelle des Commissions administratives cesse.

Art. 17. — Les enfants ayant accompli l’âge de 12 ans, desquels l’État n’aima pas autrement disposé, seront, autant que faire se pourra, mis en apprentissage ; les garçons chez des cultivateurs ou des artisans, les tilles chez des ménagères, des couturières ou autres ouvrières, ou dans des fabriques ou manufactures.

Art. 18. — Les contrats d’apprentissage ne stipuleront .aucune somme en faveur ni du maître, ni de l’apprenti ; mais ils garantiront au maître les services gratuits de l’apprenti jusqu’à un âge qui ne pourra excéder 25 ans, et à l’apprenti la nourriture, Uenti’eticn et le logement.

Art. 19. — L'appel à l’armée, comme conscrit, fera cesser les obligations de l’apprenti.

Art. 20. — Ceux des enfants qui ne pourraient être mis en apprentissage, les estropiés, les infirmes qu’on ne trouverait point à placer hors de l’hospice, y resteront à la charge de chaque hospice. Des ateliers seront établis pour les occuper.

Titre VIL

De la reconnaissance et de la réclamation des enfants trouvés et des enfants abandonnés.

Art. 21. — Il n’est rien changé aux règles relatives à la reconnais-

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«aace et à la réclamation des enfants trouvés et des enfants abandonnés; mais, avant d’exercer aucun droit, les parents devront, s’ils en ont les moyens, rembourser toutes les dépenses faites par l’Administration publique ou par les hospices ; et, dans aucun cas, un enfant dont l’État aurait disposé, ne pourra être soustrait aux obligations qui lui auront été imposées.

Titre VIII.

Dispositions générales.

Art. 2S. — Notre Ministre de l’intérieur nous proposera, avant le 1*' janvier 1812, des règlements d’administration publique qui seront discutés en notre Conseil d’État. Ces règlements détermineront, pour chaque département, le nombre des hospices où seront reçus les enfants trouvés, et tout ce qui est relatif à leur administration quant è ce, notamment un mode de revue des enfants existants, et de payement des mois de nourrices ou pensions.

Art. 23. — Les individus qui seraient convaincus d’avoir exposé des enfants, ceux qui feraient habitude de les transporter dans les hospices, seront punis conformément aux lois.

Art. 24. — Notre Ministre de 1a marine nous présentera incessamment un projet de décret tendant : 1° à organiser son action sur les enfants dont il est parlé aux articles précédents ; 2° poiu’ régler la manière d’employer sans délai ceux qui, au 1” janvier dernier, ont atteint Tàge de 12 ans.

Oa s’est mépris peut-être sur le sens de ce décret, en croyant que l’Empereur songeait surtout à faire des marins de tous les enfants élevés à la charge de l’Etat, parce qu’il les mettait à la disposition du Ministre de la marine. L’esprit du décret de 1811 est trop conforme au» principes du Christianisme que le chef de l’Etat voulait remettre en honneur, pour croire qu’il considérât ces pauvres enfants comme des esclaves qu’un maître peut appliquer selon ses caprices à tous les métiers sans nécessité ni convenance. Moins que jamais alors on n’avait besoin de marins, et les écoles de mousses toujours recherchées devaient avoir plus de concurrents que de places disponibles. L’Empereur, en mettant ces enfants à la disposition du Ministre de la marine,

ne le faisait probablement qu’en prévision de l’emploi qui pourrait en être fait plus tard dans les colonies, ainsi que Colbert l’avait inspiré à Louis XIV. D’ailleurs sous l’empire de Napoléon I", il ne pouvait être question à ce sujet du Ministre de la guerre, puisque nous n’avions pas encore l’Algérie. Cependant, l’impérieuse nécessité du moment obligea bientôt Napoléon I" de recourir aux enfants élevés par l’État pour recruter son armée. Par un décret du 30 août 1811, il prescrivit au Ministre de l’intérieur d’envoyer au dépôt du régiment des pupilles de la garde impériale les enfants âgés de plus de quinze ans, qui se trouvaient à la charge des hôpitaux dans les diverses parties de l’Empire, jusqu’à concurrence du recrutement. Mais par ime lettre du 1 1 décembre suivant , ils étaient recommandés à la sollicitude du Ministre de la guerre ; il lui était enjoint, en propres termes, de veiller à ce qu'on fît faire le moins de service possible à ces jeunes garçons peu capables de supporter les fatigues de la guerre et qu’il fallait ménager. En cela, du reste. Napoléon P' ne faisait que rentrer dans l’idée de Louis XIV, qui avait pensé que les enfants sauvés par la charité pourraient devenir soldats et servir dans l’armée.

Toutefois, l’héritier de la Révolution se trouvait en présence d’une dette que n’avait pas l’héritier de saint Louis. L’État s’était emparé de tous les biens de l’Eglise, qui depuis des siècles avait pourvu au soin des veuves et des orphelins par ses fondations pieuses. La Révolution avait respecté les hospices consacrés au soin des malades ; mais beaucoup avaient été dépouillés d’une partie de leurs revenus; et moins que jamais ces établissements pouvaient suffire au soulagement de toutes les autres misères, confiés qu’ils étaient à des mains mercenaires qui absorbaient une notable portion de leurs ressources. D’un autre côté, des administrateurs payés ne pouvaient avoir le même dévouement que les personnes mues par des sentiments de sacrifice et d’abnégation tels que sait les

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inspirer la foi chrétienne. Sans doute il était dit dans le décret de 1811 que l’État contribuerait pour une somme de 4 millions à l’entretien des enfants abandonnés et des orphelins ; mais la guerre et les circonstances politiques eurent bientôt épuisé toutes ses ressources, et les enfants, dès lors, durent tomber à la charge des départements et des communes. Si l’Église avait toujours considéré l’exercice de la charité comme son plus beau privilège, il ne pouvait plus en être ainsi 'des nouvelles communautés civiles formées en vue d’intérêts purement matériels. La bienfaisance légale n’était pour elles qu’une dette onéreuse : elles n’envisagèrent donc la nouvelle charge qui leur incombait qu’au point de vue des dépenses qui en résultaient.

Ces dépenses ne cessaient d’augmenter : elles finirent par attirer l’attention de l’Administration supérieure. En vue d’y porter remède, le Ministre de l’intérieur avait, dès 1823, autorisé les préfets à proposer la suppression de quelques hospices. « Ce fut, dit M. Troplong, une grave dérogation à la lettre et à l’esprit du décret de 1 81 1 . » Le nombre des enfants trouvés s’élevait déjà à 111,400; leur nombre, en 1826, montait à 122,000, et M. de Corbières déclarait que si on ne prenait des mesures efficaces pour arrêter cet accroissement, on s’exposait à voir les ressources des départements et des communes absorbées par la seule dépense des enfants trouvés. Ce Ministre publia, en 1827, une circulaire prescrivant le déplacement d’un certain nombre d’enfants.

« Cette mesure, dit M. Troplong, avait pour but d’empêcher les mères d’allaiter, comme nourrices Salariées, les enfants qu’elles avaient déposés au tour, ou de les visiter chez les nourrices étrangères auxquelles ils avaient été confiés. L’Administration supposait que la privation de la vue de leurs enfants détournerait les mères du projet de les abandonner.

' « Le déplacement, de 1827 à 1838, fut opéré sur 32,608 enfants dans 60 départements ; de ces 32,608 enfants 8,000 furent ou réclamés par leurs parents, ou adoptés par les nourrices étrangères aux

soins desquelles on les ayait remis, et qui ne voulurent pas s'en séparer. Mais il importe d’ajouter qu’un certain nombre d’entre eux furent, peu de temps après, ramenés à l'hospice ou déposés de nouveau au toiu".

