‹ La Colonisation de la Nouvelle-FranceChapitre 38 sur 57 · HUITIEME PARTIE LA GUERRE DE SEPT ANS · texte numérisé non relu

HUITIEME PARTIE LA GUERRE DE SEPT ANS

Les pertes de la guerre. — La dévastation systématique des Anglais. — La picote. — L'immigration après la cession de la colonie — Bigot et sa bande. — La banqueroute du roi de France. — Les gains de la guerre. Établissement dans la colonie des Acadiens et des soldats. — Le chiffre de la population en 1763.

Le 17 juillet 1761, dix mois après la capitulation de Montréal, Murray envoie à Pitt un relevé de la situation du pays conquis, et il constate que, depuis 1759, il y a au Canada dix mille habitants de moins (1). Dix niille habitjints de moins sur un total qui ^ne£eu^asji\.oii!-uiépasg£Lji£L^bepiço^^ te-dix

mille, c'est là, pour la Nouvelle-France, Ae prix de la défaite et de rinvasion.J

Devant l'ennemi J^S-X^an^iiiensjiImit^j^i^ accoutumé de se ména^ei\j Au début de la guerre, ils sont seuls à composer les partis qui disputent aux Anglais les marches de TOhio. Ce sont eux qui, avec Beaujeu, remportent la belle victoire de la Wanongahéla (2) ; eux encore qui, avec Villiers, vengent Jumonville et reprennent le fort Duquesne (3). Ils ont une part beaucoup moindre à la journée de Carillon oii la milice n'est

(1) Murray à Pitt, 17 juillet 1761. Arch. canadiennes. Papiers d'état, 9, 1. Correspondance du général Murray, 17C1-1763, p. 9.

(2) Deux cent cinquante Canadiens à la Manongabéla. Garneau, Histoire du Canada, 4" édit, 1882, t. II, p. 231.

(3) Casgrain, Monlcalm et Lévis, t. I, p. 92.

représentée que par un détachement de deux cent cinquante hommes (1). Au siège de Québec tout le monde prend part à la résistance, même les écoliers, même les séminaristes (2). A la bataille d'Abraham les milices forment les deux ailes de l'armée de Montcalm (3). Mais c'est surtout dans les deux dernières campagnes que Lévis a recours à la mihce, cette milice où toute la population mâle de la colonie, de seize à soixante ans, est enrégimentée (4). Il verse un certain nombre d'habitants dans ses bataillons de réguliers qui ne peuvent plus se recruter autrement (5) ; et quand, en plein hiver, il reprend l'offensive contre l'envahisseur, il emmène tout ce qui est mobilisable dans les districts des Trois-Rivières et de Montréal. De soldats et de miliciens il y a, à Sainte-Foy, à peu de chose près, le même nombre (6). La dernière victoire française sur la terre canadienne coûte aux milices du Canada cinquante et un tués et cent quatre-vingt-dix blessés (7).

Déjà décimé par la guerre et par la maladie, ce malheureux peuple a enfin à subir l'invasion. Les Anglais ont entrepris de décourager la résistance par la dévastation systématique. Dès son entrée dans le fleuve, Wolfe se fait la main sur Gaspé et Montlouis. Parvenu devant Québec il adresse aux habitants, le 27 juin 1739, une proclamation qui se termine sur des menaces terribles. Malheur aux Canadiens s'ils persistent à prendre part « à une dispute qui ne regarde que les deux couronnes (8). » Le bombardement de Québec commence. Il dure soixante-huit jours. Lorsque Ramezay capitule, la Haute- Ville

(1) Collection Lévis, Journal de Montcalm, 8 juillet 1758, p. 398.

(2) Voir sur le « Coup des Ecoliers » et la déconfiture du « Royal- Syntaxe », Casgrain, Mon/caZm e^ Zem, t. II, pp. 105, 106.

(3) Id., p. 243.

(4) « Les premières levées avaient fourni un continssent d'une douzaine de mille hommes, mais ce chilï're s'accrut d'année on année et atteignit celui de quinze mille au moment de la dernière crise (1758 à 1760). »M., t. 1, p. 76.

(5) Instructions concernant l'ordre dans lequel les milices attachées à chaque bataillon seront formées pour camper et servir pendant la campagne. Journal des campagnes du chevalier de Lévis, pp. 248-25 i.

(6) « Notre armée était d'environ cinq mille hommes dont deux mille quatre cents miliciens. » Id., p. 267.

(7) Id., p. 269.

(8j « Si la folle esjjérance de nous résister avec succès porte les Cana*

est à demi détruite, la Basse-Ville l'est tout à fait (1). Le retour otTensif de Levis en 1760 achève la ruine de la petite capitale. Battu à Sainte-Foy, Murray incendie les faubourgs de Saint- Roch et de la Potasse (2). Les campagnes n'ont pas été épargnées davantage. Exaspéré par l'échec que Montcalmlui infligea Montmorency, Wolfe livre tout le pays à ses soldats. Ils brûlent toutesles paroisses de l'île d'Orléans, toutes celles de la côte nord depuis l'Ange-Gardien jusqu'à la baie Saint-Paul, toutes celles de la côte sud depuis l'Islet jusqu'à la Rivière Quelle (3). Le plus souvent l'incendie éclaire le massacre. Les rangers, sorte de coureurs de bois que commande le major Rogers, tiennent à honneur de rapporter des chevelures françaises (4). Un officier américain se signale par sa fureur sanguinaire : c'est le capitaine Montgommery, un futur lieutenant de Washington. Les Canadiens se vengeront plus tard de l'égorgeur de Saint- Joachim(5). Murray ne fait pas la guerre plus humainement que Wolfe. Lui aussi, il refuse aux Canadiens le droit de défendre

diens à refuser la neutralité que je leur propose, et leur donne la présomption de paroitre les aimes à la main, ils n'auront sujet de s'en prendre qu'à eux-mêmes lorsqu'ils gémiront sous le poids de la misère à laquelle ils se seront exposés par leur propre choix. Il sera trop tard de regretter les efforts inutiles de leur valeur indiscrète lorsque pendant l'hiver il verront périr de famine ce qu'ils ont de plus cher. Quant à moi, je n'aurai rien à me reprocher. Les droits de la guerre sont connus et l'entêtement d'un ennemi justifie les moyens dont on se sert pour les mettre à la raison. » Proclamation de Wolfe, Saint-Laurent de l'île d'Orléans, 27 juin 1759. Collection Lévis, Lettres et pièces militaires^ p. 275.

