LA COLONISATION, LA LEVEE ET LE PASSAGE DES COLONS
Les engagés et les familles. — Le roi fait les frais de la levée et du passage. Recrutement des colons. — La traversée. — Le contrôle à l'arrivée. — Les colons militaires. — Le cliiffre de l'immigration. — Résultat quand même médiocre. — Mesures prises pour pousser au mariage et à la multiplication; leur succès. — Entraves mises au retour en France. — Élimination des mauvais éléments.
Pour établir en Nouvelle-France les colons du roi, Talon se trouve en présence de deux systèmes. Le système des engagés a le double avantage d'avoir été expérimenté avec succès, et d'être préconisé par le Conseil souverain, c'est-à-dire par les hommes qui représentent, avec le plus d'autorité, l'opinion de la colonie. Évidemment quand Villeray, Juchereau de la Ferté, d'Auteuil, Legardeur de Tilly, Damours écrivent à Louis XIV et à Colbert pour leur demander d'envoyer des engagés, rien que des engagés, on ne peut pas prétendre qu'ils soient désintéressés dans la question. Personnellement, ils ont le plus pressant besoin d'iiommcs de travail. Qu'importe 1 Les nouveaux venus y trouvent également leur compte. Ils y gagnent d'abord de s'assurer, en mettant pied à terre, d'un asile, du pain quotidien. Ils auront ensuite le loisir de s'acclimater, de faire l'apprentissage de leur vie nouvelle. Pour certains cela
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est d'une nécessité absolue. Du jour au lendemain, des écoliers, des marchands, des soldats ne sauraient se transformer en laboureurs. Même pour les vrais paysans ce temps passé au service des anciens colons sera profitable. Ils ont beaucoup à apprendre de l'exemple de ceux qui les ont précédés sous ce ciel où « les saisons ne sont pas les mêmes que dans l'Ancienne-France ». En^fîn, les uns et les autres, s'ils ont le goût de l'économie, amasseront un petit pécule qui leur permettra de s'installer commodément, de ne point être à la merci de la première récolte (1).
L'envoi d'un tel colon ne coûte rien au roi. Tout au plus, doit-ij. lui faire l'avance de trente à trente-cinq livres pour ses bardes. Mais il est certain d'en être remboursé par le maître qui, à l'arrivée, prendra le nouveau-venu à son service. Voire, le Conseil souverain trouve un moyen ingénieux d'épargner à Louis XIV toute peine et tout risque. A partir de 1664, aucun Qavire de commerce n'aura ses passe-ports pour la Nouvelle- France s'il ne transporte des hommes de travail, à raison d'un par dix tonneaux. Naturellement, les armateurs rentreront, eux aussi, dans leur argent. Sur les gages du serviteur, ses gages de la première année, ils prélèveront les soixante livres qu'ils auront dépensés pour le vêtir et le nourrir pendant son passage (2).
Le système est excellent et l'on conçoit que Talon et son secrétaire Patoulet se rangent à l'avis du Conseil (3). Mais le
(1; Tous les arguments du Conseil souverain en faveur du système des engagés sont développés longuement dans deux lettres qui sont envoyées le 28 juin 1664, l'une à Louis XIV et l'autre à Colbert. Jugements et délibérations du Conseil souverain de la Nouvelle-France^ t. I, pp. 201-203 et 203-206.
(2) Arrêt du 27 avril 1664. Id., pp. 269-270.
(3) Dans une lettre à Colbert du 27 octobre 1667, Talon se plaint qu'on lui ait envoyé des filles au lieu d'engagés. <:< Je m'assure qu'ils n'ont pas considéré que vous me procurez un grand secours quand, sur un grand nombre de passagers, vous me donnez un recouvrement considérable a faire des avances qu'ils ont reçues en France. » Arch. col. Canada, corr. gén!, 2, 1663-1667, fol. 306. — Pour les années 166o, 1667, 1668, 1669, ces recouvrements montent à dix-huit mille cent trente-cinq livres Observations faites par Talon sur l'état présenté... par la Compagnie des Indes Occidentales, 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1608-1672, fol. 31. — Patoulet fait l'intérim en 1669. Bouteroue, qui a pris un instant la place
roi a décidé de faire passer dans la colonie des familles, des « pauvres familles ». On ne peut évidemment les distribuer, en bloc, aux habitants. Ceux-ci n'ont que faire de bouches inutiles. En admettant même que les chefs de famille et quelques adolescents puissent être traités comme de véritables engagés, comment pourront-ils, avec leur maigre salaire, suffire à la subsistance des femmes et des enfants? Quant aux soldats congédiés ils sont quittes envers le roi. On ne va pas les contraindre à se remettre au service des particuliers. Avec les uns et les autres il est équitable de procéder autrement. On tombe d'accord à Versailles et à Québec « qu'il faut de nécessité les assister dans les premières années » (1).
