DEUXIÈME PARTIE
La découverte et la première tentative de colonisation (1535-1542.) — Soixante ans d'abandon. — Henri IV. — Le système des compagnies.
— Ghamplain. — Fondation de Québec (1608.) — L'exploration d609-1613j.
— Premiers essais de culture. — La fin du mal de terre. — Cbamplain et les sauvages. —Intrigues à déjouer. — Vice-rois fainéants. — Le premier colon Hébert. — La mauvaise volonté des compagnies. — Prise de Québec par les Anglo huguenots (1629.) — Ghamplain à Londres et à Paris. — Restitution de la colonie. — L'édition des voyages de Ghamplain de 1632.
Entre la découverte du fleuve Saint-Laurent par Jacques Cartier et les débuts véritables de la colonisation du Canada, il s'écoule un siècle (1535-1632). Pour implanter la race française en Amérique il faut s'y prendre à trois fois.
La première tentative de colonisation suit la découverte. Elle dure à peine quelques mois et son insuccès est complet. Après soixante ans d'un abandon que la situation intérieure de la France suffit à expliquer, l'effort est renouvelé. Avec beaucoup de persévérance il est prolongé de 1598 à 1629. Mais les ressources manquent, et au moment même où le génie patient de Champlain semble avoir triomphé de tous les obstacles, un coup de théâtre remet tout en question. Les Anglais détruisent la petite colonie. Heureusement que le désastre est vite réparé»
Dès 1632 les Français reviennent à Québec. Cette fois-ci, la prise de possession du Canada est définitive.
Il n'y a à retenir de la première tentative que quelques faits essentiels. Contre les prétentions de ses frères d'Espagne et de Portugal François I" revendique hautement dans le Nouveau- Monde sa part de V « héritage d'Adam. » Il envoie successivement Verazzani et Jacques Cartier à la recherche des Terres Neuves du Nord-Ouest. Verazzani disparaît dans un second voyage. Mais Cartier accomplit sa tâche avec le plus grand succès. En 1535 il entre dans le Saint-Laurent, s'avance à deux cents lieues dans l'intérieur des terres, ne s'arrête que devant le premier rapide (1).
François I" a hâte de peupler ce sol qui porte déjà le nom de Nouvelle-France. Il confie à un de ses favoris, Roberval, le soin d'y conduire les premiers colons. Mais ce sont des colons de la plus mauvaise qualité. Ils ont été recrutés dans les geôles du royaume. Même si, dès le premier hivernage, la famine et le mal de terre ne les avaient pas décimés, l'entreprise était de toute manière condamnée à échouer. Cartier rembarqua le petit nombre des survivants (2).
Si fâcheux que soit cet échec, il n'y a pas là de quoi provoquer le découragement. Mais François P' meurt, son fils Henri II se donne tout entier à la lutte contre la maison d'Autriche, et sous ses petits-fils éclate cette terrible guerre de religion qui divise la France en deux camps. Le Canada est abandonné, sinon oublié.
Est-ce à dire qu'il ne subsiste rien de l'œuvre de François I" et de Jacques Cartier? La question de propriété est résolue. Le capitaine malouin a dressé partout sur son passage les hautes croix à l'écusson fleurdelisé. Il a donné au roi de France le droit du premier occupant. En outre, la partie du Canada qui sera le théâtre principal de la colonisation française est maintenant connue dans ses grandes lignes. Cartier est remonté jusqu'à
(1) Jacques Cartier, lirief récit et succincte narration de la navigation faite en UiS!) et iO.'JO aux îles de Canada^ p. 27.
(2) Auteur de la liiljLiotlieca americana vetustissima (llarrisse), Notes pour servir à l'histoire^ à la bibliofjrap)de... de la Nouvelle-France ^ pp. 4-6 et 243-217.
Stadaconé qui sera Québec, jusqu'à Hochelaga qui sera Montréal, jusqu'au saut Saint-Louis qui reste encore aujourd'hui le terme de la navigation maritime. En même temps, son maître a fixé le programme de l'œuvre que la France tentera d'accomplir en Amérique du Nord. Ce programme que Henri IV, Louis XIII et Richelieu, Louis XIV et Colbert acceptent tel quel, se réduit à ces deux articles qui gardent, à l'origine, une importance égale : il faut peupler le pays de Français j il Jaut convertir les indigènes (1). Enfm, et ceci est capital, les populations de nos côtes ont appris, une fois pour toutes, le chemin du Saint-Laurent. Chaque année, désormais, la pêche de la morue et delà baleine^^et, accessoirement, la traite avec les sauvages, attirent jusquà Terre-Neuve, et même jusque sur le fleuve, les Normands, les Bretons, les Saintongeois, les Basques.
La Ligue et l'Espagne vaincues, la France pacifiée, replacée à la tête de l'Europe, l'heure redevient propice aux entreprises d'outre-mer. Il n'y a pas lieu de grandir plus que raison le rôle de Henri IV. S'il déclare qu'il a hâte « de faire parachever la découverture et habitation du Canada (2) », il se garde de reprendre à son compte le programme dé François I". Henri IV a ce mérite de passer outre à la contradiction de Sully (3), de croire à l'avenir de la Nouvelle-France, mais, et ceUe parcimonie a des excuses au lendemain de quarante années de guerre civile et étrangère, il ne se déclde-p^â â.iaLicaUû Sjacrifîce nécessaire pour l'établissement-d'une colonie. Aussi bien s'ima-
(1) « Comme pour le désir d'entendre et avoir connaissance de plusieurs pays qu'on dit inhabités et autres être possédés par gens sauvages, vivans sans connaissance de Dieu... eussions dès pieça à grands frais et mises envoyé découvrir lesdits pays par plusieurs bons pilotes... qui d'iceux pays nous auraient amené divers hommes que nous avons par longtemps tenus en notre royaume, les faisant instruire en l'amour et la crainte de Dieu... en l'intention de les faire ramener es dits pays en compagnie de bon nombre de nos sujets de bonne volonté, afin de plus facilement conduire les autres gens d'iceux pays à croire en notre santé foy... » Commission de François P' à Jacques Cartier, 17 octobre 1540. Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, 1611, pp. 411-416.
(2) 28 décembre 1602. Lettre missive au capitaine Chauvin. Lettres missives de Henri IV, Documents inédits sur V Histoire de France, t. VUI, p. 15.
