LES TROIS PROJETS DE COLONIES MILITATRES
Leur Place Historique
Le 13 août 1841, le Maréchal Soult, Ministre de la guerre, adres-.
sait à Bugeaud de longues instructions sur la colonisation (1) ; il y insistait sur les (moyens de fixer en Algérie une population européenne, «autant que possible française, assez nombreuse pour y créer promp- «tement des intérêts et une production de quelque importance et «pour prêter un utile concours aux forces employées à la garde du «pays». À cet effet, il énumérait les divers systèmes qui s'étaient jusqu'ici produits et au premier rang plaçait la colonisation militaire : «Vous avez personnellement, M. le Gouverneur général, exprimé «opinion que la colonisation par l’armée était, de toutes, celle qui «avait l'utilité présente la plus grande et les chances les moins incer-
«taines de succès ». Tout en reconnaissant que l’armée est à même de rendre de grands services à l’œuvre coloniale, que le soldat sous les drapeaux peut momentanément féconder le sol au profit de la communauté militaire à laquelle il est lié, qu’il peut aussi préparer les voies . au vrai colon par les défrichements, le Ministre affirme qu’il ne saurait être question de peupler l'Algérie uniquement avec des soldats libérés ou prochainement libérables. Il se déclare d’ailleurs prêt à leur consentir certains avantages tels que la franchise plus ou moins prolon- gée de toute redevance sur les terres concédées et des avances pour instruments aratoires ou semences ; mais il redoute les dépenses exagérées et met en garde le Gouverneur contré des engagements que l'Etat ne pourrait pas tenir : «Les explications et les propositions
et 1) Cette lettre, du 13 août 1841, est naturellement une des plus importantes
que Soult ait écrites. Elle a une vingtaine de pages et porte ce titre : « Sur la Colonisation et l’Assistance à lui prêter par l'Administration ». Archives Nationales, F, 80. ®
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«que cette dépêche provoquera de votre part contribueront puis- «samment à fixer mes déterminations et je verrai avec satisfaction «que vous soyez en mesure de me les adresser incessamment ».
Ces instructions n'étaient ni assez explicites, ni assez catégoriques pour pouvoir être considérées comme des ordres auxquels 1] faliait se conformer. Aussi Bugeaud en fait-il peu de cas dans sa réponse, qu’il ne composa qu’assez tard. La lettre est datée du 26 novembre 1841 (2). Il y développe le premier projet de colonie militäire qu il ait esquissé durant son gouvernement et auquel sa situation de Gouverneur prêtait une importance particulière, projet fort incomplet, moins préeis même à certains égards que l’ébauche qu'il avait publiée naguère, mais projet qui s’élaborera peu à peu dans son esprit au cours des années 1842 et 1843. Toute sa correspondance témoigne de ce travail continu de gestation. Les lignes générales apparaissent, les détails se précisent. Le Gouverneur a mis à profit la liberté relative que lui laissait le Ministre pour créer, sans entente préalable avec Soult, plusieurs colonies militaires : l’une avec des soldats libérés à Aïn-Fouka, les autres avec des soidats en activité de service à Beni- Mered et à Mahelma ; et ces expériences contribuent à façonner et au besoin à rectifier quelques-unes de ses opinions. Toutes ces idées, tous ces faits, Bugeaud demande que le Ministre les communique à une grande Commission dont il provoque ainsi la formatioo. Or, une première fois, en 1842 sans débat, puis une seconde fois en 1848, après délibération, les membres de cette Commission se prononcent contre les colonies militaires. Ainsi tombe le projet de 1842.
A cette première ébauche, Bugeaud substitue un système élargi et plus fortement édifié dès 1844. À ce moment, il est le glorieux conquérant de l’Algérie, le vainqueur d’Isly, le seul homme de guerre qui ait jeté quelque lustre militaire sur la monarchie de juillet. On l’acclame à Paris ; on lui offre une épée d'honneur à Alger. Que refuser à celui qui a rendu de tels services ? D’un pareil engouement, le duc d’Islÿ va essayer de profiter pour faire accepter et au besoin imposer son second plan de colonisation militaire ; il le soumet au. Roi, aux Chambres, au Ministère. A cette heure, il n’a jamais été
(2) Bugeaud à Soult, 26 novembre 1841. Cette lettre de Bugeaud, très longue elle aussi, est la réponse tardive du Gouverneur aux instructions du Ministre. Mais, tandis que Soult avait traité de tous les modes de colonisation, en leur consacrant des développements également étendus, Bugeaud passe très vite sur la DUREE et n’insiste réellement que sur les colonies militaires. Archives de la Colonisation Algérienne. Dossier particulier à Bugeaud,
plus près du succès. Mais il a contre lui Soult dont les conceptions plus terre à terre s'accordent mal avec ses vues audacieuses ; il a contre lui l’énormité de la dépense à engager. Le Ministre en saisit ses bureaux et ceux-ci le discutent, le combattent et bientôt lui substituent un projet tout différent ; ce dernier a le gros avantage de n’exiger ni un effort financier excessif, ni une augmentation d’effectif, ni une nouvelle loi militaire. Le temps passe, l'enthousiasme faiblit ; le Gouverneur est obligé de rejoindre son poste et, lorsqu'il a quitté Paris, lorsqu'il est loin, là-bas en Algérie, on condamne ses idées. Le Ministre a triomphé du Gouverneur. L’échec est si sensible à Bugeaud qu'il se décide à abandonner l’Algérie ; il S'embarque avec la ferme intention de ne plus revenir, à moins qu’on ne lui donne pleine satisfaction pour ses légions de soldats laboureurs.
‘ Survient la grande insurrection de 1845. Bugeaud se doit à luimême, à sa réputation militaire, à l’œuvre qu’il avait entreprise et qu'il a presque achevée, de retourner de suite à Alger. Il n’hésite pas et, sans oublier ses rancunes, ainsi que l’atteste sa lettre au Préfet de la Dordogne, il court à Toulon, vogue vers Alger et là prépare rapidement la plus belle mais aussi la plus difficile de ses campagnes. L’insurrection est vaincue ; à peine l’est-elle qu’il demande, comme récompense bien méritée des nouveaux services rendus, l'adoption par le gouvernement et le vote par les Chambres d’un troisième projet de colonisation militaire, dit des camps agricoles. I croit habile, pour le défendre, d'attaquer les institutions civiles, il conteste les avantages de la méthode de colonisation suivie par le comte Guyot, il décrie ou fait décrier les travailleurs sans uniforme, il raille les compagnies de capitalistes. Or, par cette tactique offensive qui peut réussir sur un champ de bataille mais qui le plus souvent est dangereuse en politique, il ne tarde pas à s’aliéner toutes les sympathies et se brise contre l’opposition à peu près unanime des Chambres et de l'opinion publique tant en France qu'en Algérie. Tout espoir de colonisation miktaire s’évanouit définitivement ; Bugeaud se retire.
Ainsi, des trois projets de colonies militaires, l’un ébauche d’un système plus qu’un système complet, s’est formé de 1841 à 1843, à l’époque où le Gouverneur fondait sa réputation militaire par ses éampagnes contre Abdelkader, mais où il ne jouissait pas encore du prestige qu’allaient lui valoir de rapides succès ; le second, aux COontours plus arrêtés et de plus vastes proportions, correspond aux plus belles années du gouvernement du Maréchal, alors qu'il organise sa conquête puis la consolide par la brillante victoire d’Isly ; le troisième