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La colonisation du nord-ouest de la province de Québec [microforme]

En venant, ce soir, vous parler de colonisation, je ne me dissimule pas que j'aborde un sujet très difficile à traiter. Non pas qu'il soit aride ou peu intéressant, mais, trop souvent peut-être, vous avez entendu des orateurs en quête de phrases sonnantes et d'effets patriotiques abuser de ce mot; vous avez lu des écrits plus ou moins fantaisistes traitant ce sujet si complexe sans que l'auteur en eût fait la moindre étude. Si, aujourd’hui, beaucoup de personnes sérieuses ne manifestent pas l'intérêt que leur inspire cette importante question, ne peut-on pas imputer cette indifférence, en grande partie, à l'abus que l’on en a fait et que vous avez tous remarqué ?

De fait, la colonisation a joué de tout temps dans l’histoire des sociétés humaines, un rôle immense. C’est au génie colonisateur que l'on reconnaît la vitalité des peuples et c’est par la puissance d'expansion sur les territoires vacants ou conquis sur la barbarie, que l'on

f LA COLONISATION

‘calcule la solidité et la durée des empires. (appl))

Depuis les Phéniciens, qui, dès le XVIIe siècle avant Jésus-Christ développèrent leur commerce sur toutes les côtes de la Méditerranée, jusqu’à nos jours, il n’est guère de peuples dont les efforts n'aient démontré l'importance qu'ils attachaient à la colonisation. Le temps dont je dispose ne me permet pas de m'étendre sur les modes de colonisation de l'antiquité; mais peut-on effleurer le sujet sans rendre hommage aux merveilleuses qualités colonisatrices déployées par les Grecs et les Romains ?

Dans les temps modernes, Venise la jolie, la Reine des eaux, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, se sont montrés, à des degrés divers et suivant les tendances d'esprit particulières à chacun de ces pays, de grandes puissances colonisatrices. Dès la fin du XVe siècle, en 1498, Vasco de Gama, le grand navigateur portugais, découvrait la route des Indes et déterminait une révolution qui devait déplacer l'axe économique du vieux monde et, pendant un siècle, mettre le Portugal au premier rang des nations. Peu d'années auparavant, Christophe Colomb avait immortalisé son nom par Ja découverte de l'Amérique et marqué le dé.

but de la colonisation espagnole dans le Nouveau Monde.

Mais deux nations nous intéressent surtout :

la France et l'Angleterre, toutes deux grandes puissances colonisatrices, quoique leurs modes de colonisation soient bien différents. On ne peut songer à comparer l'empire colonial de la France avec celui de l'Angleterre. Celle-ci recuille les avantages, tandis que la France supporte les désavantages d’une géographie et d’une histoire toutes différentes. Ce qui a fait le succès de l'Angleterre sur tous ses concurrents coloniaux, c’est, avant tout, sa situation insulaire, qui la rend presque invulnérable. Depuis Guillaume le Conquérant, elle n’a jamais subi d’invasion ; jamais une armée ennemie, aux portes de sa capitale, ne l’a obligée à se racheter au prix d’une partie de ses possessions d'outre-mer ; jamais une complication dans la politique européenne n’est venue partager son attention et l'empêcher de consacrer tous ses efforts au développement de sa marine, de ses établissements et de son commerce. Elle a toujours acquis, et, à part la sécession des colonies américaines, jamais perdu. Au contraire, c’est surtout en Europe que la France a perdu ses colonies. Ses découvertes ont commencé plus tôt que celles

de l'Angleterre et son empire a été d'abord plus vaste que celui d’Albion; mais elle en a été en partie dépouillée, toujours par suite de complications dans sa situation européenne.

C’est toujours la même puissance, l'Angleterre, qui s'est trouvée au moment voulu pour recueillir ses dépouilles, comme elle a recueilli celles des autres nations ; en sorte que l’empire britannique est surtout composé des débris des autres empires. A la Hollande, l'Angleterre a enlevé une partie de la Guyane, le Cap, Ceylan ; à l'Espagne, la Jamaïque, la Trinité ; aux Portugais, plusieurs points sur la côte d'Afrique ou de l’Hindoustan ; à la France, une partie des Antilles, l’île de France, l'empire des Indes, l'Amérique du Nord.

De toutes les puissances modernes, on peut donc dire que, si elle n’est pas la plus adroite au point de vue de l'assimilation étrangère, l'Angleterre s’est, du moins, montrée la plus pratique dans l'acquisition de ses possessions coloniales. Un sénateur français, M. Lenoël, a résumé dans une phrase la différence des procédés colonisateurs de la France et de l'Angleterre :‘“ La France,” a-t-il dit,‘ considère ses colonies comme partie intégrante de son territoire, tandis que l'Angleterre les considère presque comme des pays étrangers ; l'homme

d'Etat anglais s'attend à ce que la séparation ait lieu quelque jour ; l’homme d'Etat français s'efforce d'arriver à l'assimilation.”