(3) Sully, Économies royales^ édit. Michaud et Poujoulat, t. I, p. 516.
gine-t-il résoudre ce difficile problème de coloniser sans qu'il en coûte rien au trésor royal, en ayant recours au système des
v^ compagnies privilégiées. A remarquer que le système n'a pas encore été mis à Tépreuve. La première compagnie française, celle du commandeur de Chastes, et la première compagnie hollandaise, que Ton considère généralement comme ayant servi de modèle à toutes les autres, sont de la même année, 1602 (1). Le succès n'en paraît pas moins assuré /le système est d'un mécanisme à la fois si ingénieux et si simple. Le souverain s'en remet à quelques-uns de ses sujets, qui forment une association commerciale, du soin d'organiser, de peupler une terre vacante. En échange, il leur abandonne de fructueux monopoles qui doivent non seulement leur permettre de couvrir leurs frais mais de s'enrichir.
Toute la question est de savoir si les concessionnaires tiendront leurs engagements ! Les agents de la compagnie peuvent avoir les meilleures intentions : ils restent soumis aux exigences des associés. Ceux-ci n'ont qu'un souci médiocre de
^^ l'intérêt national. JQs réclament, avant tout, des dividendes.
~Y c'est-à-dire l'exploitation à outrance ^e^leur privilège. Quant au peuplement ils s'accordent pour refuser de l'entreprendre. Le recrutement, le transport, l'établissement des immigrants coûteraient trop cher, et, par surcroît, à peine installés ces genslà deviendraient des concurrents. On doit aussi convenir que les compagnies se fondent trop souvent avec des capitaux insuffi santSj^£u]ell^ssontJorcées dejvivre au jour^lejour sans avoir ces réserves, sans pouvoir faire ces avances qu^ sont néces- ^irés à cette œuvre dejongue haleine qu'est la colonisation. ) /^ La série des échecs recommence: échec du~marqïïis de la ) Roche en 1598, échec du capitaine Chauvin en 1603. On attend / mieux du commandeur de Chastes. Il meurt avant d'avoir pu / rien faire. Heureusement que le roi de France a sous la main \ un ancien compagnon du roi de Navarre, homme de tète et de cœur, M. de Monts (2). M. de Monts sait qu'il lui faut beaucoup
(1) Bonnassieux, Les grandes Compagnies de Commerce, pp. 40 et 346.
(2) Le IH décembre 1603, lettres patentes portant règlement pour l'enregistreiiient et l'cx6cntion du traité l'ait avec le sieur de Monts pour la découverte des côtes des terres de l'Acudie et y établir des colonies. —
d'argent et qu'il ne peut en demander à son protecteur. Il se fait octroyer le monopole de la traite. 11 croit enfin désarmer la mauvaise volonté de ceux qui ne pardonnent pas au lieutenant général de la Nouvelle-France d'appartenir à la religion réformée : il s'engage à réserver aux missionnaires catholiques la conversion des indigènes. Mais le plus grand mérite de M. de Monts est d'avoir accepté la collaboration de Champlain.
Samuel Champlain (1) est né à Brouage, vers 1570. Il est fils de marin. Tout, dans les traditions de sa famille comme dans les spectacles de son enfance, est fait pour lui inspirer l'amour des aventures, la curiosité des terres d'outremer. 11 fait pourtant ses débuts en prenant part à la guerre civile. Bon catholique, il sert la Ligue contre Henri IV. Après l'abjuration il s'empresse de changer de camp, d'abandonner, de combattre le parti de l'étranger. Il contribue à la soumission de la Bretagne. Il se fait remarquer de ses chefs, en obtient les importantes fonctions de maréchal des logis.
Philippe II a traité à Vervins. Henri IV licencie le plus grand nombre de ses soldats, et, parmi eux, Champlain. Celui-ci serait fort embarrassé de sa personne si l'un de ses oncles, qui est chargé de rapatrier la garnison espagnole de Blavet, ne lui proposait de l'emmener. L'oncle et le neveu débarquent à Cadix et trouvent bientôt le moyen de se faire admettre au service de Sa Majesté Catholique. Champlain y gagne de réaliser un rêve qui semblait irréalisable pour un Français, de pénétrer aux Indes Occidentales. De la Guadeloupe à Porto- Rico, à Saint-Domingue, à Cuba, à Saint-Jean d'Ulloa, à l'isthme de Panama, à Carthagène, il fait le périple de la mer des Antilles. Il a même l'autorisation de pousser une pointe à travers la terre ferme jusqu'à Mexico.
Champlain a donné une relation de son voyage. On y relève
Enregistrées le 16 mars 1605. Lettres missives de Henri IV. Documents inédits sur VHistoire de France, t. VIII, p. 897.
(1) Trois ouvrages à consulter sur Champlain : sa biographie, par l'abbé Laverdière, t. I de l'édition de Champlain, par le même ; Samuel Champlain, par N.-E. Dioune ; La Vie de Samuel Champlain, fondateur de la Nouvelle- France, par M. Gabriel Gravier. Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure^ exercices 1898-99, Rouen, 1899.
les qualités maîtresses de son esprit. Il sait voir. Il lui suffit d'un coup d'oeil pour comprendre, pour juger. Sa curiosité est d'abord celle d'un militaire. On dirait qu'il prépare pour le roi de France la conquête de la Nouvelle-Espagne. Il accumule les notes. Quand les mots ne disent pas assez il les éclaire d'un plan ou d'un croquis. Mais bientôt un autre spectacle attire, absorbe son attention : celui de la première en date, de la plus avancée des colonies européennes dans le Nouveau-Monde (1). La vocation de Champlain est née.
Ghamplain revient en France après deux ans d'absence (2) (1599-1601). Il accourt à Saint-Germain auprès de Henri IV, et lui remet un rapport qui est probablement « le brief discours des choses plus remarquables que Samuel Champlain a recongnues aux Indes Occidentales ». Le roi lui donne une pension, le nomme son géographe (3). Il pense en même temps qu'un tel auxiliaire serait précieux en Nouvelle-France. Il donne ordre à Dupont-Gravé, l'associé du commandeur de Chastes, de l'embarquer.
Au mois de juin 1603, il est à Tadoussac. Il prend contact avec ces sauvages qui lui inspirent tant de sympathie et qu'il saura si bien manier (4). Il remonte le Saint-Laurent, passe au pied de la chute à laquelle il donnera le nom de Montmorency (5), aborde à Québec. Il est frappé de la situation de cette montagne qui est sur un détroit. Il parcourt les environs de Québec. Il remet à la voile. De Québec à la Pointe-Sainte Croix, aux Trois-Rivières, à l'île de Montréal, son admiration suit un crescendo. Son opinion est faite. « Si ces terres étaient cultivées elles seraient bonnes comme les nôtres (6). » Ces quelques semaines sont capitales dans l'histoire de l'Amé-
(1) <i II ne se peut voir... un plus beau pais que ce royaume de la Nove- Espagne. » Ghamplain, Brief discours des choses plus remarquables que Samuel Champlain de Brouage a reconrjnues aux Indes Occidentales, édit. Laverdiôre, t. I. pp. 21-24.