(1) « La nuit du 8 au 9 (août 1759), les ennemis n'ont cessé de jeter des pots à feu et carcasses sur la basse-ville qui a été presque entièrement incendiée; cent quarante-quatre maisons ont brûlé. » Collection Lévis, Journal du marquis de Montcalm, 8 août 1759, p. 587. — Journal du siègs de Québec (traduit de l'anglais). Collection Lévis, Relations et Journaux, p. 197.

(2) Collection Lévis, Lettres du marquis de Vaudreuil, 6 mai 1760, ip. 175.

(3) Campagne de 1759, pièce non signée. Collection Lévis, Belalions et [journaux^ p. 190.

(4) Collection Lévis, JoM/7iaZ de Montcalm 1"' septembre 1759, fol. 602,

(5) « Les Anglais ont tué l'abbé de Portneuf curé de Saint-Joachim et neuf habitants avec lui, quoiqu'ils se fussent rendus prisonniers... Le curé a eu la tête ouverte en quatre endroits et toute la chevelure faite. » Bigot à Lévis, l*'" septembre 1759. Collection Lévis, Lettres de Vintendant Bigot au chevalier de Lévis, p. 53. — Les Canadiens battent et tuent Montgommery devant Québec le 31 décembre 1775.

leur patrie (1). 11 prétend réduire Lévis aux débris du détachement de la marine et des sept bataillons de réguliers. Toutes les fois qu'il trouve une maison abandonnée de son propriétaire, c'est-à-dire dont le propriétaire sert à son rang de milicien, il la détruit (2). Par ses ordres lord Rollo, qui a déjà passé au feu l'île Saint-Jean, renouvelle son exploit à Sorel (3). Cette guerre sans pitié se prolonge quinze mois sur le sol de la Nouvelle-France. Wolfe paraît à l'entrée du Saint-Laurent le 11 juin 1759, Lévis traite le 8 septembre 1760. Ce que fut le lendemain de cette invasion de barbares on le devine ; la famine et l'hiver achèvent l'œuvre de mort.

On n'ose pas dire que la petite vérole tue autant que la guerre. Il s'en faut de peu cependant quej^es deux fléaux ne soient aussi meurtriers. Terrible épidémie en 1755 (4), si terrible que dans les souvenirs du peuple, c'est toujours l'année de la grande picote (5). Après une courte accalmie, nouveaux ravages de la maladie en 1757 (6^. Au mois de novembre, Montcalm donne pour les hôpitaux de Québec de deux mille cinq cents à deux mille six cents malades sur lesquels un cinquième succombe. Et les hôpitaux de Québec ne reçoivent pas tous les picotés de la colonie. Naturellement ce sont les plus misérables qui résistent le moins à l'épidémie. Les pauvres Acadiens qui tentent de reconstituer leurs foyers

fl) « Canadiens, vous êtes encore pour un instant maîtres de votre sort Cet instant passé, une vengeance sanglante punira ceux qui oseront avoir recours aux armes. Le ravage de leurs terres, l'incendie de leurs maisons seront les moindres de leurs malheurs. » Proclamation de Murray. Québec, 23 juillet 1760. Collection Lévis, Lettres et pièces militaires, p. 285,

(2) « La terreur que le brigadier général Murray a su imprimer aux habitants du Canada en brûlant les maisons de ceux qui étaient au camp et épargnant celles des miliciens qui étaient chez eux. » Relation de la suite de la campagne de 1760 depuis le l" juin jusqu'à l'embarquement des troupes pour la France. Collection Lévis, IkdaLions et journaux, p. 261.

(3) Collection Lévis, Lettres de Bourlamaque au chevalier de LéviSy 22 août 1760, p. 101.

(4) Collection Lévis, Journal du marquis de Montcalm^ 8 mai 1756, p 59,

(5) Abbé Mailloux, Histoire de l'île aux Coudres, p. 17.

(6) « La petite vérole qui n est regardée en Canada que comme une maladie populaire qui j)rend tous les vingt ans, fait du ravage cotte année quoiqu'on l'ait eue il y a dix ans. » Collection Lévis, Journal du ?/iarquis de Montcalm, 13 noveiiibrc 1757, p. 317.

autour de Québec fournissent un nombre effroyable de victimes : chaque jour on les enterre par quinze et par vingt (1). Le 25 novembre 1760, au lendemain de la capitulation de Montréal, le commissaire des guerres, Dernier, écrit à M. de Gremille que le nombre des personnes à embarquer pour la France, « tant troupes que familles employées au service, ne sera guère moins de quatre mille (2) ». Le total des soldats est d'environ deux mille deux cents (3). Cela laisse dix-huit cents pour les familles militaires, pour les fonctionnaires civils et leurs familles. Or un grand nombre d'officiers et de fonctionnaires étaient originaires du Canada et quant à ceux qui venaient de France et qui étaient mariés, ils avaient, pour ainsi dire tous, épousé des Canadiennes, et semblaient ainsi destinés à s'établir dans la colonie. A. quelques unités près, c'est dix-huit cents colons de perdus. A ce chiffre, il faut ajouter tous ceux qui sont déjà partis après la prise de Québec (1739) (4), tous ceux qui, n'étant pas au service, passent à leurs frais sur des navires de commerce, tous ceux enfin qui ne veulent pas devenir Anglais, mais s'imaginent avec le général Murray que la paix doit restituer le Canada à la France (5) et reculent l'heure de prendre une résolution. Ceux-là s'en iront en 1763. Longtemps du reste après la signature du traité de Paris, l'émigration continue (6). Le régime anglais peut être acceptable pour l'habitant qui vit sur sa terre et de sa terre. Il ne l'est pas pour le gentilhomme canadien qui a besoin pour vivre des emplois, des faveurs du gouvernement et qui voit emplois et faveurs devenir le monopole des conquérants. Cet accaparement va si loin, qu'en 1767, le général Carleton s'en inquiète et défi) Collection Lévis, Journal du marquis de Montcalm, 7 décefiçibre 1737, p. 322.

(2) M. de Bernier à M. de Gremille, 25 septembre 1760. Cité par Casgrain, Montcalm et Lévis, t. II, p. 415.

(3) Le chevalier de Lévis à M. Berryer, 28 juin 1760. Collection Lévis, Lettres du chevalier de Lévis, p. 360.

(4) Voir pour les conditions de la capitulation de Québec, Casgrain, Montcalm et Lévis, t. 1, p. 288.

(5; Journal de Malartic, p. 331.

(6) Courtemancbe retourne en France en 1767. État général de la noblesse canadienne résidant actuellement dans la province de Québec et au service de l'armée française... en novembre 17G7. Rapport sur les Archives du Canada 1888, p. 35.

plore qu'on ne fasse absolument rien pour s'assurer les sympathies des anciens habitants de la colonie (1).