Les deux systèmes s'appliquent concurremment. Le Conseil souverain multiplie les règlements pour que le premier fonctionne avec toute la régularité désirable. Il fixe le temps de l'engagement à trois ans (2) d'où le nom de « trente-six mois » donné fréquemment aux hommes de travail. 11 prend ses mesures pour que la distribution des nouveaux débarqués se fasse sans retard (3). Tout au plus prévoit-il qu'ils peuvent demeurer trois jours sans maître (4). Surtout il n'en laisse aucun se libérer avant le terme prescrit. Il pousse la rigueur jusqu'à refuser au curé de Villemarie, M. Souard, la liberté d'un de ses domestiques qui a déjà servi quatre ans dans le pays (5). Il fait
de Talon est parti, et Talon n'est pas encore revenu. Patoulet écrit à Colbert, le 11 novembre 1G69 : « On a introduit une meschante pratique d'y faire passer des familles. Cent personnes, dont vingt-cinq familles sont compo^^ées, coûteront autant au Roy que cent garçons, parce que ceux qui en font la levée donnent pour les petits comme pour les grands. De sorte que vingt-cinq familles de cent personnes reçoivent pour levée, nourriture, avances et passage, dix mille livres sur le pied de cent livres ]jar chaque teste. La dépense à la vérité est pareille pour les garçons, sur lesquels cependant M. l'intendant relire trois mille livres pour le remboursement des dix éous qui leur ont été avancés. » Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1G08-1G72, fol. Gl.
(1) Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur la justice et la distribution des terres du Canada du 21 janvier i(H^l. Arch. col.^ Canada, corr. gen., 2, 1GG3-1GG7, fol. 33 1.
(2) Arrêt du 15 octobre 1GG3. Jugements, et dé libérations du Conseil souvei'ain, t- I, p. 29.
(3) l.ellre du Conseil souverain à Louis XIV du28 juin lGGi.7f/.,p]). 201-203.
(4) Id., pp. 190 191.
(5) Arrêt du 16 octobre 1GG3. Id., p. 30.
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la répartition des engagés entre les divers districts de la colonie (1). Il n'y a plus qu'à les empêcher de déserter, et il châtie ceux qui s'enfuient, ceux qui les débauchent, ceux qui leur donnent asile (2). Les résultats sont d'abord excellents. Bon an mal an, il peut débarquer à Québec une centaine d'engagés (3). On se les dispute, dès le pont du navire et jusque devant les tribunaux (4). On en réclame toujours (5).
Lorsque Louis XIV commence à envoyer des colons au Canada tout est d'abord à sa charge. Plus tard, lorsqu'il donne sa charte à la compagnie des Indes Occidentales, il se délivre sur elle du soin de les recruter, de les équiper, de les transporter. Mais il lui tient compte de la dépense. Cette dépense s'élève communément par tête à cent livres : dix pour la levée, trente pour la fourniture des hardes, soixante pour le passage (6). Quels sont les moyens de propagande des agents de la compagnie, nous l'ignorons. On sait seulement que, toutes les fois que cela est possible, la coopération du clergé leur est acquise. Pour avoir des filles, Louis XIV s'adresse à l'archevêque de Rouen (7) et
(1) Arrêt du 16 octobre 1664. Id., pp. 190-191.
(2) Les serviteurs paieront à leurs maîtres quatre livres pour chaque journée d'absence ou de temps perdu. Arrêt du 5 décembre 1663. /(i., p. 76. — Le 2 juin 1673, le Conseil décide que les domestiques en fuite seront punis pour la première fois du carcan et qu'en cas de récidive, ils seront battus de verges avec impression d'une fleur de lis. 11 défend aussi « à toutes personnes de leur donner retraite... à peine de vingt livres et de payer chaque journée du dict service cinquante sols comme responsables des faits des fugitifs. » Id.^ p. 744.
(3) Peut-être trois cents en 1664 (28 juin 1664, /cf., t. I, pp. 201-203) trente-cinq seulement en 1666, environ quatre-vingts en 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, fol. 61.
(4) Arrêt du 15 octobre 1663. Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, p. 29.
(o) « On ne doit pas oublier le secours des hommes engagés très nécessaires à ce pays. » Talon à Colbert, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77. — S'il y avait eu cette année cent cinquante filles, et autant de valets, dans un mois ils auraient tous trouvé des maris et des maîtres. Frontenac à Colbert, 2 novembre 1672. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 233.
(6) Observations faites par Talon sur l'état présenté par la compao-nie des Indes Occidentales. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 31.
(7) Lettre à M. l'archevêque de Rouen pour lui dire d'employer le crédit qu'il a dans l'étendue de son diocèse pour faire passer volontairement des filles en Canada. Arch, col. Canada, registre des expéditions, 1670 fol. 15. '
Colbert fait agir auprès de ses curés (1). Un point important à constater c'est qu'on n'emmène personne de force. Tous ceux, toutes celles qui s'embarquent, et même les orphelines des hospices, le font de leur plein gré.
Somme toute, les engagements, qui sont pris au nom du roi viS'à-vis des émigrants, ont de quoi tenter les pauvres gens. Pour tous il y a la certitude d'obtenir une concession de terre, les uns immédiatement, les autres après un service à court terme. Tous, aussi, sont assurés qu'on ne les abandonnera pas. S'ils n'ont pas reçu des terres en partie défrichées, on les nourrira jusqu'à la première récolte. Quant aux filles rien que la perspective de trouver un mari suffirait sans doute à les décider à passer la mer.
