CHAPITRE XVII
sachant que dans la fidélité au sol se trouve la plus sûre garantie de la survivance nationale. A l’exemple des moines du moyen âge, le curé canadien se fait défricheur et colonisateur. Il jette en terre les germes qui s’épanouiront plus tard en une si belle moisson. Il forme dans le silence les générations qui, par leur ténacité, déjoueront les plans du vainqueur et garderont fidèlement le dépôt de la langue et de la religion.
Avec quel dévouement le clergé accomplit cette mission bienfaisante. Certes, la tâche était ardue, à cause des difficultés qu’elle présentait en elle-même et, surtout, si l’on considère l’extrême pénurie des prêtres à cette époque. Plusieurs curés avaient à desservir deux et même trois paroisses. Le curé Truteau, de Kamouraska, par exemple, a à parcourir le territoire qui s’étend de la Rivière-Ouelle à l’Ile- Verte ; un seul prêtre, M. Verreau, a charge de toute la Beauce ; M. Huot dessert Champlain, Batiscan et Sainte-Genevièvre ; M. Brassard, Nicolet et la Baie-du-Fèvre ; M. Hingan, l’Islet, le Cap-St-Ignace et l’Ile-aux-Grues. Que de courses à faire pour assurer la régularité des offices, le secours aux malades, et encourager les colons éparpillés sur de si longues distances.
Beaucoup de ces curés vivent dans le dénûment. Malgré tout, ils trouvent le moyen de soutenir les petites écoles de campagne, d’envoyer, à leurs frais, au Séminaire des écoliers pauvres qui seront, plus tard, la gloire de l’Église et le l’État.
Quel beau témoignage leur rend Mgr Briand ! Écrivant à l’abbé de l’Ile-Dieu, il lui dit : “ Quoiqu’il se soit formé près de vingt-cinq paroisses, depuis la conquête, et que je n’aie qu’à peu près autant de prêtres de ma création, ils sont si fervents que mon diocèse ne souffre pas encore. Les jeunes ont donné l’exemple aux anciens, et tous, ou presque tous, sont laborieux, zélés, actifs et instruisent avec beaucoup d’assiduité. . .(1) ”. Le dévouement du clergé a sauvé la nationalité canadienne française. C’est un fait historique amplement démontré, et que tous les observateurs impartiaux n’ont pas manqué de souligner. L’un d’eux a écrit :
(1) Lettre de 1774. Gosselin, Egl. du C. (1760-1775), p. 402.
ÉTAT MORAL DE LA POPULATION
L’Église tient, sur les bords du Saint-Laurent, une place à part, elle a été de tout temps pour ses disciples une protection fidèle et puissante ; notre race et notre langue lui doivent peut-être leur survivance en Amérique . . . Sans l’appui du prêtre, nos compatriotes d’Amérique auraient sans doute été dispersés ou absorbés. C’est le clocher du village qui leur a fourni un centre, alors que leur ancienne métropole les abandonnait totalement et leur retirait même les autorités sociales autour desquelles ils auraient pu grouper leur résistance ; c’est le curé de campagne qui, par son enseignement de chaque jour, a perpétué chez eux ces façons de penser et ces manières de vivre qui font l’individualité de la civilisation canadienne ; c’est l’Église enfin qui, prenant en mains les intérêts collectifs de notre peuple, lui a, plus que quiconque, permis de se défendre avec succès contre les persécutions ou les tentations britanniques (1).
Ce témoignage de M. André Siegfred est précieux, surtout, quand on sait qu’il vient d’un écrivain étranger à nos croyances. Il confirme bien ce que nous venons de dire du beau rôle joué par le clergé canadien au lendemain de la cession du pays à l’Angleterre.
(1) M. André Siegfred, Le Canada, les deux races, 2ème édition, pp. 12-67.
CONCLUSION
La période qui va de 1760 à 1791 marque une date importante dans l’histoire de la province de Québec et de tout le Canada. A côté d’une population fortement enracinée au sol, ayant ses mœurs, ses coutumes, ses traditions propres, est venue se placer une population nouvelle, de mentalité tout à fait différente. La première forme un groupe ethnique important, qui, par un de ces bouleversements coutumiers de l’histoire, a été brusquement séparé du tronc primitif ; la seconde n’est composée encore que de quelques individus fortement imbus du sentiment de la supériorité de la race à laquelle ils appartiennent.
Les descendants de deux races se trouvent donc en face les uns des autres, et, afin de vivre en paix, cherchent un terrain commun d’entente. Pour la plupart des Anglo-Saxons, cette entente ne peut se faire, que par l’assimilation d’une race à l’autre.
Et, comme les Canadiens anglais se considèrent déjà, en vertu du droit de conquête, les seuls maîtres du pays, ce sont eux nécessairement qui devront résister, tandis que les Canadiens français, les vaincus, sont fatalement destinés à être absorbés dans un avenir plus ou moins prochain.
Mais ces derniers ont, depuis longtemps, pris conscience de leur entité ethnique. Ils sont une nationalité en germe, et, chez eux, une volonté bien arrêtée s’affirme : celle de survivre.
La lutte s’engage donc entre les deux éléments qui constituent maintenant la population canadienne.
