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DEENIERS EFFORTS ET DERNIÈRES LUTTES

La Nouvelle-France abandonnée pour ainsi dire à elle-même va encore tenir tête à ses adversaires pendant cinq années; à la fin elle sera vaincue, mais non sans gloire et sans avoir fait éprouver des échecs sérieux à son ennemi séculaire.

La France venait par le traité de Versailles (1er mai 1756), de s'allier avec l'Autriche; elle allait être entraînée dans une guerre continentale; c'était le moment depuis longtemps attendu par l'Angleterre pour se jeter sur le Canada.

A dire vrai l'état de guerre existait déjà depuis dix mois en Amé-

(1) Mémoire du roi à MM. Beauharnois et Dupuy, 14 mai 1728. Vol. 52. Fol. 503H.

(2) Le ministre aux Directeurs de la compagnie des Indes, 11 avril 1724. Vol. 46. Fol. 62.

(3) Le ministre à M. de Salvy, 27 décembre 1735. Vol. 62. Fol. 110.

(4) Pour dédommager les officiers qui commandent dans ces postes, on attache à leurs commandements des gratifications considérables Le ministre à M. de Beauharnois, 20 a^Til 1742. Vol. 74. Fol. 60.

(5) 6 juin 1746. Coll. M. de St-Mery. Vol. 11. Fol. 221.

(6) Salone, Colonisation de la Nouvelle-France, p. 397 et 398.

rique. Le 9 juillet 1755, le général Braddock avait été battu à la Monongahéla par une petite troupe de soldats canadiens et d'indiens; deux mois plus tard, le 8 septembre 1755, le baron de Dieskau, était à son tour battu au lac Georges par le colonel William Johnson, blessé grièvement et fait prisonnier. La victoire de Johnson eut beaucoup de retentissement en Angleterre tandis que la défaite de Dieskau, créa une pénible sensation en France; le cabinet de Louis XV se décida d'envoyer quelques renforts au secours de la colonie.

Le 13 mai 1756, Montcalm débarquait à Québec avec le chevalier de Lévis, le colonel de Bourlamaque, le capitaine de Bougainville et 1189 hommes formant les seconds bataillons de La Sarre et de Royal-Roussillon. Les seconds bataillons de la Reine, Guyenne, Béarn, et Languedoc étaient venus l'année précédente avec le baron de Dieskau.

Montcalm trouva la colonie dans une situation peu brillante; Vaudreuil indécis ne savait comment organiser la résistance contre la levée en masse des colonies anglaises; l'intendant Bigot, qui avait succédé à Hocquart, (1748) pratiquait ouvertement cette politique d'exactions qui devait le rendre si odieux à tous. La disette, prélude des maux terribles qui allaient bientôt accabler la colonie régnait déjà dans les campagnes.

Montcalm, brave, impétueux, militaire avant tout, était d'un tempérament sec et dominateur. Chef de l'armée et jaloux de ses attributions, il devait bientôt se brouiller avec le gouverneur; habitué aux grandes opérations militaires sur les champs de bataille de l'Europe, il ne saura comprendre la guerre d'embuscade des troupes canadiennes. Malgré tout, fidèle à son roi qui le laisse sans armée aux prises avec un ennemi redoutable, en nombre infiniment supérieur, il combattra sans défaillance jusqu'à la dernière minute.

Pour son premier fait d'armes, Montcalm déloge les Anglais du fort Chouagen ou Oswego et s'empare d'une grande quantité de munitions (14 août 1756). L'année suivante il enlève le fort William-Henry sur les bords du lac St-Sacrement (9 août 1757). C'étaient là deux beaux succès militaires; Montcalm y avait eu la plus grande part et pouvait s'en enorgueillir.

Si l'on n'avait eu à lutter que contre les ennemis du dehors, mais que de misères à l'intérieur de la colonie. La maladie décime les troupes et la disette est extrême. Dans l'été de 1757, les navires de France arrivèrent chargés de malades, l'Hôpital Général et l' Hôtel-Dieu furent encombrés; la maladie qui s'était d'abord déclarée parmi les soldats durant la traversée, se répandit dans la ville et dans les campagnes environnantes; elle persista pendant toute l'année 1758, jusqu'au commencement de 1759. La mortalité parmi les troupes et parmi la population de la ville surtout, fut énorme.

La famine accompagna la maladie. Au printemps de 1757, l'intendant avait fait distribuer deux mille minots de grain aux habitants pour

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ensemencer leurs terres, mais la trop grande abondance de pluie fit manquer la récolte (1).