(2) Id., loc. cit.
(3) Lavcrdière, Champlain, notice biographique, t. I, pp. xv-xvii.
(4) Des Sauvages ou Voyage de Samuel de Champlain de Brouage faite en la France-Nouvelle l'an 1603, t. II, édit. Laverdiôre, pp. 4 à 7.
(li) Ghamplain, Des Sauvages, édit. Laverdière, t. Il, p. 25. (6) Id., p. 26.
rique française. Désormais Champlain est conquis à la Nouvelle- France. Il lui voue sa vie.
Champlain repasse en France. Il y apprend la mort du commandeur de Chastes. Il ofïre ses services à M. de Monts qui le connaît, sans doute, de longue date, qui est saintongeois comme lui. De Monts emmène Champlain en Acadie, à Sainte-Croix puis à Port-Royal. C'est un échec complet. De Monts renonc à TAcadie, la cède à Poutrincourt. C'est alors que Champlain le décide à tenter la fortune sur les bords du Saint-Laurent. La détermination est heureuse. Sans doute l'Acadie avait sur le Canada cet avantage de faire face à Terre-Neuve, au Grand banc, d'être beaucoup plus rapprochée de l'Europe, d'être abordable en toute saison. De plus, le développement de ses côtes, la fertilité de son sol, la douceur relative de son climat la rendent facilement colonisable. Tout cela n'empêche pas que l'Acadie ne soit une impasse, qu'elle n'ait point de communication naturelle avec l'intérieur du continent. Les grandes routes qui pénètrent au cœur de l'Amérique sont, au nord et au sud de la péninsule, la vallée du Saint-Laurent, la vallée de l'Hudson. Entre les deux, FAcadie est condamnée à l'isolement, et cela est si vrai que cet isolement a duré jusqu'à la fin du dixneuvième siècle, et que, pour le faire cesser, il a fallu la cons- . truction, entre Halifax et Québec, du chemin de fer intercolonial. Au surplus, du moment que l'on va laisser les Anglais s'établir en face, entre le cap Cod et le fleuve Connecticut, l'Acadie est toujours à la merci d'un coup de main. Quatre fois (1), dans l'espace d'un siècle, avant de nous être définitivement ravie, elle est enlevée par nos rivaux, chaque fois on peut dire à l'improviste.
Le choix de la vallée du Saint-Laurent comme théâtre principal de la colonisation française nous donne, pour la conquête du continent, une avance que nos rivaux ont mis cent cinquante ans à rattraper. De Québec et de Montréal nous attei- ] gnons les grands tacs, le Mississipi, les Montagnes Rocheuses/ alors qu'ils commencent à peine à descendre le versant occi- j dental des AUeghanys. Enfin cet établissement à l'intérieur ;
(1) En 1613, en 1629, en 1654, en 1711. Rameau de Saint Père, Une Colonie féodale en Amérique, L'Acadie, t. I, pp. 59-60, 72, 122-123, 353-54.
desjerreâ^.aiir..iin fleuve qui gèle tous les hivers, met, pendant six mois chaque année, la colonie àFabri d'une attaque venue de la mer. A la vérité, on peut soutenir la contrepartie. Il se présente telle circonstance, la guerre iroquoise par exemple, où la muraille de glace intercepte les secours de la mère -patrie. Et, lorsqu'on assiste au vagabondage des coureurs de bois, on se prend à regretter que la porte sur les grandes plaines de l'Ouest et du Sud leur soit si largement ouverte. Aussi bien, si M. de Monts se décide à transporter son éta-
^j blissement sur la grande rivière du Canada, c'est surtout parce
. qu'il sait que c'est là le vrai pays de la traite, et qu'il espère y échapper à la concurrence que, malgré toutes les patentes
k royales, lui font les Rochelais et les Malouins.
/ Avec le choix de la vallée du Saint-Laurent pour la première province de l'Amérique française, un autre choix s'impose, celui de Québec pour la première habitation. S'il ne s'agissait que d'un comptoir de commerce, les Trois-Rivières et surtout l'île de Montréal eussent mérité la préférence. Mais, pour commencer, il ne faut pas être trop loin de la France, il faut être en sûreté. Ce détroit qui n'a qu'un quart de lieue de large, et où une barque ne peut passer sans être signalée, cette montagne qui commande ce détroit ne se retrouvent pas ailleurs. Champlain qui est venu seul au Canada, et qui a les pleins pouvoirs de M. de Monts, n'a pas un instant d'hésitation. Avant de débarquer, il savait où il s'établirait. Le 3 juillet 1608, il met ses hommes au travail. Au mois de septembre, le logement et le magasin de Québec sont achevés (i). 11 est trop tard pour aller on exploration. Champlain attend la fin de l'hivernage pour se mettre en chemin.
De Québec au lac Saint-Pierre, il reprend l'itinéraire de 1603, Mais là, au lieu de poursuivre dans la direction du saut Saint- Louis, il bifurque à gauche, il remonte la rivière des Iroquois, qui sera plus tard le Richelieu, jusqu'au lac auquel il donne son nom (2). Là s'arrête sa première campagne. Mais il veut se rendre compte du chemin qui reste à parcourir jusqu'à la côte de Norembègue, c'est-à-dire jusque la Nouvelle-Angleterre, il
(1) Champlain, Les Voyages, 1613, rdit. Laverdiôre, t. III, pp. 14S-156.
(2) Id., pp. 181 à 189.
interroge les sauvages. Il trace, dans leurs grands traits, les étapes du lac Champlain au lac du Saint-Sacrement et à Fembouchure de THudson (1).
Champlain ne peut se remettre en route qu'en 1611. 11 a pour objectif le Grand saut. Il atteint au lac des Deux-Montagnes, puis, revient sur ses pas, et pour marquer son intention de fonder un établissement dans Tîle de Montréal, il y fait défricher ce qu'il appelle la place royale (pointe de Callières) (2).
Il repart en 1613. Cette fois, il va à la découverte de cette mer du Nord qui doit conduire les Français en Chine. Il reconnaît rOutaouais depuis son confluent avec le Saint-Laurent jusqu'au lac des Allumettes (3). Forcé de battre en retraite, il renouvelle la tentative en 1615. Il suit d'abord le même chemin, puis se jette dans l'inconnu à l'ouest de la grande rivière. Il découvre le lac Nipissing et le lac Huron qu'il appelle la mer ^ouce (4).
Ici finit sa carrière d'explorateur. L'âge a-t-il affaibli son ardeur, ou bien, ce qui est plus vraisemblable, plus digne d'un tel homme, estime-t-il que l'étendue du territoire exploré est suffisante, qu'avec les maigres ressources dont il dispose il ne peut en occuper sérieusement, en mettre en valeur davantage ? "Dans tous les cas, sa réputation d'explorateur est désormais hors de conteste. Lorsqu'en 1619 les associés voudront se débarrasser de sa surveillance qui les gêne à Québec, ils proposeront qu'il soit exclusivement « employé aux découvertes (5) ».
