AVERTISSEMENT
notre temps d’entrer dans le courant des idées et des faits qui leur ont donné naissance. S’il l’on peut espérer d’y réussir, ce n’est que par une étude patiente des écrits, et des documents que chaque siècle a laissés de lui. Il n’existe pas d’autre moyen qui permette à notre esprit de se détacher assez des préoccupations présentes et d’échapper assez à toute espèce de parti pris pour qu’il puisse se représenter avec quelque exactitude la vie des hommes d’autrefois».
Nous ajouterons à ces paroles ce que le meme historien dit dans Recherches et nouvelles Recherches sur quelques problèmes d’histoire et Questions historiques :
(( La première règle que nous devons nous imposer est d’écarter toute idée préconçue, toute manière de penser qui soit subjective : chose difficile, voeu qui est peut-être impossible à réaliser complètement ; mais plus nous approcherons du but, plus nous pourrons espérer de connaître et de comprendre les anciens. Le meilleur historien de l’antiquité sera celui qui aura le plus fait abstraction de soi-même, pour étudier l’antiquité . L’esprit critique, appliqué à l’histoire, consiste à laisser
de coté la logique absolue et les conceptions intellectuelles du présent ; il consiste à prendre les textes tels qu’ils ont été écrits, au sens propre littéral, à les interpréter le plus simplement qu’il est possible, à les admettre naïvement, sans rien y mêler du nôtre. Le fond de l’esprit critique quand il s’agit de l’histoire du passé, est de croire les anciens.»
Notre travail sera probablement jugé trop sobre, trop austère. Nous l’avons voulu tel et nous dirons encore avec Fustel de Coulanges :
« N’aurions-nous fait que mettre en lumière quelques points jusqu’ici négligés, n’aurions-nous réussi qu’à activer l’attention sur les problèmes obscurs, notre labeur ne serait pas perdu, et nous nous croirions encore en droit de dire que nous avons travaillé pour une part d’homme au progrès de la science historique et à la connaissance de la nature humaine».
L’auteur
LA POLITIQUE COLONIALE DE L’ANGLETERRE AUX XVIIe et XVIIIe siècles (1)
La politique coloniale de l’Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles a été admirée de tout temps. C’est qu’on y découvre déjà cette méthode et cet esprit de suite, qui devaient faire du peuple anglais le grand colonisateur des temps modernes.
De toutes les colonies que possédait alors la Grande- Bretagne, les plus riches et les plus florissantes étaient certainement celles de la Nouvelle- Angleterre, dans l’Amérique du Nord. Fondées dès le commencement du XVIIe siècle, ces colonies avaient atteint, vers le milieu du XVIIIe siècle, un développement surprenant, qui contrastait singulièrement avec le peu de progrès qu’avait fait la colonie française voisine, le Canada.
Cependant, le domaine colonial de la France dans l’Amérique du Nord égalait, assurément, en ressources premières, en richesses territoriales, en facilités pour le commerce, celui de l’Angleterre. Mais quelle différence dans le mode de gouvernement ! “ Au Canada, a dit un écrivain français, (2) pas l’ombre d'institutions municipales ou provinciales, aucune force collective autorisée, aucune initiative permise. Un intendant ayant une position bien autrement prépondérante que celle qu’avaient ses pareils en France ; une administration se mêlant encore de bien plus de choses que dans la métropole, et voulant de même faire tout de Paris, malgré les dix cents lieues qui l’en séparent, etc . Dans les
(1) Bibliographie. — Paul Leroy-Beaulieu, De la colotiisation chez les peuples modernes. (Paris. 5e édit, 1902.)
B.-E. Egerton, A short history of British Colonial Policy. (London, 2e édit. 1905.)
M. Fanno, L’espansione commerciale e coloniale degli Stati moderni. (Torino, 1906).
G. Mondaini, La colonisation anglaise. (Traduction de Georges Hervo, éditions Brossard, Paris, 1920).
E. Rameau, La France aux Colonies. (Paris, 1859).
Edward Channing, Histoire des Etats-Unis d’ Amérique (1756-1865). (Traduction de G. Guillemot-Magitot, Paris, 1919).
P. Aubry, Etude critique de la politique commerciale de V Angleterre à l'égard des colonies. (Toulouse, 1094).
(2) . De Tocqueville, L’ Ancien régime et la Révolution, (éd. 1887. p. 373).
