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centres, et du manque de coninuinications rapides, la nuircJie vers le progrès a été surprenante.
Chaque année des familles nouvelles sont venues s'ajouter aux anciennes ; les missionnaires Oblats ont continué l'œuvre commencée. Pendant de longues années, leur résidence, la Mission, a été le point de débarquement des nouveaux arrivés. A ces familles généralement pauvres, ils fournissaient toute sorte de provisions, leur donnaient le moyen de gagner quelques piastres qui leur permettaient d'acheter un lot et de s'}^ établir. Et lorsque ces pauvres colons étaient frustrés dans leurs droits par les grands propriétaires de limites à bois, c'étaient encore les missionnaires qui prenaient leur défense, allaient plaider leur cause auprès de nos gouvernants.
Sous leur action bienfaisante la forêt faisait place à de magnifiques champs de blé, à d'immenses prairies de foin ; des paroisses riches et populeuses comme celles de la vallée du St-Laurent se formaient, s'organisaient : c'est Ville-Marie avec ses belles maisons d'éducation, son hôpital, ses grands hôtels, ses jolies résidences privées ; c'est Lorrainville, St-Bruno de Guigues, St-Edouard de Fabre, St-Isidore de Laverlochère, St-Placide de Béarn, Témiscamingue-Nord, paroisses qui ont chacune leur curé résident, avec une population variant de 800 à 1200 âmes.
Un événement important allait déterminer un nouveau courant d'immigration de ce côté. C'est la création, le V octobre 1908, du Vicariat apostolique du Témiscamingue, avec M^*" E.-A. Latulipe comme titulaire. S'inspirant de sa belle devise: « Da mihi animas», l'évêque missionnaire a entrepris une campagne active en faveur de la colonisation de l'immense territoire placé dans sa juridiction. Il a demandé des âmes, et les âmes sont venues à lui comme une moisson féconde et bienfaisante. Sous l'influence de son laborieux apostolat deux nouveaux cantons ont été ouverts; le canton Guerin, en 1908, le canton Latulipe, le printemps dernier, et ces deux cantons se peuplent rapidement.
Pour vous en donner une idée, voici quelques statistiques recueillies au cours de mon dernier voyage dans ces cantons. Le premier colon du canton Guerin, vint s'y fixer au mois d'avril 1908. Aujourd'hui, on compte dans Guerin 56 familles, 320 âmes ; 140 lots sont occupés, et 950 acres sont défrichées. Le canton Latulipe, ouvert à la colonisation au mois d'avril de l'année présente, renferme maintenant 22 familles.
La population totale du Témiscamingue, Québec, était au mois d'août dernier de 6,45'^ âmes ; 12,780 acres ont été semées en grain le printemps dernier; 18,690 acres ont été laissées en prairies à foin. Si l'on prend comme base de rendement pour le grain 16 minots de Tacre, ce qui certainement n'est pas excessif pour le Témiscamingue, on arrive à un total de 204,480 minots de grain pour la récolte de la présente année ; pour le foin, si l'on prend comme hase le rendement de le tonne de l'acre, ce qui aussi est loin d'être excessif, on trouve que le Témiscamingue Québécois a produit cette année 28,035 tonnes de foin. Voilà certainement un résultat satisfaisant.
Permettez-moi maintenant d'attirer votre attention sur deux facteurs importants dans l'œuvre de la colonisation de notre pays ; je veux dire la méthode à suivre et les voies de communications. Et d'abord pour réussir dans cette œuvre, il faut suivre une méthode, et cette méthode consiste à faire marcher ensemble la colonisation et la religion.
Le canadien français est essentiellement colonisateur, mais il ne peut se résoudre à entreprendre de lointains défrichements, s'il n'est pas encouragé par la perspective de voir bientôt surgir au milieu de la forêt une petite chapelle, de voir bientôt s'installer un prêtre qui le soutiendra, l'encouragera dans son pénible travail.
(( Le colon, disait M^"" Labelle, dans une petite brochure (( publiée il y a trente ans, en apercevant le clocher et le (( prêtre dans la forêt, le colon entrevoit dans un temps
ft nipproché, rangmentation do la valeur de la propriété, « à la suite le médecin, le notaire, le marchand, le moulin, « la municipalité religieuse, scolaire et civile. ... Il faut (( adopter un plan décolonisation en rapport avec les mœurs, « les habitudes et les besoins religieux et moraux des Cana- « diens français.
