‹ La Colonisation de la Nouvelle-FranceChapitre 6 sur 57 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Le bassin du Saint-Laurent principal théâtre de la colonisation française dans le Nouveau Monde. -— Le fleuve. — Le sol. — Le climat. — Les saisons. — Les routes de l'ancienne à la Nouvelle-France ; de la Nouvelle-France à travers l'Amérique du Nord.

\ Explorateurs, missionnaires, coureurs de bois, conquérants, les Français ont, au dix-septième et au dix-huitième siècle, découvert, exploité, gouverné les trois quarts de l'immense région qui constitue aujourd'hui la Puissance du Canada. Ils n'ont pourtant fondé de colonie véritable que sur les bords du Saint-Laurent.

C'est là que la nation canadienne française a eu ses commencements modestes et glorieux, qu'elle a grandi au milieu des épreuves, que, contre toute espérance, elle a résisté à cent cinquante ans de domination étrangère, c'est de là qu'elle reprend une pacifique offensive et se remet à essaimer à travers l'Amérique anglaise.

Le Saint-Laurent sert de déversoir à cet incomparable bassin lacustre qui occupe le cœur de l'Amérique du Nord. Cette « mer

Douce », en appliquant à tous les lacs le nom que Ghamplain donnait au seul lac Huron (i), étend sur 260.000 kilomètres carrés une nappe d'eau dont on évalue la contenance à trentetrois millions de mètres cubes (2). Pour porter à l'Atlantique son tribut formidable le Saint-Laurent a creusé sa route entre le rebord oriental de la plate- forme archéenne que Suess appelle le bouclier canadien et les éperons septentrionaux des Apalaches (3).

A sa sortie du lac Ontario, à la hauteur de Kingston, Tancien fort Frontenac, le Saint-Laurent est déjà un des plus puissants fleuves de la planète. Pourtant il ne donne pas tout d'abord l'impression de cette puissance. Le Saint-Laurent naissant, le Cataraqui des sauvages, doit frayer sa route à travers l'archipel des Mille-Iles. Il se fractionne en bras innombrables dont la largeur varie de quelques mètres à deux et trois kilomètres. Ces Mille-Iles (deux mille, trois mille, devrait-on dire si l'on tenait compte de toutes les terres émergées) sont un des « jardins » de l'Amérique du Nord. On les célèbre à juste titre pour la beauté, la variété de leurs paysages (4).

Lorsqu'après une course de 60 kilomètres il a doublé la dernière des Mille-Iles, le Saint- Laurent s'étale majestueusement dans un lit unique qui va s'élargissant jusqu'à former de véritables lacs, lac Saint-Régis, lac Saint-François (40 kilomètres de long sur 7 kilomètres de large). Malheureusement ce beau fleuve est obstrué par une suite de rapides, de sauts, de cascades beaucoup trop rapprochés les uns des autres : la Plate, les Galops, le Long Saut, les Cèdres, les Cascades. Et c'est ainsi que les Français du dix-septième et du dix-huitième siècle pour gagner le pays d'en haut préféraient la route de l'Ottawa. De 1 Ontario au bassin de Montréal où il se termine, le Saint-Laurent supérieur parcourt 190 milles (.'K)6 kilomètres) (5). C'est là que le Saint-Laurent reçoit des

(1) Ghamplain, Voyages et descouver Lunes 461 8- 10-19, édit. Laverdière, t. IV, p 2fi.

(2) E. heclus, Amérique boréale, p. 447.

(3) A. de Lupparent, Leçons de géo'jraphif physique, 2" édition, 1898, p. 612.

(4) Les Mille-Iles^ poème de Grémazie. OKuvres de Grémazic, p. 184.

(5) Élis6c Reclus, Amérique boréale, pp. 448 et 449. — Bouchette, Topographie du Canada, pp. 43, 46.

La région du SAINT-LAtJRENT 3

forêts septentrionales son plus grand affluent, l'Ottawa.

