PREMIÈRES TENTATIVES DE COLONISATION
Le premier effort sérieux de colonisation dans la Nouvelle-France date réellement de Champlain. Avant lui, Jacques-Cartier s'était contenté d'explorer le pays; il avait reconnu les sites actuels de Québec et de Montréal, revendiqué pour le roi de France, le droit du premier occupant sur cette terre du Canada.
A sa suite, Roberval avait bien essayé, en 1542, de jeter les bases d'une colonie à l'entrée de la rivière du Cap-Rouge, mais ses colons recrutés dans les prisons du Royaume périrent presque tous dans le premier hivernage et, l'année suivante, Cartier reconduisit en France le petit nombre des survivants (1).
François 1er n'était pas homme à se laisser décourager par ce premier échec, mais il meurt bientôt et sous ses successeurs, les guerres de religion ensanglantent la France. Le Canada est abandonné à luimême pendant au-delà de soixante ans.
La France pacifiée, Henri IV se hâte de reprendre le programme de François 1er; il veut peupler la Nouvelle-France.
Pour subvenir aux dépenses que va nécessiter cette entreprise, sans qu'il en coûte rien au trésor royal, Henri IV a recours au système des compagnies privées auxquelles il accorde de grands privilèges.
Le Commandeur de Chastes organise en 1602 la compagnie de la Nouvelle-France, dont plusieurs personnes de qualité et de riches marchands de St-Malo, de Dieppe et de Rouen surtout font partie. Il
(1) N. E. Dionne; La Nouvelle-France de Cartier à Champlain. Chap. II et III.
meurt l'année suivante et est remplacé par le sieur de Monts, gouverneur de Pons, en Saintonge. Ce dernier obtient du roi le privilège exclusif de la traite des pelleteries, le long des côtes et des terres baignées par le golfe et le fleuve St-Laurent (1) et s'adjoint comme lieutenant, le futur fondateur de Québec, Samuel de Champlain.
Champlain.
De Monts jette les fondements d'une colonie en Acadie,mais bientôt, en 1607, le monopole de la traite de la pelleterie lui ayant été enlevé, il abandonne complètement ses projets et, en 1609, sa commission est révoquée.
Champlain ne se laisse pas abattre par cet insuccès; il cherche un protecteur à la cour et le trouve dans Henri de Bourbon, prince de Condé qui prend le titre de vice-roi de la Nouvelle-France et retient Champlain pour son lieutenant général.
Champlain, sûr de l'appui de la Cour, organise une nouvelle société: la compagnie de Rouen et de Saint-Malo, qui obtient un privilège de onze ans pour faire la traite (1612).
Champlain croit qu'il va enfin réaliser le rêve caressé depuis longtemps : celui de fonder sur les rives du St-Laurent un établissement permanent et d'amener par là les indigènes à la pratique du christianisme.
C'est qu'il connaît bien le pays qu'il s'agit de coloniser. Il sait sa valeur au point de vue de l'agriculture, et son opinion est faite. Ce sera un pays de labourage et de pâturage; avant tout, il faut y conduire des laboureurs. C'est dans ce but que, dès 1608, il a fondé Québec (3 juillet).
Il a pu juger des dispositions des Indiens dans son expédition de 1613; il croit qu'il sera facile de les convertir au christianisme. Aussi, à son retour de France, en 1615, il amène avec lui quatre Récollets, et accompagné de l'un d'eux, le Père Le Caron, il se rend, l'hiver suivant, jusqu'au cœur du pays des Hurons.
Le premier colon canadien.
En 1617, il a enfin son premier colon, Louis Hébert, un apothicaire de Paris, qui débarque à Québec, avec sa femme, Marie Rollet, son fils Guillaume, ses filles, Anne et Guillemette.
Louis Hébert est sans contredit le premier agriculteur du Canada, le père, le noble, le courageux patron de tous ces hardis défricheurs qui ont abattu au prix de grands sacrifices, les arbres séculaires des forêts canadiennes, pour y enfoncer la charrue et retirer du sol la nourriture nécessaire à la vie du corps.
Malgré tous les efforts de Champlain pour peupler la nouvelle colonie, Québec ne comptait encore qu'un bien petit nombre d'habitants;
(1) — Articles proposés au Roy par le sieur de Monts, 6 nov. 1603, Commission du 8 nov. 1603. Documents relatifs à l'histoire de la Nouvelle-France, Vol. I, Pp. 40-43.
sous LA DOMINATION FRANÇAISE 3
«'était tout simplement un poste de traite et rien de plus, car les marchands de France qui fournissaient les fonds à Champlain ne songeaient qu'à développer le fructueux trafic des fourrures, sans se préoccuper de faire prospérer le pays.
Hébert, inspiré par Champlain, comprit que la Nouvelle-France pouvait et devait compter pour sa subsistance sur autre chose que les provisions apportées par les vaisseaux.
Sa hache abattit les grands arbres qui balançaient leurs cîmes là où s'élèvent aujourd'hui la Cathédrale, l'Archevêché, le Séminaire et l'Université. Sans autre instrument que sa bêche, il tourna et retourna cette terre jusqu'à ce qu'elle fut prête à recevoir la semence. Il y jeta les grains de France et y planta des pommiers et des rosiers et vit enfin se pencher, au souffle de la brise, les épis dorés, les fleurs et les fruits de la patrie de là-bas (1). Avec quel intérêt Champlain suit les premiers essais de culture !