Mais ces considérations n'ont pas lieu de nous occuper, car, au Canada, la colonisation doit être envisagée à un tout autre point de vue. Dans notre pays, et surtout parmi nous, Canadiens-français, elle passionne, et à bon droit, tous les cœurs susceptibles de patriotisme, La nation s'y intéresse comme l'être humain à sa vitalité et à sa croissance ; c'est chez nous, c’est pour nous que nous colonisons. Le problème de l'assimilation, qui se dresse devant les autres nations, n'existe pas pour nous. Mais il y a d’autres difficultés à vaincre, et il faut, pour les résoudre, faire une étude consciencieuse de la question telle qu'elle se trouve posée chez nous. Voilà pourquoi certaines gens font erreur en la considérant comme un lieu commun auquel on peut avoir recours à propos de tout et de rien. Des économistes sérieux en ont fait le sujet de leurs veilles, et c'est seulement après avoir étudié les différents modes de colonisation de tous les pays, des peuples anciens comme des peuples modernes, qu'ils en sont arrivés à un système pratique. Encore ce système ne peut-il être adopté que dans ses lignes générales, car il faut tenir

compte d'une foule de circonstances qui varient, non seulement avec les pays, mais même avec les régions.

N'allez pas croire, au moins, que je veuille protester contre la poussée colonisatrice que l'on cherche à créer en bien des quartiers; au contraire, Mais je voudrais attirer l'attention de toutes les personnes sérieusement désireuses d'activer le mouvement sur les dangers qu'il pourrait y avoir à ne pas agir en parfaite connaissance de cause. Il n’est pas toujours bon, en dépit du proverbe, de céder à la première impulsion. L'histoire de la colonisation française ne nous en donne-t-elle pas une preuve irrécusable ? “ Nation toujours frivole “et changeante,” dit Leroy-Beaulieu, ‘comme “la France dément peu ses antécédents his- “toriques et comme il semble que l'expérience “ Jui ait médiocrement profité ! Aussi prompte “ à se lancer sans préparation dans des entre- ‘“ prises, qu’à s'en retirer au moment précis où “le succès est dans sa main. Elle fait tous “ les pénibles et lents sacrifices du début, puis “ elle se retire, laissant à d’autres la récolte “ presque mûre. Avec quelle insouciance elle “ abandonna jadis et le Canada, et la Louisiane, “et Saint-Domingue! Que sont devenus, en “d’autres mains, ces arpents de neige qui bor-

“ daient les grands lacs et ces plaines maré- ‘“ cageuses qui s'étendaient sur les rives du “ Mississipi! L'opinion publique d'alors était “ indifférente à ces pertes de territoires, réputés ‘“ingrats et presque inhabitables. Le cœur en “ saigne aujourd'hui à tout patriote français. ” (Mouvement).

Il est juste d'ajouter que si, pendant trop longtemps, la France s'est montrée insouciante au point de vue colonial, elle a bien compris, depuis quelques années, que l'acquisition ou la création de colonies s'impose aujourd’hui à tous les grands peuples industrieux et commerçants. Autrefois, ils pouvaient placer leurs produits chez d’autres peuples civilisés, mais neufs, et n'ayant pas encore de grandes manufactures, comme étaient encore au début de ce siècle les colons européens des deux Amériques et, un peu plus tard, ceux de l'Australie. Aujourd'hui, tous ces peuples fabriquent eux-mêmes et protègent leurs industries par des tarifs exorbitants. Voilà, dans les nouveaux mondes comme dans l’ancien, des débouchés qui se ferment : il faut en ouvrir d’autres. (C'est ce qui explique l’activité que déploient les grandes . nations européennes pour s'assurer les marchés de l'Afrique. (Appl.)

Pour nous qui travaillons à la colonisation

de notre immense Nord-Ouest provincial, nous n'avons pas, pour le présent, à nous préoccuper de ces questions économiques. Ce que nous voulons, c'est d'activer, par tous les moyens possibles, la formation, ou mieux l'agrandissement de notre “colonie de peuplement.” But patriotique, en même temps qu'humanitaire, et qui excite au plus haut point l'intérêt de toutes les classes de notre population. «Je n'en veux pour preuve que l’assemblée nombreuse et distinguée qui a répondu, ce soir, à l'invitation de notre Société de Colonisation. Le chef de l'Etat, des membres du clergé et de toutes les professions libérales, des commerçants, des industriels: tout le monde a voulu marquer l'intérêt qu'il porte à cette grande œuvre de la colonisation. (Applaudissements.)