INTRODUCTION
colonies, anglaises au contraire, des institutions démocratiques, une large autonomie provinciale une décentralisation très accentuée, un souci constant de développer l’initiative personnelle. De là, la différence profonde entre la politique coloniale de l’Angleterre et celle de la France ; de là, le suécès de l’une et la faillite de l’autre.”
La fondation des colonies anglaises présente un ensemble de circonstances qui devaient influer profondément sur leur mode d’existence. La métropole n’y prit, pour ainsi dire, aucune part. Elles furent l’œuvre de compagnies, de grands propriétaires, de chefs de groupes. C’est ainsi qu’en tenant compte de leur origine on a divisé ces colonies en trois classes : les colonies de propriétaires , fondées par des particuliers qui avaient reçu du roi des octrois de terre, dont ils étaient en quelque sorte les seigneurs ; les colonies à charte, qui remontaient à des compagnies de marchands ; enfin, les colonies de la couronne, qui se formèrent plus tard sous l’influence de la métropole, par la réduction en colonies royales, des anciennes colonies de propriétaires et des colonies à charte.
A l’ouverture de la révolution américaine, il n’existait plus que trois colonies de propriétaires : la Pensylvanie, le Delaware et le Maryland et deux colonies à charte: le Rhode- Island et le Connecticut. Les autres: la Virginie, les deux Carolines, la Géorgie, le Massachusetts, le New-Jersey, le New-Hampshire et New-York, étaient des colonies royales.
Une chose remarquable, c’est que la plupart de ces colonies durent leur origine à des exilés fuyant la persécution que la mère patrie faisait peser sur eux. L’esprit religieux qui poussait ces réfugiés à chercher la paix sous d’autres cieux, leur donna la force de persister dans leur entreprise, en même temps qu’il leur inspira une certaine défiance envers le gouvernement de la métropole. Tout en se créant des institutions représentatives à l’image de celles de la mère patrie, et tout en restant des loyaux sujets de la couronne britannique, ils voulurent la liberté politique aussi large que possible.
Voici dans ses grandes lignes le type de gouvernement colonial qu’ils établirent. Dans chaque colonie étaient un gouverneur, nommé par le roi dans les colonies de la couronne par la compagnie ou les propriétaires investis de la souveraineté dans les colonies à charte ou de propriétaires, un conseil nommé par la même autorité que le gouverneur et une chambre élue par les colons.
Le gouverneur colonial était le chef du pouvoir exécutif. Il ne détenait toutefois ce pouvoir que dans les limites de ses instructions et des lois de la colonie qui avaient obtenu l’approbation du roi. Dans les colonies à charte, ce pouvoir
INTRODUCTION
était excessivement restreint, parfois nul. Chef de la magistrature, le gouverneur nommait les magistrats et agissait lui-même comme grand juge à la plus haute cour du pays.. Egalement chef de l’armée, il en nommait les principaux officiers. Le salaire payé au gouverneur et aux fonctionnaires de la colonie, proportion gardée, était plus élevé qu’aujourd’hui. Des honoraires, des gratifications de différentes sortes s’y ajoutaient.
“ Le conseil assistait le gouverneur dans l’exercice du pouvoir exécutif, qui échappait entièrement au contrôle de la chambre basse, et faisait fonction de chambre haute, dans l’exercice législatif. En outre, dans la plupart des colonies, il faisait fonction de cour d’appel, laissant dans toutes les colonies au comité judiciaire du conseil privé, métropolitain la juridiction suprême en matière judiciaire. Quant à la chambre élue, soit qu’elle fut née spontanément par l’œuvre des colons lors de la fondation de la colonie, soit qu’elle eut été instituée par un acte formel du pouvoir royal, elle avait outre de larges pouvoirs d’un caractère législatif proprement dit, le droit fondamental de voter les impôts et de fixer le budget colonial(l).”
La législature coloniale s’arrogea peu à peu le pouvoir de nommer les fonctionnaires publics, et de déterminer la manière dont devaient être répartis les fonds qu’elle votait, de sorte que le pouvoir exécutif fut insensiblement dépouillé de ses principales prérogatives.