L'Ottawa (1) prend sa source, dans une sorte de région éponge, au lac Capmachigame. Il coule d'abord de l'est à l'ouest. De lac en lac, de rapide en rapide, par mille capricieux détours, il gagne le lac Temiscamingue, « l'Eau-Profonde » des sauvages, qui s'allonge de 120 kilomètres en ligne droite du nord au sud. Grossi du tribut du lac Kippewa dont les tentacules évoquent l'image d'une araignée ou d'une pieuvre, il prend définitivement, pour joindre le Saint-Laurent, la direction nord-ouest-sud- est. A des intervalles rapprochés, il reçoit de nombreux affluents, à droite la Matawan qui mène à la baie Géorgienne par le Nipissingue, la rivière Rideau qui mène au lac Ontario ; à gauche la rivière du Moine, la rivière Noire, la rivière Coulonge, la rivière Gastineau, la rivière du Lièvre, la rivière Rouge, la rivière du Sud.

L'Ottawa a de nombreuses chutes. La plus fameuse est cette chaotique Chaudière qui bouillonne si furieusement en face de la coUine où se dressent les palais « rocaille » du parlement fédéral. Mais l'Ottawa a cette supériorité sur le haut Saint-Laurent que, dans son cours inférieur, du confluent de la Gastineau au bassin de Montréal, la navigation n'est interrompue qu'une seule fois, à Grenville. L'Ottawa se termine au lac des Deux- Montagnes. Elle rejoint le Saint-Laurent par quatre bouches, la rivière Jésus, la rivière des Prairies, les deux bras de l'île Perret.

L'Ottawa a 1.300 kilomètres de développement, ce qui l'égale presque au Rhin pour la longueur. Dans tous les cas, elle apporte à son quadruple confluent plus d'eau que n'en déversent à la mer du Nord toutes les branches du delta hollandais.

Le bassin de Montréal est formé de deux grands lacs qui communiquent par les bras de l'île Perrot, le lac des Deux- Montagnes épanchement de l'Ottawa, le lac Saint-Louis épanchement du Saint-Laurent.

L'archipel de Montréal est formé de deux grandes terres, l'île Jésus entre la rivière Jésus et la rivière des Prairies, l'île de Montréal entre la rivière des Prairies et le Saint-Laurent. La

(1) La grande rivière des Outaouais de Ghamplain, plus tard simplement rOutaouais.

rivière Jésus et la rivière des Prairies sont encombrées d'îlots et obstruées de rapides. Sur le Saint-Laurent un seul obstacle, le saut Saint-Louis ou de la Chine. Aussi bien c'est le dernier (1).

Dès qu'il a doublé la pointe nord-est de Fîle de Montréal et qu'il a reçu le flot réuni de la rivière Jésus et de la rivière des Prairies, le Saint-Laurent coule dans un chenal unique dont la largeur varie de 2 kilomètres, en face de Montréal, à 4 kilomètres, en face de Contrecœur. Puis le fleuve se resserre, et c'est à travers un archipel des plus compliqués (île Dupas, île Saint-Ignace, etc.) qu'il débouche dans le lac Saint-Pierre. Ici encore le paysage est charmant. Charlevoix qui a parcouru le dédale des îles Richelieu a célébré « ces canaux qui s'ouvrent, à perte de vue, entre ce prodigieux nombre d'îles et ces agréables points de vue qui changent à chaque instant comme des décorations de théâtre » (2). Le lac Saint-Pierre a une longueur de 30 kilomètres pour une largeur de 12 à 14. Au surplus, presque partout, ses rives fangeuses demeurent d'un abord difficile et il n'est vraiment navigable que dans un étroit chenal qui le traverse en suivant la médiane.

Entre le lac Saint-Pierre et l'étranglement de Québec, point d'îles, point de lacs : un chenal unique et profond qui maintient sa largeur entre 3 et 5 kilomètres. Nulle part ailleurs le Saint-Laurent n'ofl"re dans son cours plus de régularité. Il continue à recevoir des affluents considérables : sur la côte sud la rivière Chaudière, sur la côte nord le Saint-Maurice, la rivière Batiscan, la rivière Jacques-Cartier. La rivière Chaudière, « la rivière bruyante » du dix-septième siècle, a pour réservoir le lac Megantic et arrose le riche canton que pour sa fertilité, sinon pour sa ressemblance avec les terres à, blé de l'Orléanais, ses premiers colons appelèrent la Beauce. Le puissant Saint-Maurice, aux eaux grises et ferrugineuses, se jette dans le fleuve par trois branches : d'où le nom des Trois-Uivières donné à la ville bâtie au débouché occidental de ce delta. Ce serait une voie magnifique de pénéliatioii vers le nord si

(1) Aujourd'hui de Montréal à Belle-lsle on compte 1825 kil. de navigation rnaritirno.