Colonisation! Mot trop souvent incompris, qui implique tout à la fois une idée de dévouement pour le présent et, pour l'avenir, de prospérité nationale!

I ne faut pas confondre l'émigration, la prise de possession d’un sol nouveau, d’une contrée vierge, avec la colonisation. Celle-ci est quelque chose de plus grand et renferme.

un élément différent. L'émigration, dit un auteur, est un fait d'instinct, qui appartient à

DU NORD-OUEST il

tous les âges des sociétés; la colonisation est un fait réfléchi, soumis à des règles, qui ne peut provenir que des sociétés très avancées. Les sauvages ou les barbares émigrent quelquefois, souvent même ; les peuples civilisés seuls colonisent. La colonisation est une des fonctions les plus élevées des sociétés parvenues à un état avancé de civilisation ; c’est, dans l’ordre social, ce qu'est, dans l'ordre de la famille, je ne dis pas la génération seulement, mais l'éducation. Une société colonise, quand, parvenue elle-même à un haut dégré de maturité et de force, elle procrée, elle protège, elle place dans de bonnes conditions de dévelo:;pement, et elle mène à la virilité une société nouvelle sortie de ses entrailles. La colonisation est un des phénomènes les plus complexes et les plus délicats de la physiologie sociale.

Voilà donc une œuvre bien digne de l’encouragement de tout le monde. Certes, n’est pas colon qui veut; mais n'importe qui, avec un peu de bonne volonté, peut contribuer à l'œuvre commune. Il faut des dispositions spéciales ; il faut, je dirai, une vocation pour s'enfoncer dans la forêt et fournir sa quote-part à l'ouverture d'une région nouvelle. Ce sont nos agriculteurs canadiens-français qui pos-

sèdent toutes les qualités requises, et ce sont

eux surtout que visent les efforts de nos sociétés

de colonisation. Je ne prétends pas que la

colonisation doive être opérée par eux seuls,

à l'exclusion des autres races ; le pays est à

tout le monde, à toutes les nationalités qui

veulent s’y établir et y faire des défrichements.

Mais notre devoir à nous est de frayer la voie,

de donner pour exemple à nos colons le courage

de leurs pères, qui n’ont pas craint de s'attaquer : à la forêt à une époque où ils avaient bien

moins à attendre qu'aujourd'hui du gouverne-

ment et du public. Souvenons-nous du #o/fo de Cartier, tant de fois évoqué par notre épis-

copat, tant de fois répété avec enthousiasme par Mer Labelle, l'apôtre regretté de la colo-

nisation de notre Nord : “ Emparons-nous du

sol” ! Oui, emparons-nous du sol, de ce Nord-

Ouest Provincial dont le développement et la colonisation feront un jour la gloire de notre

race et qui constituera la source de notre in-

fluence et le gage de notre salut. (appl.)

Le gouvernement provincial s'est toujours occupé de çolonisation. Il en a fait un article de son programme ; il y a apporté une attention toute particulière, et, tous les ans, dans son budget, il y a approprié un certain montant, Mais il ne peut pas tout faire, et l'ini-

tiative privée doit suppléer à ce qu'il est contraint de laisser de côté. Voilà pourquoi on a vu se former, dans différentes parties de la Province, des sociétés de colonisation, dont le but est de travailler à cette œuvre et de la propager par tous les moyens possibles. Ces sociétés sont dignes de l’encouragement de tout le monde, car elles travaillent à l'agrandissement de notre force et de notre influence. Elles cherchent à retenir chez nous ceux qui auraient des velléités d’expatriation, et à ramener au pays ceux qui l'ont quitté : œuvre grandiose et magnifique, s'il en fut jamais!

Plus d’un million de nos compatriotes ont émigré aux Etats-Unis. Que d'influence, que de force perdue pour notre race! Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que, s'ils ne reviennent pas au pays, cette force et cette influence seront irrémédiablement perdues, car dans un laps de temps plus ou moins long, tous ces Canadiens-français seront fusionnés dans la grande unité américaine et amenés, malgré eux, sans secousse, à abandonner leur langue, leurs vieilles traditions, et peut-être la religion de leurs pères. On ne s'est pas assez pressé de trouver les moyens d'enrayer cette désastreuse émigration; mais il est temps de s’en occuper plus que jamais, si nous ne voulons pas contribuer nous-mêmes

à notre décadence et à notre perte. Notre devoir le plus élémentaire comme le plus strict est de réunir tous nos efforts pour ne pas laisser partir un seul de nos compatriotes, pour donner à c2ux qui se sont déjà éloignés toutes les facilités possibles de réintégrer le sol natal. Comment faut-il s'y prendre pour en arriver à ce but ?

