CHAPITRE XVII
On le voit, Carleton, en fin politique qu’il est, juge que le temps est venu de rattacher les nobles à l’administration nouvelle. Ce but sera atteint, tout simplement, en faisant miroiter à leurs yeux l’appât des honneurs politiques et des hauts emplois dans l’armée.
La tentation était grande pour les gentilshommes canadiens tout imprégnés des souvenirs du passé. La gloire militaire les fascine encore ; le métier des armes avec ses aléas leur sourit comme autrefois. Aussi, c’est avec empressement qu ils offrent leurs services, lors de l’invasion américaine, et nous savons quels aides précieux ils furent au gouverneur abandonné d’une grande partie de la population. De même, c est sans répugnance qu’ils consentent à entrer dans le nouveau Conseil établi par l’Acte de Québec.
Il est bien vrai qu’en face des fonctionnaires anglais, ils jouent un rôle assez effacé. Tout de même, ils savent s’affirner au besoin et se montrér les zélés défenseurs de la langue, des lois et des coutumes des ancêtres.
Malgré tout, la vieille noblesse canadienne sent que son prestige d autrefois et la haute autorité qu’elle avait sur le peuple s’en vont peu à peu. Les troubles qui accompagnent la levée des troupes, en 1775, ne lui permettent pas de se faire illusion sur ce point.
Son rôle est finie. Malgré les égards qu’on lui témoigne, elle s’aperçoit qu’elle ne commande plus.
A cette première cause de déchéance s’ajoute l’indigence matérielle. Les nobles sont aux prises avec la misère.
Retirés dans le vieux manoir féodal, quelques gentilshommes plus fortunes parviennent à s’assurer, une vie indépendante. Mnis combien, réduits à la misère, sacrifient tout pour se créer une situation et garantir le pain de chaque jour à leurs enfants. Ils mettent à l’enchère les beaux domaines légués par leurs ancêtres, et, le plus souvent, ce sont de riches propriétaires anglais qui les acquièrent.
-, Pe 1768 à 1790’ les seigneuries D’Autray et Lanoraie, de Saint-Charles (Bonsecours), de Bourgmarie, de Bourchemin, de Grande-Rivière, de Jacques-Cartier et d’Auteuil, de Maskinongé, de Vitré, de Sainte-Ahne-de-la-Pocatière, de Repentigny, de Beaulac, de Saint-Gilles, de Terrebonne, des
ÉTAT MORAL DE LA POPULATION
Écureuils, d’Aubin-de-l’Isle, d’Aubert-Gallion passent aux mains des nouveaux possesseurs du sol (1), et, en 1878, les marchands anglais estiment à £140,000, la valeur des seigneuries appartenant à des anciens sujets (2).
C’est ainsi que la noblesse canadienne, en raison de sa déchéance politique et sociale, se confond de plus en plus avec les autres classes de la population. De ce moment, on peut pressentir sa disparition prochaine comme caste privilégiée.
Heureusement que les hautes qualités morales et intellectuelles qui étaient, plus que les biens de la fortune, l’apanage de la vieille aristocratie canadienne, ne seront pas perdues pour la race. Elles revivront dans une classe nouvelle, à laquelle, une partie, la plus grande partie de l’ancienne noblesse s’unira par des relations, soit de famille, soit d’affaires. Cette classe est celle des négociants canadiens et des membres des professions libérales représentés, déjà à cette époque, par des hommes de première valeur, comme les Baby, les Panet, les Taché, les Sanguinet, les Guy, les Rocheblave, les Drapeau, les Lecompte-Dupré, les Fou cher, etc., etc. Cette classe prend une part active à la défense de la province, en 1775, et suit attentivement le mouvement de la politique. Deux de ses membres, François Baby et Jean -Baptiste Lecompte-Dupré, font même partie du Conseil, après 1775. Elle est en rapports continuels avec les commerçants et les fonctionnaires de langue anglaise, et son influence grandit de jour en jour. Elle ne tardera pas à jouer le premier rôle dans le pays, et c’est d’elle que sortiront les meilleurs défenseurs de la race. Quelques membres de la bourgeoisie se feront, cependant, trop anglomanes, et formeront, avec quelques anciens nobles, le groupe de ceux qu’on a appelés les bureaucrates canadiens.
Le clergé, de son côté, voit son influence s’accroître considérablement. Il accepte franchement la situation et tâche d’en tirer le meilleur parti possible. Profondément uni au peuple de la campagne, il travaille surtout à l’attacher à la terre,
(1) Liste des anciens sujets, des seigneurs, etc. dans la province de Québec, arc. can. Q. 40, p. 25. Voir appendice VIII.
(2) A review of the Governement and grievances of the province of Québec
. . . London, 1788, p. 88.