A l'automne les soldats furent envoyés dans les campagnes pour être logés et nourris par les habitants qui souffraient déjà beaucoup de la disette; à Québec, la population fut réduite à quatre onces de pain par jour.

A côté du peuple qui mourrait de faim, Bigot et ses associés Cadet, Péan et Deschenaux menaient grand train de vie. Cadet avait été nommé munitionnaire général et chargé de fournir les vivres pour les troupes régulières et celles de la colonie.

Il demanda en entrant en fonction une avance de deux millions de livres; puis avec l'acquiescement de l'intendant, envoya des personnages de bas étage réquisitionner dans les campagnes le blé qu'on transportait à l'étranger, en secret; le surplus était expédié au magasin que Bigot avait fait construire près du palais de l'intendance, on y vendit jusqu'à vingt-deux livres le minot le blé que l'on payait à l'habitant six livres le minot (2).

En même temps Cadet avec le concours de Pennisseault et de Maurin qu'il avait mis à la tête de son magasin à Montréal, s'emparait de toutes les fournitures des postes au-dessus de Montréal qu'il revendait au roi le double du prix. Pour comble de malheur l'hiver de 1757-1758 fut d'une rigueur excessive; à Québec, de pauvres réfugiés acadiens furent trouvés morts de froid dans leur lit.

Au mois de décembre 1757, le bœuf manqua et la population de Québec et de Montréal fut réduite à la seule viande de cheval. Au premier avril 1758, la ration de pain fut réduite à deux onces (3).

Heureusement que vers la fin de mai, huit vaisseaux chargés de provisions entrèrent dans le port de Québec. Ce secours attendu avec impatience ranima le courage de la population et des troupes.

La glorieuse victoire de Carillon (8 juillet 1758) n'eut pas de lendemain. Louisbourg succombe le 28 juillet, après un siège mémorable et sa perte entraine celle du Cap-Breton et de l'Ile St-Jean. Le général Bradstreet détruit le fort Frontenac (25 août 1758) et Forbes chasse les Français du fort Duquesne, sur les ruines duquel il élève le fort Pittsburg.

Malgré les victoires de Montcalm, l'avantage restait aux Anglais;

(1)— A.C.C.G. Vaudreuil au ministre, 12 septembre 1757. vol. 102, Fol. 106.

(2) — Mémoires sur les affaires du Canada, pp. 63 et seq.

(3) — "Les expressions me manquent pour vous décrire nos malheurs. Les animaux commencent à manquer, les bouchers ne peuvent pas fournir le quart de bœuf nécessaire pour la subsistance des habitants de cette ville, quoiqu'ils en donnent un prix exorbitant; sans volaille, sans légume, sans mouton, sans veau, nous sommes à la veille de mourir de faim. — Pour suppléer au défaut du pain, du bœuf et des autres denrées nécessaires à la vie notre intendant a fait acheter 12 à 15 cents chevaux qu'il a fait distribuer aux pauvres de cette ville à un prix fort au-dessous de ce qu'ils avaient coûté au roi. Il fait distribuer maintenant aux mêmes un quarteron de lard et une demie livre de morue par jour, mais cela ne peut durer longtemps. Les ouvriers, journaliers et artisans exténués par la faim ne peuvent absolument plus travailler. Ils sont si faibles qu'ils peuvent à peine se soutenir." (Doreil, commissaire de la guerre, au ministre de la marine, 19 mai 1758. A.C.C.G., Vol. 103, fol. 409.) Beaucoup de gens,ajoute Bougainville, ne vivent que de pêche et jeûnent quand ils ne prennent rien. Quelques habitants sont réduits à vivre d'herbes.

ils étaient maîtres des avant-postes. Un dernier effort leur ouvrira les portes de la Nouvelle-France.

La situation paraissait si compromise à l'automne de 1758 que Bougainville fut envoyé en France pour demander du secours. L'hiver s'annonçait comme devant être aussi terrible que le précédent. La neige avait commencé à tomber dès le 4 octobre; la récolte avait été insuffisante et une partie avait péri faute de bras pour la recueillir. Les denrées les plus nécessaires à la vie étaient montées à un prix excessif; ainsi la livre de bœuf se vendait une livre, le lard, une livre 10 sols, le beurre, 2 livres, le fromage, 6 sols, un mouton, 40 livres, un veau 60 livres, une paire de poules, 8 livres, de poulets, 6 livres, une douzaine d'œufs, 2 livres. (1).

