‹ La colonisation de la province de QuébecChapitre 161 sur 197 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Lambert prise la politesse de l’habitant, sa distinction, vante son hospitalité. Weld raconte qu’en venant de Montréal à Québec il passa une nuit dans une ferme, à Batiscan : “ Nous fûmes accueillis, dit-il, par les maîtres de la maison avec cette politesse qui distingue particulièrement les Français des autres nations (1). ”

Sans posséder la richesse, l’habitant vivait dans une honnête aisance. Il bâtissait lui-même sa maison, l’étable où il abritait ses animaux, pendant la saison d’hiver, la grange où il entassait les produits de sa ferme. Il était de tout métier : “ boulanger, charpentier, menuisier, forgeron, cordonnier (2). ”

Les femmes partagaient les travaux de leurs maris. “C’étaient elles qui, d’abord, habillaient les enfants, préparaient les repas de la journée, blanchissaient le linge, allaient puiser l’eau, trayaient les vaches, faisaient le beurre, soignaient la basse-cour. La plupart possédaient un petit jardin, qu’elles bêchaient, ensemençaient et cultivaient. L’hiver, dès qu’il restait un moment de loisir, elles s’asseyaient sur un escabeau, filaient le lin ou, la navette à la main, la poitrine penchée sur un métier, tissaient la toile et les pièces d’étoffe. L’été, encore, quand venait le temps de la moisson, le râteau ou la fourche à la main, elles travaillaient dans les champs à la fenaison ou au chargement des lourdes charettes (3). ”

Les habitants d’autrefois aimaient à vivre en société. Ils n’avaient pas, comme aujourd’hui, les convois de chemin de fer et les automobiles pour les véhiculer en ville. Ils s’amusaient entre eux. C’étaient des causeries sans fin, des danses au son du violon et de l’accordéon, des chansons où tous les assistants faisaient chorus. Au temps des fêtes de Noël et du premier de l’an, c’étaient les rassemblements de familles. Les jeunes, chaudement emmitouflés dans les capots “ d’étoffe du pays,” allaient rendre visite aux vieux parents et recevoir leur bénédiction. Le souper se prolongeait fort avant dans la soirée. La table abondamment fournie de pâtés, de jambons, d’appétissants rôtis de porc,

(1) Isaac Weld, op. cit., p. 63.

(2) Edmond Roy : Hist. de la S. de L., v. IV, p. 170.

(3) Edmond Roy : Hist. delà S. de L. IV, pp. 179-180.

ÉTAT MORAL DE LA POPULATION

de belles tartes aux fruits, se dégarnissait rapidement. Les mets étaient dégustés au milieu des éclats de rire, des entretiens joyeux, souvent, des pleurs des poupons réclamant leurs couchettes. Chaque maison avait sa provision de rhum de la Jamaïque, et l’on ne se faisait faute d’en user largement.

Et que dire des noces qui duraient souvent trois ou quatre jours et nuits !

Amateurs de voyages et d’aventures, les garçons quittaient de bonne heure le foyer paternel pour les pays d’en haut et les expéditions au long cours. Fort peu gagnaient les régions encore vierges de la province, pour s’y tailler un domaine. Hélas ! lorsqu’on y pensera, il sera trop tard. Les plus belles terres auront été données en partage à des étrangers.

Dirons-nous que tout était parfait chez les anciens Canadiens ? Certes, non. Il y avait des ombres au tableau. Mgr Hubert en signale quelques-unes, dans un rapport au pape, en 1794 (l) :

Chacun, dit-il, se défie de celui avec qui il traite et est toujours prêt à le duper et à profiter de ses méprises ou de son peu d’expérience. Des paysans, d’ailleurs très grossiers, ignorants sur tout le reste, connaissent tous les détours de la chicane, veulent gagner à quelque prix que ce soit, fraudent sur la dîme et sur les droits seigneuriaux, tant qu’il y a moyen de le faire impunément. De là, les procès sans nombre qui obsèdent continuellement les cours de justice ; de là, les haines entre les parents et les voisins ; de là, la difficulté de parvenir à la construction et à la réparation des églises et des presbytères ; de là, surtout, le peu de délicatesse de conscience dans le choix des moyens de profiter de son argent. Le prêt à simple intérêt est tellement accrédité par les lois et l’usage du pays, que les pasteurs n’osent plus l’attaquer directement en chaire, mais sont réduits à prévenir les pénitents dans le secret du tribunal, contre les injustices qui se commettent dans ces sortes de contrats.

M. Edmond Roy, qui reproduit ce passage, ajoute : “ Certes, si ce portrait avait été dessiné par un autre, on

(1) Mand. des êv. de Québec, v. 11, p. 487.

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