Méthodique, minutieuse, l'exploration du bassin du Saint- Laurent a été poussée jusqu'au bout. Champlain n'a rien laissé à faire à un successeur. Avec cette seule réserve qu'il n'a pas vu le grand fleuve sortir du lac Ontario. Point d'erreur, point même de lacune de quelque importance dans la carte qu'il
(1) Champlain, Les Voyages, 1613, édit. Laverdière, t. III, p. 191.
(2) Champlain, Les Voilages. Le troisième voyage, 1611, édit. Laverdière, t. III, pp. 242 à 245.
(3) Champlain, Les Voyages, 1613, édit. Laverdière, t. III, pp. 292 à 319.
(4) Champlain, Voyages et descouvertures, 1615-1618, édit. Laverdière, t. iV, pp. 25-26.
(5) Champlain, Les Voyages de la Nouvelle-France Occidentale^ édit, Laverdière, t. V, 1603-1629, Paris, 1632, p. 322.
joint à son édition de 1632. Mais, si complète qu'elle soit, une reconnaissance purement géographique ne suffit pas au père de la Nouvelle-Frauce. Sa mission est de fonder une colonie. Partout où il passe, son premier regard est pour les ressources naturelles du sol. Sa première réflexion s'exerce sur le parti que le colon pourra en tirer. Ses relations sont remplies de renseignements agricoles. Ce sont des notes brèves où il n'a pas peur de se répéter. « Pays fort plaisant et uni », écrit-il des rives du lac Saint-Pierre (i) ; et du bassin de Chambly : « pays rempli de forêts, vignes et noyers » (2). AulacChamplain, il y a « force vignes et force châtagners » (3). Dans l'île de Montréal de belles prairies pourront nourrir « tel nombre de bétail que Ton voudra » (4). Il est impatient d'éprouver la fertilité du sol. A peine a-t-il un logement à Québec que tout autour il sème du blé et du seigle, qu'il plante une vigne (5). Cette vigne qui donne de belles espérances est mal soignée pendant son absence et périt. En 1610, au même Québec, il a dans son jardin des herbes potagères, du beau blé d'Inde et du froment (6). En 1611, dans Tîle de Montréal, bien qu'il n'y soit qu'en passant, il reprend l'expérience. Il a deux jardins : l'un dans les prairies, l'autre dans les bois (7).
Il ne manque plus à Champlain que d'être rassuré sur la salubrité du pays. De ce côté il n'est pas sans inquiétude. Il a assisté, il a échappé aux deux épidémies de mal de terre qui, à Sainte-Croix, ont enlevé trente-cinq hivernants, sur soixante-dix-neuf (8), à Port-Royal, douze sur quarante-
(1) Champlain, Les Voyages, 1613, édit. Lavcrdière, t. III, p. 180.
(2) Id., p. 181.
(3) Id., p. 190.
(4) Id., p. 243.
(o) Id., p. 166.
(6) Id , p. 225.
(7) Id., p. 245.
(8) Voici la drscription de l'épidémie de Sainto-Croix : <« Durant l'yvcr il se mit une certaine maladie entre plusieurs de nos gens, appelée mal de la terre autrement scorbut à ce que j'ai ouy dire depuis à des hommes doctes. II s'engendrait en la bouche de ceux qui l'avoient de gros morceaux de chair superflue et baveuse qui causait une grande putréfaction, laquelle surmontait tellement qu'ils ne pouvaient prcscjue prendre aucune chose sinon que bien liquide ; les dents ne tc^noient presque point et les pouvait-on arracher avec les doits sans leur faire douleur. L'on leur cou-
cinq (1). Les débuts à Québec n'ont pas été, non plus, satisfaisants. Au premier hivernage, dix-huit Français ont été atteints et dix ont succombé (2). Aussi bien Ghamplain sait quel tribut les compagnons de Cartier et de Roberval, ont payé à la terrible contagion. Mais Ghamplain ne tarde pas à se rendre compte que tout le mal vient du régime et qu'il suffit d'en changer pour empêcher les ravages du scorbut. En 1610, il retrouve son monde au complet et en belle santé, et il s'écrie tout joyeux : « A la vérité, en évitant les salures et ayant de la viande fraîche, la santé estlaussi bonne qu'en France(3). »
Mais le Canada n'était pas inhabité avant l'arrivée des Français. Quels seront les rapports des Français avec les indigènes? Les Espagnols, les Portugais, les Anglais s'étaient présentés aux Américains en conquérants. Suivant les lieux et les circonstances, ils les avaient refoulés ou asservis. Les Français, au contraire, les traiteront constamment en amis, en égaux. Reconnaissons, pour ne point exagérer leur mérite, que cela leur fut facile. Il y avait tant de place dans les immenses forêts de la Nouvelle-France I Longtemps encore, le colon pourra s'emparer du sol sans exproprier le sauvage. Au surplus, celui-ci vit presque exclusivement de chasse. Il n'attache que peu de valeur à cette terre que le colon se hâte d'entourer de clôtures. Toutes ces considérations n'empêchent pas que la politique suivie au Canada à l'égard des indigènes ne fasse grand honneur aux Français et particulièrement à Ghamplain qui Ta inaugurée.
Dès son premier voyage, Ghamplain s'est intéressé à tout ce
pait souvent la superfluité de cette chair qui leur faisait jecter force sang par la touche. Après il leur prenoit une grande douleur de bras et de jambes, lesquelles leur demeurèrent grosses et fort dures, toutes tachetées comme morsures de puces et ne pouvaient marcher à cause de la contraction des nerfs : de sorte qu'ils demeuroient presque sans force. Ils avoient aussi douleur de reins, d'estomach et de ventre, une thoux fort mauvaise et courte haleine ; bref ils estoient en tel estât que la plupart des malades ne pouvaient se lever ny remuer et mesme ne les pouvait-on tenir debout qu'ils ne tombassent en syncope. » Ghamplain, Les Voyages, 1613, édit. Laverdière, t. III, pp. 41-42.
(1) Id., p. 80.
{2)Jd., p. no.