(2) Charlevoix, Jouimal d'un Voyage dans l'Amérique Septentrionale^ Huitième lettre, t. V, p. 200.

les rapides n'y condamnaient les canoteurs à de trop fréquents portages : rien que dans les dix dernières lieues du cours inférieur, cinq rapides, les Grandes et les Petites-Piles, la Grande- Mere, le Scliawenegan, les Grais. Le Saint-Maurice a 450 kilomètres : la longueur de la Saône.

La navigation maritime commence à Québec par un bassin qui pourrait recevoir toutes les flottes de l'Europe. Sur un front de plus de o kilomètres le port de la métropole canadienne a des profondeurs de 12 mètres. Et rien ne serait plus facile que de lu. donner une extension pour ainsi dire indéfinie. De la po.nte a Carey au cap Rouge, sur une longueur de 17 kilomètres, le fleuve présente dans son chenal principal des fonds qu. varient entre 18 et 45. Et l'on aurait encore à utiliser la côte sud, a droite et à gauche de Levis, où les mêmes commodités se rencontrent pour le mouillage des plus puissants navires (1). guebec n'est pas seulement le bout de mer, c'est-à-dire le pomt extrême où, avant la découverte de la navigation à vapeur, pouvaient remonter les grands voiliers. Québec a aussi une incomparable valeur stratégique. On a dit que c'était 1« Gibraltar de 1 Amérique du Nord. Et en véritélacité de Champlaii commande cette porte de l'Amérique qu'est la vallée du Saint-V Laurent. Sur son haut promontoire défendu au sud par lesV falaises abruptes du cap Diamant, à l'est par le confluent de ^ la rivière Saint-Charles, elle intercepte d'autant plus facilement le passage qu'entre la grève de la Basse-Ville et la pointe Levi, le fleuve se réduit à une largeur d'un quart de lieue.

Le bassin de Québec est fermé en aval par l'île d'Orléans qui

vaut presque l'ile de Montréal pour la grandeur comme pour la

fertilité Un archipel la continue : île Madame; île aux Grues.

île aux Oies, que les battures réunissent à la marée basse.

/ L estuaire du Saint-Laurent n'a pas sur sa rive droite d'af-

/ fluent qui vaille la peine d'être cité pour sa longueur ou pour

son débit. La ligne défaite est trop rapprochée du fleuve pour

qu 11 soit possible à de grandes rivières de s'y développer Sur

j la rive gauche, au contraire, la hauteur des terres s'éloigne,

l}2 '1*°'^ 0'S'"»7f°. Deuxième rapporteur l'étendue de pays situé entre le lac Samt-Jean et la baie James. Québec, 1901, p. 86.

b LA COLONISATION DE LA NOUV ELLE- FR ANGE

de plus en plus, dans la direction du nord-est à travers le Labrador. D'importants cours d'eau en descendent. Ce sont d'abord les deux rivières de Québec, le Saint-Charles qui forme son port et le Montmorency qui fut son boulevard contre l'Anglais. Le Montmorency rejoint le fleuve par une chute verticale de 76 mètres (16 mètres de plus que le Niagara). Le Saint- Charles et le Montmorency ne comptent guère à côté du Saguenay. Le Saguenay sort tout formé du lac Saint-Jean. Le lac Saint-Jean (920 kil. c.) est alimenté par de fortes rivières qui lui viennent surtout du nord : Mistassini (plus de 500 kilomètres), Peribonka (plus de 700 kilomètres). Le Saguenay s'élargit très vite. A partir de Chicoutimi c'est un fjord que surplombent de hautes falaises. Le spectacle est grandiose et les noms donnés par les premiers explorateurs (baie de Ha-Ha, cap Eternité), expriment bien l'impression d'horreur religieuse que l'on éprouve àremonter de Tadoussac au lac Saint-Jean. Le Saguenay a souvent plus d'un kilomètre d'un bord à l'autre. Ses riverains prétendent qu'il est sans fond. La vérité c'est que la sonde y a relevé des profondeurs de plus de 250 mètres. Le Saguenay se termine à Tadoussac. Tadoussac était au dix-septième siècle le rendez-vous général des pêcheurs, des traiteurs, des missionnaires, des sauvages du nord. Quelques autres grandes rivières viennent du Labrador au Saint-Laurent; rivière aux Outardes, Manicouagan, rivière Moisie,

