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L ETABLISSEMENT DES COLONS

Le roi prend aussi à sa charge l'établissement des colons. — Secours donnés aux nouveaux habitants. — Pour encourager le zèle des seigneurs.

— La distribution des terres — Expropriation partielle des anciens concessionnaires — Point de modification importante au régime des terres.

— Obligations des seigneurs précisées. — L'étendue des seigneuries. — Ordre de concentrer les établissements sur le Saint- Laurent moyen. — Impossibilité de créer des villages. — Les côtes — Nouvelles seigneuries.

— Le territoire ouvert à la colonisation par Talon. — Etat du peuplement dans ce territoire. — Nouvelle tentative pour convertir et franciser les sauvages.

Il reste une charge dernière à imposer au trésor, et qui sera autrement lourde que les frais de la levée et du passage. Mais la dépense est tout à fait de première nécessité. Faute de s'y résigner immédiatement, on risque de rendre inutiles toutes celles auxquelles on a déjà consenti. Amener les émigrants sur le terrain, et leur signifier qu'ils aient à se tirer d'affaire tout seuls, c'est les livrer au froid, à la misère, à leur inexpérience, et, dans la plupart des cas, les condamner à l'impuissance et au découragement. Louis XIV le sait. Tant que les nouveaux venus n'auront pas mis leur concession en état de fournir le pain quotidien, il pourvoira à leurs besoins. A la rigueur, il eût été en droit de distinguer entre eux, de refuser son secours à l'engagé qui a fait son temps, et a dû emporter de la maison de

son maître, avec la pratique des choses canadiennes, quelques économies. Il n'en fera rien. Celui-là, aussi, aura sa part de ses libéralités.

Le moins que Ton puisse faire pour les colons et leurs familles, c'est de leur distribuer des hardes(l), des instruments de travail (2) et la subsistance delà première année (3), ou, ce qui est beaucoup plus rare, l'équivalent en argent (4>. Mais, le plus souvent, les douze mois révolus, il faudra renouveler le subside. C'est ainsi qu'en 1670 Talon n'hésite pas à réclamer une seconde année de vivres pour les soldats des six dernières compagnies, qui sont en train de s'établir, et même une troisième pour ceux des quatre compagnies établies depuis 1GG9 (5). En somme le roi est décidé, pour assurer le succès aux plus grands sacrifices. « Sa Majesté prétend faire la dépense entière pour former le commencement des habita-

(1) Arrêt du 10 octobre 1663. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, pp. 18-19. — « Je leur ai fait l'avance de cinquante livres... en couvertes de lict, en ustanciles et en denrées. » Addition au mémoire de Talon, 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 1668-1672, fol. 78.

(2) Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur... la distribution des terres..., 24 janvier 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 334.

(3) « On a donné à chacun des soldats (les quatre cents premiers soldats établis en 1668) cent francs ou cinquante livres avec les vivres d'une année à son choix, et cinquante escus au sergent ou cent francs avec les vivres d'une année aussi à son choix. » Belat. des Jésuites, 1668, p. 3. — « Des trois cents hommes dont estoient composées les quatre compagnies... il y en a déjà cent qui en sont sortis pour se lier au pays par l'habitation et par le mariage. J'ai donné à chacun d'eux, pour faciliter leur établissement, cinquante livres et pour une année de vivres. » Patoulet à Colbert, 11 novembre 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, fol. 63.

(4) Talon déconseille de faire des distributions d'argent et il donne ses raisons : « Sur cet article, je dois faire observer que si on transportait icy tout l'argent que le Roy ordonne pour le Canada et qu'on s'en servît en espèce, non seulement on n'accommoderait pas ce pays, mais on dépenserait le double. Cette pratique à convertir l'argent du Roy en denrées propres à la nourriture ou vestomens, fourniture d'ustanciles et aux établissements des soldats, des filles (jui se marient et des nouvelles familles qui passent icy n'est pas agréable aux marchands qui voudraient que tout se prît chez eux, bon ou mauvais, et à si haut prix qu'il faudrait doubler la dépense. » Talon à Colbert, 10 novcmi)re 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77.

(5 Talon. Addition au j)réHcnt mémoire au Roy, 1G70. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1G6S-1672, foi. 98.

