CHAPITRE XX
serait porté à crier à la charge, et pourtant, si peu flatteur qu'il soit, il est de signature bien authentique (1). ”
L’intempérance continuait d’exercer ses ravages. La Législature avait voté, en 1805, une loi sévère à l’effet d’empêcher la vente des vins, rhums et autres liqueurs fortes, au moins le dimanche, dans les “ cités et villes et plus particulièrement les campagnes (2). ” Lambert dit que les habitants aiment passionnément le rhum et que ceux qui viennent vendre leurs produits en ville, s’en retournent rarement en parfait état de sobriété. Ils perdent alors tout contrôle sur eux -mêmes, et l’hiver, lorsque les chemins sont remplis de neige, ils ne se gênent pas de lancer leurs chevaux à la course et de renverser les gens qu’ils rencontrent (3).
Les doctrines propagées par les agents secrets de la révolution française avaient largement contribué à répandre un peu partout un esprit d’indépendance fort dangereux. La classe instruite était passablement irreligieuse. Rappelonsnous les paroles de Mgr Plessis, citées plus haut : “ La haute classe des catholiques, conseillers, juges, avocats, marchands de quelque crédit, n’est pas, en général, amie du clergé (4). ” La diffusion des livres impies dont Mgr Briand regrettait autrefois l’influence pernicieuse dans les campagnes, s’était continuée, et nombre de gens instruits de l’époque étaient imprégnés des idées antireligieuses qu’on y prônait (5).
(1) Edmond Roy, Hist. de la S. de L., v. IV, p. 270.
(2) 45, Geo. III, c. 10.
(3) John Lambert, Travels t. Canada, v. 1, p. 156-157.
(4) Voir p. 281.
(5) L’abbé Raymond Casgrain donne l’explication suivante de l’introduction des oeuvres de Voltaire, de Rousseau et des autres philosophes du dix-huitième siècle. 11 la tenait d’un contemporain, un proche parent, probablement : “ Il y a là toute une histoire qu’ignore complètement la génération actuelle et que j’ai entendu conter par ma mère. Au commencement du siècle dernier, un Anglais du nom de Raffenstein avait abordé à Québec sur un navire dont une partie de la cargaison se composait de libres français, parmi lesquels il y avait de magnifiques éditions des philosophes du dix-huitième siècle. Ce navire était, paraît-il, une prise faite durant la guerre qui n’avait rien coûté à Raffenstem. Ne sachant que faire des livres français qu’il avait à son bord il les vendait à vil prix en les faisant colporter dans les campagnes. Les curés ne tardèrent pas à s’alarmer de cette subite invasion de livres dangereux et s’imposèrent de grands sacrifices pour les soustraire au public en les achetant, détruisant les plus mauvais et déposant les autres en lieux sûrs. Malgré cela, il s’en répandit un bon nombre, qu’on retrouve aujourd’hui dans certaines bibliothèques particulières.” Desbras, dans le Bulletin des Recherches historiques, v. 23, p. 61.
ÉTAT MORAL DE LA POPULATION
Le peuple, en général, était resté profondément attaché à la foi de ses pères. Les quelques esprits forts qui se rencontraient dans les paroisses avaient peu d’emprise sur la masse des gens. La parole du prêtre était respectée et ses enseignements reçus avec déférence. Les anciens Canadiens, ceux de la campagne surtout, faisaient reposer leur confiance et concentraient toute leur affection et leur respect dans le prêtre. De son côté, le prêtre leur était dévoué, et mettait à leur service le prestige de son savoir et de son autorité, toutes les ressources de son zèle, sa vie même.
La séparation entre Anglais et Français restait tranchée.
Les nécessités du commerce rapprochaient sans doute les esprits, mais s’il y avait des Canadiens ralliés par intérêt, il n’y en avait pas encore de ralliés par sympathie. Les Canadiens voyaient de près le prodigieux essor que prenait la colonie, le développement de l’industrie, ils admiraient l’esprit d’entreprise des négociants anglais, leur caractère ordonné et méthodique, mais ils ne s’en laissaient pas éblouir. Canadiens ils étaient, et Canadiens ils voulaient rester. En toutes circonstances, ils maintenaient opiniâtretrement leurs droits et leur nationalité (1).
C’est justement ce qu’on l’on voulait détruire. Tout l’effort de la petite oligarchie qui détenait alors le pouvoir tend à ce but. On cherche à s’emparer de l’éducation des petits Canadiens par l’établissement, dans les paroisses, d’écoles sous le contrôle des chefs de la religion protestante ; on veut enlever à l’évêque catholique le droit de nommer aux cures, en le créant chef d’un département quelconque, aux curés la charge des âmes, en en faisant des fonctionnaires publics, aux habitants le droit de s’élire des représentants, en exigeant d’eux un cens d’éligibilité et un cens électoral incompatibles avec leur état de fortune : tout cela pour détruire la mentalité encore trop française des Canadiens.
(1) Edmond Roy, Eisi. de la S. de L., v. IV, p. 274.