Si l'estuaire du Saint-Laurent ne commence en réalité qu'au cap Diamant, le flux remonte beaucoup plus haut. Il se fait encore sentir aux Trois-Rivières et même jusqu'au lac Saint-Pierre. A Québec il s'élève à 3 mètres 35 dans les marées ordinaires, à 5 mètres 60 dans les marées d'équinoxe. Pourtant c'est toujours de l'eau douce qui passe au largo de la ville de Champlain. Elle devient saum^itre à Saint-Thomas, salée à Kamouraska, 60, 80 kilomètres plus loin. Le Saint-Laurent est déjà un bras de mer. Il a 25 kilomètres de large à la hauteur de la baie Saint-Paul, 28 à l'entrée du Saguenay, 40 entre la pointe des Monts et le cap Chat. C'est ici qu'il serait raisonnable de jeter le fleuve dans le golfe. Mais la tradition veut qu'il continue jusqu'à la rencontre de cette grande terre d'Anticosti qui a l'étendue de la Corse. Aussi bien est-ce là que s'ouvre la

magnifique avenue qui pénètre par la Nouvelle -France jusqu'au cœur de l'Amérique du Nord. Incomparable entrée qui mesure, de l'archipel Mingan sur la côte du Labrador au cap des Rosiers en Gaspesie, près de 30 lieues.

La commission géologique du Canada évalue le débit du Saint-Laurent à 32.000 mètres cubes par seconde : ce qui classe le fleuve entre le Mississipi et le Danube. Ces eaux viennent en partie du réservoir des grands lacs (10.000 mètres cubes par seconde au Niagara) ; le reste, environ les deux tiers, est fourni par les pluies et les neiges du bassin fluvial. Le Canada laurentien est un pays bien arrosé de l'eau du ciel, aussi bien arrosé que la France Océanique.

Mais la comparaison est malaisée à mener jusqu'au bout avec des chances de grande exactitude. En France on n'a à mesurer que la pluie tombée. Au Canada, pendant quatre mois, il ne tombe que de la neige. On ne peut faire un total avec des moyennes de pluie et des moyennes de neige.* Voici les résultats d'observations poursuivies pendant quatre années (de 1897 à 1900).

Moyennes annuelles des pluies et des neiges (1).

Millimètres Mètres

Ottawa

Montréal

Québec

Chicoutimi

Rimouski

A remarquer que les pluies et les neiges sont surtout abondantes dans le bassin moyen du fleuve, à Québec et davantage encore à Montréal. Elles diminuent sensiblement quand on s'en éloigne, soit pour s'enfoncer dans l'intérieur des terres, vers le Nord (Ottawa et Chicoutimi), soit pour se rapprocher du golfe (Rimouski).

Dans le bassin fluvial de Saint-Laurent il n'y a que du terrain

(1) Henry O'Sullivan, Deuxième r apport j etc., p. 66,

primaire, du laurentien, du silurien, du cambrien. Le nom de laurentien a été donné par les géologues canadiens à des roches très cristallines composées de couches feldspathiques in ter-stratifiées de masses calcaires considérables. Elles occupent les trois quarts de la province de Québec, toute sa partie septentrionale : bassin de l'Ottawa, de la sortie du Temiscamiugue à Arnprior, bassin de ses grands affluents, rivière Gastineau et rivière du Lièvre, bassin du Saint-Maurice, bassin du Saguenay et, à partir du Saguenay, toute la rive gauche du fleuve avec Farrière-pays labradorien jusqu'au détroit de Belle-Isle.