(3) Id., pp. 207-208.
qui concerne les indigènes. Même il a intitulé son premier voyage en Canada : « Des Sauvages... » A partir de 1608, il fait intime connaissance avec les Algonquins, les Montagnais, les Hurons. Il ne faut pas croire que Ghamplain ménage les sauvages pour Tunique motif qu'ils sont des milliers autour d'une poignée de Français. Ghamplain n'a aucun préjugé à vaincre, aucun effort à faire sur lui-même, pour considérer les sauvages comme des frères. Non seulement il est animé à leur égard d'un zèle tout apostolique et il n'aura la conscience en repos que le jour où il leur aura amené les Récollets pour les convertir. Mais, tout prosélytisme mis à part, on voit qu'il a une sympathie réelle pour eux, qu'il aime à rendre justice à leurs qualités, qu'il se plaît au milieu d'eux.
Ce fondateur de colonie qui rapporte tout à son dessein donne, tout de suite, dans son œuvre un rôle aux indigènes. Non seulement il leur demande des femmes pour les Français, mais il fait ce rêve qu'au contact des colons, à l'école des missionnaires, ils se laisseront civiliser (1). Que ce rêve fût irréalisable, qu'importe I Rien ne fait plus honneur à Samuel Ghamplain que de s'être laissé aller à une illusion aussi généreuse.
Ghamplain traite les sauvages en enfants gâtés. Il leur passe tout. Les attentats contre les Français demeurent le plus souvent impunis. Quand il obtient une réparation c'est à la suite de longues négociations. A dire vrai, Ghamplain négocie avec les indigènes, tout le temps et à propos de tout. Il traite avec eux de puissance à puissance. Cela aura des inconvénients plus tard, sous Louis XIV et Louis XV, quand les sauvages domiciliés voudront bien être les enfants du roi, mais se refuseront à se reconnaître ses sujets. Ghamplain est simplement l'allié des sauvages au milieu desquels les Français ont leur habitation, des Algonquins, des Hurons, des Montagnais, Il en vient
(4) Et comme ils ne sont point tant sauvages qu'avec le temps et la fréquentation d'un peuple civilisé, ils ne puissent être rendus polis... C'est une occasion pour acxroistre en nous le désir qu'avons dès longtemps d'envoyer des peuplades et colonnies par delà, pour leur enseigner avec la cognoissunce de Dieu la gloire et les triomphes de Votre Majesté, de faire en sorte (ju'avec la langue fian(;aisc ils conçoivent aussi un cœur et courage français, m Ghamplain, Voyages et descouver Luves^ 1615-1018, édit. Laverdière, pp. iii-iv.
naturellement à prendre parti pour eux contre d'autres sauvages qui leur font une guerre à mort.
Les cinq nations iroquoises avaient leurs villages sur les lisières des trois domaines coloniaux de France, de Hollande, d'Angleterre, situation dont ils tireront un parti merveilleux pour sauvegarder, le plus longtemps possible, leur indépendance. C'étaient de rudes guerriers et des diplomates pleins de ressources. Nous verrons à quel point ils devinrent redoutables lorsque les Hollandais d'Orange, en leur vendant des mousquets, eurent supprimé la seule supériorité que les Européens avaient sur eux. Ghamplain fut amené à conduire trois expéditions contre les Iroquois. En 1609, en 1610 et en 1615 (1), il leur inflige de sanglantes défaites.
Les résultats obtenus de 1608 à 1615 sont considérables. Ghamplain a poussé à fond cette reconnaissance du pays à coloniser qui, rationnellement, doit précéder la mise en train de la colonisation. Il a terminé l'exploration géographique. Il a, véritablement, sans omission, dressé l'inventaire des richesses naturelles. Il tire les conclusions de l'enquête. Il détermine quel sera le mode d'exploitation de la colonie, et, comme Sully l'a fait pour l'ancienne France, il voue la France nouvelle au leibourage et au pâturage. En fondant Québec, en désignant si clairement, comme de futures habitations, les Trois-Rivières et l'île de Montréal, il lui donne ses capitales. Enfin, en s'engageant à fond contre leurs ennemis, il scelle une alliance perpétuelle avec les sauvages.
Telle est la tâche accomplie en Amérique. La tâche accomplie en Europe lui fait, au moins, autant d'honneur. Ghamplain est, à tout propos, obligé de repasser en Europe (2). G'est qu'il n'a pas un seul instant la sécurité nécessaire à cette œuvre de longue haleine qu'est la colonisation. Il sait que les concurrents sont constamment à l'affût d'une occasion pour faire abolir les lettres patentes les plus solennellement octroyées, qu'ils peuvent demain, brutalement, le mettre hors de ce Ganada qui est devenu sa patrie véritable. Il faut qu'il soit là, toujours
(1) Œuvres de Ghamplain, édit. Laverdière, t. IIÏ, pp. 174-200 ; 210-222; t. IV, p. 40-47.
(2) De 1603 à 1633, il a fait vingt-quatre fois la traversée de l'Atlantique.
là, pour plaider et replaider auprès du roi, des ministres, du conseil, une cause qui n'est jamais gagnée en dernière instance.
En 1C)09 c'est la commission de M. de Monts qui est définitivement révoquée (1). Cliamplain accourt auprès d'Henri IV, mais sans aucun succès. Bientôt Henri IV va disparaître de la scène sans avoir pu, malgré les meilleures intentions, contribuer, d'une manière efficace, à l'établissement de la colonie. Pendant trois ans, le Canada n'est à personne, ou plutôt le Canada esta tout le monde. La traite est libre. Heureusement que de Monts reste propriétaire du poste de Québec. Champlain y retourne. Il paraît même qu'il ait eu un instant le désir de s'y maintenir avec ses propres ressources. Il n'y a pas d'autre explication à donner du mariage que cet homme sage, aux approches de la cinquantaine, contracte avec une enfant de douze ans. On ne pouvait aller bien loin avec les six mille livres de dot d'Hélène Boullé (2).
En 1612, Champlain réussit à former une nouvelle compagnie. Cette fois il prend ses précautions pour être assuré du lendemain. Sur le conseil de de Monts qui ne peut se désintéresser complètement de la Nouvelle-France et qui figure parmi les associés, il cherche, il trouve un puissant protecteur. C'est le comte de Soissons. Mais Soissons meurt subitement. Alors Champlain s'adresse à Condé. Henri de Bourbon accepte. Pour avoir le patronage d'un prince du sang il en coûte, annuellement, aux associés un cheval de mille écus. N'importe ! Champlain triomphe. L'opposition du parlement de Rouen, qui défendait que l'on publiât la commission, est vaincue. Surtout la compagnie obtient un privilège de onze ans (3). Il est vrai qu'elle est en majorité composée de huguenots et que cela l'expose à bien des attaques. Champlain n'a pas eu la main heureuse en choisissant Condé. Celui-ci se révolte contre Concini et est arrêté. Le moment est critique. La compagnie va-t-elle succomber avec son protecteur? Messieurs les États de Bretagne
(1) Champlain, Les Voyages, 1G13, édit. Laverdière, t. III, p. 203.