L'intendant avait décidé de réduire le peuple de Québec à un quarteron de pain par jour; quatre cents femmes s'étant rendues au palais en signe de protestation, il accorda la demi-livre (2). ''Misère affreuse au gouvernement de Québec, écrit Montcalm, (3). On y ramène de Lachine des farines destinées aux premières opérations de la campagne."

"Les plaisirs, ajoute-il, malgré la misère et la perte prochaine delà colonie, ont été des plus vifs à Québec. Il n'y a jamais eu tant de bals, ni de jeux de hasard aussi considérables, malgré les défenses de l'année dernière. Le gouverneur général et l'intendant l'ont autorisé." (4).

Montcalm s'exaspérait et son indignation n'était-elle pas légitime quand on songe qu'au milieu de la détresse générale Bigot, et ses complices jouaient, dansaient et continuaient leurs malversations, en spéculant sur les approvisionnements, les munitions, le blé que l'on enlevait de force aux habitants? (5).

Les états de compte expédiés par l'intendant à M. Berryer, ministre de la Marine, révélaient un état de choses stupéfiant. Bigot lui annonçait qu'il serait tiré pour 24 millions de lettres de change à la fin de 1758. Il s'attendait, disait-il, à ce que le tirage des lettres de change pour 1759 serait de 31 à 33 millions.

Berryer lui adressa une lettre cinglante (6). ''Il ne croit pas, dit-il, qu'il n'y a jamais eu d'exemple d'une dépense aussi considérable ni de la manière aisée avec laquelle il l'annonce, comme s'il supposait que des fonds aussi considérables pouvaient se faire sans peine. Il n'y a plus de bornes dans les dépenses du Canada, dont la progression, sur le même nombre de personnes et les mêmes objets de dépense, double presque tous les ans, sans qu'il paraisse y apporter d'autre attention que celle de les payer. Quelles mesures a-t-il prises pour diminuer ces dépenses? Quelles représentations a-t-il faites à M. de Vaudreuil pour supprimer celles dont on pouvait se passer? Où sont les lettres qu'il a écrites à lui, à ses prédécesseurs pour détailler

(1) — Journal de Montcalm, p. 472.

(2)— Journal de Montcalm, 2 janv. 1759, p. 492. (3) — Journal de Montcalm, page 493.

(4) — Journal de Montcalm, 9 févr. au 12 mars 1759, p. 495. (5) — Mémoires sur les affaires du Canada, p. 123-124.

(6) — A. C. Rég. des Dép. vol. 109, fol. 61. Le résumé ci-dessus de cette lettre se trouve dan ^ le rapport des archives pour 1905. Vol. I, p. 286.

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tous les abus, en nommer les auteurs, indiquer les moyens d'y remédier ? Il ne voit dans sa correspondance que des phrases générales dont on ne peut inférer que beaucoup de négligence et de tolérance de sa part. Voilà le mal qu'il souffre, voici celui qu'on lui attribue directement; d'avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie, d'avoir chargé de ces approvisionnements un seul particulier qui, sous le nom de munitionnaire général, s'est rendu maître de tout et donne à tout le prix qu'il veut; d'avoir fait acheter pour le compte du roi de la seconde et troisième main ce qu'il aurait pu se procurer de la première à meilleur marché; d'avoir fait la fortune des personnes qui ont des relations avec lui, par les intérêts qu'il leur a fait prendre dans ces achats ou dans d'autres entreprises; de tenir lui-même l'état le plus splendide sur le plus grand pied, au milieu de la misère publique. Le ministre le prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l'administration qui lui est confiée a été conduite jusqu'à présent et ajoute que cela est plus important qu'il ne le pense" (1).

En vue de la campagne prochaine, Vaudreuil avait fait faire dès le commencement de l'année 1759, un recensement de tous les hommes de seize à soixante ans, en état de porter les armes; le nombre en était de 15,229 mais l'auteur du ''Mémoire sur les affaires du Canada" ajoute que ce recensement ne fut pas exact (2).

Ces troupes comprenaient tout ce que l'on pouvait opposer à la formidable armée anglaise qui devait envahir le Canada. Une partie de cette armée, commandée par Amherst allait descendre par le lac Champlain; un second corps, sous les ordres de Prideaux, s'avancerait par le lac Ontario. Wolfe était à la tête de la flotte qui allait remonter le St-Laurent et assiéger Québec.