De son côté le gouvernement de Louis XV fait de grands efforts pour attirer les officiers canadiens en France. Malgré la détresse du trésor, en 1762, il augmente la solde des officiers qui sont Canadiens de naissance ou réputés tels pour avoir fait un long séjour au Canada. 11 s'engage même à leur payer cette solde au cas où il ne pourrait pas utiliser leurs services. Il n'y met qu'une condition, c'est que, jusqu'à nouvel ordre, ils résideront en rouraine (2). Le résultat, c'est qu'en 1767, d'après une lettre que le général Carleton adresse à lord Shelburne, ce qu'on appelle la noblesse canadienne se partage à peu près également entre la France et le Canada : exactement cent deux ont voulu demeurer Français et cent vingt-six se sont résignés ù devenir sujets de Georges III (3).

Parmi les administrateurs de la colonie les Anglais ont trouvé des alliés qu'ils ne pouvaient pas espérer. Pour mettre la Nouvelle-France en coupe réglée, l'intendant Bigot, ce «Verres » comme l'appelle Casgrain, a trouvé partout des complices. La « Grande Société » gaspille les ressources de la défense et affame les habitants (4). L'audace des prévaricateurs s'accroît avec les progrès de l'invasion. Sous les ruines accumulées parla victoire anglaise ils espèrent dérober les traces de leur crime. Le châtiment viendra pourtant.

La liquidation de la dette du roi porte la détresse des Canadiens à son comble. Pendant cette longue guerre les administrateurs et les généraux mettent en circulation dans la colonie

(1) «Tous ont perdu leurs emplois, au moins en devenant ses sujets, et, comme ils ne sont liés par aucune place de confiMnce ou emploi profitable, nous nous abuserions en supposant qu'ils se dévoueront au peuple qui les a privés de leurs honneurs, privilèges, profits et lois pour y mettre à la place beaucoup de dépenses, de chicanerie et de confusion sans compter un déluge de nouvelles lois... » Sir Guy Carleton à lord Shelburne, Québec 25 novembre 17G7. Rapport sur les Archives du Canada, 1888, p. 31.

(2) Id., loc. cit.

(3) La lettre de Carleton est suivie d'un état général de la noblesse canadienne résidant actuellement dans la province de Québec ou au service de l'armée française... en novembre 1767. Id., pp 33-37.

(4) Casgrain, Montcalm et Lévis, t. II, pp. 312 à 324.

pour une somme énorme de lettres de change et de billets de monnaie. Cela va bien tant que le papier de la Nouvelle-France est remboursé aux caisses de la Marine. Mais les circonstances deviennent critiques, le trésor se vide ; l'arrêt du Conseil du 10 octobre 1758, suspend le paiement des créances canadiennes (1). A la paix, elles montent à quatre-vingt-dix millions (2). Or, à Versailles, on prétend distinguer entre les réclamations légitimes et les autres. 11 y a des marchands qui ont profité du discrédit du papier-monnaie pour vendre à des prix exorbitants, des spéculateurs qui ont acheté ce papier avec un bénéfice qui a été parfois jusqu'au quatre-vingt-dix pour cent, et, parmi eux, beaucoup d'Anglais. 11 y a enfin les créanciers qui deviennent suspects pour avoir eu des liaisons avec les prévaricateurs (3). Aussi bien le roi ne veut-il rien débourser tant qu'il n'aura pas fait rendre gorge à l'intendant Bigot et à ses complices. En 1764, ils sont condamnés, à restituer dix millions neuf cent trente mille livres (4).

C'est alors que commence la liquidation de la dette du roi pour le Canada. Elle est confiée à un conseiller d'État, M. de Fontanieu, et à deux maîtres des requêtes. Ceux-ci ont fini leur besogne en quelques mois, et les deux arrêts du 15 décembre 1764 et du 9 février 1765 fixent le chiffre des sommes à payer avec le mode de paiement.

Le roi rembourse intégralement les lettres de change tirées avant le 15 octobre 1759 et celles qui ont été délivrées en 1760 pour la subsistance de l'armée. Sur le reste la réduction s'élève à la moitié ou aux trois quarts. Et le roi ne délivre pas le capital de la dette. Il s'acquitte en reconnaissances qui portent in-

(1) Précis concernant la dette du Roy pour le Canada, 29 juin 1764. Arch. col. Canada, corr. gén., 105, 1760-1768, fol. 493.

(2) Quarante-neuf millions en lettres de change, vingt-cinq en billets de monnoye et environ neuf en titres de créance pour fournitures, plus la créance de Cadet le munitionnaire qui est de sept millions. Résumé de la liquidation de la dette du Roy pour le Canada, sans date. Arch. col. Canada, corr. gén., 105, 1760-1768, fol. 501. — 20 août 1764. Récapitulation générale de l'argent de papier dans la province de Québec. Papiers d'état du Canada. Correspondance avec le général Murray. Arch. caiiad., 52, p. 168.

(3) Mémoire sur la dette du Canada. Arch. col. Canada, corr, gén., 105, 1760-1768, fol. 432.

(4) Arch. col. Canada, corr. gén., 105, 1768-1768, fol. 564.

térêt à 4 pour 100. Finalement, il paie 37.607.000 livres sur lesquelles il y a 6.665.000 livres pour les Anglais (1).

Les commissaires royaux se vantèrent d'avoir bien travaillé et que cette liquidation n'était pas trop désavantageuse. En vérité, n'ont-ils pas trop bien travaillé ? Pour un certain nombre de coquins qu'ils privent du fruit de leurs rapines, combien ont-ils sacrifié d'honnêtes gens, de pauvres gens ? A ce roi pour lequel ils avaient tant souffert les Canadiens ont pu reprocher de leur avoir fait les adieux d'un banqueroutier.

La guerre de Sept ans n'a point fait que du mal à la Nouvelle- France. Elle rend à la colonie une partie des colons qu'elle lui a enlevés. D'abord le Canada garde un certain nombre de ses défenseurs.

