LA NATION CANADIENNE-FRANÇAISE
Le beau sang des Canadiens. — Leurs aptitudes intellectuelles. — Leur moralité. — La société de Québec. — Français du Canada et Français d'Europe. — La nation Canadienne-française.
Qu'est devenue la race française au Canada? L'air d'Amérique lui a-t-il été profitable? Sur ce point, l'opinion est unanime. Tout le monde reconnaît avec Hocquartque les Canadiens sont « naturellement grands, bien faits, d'un tempérament vigoureux (1). » Charlevoix va plus loin. Il leur donne une éclatante supériorité sur leurs frères d'Europe. « Nous n'avons pas dans le royaume, écrit-il en 1721, de province oii le sang soit communément si beau, la taille si avantageuse, le corps mieux proportionné (2). » Quanta Le Beau, il admire le grand nombre « de bons vieillards forts, droits et point caducs (3j » qu'il rencontre entre Québec et Montréal.
(1) Hocquart au ministre, 30 octobre 1737. A7'ch. col. Canada, coït. gén., 67, 1737, fol. 76.
(2) Charlevoix, Journal d'un voyage dans V Amérique septentrionale, t. V, lettre VIII, p. 255. — Les Canadiens d'aujourd'hui n'ont pas dégénéré de leurs ancêtres. Ils sont plus grands que les Français de France ; même, à prendre pour mesure de la vigueur le poids et la force des reins, ils sont plus vigoureux que les Anglais. Kingston. The Climate of Canada and its relations to life and health^ p. 233.
(3j Le Beau, Aventures du sieur C, Le Beau.,. 1728, première partie, p. 63.
Au pointde vue intellectuel les colons de la Nouvelle-France ne sont pas si bien traités. Hocquart et Bonnefons (1) sont d'accord pour regretter qu'ils ne soient pas plus instruits. Si fâcheuse que soit cette ignorance, encore ne faut-il pas la prendre au tragique, la croire incorrigible. On ne comprend pas pourquoi tant de gens se persuadent que les Canadiens « ne sont pas propres aux sciences qui demandent beaucoup d'application et une étude suivie. » (2) Que faut-il demander aux Français du Saint-Laurent? Ils ont d'heureuses dispositions naturelles. Gela est l'essentiel, Ils les cultiveront plus tard. Pour l'heure présente ce sont des colons, et des colons ont mieux à faire qu'à fournir des écrivains, des savants, des artistes. Ils vont au plus pressé. Ils s'emparent du sol. Leurs grands hommes, ce sont des explorateurs et des chefs de guerre. Aussi bien le reproche d'ignorance ne doit pas s'étendre à tous les Canadiens. Il y a en Nouvelle-France des hommes qui aiment les sciences et les lettres. Kalm en a rencontré plus d'un à Montréal et à Québec. Il s'est plu en leur conversation. Même il a reconnu qu'il n'avait pas eu pareille aubaine dans les colonies anglaises (3).
Les Canadiens ont aujourd'hui dans les centres industriels des Etats-Unis la réputation solidement établie de fournir les ouvriers les plus habiles. Ils avaient déjà cette qualité au dixhuitième siècle. « Personne, dit Charlevoix, ne peut leur contester un génie rare pour les méchaniques ; ils n'ont presque pas besoin de maîtres pour y exceller et on en voit tous les jours qui roussissent dans tous les métiers sans en avoir fait l'apprentissage (4). »
Au moral les Canadiens sont loin d'être parfaits. Charle-
(1) J.-C.-B. (Bonnefons), Voyage au Canada fait depuis l*an 1751 à 1761, p. 49.
(2) Charlevoix, Journal d'un voyage fait dans l'Amérique septentrionale^ toc. cit.
(3) « J'ai trouvé que les gens de distinction, en général, ici, ont bien plus de goût pour l'histoire naturelle et les lettres que dans les colonies an^'laises où l'unique préoccupation de chacun semble être de faire une fortune rapide, tandis que les sciences sont tenues dans un mépris universel. » Kalm, Voyages en Amérique, Mémoires de la Société historique de Montréal, 8™° livraison, p. G.
(4; Charlevoix, Journal d'un voyage dans i Amérique septentrionale, t. V, lettre Vlil, p. 2u5.