Ces promesses, partout où elles sont publiées, produisent manifestement l'impression désirée. C'est Talon qui le constate, de visu, à La Rochelle, en 1665. 11 se présente à l'embarquement beaucoup plus de monde qu'on n'en attend, qu'on en peut loger sur les navires. Talon obtient du roi qu'il donne à la compagnie l'ordre de ne refuser le passage à personne (2). Il est visible qu'avec un efïort persévérant dans la réclame, et en l'étendant dans la profondeur du royaume, on eut assez facilement dé-
(1) Lettre de Colbert à Guenet, marchand de Rouen, où il le prie d'employer le crédit qu'il a sur les curés de trente ou quarante paroisses pour voir s'iîs pourraient trouver volontairement en chacune une ou deux filles. A7'ch. col. Canada, registre des expéditions, 1670, fol. 16.
(2) a La Compagnie... estant obligée envers le Roy de passer en Canada quatre cents hommes de travail, a mandé à MM. les Directeurs qui sont icy de sa part d'en livrer cent cinquante. Par la recrue que j'en ai pu faire aujourd'hui... il s'en trouve au-delà de ce nombre ; entre lequel dix ou douze filles se présentent toutes capables de travailler à estcndre les habitations. J'ai invité lesdicts directeurs de passer les surnuméraires de mesme que les filles, croyant... que vous approuverez qu'on n'aye pas renvoyé ces gens qui auraient pu, par leur retour dans les provinces, faire perdre à d'autres le dessein de se présenter dans la prochaine année. » Talon à Colbert, La Rochelle, 22 avril 1065. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1607, fol. 124. — « Le Roy a écrit qu'il approuvait que l'on reçût tous les passagers qui se présenteront pour le Canada, et comme il y a un navire qui doit faire voile quelques jours après vous et qu'il se présente encore tous les jours des gens pour la Nouvelle France... » Talon à Colbert, La Rochelle, 21 mai 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., "-.i, 1003-1007, fol. 137. — Jd.f 24 mai 1005. Arch. col. Canada, corr. gén., 2,
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terminé un puissant courant d'émigration vers le Canada. D'oii viennent les émigrants? D'abord, pour épargner le temps et l'argent, on cherche à les enrôler sur place. La Rochelle, sa banlieue, Ré, Oléron en fournissent le plus grand nombre. Mais des Rochelais, même catholiques, ne sauraient inspirer confiance aux tout-puissants missionnaires qu'épouvante Jusqu'à l'ombre du calvinisme. Le roi reçoit de Québec une protestation où les habitants de l'Aunis sont fort mal traités : « L'expérience ayant fait voir en Canada que les gens pris à La Rochelle sont la plupart de peu de conscience et quasi sans religion, fainéants et très lâches au travail, et très mal propres pour habituer un pays, trompeurs, débauchés, blasphémateurs. » Par contre, on désigne les Normands, les Percherons, les Picards, les gens du voisinage de Paris comme ayant toutes les vertus requises (1). Inutile de dire qu'à part les griefs d'ordre religieux qui peuvent avoir quelque fondement, ce ne sont là que des calomnies. La région des Charcutes a largement fourni à l'Amérique française sa part de citoyens utiles, et même sa part de grands citoyens : en tête, le patriote Joseph Papineau et l'historien Garneau. Colbert tient pourtant compte de la protestation, et cela contribue à maintenir dans la colonie la prépondérance de l'élément normand. Si c'est assez d'un soupçon de libertinage pour exclure de la colonisation des regnicoles, on admet à y participer les étrangers dont l'orthodoxie a de bons certificats. En 1667, Colbert annonce deux ou trois cents Suisses des cantons catholiques (2). Et l'année suivante, Marie de l'Incarnation signale l'arrivée d'Allemands, qui pourraient bien être les Suisses annoncés, et aussi de Portugais (3). Quant aux filles, elles sont tirées de La Rochelle, des environs de Rouen, des hôpitaux de Paris et de Dieppe(4), hôpital s'entendant ici dans le sens d'orphelinat.
(1) Mémoire anonyme : Pom' le secours qu'il plaist au Roy donner au Canada en 1664, art. 2. Arck. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1G67, foi. 95.
(2) Colbert à Talon, 5 avril 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2,
(3) Marie de l'Incarnation, Lettres. Lettres historiques, LXXXIII, p. 98.
(4) Patoulet à Colbert, 11 novembre 1669. Arch. col. Canada, corr. gen., 3, 1668- 1672, fol. 51. - Colbert à Guenet, 1670. Arch. col. Canada, registre des expéditions, 1670, fol. 16.
La levée doit être achevée au début du printemps. Il faut mettre à la voile, à la mi-avril, pour débarquer dans le courant de juin, c'est-à-dire pour permettre aux nouveaux venus de terminer, avant les grands froids, leurs premiers travaux d'installation (1). Le voyage est long. C'est un triomphe pour un capitaine que de traverser Tocéan en six semaines. Le plus souvent, on y met entre deux et trois mois. C'est ici le grand péril. Entassés dans un étroit espace, affaiblis par toutes les épreuves, qui leur sont nouvelles, de la navigation, médiocrement nourris, les passagers offrent aux maladies épidémiques une proie sans défense. C'est ainsi que les premières recrues, jusqu'en 1663, sont décimées (2). Il y a même à redouter que, comme en 1659, la contagion ne s'étende à la colonie (3). Mais on profite de la leçon. A partir de 1665, les précautions sont prises. La traversée est sans danger. En 1670, comme le raconte plaisamment Talon, qui est abord, c'est une cavale qui paie le tribut pour un équipage de cent soixante-quatre personnes (4).