Pour faire face à ces forces imposantes, les défenseurs de la Nouvelle- France, comptaient sur les secours qui viendraient de France. La consternation fut grande lorsqu'on apprit que Bougainville avait échoué dans sa mission et qu'il n'avait pu obtenir que 400 hommes de recrue qui débarquèrent à Québec, vers le milieu de mai.

Le Ministre écrivait à M. de Vaudreuil et Montcalm qu'ils devaient concentrer leurs efforts en vue de conserver la partie principale de la colonie. Le roi s'occupait de les aider plus efficacement non seulement par de nouveaux secours mais encore par des opérations capables de procurer des diversions (3) qui leur laisseront moins de forces à combattre. L'important était de conserver une partie de la colonie afin de pouvoir recouvrer le reste à la paix (4).

(1) — De 1,700,000 livres en 1749, si l'on prend les chiffres généralement admis, le budget canadien passe à 6 millions en 1755, à 11 millions en 1756 et atteint le chiffre énorme de 19 millions en 1757. Pour les dix ans qui suivent 1749, on arrive au total de 122, 690,000 livres dont 104 pour les dernières années, à partir de 1755. Desandrouins pp. 129, 138, 130, cité par André Chagny dans François Picquet "Le Canadien", p. 493.

(2) — Mémoire sur les affaires du Canada, p. 125.

(3) — Voir dans le "Montcalm" de M. Chapais ce que l'on entendait par ces "diversions" que le cabinet français avait décidé d'entreprendre afin de dégager le Canada et le sauver, pp. 525 etseq.

(4)— A.C.C.G., Reg. des Dép. Vol. 109, Fol. 663^.

Montcalm comprit qu'il ne devait pas espérer davantage et résolut d'utiliser le mieux possible le peu qu'on lui envoyait. ''C'est toujours quelques vivres, écrivait-il, au maréchal de Belle-Isle, quelques hommes, des bâtiments dont on peut tirer parti si l'ennemi vient à Québec, et le peu est précieux à qui n'a rien .... Nous ne sommes vraisemblablement pas éloignés d'événements qui nous mettront à la portée de mériter de plus en plus les bontés de Sa Majesté et j'ose vous répondre d'un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou à périr"

Le 20 mai, le gouverneur adressa aux capitaines de milice une circulaire par laquelle il leur enjoignait de faire marcher au premier appel, tous les hommes valides de leurs compagnies, avec leurs armes, leurs outils, et douze jours de vivres. On vit des enfants de douze ans et des vieillards de quatre-vingts ans s'enrôler volontairement.

Les campagnes, sur les deux rives du fleuve au-dessous de Québec, furent évacuées. Les habitants reçurent l'ordre de se retirer dans les bois avec les femmes et tous les bestiaux, à l'approche de l'ennemi. Pendant les cinq longs mois que dura la campagne ces pauvres gens vécurent de la vie des sauvages.

Le 25 juin, la première escadre de la flotte anglaise atteignait l'extrémité ouest de l'ile d'Orléans et dès le lendemain, Wolfe y faisait descendre une partie de ses troupes ; après avoir essayé plusieurs tentatives de débarquement soit du côté de Beauport, soit du côté de Lévis, le général anglais réussit enfin à tromper la vigilance des sentinelles et à escalader les hauteurs de l'Anse-aux-Foulons, au dessus de Québec. Le 13 septembre, au matin, dans une bataille décisive, il écrasait l'armée française; Wolfe et Montcalm mortellement blessés pendant la bataille, moururent le premier avant la fin de l'action, le second, le lendemain matin.

Le 18 septembre, Québec se rendait sans coup férir et le drapeau anglais remplaçait les vieilles couleurs françaises sur la bastion de la citadelle.

Lévis qui prit le commandement de l'armée, jugea qu'il était impossible de reprendre Québec dans les malheureuses circonstances où se trouvait la colonie; les miliciens désertaient en grand nombre une misère affreuse régnait partout. "Toute la côte de Beaupré et l'Ile d'Orléans écrivait Mgr de Pontbriand, (2) ont été détruites, avant la fin du siège; les granges, les maisons des habitants, les presbytères ont été incendiées, les bestiaux qui restèrent, enlevés; ceux qui avaient été transportés, au-dessus de Québec, ont presque tous été pris pour la subsistance de notre armée, de sorte que le pauvre habitant qui retourne sur sa terre avec sa femme et ses enfants sera obligé de se cabaner à la façon des sauvages. Leur récolte qu'ils n'ont pu faire qu'en en donnant la moitié sera exposée aux injures de l'air ainsi que leurs animaux. Les caches qu'on avait faites dans les bois ont été découvertes par l'ennemi