Au Canada il était de tradition de marier et d'établir les soldats. Si peu nombreuse qu'elle soit lorsqu'il s'agit de tenir tète aux masses anglaises, l'armée de Dieskau, de Montcalm et de Lévis amène, au milieu d'une population coloniale qui ne dépasse guère soixante-dix mille âmes, un contingent de six ou sept mille jeunes hommes. Et comme elle a séjourné dans le pays plus de cinq ans, de l'été 1755 à l'automne 1760, on voit qu'il était impossible qu'elle ne contribuât pas sérieusement au peuplement du pays. Cela est, du reste, dans les intentions du roi. De Versailles on recommande à Dieskau de faciliter les établissements de soldats (2). Montcalm reçoit les mêmes instructions. Il les expose en détail à ses commandants de bataillon. Les soldats auront la permission de se marier à ces trois conditions : qu'ils obtiennent l'approbation du gouverneur, qu'ils s'emploient vraiment à défricher la terre ou à exercer un métier, qu'enfin, jusqu'au retour de leur corps en France, ils ne cessent pas de faire leur service. Et le général rassure les officiers qui pourraient craindre de ramener, après la guerre, des effectifs trop affaiblis. Il se chargera de les justifier et de leur faire « donner la préférence pour être entrés dans

(1) Résumé de la Uquidation de la dette da Roy pour le Canada... Arcli. col. Canada, corr. gen, 105, 17(50-1708. fol. 501.

(2) Inslruction ])Our le sieurbarondc Dieskau... choisi pour rommander le corps de troupes qui doit s'embarquer à Brest; fait à Versailles le !•■ mars 1755. Collection Lévis, Lettres de la Cour de Versailles, p. 14.

des vues si utiles à TÉtat (1) ». En même temps, par analogie, il prend sur lui d'étendre des soldats aux officiers les instructions du roi.

Comment s'exerce sur les défenseurs du Canada le charme des Canadiennes, nous le savons encore par le vainqueur de Carillon. Il s'amuse à tenir journal des affaires de cœur de ses lOfficiers et le plus souvent à marquer leur conclusion (2). Ce jn'est pas que, le plus souvent, il les approuve d'épouser des filles d'habitants. Elles sont trop pauvres. Cela fait de « plats , mariages » (3). Dans tous les cas, par le malheur des temps, ces unions se trouvent aboutir à une perte pour la colonie. Les femmes des officiers suivront leurs maris outre mer.

Les mariages des soldats constituent, au contraire, un gain réel pour la Nouvelle-France. Lorsque Lévis a traité avec Amherst, il a encore deux mille deux cents hommes portés sur les états. Quelques semaines plus tard il ne ramène en France que de seize à dix-sept cents hommes. Cinq cents manquent à l'appel. « Ce sont des gens établis ou qui avaient pris des mesures pour l'être (4). » Sans compter ceux qui ont déserté à Québec, ou dans la retraite de Sainte-Foy à Montréal. C'est ainsi que Bourlamaque se plaint de voir disparaître journellement des soldats de la Sarre et de Berry et que ses 'officiers lui répondent « que la plupart des soldats ont résolu îde ne point rentrer en France (5). » L'héroïque petite armée qui aurait sauvé le Canada, si le Canada avait pu être sauvé, lui laisse entre cinq cents et mille chefs de famille, plus près de mille sans doute.

La colonie sert de refuge à un grand nombre d'Acadiens. Ces malheureux arrivent de partout. A Québec il en débarque deux

(1) Montcalm. Instruction pour MM. les Ueutenants-colonels d'infanterie commandant les bataillons qui sont en Canada, 1756. Collection Lévis Lettres eL pièces militaires, p. 12.

(2) Collection Lévis, Lettres du marquis de 'Montcalm à Bourlamaque, 3 mars 1758, p. 203.

(3) Collection Lévis, Lettres du marquis de Montcalm au chevalier de Lévis, 23 décembre 1857, p. 101.

(4) Lévis au maréchal de Belle-Isle, 25 novembre 1760. Collection Lévis, Lettres du chevalier de Lévis, p. 382.

l'u) Collection Lévis, Lettres de M. de Bourlamaque au chevalier de Lévis^ !«' septembre 1760, pp. 121-122.

cents en 1756 (1), cent trente en 1757. Ces derniers sont des habitants de lîle Saint-Jean qui fuient la famine (2). D'autres viennent de l'isthme après la capitulation du fort Beauséjour(3). D'autres enfin s'évadent des colonies anglaises (4). En 1757, Montcalm fixe le total de ces réfugiés à dix-huit cents (5), Lévis à deux mille (6). En 1758, seulement à Québec, Bigot en signale de quinze à seize cents. Mais les Acadiens sont cruellement décimés par la misère et la petite vérole. Celle-ci fait parmi eux trois cents victimes en 1757-1758 (7). Quoi qu'il en soit, l'immigration acadienne n'en constitue pas moins un appoint sérieux pour la constitution sur les bords du Saint-Laurent d'un noyau résistant de population française. Après la guerre nous voyons les Acadiens du Canada groupés à Québec, à Montréal, à Becancourt, à Saint-Jacques de l'Achigan et surtout dans un canton du comté de Saint-Jean que l'on appelle encore l'Acadie (8).

Il est difficile de déterminer exactement quel est le chiffre des Français qui, avec la Nouvelle-France, sont cédés à la Grande-Bretagne en 1763. Le premier recensement anglais, celui de 1765 (9), est très incomplet. Il ne donne pas la population de Québec et de Montréal. Pourtant, s'il y a 55.110 habitants dans les côtes et les seigneuries, même en tenant compte du premier contingent de l'émigration anglaise sur les bords du Saint-Laurent, on peut sans témérité fixer, à Theure de la séparation, le nombre des Canadiens-français à 65.000.

(1) Lettre de Bigot du 27 octobre 1756, citée par Rameau, Une Colonie féodale en Amérique^ l'Acadie, t. II, p. 382.

(2) Collection Lévis, Journal du marquis de Montcalm, 8 novembre 1757, p. 317,

(3) Collection Lévis, Lettres du chevalier de Lévis, au maréchal de Mirepoix, 4 septembre 1757, p. 149.

(4) Golleclion Lewis, Jour7ial de Niagara, du mois de juin au mois d'avril 1757, pp. 97-98. — Journal du marquis de Montcalm, 27 mai 1758. p. 359.

(5) Id., 7 décembre 1757, p. 322.

(6) Collection Lévis, Journal des campagnes du chevalier de Lévis, 8 novembre 1757, p. 122.

(7) Lettre de Bigot, 15 février 1758, citée par Rameau, lac. cit.

(8) Rameau, Une Colonie féodale en Amérique, l'Acadie, X. Il, p. 213. — Parmi les familles acadiennes devenues can.idicniics, à citer les Hc-bert, les Lesage, les Girouard, les Landry, les Thibaiidcau.

(9) Censuaes of Canada^ vol. IV, pp. G4-G5 et G8.