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lions (1). » Tantôt on délivrera aux colons des terres défrichées et même ensemencées (2). Tantôt on ira jusqu'à leur payer « l'abatis, la culture et semence de deux arpents » (3), Ce qui revient à quarante livres par arpent (4). Parfois même, et, c'est le cas des soldats des six dernières compagnies de Carignan, on leur fait présent de petites maisons (5). Mais même alors, Talon n'ose pas abandonner à eux-mêmes ceux des colons qui n'ont pas fait, en qualité d'engagés, l'apprentissage de la nouvelle vie et du travail nouveau. Il sait que, dans la circonstance, toutes les libéralités du roi ne sauraient suppléer au défaut d'expérience. Ces novices ont à se mettre à l'école de ceux qui les ont précédés sur ce sol, sans quoi ils risquentde ne pas savoir comment s'y prendre (6). Et Talon se préoccupe de leur donner des instructeurs. En 1666, dans les villages et hameaux qu'il prépare dans la banlieue de Québec, il réserve un certain nombre de concessions pour « des vieux hyvernants capables d'informer les chefs de famille nouvellement venus... de la manière de cultiver plus utilement la terre » (7). En 1667, il mélange les soldats et les anciens habitants, et annonce qu'il procédera toujours de même (8).

(1) Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur... la distribution des terres, 24 janvier 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 234.

(2) Relat. des Jésuites, 1666 et 1667, p. 4. — Talon à Golbert, 10 novembre 1670, Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77.

(3) Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur... la distribution des terres, 24 janvier 1667. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 234.

(4) Mémoire sur le Canada, par Talon, 1673, Arch. col. Canada, corr. gén , 4, 1672-1678, fol. 32.

(5) Talon à Colbert, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1068-1672, fol. 77.

(6) « Ce serait une très mauvaise conduite que de mettre en arrivant les hommes que l'on envoyé en pleine liberté et leur donner des terres à défricher. Il arriverait souvent, si on leur faisait des avances, quelles seraient dissipées auparavant qu'ils eussent regardé comment ils s'y prendraient. » Lettre de Viileray à Colbert, au nom du Conseil souverain, 28 juin i^^i.. Jug ements et délibérations du Conseil souverain, 1. 1, pp. 203 206.

(7; Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur la justice et la distribution des terres du Canada du 24 janvier 1667. Ai^ch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 334.

(8) Talon à Colbert, 27 octobre 1667, Arch. coi» Canada, corr. gén,, 2, 1603-1667, fol. 306,

Tout cela coûte très cher. On conçoit que Talon et Tracy aient cherché à faire rentrer le roi dans une partie de ses dépenses. Voici ce qu'ils imaginent pour obtenir des colons un remboursement qui ne leur soit pas trop onéreux. Au bout de trois ou quatre ans, c'est-à-dire lorsque l'émigrant sera tiré d'affaire, ils exigeront de lui qu'il rende au roi deux arpents désertés et ensemencés. Ils sont destinés aux nouveaux arrivés qui, dès le premier jour, y trouveront leur subsistance, et qui, à leur tour, de la même façon et dans le même délai, auront à payer leur dette (1). Rien de plus ingénieux.

La munificence royale ne s'exerce pas seulement vis-à-vis des pauvres gens. Le roi veut aussi favoriser l'établissement des personnes de qualité (2). Cela se comprend pour les officiers. On a évidemment intérêt à les garder dans la vie civile àlatête de leurs soldats qui deviennenthabitants. On s'explique qu'ils figurent pour un chiffre important dans les états de gratifications. C'est ainsi qu'en 1670, il y a 1.640 livres pour deux capitaines et trois lieutenants qui sont déjà établis, 6.000 livres pour quatre capitaines, quatre lieutenants et quatre enseignes qui sont en train de s'établir, 6.000 encore pour les officiers qui passent cette année et qui ont promis de les imiter (3K Par surcroît, l'on saisit toutes les occasions de leur venir en aide : 1.200 livres à Berthier qui, en abjurant le calvinisme, a perdu tout espoir d'être soutenu par les siens (4) ; 300 livres à Chambly qui n'a pas de quoi construire un moulin (5). Sans compter que

(1) Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon... sur la distribution des terres... 27 janvier 1668. Arcli. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 334. —Talon dit ailleurs que lorsqu'il distribue des graines de chanvre, il a pour principe de faire rendre semence poursemence Talon à Colbert, 21 octobre 1667. Arcli. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 366.

(2) Nous disons personnes de qualité et non nobles. Il y a très peu de nobles au Canada. La plupart des officiers de Carignan en sont encore à solliciter leurs lettres de noblesse.