« La mesure du déplacement fut approuvée par dix-sept conseils généraux , vingt-cinq n’émirent pas d’avis et quatorze la blâmèrent. L’opinion publique se rangea du côté de la minorité des conseils généraux.

a En 1837, l’abbé Gaillard publiait un livre couronné par l’Académie de Dijon, où il démontrait que le déplacement n’avait, en général, exercé aucune influence sur le nombre des enfants délaissés, et que, quelque lointain qu'il fût, il n’engageait que très-peu de tillesmères à reprendre leurs enfants; que le transport des enfants en bas âge amenait la mort d’un assez grand nombre d’entre eux, et que celui d’enfants âgés n’avait d’autre résultat que de briser les affections les plus nécessaires à leur existence morale.

« M.de Morogues dans ses ouvrages, M. Lamartine à la Chambre des Députés, avaient tenu à peu près le même langage.

« Emue de ces démonstrations, l’Administration Unit par renoncer à un système qui spéculait non-seulement sur l’amour maternel, mais plus souvent encore sur la tendresse des nourrices, dont la pauvreté, plus généreuse que l'assistance publique, ne reculait pas devant la charge d’une adoption.

« Dès 1832, la mesure du déplacement avait été accompagnée delà suppression d’un certain nombre de tours et d’une nouvelle réduction des hospices dépositaires. Dans la pensée de l’Administration, les tours et la facilité que trouvait l’admission des enfants étaient la principale cause du mal, surtout au point de vue de la dépense et de la mortalité des enfants.

« C’est ainsi que, de 1832 à 1849, 193 tours sur 250 furent supprimés, et que le nombre des hospices dépositaires fut réduit de 273 à 241 *. On recourut, pour remplacer le tour, à différents modes d’eidmission qui tendaient tous à substituer l’examen et l’enquête au silence et au mystère.

' Les hospices dépositaires sont aujourd’hui au nombre de . . . 154

Ayant des tours libres 31

Ayant des tours surveillés 3Î

Sans tours 91

Le nombre des hospices dépositaires supprimés depuis 1826 est de . 119 Plusieurs tours ont été rétablis ; le nombre de ceux qui sont fermés

n’est plus que de

Les départements qui ont conservé un ou plusieurs tours, soit libres,

soit surveillés, sont au nombre de 45

Les départements qui les ont totalement supprimés sont au nombre de 41

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« Ces graves modifications ne s'opérèrent pas sans soulever des réclamations très-vives.

« Pour enlever à la mesure qui supprimait les deux tiers des tours ce qu'elle avait de répulsif, on organisa dans 52 départements des secours aux filles-mères. »

Sans doute, ces différentes mesures ont fini par diminuer un peu le nombre des enfants trouvés. De \ 30,945 qu’il était en 1833, il n’est plus, aujourd’hui, que de 102,000. On a opposé quelques barrières au torrent. Une partie a été détournée du lit ordinaire ; mais la source n’est point tarie et les ravages se font ailleurs : le* mal n’a fait que changer de place.

En 1850, la Commission d’ Assistance publique à l’Assemblée Législative fut chargée de préparer un projet de loi sur les enfants trouvés.

M. Armand de Melun, rapporteur, s’exprima ainsi dans la séance du 22 mars ;

« La suppression des tours est ime excitation à l'avortement. Elle a, de 1835 à 1847, fait augmenter des deux tiers le nombre des infanticides, elle a multiplié le nombre des expositions extérieures.

tt L'admission à bureau ouvert, en exigeant un aveu que la honte ne lui fera pas et que la débauche craindra de lui faire, ferme trop souvent la porte à ceux pour qui a été fondée l'institution, et qui, sans l'adoption de la société, seraient en danger de mort.

tt Les secours donnés aux filles-mères ont de graves inconvénients au point de vue moral et au point de vue financier. Le chiffre de ces secours gi’andit chaque année et se l approche déjà, dans beaucoup de départements, de la somme exigée autrefois pour le service des enfants trouvés. Si, au moins, les sacrifices afférents à eet ol>jet étaient compensés par la moralisation des malheureuses pour qui un les fait ! Mais il n'en est rien. La publicité d'une première faute enlève à une foule de filles séduites le respect des autres et la confiance en elles-mêmes. Subissant les tristes conséquences d'une réputation perdue, elles sont livrées sans défense à toutes les attaques et à tontes les défaillances. Et puis, ne doit-on pas tenir compte, au sein d'une famille honnête, sous les yeux de jeunes soeurs, de cette immoralité avouée, portée légèrement et publiquement secourue. L'habitude de pareils spectacles est un déplorable régime pour les mœurs d'un peu-

pie, et sa morale est bien exposée, lorsque ses violations ne font plus rougir le coupable et ne scandalisent plus les innocents.

« Les partisans de la suppression des tours se fondent sur les décisions des conseils généraux qui se seraient, à diverses reprises et en grande majorité, prononcés pour cette mesme. Mais en 1848, la question leur ayant été de nouveau soumise, 44 votèrent pour le maintien et 1 1 seulement pour la suppression. »

Pendant que le gouvernement avisait au moyen de diminuer la dépense à la charge des départements et des communes en cherchant à réduire le nombre des enfants trouvés, les conseils généraux et les administrations locales cherchaient aussi à faire des économies d’une autre nature.

Selon le décret de 1811, les enfants trouvés mis d’abord en nourrice, puis en sevrage jusqu’à l’âge de six ans, à moins d’infirmité, ne reviennent plus aux hospices : la plupart sont laissés à leurs nourrices ou placés chez des paysans, moyennant une petite pension que l’Administration continue à leur payer jusqu’à ce que les enfants aient atteint l’àge de douze ans. Or, cette pension , d’après le tarif indiqué par M. Watteville, inspecteur général des établissements de bienfaisance, est au maximum de 8 francs par mois pour la première année et décroît successivement : à six ans, elle est de 4 fr. ; à douze ans, elle n’est plus que de 1 fr. 50 c. D’après le décret de 1811, les administrations hospitalières sont tenues de fournir des layettes aux enfants trouvés ; mais s’il faut en croire M. de Watteville, la moitié de ces administrations ne donne aucun vêtement à leurs malheureux pupilles , et l’Administration des hospices de Paris elle-même reste au-dessous du nécessaire pour l’entretien des enfants. « Comment exiger des nourrices, dit M. Troplong, que « les nourrissons confiés à leurs soins ne manquent de rien, « qu’ils soient bien tenus et convenablement nourris , lors- « qu’elles ont pour justification de leur incurie la parcimou nie de l’Administration elle-même. La misère seule, « ajoute-t-il, peut faire accepter le prix infime qui est offert

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« aujourd’hui par l’Administration, et elle ne l’accepte « qu’avec l’arrière-pensée de réaliser aux dépens de l’en- « fant un bénéfice odieux et inhumain. » 11 y a même des femmes qui, pour augmenter leurs faibles bénéfices, prennent cinq ou six enfants trouvés à la fois et les soumettent par conséquent au régime de ce qu’on appelle Us nourrices sèches.