Quant à l’organisation municipale, elle variait d’une colonie à l'autre. Dans les Etats de la Nouvelle- Angleterre (Massachusetts, Connecticut et Rhode-Island) le système municipal en vigueur n’était qu’une continuation du vieux système paroissial anglais ; il s’était développé parallèlement au gouvernement central. La commune ou “ town ” était le centre où se transigeaient les affaires de la colonie, lesquelles “ étaient discutées et conclues dans des réunions générales de tous les électeurs résidant sur le territoire de la commune.” Des délégués ou agents désignés par les électeurs municipaux et munis d’instructions à cet effet, étaient chargés de voir à la bonne administration de la chose publique. “ En dehors de la Nouvelle- Angleterre, l’administration locale était organisée sur une base moins démocratique. A mesure qu’on avançait vers le sud, elle devenait de plus en plus aristocratique et se centralisait(2).”
“Pendant que nos colonies, dit M.Rameau(3), restaient presque désertes, victimes de l’inertie et de la futilité de la
(1) Mondaini, ouvr. cité, v. I. p. 141.
(2) Voir Edward Channing, ouvr. cité, pp. 48 et 49, où les différentes formes locales d’administration sont étudiées.
(3) Ouvr. cité, deuxième partie: Les Canadiens, p. 65.
introduction
cour de France, de ses ambitions, de ses rivalités, de toutes les passions qui travaillent les hautes régions sociales, les colonies anglaises n’étaient point à la merci des vices ou des vertus, du talent ou de l’incapacité d’un gouvernement éloigné. Elles s’occupaient activement elles-mêmes, sur les lieux, de leurs affaires, appréciaient les mesures, nécessaires. Habitués à vivre par eux-mêmes, les colons au besoin, exécutaient et soldaient sans retard et sans aide lès décisions arrêtées. C’est ainsi qu’ils attiraient et favorisaient l’émigration, qu’ils protégeaient son établissement, qu’ils veillaient sans relâche à accomplir tout ce qui pouvait être utile à la prospérité publique. Tel est le secret de leur accroissement et de leur richesse. Et voilà comment quelques millions d’anglais s’en vont semant des nations par le monde, tandis que la France, alors plus peuplée du double que l’Angleterre, a pu jeter à peine quelques milliers d’hommes dans ses colonies, dont le développement n’a véritablement commencé que du jour où elles sont sorties de ses mains.”
De même, le régime foncier en vigueur dans les colonies anglaises était bien propre à favoriser le progrès de la colonisation.
Les terres obtenues des propriétaires dans les colonies de propriétaires, des sociétés coloniales dans les colonies à charte, et celles concédées à des groupes d’émigrés dans les colonies de la couronne étaient toutes possédées sous le régime du franc socage “ c’est-à-dire, au titre de propriété libre de tout lien et obligation de service, et soumises uniquement et pas toujours au paiement d’une redevance annuelle(l).”
“ Le grand avantage de ces tenures à libre socage, c’est qu’elles étaient définitives ; une fois consenties, elles devenaient irrévocables. La propriété jouissait ainsi des conditions les meilleures, la liberté, la sécurité et la perpétuité(2).”
Nous croyons pouvoir affirmer toutefois que ce mode d’aliénation des terres n’était pas supérieur à celui qui était en vigueur dans le Canada, sous le régime féodal. L’un et l’autre de ces modes étaient bien propres à assurer le développement rapide d’une colonie nouvelle, et ce n’est pas là qu’il faut aller chercher, comme l’ont fait certains auteurs, la raison du peu de progrès de la colonisation dans la Nouvelle-France, et la ruine de l’influence française en Amérique (3).
(1) Mondaini. ouvr. cité, v. I. p. 117.
(2) Leroy-Beaulieu, ouvr. cité, v, I. p. 103.
(3) Voir notre article sur le “Régime féodal, en Canada ” dans le Pays Tjaurentien , mai 1916, p. 113 à 118.
INTRODUCTION
D’ailleurs, le mode d’établissement des colons dans les colonies anglaises différait fort peu de celui des colons du Canada. Les colons anglais, en arrivant, s’établissaient en groupes distincts d’habitations, serrées les unes contre les autres, protégées par un retranchement grossier contre les Indiens. Un agglomération de maisons, une église au centre, quelques fonctionnaires pour la gestion des affaires, des prairies s’étendant tout autour du village. Voilà l’origine de la tenon et du tow?iship des colonies anglaises, et voilà ce qui ressemble passablement au village et à la paroisse de la Nouvelle-France. Les établissements américains étaient souvent fort éloignés les uns des autres et on y vivait dans un isolement parfait. Chaque commune se suffisait à ellemême ; point de ces relations de village à village qui rendaient si agréable le commerce de la vie dans les campagnes de la Nouvelle-France.