Bien des personnes se figurent qu'après avoir choisi pour une colonie un bon emplacement, il n’y a plus qu'à amener les colons et les laisser se débrouiller comme ils l’entendront. C'est dans cette seule théorie qu'il faut chercher l'explication des effroyables désastres qui ont suivi les tentatives de colonisation faites en Virginie dans les dernières années du règne d’Elisabeth, à la Guyane sous Choiseul, et sous la Restauration, en Australie, au Mexique, au Guatemala, au Chili, au Pérou et dans les différents Etats de l’'Amérique du Sud. On s'était contenté de distribuer avec largesse des terres aux familles d’imn.igrants, sans avoir pris le soin de faire des routes et de préparer le pays à la réception d'une société nombreuse. La terre était à l'état de nature, sans défrichements, sans terrassements et sans routes; du jour au lendemain, tout était à improviser. D'une pareille

imprévoyance, il ne pouvait résulter que d’horribles souffrances et, en définitive, la mort de l'immense majorité des immigrants.

La première condition de réussite, dans la colonisation, est, à mon humble avis, la viabilité, c’est-à-dire la construction des routes. La viabilité est indispensable dès l'origine et ne peut être retardée ; sans elle, les débuts de la colonisation sont singulièrement pénibles et lents ; la culture ne peut s'étendre, faute de moyens de transports et de relations faciles ; le peuplement se trouve arrêté. Attendre, pour faire des chemins, qu’il y ait une population et des villages, c'est commettre une erreur capitale : ce sont précisément les chemins qui doivent attirer la population et donner naissance aux villages. Les Etats-Unis de l'Ouest l'ont bien compris : ils ne s'occupent nullement de construire des villes ou des villages, ils se contentent de faire un réseau de chemins qui aboutissent aux voies navigables, et ils laissent les populations s'agglomérer où il leur plaît sur ces routes et le long de ces chemins de communication. Les centres se créent ainsi spontanément par un mouvement tout naturel, selon les avantages de position des différentes localités.

La seconde condition est la délimitation précise et bien déterminée des terres à coloniser

jointe à un bon régime d’appropriation ou de tenure de ces mêmes terres. Les Etats européens n'ont pas paru, jusqu'ici, attacher à ce point l'importance que nous lui croyons ; aussi en est-il résulté des contestations et des querelles sans fin entre les occupants. La perfection de l'arpentage est une condition indispensable au succès de la colonisation. La propriété se trouve ainsi nettement circonscrite et acquiert une grande sécurité ; les procès sont évités ; les cultivateurs étrangers se sentent puissamment attirés vers ces contrées où la propriété naît entourée de tant de garanties. C'est le temps de dire combien le colon souffre de ces tracasseries mesquines, de ces entraves diverses que des concessionnaires du domaine public ou des officiels, plus soucieux de leur crédit particulier que de l'avancement du pays, se plaisent à multiplier sous ses pas.

La troisième condition essentielle est la fondation des églises. Les Canadiens-Français, toujours fidèles à la foi de leurs ancêtres, ne se résoudraient point à habiter une contrée où ils seraient privés des secours de la religion.

Habitués, d’ailleurs, à trouver chez leurs pasteurs, non seulement l’inestimable et surhumain dévouement du Ministre de Jésus-Christ, mais aussi des conseils éclairés, sages et désinté-

ressés pour leurs affaires temporelles, ils n'oublieront jamais que, si le Canada français est resté ce qu'il est aujourd’hui, c’est grâce aux sacrifices de ses missionnaires, de ses prêtres et de ses Evêques. Leur estime pour leur Curé est donc doublée de reconnaissance et de respectueuse affection, sentiments que justifie amplement la mission, souvent trop aride, de ces hommes courageux, véritables pionniers de la colonisation, à qui revient la très grande partie du mérite de l'œuvre. (Applaudissements.)

Il est intéressant de mettre en regard—-sans chercher à les comparer —l'influence qu'exerce le clergé sur la colonisation et celle qu'exerçaient autrefois les oracles des Grecs sur l’expansioncolonialede ces derniers. Nous sommes assez exactement renseignés sur la manière dont on s’y prenait pour fonder unecolonie grecque du VIITeau VIesiècle avant notre ère. La première chose était de s'assurer le concours des dieux. Cicéron affirme qu'aucune colonie grecque n'a été installée en Eolie, en Tonie, en Sicile, en Italie, sans qu'on ait pris l'avis de l'oracle de Delphes, de celui de Dodone ou d'Ammon. Il faut remarquer qu'en s’adressant à un oracle, non-seulement on recevait des conseils émanés d’une autorité supérieure

à l'humanité, mais on s'adressait aussi à des gens très bien informés. Ces oracles, celui de Delphes surtout, furent les institutions centrales et dirigeantes du monde hellénique dans la période de colonisation. Perpétuellement il y affluait des pélerins et des gens d’affaires venus de tous les coins de la Méditerranée. Les prêtres, qui eux-mêmes n'étaient pas étrangers aux affaires, se trouvaient donc fort bien renseignés sur les chances de succès des émigrants et les avantages de tel ou tel choix. L'histoire nous dit combien ils blâmèrent: les colons de Chalcédoine d’avoir préféré s'établir sur la rive asiatique du Bosphore, au lieu de s'emparer du magnifique emplacement où plus tard s’éleva Byzance.