Aussi la mortalité des enfants trouvés est-elle assez grande. « Qu’on lise, dit M. l’abbé Gaillard, les procès-verbaux des conseils de départements qui furent institués peu de temps après (1798), et dont voici une fidèle analyse :

« Il périt les sept-huitièmes des enfants des hospices (Can- « tal) ; il en meurt les neuf-dixièmes (.\llier) ; à Tarbes, de « l’an II à l’an IX, il a été exposé 3,066 enfants : il n’en reste « que 124 vivants. A Saintes (Charente - Inférieure) , sur « 200 enfants on n’en a sauvé qu’un seul. Cet état de cho- « ses si déplorable est la suite de la ruine des hospices et du « défaut de payement des nourrices. » Sans doute il s’agissait là d’une époque malheureuse. Le haut patronage de la République pour les enfants trouvés ne suffisait pas pour les sauver ; mais dans des circonstances plus favorables les choses ne se sont pas beaucoup améliorées. M. l’abbé Gaillard prétendait que la mortalité était de 60 pour 100 jusqu’à l’âge de 12 ans. Dans une note toute récente de juin 1856, M. le Ministre de l’intérieur nous apprend que la mortalité de ces mêmes enfants est de 72 pour 100. Ensuite, quelle éducation ces pauvres enfants reçoivent-ils chez leurs misérables nourrices? Au lieu de les envoyer à l’école, au catéchisme, de leur faire faire leur première communion, de leur apprendre le métier d’agriculteur, on ne les emploie, la plupart du temps, qu’à la garde des troupeaux, qu’aux travaux abrutissants, quand on ne les dresse pas à la mendicité et au maraudage. La position des jeunes filles est encore plus alarmante, abandonnées qu'elles sont dans les champs aux hasards et aux séductions de la liberté, ou élevées avec des jeunes gens dans une familiarité

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que ne protège ni ne purifie le lien du sang, comme le faisait remarquer en 1850 Ja Commission de l’Assemblée Législative. Il n’est pas rare, en effet, de voir de malheureuses pupilles devenir la proie des passions des paysans qui les élèvent; quelquefois être cédées, vendues, comme une vile marchandise. Dans leur perverse ignorance ils n*y voient même aucun abus. Un inspecteur général des établissements de bienfaisance racontait, il y a quelques années, qu’une petite fille de quatorze ans avait été cédée par son nourricier, pour une modique somme, à un forçat libéré, et que le nourricier était venu se plaindre à lui-même de ce qu’on ne l’avait pas payé et réclamer sa protection pour se faire rendre justice.

Il est vrai que le déci*el de 1811 plaçait les enfants trouvés sous la tutelle des Commissions administratives des hospices ; mais c’était là donner aux membres de ces Commissions un soin assez difficile. Elles sont composées, en général, de fonctionnaires publics ou autres personnages en crédit. Peut-on espérer d’eux le zèle charitable nécessaire pour s’attacher aux pas de chaque enfant, quand, préoccupés d’autres intérêts, ils ont à peine le temps d’assister aux séances de leurs Commissions? Et sous ce rapport, l’Administration supérieure en réduisant le nombre des hospices dépositaires, en cherchant à concentrer, par économie, le service des enfants trouvés aux chefs-lieux des départements, a rendu cette tutelle de plus en plus illusoire. M. de Watteville est obligé d’en convenir.

« On ignore, dit-il, ce que deviennent les trois quarts des enfants trouvés, ime fois qu'ils ont atteint leur treizième année ; c’est à dire, au moment où les départements cessent de payer la faible rétribution allouée aux patrons qui les ont élevés jusqu’à cet âge.»— «Ce que Ton sait, dit-il encore, c’est que le nombre des enfants trouvés est de 15 pour 100 dans les bagnes, et de 13 pour 100 dans les maisons centrales ; que la grande majorité des filles trouvées se livrent à la prostitution ; que dans soixante villes situées sur des points très-divers du territoire le nombre des filles trouvées placées dans les maisons de tolérance est toujours égal au cinquième du chiffre des malheureuses qui composent ce triste pei'sonnel. »

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« De pareils aveux, ajoute M. Troplong, n’ont pas besoin « de commentaires. » Ils prouvent que les départements ont imparfaitement compris la tâche qui leur était imposée. C’est sans doute quelque chose d'avoir payé pour eux de petites pensions pour leur nourriture. 11 en est mort un moins grand nombre; mais à quoi bon, si le résultat obtenu n’a servi que d’aliment aux plaies sociales ; si, comme le dit M. de Watteville, les enfants trouvés ne forment, dans la société, qu’une population misérable, exténuée, et qui sentie destinée à servir éternellement de pâture au malheur et au crime? « Ils s’élèvent dans les carrefours, vivent dans les ( prisons et meurent dans les hôpitaux, » disait un autre grave observateur. La mort n’est-elle pas cent fois préférable à cette existence publique et légale qu’ils ont aujourd’hui ?

Il ne faut donc pas se faire illusion sur ce placement à la campagne des enfants trouvés, tel qu’il est opéré aujourd’hui. On les voit formés à tous les travaux de l’agriculture, sans songer que la chose n’est guère praticable avec des nourriciers qui, comme l’observe encore M. de Watteville, n’ont presque jamais un coin de terre à cultiver, ni une pièce de bétail à faire conduire aux champs. Ces bons paysans, qui les adoptent si souvent, ne sont ni plus ni moins que les pauvres de la campagne et n’ont rien à leur léguer que la mendicité. La plupart de ces enfants, pour ne pas dire tow, ignorent leurs devoirs envers la société , disait naguère M. Nepveu, conseiller à la Cour impériale de Rouen, l’un des administrateurs des hospices de cette ville, et qui, pendant de longues années, a rempli les fonctions de tuteur des enfants trouvés.

Les enfants placés dans les différents départements ne sont plus maintenant qu’au nombre de 102,000. Ce sont les enfants au-dessous de douze ans ; mais au-dessus de cet âge, de douze à vingt -un ans, il ne reste pas moins de 63,000 autres enfants mineurs qui ne sont l’objet d’aucune

subvention et qui, comme l’observe M. de Wattevilie, échappent à toute tutelle. Ce sont ceux-là qui, après avoir formé une grande partie du contingent des maisons de correction, vont ensuite peupler les prisons et les bagnes. D’un autre côté, qu’on le remarque bien, les mesures prises pour restreindre les adoptions ne diminuent pas le nomlire de tous les enfants qui en auraient besoin, de tous les enfants naturels qui ne peuvent recevoir de leur mère l’éducation morale nécessaire pour faire d’bonnêtes citoyens. Les statistiques ont constaté que de 1817 à 1851 , en 35 ans, il était né 17 millions de garçons et 16 millions de âlles, et que, sur ces 33 millions d’enfants, 2,430,848 étaient des enfants naturels. IjC nombre des enfants trouvés est réduit à 25,000 par an ; celui des enfants naturels n’en est pas moins encore de 69,000 chaque année, et ces derniers forment aussi une assez forte proportion du personnel des prisons. Or, il est bien évident que les efforts poursuivis d’une façon ou d’une autre pour mettre les Biles-mères en demeure de remplir les devoirs de la maternité, ne leur font prendre rang dans la société que pour y multiplier le nombre des enfants naturels. La question n’est donc pas dans la suppression des tours, dans le déplacement des enfants trouvés, dans la réduction des hospices dépositaires, dans les secours aux filles-mères, ni dans tous les expédients de ces derniers temps. Le législateur qui sanctionnerait de pareils errements ne ferait, pour ainsi dire, comme le remarque M. Troplong, que régulariser le désordre au lieu de le supprimer; que consacrer par la loi la plupart des mesures successivement introduites dans le régime de l’assistance par la voie des circulaires et instructions ministérielles, mesures contraires à l’esprit et au texte du décret de 1811. 11 n’en résulterait pas même une économie pour les budgets départementaux, pas plus que pour celui de l’État. On a calculé que le nombre des enfants trouvés entrant dans les prisons était de trois et demi pour cent, et celui des enfants naturels de neuf et demi pour cent : la tren-

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tiëme partie du personnel des prisons revient donc aux enfants trouvés, et près de la dixième partie aux enfants naturels. Or, les dépenses de répression des crimes et délits , pour les trois ministères de la justice , de l’intérieur, de la marine et des colonies, chacun en ce qui le concerne, s’élèvent ensemble à la somme annuelle de 15,500,000 francs. Les enfants trouvés entrent dans cette dépense pour la somme de 500,000 fr., et les enfants naturels pour celle de 1,500,000 fr.