(2) Contrat do mariage de Champlain. Cité dans Champlain, Œuvres^ édit. Laverdière, pièces justilicalives, t. VI, pp. 33, 34, 35.
(3) Champlain, Les Voyages, 1G13, édit. Laverdière, pp. 284-287.
ne laissent pas échapper cette heure favorable. Ils en profitent pour faire rompre la commission, pour faire accorder la liberté de la traite à la province. Champlain prévenu accourt en toute hâte. Il poursuit le conseil du roi jusqu'à Nantes. Il reproche à M. de Sceaux d'avoirpris une décision de cette importance « sans ouyr partie », et M. de Sceaux de répondre simplement : « L'on n'y a pas songé ». Champlain est arrivé à temps. On défend aux Bretons de traiter (1). On lui rend le privilège. En même temps on remplace Gondé par Montmorency, et, pour en finir avec cette succession de vice-rois fainéants, un peu plus tard, on remplacera Montmorency par le duc de Ventadour, en 1625.
C'est pour Champlain l'heure des grandes espérances. Il a amené avec lui sa jeune femme, son beau-frère Eustache Boullé et les Récollets, qui vont entreprendre cette conversion des sauvages qui, dans sa pensée, n'est que la première étape vers la francisation. Le Canada a enfin son premier colon. C'est un apothicaire de Paris, Louis Hébert. Louis Hébert n'est pas un nouveau venu sur la terre d'Amérique. En 1604 il a accompagné Poutrincourt en Acadie. L'Escarbot le présente comme un homme qui, « outre l'expérience qu'il a de son art, prend plaisir au labourage de la terre ». Et en effet, il a semé du blé et planté de la vigne à Port- Royal (2). On le retrouve à Québec en 1617. M. de Monts, au nom de la compagnie, lui a promis une concession de dix arpents. Il a vendu tous ses biens en France. Il débarque avec sa femme Marie Roliet, son fils Guillaume et ses deux filles qu'il mariera dans la colonie.
On imagine à quel point Champlain s'intéresse à la tentative d'Hébert et quelle joie il ressent à constater qu'elle obtient le plus grand succès. « Je visitoy, dit-il, les lieux, les labourages des terres que je trouvoy ensemencées et chargées de beaux blés; les jardins chargés de toutes sortes d'herbes, comme choux, raves, laictues, pourpié, oseille, persil et autres légumes aussi beaux et advancés qu'en France. Bref le tout s'augmentant à la veue de l'œil ». Champlain exulte. Les beaux bleds de Louis Hébert, réalisent ses espérances, vérifient ses prévi-
(1) Champlain, Les Voyages de la Nouvelle-France Occidentale, 1603-1629- 1632, édit. Laverdière, t. V, pp. 314-315.
(2) Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, 1611, p. 305.
sioDs, lui fournissent pour sa propagande Targument sans réplique (1).
Mais hélas! et c'est là sans doute le déboire le plus cruel qu'il ait subi avant la conquête de la colonie par les Kertk. Ace moment même il ne peut plus se faire aucune illusion sur Tefficacité du concours que lui prêtent les associés. Malgré les engagements pris, ceux-ci ne lui enverront point de colons. Encore si ce n'était que de l'apathie, mais c'est de la mauvaise volonté tout ce qu'il y a de plus délibérée. Et il nous révèle les causes de ce qu'il appelle avec modération « le peu de zèle et d'affection que Ton a du bien et du service du roi ». — « Mais je m'apperçois bien qu'une plus grande crainte les tenait; que si le pays s'habitait leur pouvoir diminuât, ne faisans en ces lieux tout ce qu'ils voudraient et seraient frustrés de la plus grande partie des pelleteries qu'ils n'auraient que par les mains des habitants du pays et peu à peu seraient chassés par ceux qu'ils auraient établis avec beaucoup de dépense (2). » Ghamplain ne perd pas son temps à discuter. Il sait que les meilleures raisons ne porteraient pas, qu'il est inutile de démontrer à ces marchands qu'il leur serait moins onéreux de nourrir leurs commis de blé moissonné dans la banlieue de Québec que de la farine expédiée, à grands frais, parles vaisseaux. Ghamplain est le représentant du roi en Amérique. Il a le devoir de lui dénoncer le manque de parole des associés. La menace fait d'autant plus d'efl'et qu'à ce moment même les Bretons, les Rochelois, les Basques intriguent auprès de Marillacpour faire annuler le privilège. Les directeurs de la compagnie s'alarment. Ils finissent par fixer, en assemblée générale, un estât du nombre d'hommes et de familles qu'ils doivent envoyer à l'habitation de Québec en 1619. 11 s'agit de quatre-vingts personnes parmi lesquelles, à côté des commis, des officiers, des Récollets, il est fait mention d'ouvriers et de laboureurs.
« L'année s'écoule et l'on ne fit rien, non plus que la suivante que l'on recommence à crier et à se plaindre de cette
(1) Ghamplain, Voyages et descouvertures, 1615-1618, édit. Laverdière, t. IV, p. 128.
(2) Chuinplain, Les Vuyaf/es de la Nouvelle-France Occidentale, 1603-1629, édit. Laverdière, t. V, p. 317,
société qui donnait des promesses sans rien effectuer (1). » C'est alors que pour assurer leur tranquillité, les associés tentent de se débarrasser de ce Champlain qui est si gênant. ComnGie ils n'osent point avouer franchement leur ingratitude et interdire l'accès du Canada au fondateur de Québec, ils proposent de l'employer aux découvertes. Champlain a beau se défendre, c'est Dupont-Gravé qui commande pendant l'hivernage de 1619. Mais il a sa revanche en 1620. Le nouveau vice-roi Montmorency lui confirme sa lieutenance et signifie aux associés, au nom du roi, que Champlain doit conserver « l'entier et absolu commandement en toute l'habitation et sur tout ce qui y serait hormis pour ce qui était du magasin de leurs marchandises (2). » La compagnie est condamnée. La ré vocation de son privilège ne peut plus se faire attendre longtemps. Champlain reçoit enfin la bonne nouvelle par les lettres de M. de Montmorency et de M. Doluqui est à Paris l'intendant des affaires du Canada (3). Le motif de la disgrâce des marchands de Rouen et de Saint-Malo est nettement spécifié. Ce n'est point, quoiqu'on ait dit, comme huguenots qu'ils sont frappés puisque leur succession est dévolue à d'autres huguenots. Le grand grief que l'on invoque contre la compagnie c'est « qu'elle ne s'est pas acquittée du peuplement comme elle était obligée. » Au demeurant, la disgrâce n'est pas complète. Les membres de l'ancienne Compagnie peuvent se faire admettre dans la nouvelle (4). L'essentiel c'est que la direction passe en d'autres mains, que l'esprit qui l'anime soit modifié. A ce point de vue, Montmorency a grande confiance en messieurs de Caen, oncle et neveu, dont le premier Guillaume est bon marin et le second Emery bon marchand (5). Champlain semble partager cette opinion favorable. Quand il voit Emery installé à Québec, il le laisse commander aux hivernants et repasse en France avec
(1) Champlain, Les Voyages de la Nouvelle-France Occidentale, 1603-1629, édit. Laverdière, t. V, pp. 317-320.