(( Faites vivre un prêtre dans un canton, construisez une ft modeste chapelle pour y dire la messe, et la colonisation « de cette localité se fait comme par enchantement, pourvu « que l'on colonise graduellement et que l'on suive la zone « des bonnes terres. Il est nécessaire de conduire, comme « par la main, les braves colons dans ces belles terres, de « leur ouvrir, dans chaque canton, une route en commu- « nication avec les grands centres de commerce, et de leur « procurer, aussitôt que faire se pourra, un prêtre et une « modeste chapelle qui les réunisse au moins une fois tous (( les quinze jours. En adoptant le s^^stème paroissial pour « coloniser, on se sert d'un grand levier qui est en harmo- « nie avec les besoins, les désirs et les aspirations du Oana- « dien français, w
Le système paroissial, c'est-à-dire, le groupement des colons en paroisse, voilà la méthode à suivre, et c'est celle qui a été adoptée pour la colonisation duTémiscamingue. Voici comment on procède. Le département des Terres et Forêts fait d'abord arpenter un canton ; les ingénieurs forestiers qui, disons-le en passant, rendent des services inappréciables en cette occurrence, après un examen minutieux, séparent les lots colonisables de ceux non colonisables ; puis le gouvernement, de concert avec l'autorité religieuse, détermine dans la partie jugée propre à la culture, le centre autour duquel devra rayonner la future paroisse. C'est là que la chapelle, l'école s'élèveront; c'est là que le curé aura sa résidence.
Autour de ce centre, de ce lot cédé gratuitement par le gouvernement, les colons, à mesure qu'ils arrivent, viennent se fixer, s'échelonnent les uns à la suite des autres ;
lorsque le cadre qui contient les limites de la paroisse est rempli, un nouveau centre est marqué, une nouvelle paroisse est organisée, et ainsi de suite.
C'est en suivant cette méthode que M^"" Labelle a colonisé le nord de Montréal, elle réussit dans le Témiscamingue, elle réussira dans tous nos autres endroits de colonisation.
Quant aux voies de communications nous avons dans le Témiscamingue d'assez bonnes routes carrossables. Grâce à une généreuse subvention de l'honorable ministre de la colonisation, on a pu dans le courant de l'été réparer les anciennes devenues défectueuses, et en ouvrir de nouvelles.
Des routes sillonnant la forêt en tous sens sont absolument nécessaires pour ouvrir à la colonisation un pays nouveau: elles ne suffisent pas ; il faut quelque chose de plus ; il faut le chemin de fer, et ce chemin de fer nous le désirons ardemment dans ce beau pays du Témiscamingue. M^'" Labelle y avait songé ; écoutons le exposant lui-même son projet devant une assemblée du comté de Terrebonne en l'année 1882.
« Le chemin de fer que je voudrais voir construire, (( disait-il, irait jusqu'au lac Témiscamingue ; de là il (( pourrait se souder aux voies de l'Ouest ; de là encore et « ce serait le point le plus rapproché, le plus avantageux, « on pourrait pousser un embranchement jusqu'à la baie (( d'Hudson. Voilà pour l'Ouest. Du côté de l'est, qui (( nous empêcherait de traverser les Laurentides pourarri- « ver jusqu'à la région du Lac-St-Jean ? Notre chemin (( trouverait là une descente jusqu'à Québec ; il pourrait (( encore en trouver une autre en deçà par le chemin des (( Piles jusqu'à Trois-Rivières.
(( A partir du Lac St-Jean, le « Grand Tronc » des Lance rentides pourrait suivre la rive est de la rivière Saguenay, « en inclinant vers le sud, et atteindre facilement Tadous- « sac, qui, la chose est reconnue aujourd'hui par les
« hommes les [)liis compétents, peut Fournir un magnifique « port de mer.
c( Cette voie serait ainsi la plus courte pour tout Tim- (( mense tratic de l'Ouest. On ne peut concevoir de quelle « importance serait cette ligne, sans parler du tratic local (( qu'elle créerait sur son pai'cours, tant pour la colonisa- (( tion et l'agriculture que pour l'industrie ; car la plupart (( des rivières que l'on rencontre à cette distance sont « coupées de rapides et de chutes qui forment des pouvoirs (( hydrauliques d'une valeur incalculable.
(( Voilà l'idée, voilà le plan. Il est grand comme l'ave- « nir de notre province. Un jour il sera réalisé ; les Lau- (( rentides auront leur Pacifique comme les provinces de (( l'Ouest et comme Ontario. Cela prendra du temps sans (( doute ; mais un jour on verra le couronnement de cette (( grande œuvre. Et cette ligne nous donnera une telle « force qu'on ne saurait la calculer, et qu'il n'y aura (( aucune puissance sur terre pour nous disputer l'empire (( de cette province de Québec, notre patrie ».
