La colonisation du Temiscamingue
E toutes nos régions de colonisation, il n'en est pas une seule qui jouisse aujourd'hui d'une plus grande vogue que celle du Témiscamingue. Il faut bien admettre que c'est une contrée excessivement riche et fertile, qui est en voie de devenir une des plus belles parties de la province de Québec. Enseaible nous allons parcourir cet immense domaine qui est le nôtre, nous allons étudier les efforts courageux des hardis pionniers qui petit à petit ont ouvert à la civilisation ces régions naguère sauvages. En entendant le récit de leurs labeurs ardus et pénibles, vous serez intéressés ; vous comprendrez que l'humble défricheur perdu au fond des épaisses forêts accomplit souvent des œuvres étonnantes et mérite toute notre admiration, tout notre encouragement.
Avant de nous mettre en route disons un mot de la géographie du pays que nous allons visiter.
La région du Témiscamingue doit son nom à un vaste lac qui n'est qu'une expansion de la rivière desOutaouais et qui sépare la province de Québec de la province d'(3ntario. Ce lac situé dans le 47^'"''' degré de latitude nord est navigable sur une longueur de 75 milles pour les navires
Conférence donnée sous les auspices de la Société de Géographie de Québec, le IS novembre 1910.
même du plus fort tonnage et justifie son nom qui en langue indienne veut dire « eau profonde. » C'est en effet le plus profond et le plus grand de tous les lacs qui se trouvent sur le parcours de l'Outaouais. Sa superficie est de 330 milles, il est à 612 pieds au-dessus du niveau de la mer, et reçoit les eaux de plus de dix-huit millions d'acres carrées. Sa largeur qui atteint 6 à 8 milles apparaît échancrée de baies et bordée de rochers abrupts qui s'élèvent parfois à plusieurs centaines de pieds de hauteur. La première impression du voyageur qui remonte le lac Témiscamingue est mauvaise. Il reste déconcerté en voyant cette nature sauvage et stérile. Qu'il ne perde pas courage î Si l'on suit les vallées qui partent du fond des baies, on voit qu'il n'y a que les bords de l'immense réservoir qui sont hérissés de montagnes. Après avoir passé trois ou quatre collines qui vont toujours s'éloignant les unes des autres, on traverse un sol uni, aussi propre à la culture que la vallée du St-Laurent.
« Le pays situé à l'est du lac, dans la Province de « Québec, dit Arthur Buies, dans son ouvrage TwOntaouais «supérieur» — forme une admirable série d'ondulations, (( sans montagnes, sans rochers, où croissent le pin blanc, (( l'épinette, le cèdre, le sapin, le tremble et le bouleau. (( De loin en loin, on y trouve aussi des érables et des (( merisiers par groupes clair-semés et solitaires. Ces ondu- (( lations, qui s'étendent sur des centaines de milles, offrent (( le plus beau champ possible à la colonisation, outre que « le climat y est moins rigoureux et plus uniforme, que « dans beaucoup d'endroits situés sur les bords du St- « Laurent».
Voilà pour la topographie de ce pays. Voyons maintenant l'histoire de sa colonisation
C'était en l'année 1883. Le chemin de fer Pacifique Canadien venait d'atteindre le village de Mattawa. On commençait à parler d'une grande région inconnue, déserte mais fertile, qu'arrosaient le lac Témiscamingue et
ses affluents, les rivières Montréal, Kippewa, la Loutre et la Blanche. Jusque là aucune colonisation sérieuse n'y avait été tentée ; la grande forêt n'avait encore retenti que du bruit des grands pins tombant sous la hache des bûcherons ; elle n'avait entendu que la voix des missionnaires évangélisant les Sauvages.
Or, en l'année 1883, se trouvait parmi ces missionnaires, un prêtre, le Rév. P. Paradis qui, plein d'un grand zèle patriotique, résolut de dévoiler à ses compatriotes les richesses du pays qu'il évangélisait. Il visita en entier la vallée du Témiscamingue, et revint avec la conviction qu'on pouvait y établir une quarantaine de paroisses. Le 22 mars 1884, il présentait à M^^ Duhamel, archevêque d'Ottawa, un rapport de ses explorations dans lequel il disait entre autres choses : « Le sol du Témiscamingue « est d'une richesse sans égale dans toute la vallée de « l'Outaouais. Terre grise, noire et jaune; pas une seule (( pierre sur des étendues de vingt à trente milles carrés. « D'autres étendues aussi considérables ne so>nt que des « prairies faciles à égoutter, ou bien de vastes « brt^lés, » (( où les arbres sont déracinés et jetés à la renverse. Chose « remarquable, en très peu d'endroits la terre paraît avoir « souffert des ardeurs de l'incendie, l'humus y est parfai- « tement intact et d'une profondeur dépassant partout six « à huit pouces ; cette riche couche de terre noire repose « toujours sur uue terre grise très friable et douée elle- « même d'une grande ferti'Hé. »
A la demande du Père Paradis, le Père Gendreau, procureur du collège d'Ottawa, fut chargé de faire à son tour une exploration du pays que celui-ci venait de visiter. Il confirma en tous points les dires du Père Paradis. L'année suivante, à la suite de deux réunions à l'archevêché d'Ottawa, fut fondée la société de colonisation d'Ottawa, dont le Père Gendreau devint le premier président. La société une fois organisée, on se mit à l'œuvre. Le principal obstacle au mouvement de la colonisation était le manque
de communications. Un petit chemin à rails de bois fut construit pour éviter les rapides du Long Sault, de la Cave et des Erables. Une délégation se rendit auprès des ministres fédéraux pour demander une subvention. L'honorable Monsieur Pope, alors ministre des chemins de fer, répondit que le gouvernement construisait des chemins de fer et non des tramwa^^s.
Le Père Gendreau intervint, et en vertu d'un acte passé par le parlement fédéral en 1886, une compagnie fut constituée sous le nom de « Compagnie de chemin de fer du Témiscamingue. » L'année suivante, la même compagnie recevait une forte subvention pour continuer les travaux commencés, et grâce à l'invincible courage du Père Gendreau, à ses efforts intelligents, la ligne fut bientôt complétée de Mattawa à Gordon Creek, au pied du lac Témiscamingue.
La colonisation du Témiscamingue entrait dans une phase nouvelle. Les débuts avaient été pénibles, assez lents si l'on en juge par les statistiques suivantes : dans les deux cantons Duhamel et Guignes, il y avait en 1875, 10 acres en culture, 130, en 1882, et 850, en 1885. On y comptait 3 familles en 1875—11, en 1882—37, en 1885.
En 1886, 14 familles vinrent s'ajouter aux 37 déjà établies, ce qui porta le nombre de familles établies à 51. En 1887, ce nombre fut porté à 69. Dans le cours de cette année, le gouvernement fit arpenter deux nouveaux cantons, Laverlochère et Fabre.
Le Père Gendreau, dans son rapport à la société de colonisation d'Ottawa, en date du 7 février 1888, notait qu'il y avait maintenant dans les cantons Duhamel et Guignes, 1085 acres en culture, et 112 familles résidentes ; ces deux cantons venaient d'être érigés en muncipalité.
Ces premiers essais si laborieux, si longtemps incertains, ont-ils été couronnés de succès? Oui, et malgré les difficultés presque insurmontables, inhérentes à toute entreprise de ce genre, en dépit de l'éloignement des grands