‹ La colonisation de la province de Québec (volume 2)Chapitre 22 sur 182 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ÉTABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT CIVIL

Nouveaux conseillers et fonctionnaires anglais. — Déchéance des seigneurs. — Cours de justice — du banc du roi — des plaidoyers communs. — Juges de paix. — Jurés anglais et jurés canadiens. — Générosité de Murray pour les Canadiens . . . ses achats de seigneuries.— Militaires anglais. — Animosité des marchands contre le gouverneur. — Rapport de Murray. — Sa brillante carrière.

Le nouveau régime entra en vigueur le 10 août 1764. Murray, d’après les instructions reçues, avait choisi huit conseillers. Ils étaient tous de religion protestante, et deux seulement parlaient la langue française : Théophilus Cramahé, un suisse huguenot, et François Mounier, un français, également huguenot(l). Les charges administratives furent données par brevet à des hommes influents, en Angleterre, qui envoyèrent au pays, comme fonctionnaires publics, des substituts absolument incapables, de caractère douteux et complètement ignorants de la langue et des coutumes du peuple(2).

Les Canadiens se résignèrent à la déchéance qui les frappait et se retirèrent à l’écart, en attendant de meilleurs jours. Quelques uns, cependant, indignés de l’ostracisme dont on les menaçait, se décidèrent à passer en France. Mais, contrairement à ce qu’ont écrit nos premiers historiens, le nombre de ceux qui partirent, au lendemain du traité de Paris, fut fort restreint. Evidemment, lespaysansnepouvaient quitter le pays ; attachés au sol, depuis plusieurs générations, le Canada était devenu leur patrie ; pouvaient-ils en cher-

(1) Les premiers conseillers furent: William Gregory, président, Paulus- Æmilius Irving, Hector-Théophilus Cramahé, Samuel Holland, Walter Murray, Adam Mabane, Thomas Dunn, François Mounier. Les autres personnages qui firent partie du Conseil, à venir jusqu’en 1774, furent : James Goldrap, Benjamin Price, Charles Stewart, Hugh Finlay, James Cuthbert, Thomas Mills, William Hey, Colin Drummond, François Levesque, John Collins, Edward Harrison et John Carden.

(2) Murray à lord Shelburne, 20 août 1766. arc. can., B, 8, pp. 1-66.

ÉTABLISSEMENT DU GOUVERNEMENT CIVIL

cher une autre ? Il en était de même des nobles, des seigneurs riches ou pauvres. Aimés et respectés de leurs censitaires, allaient-ils les quitter dans un moment aussi critique ? Leur décision, ils l’avaient prise au lendemain de la conquête ; la force même des choses les obligeait à rester. Ils le comprenaient, maintenant plus que jamais. Rendons hommage à ces seigneurs qui, ayant vécu jusque-là dans l’abondance, dans une belle position sociale, se retirèrent sur leurs terres, pour y vivre de la vie pauvre et isolée de leurs censitaires et partager leur bonne et mauvaise fortune.

Un coup terrible allait bientôt achever la ruine financière de plusieurs d’entre eux. La France avait, au bas mot, une dette de quarante et un millions de bons envers les Canadiens, soit sept millions de lettres de change et trente quatre millions d’ordonnances. On sait avec quelle prodigalité Bigot avait distribué ces morceaux de papier, durant les dernières années du régime français, assurant qu’ils seraient payés, rubis sur ongle, après la guerre. Quelle ne fut pas l’indignation des Canadiens d’apprendre que le gouvernement français répudiait sa dette ? C’était bien fini, on les abandonnait à leur propre sort. Que pouvaient-ils espérer maintenant de cette France qui refusait même de rembourseï ce cpii leur était dû ? Coûte que coûte, il fallait se résigner à vivre au pays, sous la domination des nouveaux maîtres.

Ceux mêmes qui sont partis au lendemain de la capitulation de Montréal reviennent. “ Presque tous ceux qui étaient alors en France, dit M. Baby, lui dirent un suprême adieu et revinrent au Canada, bien résolus de combattre généreusement, côte à côte avec leurs nouveaux compatriotes, les ennemis d’hier, dans le difficile chemin delavie(l) ”. Seules, quelques familles bourgeoises, qui avaient des moyens de subsistance, s’établirent définitivement en France. De même, un certain nombre d’officiers de l’armée allèrent continuer leur service militaire, soit en France, soit dans les colonies françaises, et s’y fixèrent pour toujours. Encore, devons-

(1) L’exode des classes dirigeantes à la cession du Canada, par l’honorable juge Baby, Montréal, 1899, p. 10. Voir aussi sur cette question : Lendemain de conquête, par l’abbé Lionel Groulx (1919-1920) pp. 39-51, et, à 1 appendice III, la liste des membres de la noblesse canadienne restés au pays et de ceux retournés en France.

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