Cette émigration, si l'on ne veut pas avoir de mécomptes, demande à être contrôlée de près. On s'y emploie activement au départ et à l'arrivée. Un premier écueil à éviter, c'est que le contingent ne soit, physiquement ou moralement, de mauvaise qualité. En 1667, les directeurs essaient de faire passer des vieillards et des enfants. Et Talon de porter plainte auprès de Colbert (5). Il obtient la promesse qu'on ne lui enverra plus
(1) A partir de 1664, ou, du moins, de 1665, on suit le conseil que donnait l'auteur du mémoire intitulé : Pour le secours qu'il plaist au Roy donner au Canada en 1GG4, art. 12 : « Il faudroit estre prest à faire route le 12 avril... pour être rendus à Québec à la fin de juin... afin de gaigner leur travail de l'esté qui est très-précieux et qui est entièrement perdu lorsque l'on arrive à la fin de septembre et d'octobre comme sont arrivés les deux navires du Roy ces deux dernières années, en sorte que le secours n'a pas été utile au pays. » Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1603-1667, fol. 95.
(2) Colbert à Tracy, 15 novembre IGGt. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 99.
i3y Patoulet à Colbert, 11 novembre 1669. Arch. col. Canada, corr, gén., 3, 1668-1672. fol. 61.
(4) Talon à Colbert, 29 août 1670. Arch. col. Canada., corr. gén., 3, 16^8-1672, fol. 70.
(5) Talon à Colbert, 27 octobre 1607 : « J'ay bien du desplaisir do me
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d'hommes en deçà de seize ans, au delà de quarante (1), et rien que des filles « à Tàge de la génération » et saines et fortes (2). Un peu plus tard, il constate que les pensionnaires de l'hôpital de Paris supportent difficilement la rude vie des champs. Pour le satisfaire, on lui enverra désormais de vigoureuses normandes (3). Et, prenant jusqu'au bout les intérêts de ces soldats, de ces volontaires qu'on va marier par ordre du roi, il obtient encore que l'on élimine toutes celles qui auraient quelque chose « de rebuttant à l'extérieur » (4).
Il est encore une autre condition essentielle à exiger des futures mères canadiennes, et c'est un certificat de bonne conduite. Cela est évidemment superflu pour les orphelines qui ont été, dès leur bas âge, aux mains des religieuses. A celles, qui s'offrent d'elles-mêmes ou qui sont offertes par leurs familles, on demande la garantie de témoignages respectables (5). Elles
sentir obhgé de vous dire qu'au lieu de quatre cens bons hommes dont vous voulez fortifier ce pays et favoriser les habitants... je n'en ay reçu que cent vingt-sept, très faibles, de bas âge et de peu de service. » Arch, col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 306.
(1) Talon à Golbert (avec réponses en marge de Colbert], 29 octobre 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol 322. — Lettre de Colbert à l'évêque de Pétrée, 15 may 1669 : « J'ai apporté cette année toute la précaution possible pour ne recevoir que des hommes propres au travail pour être transportés dans la Nouvelle-France. » Arch. col. Canada, registre des ordres, 1663-1669, fol. 144. — Colbert à Talon, 5 avril 1666 : « On apportera toutes les précautions qui seront possibles dans le choix des nouveaux colons. » Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, p. 199.
(2) Talon à Colbert, 29 octobre 1667, loc. cit. — Colbert à Talon. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1671, fol. 22.
(3) Lettre de Colbert à Guénet, marchand de Rouen : « Par les dernières lettres que j'ai reçues de Canada, Ton m'a donné avis que les filles qui y ont été transportées l'année passée, ayant esté tirées de Thospital général, ne se sont pas trouvées assez robustes pour résister ny au climat, ny à la culture de la terre, et qu'il serait plus avantageux d'y envoyer de jeunes villageoises qui fussent en état de supporter la fatigue qu'il faut essuyer dans le pays. » 1670, Arch. col. Canada, registre des expéditions, 1670, fol. 16.
(4) Talon à Colbert, 10 novembre 1670. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1608-1672, fol. 77.
(5) « Si le Roy fait passer d'autres filles ou femmes veuves... il est bon de les faire accompagner d'un certificat de leur curé ou du juge du lieu... qu'elles soient libres et en estât d'être mariées. » Id. loc. cit. — - Et Colbert donne des ordres en conséquence.
sont, de plus, placées pendant la traversée, jusqu'à l'heure de leur établissement, sous la surveillance de personnes d'une vertu exemplaire et d'une prudence reconnue telles que madame Bourdon (1), la veuve du procureur général du Conseil souverain, et mademoiselle Estienne (2). Tant de précautions ne les ont pas mises à l'abri des calomnies de La Hontan (3).
C'est à l'arrivée seulement que l'on peut s'assurer s'il n'y a pas eu erreur ou tromperie sur le chifïre annoncé. Talon, qui veut tout voir par lui-même, vient, en personne, passer la revue des arrivants. Il est rare qu'il n'ait pas à constater un déficit. Ainsi pour les années 1665, 1667, 1668, le roi a payé à la compagnie le passage de onze cents immigrants (quatre cents, cinq cents, deux cents). Talon n'en trouve, au débarquement, que neuf cent soixante-dix-huit (4).