(3) Estât des gratifications que le Roi a accordées aux troupes et aux François babitués au Canada pour l'année 1670. Arch. col. Canada, registre des expéditions, 1670, fol. 27.

(4) Colbert à Talon, 5 avril 1666. Arch, col. Canada, corr. gén., 2. 1663-1667. fol. 199.

(;J) l'^stat des gratifications pour l'année 1G70. Arch col. Canada, registre des expéditions, 1670, fol. 27.

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Ton dote leurs femmes, et celles qui viennent de France (i), et celles qui sont nées dans la colonie. Talon demande cinq ou six mille livres pour « sept ou huit filles des plus apparentées aux familles du Canada » qui doivent épouser des officiers (2). A la fin l'intendant fera plus encore. Pour réduire au minimum les chances d'insuccès des seigneurs militaires, il prend le parti de s'intéresser « en son nom » dans toutes leurs habitations (3). Quelques nobles qui ne sont pas au service participent encore, dans une proportion moindre, il est vrai, aux subsides royaux. En 1669, dix jeunes gentilshommes qui passent en Nouvelle- France sont portés pour 1.200 livres (4).

Il était naturel que Talon fit comme ceux qui l'avaient précédé dans la charge de coloniser la Nouvelle-France. Comme les Cent Associés il essaie d'obtenir la coopération de Tinitia- \ tive privée. Il prie Colbert d'examiner dans quelles conditions H il pourra concéder des terres à ceux qui voudront « faire dé- V pense et emploi de leur soin à la culture du Canada en formant eux-mêmes des hameaux, des villages ou des bourgades » (5). Et il donne son avis. Pour gagner au roi ces précieux auxiliaires il ne suffira pas de concéder des fiefs ; il faudra distribuer des titres, faire largesse de chatellenies, de baronnies, de vicomtes (6). Louis XIV lui répond comme il convient. Il le met en tête de cette liste de grands vassaux. Jean Talon est baron des ïslets en 1671 (7). En 1675, il sera comte d'Orsain-

(1) A deux damoiselles qui passent audit pays : chacune 600 livres. Estât de la dépense que le Roy veut être faite..., 26 mars 1669. Arch. col. Canada, registre des ordres du Roy, 1663-1669, fol. 110.

(2) Talon à Colbert, 27 octobre 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 306.

(3) « 11 est bon de remarquer ici que les gratifications que le Roy a faites aux officiers pour leur donner moyen de s'installer ne suffisant pas, j'ay jugé à propos de m'intéresser, en mon nom, avec eux, dans toutes leurs habitations. «Talon, addition au présent mémoire au Roy, 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 28.

(4) Estât de la dépense que le Roy veut être faite..., 26 mars 1669. Arch. col. Canada, registre des ordres du Roy, 1663-1669, fol. 110.

(5) Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur la justice et la distribution des terres du 24 janvier 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 334.

(6) Talon à Colbert, 27 octobre 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2,

(7) Colbert à Talon. ^rcA.co^. Canada, registre des depesches, 1671, fol. 22,

ville (i). Un instant, on peut espérer que Ton va trouver les seigneurs dont on a besoin. En 1671, cinq gentilshommes débarquent et l'on parle d'un officier aux gardes qui a du bien, et qui veut acheter une terre en Amérique (2). Un commissaire général de l'artillerie, François Berthelot, a déjà acquis la moitié de Fîle d'Orléans et il a fourni de quoi préparer une belle seigneurie (3). L'intendant se hâte de triompher. « Si les gens de cette qualité prennent aisément cette route, bientôt le Canada se peuplera de personnes capables de le soutenir (4). » Nous verrons que c'était triompher trop tôt. L'avant-garde ne sera pas suivie de l'armée qu'elle annonce. Même, en partie, elle se replie.

Pour la distribution des terres Louis XIV donne à Talon pleins pouvoirs. L'intendant n'a pas à tenir compte des droits du propriétaire qui est la compagnie des Indes Occidentales, pas même à obtenir l'agrément du représentant officiel du roi qui est le gouverneur (5). Il ira jusqu'à se substituer au Conseil souverain dans une de ses attributions essentielles qui est de faire des règlements généraux de police pour le bien et la conservation de la colonie, voire, à la fin, dans son attribution essentielle qui est de juger. Sans doute, il y a des résistances : OD relève à chaque pas des protestations. La compagnie se plaint en 1669 « de ce que les grandes terres et seigneuries ont été concédées, depuis deux ans, sans sa participation » (6). Quant aux doléances du gouverneur, Frontenac qui

(1) L'enregistrement au Conseil souverain est du 23 septembre 1675. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. 1, p. 99o.