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voix (4) et Hocquart (2) ont dressé la liste de leurs défauts. Ils sont intéressés et vindicatifs. Ils n'aiment pas assez leurs parents qui les aiment trop. Voici des accusations plus graves : ils ne sont pas véridiques; ils ont, et cela surtout dans les campagnes, beaucoup trop de goût pour l'eau-de-vie. En cela ils imitent les sauvages et, aussi, dans cette indocilité dont se plaignent si souvent les gouverneurs et les intendants. Mais, manifestement, cette indocilité a pour point de départ une belle vertu, Famour de Tindépendance. A ceux qui dénoncent leur penchant pour Toisiveté il suffit de répondre que l'hiver canadien les condamne à de longues périodes de repos, et aussi, ce qui est une réfutation péremptoire du grief, de montrer ce que cette poignée d'hommes a fait des soixante lieues de côtes qui s'étendent sur les deux rives du fleuve, de Québec à Montréal. Ce qu'on ne saurait leur refuser, c'est qu'ils sont braves, c'est qu'ils sont hospitahers |(3). A constater enfin que, si on les accable de critiques de détail, il y a l'unanimité la plus flatteuse, quand il s'agit de porter un jugement d'ensemble sur eux. « C'est un bon peuple, écrit en 1764, Murray, leur vainqueur, un peuple frugal, moral, industrieux ; c'est la race la plus brave de la terre (4). »
Evidemment, au milieudu dix-huitième siècle, les Canadiens ne sont plus les saints avec lesquels les Jésuites voulaient fonder une nouvelle Jérusalem. On n'en est plus au temps où, pour toute la colonie, et pendant un demi-siècle, l'abbé Ferland ne relève dans les registres de Québec qu'une seule naissance illégitime. Avec une garnison de six à sept cents hommes, avec l'établissement des prisonniers il faut se résigner à voir augmenter le nombre des bâtards (5).
(1) Charlevoix, Journal d'un voyage dans V Amérique septentrionale. t. V, lettre X, pp. 254-257.
(2) Hocquart au ministre, 30 octobre 1737, loc. cit.
(3) Les Canadiens sont si hospitaliers « qu'un Français peut aller avec tout l'agrément possible et sans argent depuis Québec jusqu'à Montréal. » Le Beau, Aventures du sieur C. Le Beau, première partie, p. 65. — « En général les Canadiens sont francs, humains, hospitaliers ; le crime, le meurtre n'existe pas chez eux pas plus que le vol ». J. C. B. (Bonnefons), Voyage au Canada... fait depuis Van 1751 à 1761, p. 49.
(4) Murray à Halifax, 20 octobre 1764. Arch. canadiennes, 9, 2, p. 11.
(5) Voir page 356.
Lorsque Kalm est, pour la première fois, en présence des Canadiennes, voici comment il les juge: « Elles sont bien élevées et vertueuses et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même et prévient en leur faveur. Elles s'habillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours elles s'occupent assez peu de leur toilette sauf leur coifTure (1). »
Pour tout dire Kalm ne pense point autant de bien des Quebecoises dont « les manières lui paraissent quelque peu trop libres » (2). Mais y a-t-il là autre chose que des apparences? Il faut laisser Montcalm juger les Québécoises.
Encore qu'il frise la cinquantaine, Montcalm, resté si jeune de corps et d'esprit, n'est rieu moins qu'insensible au charme des Canadiennes. Dans son journal, dans ses lettres, il se laisse aller à de telles confidences, qu'on pourrait nommer les aimables femmes, que le héros, en quartiers d'hiver, poursuit de ses assiduités. Le vainqueur de Carillon a-t-il, au début, espéré de faciles victoires sur les grandes dames de Québec? Peut-être. En tout cas, il ne voit pas un obstacle sérieux dans « une dévotion à l'italienne qui n'exclut pas la galanterie (3) ». Mais le jour est proche où il doit confesser qu'il s'est trompé et qu'il y a chez les Canadiennes « plus d'envie de plaire que d'aller au fait (4). »
Somme toute, la moralité générale demeure très satisfaisante. Il y a tout juste les quelques exceptions qui sont nécessaires pour confirmer la règle qui est la bonne conduite et la fidélité conjugale. Les délinquants ont beaucoup de peine à échapper au châtiment. L'opinion publique ne leur est point indulgente et les deux pouvoirs, comme aux jours de la théocratie, persistent à intervenir contre les violateurs du sixième et du dixième commandement. M. de Galiffet, gouverneur des Trois-Rivières, a séduit une petite-fille de François Hertel. Il
(1) Kalm, Voyages en Amérique, Irad. Marchand. Mémoires de la Société liistori([uc do Montréal, 8« livraison, pp. 't2, 43.
(2) Id., p. 215.
(3) Collection Levis, Journal du mnrcfuis de Montcalm, 17 février 1757, p. \V>1.
(4) Collection Levis, Lettres du marquis de Montcalm. Lettre à Bourlamaque, 16juin 1757, p. 168.