Ce n’est pas tout, d’après le décret de 1811, les enfants trouvés adoptés par l’État , qu’une mauvaise santé rend impropres au travail, retombent à la charge des hospices dépositaires qui leur ont donné un premier asile. Les statistiques dressées dans différents départements les font figurer pour plus d’un vingtième dans le nombre des malades qui sont à la charge de ces hospices. Dans le seid département de la Seine-Inférieure, le surcroît de dépenses qu’ils occasionnent ainsi est de 93,975 fr. par au. On peut évaluer que pour la France entière ce surcroît de dépenses n’est pas moindre de 5 ou 6 millions. Il faut ajouter à cela la dépense non moins forte que doivent occasionner à tous les hôpitaux les malheureux qui, pour n’avoir pas été adoptés par l’État à titre d’enfants trouvés, n’ont pas été élevés dans de meilleures conditions par suite de l’incurie de leurs parents. D’un autre côté, si les enfants trouvés et les autres enfants abandonnés augmentent la dépense de tous nos établissements hospitaliers , n’est-il pas permis de croire qu’ils augmentent aussi beaucoup celle des bureaux de bienfaisance, et que bien des millions sont encore absorbés pour venir en aide à tous ces malheureux qui, dans les circonstances difficiles de la vie, sont privés de l’assistance de leurs familles?

L’Etat et les départements , en cherchant à économiser quelques millions pour l’éducation des enfants abandonnés , n’ont donc abouti qu’à s’imposer des charges non moins lourdes, d’une autre nature. La plaie sociale, au lieu de se guérir, a empiré : ce ne sont point, en effet, des remèdes qu’on lui a

apportés; les expédients employés n’ont fait, pour ainsi dire , que l’envenimer. On a voulu diminuer le nombre des enfants trouvés ; on n’a que protégé le développement et la reproduction de la mauvaise graine qui les engendre.

« Tous les peuples de l’Europe, dit M. Béchard ont avisé aux moyens d’organiser, pour les enfants trouvés, des ateliers de travail. A Londres et dans le reste de l'Angleterre, les enfants trouvés, placés immédiatement en nourrice, reviennent à la maison des orphelins à Tége de cinq ans et y sont occupés à divers travaux dont les bénéfices se répartissent entre eux et l’établissement. En Prusse et en Russie, ces enfants reçoivent dans les hospices une éducation convenable : l’apprentissage des arts mécaniques, celui du jardinage, les éléments du calcul et du dessin rendent les uns propres à travailler dans ime manufacture, dans une fabrique ou chez le propriétaire ; des connaissances plus élevées, les mathématiques, la géographie, la tenue des livres en partie double, la science du commerce, sont le partage de ceux dont les heureuses dispositions méritent qu’on les envoie à TUniversité de Moscou, ou à l’Académie des Arts de Saint- Pétersbourg. En Hollande, les enfants trouvés sont placés dans les colonies agricoles d’indigents. Dans le magnifique hospice de Naples (TAlbergo dei poveri) sont établis des ateliers de cordonniers, de tailleurs, de tisserands, de serruriers, et c’est là qu’on fabrique toutes les platines de fusil i>our les troupes ; on y trouve encore une fonderie en caractères. En général, les jeunes gens valides sont destinés à la carrière des armes ; ceux qui se distinguent dans la profession qu’Us ont suivie obtiennent l’exemption de servir aux armées, mais ils n’en demeurent pas moins soumis au régime de la maison dont la garde leur est confiée. »

Sous ce rapport , au moins, le Parlemeut britannique n’a rien à reprocher au roi des Deux-Siciles. Pie IX, lui-même, bien que depuis des siècles ses prédécesseurs aient assuré dans la ville de Rome un magnifique asile aux enfants trouvés et aux orphelins, a voulu donner l’exemple du parti avantageux qu’on en pouvait tirer pour l’agriculture. La Vigna Pia, près la porte Portèse , réunit une centaine d’enfants dans une exploitation agricole où ils sont initiés à tous les travaux des

< Tome II de l'Administration intértenre de la France , par M. Ferdinand Béchard , membre dç ('Assemblée législative.

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champs. Le Saint-Père s’est réservé le patronage de cette œuvre, et après l’avoir placée sous la tutelle de Mgr de Mérode, l’un de ses camériers, l’a confiée aux soins des frères deNotro- Dame de Sainte-Croix du Mans.

En France, le gouvernement n’est encore entré dans cette voie salutaire que pour les jeunes détenus. Quatre colonies pénitentiaires agricoles ont été établies au compte de l’État, près des maisons centrales de force et de correction. Douze autres colonies du même genre, fondées par des particuliers, ont été l’objet des encouragements les plus sympathiques. Les colonies de l’Etat ayant à leur disposition les bâtiments et le personnel administratif des grands établissements de répression auxquels elles étaient annexées, et n’ayant par conséquent aucuns frais généraux à supporter, ont pu entretenir leurs élèves au prix moyen de 76 centimes par jour. Il n’en a pas été ainsi des colonies agricoles privées : le coût moyen de la journée de leurs élèves a été de 1 fr. 71 c. Dans la colonie de Mettray, qui a servi de type à toutes les autres, chaque élève, au début, coûtait 2 fr. 30 c. par jour. Rien n’était épargné pour la prospérité de cet établissement qui compte aujourd’hui plus de 500 pensionnaires. En dix ans, le gouvernement lui a donné 593,000 francs de subvention, indépendamment de la pension de 80 c. par jour et du trousseau de 80 fr. alloués pour chaque enfant. Les conseils généraux et municipaux, les Cour d’appel et les Tribunaux, la famille royale et les particuliers se sont associés avec empressement à cette œuvre philanthropique. Les diverses offrandes se sont élevées à 71 3, 1 33 fr. A cette somme il faut ajouter des dons en nature de toute espèce, tels que vêtements, instruments aratoires, livres, etc. La colonie de Petit-Bourg, fondée postérieurement, ne comptait pas encore 300 détenus à sa deuxième année, et déjà avait reçu aussi plus de 1 ,300,000 fr. de secours extraordinaires. Somme totale, les subventions accordées aux diverses colonies de jeunes détenus dès l’année 1849 s’élevaient à plus de cinq millions et demi; la va-

leur des bâtiments et du matériel agricole qui leur avait été affecté n'était pas moindre de trois millions et demi pour une population de 2,841 colons.