Les Iroquois vaincus, il ne pouvait être question de maintenir au Canada une garnison d'un millier d'hommes. On réduisit le corps d'occupation à quatre compagnies qui montaient, en tout, à trois cents hommes. Qu'allait-on faire des soldats qui devenaient disponibles (5) ? Il était naturel que l'on songeât à en retenir le plus grand nombre possible.
A dire vrai, l'idée de faire contribuer les troupes à l'augmentation de la colonie date du moment même oh l'on commence à les lever. Dès 1665, dès que Talon rencontre à la Rochelle les compagnies de Carignan qui doivent passer avec
(1) Mémoire instructif de ce qui a esté fait pour le Canada, 22 juin 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol 43.
(2) État de la despense pour le Canada, 11 février 1671 : A la demoiselle Estienne, en considération du soin qu'elle prend des filles que Ion tire de l'Hôpital général pour envoyer en Canada et du voyage qu'elle y fait pour les diriger jusqu'à ce qu'elles soient mariées : 600 livres. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1671, fol. 18.
(3) La Hontan, Voyages dans l'Amérique Septentrionale, t. I, lettre H, pp. 13-14.
(4) Observations faites par Talon sur Testât présenté à Mgr Golbert par la Compagnie des Indes Occidentales, portant l'emploi des deniers fournis par le Roy i)Our faire passer en Canada..., 1669. Arch. col, Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 31.
(5) Le régiment de Carignan-Salières se composait de douze compagnies, dont quelques-unes dépassaient relfcctif de soixante-six hommes. H faut y ajouter les soldats qui se trouvaient dans la colonie avant l'arrivée de la petite armée de Tracy. Talon à Colbert, 4 octobre 1665, Arch. col, Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 143.
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lui, il a son plan. Il parvient à grossir leur effectif de soixantedix surnuméraires, afin qu'il puisse, en laissant cependant lesdites compagnies complètes, distribuer aux habitants ceux qui seront « d'une profession utile au public ». Il propose aussi de a donner à chaque soldat de mestier quelque occupation qui lui convienne pour qu'il ne demeure pas oisif dans le temps que le service du roi ne l'attachera pas à son premier et principal employ, la guerre » (1). Sur place, l'intendant modifie quelque peu ses projets. D'accord avec Tracy, il réserve les vainqueurs des Agniers et des Onneyouths à la colonisation proprement dite, à la mise en valeur du sol. Tous deux, pour justifier de l'excellence du système, vont au lointain de l'histoire chercher l'exemple classique des Romains et même celui des Francs des deux premières races (2).
C'est avec empressement que les officiers et les soldats se conforment aux intentions de Louis XIV (3). Tout de suite, ce beau pays a exercé sur eux son charme. Ils savent aussi, déjà, que le gouvernement récompensera leur zèle en les favorisant, en les aidant de toutes manières, qu'il leur fournira abondamment de la terre, et, selon les nécessités, des vivres, de l'argent comptant et même, pour fonder le foyer, des femmes. Les opérations militaires sont à peine terminées que l'on assiste à l'établissement d'un grand nombre d'entre eux. Dès l'automne de 1666, six capitaines de Carignan, et dix officiers subalternes, lieutenants ou enseignes, entreprennent de faire une habitation (4). L'année suivante, l'intendant écrit au ministre : « M. de Tracy vous a dit qu'il y avait lieu d'espérer que plusieurs officiers et soldats se détermineraient à s'habituer dans
(1) Talon à Colbert, La Rochelle, 21 mai 1665. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1567, fol. 137.
(2) Projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon, sur la justice et la distribution des terres en Canada, du 24 janvier 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 334.
(3) Le roi témoigne sa satisfaction «... de ce que la plupart des soldats qui composent les quatre compagnies qui ont d'abord passé en Amérique sous le commandement du dit Tracy et le régiment de Carignan témoignent de beaucoup de disposition de s'habituer dans le pays. » Colbert à Talon, 5 avril 1666. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 199.
(4) Talon à Colbert, le 13 novembre 1666. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 216.
1G6 LA COLOMSATlOiN DE LA NOUVELLE -FR ANGE
le pays. Il ne vous aura pas dit ce qui est arrivé depuis son départ; que desjà deux capitaines du régiment de Carignan- Salières se sont mariés à deux demoiselles du pays... (1) qu'un autre lieutenant et quatre enseignes sont en pourparlers avec leurs maîtresses et je les tiens déjà à demi engagés ; que tous ceux dont je parle, mariés ou non mariés, travaillent en ce moment à faire valoir l'habilalion que je leur ai donnée... que les deux capitaines, employans sur les leurs les meilleurs soldats de leurs compagnies, et les subalternes ceux que leurs officiers supérieurs leur ont bien voulu accorder... il se fera durant Fhiver prochain un grand abatis. » Les soldats imitent leurs chefs, u Ils demandent « des femmes et des habitations. » Et Talon conclut en disant qu'il oserait répondre du succès s'il n'avait trouvé « des esprits qui se plaisent à traverser les desseins du Roy » (2).