Mais la région qui fut véritablement colonisée par les Français au dix-septième et au dix-huitième siècle est silurienne et cambrienne. Entre Montréal et Québec les formations siluriennes et cambriennes constituent la vallée de Saint-Laurent. Elles sont, du reste, recouvertes presque partout par des alluvions quaternaires d'une grande épaisseur. Sur la rive droite, la rive sud du fleuve, c'est le cambrien et le précambrien qui dominent, notamment dans les cantons de l'Est. Des roches éruptives traversent ces terrains siluriens et cambriens. Elles forment de petites montagnes de diorite, de dolerite, de trachyte : Mont-Royal de Montréal, Montarville, Rougemont, Yamaska, Johnson, Shefford, Brome (1).

Les terrains laurentiens renferment du phosphate, du fer magnétique et titanique, du mica, des granités, des calcaires. Les dépôts alluviaux de la vallée de Saint-Laurent fournissent la brique, la tourbe, le minerai de fer des marais, de nombreuses sources minérales. Les sédiments qu'elles recouvrent donnent, avec les calcaires de Trenton, la pierre à chaux et la pierre de construction avec lesquelles on a bâti Québec et Montréal. Le sous-sol le plus riche est celui des cantons de l'Est. Là se ren-

(1) Commission géologique du Canada. Rapport des progrès depuis son commencement jusqu'en 1873. ïrad. de Darcy. Montréal, 1864, eh. m, p. 24 et suivantes.

— Allas de cartes et de coupes (joint au rapport).

Montréal 1865. Géological, Map of Canada... dressée par James Hall et SirW. Logan.

J, Obalski, Mines et minéraux de la province de Québec y 1849-90. Esquisse géologifjuc, p. 4 et 5.

contrent, dans le cambrien, le cuivre, le fer magnétique et oligiste, l'antimoine, le nickel, Fargent, le quartz aurifère, et, dans les serpentines, le fer chromique et Tamiante (1).

Au point de vue de la qualité du sol on a divisé le bassin du Saint-Laurent en trois régions : les Laurentides, les cantons de l'Est, la vallée du fleuve.

Dans les deux premières régions la décomposition de roches cristallines peu résistantes a produit de bonnes terres, avec cet avantage pour les cantons de l'Est que la décomposition y est plus rapide. La vallée du fleuve, la Champagne, comme rappellent les géologues canadiens, est beaucoup plus fertile. Ses grès, ses calcaires, ses schistes sont recouverts par des glaises, des glaises bleues d'une grande épaisseur et qui ont formé un sol très riche, particulièrement propre à la culture du blé. Aussi bien ne faut-il pas juger de la fécondité de la terre canadienne, à l'arrivée des premiers colons, par ce qu'elle est devenue, par la suite, entre les mains d'agriculteurs ignorants, qui, à lui demander trop, l'ont épuisée. Et les incendies, ces incendies qui sont, la plupart du temps, allumés pour hâter la besogne des défricheurs, ont fait aussi beaucoup de mal. Sur trop de points, ils ont laissé le sol à nu (2). ^

Encore qu'elle soit située sous la même latitude que nos provinces du centre et du midi (45° lac Saint-François, Bec d'Ambez ; 46 Sorel, île d'Oléron ; 47 île d'Orléans, île de Noirmoutiers; 48 Tadoussac, Le Mans). La Nouvelle-France n'a point le \ climat tempéré de l'ancienne. Elle est soumise à toutes les variations d'un climat continental caractérisé : hiver très froid, été très chaud. C'est que la mer a beau s'enfoncer au cœur du Canada, elle n'y apporte que des eaux glacées. Cependant que le Gulf-Stream détourne vers l'Europe occidentale les eaux chaudes des Antilles, un courant qui se forme entre la terre de Baffin et le Groenland pénètre dans le détroit de Belle-lsle et, lors de la débâcle estivale, chasse les ice-bergs jusqu'au large d'Anticosti (3). Les vents exercent la même influence que

(1) Obalski, Mines etminéraux de laprovince de Québec, 1889-90, pp. 4 et 5.

(2) H. Mercier, Esquisse de la province de Québec, 1889, pp. 22-23.