Si Jacques Cartier a, dès 1535, donné à la France sur les bords du Saint- Laurent les droits de premier occupant, la prise de possession réelle ne s'accomplit que soixante-treize ans plus tard, lorsque Ghamplain fonde Québec, 1608. Mais Henri IV et Louis XIII ont voulu s'épargner les soins et les dépenses d'une administration directe. Ils cèdent le Canada à des compagnies de marchands. Celles-ci ne poursuivent que le succès de leur commerce et, en dépit de leurs engagements, négligent d'établir des colons. Malgré toute l'activité, tout le génie de Champlain, la Nouvelle-France, lorsqu'elle tombe aux mains des Anglais en 1628, n'est toujours qu'une terre de traite. Des résultats précieux sont pourtant acquis. Le fondateur a conquis l'affection, la confiance des indigènes, il a reconnu le bassin du Saint-Laurent. Il a donné le programme pour l'action future : on fera du Canada une France nouvelle en la peuplant de Français, en y francisant les indigènes. La part prise par quelques Huguenots à la première conquête anglaise les fait exclure de la colonisation de la Nouvelle-France.

Les Anglais restituent Québec en 1632. Richelieu a encore livré le Canada à une compagnie. Malgré tout le soin que le cardinal a mis à la recruter, à l'organiser, la compagnie des Cent Associés est hors d'état de remplir ses obligations. Heureusement qu'elle trouve des seigneurs à qui passer la main.

Ceux-ci commencent à coloniser la région de Québec (Beaupré, l'île d'Orléans). En même temps la réclame que les Jésuites font à la Nouvelle-France par leurs relations annuelles, obtient un double succès. Avec des dons considérables pour la conversion des indigènes, elle provoque la formation de la société qui fonde Montréal. C'est la naissance véritable de la colonie (1G32-16-40).

L'agression des féroces Iroquois menace de tout détruire. Le roi ne peut envoyer de secours avant d'avoir vaincu TAutriche, l'Espagne, la Fronde. La Nouvelle-France est sauvée par l'héroïsme de ses habitants. Lorsque les soldats de Tracy débarquent, elle ne compte pas plus de deux mille cinq cents âmes. Mais les ancêtres de la nation canadienne française sont parfaitement accUmatés, et, à la terrible épreuve qui s'est prolongée plus de vingt ans, ils ont gagné une incroyable force de résistance. Physiquement et moralement, c'est une élite. La hache iroquoise et la petite vérole ont réduit à rien les sauvages du Saint-Laurent.

A la compagnie des Cent Associés Louis XIV substitue celle des Indes occidentales (1663), mais il doit bientôt en prononcer la déchéance (1674). Jusqu'à la fin de la domination française, le Canada fait partie intégrante de la monarchie, dépend de la Marine. Colbert envoie à Québec un homme de confiance, un administrateur de premier ordre, Talon. L'intendant Talon pressent l'avenir magnifique qui est réservé au Canada. Mais c'est vainement qu'il cherche à persuader au roi de « faire grand » en Amérique. Il obtient à peine de quoi établir quatre mille colons, parmi lesquels presque tous les soldats de Tracy. Pour empêcher la dispersion des habitants. Talon déhmite le territoire qui doit être ouvert à la colonisation. Il s'étend sur les deux rives du fleuve, de l'île de Montréal à une trentaine de lieues au-dessous de Québec, en y comprenant le cours inférieur du iiiclielieu. Talon fait une grande distribution de fiefs. Il compte surle zèle intéressé des seigneurs pour hâter le peuplement. Il fonde aussi des manufactures. Le gouvernement de la colonie s'est organisé, avec, à sa tête, un gouverneur et un intendant. La Nouvelle-France a sa haute cour de justice, le Conseil souverain, et son évéque.

A partir de 1673, Louis XIV est engagé contre la coalition européenne. Il n'est plus en état de poursuivre à ses frais la colonisation du Canada. La paix toutefois est maintenue en Amérique du Nord. La population de la Nouvelle-France s'accroît par une excellente natalité ; un certain nombre de seigneuries s'établissent. Mais la colonie perd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre. Le castor est détruit dans le bassin du Saint- Laurent. Pour le chercher au pays d'En haut, les coureurs de bois abandonnent les cultures, se dispersent à travers le continent. Les Iroquois et les Anglais reprennent les armes (1682 et 1688). De 1682 à 1713, à peine interrompue par la courte trêve de Ryswick, c'est la guerre. La ruine de la compagnie de la colonie, la dépréciation de la monnaie de carte semblent donner le coup de grâce à la colonie. La Nouvelle- France échappe à tous les périls. Elle n'a môme pas cessé de grandir. En trente années de guerre elle est presque parvenae à doubler : 10.251 habitants en 1683, 18.119 en 1713.

La paix avec l'Angleterre va durer trente et un ans (1712- 1743). C'est la plus longue période de tranquillité dont ait joui le Canada sous la domination française. L'heure est favorable pour reprendre l'œuvre de Colbert et de Talon. Plus de temps à perdre. On ne peut ignorer à Versailles les convoitises de nos rivaux et quelle effrayante supériorité ils ont déjà sur la terre d'Amérique. Pourtant ni le régent, ni Fleury ne s'intéressent vraiment à la Nouvelle-France. Pour en hâter le peuplement, ils n'imaginent rien de mieux que d'y interner des condamnés. Avec l'établissement, chaque année, d'un petit nombre de soldats, c'est, au dix-huitième siècle, tout l'effort de la colonisation officielle. Le gouvernement royal ne se décide pas davantage à faire les sacrifices nécessaires pour activer le développement économique de la colonie. S'il est contraint d'accorder des subsides et des primes, de se charger de quelques entreprises d'intérêt général, il le fait avec une déplorable obstination de parcimonie. L'ancienne France ne se rend pas compte que l'on a refusé à la Nouvelle les avances qui lui eussent permis de tirer parti de ses richesses naturelles. On s'étonne que le trésor soit toujours obligé de combler le déficit

du budget colonial. L'opinion que le Canada est sans valeur, n'a pas d'avenir fait son chemin.

Cette longue paix est tout de même mise à profit. Avec les plus maigres ressources on fait au Canada de la bonne besogne. Hocquart pousse les habitations sur le Richelieu et la Chaudière, fait exploiter les mines de fer de Saint-Maurice, construire des vaisseaux à Québec. Lanouiller dote la colonie de la route de terre qui double en été et remplace en hiver celle du Saint- Laurent./ Le plus grand progrès vient des habitants. Leur fécondité ne faiblit point. De 1713 à 1761, ils passent de moins de vingt mille à plus de soixante mille. Et le gain serait plus considérable s'ils ne continuaient à essaimera travers le continent, des Grands Lacs à la Louisiane.yEn même temps qu'ils multiplient, ils prospèrent. A part quelques audacieux qui mériteraient d'être soutenus et qui se ruinent dans des entreprises de commerce et d'industrie, ils s'en tiennent communément à l'agriculture oii ils excellent.