Le colon américain était avant tout un agriculteur. Au contraire du colon français, qui devenait si facilement coureur des bois et aventurier, le colon anglais se casernait dans son home, et travaillait avec une activité fébrile à faire fructifier son coin de terre et à améliorer sa condition. Très intimement lié au gouvernement de la colonie, il en suivait avec intérêt les progrès et tâchait d’en assurer de toutes ses forces le plein développement. La grande part que lui laissait la métropole dans l’administration des affaires était pour lui un puissant motif d’action. “ C’est ainsi, dit encore M. Rameau, que le colon français, individuellement plus énergique et plus entreprenant que l’anglais, demeura un agent social embarrassé, inerte et impuissant. Ce dernier point constitue la différence essentielle et vitale entre les deux colonies. Dans la Nouvelle- Angleterre, les colons étaient tous les éléments vivants d’un ensemble politique actif, intelligent et sans cesse en éveil. Au Canada le colon n’était rien ; n’intervenant jamais dans ses propres affaires, il n’était, politiquement et socialement parlant, qu’un automate rivé au formalisme et au laisser-aller qui entravent bien vite toutes les administrations abandonnées à elles-mêmes, et maîtresses sans contrôle de leur direction. Les gouverneurs du Canada furent cependant, fait notable, généralement bien intentionnés, assez actifs et pénétrés de la situation et des vrais besoins du pays ; ils les signalèrent fréquemment à l’attention des ministres, et l’impuissance où ils restèrent achève de démontrer le vice du système. Tous virent le bien, aucun ne put le faire (1)”.
L’Angleterre qui accordait à ses colons une si grande indépendance au point de vue politique, les avait cependant
(1) Ouvr. cité, deuxième partie: Les Canadiens, p. 64.
INTRODUCTION
soumises à une sujétion complète en matière de commerce et d’industrie (1). C’était du reste, à cette époque d’absolutisme, la ligne de conduite adoptée par toutes les puissances européennes envers leurs colonies d’outremer.
C’est en 1651, que parut le fameux Acte de navigation de Cromwell. Cet acte, que l’on a appelé la grande charte de la marine anglaise, fut le point de départ de la puissance maritime de l’Angleterre. Il stipulait qu’aucune production de l’Asie, de l’Afrique, de TArnérique ne pourrait être importée en Grande-Bretagne si ce n’est sur des vaisseaux anglais. Cet acte avait surtout pour but de frapper le commerce hollandais. Mais, en 1660, on ajouta une clause qui en fit un puissant instrument de monopole. On y déclarait qu’aucune marchandise ne devait être importée dans les colonies ou n’en devait être exportée autrement que sur des vaisseaux construits dans des pays soumis à la domination britannique, possédés et montés par des sujets du roi d’Angleterre (2).
Les produits des colonies furent divisés en deux catégories. La première comprenait les marchandises énumérées dans les annexes de Y Acte de navigation, tels que le sucre, le tabac, l’indigo, le coton, le minerai de cuivre, les fourrures, etc., toutes denrées produites seulement par les colonies et qui ne pouvaient faire concurrence à la production anglaise. C’étaient les enumerated commodities qui ne pouvaient être transportées que dans la métropole, ou dans les autres colonies britanniques. La seconde catégorie comprenait toutes les autres denrées. Celles-ci pouvaient être transportées dans tous les pays, pourvu qu’elles le fussent sur des bateaux anglais remplissant les conditions voulues par Y Acte de navigation. En 1663, un nouvel acte établit que toutes les marchandises européennes, même chargées sur des navires anglais, ne pourraient être transportées dans les colonies qu’en partant d’un port anglais, ce qui les obligeait à passer par la métropole. Et ainsi, “ la métropole ne se contentait pas d’être simplement le dépôt des produits les plus riches des colonies, de préserver son agriculture contre la concurrence toujours redoutable des pays nouveaux, mais voulait aussi devenir le dépôt des fournitures pour les colonies, leur causant ainsi un double préjudice et en tant que productrices et en tant que consommatrices.”
Enfin, tout ce formidable arsenal de mesures restrictives de la navigation et du commerce reçut son complément, en 1696, par la création du Board of trade and plantations , dont
(1) Voir Leroy-Beaulieu, ouvr. cité, v. I, chapitre IV: De la colonisation anglaise et Mondaini, ouvr. cité, v. I, chapitre premier: La réforme coloniale anglaise au XIXe siècle.