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ne veut pas réparer (1). Il faut qu'il repasse en France. L'évêque fulmine contre l'assiduité de M. d'Auteuil auprès de madame Réaume dont le mari est absent (2). En 1734, la fille du procureur du roi à Québec, André de Leigne, paie d'un embarquement pour la France son attachement pour un capitaine qu'elle ne peut pas épouser (3). Un seul scandale est toléré et c'est tout à fait à la fin de la domination française : Bigot affiche impunément sa liaison avec madame Péan (4). Mais Bigot en a fait bien d'autres.
Une agréable surprise est réservée à l'officier, au fonctionnaire qui débarque à Québec et qui s'est préparé à y subir les longs ennuis de la vie provinciale. Québec n'est pas du tout la province. Kalm en est très frappé et il en donne la raison. « La Québécoise est une vraie dame française par l'éducation et les manières ; elle a l'avantage de pouvoir causer souvent avec des personnes de la noblesse qui viennent chaque année de France sur les vaisseaux du roi (5). »
En matière de politesse, Montcalm est encore meilleur juge que le savant suédois. En rentrant d'un bal oii Bigot avait réuni quatre-vingts dames très aimables et très bien mises, voici ce qu'il consigne dans son Journal : « Québec m'a paru une ville d'un fort bon ton; et je ne crois pas que dans la France il y en ait plus d'une douzaine au-dessus de Québec pour la société (6). »
Un nouveau type s'élabore dans la famille française, une variété se crée aux bords du Saint-Laurent, et tout y contribue, l'origine des colons, le milieu, les circonstances historiques et économiques. Entre les Français d'Europe et les Français du Canada il y a d'abord une différence, ou, pour mieux dire,
(1) L'évêque de Québec au Conseil de marine, 14 août 1715. Arch. col. Canada, 35, 1715, foL 213.
(2) Vaudreuil au Conseil de la marine, 20 octobre 1721. At^ck. col. Canada, 4 s 1721, fol. 256.
(3) Beauharnais et Hocquart au ministre, 19 octobre 1734. Arch, col. Canada, corr. gén., 61, 173 i, fol. 225.
(4) Casgrain, Montcalm et Léuis, t. I, pp. 315-316.
(5) Kalm, Voyages en Amérique. Traduction Marchand. Mémoires de la Société historique de Montréal, 8' livraison, p. 214.
(0) Collection Lévis, Journal du marquis de Montcalm, 5 janvier 1757 p. 145.
une nuance d'ordre ethnique. Certes, rétablissement des soldats et des prisonniers introduit dans la population de la colonie des hommes de toutes les parties du royaume. Il est pourtant visible que, s'il s'habitue au Canada des Gascons, des Languedociens, des Provençaux, des Bourguignons, ce n'est qu'en petit nombre et qu'ils ont vite fait de se laisser absorber dans la grande masse normande, angevine, poitevine, saintongeoise. L'action du milieu est encore plus forte. Elle s'exerce sans répit. Cet hiver plus long, plus rude, plus sec, aguerrit les corps. Ces horizons si larges qui ouvrent à l'expansion un champ indéfini, développent à l'extrême, ce qui est facile chez les descendants des Gallo-Francs et des Scandinaves, l'amour des aventures et l'amour de l'indépendance. Qu'on tienne aussi compte de ce que le Canadien n'est jamais uniquement un laboureur et un bûcheron, qu'il passe une partie de sa vie sur les fleuves, qu'il se nourrit abondamment de poisson, qu'il lui manque enfin, ce qui, aux yeux de nos ancêtres, était une disgrâce, d'avoir du vin sur sa table. En France, il y a plusieurs siècles, que l'intérieur du royaume est à l'abri de l'invasion. La plus longue paix dont aient joui les Canadiens a été de trente années. Elle n'a pas suffi à les désarmer de leur vertu guerrière. A partir de 1745; l'Anglais est redevenu menaçant. D'un bout à l'autre du Canada, les habitants ont l'état d'âme des gens de la frontière qui se sentent toujours en face de Tennemi.
Ainsi donc, le type français du Canada s'est éloigné du type français d'Europe. Et cela était nécessaire, cela n'eût pu être empêché que par une immigration considérable et régulière, que par une grande facilité de communications entre la colonie et la métropole. Or on sait à quoi s'est réduite l'immigration depuis l'époque de Colbert et de Talon, et qu'on n'est point parvenu à rompre ce blocus de glace qui, chaque année, pour la moitié de l'année, isole la Nouvelle-France.