Cette prospérité est compromise par deux guerres dont la deuxième, après une lutte de sept ans, se termine par la conquête de la Nouvelle-France. La population canadienne s'est levée en masse contre l'Anglais. Elle est décimée. Elle est aussi ruinée. L'envahisseur a employé, pour la réduire, la dévastation systématique et le gouvernement âe Louis XV fait banqueroute aux engagements qui ont été pris en son nom. Elle semble enfin décapitée par l'émigration des premières familles. Il y a pourtant des compensations à un tel désastre. La petite nation abandonnée se renforce d'un groupe important de réfugiés Acadiens et d'un chiffre assez considérable de soldats qui se sont mariés dans le pays.

Soixante-dix mille F'rançais au Canada ! Après cen t ci n q u a n I c ans de domination effective, c'est^ pour la nation qui ùit au dix-septième et au dix-huitième siècle ysouvent la plus puissante et toujours la plus civilisée et la plus nombreusa-de l'Europe, un résultat dérisoire. Et dans le même espace de temps, de l'Acadie à la Floride, les Anglais établissent plus d'un million d'hommes.

Si Ton n'a pas mieux réussi, à qui la faute? On a cru tout expliquer en proclamant avec l'auteur de The Old Régime in Canada que la victoire de FAngleterre avait été celle de la liberté sur le despotisme (1). L'historien canadien Casgrain a combattu vigoureusement la thèse de Francis Parkmann (2). Quoi qu'il en soit, à comparer, point par point, ce que fut l'Ancien régime dans la mère patrie et dans la colonie, on s'aperçoit vite que c'est la colonie qui en a le moins souffert (3).

Elle n'a pas connu les pires abus de l'arbitraire. Si Ton trouve excessif que les chefs de la colonie se soient crus autorisés à prévenir par un internement ou par un embarquement quelques scandales d'ordre privé, que pensera-t-on des exploits des reviseurs puritains? Quant à la tyrannie théocratique, elle est exercée au dix-septième siècle par les Jésuites et par l'évêque, mais c'est bien fini au dix-huitième. Point de tolérance religieuse au Canada et c'est une grande faute, un grand malheur. Du moins on n'y verse point le sang à flots, pour la gloire de Dieu, comme aux Massachussets. /par l'étendue de la colonie, par l'isolement de l'hiver, les

(1) « Par son nom, par sa position géographique et par son caractère, chacune des deux colonies était le remarquable représentant de cet antagonisme : Ja Liberté et l'Absolutisme, la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France. » Parkman, Pioneers of France, Introduction, p. viii.

,2) Casgrain, L'Ancien Régime au Canada. OEuvres complètes, édit. populaire, t. III, p. 106.

(3) L'idée que le Canada a particulièrement souffert du despotisme et de l'arbitraire a été mise en circulation par Raynal. Il faut citer intégralement la déclamation de Raynal qui est, d'un bout à l'autre, le contraire de la vérité. « L'oisiveté, les préjugés, la frivolité n'auroient pas pris cet ascendant au Canada si le gouvernement avoit su y occuper les esprits à des objets utiles et solides. Mais tous les colons y dévoient, sans exception, une obéissance aveugle à une autorité purement militaire. La marcbe lente et sûre des lois n'y étoit pas connue. La volonté du chef ou de ses lieutenants étoit un oracle que l'on ne pouvoit même interpréter, un décret terrible qu'il falloit subir sans examen. Les délais, les représentations étoient des crimes aux yeux d'un despote qui avoit usurpé le pouvoir de punir ou d'absoudre par de simples paroles. Il tenoit dans ses mains les grâces et les peines, les récompenses et les destitutions, le droit d'emprisonner sans ombre de délit, le droit plus redoutable même de faire révérer comme des actes de justice toutes les inégalités de son caprice. » Raynal, Histoire philosophique et ■politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes^ La Haye 1774, t. VI, pp. 180-181.

Canadiens échappent à une surveillance trop étroite de l'autorité. En fait, ils sont libres, beaucoup trop libres si Ton écoute les doléances des gouverneurs. Us ont même obtenu leur part de contrôle dans leurs affaires. Lorsqu'il y a une décision à prendre où les intérêts de la communauté sont en jeu, la règle c'est de consulter les premiers habitants, même tous les habitants qui sont présents à Québec. J/-

S'il y a des privilégiés au Canad^ c'est à bien peu de chose que se réduit le privilège. Il n'y en a pas au point de vue financier, puisque la taille (1) et la capitation n'y sont pas établies. Tout le monde paie également les droits d'entrée et les droits de sortie. Point de divisions non plus entre les classes de la société. La noblesse de la Nouvelle-France où les anoblis forment la majorité n'a jamais pu vivre à l'écart. Elle fait corps avec les fonctionnaires d'origine bourgeoise, avec les premiers habitants qui se rapprochent d'elle par l'acquisition des seigneuries. Comment distinguer ceux-ci de ceux-là? Ces nobles ne sont pas tenus à vivre noblement. Ils acceptent toutes les occasions de faire du commerce. Qu'importe que l'étiquette féodale subsiste 1 Cette société est déjà avancée sur la route de la démocratie.

La vérité, c'est que les circonstances géographiques, historiques, sociales n'ont pas cessé d'être défavorables. C'est un désavantage considérable pour la Nouvelle-France que d'avoir son entrée interceptée par la glace pendant la moitié de l'année. Elle n'a pas atteint son développement normal sur l'Atlantique. Pour être en communication ininterrompue avec la mère patrie il lui manque les ports de la Nouvelle-Angleterre, l'Hudson. Elle subit aussi le contre-coup de toutes les crises de la métropole, guerres civiles, guerres étrangères.

On ne risque point d'c^xagérer le tortqiue ces guerres sans fin

(1) Ce qui n'a pas empêché Tocqueville, dans les notes prises pendant son voyage au Canada en 1831, d'écrire : « II y a surtout un mot qui ot resté dans leur mémoire (la mémoire des Canadiens) comme un épouvantait politique : c'est la taille. » Il est vrai que Tocqueville ajoute que les Canadiens « ne savent pas précisément quel est le sens du mot ». Probablement sur la foi de Raynal, l'auteur de la Démocralie en Amérique 8'cLait persuadé que l'Ancien régime avait été très oppressif en Nouvelle- France. (Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes^ 18G.J, t, VllI, p. 264)