(2) Champlain, Les Voyages de la Nouvelle-France Occidentale, 1603-1629, édit. Laverdière, t. V, p. 327.
(3) /d., t. VI, pp. 10-11.
(4) Champlain, Les Voyages de la Nouvelle-France Occidentale, 1632, édit. Laverdière, t. VI, p. 51.
(5) Id., t. VI, p. 10.
sa famille (1). C'est en 1624. Champlain se rend à la cour qui est à Saint-Germain et se fait présenter à Louis XIII par Montmorency. Le roi lui demande un récit de ses voyages (2). A ce moment Montmorency se défait de sa charge de vice-roi et la remet au duc de Ventadour. Celui- ci, par ses lettres de commission du 15 février 16^5, confirme Champlain dans sa lieulenance, et, sans doute pour décourager les velléités d'usurpation des associés, il augmente en les précisant ses pouvoirs. Il l'autorise à «commestre et establir tels capitaines... que besoin sera et pareillement... des officiers pour la distribution delà justice (3) ». Champlain retourne à Québec avec les attributions d'un véritable gouverneur.
Mais cela n'avance pas beaucoup le peuplement. MM. de Caen ne se pressent pas de transporter des colons. Il y a pourtant quelque progrès. Louis Hébert ne perd point courage. Il demande à Ventadour une confirmation de sa concession et, libéralement, le vice-roi lui donne un fief (4). Ainsi rapothicaire de Paris n'est point seulement le premier Acadien et le premier Canadien, il est encore le premier seigneur de la Nouvelle- France. La famille Hébert passe du reste par de cruelles épreuves. La fille qui a été mariée à Jonquest est déjà morie en couches. Louis Hébert lui-même va être victime d'une chute. Son fils Guillaume n'aura pas de lignée. Il est vrai que sa fille cadette et son gendre Couillard feront souche d'une véritable tribu. Ce Guillaume Couillard, qui est charpentier de son état, est dans la colonie depuis 1G13. Il est venu comme ouvrier au service de la compagnie. Mais il a bien vite suivi l'exemple de son beau-père. Il est probablement le premier qui ait entamé la terre canadienne du soc de la charrue. Aux Hébert et aux Couillard il faut joindre Abraham Martin, dit l'Ecossais, auquel les Cent Associés concéderont un jour les fameuses plaines qui portent son nom, où sont tombés Montcalm et Wolf. lia de Marguerite Langlois deux enfants nés en
(1) Champlain, Les Voyacjes de la Nouvelle-Fj-ance Occidentale^ 6dit. Laverdiùre, t. VI, pp. S2-83.
(2) Id., p. Hîi.
(3)/^., pp. 88-91.
(4) La seigneurie de l'Épin.'iy ou de Sainl-.Ioscpli. Sulle, Histoire des Canadiens français, t. II, pp. 18-19.
Nouvelle-France (1). D'autres enfin sont déjà présents qui ne fonderont des familles que plus tard, mais qui sont, physiquement et moralement, acclimatés sur les bords du Saint- Laurent. Ce sont les vaillants interprètes Hertel, Nicolet, Marguerie, Marsolet, les trois Godefroy. En attendant que la compagnie se décide à transporter des laboureurs, Ghamplain réunit un grand troupeau aucap Tourmente (2). Il a enfin la joie de voir les sauvages obéir à ses exhortations. Ils se mettent à défricher des terres autour de l'habitation. Ils se décident à lui confier des filles (3). Il va les élever à la française, les marier à des hivernants qu'il attachera ainsi au sol.
Le règne de MM. de Caen touche à son terme. Il y a enfin en France, à la tête du gouvernement, un homme capable de comprendre Ghamplain et de le soutenir vigoureusement. Vis-à-vis des protégés de Montmorency, Richelieu n'est tenu à aucun ménagement. Une épreuve qui s'est prolongée huit ans est suffisante pour donner la mesure de leur aptitude, de leur bonne volonté. Le cardinal a déjà provoqué la formation d'une nouvelle compagnie. G'est la fameuse compagnie des Gent Associés. Il coupe court aux réclamations de ceux qu'ils dépossèdent en faisant procéder à une enquête dont, à l'avance, il connaît le résultat. Ghamplain reçoit l'ordre de faire « dresser un arpentage de toutes les terres, labourages et jardinages estant en valeur es dits lieux, depuis quel temps ils ont été défrichés, combien de familles ledit de Gaen a fait passer en Nouvelle-Frai.:,^ {^). ^^ En même temps, le grand ministre, que l'expérience du passé a mis en garde, prend ses précautions. Il n'entend pas être leurré par des promesses dont l'exécution se remet d'année en année. Il exige des Gent Associés qu'ils débutent par expédier des colons.
Pour une fois qu'il obtient d'une compagnie qu'elle remplisse, sans le moindre délai, ses engagements, le gouvernement royal
(1) Suite, Histoire des Canadiens français, t. II, pp. 34, 35, 37. — Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, t. I, pp. 213, 274, 301, 308, 411, 413, 415, 451.
(2) Ghamplain, Les Voyages de la Nouvelle-France Occidentale, 1632, édit. Laverdière, t. VI, p. 125 et pp. 155-156.
(3) Id., p. 39.
(4) Id., pp. 181-182.
est bien mal inspiré. La guerre vient d'éclater entre la France et FAngleterre. Charles P'" est venu au secours des protestants français. Cependant que Buckingham tente de faire lever le siège de la Rochelle, une flotte anglaise, ou plus exactement anglo -huguenote, se présente à rentrée du Saint-Laurent. Elle est commandée par les frères Kertk, Ecossais par leur père, mais Français parleur mère, une Dieppoise. Ils ont pour lieutenant un vrai Français, ce Jacques Michel (1) que Champlain et le père Le Jeune ont voué à Fexécration de la postérité.
Québec, avec son fort en mauvais état et une poignée d'hommes pour garnison, est à la merci d'un coup de main Mais lafière contenance de Champlain en impose à l'ennemi. 11 ne dépasse pas Tadoussac (2). C'est alors que paraît sur le fleuve la flotte des Cent Associés avec son convoi de colons. Son amiral, M. de Roquemont, pouvait-il éviter la bataille? Cela est peu probable. Dans tous les cas, quand il a épuisé toutes ses munitions dans un combat de quinze heures, il est obligé de se rendre. Les colons sont ramenés en France (3). L'été suivant, les Anglo-huguenots reviennent devant Québec. Cette fois, Champlain, qui n a plus l'espoir d'être secouru et qui est vaincu à l'avance parla famine, se décide à entrer en composition (4). Le 20 juillet 1629, Louis Kertk occupe la petite capitale de la
Nouvelle-France.