Si peu qu'elles distinguent encore les Français du Saint- Laurent des Français du vieux pays, ces différences ne sauraient échapper à une observation attentive. Montcalm ot ses officiers en sont frappés. Naturellement ils n'admettent pas que les Canadiens puissent penser, sentir, agir à la canadienne. Ils
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raillent les conceptions stratégiques de Vaudreuil, et cette guerre de partis oii excelle le coureur de bois, et qui, pour dater de Frontenac, n'en procure pas moins de beaux succès à Yilliers et à Beaujeu (1). La moindre réclamation des habitants les fait crier à Tindocilité. Ils reprochent comme un manquement à l'honneur aux gentilshommes de la colonie qui ont tant d'enfants à nourrir, de demander, avec l'autorisation du roi, des ressources au commerce. Nous n'avons pas aussi bien précisés les griefs des Canadiens, mais, s'ils n'en sont pas encore à prendre pour programme : le Canada aux Canadiens, il est manifeste qu'ils supportent avec quelque impatience qu'on ne choisisse pas dans la colonie tous ses chefs et tous ses prêtres. Au demeurant, la querelle ne mérite pas d'être prise au sérieux. Qu'y a-t-il au fond de toutes ces critiques qui ne se retrouve partout ailleurs dans les circonstances analogues : la rivalité du militaire professionnel et du milicien, qui n'empêchera pas le milicien et le miUtaire de combattre héroïquement, côte à côte, pour la commune patrie, le dédain de l'officier, du fonctionnaire, qui vient de Versailles ou de Paris, pour le commerçant et pour le colon, cet archi-provincial, et, en riposte, la jalousie du colon pour ces intrus qui viennent trop souvent prendre chez lui les premiers rôles, les meilleures places ?
Toute colonisation qui réussit a pour dernière étape de son évolution, la création d'un peuple nouveau, qui, de jour en jour, devient plus capable de se passer du secours de la mère patrie, de subsister, de grandir par ses propres forces. Au moment où il va tomber sous la domination étrangère, ce résultat est acquis au Canada.
Les colons du Canada sont assez nombreux, assez solidement établis et acclimatés pour multiplier sans l'appoint d'une immigration européenne et pour se défendre seuls. Ils sont assez avancés dans l'exploitation des richesses de leur sol pour en vivre largement. En même temps ils n'ont plus besoin de tutelle. Ils trouvent parmi eux tous les éléments humains qui sont nécessaires pour donner ses cadres à une société complètement organisée. A l'heure de la crise suprême, le Canada
(l) Casgrain, Montcalm et Levis, t. l, pp. 167-169,
est, en somme, aux mains de ses enfants. Le gouverneur général, les gouverneurs particuliers des Trois-Rivières et de Montréal, le plus grand nombre des membres du Conseil supérieur, des officiers des vingt-huit compagnies, des prêtres du diocèse de Québec sont nés dans la colonie.
Avec un aguerrissement physique et moral de premier ordre, ces épreuves qu'ils ont victorieusement traversées depuis cent cinquante ans, ont donné aux Canadiens la conscience de leur valeur et de leurs destinées. Ce sont des Français, de très bons Français, et quand on les appelle au Te Deum pour célébrer les victoires du roi sur ses ennemis d'Europe, l'enthousiasme n'est pas moins vibrant sur les bords du Saint-Laurent que sur les bords de la Seine. Mais, en plus de la gloire française, ils ont déjà une gloire qui leur appartient en propre, que des nations plus âgées pourraient leur envier. Ils ont une histoire qu'ils ont écrite avec leur sang, et où, plus tard, dans les jours de défaite, ils puiseront le réconfort d'une espérance indélébile. Ce passé leur inspire, avec une ferme confiance dans l'avenir, le plus légitime orgueil. « Remarquez, s'il vous plaît, nos seigneurs, écrivent les négociants de Québec aux membres du Conseil de marine, que les domiciliés ont eu dans cette colonie : trisayeux, bisayeux, ayeux, leurs pères... ils y ont leurs familles, dont la plupart sont nombreuses, qu'ils ont contribué les premiers à l'établir, qu'ils y ont ouvert et cultivé les terres, basti les églises, arboré des croix, maintenu la religion, fait construire de belles maisons, contribué à fortifier les villes, soutenu la guerre tant contre les nations sauvages que contre les autres ennemis de l'État même avec succès, qu'ils ont obéi à tous les ordres qui leur ont été donnés et supporté toutes les fatigues de la guerre, les hivers nonobstant les rigueurs de la saison aussi bien que l'été, et qu'ils n'ont épargné ni leurs biens, ni leur vie pour seconder les intentions du roi d'établir ce pays qui est un fleuron de sa couronne, puisque sa grandeur se mesure par l'étendue de ses états et le nombre de ses fidèles serviteurs et sujets (1). »
(1) Les négocians domiciliés au Conseil de marine (pour protester contre la concurrence des forains), 29 mars 1719. Arch. col. Canada, 40, 1719, ^ fol. 204. ^