Elle se concentre d’abord sur deux points d’un intérêt capital. Les Canadiens français combinent tous leurs efforts pour sauvegarder la religion ancestrale et conserver les vieilles lois françaises. Le traité qui les a fait passer sous la domination britannique leur garantit bien le libre exercice de la religion catholique, mais cette liberté est fort précaire. Des restrictions savamment combinées rendent impossible la
CONCLUSION
succession épiscopale; les catholiques, traités en parias, sont exclus de tous les emplois publics. De plus, la proclamation de 1763, érigeant en gouvernement séparé la province de Québec, a abrogé implicitement les lois françaises, et l’ordonnance du 17 septembre 1764, a, aussi implicitement, introduit le droit civil et criminel anglais. Après quatorze ans de lutte, les Canadiens français voient leur efforts couronnés de succès. L’Acte de Québec reconnaît la hiérarchie catholique et l’émancipation religieuse des nouveaux sujets. Bien plus, il rétablit les lois françaises, parce qu’il venait d’être démontré qu’elles s’adoptaient mieux à la mentalité, aux mœurs, aux traditions des sujets français.
La première phase de la lutte se terminait, pour les Canadiens français, par une victoire qui aurait les conséquences les plus fécondes, puisqu’elle leur permettrait de se développer selon leurs aspirations nationales. Le fait de se sentir sous la domination d’une race étrangère a fait vibrer le patriotisme encore à l’état latent en chacun d’eux. Ils comprennent maintenant que leur survivance comme nationalité distincte est assurée, s’ils restent fidèles à la religion, à la langue et aux traditions des ancêtres.
C’est pourquoi, pendant les trente ans que nous venons d’étudier, la lutte ne se concentre, pour ainsi dire, que sur ce seul point.
De préoccupations politiques, les Canadiens semblent n’en pas avoir. Ils laissent les Canadiens anglais se chicaner entre eux pour obtenir une Assemblée législative. Peu leur importe, à eux, le régime politique qu’on leur imposera, pourvu que la religion, la langue, les lois françaises soient sauvegardées.
Ils ne songent pas à exercer une influence quelconque dans le domaine commercial. L’état de gêne où ils se trouvent, au lendemain de la cession, ne leur permet pas de rivaliser avec les nouveaux venus sur ce terrain. Le commerce d’importation et d’exportation restera encore pendant longtemps le privilège exclusif de quelques négociants de langue anglaise.
De même, au lendemain de 1760, les Canadiens français sont trop absorbés par la lutte pour la vie pour se livrer à des travaux de littérature. Ils cherchent avant tout à sauver de a ruine ce qui leur reste de la vieille culture classique apportée
CONCLUSION
de France, et n’aspirent pas, pour le moment, à fonder des salons littéraires, ni à une vie intellectuelle trop intense.
Des travaux d’un tout autre genre accaparent leur activité. La culture du sol, l’exploitation de la forêt requièrent toute leur énergie. Ils s’y portent avec plus d’ardeur qu’autrefois, parce qu’ils en saisissent mieux aujourd’hui l’opportunité. “ Les terres sont riches, sans fin et sans limite ; les familles nombreuses et saines débordent d’un excédent précieux de fils énergiques (1).”
Pourquoi ne pas faire servir toutes ces richesses a assurer la survivance de la race ? Les Canadiens français s emploient donc à défricher la terre, à la peupler de leurs enfants, a fonder des foyers.
Rivée au sol, préservée de tout contact avec l’étranger, chaque famille est un sanctuaire où le sens national grandit, se développe et passe, de là, dans l’âme de la race. Et c est ce sens national qui crée en tous l’esprit de résistance, la volonté de survivre. L’histoire des premières années du régime anglais considérée de ce point de vue s irradie et projette au loin ses rayons.
Nous y découvrons déjà chez les Canadiens français, la conscience d’une entité ethnique qui tend à se développer selon ses mœurs, ses coutumes et ses traditions, qui veut conserver sa religion, sa langue, son caractère propre, et qui se refuse, pour cela, à toute assimilation et à toute fusion avec la race des conquérants. Une idéologie est en germe dans les cerveaux canadiens français. Des initiateurs, des chefs provoqueront bientôt son éclosion. C’est tout un peuple qui se lèvera pour organiser une résistance, pacifique, si vous le voulez, mais qui saura briser tout l’effort des conquérants.
(1) André Siegfred, Les Canada, les deux races, p. 293.
APPENDICES
Title-Deed of the Seignioky of Muehay Bay granted to Captaxn John Nairne, of the 78th Régiment, April 27th 1762
By the Honourable James Murray, Esquire, Governor of Quebec, et .
Whereas it is a national advantage and tends to promote the cultivation of lands within the province to encourage His Majesty’s natural-born subjects settling within the same :
For these purposes, and in considération of the faithful services rendered by John Nairne, Esquire, Captain in the 78th Régiment of Foot, unto His Majesty, I do hereby give, grant, and concédé unto the said Captain John Nairne, his heirs, executors, and administrators for ever, ail that extent of land lying on the north side of the river St. Lawrence from the Cap aux Oyes, limit of the parish of Eboulemens, to the south side of the river of Malbaie, and for three leagues back, to be known hereafter, at the spécial request of said John Nairne, by the name of Murray s Bay ; firmly to hold the same to himself, his heirs, executors, and administrators for ever, or until His Majesty’s pleasure is further known, for and in considération of the possessor’s paying liege homage to His Majesty, his heirs and successors, at his castle of St. Lewis in Quebec on each mutation of property, and, by way of acknowledgment, a piece of gold of the value of ten shillings, with one year’s rent of the domain reserved, as customary in this country, together with the woods and rivers, or other appurtenance within the said extent, right of fishing or fowling on the same therein included, without hindrance or molestation; ail kind of trafic with the Indians of the back country hereby specially excepted.
Given under my hand and seal at Quebec this 27th day of April, 1762.
( Signed ) J as. Murray
English Register. Letter E, page 709.
A Canadian Manoir and its seigneurs, Appendix B, pp. 271-272.
APPENDICE II