Ces gens de mauvaise volonté, ce ne sont, ni plus ni moins, que le gouverneur Gourcelles et le colonel de Carignan, M. de Salières (3). Ils ne savent pas se résigner, le premier à demeurer au Canada un général sans armée, le second à ne point ramener en Europe son régiment au complet. Ces résistances sont bientôt brisées. Le roi expédie à l'intendant une lettre de cachet où Sa Majesté gourmande vivement tous ceux qui ne secondent pas ses intentions « avec chaleur » et où elle déclare « que d'ailleurs elle fera plus de considération d'une compagnie qui se retournera faible en France, si le capitaine emporte un certificat qu'il aura laissé beaucoup de ses soldats en Canada, que d'une autre qui repassera forte » (4). En 16G8, M. de Salières ne ramène en France que fort peu de
(1) M. de Varennes, qui a épousé une fille de Picrn; Boucher, .alors f,f0uverneur des Trois-Rivières. Mémoire de la main de M. de Tracy, Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 16G3-1GG7, fol. 32G.
(2) TalonàColbert, le 27 octobre 16G7 Ai'ch. col. Canada, corr. gén , ^, 1663-1667, fol. .306.
(3) « M. de Salière... qui par son cha^n-in et sa mauvaise humeur nous donne icy beaucoup de peine et nous fait de grands obstacles aux csLablissements que vous m'ordonnez d'y faire en faveur des officiers et soldats. » Id. loc. cit.
(4) Lettre du 19 octohn; l(iG7, de Talon à Golbert, où il y a les réponses en marge. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, fol. 322.
monde. Quatre cent douze soldats, sans compter les officiers, s'étaient habitués (1).
On ne s'en tient pas là. Sur la petite garnison qui a été maintenue la propagande continue. Vainement Gourcelles, dont Topposition ne désarme pas, objecte qu'il faut garder des troupes réglées pour faire peur aux sauvages. En 1669, cent soldats sortent encore du rang pour se faire habitants (2). Lorsque Talon retourne à Québec, entre autres conditions qu'il met à ce retour, il obtient que l'on expédie dans la colonie, pour s'y établii", six nouvelles compagnies (3). Elles furent levées par les officiers qui étaient rentrés en France avec M. de Salières et qui n'avaient point tardé à le regretter. C'étaient les capitaines Chambly, La Durantaye, Berthier, Laubia, Grandfontaine et Perrot (4). De ces six compagnies, une, celle de M. de Grandfontaine, fut détachée en Acadie (5). Il restait deux cent cinquante hommes pour le Canada. L'année suivante 1670, ils étaient tous établis (6).
A quoi peut s'élever le chiffre des nouveaux habitants que la colonie doit à Louis XIV et à Colbert? Pour mener à bien ce calcul il y a deux périodes à distinguer : avant et après l'arrivée de Talon. Avant Talon, de 1659 à 1664, il n'y a point trace de contrôle à l'arrivée, et, comme conséquence, les informations précises font défaut. Nous avons seulement la preuve que le roi a tenu sa promesse d'envoyer chaque année trois cents per-
(1) Estât en abrégé du nombre des familles... en Tannée 1668. Arch. col. Canada, registre des ordres du Roy, fol. 110. — Relat. des Jésuites, 1667-1668, p. 3.
(2) Patoulet à Colbert, 11 novembre 1669, Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1612, fol. 61.
(3) Mémoire instructif de ce qui a esté fait pour le Canada..., 22 juin 1669. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 43.
(4) 25 mars 1669. Promesse des capitaines Chambly, La Durantaye, de Grandfontaine, Laubia et Bertbier de mettre leurs compagnies sur le pied de cinquante hommes chacune. Arck. col. Canada, Mémoires, t. I, 1556- 1669, fol. 381.
(5) Mémoire à Colbert. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672,
(6; « ... Je suis bien aise que tous les soldats qui ont passé 1 année dernière... se soient habitués dans l'étendue de la seigneurie de leur capitaine. » — Le roi à Courcelles, 11 mars 1671. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1671, fol. 36.
sonnes, et que même il a parfois dépassé ce chiffre, comme en 1659. Mais nous savons, d'autre part, que de ces secours « la plupart ont été infructueux, tant à cause du mauvais ordre qui a été observé dans le passage que par les maladies qui ont enlevé la meilleure partie des nouveaux venus. » Nous n'avons de renseignements particuliers que sur les recrues de 1662, 1663, 1664 (1). Les deux premières ont beaucoup souffert, subi de grosses pertes. La troisième a, par compensation, fourni un contingent de colons « fort sains et en estât de travailler ». A partir de 1665, nous a«^ons enfin des chiffres qui inspirent confiance. Ils sont donnés par Talon (2). En 1665, 459 émigrants; en 1666, année de guerre avec la Grande Bretagne 35, qui, par exception, passent aux frais de la compagnie ; en 1667, 286 ; en 1668, 228 ; en 1669, plus de 400 (3) ; en 1670 (4) et 1671, (5) au moins 200 chaque année; en 1672, rien du tout (6) ; la guerre de Hollande est engagée ; en 1673, le dernier envoi, 60 filles (7). Quant à la colonisation militaire, sa contribution est assez facile à déterminer ; 412 soldats habitués en 1668, 100 en 1669, 250 après 1670.
(1) « Pour les secours qu'il plaist au Roy donner au Canada en 1664. » Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-16G7, fol. 95.