La quatrième condition indispensable pour assurer le succès dela colonisation, c'est l’établissement des écoles. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce point, dont l'importance est capitale. De l'éducation des jeunes générations dépend notre avenir national, et l'Etat ne peut, sous aucun prétexte, laisser négliger la première éducation de l'enfant. Bien peu de pères de famille, du reste, consentiraient à demeurer dans une contrée où ils ne pourraient procurer à leurs enfants une instruction élémentaire.

Telles sont, à mon avis, les quatre conditions essentielles de notre colonisation, Sans elles, il est inutile de songer à pousser descolons dans la forêt. La tâche, il ne faut pas se le dissimuler, est rude et difficile. Pour la remplir, l'Eglise et l'Etat doivent se donner la main. À l'Etat, on demande les chemins, la délimitation des terrains et les écoles ; à l'Eglise, des chapelles, en attendant des édifices appropriés à la future population. De tous, on attend le hon vouloir et la générosité pour soutenir les premiers établissements.

Que ne pourrait-on accomplir, si l'on voulait se donner la peine d'organiser une souscription nationale annuelle! Vous savez ce qu'a rapporté le denier d'O’Connell, les merveilles qu'opèrent, de nos jours, le denier de Saint-Pierre, l'Œuvre de la Sainte-Enfance, l'Œuvre de la Propagation de la Foi. La souscription est minime, presque insignifiante, mais à la portée de tout le monde, On donne peu, mais tout le monde donne, et les prodiges accomplis sont innombrables. (Applaudissements.)

Il n'est pas d'œuvre, dans le pays, qui exciterait une sympathie plus générale que celle de la colonisation, et je ne vois pas vraiment

pourquoi l'on a pas encore organisé le Denier de la Colonisation.

Personne ne mérite l'encouragement de ses compatriotes à un plus haut point que le pauvre colon qui s'enfonce dans la forêt. Demandez à un homme intelligent de faire de la bonne agriculture; il finira toujours par se laisser convaincre, parce qu'il s'attend à voir ses efforts couronnés de succès sans tarder, parce qu'il espère un rapport immédiat. Mais ce n’est pas là le cas du colon. On lui demande de s'isoler dans les bois, de se résoudre à endurer toutes sortes de souffrances ; la société a besoin de lui pour étendre son domaine, pour donner un libre essor à son développement. C'est lui qui fonde les paroisses, puis les diocèses, et au prix de quels incroyables sacrifices ! N'est-il pas juste de lui adoucir ses misères autant que possible, de chercher à lui faire ressentir la sympathie dont l'entourent, souvent sans qu'il s'en doute, tous ses compatriotes, d’alléger les fardeaux qui l’accablent et qu'il supporte avec un courage que l'on peut qualifier d'héroïque ? Certes, ce ne serait que justice, je dirai même justice tardive.

Il n'est guère besoin de vous dire les ressources et les beautés de cet immense Nord- Ouest Provincial, dont les destinées sont entre

nos mains et dont la colonisation plus ou moins bien conduite influera à son tour par la suite sur nos propres destinées. Vous avez, sans doute, en grande partie, visité le pays, et savez à quoi vous en tenir, Aussi bien est-il difficile de donner une idée juste de ce magnifique territoire à quiconque ne l’a point vu.

Je ne crains pas d'affirmer que l'avenir est, pour le moins, aussi brillant, aussi rempli de solides espérances dans nos cantons du Nord que dans n'importe quelle autre partie du Canada. Des mines de fer, des mines d'amiante, des gisements de phosphates d'une étonnante pureté, le mica, la plombagine s'y rencontrent à chaque pas. Le bois des forêts alimente depuis des années nos marchés et ceux de l'Europe des meilleures essences, et ce qu'il en reste peut suffire encore bien longtemps aux besoins de la menuiserie et de l'ébénisterie. Des pouvoirs d’eau très puissants, semés un peu partout avec une merveilleuse profusion, n’attendent que l'intervention de l’homme pour activer d'immenses manufactures. Le chemin de fer ‘“ Montréal et Occidental ” traverse le comté de Terrebonne dans toute sa longueur, et a son terminus provisoire dans le comté d'Ottawa, à Labelle, naguère La Chute aux Iroquois, d'où avant longtemps il sera

prolongé dans l'extrême Nord. Il assure un débouché facile et économique aux produits des manufactures, aux produits agricoles et aux produits forestiers.