Pendant que toutes les sympathies de l’Administration se concentraient sur la régénération des jeunes détenus, d’autres essais étaient tentés pour les malheureux enfants trouvés et les orphelins pauvres. A leur égard, la responsabilité du gouvernement étant moins engagée, on ne pouvait plus beaucoup compter sur son concours. La charité chrétienne s’était depuis longtemps émue du sort de ces pauvres enfants dont l’origine, sans doute, était souvent moins pure, mais à qui du moins on ne pouvait rien reprocher. Avant de chercher à régénérer ceux qui avaient commis des fautes, il était bien naturel de songer à ceux qui n’étaient que les victimes du crime ou du malheur. La plupart des nouveaux asiles ouverts aux orphelins eurent des ecclésiastiques pour fondateurs et la charité privée pour seul appui. Ainsi, en 1827, Mgr de Bervanger fonda à Paris l’établissement de Saint-Nicolas dans des mansardes du faubourg Saint-Marceau. Sept enfants pauvres formaient le noyau de son œuvre : aujourd’hui elle en compte 1,400 répartis dans deux maisons, l’une dans la ville, rue de Vaugirard, l’autre hors barrière, à Issy. Près de la moitié de ces enfants sont orphelins, les uns de père et mère, les autres de père ou mère seulement. Les enfants, quand ils sont en âge de travailler, sont appliqués à différents métiers. Ils sortent tous avec un état, celui le plus conforme à leurs goûts et a leur aptitude ; avec, en outre, l’instruction primaire la plus complète. Le dessin, la musique, la chimie, la physique, rien de ce qui peut être utile à un ouvrier n’est refusé aux élèves de Saint-Nicolas ; mais aussi rien de plus ne leur est enseigné, à moins qu’il ne se révèle en eux des facultés extraordinaires. A quoi bon réveiller en eux une ambition qui, plus tard, ne pourrait avoir aucune issue ? Ne voit-on pas tous les jours de pauvres bacheliers-èslettres réduits à accepter, pour vivre, d’infimes emplois dedo-

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mesticité ? Plus de 27,000 élèves, en 34 ans, ont passé par les mains de Mgr de Bervanger. Quelques-uns sont devenus professeurs, curés, médecins, notaires, musiciens de régiment et même officiers supérieurs : mais le plus grand nombre ont été acquis au commerce et à l’industrie ; presque tous ont fait des ouvriers habiles, honnêtes et laborieux. En 1848, beaucoup se sont enrôlés dans la garde mobile, et les deux tiers des décorations accordées à l’héroïsme de ce corps, aux terribles journées de juin, ont été dévolus aux enfants de Saint-Nicolas. Pourrait-on en dire autant des orphelins placés sous la tutelle de l’Etat et élevés par les soins de l’Administration? Et cependant Mgr de Bervanger inspirait des craintes au gouvernement de Louis-Philippe. Sous son règne, neuf visites domiciliaires eurent lieu coup sur coup à la maison de Saint-Nicolas, et rien ne fut omis de ce qui pouvait les rendre pénibles. L’une d’elles, commencée à midi, dura jusqu’à minuit, et le supérieur fut déclaré en état d’arrestation. Que de prudence il fallait alors pour maintenir l’ordre au milieu d’enfants que tout provoquait à l’insubordination !

Mgr de Bervanger, malgré les bons résultats qu’il a obtenus, n’est pas encore complètement satisfait.

« Un des projets préférés de Saint-Nicolas, dit-il dans la règh de son œuvre, consbterait à former des écoles d’agriculture. C’est notre pensée favorite depuis trente ans ; trop d’enfants sont destinés à l’apprentissage des métiers. On verra un jour l’industrie dévorer l’industrie. Les champs manquent d’ouvriers intelligents; c’est donc un grand service à rendre à tout le monde, que d’établir des classes agricoles. Les enfants y trouveront im air plus sain, des mœurs plus pures et im état assuré ; puis, que d’améliorations s’en suivraient pour les conditions pauvres !

« Nous n'avons encore pu réaliser qu’un établissement d’horticulture à la succursale d’Issy ; il est en voie de prospérité.

« Qu’on nous donne une maison pouvant loger 400 enfants et le premier mobilier, et nous prendrons ces enfants à vingt francs par mois, tous frais compris, beaucoup moins cher encore une fois que ce

qu'ils coûtent dans la famille à Paris ; noiis jirenons l’engagement en même temps de leur faire donner les soins d’éducation et d’instruction des pensions où le prix est presque du double. »

C’est précisément la difficulté de se procurer des locaux convenables et de pourvoir à tous les premiers frais d’établissement, qui embarrasse, en France, la plupart des personnes charitables qui se consacrent à l’éducation des orphelins ; il n’y a même ordinairement d’autres moyens pour elles de subvenir à l’entretien journalier de leurs élèves, qu’en les appliquant aux métiers les plus faciles et les plus avantageux. Mais la moindre invention de l’industrie, le moindre changement de la mode vient renverser tous les calculs et il est nécessaire de recommencer sur de nouveaux frais. Après avoir fabriqué des agrafes, il faut fabriquer des boutons ; après avoir fait des socles, il faut confectionner des chaussures en caoutchouc. Dans tous les cas, le nouveau métier n’assure pas l’avenir de l’ouvrier, comme pourrait le faire le travail des champs.

Toutefois, depuis une quinzaine d’années quelques essais de colonies agricoles pour les enfants trouvés et les orphelins ont été tentés par des particuliers. En 1849 on en comptait déjà plus de vingt dans les différentes provinces de France : quinze cents orphelins y étaient élevés au prix moyen de 80 centimes par jour, prix à peu près des orphelinats de l’Algérie. Ce prix est bien inférieur à celui des établissements de correction , surtout si l’on considère que la plupart des jeunes détenus peuvent déjà, en travaillant, indemniser des dépenses qu’ils occasionnent; tandis que beaucoup d’orphelins sont encore trop jeunes pour être appliqués à un travail utile.

Les fondateurs des colonies agricoles en France ne pouvant, comme en Algérie, obtenir de grandes concessions de terres s’ils n’ont à leur disposition des domaines ruraux suffisants, se trouvent dans l’obligation d’en acheter ou d’en affermer. I.Æ plupart de ces exploitations sont assez restreintes, et

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la moitié ne dépasse pas une étendue de cinquante hectares, encore souvent ne sont-ce pas des meilleures terres. Le bétail est insuffisant dans le plus grand nombre des colonies agricoles ; dans presque toutes, l’argent manque pour les améliorations les plus indispensables ; mais ce qui manque plus que tout le reste, ce sont des maîtres expérimentés.

M. Achille du Clésieux, fondateur de plusieurs colonies agricoles en Bretagne, a essayé de former quelques maîtres et contre-maîtres à Saint llan, siège de son premier établissement; mais pour donner à son œuvre quelque stabilité, il a dû la confier à une congrégation religieuse nouvellement organisée selon les règles de l’Ordre du Saint-Esprit.