(3) The Currents in the golf of Si-Lawrence, Ottawa, 1900. — Annales de géographie^ 15 octobre 1901, p. 271.

iO LA COLONISATION DE LA NOUVELLE-FRANCE

les eaux. Les vents du pôle se rejoignent dans la vallée du : Saint-Laurent : vent du nord-est-sud-ouest, qui s'engouffre dans le large couloir de l'estuaire, vents du nord et du nordest qu'aucun accident de relief n'arrête dans la traversée du Xabrador (1).

-^ La moyenne de janvier qui est à Nancy 0,02, à Paris 2,6, à Brest 6,3, est à Rimouski — 12,55, à Québec — 11,44, à Ottawa — 10,39, à Montréal — 9,88. La moyenne de juillet qui est à Nancy + 18,5, à Paris + 18,13, à Brest + 17,9 est à Ottawa 4- 18°61, à Montréal + 18°22, à Québec + 16°67, à Rimouski + ISW.

Le Canada n'a point nos quatre saisons (2) de France, de durée égale. Le printemps et l'automne, le printemps surtout y sont de courte durée. Mars est encore de l'hiver. Mai est déjà de l'été. Tout le printemps tient dans le mois du dégel.

Du froid à la chaleur le passage est rapide. Quelques jours de pluies chaudes et la neige coule au fleuve, aux rivières, aux lacs, l'air se purifie, le ciel se colore d'un azur éclatant où flottent les fils légers des cirrhus ; comme par enchantement jaiUit de partout une végétation puissante. 11 se peut qu'il n'y ait point une feuille aux arbres le premier mai, même le cinq mai, et le quinze mai tout est vert. 11 faut du reste distinguer entre les régions. Autour de Montréal la neige a disparu avant le premier avril; autour de Québec elle persiste jusqu'aux premiers jours de mai. Le printemps se prépare depuis longtemps. Sous la neige, la sève est montée aux arbres et les bûcherons ont entaillé le dur bois de l'érable pour en tirer du sucre.

En 1624, Champlain a pris plaisir à marquer, jour par jour, les progrès rapides de ce renouveau charmant. « Le 8 du dit mois (mai), les cerisiers commencent à espanouir leurs boutons... En ce temps mesme sortent de terre de petites fleurs

de gris de lin et blanches qui sont les primevères de ces

lieux-là. Le 9, les framboises commencent à boutonner et toutes les herbes à pousser. Le 10 ou 11, le sureau montre ses feuilles. Le 12, il y a des violettes blanches... Le 15, les arbres

(1) E. Reclus, Amérique boréale^ p. 461.

(2) Hingston, The CLimate of Canadu, pp. 48-65.

furent boutonnés et les cerisiers revestus de feuillages et le froment monte à un ampan... Les framboisiers jetèrent leurs feuilles, le cerfeuil était bon à couper : dans le bois l'oseille s'y void à deux pouces de hauteur. Le 18, les bouleaux jettent leurs feuilles. » Et ainsi de suite jusqu'au 30 « où les chesnes avaient leurs feuilles d'environ un pouce de long » et « oii le bled d'inde commençait à lever (1). » Et Champlain tient son journal à Québec, c'est-à-dire dans la région de la Nouvelle- France où Téclosion du printemps se fait le plus attendre.

En même temps la forêt se peuple et s'anime. Dès le mois de mars, le rouge-gorge a fait son nid, la perdrix a choisi son compagnon, la bécasse revient du sud. D'avril à mai, la terre canadienne, un à un, retrouve tous ses chanteurs : le pivert, le bruant, le rossignol et, s'il est permis de la mettre en cette compagnie, la grenouille des marais.

L'été canadien est très chaud, mais non point accablant. L'atmosphère n'y est jamais dans un état de repos absolu. Elle est rafraîchie par des pluies qui tombent en grande quantité et, généralement, à des intervalles réguliers.

A la fin de septembre, le changement de température est brusque. Les pluies deviennent fréquentes. Il gèle presque toutes les nuits. Les oiseaux migrateurs, le rouge-gorge, le rossignol, le canard sauvage partent en octobre. Les animaux hivernants vont changer de plumage ou de pelage. En même temps la forêt se revêt d'une robe neuve aux teintes les plus riches, aux nuances les plus variées « rouges et sanglantes sur le feuillage des érables — jaune pâle sur les trembles, les bonleaux, les noisetiers, — d'un vert dur et foncé sur les épinettes — plus tendre sur les mélèzes et sur les aiguilles luisantes des sapins (2) ». C'est encore une belle et agréable saison. Les Canadiens vantent la douceur des derniers beaux jours de l'automne qu'ils appellent l'été des sauvages.