Les beautés du pays ont déjà attiré un nombre considérable de touristes étrangers ; son pittoresque ne le cède en rien à la Suisse, si renommée dans le monde entier. Dans la saison d'hiver, il lui est même probablement bien supérieur.

Ces avantages font du Nord un éack country d'une valeur incalculable pour Montréal.

Montréal a tout intérêt à en favoriser le développement par tous les moyens possibles. Le commerce du Nord, sa prospérité agricole, son avenir industriel profiteront avant tout à Montréal qui en est le seul débouché. Ce n'est donc pas comme à des étrangers que nous nous adressons à vous, citoyens de la grande métropole canadienne : vous êtes directement intéressés au succès de notre œuvre, La prospérité du Nord augmentera la vôtre, comme votre ville profitera du contingent étranger qu'attireront tous les ans dans nos belles montagnes l'inépuisable richesse de leurs mines, leurs avantages pour la pêche, et le pittoresque des scènes de la nature,

Réveillons-nous donc, nous tous, Canadiens-

français, et secouons cette apathie qui nous paralyse. Elle est plus apparente que réelle : un mouvement adroitement provoqué et vigoureusement poussé entraînerait la presque totalité de notre pays, et tous donneront leur concours et fourniront leur part.

Puisque notre race est celle que la Providence a choisie pour défricher et pour peupler cet immense territoire, étudions avec ardeur les meilleurs moyens à prendre pour établir un bon système de colonisation, lançons-nous courageusement dans la voie du progrès, et ne nous laissons pas arrêter par des difficultés qui, après tout, sont aisément surmontables. Assurément nous ne sommes pas destinés à voir l’achèvement de cette entreprise si considérable; mais nous pouvons toujours marcher de l'avant, faire une brèche que nos descendants n'auront qu’à agrandir,'et leur montrer à remplir consciencieusement un programme dont nous savons que nous ne serons pas appelés à recueillir nousmêmes tous les fruits.

Les fruits de cette semence si péniblement jetée en terre, nous n’allons pas tous les cueillir nous-mêmes |

Je viens de prononcer là le mot fatal, d’énoncer la grande objection à l'œuvre colonisatrice, objection qui est un arrêt de mort aux yeux de

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plus d'un homme sérieux : la colonisation est une chose de l'avenir, dont les résultats ne se voient pas de suite. “Nous avons d'autres entreprises à poursuivre, dit-on, plus pressantes, d’un rapport plus immédiat, d’autres nécessités publiques que le temps présent nous impose. ”

Quelle légèreté ! Quelle imprévoyance !

Je reconnais bien ici le langage égoïste de l'individu soucieux de vivre pour lui-même et oubliant tout à fait ses devoirs de citoyen canadien dès qu'il s'agit de travailler à la grandeur des générations futures. Mais est-ce bien le langage d'un peuple décidé à revendiquer sa place au soleil et à consolider les bases de son existence nationale ? (Appl.)

La colonisation est l'œuvre de la nation ; bénie par l'Eglise dont elle étend le domaine, dont elle agrandit le champ de zèle, d’abnégation et de sacrifices journaliers aux ouvriers du Seigneur ; aidée par l'Etat qui l'entoure d'une sollicitude paternelle, elle doit vivre dans la pensée de tous ; elle doit régner dans le cœur des véritables amis du pays; elle doit faire la préoccupation constante de ceux qui entrevoient pour notre race de longs et brillants horizons, et qui caressent l'espoir de solides destinées pour un peuple doué

d'autant de vigueur morale et physique, d'autant de sève et de vitalité que le peuple canadien-français quand on ne le détourne pas de sa principale voie qui est l'agriculture et la vie des champs.

L: colonisation, c’est surtout l'avenir ; pour le présent on est trop porté à n’y trouver généralement que de chétifs résultats obtenus au prix d'énormes sacrifices. “Des esprits étroitement renfermés dans le temps présent, a dit quelqu'un, semblent n’apprécier les avantages des entreprises nationales que d’après l'habituelle mesure des spéculateurs de bourse qui n'entrevoient que les résultats de la liquidation de la fin du mois. C’est avec plus de prévoyance et de patience qu'ont agi ces grandes nations colonisatrices.”

Lorsque l'Angleterre, en Asie, arrachait à la France, ce qui est maintenant son empire des Indes, et, en Amérique, les quelques arpents de neige qui sont devenus le Dominion du Canada, elle déplaçait à son avantage l'équilibre du monde politique et elle assurait l'avenir colonial qu’elle possède aujourd'hui.