N'est-ce pas que ce plan est grandiose, qu'il offre un vaste champ aux entreprises les plus gigantesques. Eh bien, ce projet qui aurait pu sembler une utopie en 1882, est en bonne voie de se réaliser. Etudions sur la carte les différents réseaux qui sillonnent le Nord de la province de Québec, et nous en aurons la preuve. Du côté de l'Est, le Canadien Nord vient de St-Jérôme, comté de Terrebonne, se souder à l'ancien chemin du Lac St-Jean et Québec après avoir traversé une région éminemment propre à l'agriculture, riche en pouvoirs hydrauliques ; de là, s'élançant dans la direction du nord il traverse les Laurentides pour jeter la vie, l'activité sur les rives du Lac St-Jean, et jusqu'à Chicoutimi ; demain il sera à Tadoussac. Voilà pour la partie est. Du côté de l'Ouest aussi, le projet s'est développé. Le petit chemin de St-Jérôme, inauguré en 1877, a été prolongé à travers le comté de Terrebonne, jusqu'au lac Nominingue, du lac Nominingue au Rapide
de l'Orignal, à une distance de 158 milles de Montréal. Quand il aura été continué de là au lacTémiscamingue, une distance de 250 milles environ, le projet de M=^ Labelle aura eu sa complète réalisation. Ce n'est pas tout. Parvenu à la hauteur du grand lac Expanse, ce chemin de fer pourra se diviser et envoyer une branche vers le sud pour rejoindre le tronçon de Mattawa et du Long Sault, une autre vers le Nord, pour atteindre le Grand Tronc Pacifique soit au lac Abitibi, soit à l'endroit où ce chemin traverse la rivière Harricana.
Le Grand Tronc Pacifique au Nord, cette ligne projetée traversant les comtés Ottawa et Pontiac, à 150 milles plus au sud, quelle immense région serait par là même ouverte à la colonisation, quelles magnifiques industries pourraient se développer le long des lacs Barrière, Victoria, Expanse, et quelle force ce serait pour notre nationalité, si un jour toute cette vaste contrée était peuplée par nos compatriotes ?
(( C'est le nord, disait encore M^"" Labelle, qui sera un (( jour la force, le boulevard de notre nationalité ; çà ne (( peut-être le sud qui est trop petit et trop exposé. Nous « formerons un jour une grande nation par l'étendue de «notre domaine, par nos richesses naturelles.... Pour (( cela, il nous faut de grandes voies commerciales dont (( nous profiterons, et que personne ne nous enlèvera. »
Pourquoi le Pacifique Canadien qui a mené à bonne fin de si gigantesques entreprises, ne réaliserait-il pas celle-ci? C'est le désir de nos hommes d'État, c'est l'ambition d'un des plus habiles et des plus compétents parmi nos hommes de chemin de fer de la voir se réaliser. Mettons-nous à l'œuvre et bientôt un projet qui aura un immense contre-coup sur les destinées de notre peuple sera un fait accompli.
Un dernier mot. La question de la colonisation de notre pays est d'une importance majeure ; seulement ce n'est pas au moyen d'articles de journaux, de discours
patriotiques que nous [)ourron8 la résoudre. Une chose certaine, c'est que l'agriculture n'est plus en faveur ; nos jeunes gens n'ont plus le courage de se faire défricheurs ; ils aiment mieux aller végéter dans les villes, épuiser leurs forces dans les usines américaines, (]ue d'aller passer (pielques années dans la foret, pour y exercer le dur métier de colon.
Pour remédier à ce mal, il faudrait un effort patriotique de la classe dirigeante ; il nous faudrait des jeunes gens instruits qui ne craindraient pas d'aller affronter les rudes travaux du défrichement, qui, par leur exemple, feraient comprendre à leurs compatriotes, l'immense différence qu'il y a entre le labeur pénible du mercenaire dans un pays étranger, et l'œuvre du colon, du pionnier. Combien de jeunes gens émigrés aux Etats-Unis, ou sur le point d'émigrer, seraient heureux d'aller coloniser des régions nouvelles, s'ils rencontraient un appui, si surtout l'exemple leur était donné par des compatriotes auxquels l'instruction prêtât un certain prestige.
Nos professions libérales sont encombrées; dirigeons vers l'agriculture ces nombreux bacheliers, qui, chaque année, quittent nos collèges classiques. Nous aurons fait une œuvre éminemment nationale, car nous aurons contribué à l'expansion de notre race, et rappelons-nous bien que c'est uniquement par l'expansion de notre race que nous parviendrons à poser sur le sol de l'Ainérique un pied ferme, et à l'y maintenir en dépit de tous les assauts.
IVANHOE CaRON, p*""®' Missionnaire-colonisateur