(2j Talon à Golbert, 2 novembre 1671. Arck. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 172.

(3) Talon à Colbert, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol, 77. — On voit aussi dans celte lettre que d'autres perfciunries envoient à Talon des sommes moindres dans les jiiènies intentions.

(4) Talon à Colbert, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3,

(ij) On ne trouve qu'une concession de seigneurie faite par M. de Courcelles. C'est celle du fief de Normanville, le 10 juillet 1670. Arck. col. Can;i(la, /''ois et Ho//rmages, t. I, hommage 50. — A remarciuer (lu'à cette; date Talon n'a pas encore repris possession de l'intendance. 11 ne déharquo à Québec que cinq semaines plus tard, le 18 août.

(6; Kstat dti (^mada en général, 1669. Arch. col. Canada, corr. gcn., 3, 1668-1672, fol 37. — Il ny a de concessions au nom de la compagnie des

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a eu grand'peine à supporter, pendant quelques mois, la supériorité de Talon et qui désirerait fort qu'on ne lui donnât pas de successeur, les présente avec vivacité à Colbert (1). Mais rintendant n'a jamais outrepassé ses instructions et, de jour en jour, il gagne en crédit à Versailles. Lorsque Talon revient en 1669, le roi spécifie dans ses pouvoirs d'intendant (^) qu'il aura le droit, en attendant la confirmation royale, de distribuer, par provision, les terres aux anciens et aux nouveaux habitants.

Talon a une première difficulté à vaincre : trouver des terres pour les colons. Certes elles ne manquent pas dans cette Nouvelle-France qui n'a pas trois mille habitants en 1666. Mais le roi ordonne de peupler, de proche en proche, en partant des établissements déjà formés ; et, comme il est impossible de s'éloigner de la seule grande route que la nature a tracée à travers le pays, c'est-à-dire du Saint-Laurent, la région colonisable se trouve réduite à la double bande littorale qui s'étend du saut Saint-Louis au cap Tourmente.

Dans ces conditions on comprend qu'il ne reste plus à distribuer beaucoup de terres « commodément situées (3j ». Les Cent Associés en ont disposé avec une incroyable prodigalité. C'est ainsi que M. de Lauson possède, pour ainsi dire, toute la rive droite du fleuve. Même aux environs de Québec, oii le gaspillage a été moindre, les seigneurs de Beauport, de Notre- Dame-des-Anges, de la côte de Beaupré et de lîle d'Orléans accaparent tout ce qui est au bord de l'eau, tout ce qui est immédiatement accessible. D'où la nécessité de procéder à une expropriation. On n'a point à y mettre trop de scrupule. Avec la raison d'intérêt public, on a un grief légitime à faire valoir

Indes Occidentales qu'après le départ de Talon, en 1673; concession à François Divin, du 15 novembre 1673, et à Daulier-Duparc, du 23 décembre 1673, la Rivière du Loup et Madoueska. Arch. col. Canada, Fois et Hommages, t. 1, hommage 12.

(1) Frontenac à Colbert, 2 novembre 1672. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 233.

(2) Pouvoir d'intendant pour M. Talon, 10 mai 1669. Arch. col. Canada, registre des ordres du Uoy, 1663-1669, fol. 125.

(3) Projet de règlement fait \mv MM. de Tracy et Talon sur la distribution des terres... 24 janvier 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663- 1667, fol. 333.

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contre la plupart des possesseurs actuels. N'ont-ils pas, au mépris d'engagements catégoriques, laissé une grande partie de leurs domaines en bois debout? Le roi n'hésite pas. A peine a-t-il repris le Canada aux Cent Associés que, par un arrêt rendu en son Conseil d'État le ^1 mars 1663, il met les habitants en demeure de défricher leurs concessions, dans les six mois. Ce délai expiré, tout ce qui restera en friche sera remis au domaine et distribué à nouveau (1). A Québec on trouve moyen de gagner du temps. Ce n'est que dix-huit mois plus tard que le gouverneur Mezy demande au Conseil souverain l'enregistrement de l'arrêt (2). Bien mieux, lorsque Talon débarque en 1665, l'arrêt reste toujours à l'état de lettre morte. Et ce n'est pas seulement parce qu'on n'ose passer outre à la résistance des principaux intéressés. Ceux qui portent la responsabilité d'avoir désobéi à la volonté royale, devenue la loi, ont une excuse assez sérieuse. On ne peut vraiment agir à l'aveuglette. Avant de confisquer des terres il faut déterminer au juste quelle est l'étendue des terres concédées, quelle est l'étendue des terres mises en valeur. Tracy et Talon proposent alors la confection d'un papier terrier (3). Elle est confiée au lieutenant général civil et criminel, M. Chartier. Celui-ci a terminé son œuvre en 1669 (4). On n'en vient pas davantage à