Comparant les petites choses aux grandes, pourquoi n'entreverrions-nous pas dans la colonisation, raisonnée, méthodique, puissamment aidée par toutes les forces vives de la

nation, l'avenir de notre race en Amérique ?

(Applaudissements.)

Il y a 6,00€ milles de terres à occuper, à peupler, à civiliser, tout en arrière de Montréal, le meilleur marché du Dominion. Il y a là place pour 500,000 habitants, qui, établis à l'aise dans de riantes vallées, sur la pente de verdoyantes montagnes, entre des lacs d’une beauté merveilleuse, se livreraient principalement aux travaux de l’agriculture ‘et conserveraient vivaces et intactes les qualités de notre race, loin du contact et de la corruption des grandes villes.

C'est à Montréal, le cœur de la Province, que revient la tâche, le devoir sacré de combler cet immense vide et de peupler de vigoureux montagnards ce pays dont le curé Labelle disait, dans ses élans prophétiques, ‘“ qu'il serait un jour le boulevard de nos libertés nationales.” (Appl. prolongés.)

Cette œuvre est pure et noble dans son but ; elle est courageuse dans son action; décisive dans ses résultats. C’est encore une fois l'œuvre de la nation toute entière, et pourtant on la laisse entre des mains héroïques sans doute, mais faibles et débiles, les mains du défricheur canadien le plus courageux des hommes, mais aussi, souvent, trop souvent, le plus pauvre, le

plus délaissé et le plus misérable des habitants de la Province.

Le colon poursuit cette œuvre, sans bruit, sans réclame ; il ne se demande guère si l'on pense à lui, là-bas, dans les villes que son travail enrichira davantage. Il compte peu sur les gouvernements : il n'a pas droit de voter aux élections. Il est là comme perdu dans la forêt, occupé aux labeurs que le riche n'oserait entreprendre, que l'homme des villes, dans presque tous les cas, ne saurait poursuivre ; il est le pionnier qui ouvre la voie. L'homme de quelques ressources pécuniaires viendra peut-être un jour recueillir à vil prix le fruit de son travail et moissonner ce que ses sueurs auront arrosé, ce que les larmes de sa femme et de ses enfants auront fécondé ! Il pense à tout cela quand il est seul, le soir, sa rude journée faite. Il n'oublie même pas qu'il ne lui sera pas toujours donné, comme au semeur exilé du peuple de Dieu, de moissonner dans l’allégresse ce qu'il aura semé dans les pleurs.

Qu'importe ! il reste ferme au poste, il persiste malgré tous les revers, jusqu’à ce que le sentier qu'il a frayé s'élargisse, devienne grande route, chemin public, par où d’autres hommes courageux viendront se grouper autour du vaillant pionnier. Et le moulin, et le magasin

surgissent, la chapelle s'élève, bientôt suivie de l'école. Ce jour doit marquer dans l’'histoire de notre développement national et la patrie peut compter dans l'exaltation d'un grand bonheur une jeune et vigoureuse recrue qui lui sera d’un précieux secours dans la poursuite de ses destinées.—Appl.

Voilà l'œuvre du colon! Et qui nous dit qu'autour de cette paroisse nouvelle ne surgiront pas, dans la suite des années, d’autres paroisses qui, se succédant les unes aux autres, se prêtant main forte mutuellement, donneront naissance au Vicariat apostolique, puis à l’'Evêché, cette institution divine comportant à la fois pour nous, Franco-canadiens, grandeur politique et puissance religieuse, contre laquelle ne prévaudront jamais certains pouvoirs humains, bruyamment activés, fastueusement soutenus, qui sont allés se briser contre les murs de la hiérarchie catholique une fois celle-ci constituée dans tout le perfectionnement de son organisme.—Appl.

Et l'histoire de cette paroisse, mère féconde de diocèse, fondée par le pauvre, le délaissé, quelque fois le déclassé de nos villes, c'est l'histoire de notre pays. C'est l’histoire des cantons de l'Est et du siége de Sherbrooke ; c'est l’histoire du Xoyaume de Saguenay et

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du siège de Chicoutimi; l’histoire de Rimouski fondant et organisant sur des bases solides la Gaspésie et la Métapédiac ; c'est l’histoire du Vicariat de Pontiac qui avance si rapidement et donnera naissance, avant longtemps, à d'autres créations apostoliques, à Ontario comme à Québec, avec un mouvement de colonisation aussi bien conçu que celui qui se poursuit le long de la voie du Pacifique et sur les bords du Témiscamingue.

Et qui n’entrevoit pas déjà l'aurore de ce jour glorieux pour l'Eglise et pour l'Etat, où la colonisation achevant son œuvre permettra l'institution de sièges épiscopaux sur une seconde ligne, que j'appellerai une seconde ligne de défense nationale, s'étendant au nord du St-Laurent et de l'Ottawa, jalonnant tout l'immense territoire depuis Berthier jusqu'à lVémiscamingue ? (Appl.)