A l’occasion des divers essais de ce genre, M. Adolphe Baudon écrivait, il y a quelques années, les pages suivantes :

« Une colonie agricole sera toujours pour la charité une charge pesante. Non-seulement elle aura, dans les premières années de son existence, à amortir, au moyen de quêtes et de souscriptions, les dépenses de premier établissement, l’acquisition des bâtiments, ou le plus souvent leur construction, les frais d'appropriation, mais elle aura beaucoup d’autres charges. Dans une ferme ordinaire, le nombre des enfants est proportionné à celui des hommes faits, et on n’en admet que juste ce qu’il faut pour s’acquitter des travaux qui exigent plus d’adresse que de force, et auxquels il coûterait trop cher d’employer les valets de ferme; on ne donne pas de leçons d’écriture, de lecture, de calcul, de catéchisme, et on se contente d’envoyer les enfants à l’école voisine ou à la paroisse ; enfin l’exploitant, soit fermier, soit propriétaire, vit simplement, grossièrement même, et, stimulé par la nécessité, finit par faire chaque année un bénéfice suffisemt, en économisant sou par sou, centime par centime. Mais dans une colonie agricole il n’en est pas de même. — Tout d’abord, les enfants, au lieu d’être, coname dans ime ferme, l’appoint des hommes faits, deviennent le corps de l’armée des travailleurs, dont les hommes faits ne sont plus que Tannée légère. C’est sur les enfants qu’il faut compter pour le gros du travail, pour labourer, pour faucher, pour moissonner, et non pas seulement pour biner, pour sarcler; autrement, pour tOO colons, il faudrait 200 ouvriers, ce qui serait inadmissible. Or, le résultat nécessaire de cette organisation du travail est de le rendre moins productif : entre des mains moins vigoureuses, moins habiles.

plus négligentes, il se fait avec plus de lenteur ; un temps souvent précieux est perdu j des précautions indispensables sont omises, et toutes ces causes, si petites qu'elles soient, influent sur les produits, par conséquent sur les revenus. — En second lieu, une colonie agricole est nécessairement une école et une paroisse : trop nombreuse pour diriger ses enfants chez les instituteurs souvent éloignés, pour leur faire suivre les offices publics, elle appelle à elle un personnel d’instituteurs, de maîtres, un chapelain ; il lui faut des classes, il lui faut une chapelle, et toutes celles qui d’abord ont voulu échapper à cette nécessité ont été amenées à la subir par la force des choses. — En troisième lieu, une colonie agricole, cpielque petite qu’elle soit, est toujours une sorte d’établissement public. Son directeur doit être convenablement rétribué, ou si, par bonheur, une congrégation religieuse, un homme de dévouement, remplissent gratuitement celte fonction, il lui faut des logements plus complets, des dépendances plus commodes que pour un fermier ou sa famille.

« Ces charges pèseront toujours sur les colonies agricoles ; mais il est facile de prévoir qu’à ces dépenses inévitables il viendra s'en adjoindre d’autres moins impérieuses sans doute, mais non moins permanentes : ce sont les dépenses d’amélioration.

« Dans une maison qui commence tout est rustique ; mais patience, cela ne durera pas longtemps. Lorsque les frais de premier établissement seront amortis et que le budget semblera devoir s’équilibrer, on sera plus difficile. Ces lits, qui dans les premiers joiu’s suffisaient aux enfants, sembleront malsains, les classes trop étroites, les dépendances incommodes, la chapelle trop petite ; la bibliothèque devra être augmentée ; des cours nouveaux devront êti'e introduits ; la nourrilui*e sera plus abondante ; pour le développement des forces musculaires des enfants une gymnastique sera établie. En un mot, toujours et toujom’s il y aura à agrandir, à perfectionner, par conséquent à dépenser au delà des recettes. Et d’ailleurs, comment s’y refuser ? Ces pupilles que la loi vous confie, on s’y attache ; on se laisse aller au désir de les choyer, de rendre leur vie plus heureuse ; ce directeur, ces maîtres si zélés, comment leur dénier la récompense d'une amélioration qu’ils réclament ? Comment décourager ces hommes qui usent toute leur vie pour quelques centaines de francs qu’ils sollicitent, surtout lorsque la charité publique est là? Enfin, ces dépenses ont toutes un coin d’utilité, et c’est là le malheur, serions-nous tenté de dire : frivoles, on les rejetterait; mais comme elles servent à un degré quelconque, on ne se sent pas le courage de les ajourner, moins encore de les refuser ; et de bagatelle en bagatelle on arrive à un déficit permanent que la charité doit toujours combler. Or, lorsque tant

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de choses importantes sont faire, lorsque tant d'églises indispensables, tant d’écoles, d'asiles, d’hôpitaux sont à réédifier, à réparer, à créer ; lorsque, sans sortir des colonies agricoles, tant d’autres maisons semblables sont à fonder et invoquent également la bienfaisance générale, comment ne pas prévoir que les enfants trouvés ne passeront qu’après d’autres besoins, et que le défaut d’argent sera une limite à l’extension large de ce système ?

U Au défaut d’argent s’en joindra un autre bien plus redoutable encore : le défaut d’un personnel dévoué et capable.

U S’adressera-t-on pour le former & un Ordre religieux spécial? Ce serait le moyen le plus sûr et l’élément le plus positif de stabilité. Mais cet Ordre, quel est-il? 11 est encore à naître, ou du moins, si les germes en existent, ces germes sont bien imperceptibles encore. S’adressera-t-on, provisoirement du moins, à des Imques ? Ou en trouvera, sans doute, mais en fort petit nombre ; car il est impossible de se cacher que les difficultés abondent. Quant au Directeur, pour commencer, ce n’est pas une tâche ordinaire que de surveiller deux cents enfants, trois cents peut-être, de présider à leur éducation morale, religieuse, professionnelle, de former une pépinière de professeurs et de contre-maîtres, de faire valoir une exploitation agricole de plusieurs centaines d’hectares, de maintenir l’ordre dans les classes et parmi les enfants, l’harmonie parmi les surveillants, l’économie dans la gestion des détails. Les hommes qui peuvent mener à bien de semblables entreprises sont rares, d’autant plus qu’ils doivent renoncer aux joies de la famille, aux tentations de l’ambition, et borner leurs vœux à une position modeste, ignorée et pécuniairement au-dessous de celle à laquelle leur mérite leur donnerait droit de prétendre. Quant aux contre-maîtres, leur vie doit être mde, peu rétribuée, sans avenir. Peu faite pour tenter les hommes éclairés, elle n’attirera à elle, sauf de rares exceptions, que des hommes des champs, chez lesquels les qualités qu’on désire se rencontreront difficilement. Un redoutable écueil doit donc être ici signalé, puisque c’est contre lui qu’échoueront bien des tentatives....

« Au milieu de nous, ajoute M. Ad. Baudon, existent des établissements solitaires, où des hommes, possédant une science profonde en agriculture, menant une vie laborieuse et frugale, s'occupent de défricher les terres incultes, de dessécher les marais et d’améliorer par leurs sueurs et par leur habileté le sol déjà labouré avant eux. Ces hommes habitent en commun, sans femmes et sans enfants, s’acquittent eux-mêmes de tous les détails de la vie agricole. Vivant sans luxe. Us suffisent toujours à leurs besoins, et s’Us ont recours à la charité publique, c’est bien plutôt en faveur des pauvres qu’ils soula-

geat qu'en faveur d’eux-mêmes. Attachés par un lien irrévocable au genre de vie qu’ils ont volontairement adopté, ils ont un personnel nombreux, expérimenté, ossiué surtout; propriétaires enfin du terrain qu’ils cultivent, ils sont stimulés par la nécessité & l’améliorer sans cesse et à en tirer le plus de profit possible. Ces hommes, dont l’organisation est un chef-d’œuvre d’économie politique, sont en outre, pour la plupart, versés dans les sciences humaines, et il s’en trouve toujours un nombre suffisant pour exercer un professorat à la portée du peuple. Enfin l’élévation de leurs sentiments religieux, l’abnégation de leur conduite, l’héroïsme de leur vie, les rendent dignes de former la jeunesse et de remplir cette mission qu’on a si justement appelée un sacerdoce. Ces hommes, ce sont les Trappistes...