(1) Arrêt du Conseil d'Élat qui ordonne que les habitants du Canada feront défricher les terres de leur concession, sinon révoque les concessions à eux faites, 21 mars 1663. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-

(2) Jugements et délibérations du Conseii souverain, 26 août 1664, t. I, pp. 251-2-;2.

(3) « Qu'il soit faite une ordonnance qui enjoigne à tous habitants et à tous étrangers... de déclarer ce qu'ils possèdent, soit en fief d'iionnnagelige, soit d'hommage simple, arrière-fief ou roture, par dénombrement et aveu... Par là, il sera connu ce qu'on prétend avoir été distribué de terre en Canada, ce qui en a été travaillé et mis en valeur, ce qui en reste à distribuer de celles qui sont commodément situées, si les concession, naires ont satisfait aux clauses mises dans leur contrat et surtout s'ils n'ont pas empêché ou retardé par leur négligence rétablissement du Canada. » — Sur la distribution des terres du Canada et des concessions faites et à faire avec leurs clauses. — l'rojet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur la distribution des terres du Canada, 24 janvier 1GG7. Arch. col. Canada, con-. gén., 2. 1663-1667, fol. .333.

(4) Kstat du Canada en f>énéral, HiG'J. Arch. col. Canada, corr. gén , 3, 1668-1672, fol. 37. — Colbert à Talon (non daté, probablement de 1669).

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rexéciition. C'est qu'en réalité le châtiment est trop sévère. Les habitants du Canada qui ne sont point venus à bout de la forêt méritent des circonstances atténuantes. Ils peuvent alléguer les Iroquois et le manque de bras. Si bien que Talon lui-même ne se résout pas à les déposséder.

Il se contente de « combattre leur lenteur » et de les menacer, et comme il ne se croit pas autorisé à appliquer un arrêt qu'il estime tombé en désuétude, il réclame un nouvel ordre de Sa Majesté (1). Il l'obtient en 1672.

Talon fera « une déclaration précise et exacte de la qualité des terres concédées aux principaux habitants dudit pays, du nombre d'arpents ou autres mesures usitées qu'elles contiennent sur le bord des rivières ou au-dedans des terres, et du nombre de personnes et de bestiaux propres à être employés à la culture et au défrichement d'icelles. En conséquence de laquelle déclaration la moitié des terres qui avaient été concédées auparavant les dix dernières années sera retranchée des concessions et donnée aux particuliers qui se présenteront pour les cultiver. » Et le roi prend ses précautions contre l'inertie des nouveaux possesseurs. S'ils n'achèvent pas le défrichement en quatre années, leur contrat deviendra caduc. Le roi n'a plus confiance en son Conseil souverain de Québec. Ses membres ont trop de parents, trop d'amis parmi ceux qu'il s'agit de déposséder. Le roi n'a confiance qu'en Talon. Il veut que les ordonnances qui seront faites par Talon soient

Il le prie de donner son avis sur les concessions et confirmations demandées par M. Chartier et lui demande « ce qu'il estime que l'on doive donner à M. Chartier pour la peine qu'il s'est donnée par le papier terrier- » Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 54.

(1) « M. de Lauson part d'icy un peu mal satisfait de moy parce que je combats la lenteur de ceux auxquels M. son père a concédé de grandes et vastes étendues de terre... et que je menace de priver de possession les détenteurs qui, se contentant de profiter des pesches sans faire valoir les terres par la culture, gardent leurs contrats en poche, j'estime qu'il serait à propos que je reçoive un ordre du Roy sur ce sujet sur lequel il a esté par le passé donné un arrest qui n'a pas été exécuté et que cet ordre me commandât de retirer ces terres des mains de ceux qui s'en prétendent propriétaires et qui ne les travaillent pas ou que très-lentement pour les donner à d'autres de bonne volonté qui les feront incessamment valoir. » Talon à Colbert, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén 3,1668-1672, fol. 172.