(2) Observations faites par Talon sur Testât présenté à Mgr Colbert par la Compagnie des Indes occidentales portant l'emploi des deniers fournis par le Roy pour faire passer en Canada. Arch. col. Canada, corr. gén., 3t 4668-1672, fol. 31.
(3) Il a été ordonné que Ton ferait passer cinq cents personnes de l'un et l'autre sexe. Il a été embarqué deux cents personnes à la Rochelle en présence de Patoulet et en Normandie cent soixante-quatre. Mémoire instructif de ce qui a esté fait pour le Canada.. , 22 juin 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 43. — Le 11 novembre 1669, Patoulet écrit à Colbert qu'il a reçu à Québec deux cent vingt-cinq personnes levées à la Rochelle. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 61.
(4) Talon écrit à Colbert, le 29 août 1670, « que des cent soixante-quatre personnes embarquées à Dieppe il n'en est morte aucune et aussi qu'il reste encore un navire à venir et qu'il le croit bien avant dans la rivière. Arch. col. Canada, corr. gén , 3, 1668-1672, fol. 70.
(5) 11 février 1671. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1671, fol. 20.
(G) « Sa Majesté ne peut faire cette année aucune dépense pour le Canada. )> Colbert à Talon, 4 juin 1672. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1672, fol. 62.
(7) Colbert à Frontenac, 13 juin 1673. Ai-ch. col. Canada, depesches de Monseigneur, 1073, fol. 25,
L INTENDANT TALON
Il ne reste plus qu'à trouver le total de Timmigration. L'opération serait d'une grande simplicité s'il n'y avait de l'incertitude pour les six premières années. Pourtant on doit approcher de la vérité en évaluant à deux mille le nombre des immigrants qui, de 1659 à 1664, s'embarquent pour le Canada. Réduisez le contingent d'un quart pour tenir compte du déchet causé par la maladie et vous arrivez à un chiffre fort acceptable. En douze ans (1), la Nouvelle-France a reçu quatre mille nouveaux habitants. Louis XIV a tenu parole.
Le résultat n'en est pas moins médiocre. A Versailles on se rend compte qu'il faut imaginer d'autres moyens pour accroître la population de la colonie. Et l'idée vient naturellement d'y rendre le mariage obligatoire, et d'encourager la fécondité en faisant largesse aux familles les plus nombreuses.
Pour marier les soldats inutile d'user de contrainte. D'euxmêmes, avec une concession de terre, ils réclament une femme. Voire, il est nécessaire parfois de modérer leur impatience, et de ne point leur permettre d'en venir au sacrement, avant qu'ils aient terminé la chaumière oii s'installera la nouvelle épouse (2). Il n'en va pas de même des volontaires. Ceux-ci aspirent déjà à la vie libre des bois (3). On a peine à les fixer. Talon espère avoir raison de leur humeur vagabonde par un règlement de police. Tout volontaire arrivé à l'expiration de ses trois années de service, et qui ne sera pas marié, quinze jours après l'arrivée des vaisseaux qui apportent les filles, sera privé de la traite et de la chasse (4). Il reste à appliquer les mêmes principes aux enfants des habitants. Le roi ordonne « qu'il soit établi quelque peine pécuniaire... contre les pères qui ne marient point leurs fils à l'âge de vingt ans, leurs filles
(1) De 1659 à 1673, il y a quatorze ans, mais nous défalquons 1666 et 1672, où le roi n'a pas fait de fonds pour l'envoi des colons.
(2) Talon à Colbert, 10 novembre 1670. Atx/i. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 77.
(3; « On travaille partout à fixer les volontaires et les attacher par le mariage à quelque communauté. » Talon à Colbert, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 172.
(4) Colbert à Talon. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1671, fol. 22. — Addition au présent mémoire au Roi, de Talon. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1672, fol. 94.
à l'âge de seize (1) », et le Conseil souverain leur enjoint, à la date du 20 octobre 1670, « de faire déclaration au greffe, de six mois en six mois, des raisons qu'ils pourroient avoir eues pour le retardement du mariage de leurs enfants, à peine d'amende arbitraire (2) », enfin Louis XIV institue une sorte de prime pour ceux qui mettent le plus d'empressement à lui obéir. Il sera payé à tous les garçons qui se marient à l'âge de vingt ans et au-dessous, vingt livres, le jour de leurs noces (3).
Il est encore plus facile de pousser à la multiplication. Le pays, pour emprunter les propres expressions de Talon a est fécond en hommes français naturels ; les femmes y portent presque tous les ans. » En 1663, l'auteur d'un mémoire a déjà proposé que l'on établît des pensions pour ceux qui auraient un certain nombre d'enfants. En 1669, Louis XIV reprend l'idée pour son compte. Un arrêt du conseil est donné en faveur des habitants qui auront dix et douze enfants vivants, « non prêtres, religieux et religieuses ». Pour dix c'est trois cents livres de pension, pour douze c'est quatre cents (4). Sans compter qu'avec son argent le roi distribue des honneurs. Lorsqu'il s'agira de choisir les habitants qui prendront soin des affaires de chaque bourgade et qui, de ce fait, auront le pas sur les autres, le roi recommande que l'on préfère toujours les chefs des familles les plus nombreuses (5). En 1670, le roi dépense six mille livres en pensions et en cadeaux de noces (6).