Joliette, Terrebonne, Labelle, Gatineau- Nord, Baie des Pères, voilà des centress stratégiques d'opération où la création d'Eglises nouvelles ne peut manquer d'être appelée, dans un avenir plus ou moins lointain, à contribuer de la façon la plus efficace à l'œuvre de l'agrandissement religieux et national.

Le vicaire apostolique jette les premières bases du diocèse, il en crée les grandes lignes,

en fonde les premières institutions. L'évêque vient ensuite qui complète l'œuvre et la livre dans toute sa splendeur aux regards bienveillants et émerveillés de la patrie.

Rien d'irrésistible dans son mouvement d’ensemble et de parfait dans les détails, comme l'action civilisatrice de l'épiscopat! (Applaudissements prolongés.)

On a dit avec raison que la France avait été faite par les évêques comme la ruche par les abeilles. On en dira autant, l’histoire en mains, de notre noble et généreuse province. |

Nous sommes mieux organisés socialement que n'importe quel autre groupe de la population canadienne. On aura tort, dans les sphères hostiles, de ne pas tenir compte de ce fait, si nous, Canadiens-français et catholiques, nous ne craignons pas de nous affirmer et de tirer de notre organisme social tout le parti qui devrait nous en revenir.

Ceux qui ont étudié l’histoire du Canada savent bien d'où est venu le salut de cette province au point de vue catholique et français ; ils savent bien aussi que la religion catholique, nous le disons hautement, est une école de respect à l'autorité. Si nous sommes bien déterminés à rester fidèles aux vieilles traditions et à la foi catholique, nous le sommes également

à rester loyaux au drapeau qui nous protège depuis de si longues années. (Appl.) Messieurs de la Société, qui faites si bien l'œuvre de la patrie et de l'Eglise, merci, au nom de tous ceux qui s'intéressent à vos travaux ; Mesdames, merci de votre attention.

Vous mettez à côté de tant de vertus l'amour vivifiant de la patrie, vous l'inculquez dans le cœur de vos enfants. Songez quelquefois à ceux qui souffrent là-bas dans le fond des bois et vous préparent péniblement les grandes terres qui seront pour vos enfants, peut-être, mais certainement pour quelqu'un des enfants du sol. Mettez au service de cette noble cause un peu de votre charité, qui sait si bien se multiplier pour les grandes œuvres, et de cette force courageuse qui sait se, odiguer pour pousser les âmes dans les généreux dévouements. Ne craignez pas de diriger vos fils vers les grandes forêts. Ils resteront de bons enfants et formeront de fiers citoyens, dont vous n'aurez jamais à rougir, comme il arrive malheureusement trop souvent au sein de la civilisation énervante des villes.

Organisons tous ensemble un grand mouvement. Ne croyez pas les détracteurs de ce beau pays, où se rencontrent des accidents, là comme ailleurs. Mais du travail, du calcul et

de l’aide dans les commencements assureront toujours le succès. |

“ Un homme,—dit Pierre Clément, le “ compilateur des lettres et instructions et mé- “ moires de Colbert,—le plus grand de son “ siècle (on a nommé Vauban) étudiait à cette “ époque même, 1699, la situation des colonies. ‘ Il proposait d'envoyer six bataillons com- “ plets, tous les cinq ans, pendant trente an- “ nées, en donnant aux hommes qui se seraient «“ fixés dans le pays les plus grandes facilités “ pour leur installation. Il calculait qu’en deux “ siècles le Canada, qui, à raison de son climat, “ deses cultures, de ses belles forêts, de son “ orand fleuve, réunissait tous les éléments de ‘“ succès, serait aussi peuplé que la France.”

La France ne s’est pas rendue à cet avis :

elle a délaissé le Canada-français, la Nouvelle- France : sujet d'éternels regrets pour ses hommes bien-pensants, sujet de réflexions inquiétantes pour nous, si nous n’allions pas livrer à nos colons ce vaste territoire du Nord- Ouest de la Province.

Envoyons donc là-bas, pas loin, chaque année, des bataillons de courageux colons, mais procurons-leur avec un soin jaloux les plus grandes facilités d'accès, d'installation et de séjour. Dans un quart de siècle nous aurons établi

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pour le moins deux cent mille de nos compatriotes, et l'influence catholique et française de notre Province sera sauvée à jamais. (Applaudissements prolongés.)

L'honorable conférencier reprend son siège au milieu des applaudissements prolongés de l'assemblée et reçoit les plus chaudes félicitations de ses amis et de Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur Chapleau.

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