« exécutées selon leur forme et teneur souverainement, et en dernier ressort, comme jugement de cour supérieure ». Et il attribue à son intendant « toute cour, juridiction et connaissance » (1). Le Conseil souverain comprend qu'il n'y a qu'à se soumettre, et le plus vite possible. A peine l'arrêt lui est-il apporté qu'il l'enregistre (18 septembre) (2). Mais Talon est sur le point de prendre son congé définitif. 11 n'a plus qu'une année à passer au Canada.

Il aura toutefois le temps de faire sa grande distribution de fiefs. Il y a longtemps, au reste, qu'elle est arrêtée dans son esprit, qu'il a fixé les emplacements des concessions, choisi les concessionnaires. Même, comme nous le verrons plus loin, et, notamment pour la région qui s'étend entre le Saint-Laurent et le cours inférieur du Richelieu, un certain nombre de futurs seigneurs ont eu confiance dans la parole de l'intendant et, sans attendre d'être en règle, ont fort avancé leurs établissements.

Dans le régime des terres rien de changé. Le roi a refusé qu'on lui constituât un domaine particulier aux dépens de la compagnie des Indes Occidentales. Celle-ci demeure propriétaire de toute la Nouvelle-France. Pour la répartition des terres elle procède absolument comme les Cent Associés. Sauf dans les villes de Québec et des Trois-Rivières et dans leurs banlieues, 011 elle délivre directement des censives, elle abandonne partout ce soin à des seigneurs. Rien de changé, non plus, dans la teneur des actes. Pour les possesseurs à tous les degrés, mêmes droits, mêmes redevances à acquitter que par le passé. C'est dire que les charges des colons restent aussi peu onéreuses que possible. Un seul amendement dans la rédaction. On y stipule, avec plus de netteté, les obligations du concessionnaire. 11 est tenu de mettre en valeur son lot dans un délai donné,de laisserplace pour leschemins et passages nécessaires, de réserver pour la marine les bois de chênes propres aux constructions navales, de donner avis de la découverte des mines (3).

(1) Arrcst pour le roLninclicinont des terres non défriehées du Canada, 4 juin 1072. Aich. col. Canada, corr. gén., 3, 1GG8-1G72, fol. 213.

{2) Juf/emeiits ef. déli/jéi-alions du Conseil souverain, i. I, pp. ()!):2-Gî)'k (3) « ... A la charge de tenir ou faire tenir feu et lieu sur ladite sei-

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Sur un point seulement Talon innove, et Finnovation est des plus heureuses. 11 ramène les concessions à des dimensions raisonnables. Leur taille moyenne sera désormais d'une lieue de front sur une lieue de profondeur. Telle est la superficie de Verchères (1), de Vincelotte (2), de l'Assomption 3). On la doublera pour les gros personnages, pour les capitaines La Durantaye (4), Berthier (5), Laubia (6), Ghambly (7). Encore ces deuxi>^ derniers ont-ils droit à une compensation pour avoir été relégués, l'un sur les bords du lac Saint-Pierre, l'autre en grand'garde du côté de Tlroquois. Pour rétablir l'équilibre Talon traitera beaucoup moins bien le seigneur de Bellevue (8) qui n'a qu'une demi-lieue sur une lieue, celui de Varennes (9) qui n'a que vingt-huit arpenls sur une lieue, enfin celui de Sainte-Marie (10) qui n'a que trois quarts de lieue sur une demi-lieue.

Talon fait une grande distribution de seigneuries en 1672. La voici, en remontant le Saint-Laurent.

gneurie, et qu'il sera stipulé dans les contrats à faire à ses tenanciers qu'ils seront tenus de résider dans l'an et tenir feu et lieu sur leurs concessions et qu'à faute de ce faire, il rentrera de plein droit en possession desdites terres, que le sieur de Verchères conservera les bois de chesne propres à la construction des vaisseaux et fera la reserve dudit chesne dans l'étendue des concessions particulières, qu'il donnera avis au roi ou à la Compagnie des Indes occidentales des minerais ou minéraux... » Concession au sieur de Verchères du 29 octobre 1672. Arch. col. Canada, Fois et Hommages, t I, hommage 2, p. 4.

(1) Arch. col. Canada, Fois et Hommages, t. I, hommage 2.

[2) /rf., hommage 3.

Id., hommage 46.

(4) Id., hommage 91.

(5) Id., hommage 89.

(6) Id., hommage 11.

(7) Id., hommage 52.

^8) ïd., hommage 5.

(9) Id., hommage 64.

[10) /d., hommage 26.

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