Les -^in(;veurs considèrent leur installation à Québec comme déilnitive. Ils font place nette. Tous les représentants de la couronne de France et delà compagnie, tous les missionnaires catholiques seront embarqués pour l'Europe. Mais les vrais habitants, les colons, que deviendront-ils? Leur embarras est extrême. 11 est dur de rester sous la domination étrangère. Mais, s'ils s'en vont, ils perdent le fruit de longues années de trava'il. Madame Hébert et CouiUard consultent Champlain. Celui-ci ne peut vraiment se persuader que tout soit fini, qu'il ne lera pas sa rentrée dans son fort au nom de son roi. Il
(1) Champlain, Les Voyage, de la Nouvelle-France Occidentale, 1632. édit. Laverdiere, t. VI, pp. no. 283-289.
(2) Jd., pp. 174-180.
(3) /rf., I>. l-^-'i.
s'efforce de les retenir sur le sol dont ils ont commencé à s'emparer. Il obtient de la courtoisie de Louis Kertk que ces pauvres gens fassent tranquillement leur récolte, qu'ils n'aient à opter entre la France et l'Angleterre que Tannée suivante, au départ des vaisseaux (1).
Quelques commis de la compagnie restent aussi avec les vainqueurs, de leur plein gré, sans réserve pour l'avenir. Deux d'entre eux, Brûlé et Marsolet, sont des interprètes de langue huronne et de langue montagnaise, et il est vraisemblable que leur défection, qui est précieuse aux conquérants, est achetée par de belles promesses. Peut-être ne faut-il pas refuser à ces renégats des circonstances atténuantes. Venus « petits garçons » au Canada, ils sont déjà dans l'impossibilité de concevoir la vie autrement que dans la grande forêt (2). Brûlé périra misérablement, mais Marsolet, rentré en grâce auprès de Champlain lui-même, complètement amnistié par l'opinion, deviendra un des personnages les plus considérables de la colonie.
Champlain est débarqué en Angleterre. Là une agréable surprise lui est réservée. La paix est signée depuis le 24 avril 1629, et il a été expressément stipulé que, de part et d'autre, l'on se restituerait tout ce qui avait été conquis postérieurement à cette date. Or, il n'a rendu Québec que le 16 juillet. L'opiniâtreté de sa défense a conservé la colonie à la France.
Point de chicane possible du côté anglais, Champlain s'installe à Londres et fait la leçon à l'ambassadeur Chateauneuf. Celui-ci présente une réclamation à Charles P"" qui ne peut s'empêcher de convenir qu'elle est légitime. Après ce premier succès, qui est en somme décisif, et qui ne lui coûte que cinq semaines, Champlain croit pouvoir passet en France, non sans avoir laissé aux mains de Chateauneuf un long mémoire des droits du roi sur l'Amérique Septentrionale (3). Il va saluer Louis XIII, Richelieu, les Associés (4). Par malheur les choses
(1) Champlain, Les Voyages de la Nouvelle- France Occidentale^ 1632, édit. Laverdière, t. VI, pp. 248-251,
(2) Id., pp. 266-271.
(3) Id., pp. 293-296.
(4) Id., p. 311.
vont moins vite à Paris qu'à Londres. Les Associés ne conçoivent aucun découragement de la mésaventure de iioquemont. Mais le roi et le cardinal sont tout aux affaires d'Italie. Et les années se passent : 1629, 1630, 1631.
Attente douloureuse au père de la Nouvelle-France. Son souci c'est que les pauvres gens qui sont restés là-bas, sur sa parole, ne soient à bout de leur patience. En 1630, deux d'entre eux, qui viennent d'être rapatriés, lui apportent de mauvaises nouvelles. Les Français sont maltraités. Ils sont exposés à mourir de faim (1). Heureusement que le roi d'Angleterre se résigne à tenir ses engagements, et que, par l'instrument signé à Saint-Germain le 29 mars 1632, il restitue le fort et l'habitation de Québec (2).
Mais il s'en est fallu de peu que la Nouvelle France ne fût abandonnée. Et c'est, manifestement, faute d'être bien connue de l'ancienne. Il y a urgence à éclairer l'opinion. Champlain publie en 1632 une relation générale de ses voyages (3).
La relation de 1632 se compose de deux parties. La première reproduit simplement les relations antérieures de 1603 à 1619, avec, pourtant, cette variante que l'auteur ne fait plus qu'à peine mention des Récollets, qu'il s'étend avec complaisance sur l'œuvre des Jésuites. Visiblement Champlain, qui est la loyauté même, a estimé qu'à cette heure critique tous les moyens étaient légitimes pour intéresser à la conservation du Canada la toute -puissante société. De 1620 à 1629 la relation est inédite. L'ensemble présente un tableau complet de tout l'effort tenté par la France sur les bords du Saint-Laurent.
Mais cet effort a abouti à un si petit résultat que la colonie peut en être à jamais discréditée. Il s'agit de bien démontrer que tout le mal vient de l'impéritie ou de la mauvaise volonté des hommes. Champlain s'y emploie avec une
(1) Champlain, Les Vuyayes de la Nouvelle-France Occidentale, 1632, édit. Lavcrdicre, t. VI, p. 320-:}21.
(2) Rymer, Fxdera, t. VIII. — Mercure français, t. XVIIl, pp. 39-rj(i.
(3) 11 y a deux éditions de 1632 : « Les Voyinjes de la Nouvelle-France Occidentale dite Canada, faits par le sieur de Champlain, de 1603 à 1629, » sont publiés simultanément chez Louis Scvestrc et chez Pierre Le Mur. Selon M. Harrisse cette dernière édition n'est pas l'œuvre de Champlain. Barrisse, Notes pour servir à ihistoire... de la Nouvelle-France, n"» 50 et 51.
fougue de conviction qui est singulièrement communicative. C'est avant tout au cardinal de Richelieu que le fondateur de Québec s'adresse. Il lui dédie son livre et, dans une épître d une belle envolée, il lui rappelle que, s'il a en Europe des provinces à conquérir, en Anaérique c'est plus qu'un royaume, c'est un « nouveau monde » (1) qu'il peut donner à son roi et à sa patrie.
(Ij Champlain, Les Voyages de la Nouvelle-France Occidentale, 1632, édit. Laverdière, pp. 3-4-5.