(2) Edward Channing, ouvr. cité, p. 139.
la principale fonction fut de protéger le commerce de la métropole contre la concurrence des colonies, de veiller à l’application des lois de navigation, et d’entraver tout essor industriel en Amérique.
Au XVIIIe siècle, cet échafaudage laborieusement enfanté fonctionnait régulièrement sous l’autorité suprême du Parlement. Le mercantilisme colonial s’était développé en un système complet, constitué par un ensemble de prohibitions et de faveurs, convenues de part et d’autre. Car, il ne faut pas croire que ce système fut conçu uniquement dans l’intérêt de la mère patrie. Les colonies y trouvaient leur revanche dans des règlements qui leur assuraient le monopole exclusif des marchés métropolitains pour certains de leurs produits. C’est cet échange de faveurs et de restrictions qui constituait ce que l’on a appelé 1 e pacte colonial. “Métropole et colonies, dans la conception de l’époque, dit Mondaini, étaient considérées comme un tout composé de deux parties distinctes : l’un produisant des matières premières déterminées et des denrées alimentaires spéciales, l’autre fournissant surtout des objets manufacturés. Et l’on pensait que les deux contractants pouvaient se suffire l’un à l’autre si, d’une part, les habitants de l’Angleterre s’engageaient à ne consommer que les denrées coloniales produites par les colonies anglaises, et si, d’autre part, les colons anglais étaient obliger à n’user que des objets fabriqués en Angleterre.”
Nous venons de dire que l’une des fonctions du Board of trade and plantations, était d’entraver tout essor industriel dans les colonies. C’est encore là une des surprises de la politique coloniale de l’Angleterre à cette époque, que cette interdiction faite aux colonies d’avoir des manufactures. Le sucre, les laines, le fer devaient être expédiés en Angleterre, à l’état brut, pour y être transformés en objets de commerce dans les manufactures britanniques. En 1719, un bill du parlement avait interdit la construction de fours pour l’acier et les forges. Et c’est le premier Pitt, qui s’écriait à la veille de la révolution américaine : “ Dût notre pouvoir souverain de contrôle législatif et commercial en être ruiné, je ne souffrirai pas qu’un seul clou de fer à cheval fut fabriqué en Amérique.” On y défendait même la fabrication des chapeaux dans un pays ou la fourrure de castor se trouvait en si grande abondance. Comme compensation à ces règlements prohibitifs, la métropole accordait des primes et des faveurs, qui encourageaient la production de certaines denrées et matières premières, dont les marchés de l’Angleterre avaient surtout besoin pour la fabrication. Ainsi, on concédait une prime à l’importation en Angleterre des fournitures pour la marine, mâts, antennes, vergues, goudron,
INTRODUCTION
térébenthine, etc. De même, on avait frappé d’un impôt prohibitif les sucres et mêlasses importés dans les colonies continentales d’autres ports que de ceux de la colonie. Souvent, c’étaient des droits différentiels qui frappaient les produits similaires étrangers. Le sucre brut étranger devait payer double de celui des colonies, le café deux fois et demie plus, le bois, cinq fois et demie plus . . .
Nous avons là, dans ses grandes lignes, une idée du régime commercial imposé par l’Angleterre à ses colonies, au XVlIIe siècle. Ce système a été défendu de nos jours par Fanno (1), après avoir été vivement critiqué par les économistes de l’école libre-échangiste, en particulier, par Adam Smith, dans son œuvre classique sur la richesse des nations (2). “ Ces critiques se résument dans cette thèse que le système colonial restrictif ne peut, en aucune manière, avoir aidé au développement du commerce, de la marine marchande, de l’industrie de la métropole. Et, en effet, en détournant, tant dans les colonies que dans la métropole, la production et le commerce de leur cours naturel, ce système n’aurait pu que causer des dommages considérables à l’économie des premières et de la'seconde, et diminuer, en conséquence, les relations d’échange qui, sous un régime de liberté, auraient atteint un développement beaucoup plus considérable.”