causent à la colonie. Elles font pis que la priver pendant de longues périodes de tout secours efficace de la métropole ; elles la ruinent; elles déciment sa population. Elles empêchent encore l'ancienne France de s'intéresser vraiment à la Nouvelle. C'est en vain qu'il y a en Amérique du Nord tout ce qu'il faut pour frapper l'imagination : une nature grandiose, des peuples étranges, des aventures héroïques. Nos ancêtres peuvent-ils suivre la lutte désespérée des premiers Canadiens contre l'iroquois lorsqu'ils assistent aux péripéties tour à tour tragiques et comiques de la Fronde ? Marquette et La Salle donnent un demi-continent à la France, mais c'est à l'heure où Louis XIV brise l'effort de la coalition européenne. Combien de contemporains de Coudé et de Turenne ont su le nom de Marquette et de La Salle! Entre deux victoires de Luxembourg, celle de Frontenac sur Phipps n'est plus qu'une escarmouche. Et Voltaire, qui sait si joliment conter les batailles, n'a pas une ligne pour la défense du Canada en 1690. Enfin comment veut-on que la France du dix-septième siècle qui, en trente ans, fait, sur ses frontières d'Europe, un tel pas en avant, qui gagne l'Artois, la Flandre, l'Alsace, la Franche- Comté, le Roussillon, puisse comprendre qu'elle a de l'autre côté de l'Atlantique à conquérir plus que des provinces, que, du Saint-Laurent au Mississipi, elle doit constituer un empire ?

La lutte de la France contre l'Europe a puissamment contri- L uc à réduire au minimum les résultats de la colonisation française. Pouvait-il en être autrement? Mais pourquoi faut-il que nos discordes n'aient pas eu cette compensation, qui n'est point rare dans Thistoire, de favoriser rexpansion de notre race ! Sans remonter à l'exemple des Grecs qui ont fondé lant de colonies avec des bannis, l'Angleterre n'a-t-elle pas peuplé l'Amérique du Nord avec les vaincus de sa Révolution et de sa contre-Révolution? L'explication est simple. Tout a tourné en faveur des Anglais, tout a tourné contre nous.

A l'heure où la lutte s'engage en France entre Rome et Genève^J.'Amérjque est encore mal connue. Il faut la haute intelligence d'un Coligny pour comprendre que la victoire est incertaine, que les réformés doivent acquérir au nouveau monde « le champ d'asile ». Or, à la fin du seizième siècle^

6n Francej)BLne sait^en duCana^^^ que les compagnons

de Cartier et de Roberval y ont beaucoup souffert. L'amiral envoie Ribaud, Laudonnière, Villegagnon à la Caroline et au Brésil. Ils s'y heurtent aux Espagnols, aux Portugais, et c'est un échec complet.

Au Canada ils eussent trouvé la place vid e,.__Et ce n'est pas un Charles IX ou un Henri III qui eussent pu les empêcher de s'établir en force sur le Saint-Laurent Qui les en eût délogés par la suite? Au dix-septième siècle, les Huguenots sentent que la bataille est perdue. Ils voudraient bien retrouver une patrie en Amérique. Il est trop tard. Richelieu et Louis XIV sont tout puissants. Ils les excluent de la Nouvelle-France. - Voyez au contraire la chance des Anglais. Quand éclate leur grande querelle politique et religieuse, il y auprès d'un siècle et demi que l'Amérique est découverte. Voire cette Amérique a déjà été le théâtre de la gloire anglaise. Drake et Cavendish y ont humilié, rançonné TEspagne. Raleigh a déjà débarqué des colons en Virginie Et tandis qu'en France on ne sait encore du Canada que les rigueurs de son climat, le beau ciel de Virginie est déjà célébré à la cour d'Elisabeth. Tout naturellement, et tout de suite, l'idée viendra aux dissidents, et ces dissidents sont innombrables, que c'est la Terre promise au nouveau peuple de Dieu, que c'est là qu'ils pourront vivre librement, dans la totale observance de leurs doctrines.

Autre avantage, la faiblesse de^^uvernem^nts anglais. De l'avènement des Stuarts au triomphe de Cromwell, pendant cinquante ans, puritains et cavaliers ont sur le sol du nouveau monde toute la réalité de l'indépendance. Ils s'y organisent à leur guise.

Des millions de paysans anglais, surtout écossais et irlandais, savent qu'ils ne seront jamais propriétaires s'ils demeurent sur le sol natal. /Et l'Amérique leur offre ses immensités en libre soccagcj Aussi bien les lords, dès le début du dix-huitième siècle, entreprennent de substituer l'élevage du bétail à la culture des céréales, de plus en plus improductive. Cette transformation n'est possible que s'ils peuvent diminuer la population de leurs latifundia. On en voit qui, à leurs frais, Irans-

portent des milliers de leurs tenanciers de l'autre côté de l'Atlantique.

Jacques Bonhomme est plus heureux. Certes il est loin d'avoir reconquis sa part sur le seigneur et sur le moine. Mais, ici et là, il est déjà parvenu à arrondir le champ paternel. Et il est certain qu il ne s'arrêtera pas en chemin. Les courtisans se ruinent à Versailles. Ils sont condamnés à lui vendre leurs grands domaines, morceau par morceau. Rien que cette espérance suffit à le retenir à Tombre du clocher.

Tout cela n'empêche pas qu'il soit difficile d'absoudre ceux qui ont gouverné la France du dix-septième et du dix-huitième siècle. Sans doute il ne faut pas trop reprocher à Louis XIV ses guerres d'Europe. On n'est point assez sûr qu'il ait eu la possibilité de s'arrêter. Mais, même en poursuivant sa marche vers les frontières naturelles de la Gaule, ne devait-il pas faire davantage pour la Nouvelle-France? Q^^^ dommage qu'il ait eu . la vue si courte, qu'il n'ait pas imaginé l'immense empire qu'il pouvait fonder en Amérique, qu'il n'ait pas eu la prescience d'un Talon, d'un la Galissonnière ! Quel dommage encore qu'ilait été possédé par un tel fanatisme, qu'il n'ait point su tolérer la présence des Huguenots dans quelque canton écarté du Mississipil Avec toute cette étioitesse dans la conception, toute cette mesquinerie dans l'exécution, Louis XIV n'en est pas moins un des fondateurs de cette France d'Amérique qui vit toujours, qui grandit toujours.

Mais comment pardonner au Régent, à Fleury, à Louis XV, à cet autre potentat, Voltaire, roi de l'opinion, de s'être refusés à comprendre quelle est dans la partie engagée au nouveau monde la valeur de l'enjeu? Ils ont assisté en 1713 à un premier démembrement de l'Amérique française. Ils ne peuvent ignorer les progrès formidables de nos rivaux, leurs convoitises qui s'avouent à Londres comme à Boston. Si le cri d'alarme de Vaudreuil n'est pas monté jusqu'à eux, Gharlevoix et la Galissonnière l'ont répété. Que Ton n'ait point mis à profit cette longue paix qui ouvre le règne de Louis XV pour donner un puissant essor à la colonisation du Canada, voilà ce qui est sans excuse. Était-U si difficile, si onéreux de transporter à \/ Québec pendant ces trente années, chaque année, un millier de ^

colons? Quarante mille, cinquante mille Français de plus sur les bords du Saint-Laurent à Fheure de la crise, cela ne donnait peut-être pas la victoire, mais, dans la terrible lutte pour la vie qu'elle allait soutenir sous la domination étrangère, cela doublait la force de résistance, la puissance d'expansion de la petite France abandonnée.