A son retour, dans l'été de 1618 (27 juin) comme il est heureux de constater le succès de son premier colon: ''Je visitay, dit-il, les lieux, les labourages des terres que je trouvay ensemencées et chargez de beaux bleds; les jardins, chargez de toutes sortes d'herbes, comme choux, raves, laictues, pourpiées, oseille, persil et autres herbes, citrouilles, concombes, melons, poix, fèves et autres légumes aussi beaux et advancez qu'en France, ensemble les vignes transportées et plantez .... bref le tout s'augmentant et accroissant à la vue de l'œil" (2).
Malgré tout, les associés de la Compagnie ne faisaient absolument rien pour peupler la colonie, "craignant que si le pays s'habitât leur pouvoir se diminuerait, ne faisant en ces lieux tout ce qu'ils voudraient et seraient frustrés de la plus grande partie des pelleteries qu'ils n'auraient que par les mains des habitants .... Considérations pour jamais n'y rien faire pour tous ceux qui auront de semblables desseins" (3).
Pressés par Champlain de remplir leurs engagements, les directeurs de la Compagnie promirent de faire passer en la Nouvelle-France dans l'été de 1619 ''quatre- vingt personnes y compris le chef, trois Pères Récollets, commis, officiers, ouvriers et laboureurs" (4).
La compagnie de Montmorency.
Cette promesse fut oubliée comme toutes les autres. Le duc de Montmorency, qui avait succédé au duc de Condé, comme vice-roi, voyant la mauvaise foi de la compagnie des Marchands révoque leurs privilèges et fonde une nouvelle compagnie à la tête de laquelle il met
(1) — En 1917, il y aura trois cents ans que Louis Hébert traversa la mer pour venir commencer le défrichement du Canada. Ce troisième centenaire sera-t-il célébré? Espérons, qu'à la Haute- Ville-de-Québec, où mûrit la première moisson, on élèvera un monument à Louis Hébert et à son admirable femme. Jamais le pays n'aura plus belle occasion d'honorer et de glorifier le travail de la terrej la force d'âme et les vertus de nos ancêtres (Laure Conan, Louis Hébert, 1912, page 39).
(2) — Œuvres de Champlain. Edit. Laverdière. Tome IV, p. 128.
(3)— Id. Tome V, p. 317.
(4)— Id. Tome V., p. 317.
Guillaume et Emery de Caen. Champlain conserve son titre de lieutenant-général (1620).
En 1624, le duc de Montmorency cède sa charge de vice-roi à son neveu, Henri de Lévis, duc de Vantadour.
Ce fut ce vice-roi qui accorda à Louis Hébert, le 28 janvier 1626 ''pour en jouir en fief noble" le morceau de terre que Champlain lui avait d'abord concédé au lieu de Québec. Il lui faisait don en même temps de 'Testendue d'une lieue française de terre située proche le dit Québec", sur la rivière St-Charles. (1).
Ainsi Louis Hébert serait non seulement le premier colon canadien, mais encore le premier seigneur de la Nouvelle-France. Le 10 mars de la même année, le duc de Ventadour accordait aux Jésuites, arrivés à Québec l'année précédente, également sur les bords de la rivière St-Charles, une concession connue plus tard sous le nom de Notre-Damedes- Anges. (2).
Ce sont là les seules concessions de terrain qui semblent avoir été faites au Canada, avant l'établissement de la compagnie des Cent- Associés. Champlain qui était passé en France en 1624, retourna à Québec au printemps de 1626. A son arrivée, il trouva que tout était à l'abandon. Les ouvriers de l'Habitation avaient même négligé d'amasser du fourrage suffisant pour les bestiaux ;pour les nourrir, Champlain les fit transporter dans les riches pâturages du Cap-Tourmente, et érigea une maison et une étable à l'endroit même ou se trouve la petite ferme du Séminaire (3).
Malgré les efforts de Champlain, les habitants négligeaient la culture de la terre pour se livrer à la traite des pelleteries et bien qu'il se fût écoulé vingt ans depuis la fondation de Québec, il n'y avait que cinquante-cinq personnes dans la colonie et une seule famille qui retirât sa subsistance de la culture. (4).
Les associés de la compagnie de Montmorency et leurs représentants, les sieurs de Caen, ne s'occupaient nullement de remplir leurs engagements; ils étaient satisfaits ''pourvu qu'on leur donnast d'intérêts les quarante pour cent" dit Champlain, et il ajoute: "C'est en un mot que ceux qui gouvernent la bource font et défont comme ils veulent" (5).
Ces plaintes arrivèrent aux oreilles du puissant cardinal Richelieu, Celui-ci proclama aussitôt la dissolution de la compagnie de Montmorency, et organisa, pour la remplacer, la compagnie des Cent Associés.
(1) — Pièces et Documents relatifs à la tenure seigneuriale 1851, page 373.
(2)— Id. page 53.
(3) — Champlain. Edit. Laverdière. Tome VI., p. 125.
(4)— Id. Tome VI., p. 148.
(5)— Id. Tome VI., p. 132.
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