“Si nombreuses toutefois et si nuisibles, qu’aient été, dit Leroy-Beaulieu (3), les erreurs de l’Angleterre dans l’organisation commerciale de ses colonies, on ne peut lui refuser une grande supériorité sur toutes les nations de l’Europe. Plus que toute autre, elle entra sérieusement et par une vocation bien déterminée, qui ne se démentit pas un seul jour, dans la voie de la colonisation. Elle n’eut pas pour but de recueillir promptement une moisson d’or ou d’articles rares et de haut prix. Elle fonda ses colonies sur la seule base vraie et durable de prospérité et de grandeur : l’appropriation du sol par des colons européens et le défrichement des terres incultes. Les libertés civiles et administratives, qu’elle ne contesta jamais à ses enfants d’outre-mer, furent les plus précieux encouragements à la colonisation. Cet heureux esprit d’initiative individuelle, ces mœurs de travail et d’économie, ce sens éminement pratique et sagement progressif, que les générations anglaises se transmettaient les unes aux autres, ce furent là les causes du développement inouï des colonies d’Angleterre.”
Lorsque le Canada passa définitivement au pouvoir des Anglais, en 1763,1e gouvernement britannique se trouva tout
(1) Ouvr. cité, p. 261 et suiv.
(2) Livre IV, chap. VII.
(3) Ouvr. cité, v. I, p. 137.
INTRODUCTION
à coup en présence d'un problème fort, grave. Cette nouvelle colonie qui lui était dévolue, était déjà peuplée d’Européens, d’une population soumise aux lois françaises et vivant selon les coutumes françaises. Il s’agissait de concilier la sécurité de l’Empire, avec la liberté des nouveaux sujets. Qu’allait faire le cabinet anglais ? Adopterait-il, envers cette nouvelle dépendance coloniale, la ligne de conduite suivie jusque là envers les autres colonies anglaises ? Allait-il lui accorder ces larges libertés politiques et civiles, qui avaient si merveilleusement favorisé le développement de ses anciennes possessions de l’Amérique du Nord ? Tenterait-il d’angliciser ses nouveaux sujets en les soumettant de force aux lois et aux coutumes anglaises, en les noyant dans une immense immigration britannique ? Changerait-il d’un trait de plume le régime foncier en faveur au Canada, en substituant au système féodal, le mode d’appropriation des terres appliqué dans les autres colonies anglaises ? Quelle politique commerciale suivrait-il envers ce pays si riche en produits de toutes sortes, et dont le développement économique était encore à peu près nul ?
Autant de questions qui durent se présenter à l’esprit des membres du cabinet britanniques et auxquelles il fallait trouver une réponse. Qu’on le remarque bien, la tâche était ardue et demandait une connaissance profonde des hommes et des choses du pays. Cette connaissance, les hommes d’Etat anglais ne l’avaient pas. C’est pourquoi ils restèrent longtemps indécis sur la ligne de conduite à suivre.
Us crurent un moment qu’ils pourraient britanniser cette terre que la vieille France, avait si profondément marquée de son empreinte, qu’ils le pourraient faire en accordant aux nouveaux sujets cette autonomie politique qui était à la base du système colonial britannique.
C’était bien là non seulement la pensée de Pitt, mais aussi elle des gouvernants anglais, qui, en 1791, proposèrent Indivision du pays en deux provinces, et donnèrent à chacune d’elles un semblant de gouvernement représentatif. U fallait, pour le moment, séparer l’élément d’origine française et celui d’origine anglaise, afin de faire disparaître les sujets de controverse, et permettre au régime britannique de s’adapter aux idées du Bas-Canada. Les Canadiens s’initieraient peu à peu aux secrets de la constitution de la Grande-Bretagne et, insensiblement, sans heurts ni secousses, adopteraient la langue, la loi, les coutumes anglaises.
Voilà le rêve que l’on faisait. Il ne devait cependant pas se réaliser. Le Canada, sous l’égide de la Grande-Bretagne, allait prendre un essor économique remarquable, mais les Canadiens devaient résister à toute tentative d’assimilation.
Pendant que leurs chefs, en combattant dans l’arène parlementaire, assuraient par leur indomptable énergie, la survivance de la langue et des lois françaises, Y habitant ouïe colon se faisait conquérant lui aussi ! Il abattait les forêts, desséchait les marécages, peuplait les déserts qui l’entouraient. Il bâtissait des paroisses. Son foyer, où foisonnaient les enfants, était un sanctuaire qu’il défendait jalousement contre toute invasion étrangère.
C’est ainsi, que fortifiés par la liberté, appuyés sur la croyance et la prière, les Canadiens ont sauvé du naufrage la langue, les coutumes, les traditions des ancêtres et sont encore identiques à eux-mêmes.
Puissent-ils, s’inspirant des leçons du passé, continuer à marcher dans cette voie, et garder, avec la simplicité des mœurs, les caractères distinctifs du génie latin!