Des circonstances trop souvent défavorables, des gouvernements trop souvent négligents, imprévoyants, incapables, n'est-ce pas assez pour expliquer que la France n'ait point gardé dans la colonisation de l'Amérique du Nord la part qui revenait à sa puissance et à son génie ? Mais de la fortune médiocre de la Nouvelle-France il est défendu de conclure à l'inaptitude de notre race. Ce que vaut le colon français, toute l'histoire du Canada le proclame, surtout l'histoire du Canada livré à la domination anglaise.

Que va devenir cette poignée d'hommes que le traité de Paris abandonne à l'Angleterre? A première vue, sinon d'un retour victorieux des armes françaises, elle n'a pas de salut à espérer. Faute d'une prompte délivrance les soixante mille colons du Saint-Laurent semblent condamnés à s'absorber parmi ces populations des Treize colonies qui atteignent déjà à deux millions d'âmes, qui ne cessent de s'accroître par utie bonne natalité, par une immigration, de jour en jour, grandissante. On ne voit même pas comment ils pourraient prolonger la défense. Si encore ils se concentraient dans une région d'accès difficile, s'ils avaient, ce qui a sauvegardé tant de fois les vaincus, le refuge de la montagne. Mais ils s'éparpillent sur une ligne sans profondeur, dans une vallée de fleuve, et ce fleuve est précisément la plus large avenue que la nature ait ouverte à travers l'Amérique du Nord. Rien ne balance cette écrasante supériorité numérique de l'Anglais qui a déjà décidé du sort de la guerre. Rien ne l'empêchera de mener jusqu'au bout, dans la paix, l'anéantissement de la Nouvelle- France. Et les Français de France se persuadent que les Fran- J çais d'Amérique sont perdus. Avec Voltaire (1) ils leur reprochent « d'aimer mieux vivre sous les lois de la Grande-Bretagne que

(1) Vollîiiro, Précis du règne de Louis XV, Édil. Garnier, t. XV, p. 3G9.

de venir en France ». AvecRaynal(l) ilsles voient déjà tout consolés de la séparation par l'octroi de la liberté politique, acceptant les lois, les mœurs, la religion, la langue de leurs vainqueurs.

Mais Raynal et Voltaire ne savent pas quelle bonne semence a été confiée à la terre d'Amérique, de quel jet puissant elle a levé. Cette toute petite nation canadienne française est armée d'une singulière vitalité. Elle est si parfaitement acclimatée qu'elle est devenue indigène. Ce rude hiver qui, longtemps encore, rebute les colons anglais, c'est pour elle la source de la santé, de la vigueur. A toutes les épreuves qui lai ont été infligées, à la guerre qui se renouvelle pour elle à chaque génération, elle a gagné une incroyable force de résistance. D'excellentes mœurs achèvent d'en faire, physiquement et moralement, une élite, de lui assurer une fécondité qui, sur cette terre d'Amérique, où toutes les races européennes sont fécondes, apparaît déjà miraculeuse.

Chez le vainqueur elle n'a point à reconnaître la moindre supériorité de courage, de talent. L'heureux coup de main qui fait tomber Québec, qu'est-ce au regard de tant de brillantes journées, La Manongahéla, Ghouagen, Carillon, Montmorency, Sainte- Foy ! Accablée sous le nombre, elle garde toute la gloire.

Pour tenir tête à l'ennemi héréditaire qui est devenu le maître, les Canadiens n'ont plus à compter que sur eux-mêmes. Mais ils ont accoutumé de ne compter sur personne. Ils ont lutté seuls, vingt ans, contre l'Iroquois. Depuis, s'il n'y a plus d'abandon complet, comme ils ont été petitement secourus ! La moitié des seigneurs a repassé la mer. Mais l'habitant n'a pas eu besoin de ses seigneurs pour prospérer. Il se défendra sans eux. Pour le diriger il conserve ses prêtres dont le patriotisme se fortifie de l'impossibilité de pactiser avec un conquérant hérétique.

11 nest pas jusqu'à l'insuffisance de son développement économique qui ne soit favorable à la nation canadienne française. Marins, commerçants, se livrant à l'exploitation des mines, les

(1) Raynal, Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, La Haye, 1714, t. VI, pp. 221-223.

nouveaux sujets tomberaient sous Fétroite dépendance de TAnglais. Mais ce sont des laboureurs, rien que des laboureurs. Ils se suffisent à eux-mêmes. Tandis que les Anglais installent leurs soldats, leurs fonctionnaires, leurs marchands, leurs ministres à Québec et à Montréal, ils peuvent s'isoler dans leurs paroisses, échapper, en fait, au contact de Tétranger.

Ceux des Anglais qui sont clairvoyants s'en rendent compte tout de suite. Si le traité de Paris, et c'est déjà un résultat magnifique, a ouvert à la colonisation britannique les immenses territoires qui restent vacants, la presqu'île des lacs, le grand Ouest, rOhio, il est déjà manifeste que, partout où la colonisation française a fait son œuvre, elle résistera victorieusement à tout l'effort des conquérants. Et voici l'aveu de découragement qui, dès 1767, échappe au général Carleton, le second gouverneur de Québec, le successeur immédiat de Murray : « Le dénouement inévitable, écrit-il à lord Shelburne, c'est que ce pays devra à la fin être peuplé par la race canadienne, laquelle a déjà pris racine et atteint un si haut chiffre que toute autre serait entièrement perdue, sauf dans les villes de Québec et de Montréal (1). » Carleton est bon observateur et bon prophète : la race canadienne a pris racine.

(1) Sir Guy Carleton à lord Shelburne, 25 novembre 1767. Archives canadiennes, série Q, vol. 5, 1, p. 260. Traduit dans le Rapport sur les archives du Canada, 1888, p. 32.

Préface v

Bibliographie vu

Le bassin du Saint-Laurent principal théâtre de la colonisation française dans le Nouveau Monde. ~ Le fleuve. — Le sol. — Le climat. — Les saisons. — Les routes de l'ancienne à la Nouvelle-France ; de la Nouvelle-France à travers rAmérique du Nord - 1

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