« Si noiis reprenons le même ordre d’idées que pour les colonies agricoles, nous verrons que les maisons des Trappistes échappent aux inconvénients que nous avons signalés. Et d’abord vient se placer la question d’économie, question prosaïque pour certains esprits, mais malheureusement toujours à l’ordre du jour et que les récentes calamités qui ont aftligé la France y mettront plus que jiunais.

a En premier lieu, le personnel est tout payé. Que des enfants trouvés soient ou non adjoints à la Trappe, il n’y en a pas moins le même nombre de religieux, c’est-à-dire de travailleurs qui bêchent, qui labourent, qui sèment ; seulement, dans le premier cas, les religieux capables de former des professeurs sont employés à ce service, les travailleurs enseignent par l’exemple, démontrent par la pratique la perfection de leurs méthodes ; tandis que, dans le second, ils se contentent de travailler pour eux-mêmes et pour l’accomplissement de leur sainte vocation : mais, dans l’une comme dans l’autre hj-pothèse, rien n’est changé, rien n’est augmenté. 11 ne faut en surplus ni un directeur, ni un économe, ni des professeurs, ni des contre-maitres ; tout cela existe et fonctionne par soi-même.

« En second lieu, le logement de tout ce personnel est créé ; donc point de dép>enses nouvelles pour ce chapitre : les dépendances sont toutes préparées et il n’y a aucune nécessité d’en bâtir de plus vastes, puisque la récolte sera la même, à moins que le faire-valoir ne soit agrandi, et dans ce cas ce ne serait pas une charge réelle. 11 n’y a non plus ni chapelle, ni classes à créer, ni jardin à établir ; la seule dépense consistera dans la construction de quelques bâtiments pour l’habitation personnelle des enfants.

« Troisièmement, une meilleure proportion est établie dans la distribution du travail : les hommes faits sont, sinon en majorité, du moins en nombre convenable, d’autant plus que les jeunes colons devant être gardés depuis sept ans jusqu’à dix-huit, dès l’âge de

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quinze^ seize ans, l’établissement peut les considérer comme des travailleurs à peu près aussi utiles que les hommes faits.

Enfin, toute dépense de luxe est bannie. Le luxe et la Trappe sont deux mots qui s'excluent ; et ainsi, par toutes ces raisons que nous analysons sans les développer davantage, il devient évident que si ce système est aussi coûteux que le système vicieux du placement dans les campagnes, ü est plus économique que celui des colonies agricoles spéciales.

« Mais ce n’est pas assez de l’économie ; quand même, à force de recherches, on trouverait des agriculteurs consentant à recevoir une colonie agricole à peu de frais, on ne pourrait compter que sur ime bonne volonté éphémère, tant que le domaine cultivé n’appartiendrait pas à la colonie elle-même. Bien plus, si l’établissement étiiit assez richement doté pour mettre dehors ce capital, il courrait d’autres chances non moins graves, celles du départ et du renouvellement du personnel dirigeant. Ici le personnel est non-seulement tout payé, tout trouvé, mais il est encore assuré. Voilà près de deux cents ans que ces communautés existent et, loin de s’énerver, elles font chaque jour de nouvelles conquêtes. S’attacher à elles, c’est donc se poser sur un terrain sohde qui ne fera pas défaut sous les pieds.

a Enfin, les Trappes formeront des agriculteurs plus consonunés et plus pratiques que les colonies agricoles actuelles. Etablies sur de vastes domaines, elles peuvent initier leurs pupilles à la grande culture ; disséminées sur des points fort divers du territoire, elles peuvent faire de temps à autre des échanges parmi les enfants les plus distingués, afin de faire faire à ces compagnons de l’agricultui’e leur tour de France et <le leur enseigner comment les assolements, les méthodes se varient suivant les ressoiu'ces et les besoins des localités. Riche par suite des mœurs fnigales de leurs habitants et de la vie de communauté qui amortit tant de dépenses, elles peuvent faire des expériences et frayer la voie à de fructueuses innovations ; et en même temps, propriétaires du sol au même titre que les simples particuliers, elles ont besoin comme eux de ne rien compromettre témérairement et de pratiquer cette économie intelligente qui est la base de toute bonne agriculture. Elles ont donc toutes les conditions voulues pour créer d’excellents agriculteurs, c’est-à-dire des hommes qui sachent non-seulement faire venir de belles moissons, mais qui connaissent l’art de les faire venir à un prix qui permette de s’enrichir et par conséquent de continuer.

« Ou nous nous abusons étrangement, ou bien il y a là un des éléments de la solution du problème. Les administrateurs qu’effrayent à bon droit les vices du placement chez les nourriciers y verront une

garantie contre ces abus, en même temps qu’ils ne redouteront plus des dépenses exagérées. Les personnes qui se préoccupent des intérêts de l'agriculture et veulent la tirer de la routine où elle est plongée, verront avec joie ces enfants, placés par milliers chez des agronomes éprouvés, devenir de bons valets de ferme, de bons régisseurs. Les hommes religieux enfin, qui gémissent de l’éducation actuellement donnée à ces malheureuses créatures, qui y voient la source de leurs désordres futurs et l’une des causes les plus actives de la multiplication des enfants trouvés, applaudiront à un projet qui confie ces victimes du vice aux hommes les plus purs par la foi, les plus austères parles mœurs...

« -Mais, dira-t-on, vous allez donner à ces enfemts une éducation monacale et tout à fait opposée à nos mœm^ et à nos idées, éducation bonne à peupler les couvents et non à faire des hommes vivant dans le monde, ôdncation qui leur apprendra à se préoccuper exclusivement des intérêts du ciel et à négliger ceux de la terre. En outre, ne cherchera-t-on pas à abuser du l’influence que l'on aura sur eux pour exercer sur les jeunes âmes un prosélytisme dangereux, pour lem" faire accepter tme vie qui est au-dessus des forces humaines, lorsqu’elle n'est pas spontanément acceptée et recherchée ? Enfin, lem' régime ne sera-t-il pas trop austère, ne faüguera-t-il pas leurs corps et n’usera-t-U pas leurs santés ?

« La première objection tombe évidemment devant les plus simples réllexions. Si le Trappiste passait ses années dans la contemplation exclusive, on aurait raison sans doute ; mais il n’en est pas ainsi. Le Trappiste emploie presque toutes ses nuits â la prière, c’est vrai ; mais ses joiunées sont consacrées aux occupations de la vie commune, il bêclie, il laboure, il arrose. Et que ferait de plus le paysan? que fout de plus nos colonies agricoles? en quoi peuvent-elles former davantage des hommes â la vie commune et ordinaire ? Car ce serait par trop simple de s’imaginer que, parce qu’un couvent de Trappistes étendra sa siuveillance sur deux cents enfants, il les assujettira aux exercices des religieux, aux prières, aux méditations prolongées. Une telle idée peut tomber dans la tète d’un homme qui examine théoriquement la question ; elle ne passera jamais dans la conviction des hommes appelés à la mettre en pratique.

« Mais, ajoute-t-on, on ne songera pas à les préoccuper assez des intérêts de la teri e. Vaine objection pour quiconque a vu de près l’intérieur d’un couvent bien ordonné, et pauvre, comme le sont tous les nôtres. A la Trappe, il est vrai, on pense avant tout au ciel; mais on sait aussi qu’une des vertus principales qui y mènent est l’accomplissement des dévoilas de son état ; et comme chacun a ses fonctions.

