D ADAM RETRAIT
on fait par là ce qu’ils appellent la drave (drive) jusqu’à l’Ottawa où on les guette au moyen d’estacades, ou chaussées (booms). Là les billots sont sciés, mis en planches et madriers ou en radeaux pour descendre en bois carrés ou ronds à différentes scieries sur l’Ottawa ou le fleuve St- Laurent, Quelques cageux se rendent à Lachine, d’autres à Repentigny ou à Québec ou au Sault Montmorency, en passant pour la plupart par la Rivière des Prairies.
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Fi #25
“ On ne saurait, dit M. Tassé, avoir une meilleure idée de l'importance de notre industrie forestière, qu’en se transportant aux chutes des Chaudières, l’un des plus beaux pouvoirs d'eau du monde, Voyez ces immenses constructions qui bordent la grande cataracte. Des milliers de mains y sont occupées, de puissantes machines y sont en mouvement, et leur cri strident va se perdre au milieu au mugissement de la chute. L'opération ne se ralentit pas un instant durant toute la saison de la navigation. On dirait une immense ruche d’abeilles, d’où les frelons sont impitoyablement bannis. L'activité n'est pas moindre la nuit que le jour, et l’infatigable scie mord sans relâche d'énormes troncs, les déchiquette et leur donne toutes les transformations voulues. A la tombée de la nuit, ces bruyants édifices s’illuminent de mille lumières, que l’on pourrait confondre avec autant d'étoiles tremblottantes.
De longs quais s’avancent sur les deux rives en bas de la cataracte. Ils sont remplis de planches et de madriers empilés à une grande hauteur, et où de nombreuses barges, traînées par des remorqueurs, viennent prendre leur chargement. Ces bateaux sillonnent la rivière et se rendent aux Etats-Unis en général après avoir franchi plusieurs éanaux, jusqu'à ce qu'ils atteignent Rouse’s Point, Burlington ou Whitehall, sur le lac Champlain, leur lieu général de desti- | nation, ” |
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Cette vie des voyageurs est dure et remplie de dangers, et cependant c’est un charme auquel ils résistent difficilement quand ils y ont goûté, £'ai connu un M. Beaudoin, de St-Paul, qui, à l’âge de soixante ans, faisait encore la
drave, En apercevant ce vieilla1d sauter sur les billots que faisaient descendre les Pope sur la rivière du Nord, je lui demandai pourquoi il s’exposait ainsi à son âge. Il me dit: monsieur, c'est une maladie; je suis très à l’aise, j'ai des propriétés à St-Paul. Tous les ans je promets de ne plus hiverner, (c’est l'expression dont se servent les voyageurs) et quand l'automne arrive, c'est plus fort que moi.—Quel est votre nom ?—Beaudoin, monsieur, de St-Paul de Joliette, —Avez-vous connu un M. Beaudoin qui était en 1858 au collège Joliette et qui est aujourd’hui prêtre à Bourbonnais ? —Oui, monsieur, c'est mon frère, l’avez-vous connu monsieur ?—Oui, certes, c'était mon compagnon de classe, mon émule et mon ami le plus constant, Oui, je le dis aujourd’hui, le plus constant, A trente ans de distance, nous nous aimons comme à la sortie du collège, et maintenant curé à Bourbonnais, il m’écrit quelquefois, et une de ses premières visites à Montréal, est pour moi. C’est triste à dire, mais où sont les amis du collège qui vous portent maintenant une amitié pratique? Je dis pratique, car le culte de l'amitié existe bien, mais c’est une religion sans œuvres. Les affaires nous absorbent, les nécessités nous entraînent et c’est à peine si nous pouvons nous arrêter pour saluer un parent ou un ami.