De cette semence que l'on a dépensée avec tant de parcimo-
(1) Arrêt du Conseil, 3 avril 1669. Ai^ch. col. Canada, registre des ordres du Roy, 1663-1669, fol. 112. — Gorr. gén., 3, 1668-1672, foi. 26.
(2) Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, pp. 38-39.
(3) Arrêt du 20 octobre 1670 Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. ï, pp. 638-639. — On voit ailleurs à quel âge Colbert voudrait les marier : « Il faut autant qu'il se pourra procurer les mariages des garçons à l'âge de dix-huit à dix-neuf ans et des filles â quatorze et quinze ans. » - Instruction pour le sieur Bouteroue s'en allant intendant... en Canada, 5 avril 1668 (de la main de Monseigneur). Arch. col. Canada, registre des ordres du roy, 1663-1669, fol. 86.
(4) Arrêt du Conseil, 3 avril 1669. Arch. col. Canada, registre des ordres du Roy, 1663-1669, fol. 112.
(y) Id. loc. cit.
(6) Estât des gratifications que le Hoy a accordées aux troupes et aux Français habitués pour l'année 1670 Arck. col. Canada, registre des expéditions, 1670, fol. 27.
L*INTENDANT TALON 171
nie, mais dont on attend une si belle moisson, il faut perdre le moins possible. Aucun habitant, ancien ou nouveau, ne pourra repasser en France, sans donner de bonnes raisons, sans obtenir un congé du gouverneur et de l'intendant. Pourtant gouverneur et intendant se gardent d'avouer qu'en mettant le pied au Canada on s'expose à n'en plus pouvoir sortir. Dans une lettre àColbert, Talon explique très bien ce qui fut pratiqué au sujet des retours en France jusqu'à la fin de la domination française. « Je dois en cet endroit vous demander, monseigneur, un ordre général ou un règlement du roi sur le retour en France de ceux qui demandent d'y repasser pour y traiter de leurs affaires. Comme il y a de l'inconvénient à l'accorder à tous, il est malaisé de le refuser sans blesser les intérêts de la colonie, il faut sur cela trouver un tempérament. Mon sentiment seroitque, ceux qui ont famille et une habitation formée, on l'accordât sans peine au chef, homme ou femme, son habitation et sa famille l'engageant suffisamment à en revenir ; pour les hommes qui ne tiennent au pays que par leur héritage, rendre l'héritage garant du retour, en prenant la précaution de déclarer les ventes nulles si elles ne sont approuvées ; et pour ceux qui n'y sont qu'engagés ou qui sortent de leur engagement de trois ans leur donner la liberté de retourner, en remboursant les frais de leur passage pour être employé au passage d'un autre, afin, par cette liberté générale, de ne pas rebuter ceux quiy voudroient passer, s'ils n'en estoient divertis par la pensée qu'on leur inspire qu'on n'en sort jamais quand on y est une fois (1) ». Talon reçoit de Colbert une approbation sans réserve (2).
Ne pas en conclure cependant qu'on soit devenu moins difficile dans le choix des habitants et que l'on renonce à cette sage coutume d'éliminer les mauvais éléments. De gré ou de force, on renvoie toujours les garnements (3) et les femmes de mœurs
(1) Talon à Colbert, 2 novembre 1671. Arch. col. Canada, corr. gén., 3, 1668-1G72, fol. 172.
(2) Colbert à Talon, 4 juin 1672. Arch. col. Canada, registre des depesches, 1672, fol. 62.
(3) Arrêt du Conseil souverain du 15 octobre 1663 : « Sur ce qui a esté remontré par le procureur général du Koy que (parmi les passagers venus de France)... il y a plusieurs personnes inutiles au travail et défrichement
légères. On se débarrasse également de tous ceux que Tàge ou les infirmités rendent impropres au travail (1). On ne supporte pas mieux les opposants. Tracy, en 1G67, ordonne à un officier de Carignan, M. de la Fredière, de monter sur le dernier navire (2). Un peu plus tard, Talon qui veut aussi user de ce procédé expéditif, mais qui tient à se mettre en règle, obtient une lettre du roi « pour lui permettre de faire repasser en France ceux qui ne concourraient point au bien du service » (3).
des terres, tant à cause de leur vieillesse, infirmités naturelles, maladies,
qu'à cause de leurs sévices et mauvais déportements telles personnes
seront renvoyées en France le plus tôt que faire ce pourra et leurs passages payés des deniers publics. Et pour en faire la recherche et examen, commis le procureur général, lequel pour cet effect prendra soin de leur obtenir sauf-conduit de M. le Gouverneur. > Jugements et délibérations du Conseil souverain^ t. I, pp. 18-19.
(1) Arrêt du 20 août 1664. Jugements et délibérations du Conseil souverain, t. I, p. 243.
(2; Ordre de Tracy, 27 août 1667. Arch. col. Canada, Mémoires, 1556-1GG9, t. I. fol. 345. — 11 y a au folio suivant une protestation du colonel de Salières du l"' septembre de la même année.
(3) Talon à Golbert, 29 octobre 1667. Arch. col. Canada, corr. gén., 2, 1663-1667, fol. 322. — Lettre du Roy à M. Talon du 15 mai 1669. Arch. col^ Canada, Mémoires, t. I, 1556-1669, fol. 393.