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son ministère, le Père abbé la direction générale du monastère, l’économe la gestion de ses revenus, les uns le soin du jardin, les autres le soin des terres, les autres le soin des bestiaux, et que l'inattention à remplir ces fonctions, ce ministère, est un manquement grave à la règle, il n’est pas d’administration, il n’est pas de famille où les employés, les domestiques, les subalternes apjwrtent plus de zèle à l’accomplissement de leurs devoirs et où, par conséquent, les pupilles puissent avoir des exemples plus parfaits d'assiduité au travail, de respect pour la consigne et de vigilance pour les intérêts même purement temporels.

« Mais, continue-t-on, on voudra exercer sur eux im dangereux prosélytisme. A nos yeux, le péril est peu redoutable. La vie du Trappiste est trop dure pour être acceptée à la légère, surtout lorsqu’on Ta vue de près pendant des années. Le jeûne et le silence perpétuel, les veilles prolongées sont choses qui ne séduisent que les âmes en qui llieu a développé une irrésistible vocation. — Mais on leur fera mener une vie trop austère, et, même à Tinsu des religieux, ou verra se refléter sur la colonie la sévérité de la Trappe. — Pour toute réponse, nous dirons . visitez une Trappe et jugez, par l’hospitalité, par la bienveillance, par la cordiabté avec lesquelles vous serez .nccueillis, soignés, servis, de ce que Dieu a mis d’amour pour leurs frères dans le cœm’ de ceux qui ont tout quitté pour le trouver dans la solitude de la pénitence. Voyez, et par ce qu’ils sont pour des étrangers, jugez ce qu’Us seront pour leurs pupilles, et dites si leur régime ne sera pas préférable à celui auquel vos enfants trouvés sont assujettis chez leurs nourriciers. »

Depuis que ces pages ont été écrites, les Trappistes sont entrés dans la voie, nouvelle pour eux , de l’éducation agricole des enfants. Ils ont commencé par les jeunes détenus. Une colonie pénitentiaire d’une centaine d’enfants a été formée, le 1" août 1851, dans leur abbaye de Fontgombault. Les résultats obtenus sont déjà des plus satisfaisants. Les trois quarts de ces enfants ne savaient absolument rien en entrant : la plupart possèdent maintenant les premières notions de l’enseignement élémentaire.

Les Trappistes ont en France une vingtaine d’abbayes; ils en ont une en Algérie. Espérons qu’ils ne s’en tiendront pas à ce premier essai et que bientôt ils étendront aussi

leurs soins aux enfants trouvés et aux orphelins pauvres. Les monastères de la Trappe se multiplient tous les jours ; d’autres moins sévères et non moins utiles commencent à se fonder. Naguère, dans les environs d’Avignon, des Frères agriculteurs se sont établis dans l’ancienne Commanderie de Malte, dite Notre-Dame-de-la-Chevalerie, pour y suivre , sous le patronage de Saint-Bernard , la même règle de Saint-Benoît , observée avec plus de rigueur par les Trappistes. A peine ces nouveaux moines bernardins s’étaient-ils révélés , qu’on les signalait comme devant prêter leur concours à la formation de colonies agricoles d'orphelins , semblables à celle des Jésuites de l’Algérie.

Disons maintenant quelques mots de l’éducation des filles. Les soins de la charité chrétienne jusqu’à présent n’ont pas fait défaut aux pauvres orphelines. Elles sont environnées de plus de dangers que les garçons et doivent davantage inspirer la commisération. Il n’est pas un coin de la France où elles ne trouvent des asiles toujours prêts à les recevoir. Dans beaucoup de paroisses des Congrégations de pieuses filles en adoptent quelques-unes ; elles sont aussi l’objet des Petites- OEuvres formées dans les catéchismes de persévérance. Ces orphelines, entretenues par de touchantes économies et par les offrandes que de bons parents ne peuvent refuser à leurs enfants , sont généralement confiées aux Communautés de Sœurs, dont la plupart des villes de France sont pourvues.

Il y a pour l’éducation des jeunes filles des ressources qui n’existent pas pour celle des garçons. Tandis qu’il est rare de trouver pour ces derniers des prêtres ou des religieux en position de leur apprendre un métier lucratif, il n’est pas une religieuse qui ne puisse bientôt former une orpheline aux ouvrages de son sexe , à tout ce qui fait la base principale de l’éducation d’une femme. Les orphelines élevées par les Sœurs sont conservées dans leurs maisons jusqu’à ce qu’elles

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soient en état de gagner leur vie. Sans doute, en sortant elles n’ont pas toujours l’expérience du monde ; mais elles sont accueillies par leurs premières et généreuses protectrices qui, au besoin, les placent comme ouvrières ou comme domestiques, dt souvent même trouvent à les établir. Elles n’ont, le plus souvent, d’autre dot que leur vertu ; mais beaucoup d’artisans n’en demandent pas d’autre, et ils n’en sont pas pour cela les moins bien partagés. D’ailleurs, pendant le temps de l’éducation, des liens étroits se forment entre ces pauvres filles et leurs mères adoptives, liens de la foi quelquefois plus solides que ceux du sang. En cas de maladie. ou de manque d’ouvrage, une orpheline a toujours un refuge assuré auprès des religieuses qui l’ont élevée : elles remplacent sa famille et l’entourent de leitrs bons conseils.

Les Communautés religieuses pouvant de bonne heure appliquer les jeunes filles qui leur sont confiées à des ouvrages utiles, pouvant les conserver plus longtemps que des garçons, s’indemniser par conséquent par le travail des plus grandes élèves des charges que les plus jeunes leur occasionnent, n’exigent, en général, que de très-faibles pensions ; si elles élèvent quelquefois leurs prétentions à l’égard de celles qui ont un appui, ce n’est que pour se montrer plus généreuses à l’égard des autres. L’Administration aurait donc pu, à très-bon marché, donner une éducation aux petites filles abandonnées, en faisant pour elles ce que fait la charité privée pour d’innombrables orphelines; mais, loin de faire appel aux Communautés religieuses, elle ne s’est montrée empressée que pour paralyser leur bon vouloir.

Après le décret de 1811, deux Maisons du Saint-Esprit, dont la vente avait été suspendue pendant la Révolution, avaient été rendues aux religieuses de cet Ordre. A peine réinstallées dans leur Maison de Pohgny, ces religieuses s’étaient appliquées, comme par le passé, à donner leurs soins aux malades et aux orphelins. Le Conseil général du Jura

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avait même bien voulu leur allouer les mois de nourrice des enfants trouvés à la charge du département pour qu’elles en prissent soin. Depuis longtemps déjà elles s’acquittaient de cette mission charitable. Les enfants placées par elles à la campagne chez des nourrices bien choisies ^surveillées avec soin, étaient reprises à l’âge de six ans pour être élevées dans leur Maison de Poligny. Cette mesure, en garantissant l’avenir de ces pauvres enfants, sans charges nouvelles pour le département, simplifiait aussi le service de l’assistance publique; mais les employés de ce service y trouvant une atteinte à leurs droits, et voyant leur comptabilité diminuer d’importance, firent leur plainte au ministre. Malgré toutes les réclamations des membres du Conseil général du Jura, l’ordre de faire évacuer les orphelines de la Maison du Saint- Esprit fut bientôt envoyé. On vit alors ces malheureuses jeunes filles impitoyablement jetées sur le pavé à l’âge où elles avaient le plus besoin de protection. Quelques années après, des scènes d’un autre genre se passaient à Poligny; les démagogues violaient la demeure du sous-préfet ; celle des orphelines était-elle moins sacrée ?

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