L'existence des chantiers a cependant des charmes. On travaille beaucoup, mais on s'amuse aussi. Le soir sous LA CAMPE de branches couvertes d’écorces qui abrite de 40 à 60 hommes, autour d'un feu qui consume de grosses bûches de bois {ranc, on fume la pipe, chacun conte ses aventures, dans un langage quelque fois très énergique. On s'endort la pipe au bec sur des feuilles de sapin ou d’épinette, jetées sur des écorces de cèdre ou de bouleau, non sans avoir pris un bon souper que prépare le cuisinier de la cambuse, et, ma foi, très bon. Le fonds de chacun des trois repas que prennent les bûcherons, les scieurs, les équarisseurs, les
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charretiers ou les conducteurs, c'est le lard ; il s’y écarte quelquefois des lièvres, des perdrix, des poulets qui ont oublié de rentrer de bonne heure-au logis. Le thé, d'excellente qualité, y est d’une force à ébranler les nerfs des plus robustes citadins, (C’est la vie militaire que mènent ces braves gens, et pareillement accidentée. Aussi ont-ils tous la bravoure du soldat dans les dangers qu'ils affrontent en jetant de ci de là une prière à la bonne sainte Anne ou à la Vierge Marie. Mais, il faut le dire, le danger passé, on s’oublie souvent à proférer des jurons par trop épicés. Les cageux sont généralement composés de 70, 80, 90 ou 100 cribs, comprenant chacun de 23 à 36 pièces de bois et 800 à 1000 pieds cubes,
Il faut les voir, nos voyageurs, revenir dans leur paroisse à l'été avec leur ceinture fléchée, et leur mouchoir de poche de soie coloriée. Comme la belle Françoise est fière de celui qu’elle a été reconduire jusqu’au pied du rocher! Souvent le bourgeois fait banqueroute et ils n’ont pas été payés. Mais quand ils le sont, c’est pour plusieurs, toujours la même bebelle, comme me disait l’un d’eux, car ils fêtent tant qu’ils n’ont pas tout dépensé. Quelques-uns cependant s’amassent de quoi s'établir ; d’autres montent pour faire les paiements de terres qu’ils avaient préalablement achetées. Je dis montent parce que c’est l'expression dont ils se servent, et ils ajoutent souvent dans les pays d'én haut.
Les voyageurs apprennent vite le tour de la rame et ils aiment à chanter en ramant, Rien d’harmonieux comme ces voix d'hommes sur l'eau, le soir surtout, quand ils répètent en chœur les refrains de “ C'est la belle Françoise,” “ En roulant ma boule,” “ À St-Malo beau port de mer,” “C'est la belle Nanette” “ Dans les prisons de Nantes,” “ J’ai cueilli la belle rose,” etc.
Mais a plus caractéristique est cette chanson qui peint si bien leurs déboires. Je vais en reproduire les couplets qui ont le plrs de cachet... quand ils sont bien chantés,
V'à l’autamne qui doit zarriver Zoù tous les voyageurs vont monter, nes un la ne æé le a dessur le dos.
ns les chantiers nous hivernerons, Caorus { Dans les chantiers nous hivernerons.
Pauv’ voyageur tu as d'la misère,
Plus souvent tu couches par terre,
A la pluie, au mauvais temps,
A la rigueur de tous les vents.
Dans les chantiers, etc.
Tu arirves à Québec,
Souvent tu fais un gros bec.
Tu demand’ à ton bergeois
Qu’ est assis là au comptoir.
Si aux chantiers, etc.
Mais je m'arrête, car cette chanson ne peut être comprise qu'avec accompagnement. .…..d’avirons.
Je ne puis résister au désir de reproduire la description, que fait M. J. C. Taché, dans son charmant livre “ Forestiers ct Voyageurs ”, du camp d’un chantier,
“Le site du camp occupe un petit plateau, pas assez élevé pour être trop exposé, mais assez pour n'être pas incommodé par l'eau dans le dégel : dans le voisinage immédiat coulent les eaux saines et abondantes d’une rivière et d’un ruisseau.
L'emplacement nécessaire a été soigneusement débarrassé: sur Je sol de cette petite trouée faite au milieu de la forêt s'élèvent les édifices de l'établissement. C’est d’abord le camp proprement dit, maison, case ou cabane, destiné au logement du personnel, puis une écurie pour les chevaux, et enfin des abris, faits pour recevoir et protéger des objets de consommation, des ustensiles, etc, etc.
Autour de ces contrnctions sont épars des barils vides, des tas de bois; auxquels s'ajoutent, quand les hommes sont rentrés le soir ‘et les jours de dimanches et fêtes, des traîneaux renversés sur le côté, des raquettes et autres instruments, plantés dans la neige ou disposés J'è de la porte du camp et de l'écurie. |
Les édifices d'un chantier sont construits de troncs d'arbres non équarris; ces morceaux de bois ronds sont ajustés aux angles au moyen d’entuilles, pratiquées aux faces
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supérieures et inférieures des deux extrémités de chaqu: pièce, d’ou vient à cette espèce de construction le nom de charpente à têtes. Les interstices entre les pièces sont calfeutrées avec de la mousse ou de l’écorce de cèdre. Le toit est formé de planches fendues et dressées à la hache, lesquelles, dans le vocabulaire de nos forestiers, portent le nom d'éclats. Les planchers de haut et de bas sont faits de petites pièces grossièrement équarris.