(1) — 16 mai 1759, Arch. du M. de la guerre, Vol. 3540. (2)— 9 novembre, 1759, A.C.C.G., Vol. 104.

et par là l'habitant est sans hardes, sans meubles, sans charrues et sans outils, pour travailler la terre et couper le bois; de l'autre côté de la rivière, au sud, il y a environ trente six lieues de pays établis qui ont été à peu près également ravagés et qui contenaient dix-neuf paroisses, dont le plus grand nombre, a été détruit. L'année prochaine, il sera difficile d'ensemencer les terres parce qu'il n'y a aucun labour de fait".

Durant l'hiver, M. de Lé vis qui s'était retiré à Montréal réorganisa l'armée et conçut le hardi projet de reprendre Québec.

Le 28 avril, il était vainqueur à la bataille de Ste-Foy, et commençait aussitôt le siège de Québec.

Le 18 mai, des vaisseaux de guerre anglais qui arrivèrent le forcèrent à renoncer à l'entreprise et à se replier sur Montréal. Murray le suivit de près; sur sa route ce dernier reçut le serment de neutralité des habitants de plusieurs paroisses; celles où on refusait de se rendre furent incendiées.

Le 7 septembre, il opérait sa jonction sous les murs de Montréal avec Haviland qui arrivait par la rivière Richelieu et avec Amherst qui était descendu par le St-Laurent. Les trois armées anglaises formaient un effectif d'environ 18,000 hommes. MM. de Vaudreuil et de Lévisne pouvaient tenir tête à de pareilles forces et virent que toute résistance était inutile. Le lendemain, 8 septembre, de Vaudreuil signait la capitulation qui mettait fin à la domination française en Canada.

Effectif de la population

On se rend facilement compte que pendant les luttes de ces cinq dernières années, le recrutement des colons pour la Nouvelle-France fut à peu près nul. Les seules recrues nouvelles furent quelques soldats des régiments venus avec Montcalm et après lui. Dans les instructions données aux commandants des bataillons, Montcalm leur disait ''qu'ils devaient pour répondre aux vues sages de Sa Majesté et aux ordres précis qu'il avait reçus, favoriser les mariages de leurs soldats avec des filles d'habitants qui puissent augmenter le nombre des cultivateurs" (1). Cette recommandation eut bon effet, car dans une lettre du 18 avril 1758, adressée au ministre, Montcalm écrit (2) : ''Nos soldats paraissent prendre goût au séjour de cette colonie; il continue à s'y faire beaucoup de mariages, plusieurs sans se marier ont pris cet hiver des terres à défricher et sans les dispenser du service militaire, je me prête volontiers à tous les arrangements que les intérêts politiques de la colonie exigent. Nous ne saurions y laisser trop de soldats de nos bataillons, nous les ramènerions mauvais pour l'Europe et nous les laisserons très bons pour l'Amérique".

Dans la revue des régiments faite par M. de Lévis le lendemain de la capitulation de Montréal, (9 septembre 1760) 548 soldats sont inscrits comme désertés ou disparus. (3). C'est surtout dans la région de

(1) — 16 mai 1756, Lettres et pièces militaires, p. 15.

(2)— A.C.C.G., Vol 103.

(3) — Journal des campagnes du chevalier de Lévis, p. 315.

de soldats français du régiment Royal-Roussillon se marient après la conquête dans la paroisse de Verchères. (1).

Un élément nouveau s'ajoute à la population; ce sont les émigrés acadiens qui lors de l'invasion de leur malheureux pays, parvinrent à s'échapper et se réfugièrent en Canada où ils fondèrent les paroisses de l'Acadie et de St-Jacques-de-l'Achigan; d'autres s'établirent par petits groupes sur la rive nord de la Baie-des-Chaleurs, dans les seigneuries de Nicolet et de Bécancourt; plusieurs restèrent à Québec, enfin quelques familles se rendirent dans la nouvelle paroisse de St-Charles-de-larivière-Boyer (2).

Malheureusement ces pauvres Acadiens déjà si cruellement éprouvés souffrirent toutes les horreurs de la famine en arrivant au Canada; un grand nombre de ceux réfugiés à Québec principalement, moururent des souffrances causées par le froid et la misère durant l'hiver 1758-1759 (3).