La première neige tombe en novembre, neige légère qui ne résiste pas à quelques heures de soleil. C'est la poudrerie de sainte Catherine. La neige qui dure commence à tomber en dé-

(1) Champlain, édit. Laverdière, t. VI, p. 74.

(2) Casgrain, Légendes canadiennes. La Jongleuse. OEuvres complètes, édit. populaire, t. III, p. 45.

cembre. Elle monte à trois pieds autour de Montréal, à quatre I autour de Québec. C'est en décembre également que se prennent les lacs, les rivières, et, en dernier, le Saint-Laurent.

Il ne faut pas juger de l'hiver canadien par notre hiver de la France du nord. L'hiver canadien a ses redoutables poudreries où trop souvent le voyageur s'égare et succombe. Mais il n*a pas ces après-midi de brume et de boue qui nous condamnent au spleen. Les Canadiens célèbrent les calmes journées de décembre, où, sur le flot d'argent qui déferle de la forêt au fleuve, dans un ciel pur — presque un ciel de Nice ou d'Alger — plane un vigoureux soleil. Les nuits sont encore plus belles. Elles ont, ce qui manque à nos nuits les plus splendides, les féeries de l'aurore boréale. L'enchantement n'est pas que pour les yeux. C'est tantôt, lorsque le temps est doux, un mystérieux silence, tantôt, lorsque le froid monte, la musique étrange que fait la neige qui casse.

Cet hiver qui, de loin, effraie tant, est, sur place, très tolérable et même, cette comparaison s'impose aux premiers hivernants, plus tolérable que celui de la France du nord et du centre d'où ils viennent. « Chacun se dit icy qu'il a plus enduré de froid en France qu'en Canada » (1), écrit le père Le Jeune en 1633. En 1642, le père Barthélémy Vimont trace un tableau charmant des bienfaits inattendus de l'hiver canadien. « Des filles tendres et délicates, qui craignent un brin de neige en France, ne s'estonnent pas icy d'en voir des montagnes. Un frimas les enrhumait en leurs maisons bien fermées, et un gros et grand et bien long hiver, armé de neiges et de glaces depuis les pieds jusques à la teste, ne leur fait quasi autre mal que de les tenir en bon appétit (2). » L'explication est trouvée tout de suite. C'est « un froid qui est guay et la plupart du temps ce sont de beaux jours sereins (3). » L'hiver canadien est moins pluvieux que le nôtre et, comme l'humidité est la cause principale des maladies des voies respiratoires, il est plus sain. Cet hiver ne donne pas seulement la santé aux hommes. Il assure à la terre sa fécondité. La neige est d'une conductibilité très faible. Do

(1) lielat. des Jésuites, 1633, p. 10.

(2) Id., un, p. 3.

(3) P. Boucher, Histoire véritable... de La Nouvelle-France, p. 135.

son épais manteau elle protège parfaitement le sol et les semences qui lui ont été confiées contre les atteintes de la température atmosphérique. Elle contient en outre de l'acide carbonique et même le plus souvent des nitrates et de l'ammoniaque. Au moment du dégel, ces substances azotées, éminemment fertilisantes, pénètrent lentement et profondément dans la terre.

Aujourd'hui les moins rapides des steamers anglais qui font le service entre Liverpool et Montréal, à la condition qu'ils ne soient pas arrêtés par la brume au nord de Terre-Neuve, accomplissent, dans les deux sens, le voyage en une dizaine de jours dont deux de navigation fluviale. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, avec des voiliers, le passage ne demandait jamais moins de six semaines.