L'intérieur du logement des hommes de chantiers se compose d'ordinaire d’une seule pièce. Tout autour de cette pièce règne une rangée de lits ou couchettes dont les airs sont fixés aux lambris. Le plancher des couchettes est formé de petits barrotins recouverts d’une couche plus ou moins épaisse et plus ou moins bien arrangée de branches de sapin, selon le sybaritisme de l'occupant : un oreiller, dont ni la matière ni la forme ne sont prescrites par le règlement, et des couvertures de laine complètent la literie des hommes de chantier.
Un poële, dont le tuyau traverse le toit, occupe d'ordinaire le centre du logis, entouré le soir de mitasses, de chaussettes, de mitaines qu’on fait sécher pour le lendemain.
Dans les chantiers de l'Ottawa, le poèle est remplacé par
un âtre de sable encaissé, qu’on élève au centre du logis : la fumée s'échappe par une ouverture carrée ménagée dans le toit, Une table à trétaux, quelques sièges rustiques, des ustensiles de cuisine et de table, quelques outils, une meule et des pierres à aiguiser, un miroir, quelques montres, un ou deux fusils et le modeste nécessaire de toilette de chacun complètent tout l’'ameublement du camp.
J'ai parlé des sièges; il en est une espèce particuiière aux chantiers, laquelle se prête aux formes les plus variées et les plus pittoresques ; je connais certains ébénistes fores tiers qui possèdent un talent remarquable dans ce genre de travail, Ces sièges sont confectionnés sans tour, et sans avoir recours au système coûteux et peu sûr des mortaises, clous, chevilles, vis et colle-forte, Les branches d’un sapin en forment les pieds, {quelquefois les bras et le dossier) partie dus tronc de l'arbre, façonné selon le goût et la patience de l’ouvrier, en constitue le siège, La chronique rapporte que le premier siège style chantier, qui fut produit, avait quatre pieds; il était ainsi fait que quelqu'un, entrant
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le soir dans le cæmp, le prit tout bonnement pour la chienne du contre-maître : de là vient qu’on nomme ce siège une chienne, et qu’il est, par conséquent, fort comme il faut de dire dans les chantiers, à celui qui se trouve de service à l'arrivée d’un étranger: — “ Présente donc une chienne à Monsieur,” — ou à l'étranger lui-même: — “ Monsieur veuillez vous asseoir sur cette chienne.”
Disons un mot, maintenant, du personnel des chantiers et de l’organisation sociale et hiérarchique de cette société des bois. Naturellement, le chiffre de la population varie selon l'importance de l'exploitation et la richesse de la portion de la forêt soumise à cette exploitation ; mais si la population d’uh chantier, quel que fût son chiffre, défilait devant vous dans l’ordre des préséances, voici le rang relatif que chacune de ses diverses classes occuperait : 1° le contremaître ; 2° les bücheurs; 3° les charretiers; 4° les claireurs; 5° le couque,
Le contre-maître et le couque sont des fonctionnaires uniques dans leurs attributions ; les autres sont des travailleurs, dont le nombre proportionnel varie selon les circonstances de temps et de lieux.
Le contre-maître est le dépositaire absolu, par la volonté du bourgeois propriétaire, de l'autorité sociale de la communauté : il pose et résout les questions, donne des ordres, tranche et agit selon son bon plaisir, et ne doit compte de son administration qu’à celui qui l’a envoyé.
Le couque, bien que venant en dernier lieu dans l’ordre hiérarchique, sert véritablement, sans préjudice à ‘ses fonctions de cuisinier, de ministre de l’intérieur au contre-maître.
Les bücheurs abattent les arbres propres à l'exploitation, et séparent du reste les parties qui ne conviennent pas comme buis de commerce, Dans les chantiers où l’on manufacture du bois carré, les bûcheurs se partagent en trois catégories ; ceux qui abattent les arbres, ceux qui les dégrossissent, qu’on appelle piqueurs, et ceux qui finissent l'équarrissage, lesquels recoivent le nom significatif de grand'haches.
Les charretiers chargent les pièces de bois sur leurs traîneaux, de forme particulière, et les conduisent à la 7etée, sur le bord de la rivière flottable la plus voisine. La Jetée est ainsi appelée, parce que les pièces de bois, amassées
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