L'année précédente la petite vérole avait fait parmi eux au-delà de 300 victimes.

Est-il possible en tenant compte de la diminution causée par les victimes de la guerre, des épidémies, de fixer d'une manière approximative, le chiffre de la population canadienne au lendemain de la conquête ?

En l'absence de tout document positif, nous avons les tables des naissances et des décès qui donnent pour les années comprises entre 1755 et 1760 un excédent de 4,540 âmes (4). Si nous ajoutons au chiffre de 55,009, total de la population en 1755, ce dernier chiffre, celui des 1500 Acadiens qui échappent aux proscriptions et à la mort, et des 550 soldats des régiments français qui sont définitivement acchmatés, nous arrivons à un total de 62,000 âmes pour l'année 1760.

Malgré le départ pour la France, des fonctionnaires, d'un certain nombre de négociants, de quelques familles nobles, (5) on peut affirmer que trois ans plus tard, en 1763, lors de la cession définitive du Canada à la Grande-Bretagne, 65,000 canadiens deviennent sujets britanniques.

C'est le paysan, l'habitant, le laboureur qui reste, irrévocablement attaché au sol. Il garde avec lui ses seigneurs, ses nobles ruinés mais non découragés; il garde ses prêtres qui lui prêcheront la soumission au vainqueur, mais veilleront avec un soin jaloux à la conservation de sa langue, de sa religion et de ses droits.

Ils appartiennent à une "race forte et pleine de santé", ces paysans que Murray admire, qu'il trouve ''vertueux dans leurs mœurs et tempérants dans leur genre de vie". Convaincus qu'ils n'ont pas à craindre la déportation et qu'ils jouiront du libre exercice de leur religion, "ils deviendront de bons et fidèles sujets de Sa Majesté et le pays qu'ils

(1) — A travers les registres, p. 179.

(2) — Les familles Arsenault et Aube de St-Gervais, descendent de ces Acadiens réfugiés à St- Charles.

(3) — Dans les années 1757-1758 les souffrances de toutes sortes qu'ont endurées les Acadiens réfugiés ont occasionné une mortalité considérable à Québec. — La mortalité dans la paroisse de St- Charles-de-la-Rivière-Boyer atteint cette année le chiffre énorme de 90 victimes. L'arrivée en grand nombre de familles acadiennes en est la cause. — Registres de St-Charles, Mgr. Tanguay. A travers les registres pp. 166-167.

(4) — Mgr Tanguay. A travers les registres, p. 170.

(5) L'hon. Juge Baby a refuté dans un beau travail; "l'Exode des classes dirigeantes à la Cession du Canada", l'opinion généralement reçue du départ en masse pour la France des familles bourgeoises et des familles nobles après la conquête.

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habitent sera avant longtemps une riche et très utile colonie de la Grande- Bretagne" (1). Mais ces paysans si ''ignorants" résisteront à toute tentative d'absorption de la part du vainqueur et c'est le deuxième gouverneur anglais, Carleton, qui écrira à Lord Shelburne que la ''race canadienne dont les racines sont déjà si vigoureusement fécondes finira par peupler ce pays à tel point que tout élément nouveau qu'on transporterait au Canada s'y trouverait entièrement débordé et effacé, sauf dans les villes de Québec et de Montréal". (2).

"Ni le gouvernement, ni la nation", dit M. Hanotaux, "n'eurent jamais à fond et à plein, le sentiment de la grandeur de l'œuvre que quelques pionniers avaient commencée sur l'autre rivage de l'Atlantique et que des héros y avaient défendue ; on lui marchanda toujours l'existence ; on eut jamais confiance en son avenir. Or, quand on considère le chemin parcouru, quand on réfléchit à l'étonnante multiplication des cinquante mille Français laissés par le XVIIIème siècle sur les arpents de neige, quand on sait de source trop certaine ce qu'est le Canada aujourd'hui, ce que sera le Canada de demain, on porte le deuil inconsolable d'une telle perte, le regret, le dispute au remords" (3).

(1) — Rapport du général Murray, concernant le gouvernement de Québec, 5 juin 1762. Archives canadiennes. Documents constitutionnels (1759-1791) pp. 45-46.

(2) — 25 novemvre, 1767, Loc. cit. p. 72.

(3) — Préface de la cinquième édition de l'Histoire du Canada par F.-X. Garneau, annotée par son petit-fils Hector Garneau, p. XX.

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