De Tancienne à la Nouvelle-France la plus courte traversée que nous connaissions, c'est celle de Montcalm (1). En trentehuit jours, le futur vainqueur de Carillon va de Brest à la Petite- Ferme qui est sur la côte de Beaupré. Mais on avait donné au général en chef de l'armée d'Amérique un des bons marcheurs de la marine royale, et, pour le guider, Pelegrin, le capitaine du port de Québec qui en était à sa quarante-deuxième campagne. Cette rapidité ne se retrouve pas dans l'histoire du Canada français. La traversée de La Hontan en 1691 dure cinquante-trois jours (2) ; celle du père Le Jeune en 1632, soixante-dix-huit (3) ; celle de Charlevoix en 1720 quatre-vingtquatre (4). On peut être encore plus malchanceux. Les tempêtes, les calmes, les brumes, sans compter le temps perdu, dans

(1) Montcalm, Journal, pp. 32 à 61.

(2) La Hontan, Voyages, t. I, lettre XXII, pp. 352-354.

(3) Relat. des Jésuites, 1632, pp. 1 à 7.

(4) Principales péripéties de la traversée de Charlevoix sur la flûte du iroi le Chameau : Départ le 2 juillet 1720; pendant six semaines mer

démontée et vent debout ce qui force à le prendre de biais, à aller à la bouline ; vers le grand banc dix jours de brume épaisse ; le 16 août tempête ; le capitaine s'égare et se retrouve en vue du cap Raze, au moment de donner sur le brisant ; le 10 septembre on signale Anticosti ; dans le fleuve nombreux mouillages forcés : quatre jours aux Mamelles-deiMatane, cinq jours à l'île Verte, deux jours à Tadoussac Charlevoix, ^Journal d'un Voyage.,, dans l'Amérique Septentrionale^ t. V, 2* lettre, ipp. 71 à 102,

le golfe et dans le fleuve, à lutter contre les courants et à éviter les glaces flottantes, peuvent vous condamner comme Fauteur anonyme du Voyage au Canada de 1701 à/76/, J. C.B., àpasser près de cinq mois entre le ciel et l'eau (i). A la vérité, le retour est, en règle générale, plus facile et plus prompt que Faller. Champlain en 1610 a laissé Québec le 8 août, et il prend terre à Ronfleur le 27 septembre (2). L'année suivante, il vaplus vite encore. Il metun mois tout juste à gagner la Rochelle (3) . La Hontan s'embarque le 26 novembre 1691 à Québec, et le 12 janvier 1692, il peut dater une lettre de la Rochelle. Encore se plaint-il que la traversée a été assez longue. Ce même La Hontan nous donne la durée moyenne des passages, deux mois et demi de France en Canada, de trente à quarante jours du Canada en France. Et il explique ainsi ladifférence dans la durée des deux trajets. Il y a, chaque année, cent jours de vent d'est et deux cent soixante jours de vent d'ouest (4).

Au dix-septième et au dix-huitième siècle les navires de haute mer ne dépassent point Québec. En amont ils trouvent encore des chenaux assez profonds mais plus de chenaux assez larges pour des voiliers. A Québec il faut descendre dans les canots et aller à la rame. De là, sans rencontrer d'obstacle, on pousse sur le fleuve jusqu'à la Chine, sur le Saint-Maurice jusqu'aux Piles, sur le Richeheu jusqu'au bassin de Chambly, sur tous les affluents jusqu'à ce qu'on se heurte à la première chute. Mais les rapides, les sauts, même les cataractes se laissent tourner. A l'école des sauvages, les ancêtres des Canadiens apprennent vite à mettre à leurs épaules le petit bateau d'écorce. Dès lors c'est la moitié d'un continent qui leur est ouvert.

Dans l'immense plaine intérieure de l'Amérique du nord, où les fleuves qui vont à trois mers entremêlent leurs sources, de portage en portage, par l'Ottaw^a, par les grands lacs, par la Saskatchewan, parle Mississipi, par leurs centaines d'affluents et de sous affluents, les chemins liquides portent les Français du golfe du Saint-Laurent à la baie d'Hudson, aux Montagnes Rocheuses, au golfe du Mexique.

(1) J. C. B. Voyage au Canada, 1751-1761, p. 202.

(2) Champlain, Second voyage, édit. Laverdiôre, t. III, p. L'26-229.

(3) Cham[)l.iin, Troisième Voyage, édit. Lavordièn;, t. Ifl, p. 205.

(4) La Hontan, Voyages, t. 1, lettre XX, p. 339; lettre 111, p. 18.

Page 1