LE PREMIER PROJET
I. — Origines du premier projet ; évolution des idées de Bugeaud, colonisateur en France, anticolonisateur en Algérie. Mémoire de 1838 sur la Légion militaire, La colonisation arabe et les événements de 1839-1840.
IT. — Composition et recrutement de la Légion. Les premières difficultés. Le livre L’Algérie : les ressources financières du pays, les postes agissants et producteurs. :
III. — Opinion de la Commission de colonisation : le projet et condamné deux fois, en 1842 et 1843. Mécontentement et prof teRon du Gouverneur. Premier CORNE entre Soult et Bugeaud.
Ve ls polémique de presse de 1842-1843. Bugeaud et Gustave de Beaumont. Le Siècle et Le National.
Que le premier projet n’ait été qu'une retouche et une simple esquisse, Bugeaud le dit lui-même dans sa lettre du 26 novembre 1841
Je ne puis essayer de faire, confie-t-il au Ministre, un code complet sur l’organisation de la colonie militaire. Je vais simplement en indiquer les principales bases. Si l'institution eh était adoptée, il faudrait créer une Commission qui préparerait l'ordonnance constitutive ou le projet de loi. Cette Commission pourrait jeter un coup d’œil sur une petite brochure que je distribuai à la Chambre des Députés en 1838, et que je ne considérais moi-même que comme une
ébauche.
Ce qu'il recommandait aux membres de cette Commission, ne le ferons-nous pas nous-mêmes ? Un simple coup d'œil ne suffit pas ; il convient de porter un regard plus attentif sur ce Mémoire qui contient déjà en germe ses principales idées ; il convient même de remonter plus haut jusqu’à ses premières déclarations sur l'occupation et la colonisation de l'Algérie, si paradoxales qu’elles aient pu paraître. Il sera temps alors, à la lumière de cet aperçu, d'exposer plus clairement ses intentions et de faire comprendre les résistances qu’il rencontrera.
(1). Bugeaud à Soult, 26 novembre 1841. Lettre déjà citée,
Les Origines du premier projet
Bugeaud fut d’abord fermement hostile à toute tentative de colonisation de l'Afrique. Pourquoi aller dépenser des millions sur une terre qui ne valait pas la peine qu’on la cultivât ? Quel tableau désespérant ne trace-t-il pas des campagnes algériennes dans le discours qu’il prononce à la Chambre en Janvier 1837 ! Des sables, des rochers, partout des broussailles dures à défricher. Peu ou pas d’arbres. L’olivier lui-même ne croît sur ce sol aride qu’au moyen d’irrigations. A la tête de ses troupes, le vainqueur de la Sickack vient de traverser la région de Tlemcen où la culture de cet arbre est des plus soignées et il a constaté que pendant l’été on lui donnait d’abondants arrosages. Il à parcouru les plateaux dénudés, séparant cette ville d'Oran : l'impression est pénible et triste. Aussi, à son retour en France et à l’occasion de l’adresse, s’élève-t-il contre ceux qui dépeignent le pays
comme admirable et lui prédisent un bel avenir. Pur effet du mirage africain !
Le coton, la cochenille, P’indigo, la poudre d’or, les plumes d’autruche viendront parer les discours eo ceux qui défendent Afrique. (1)
Parler ainsi, c’est vouloir peut-être se leurrer soi-même et sûrement tromper les autres.
Mieux vaudrait «consacrer nos trésors et les bras de nos soldats à «mettre nos landes en culture, à faire des canaux et des routes». Que de fois ne répètera-t-il pas cette raison qui lui semble majeure de ne point coloniser l'Algérie ! De vastes surfaces demeurent incultes en France, faute de bras et faute d’argent. En Bretagne et dans le Bordelais, des travaux d'aménagement transformeraient en terres de culture des régions marécageuses et improductives. Que n’y emploie-t-on les bras de nos soldats ? Dès 1832, il parle des travaux de l’armée (2) et affirme qu’elle pourrait être employée à cela.
Des villages y seraient bâtis, non en forme de camp, mais sur un plan commode pour l’exploitation agricole. Des troupes les occuperaient dans le but de se former à la guerre et de mettre en culture les terrains environnants. Ce résultat
(1) Discours de Bugeaud à la Chambre, 19 janvier 1837. (2) Discours de Bugeaud à la Chambre, 21 avril 1832.
rl
obtenu, les villages et leurs dépendances seraient vendus ou affermés. L'armée pourrait ainsi produire ce qu’elle coûte et contribuer puissamment à la prospérité de la nation.
Anticolonisateur en Algérie, le général Bugcaud, qui est en même temps député de la Dordogne, se montre colonisateur résolu en France, et dès ce moment il préconise pour exécuter les travaux nécessaires à l’amélioration des conditions de culture dans la métropole l'emploi de l’armée, de cette armée qu’il utilisera plus tard dans la colonie, |
Son second séjour en Afrique, au printemps de 1837, modifie sensiblement ses premières impressions. Débarqué le 5 avril à Oran (1), il parcourt cette fois les campagnes algériennes durant la saison printanière, alors qu’elles n’ont point encore été touchées par les chaleurs excessives et la sécheresse de l'été. Pays de contraste violent, l’ Algérie a été jugée diversement par les hommes, suivant qu’ils la virent avec sa parure printanière ou dans sa nudité estivale. Lorsque les moissons ont été coupées et que la terre est calcinée par les brûlures d’un soleil de feu, quand tout est sec et que tout paraît aride, l'Afrique offre l’image d’une contrée déshéritée, vrai pays de la faim et de la soif. Voyez-la quelques mois après, au sortir d’un hiver pluvieux : les plantes, gorgées d’eau et de sucs nourriciers, se développent rapidement aux premières chaleurs d’avril et de mai ; ce n’est plus la même terre, elle est riche, elle est féconde, elle porte d’abondantes
(1) Le lieutenant-général Bugeaud avait, l’année précédente, débarqué le 6 juin à l'embouchure de la Tafna ; il s’était mis en marche le 10 et était arrivé le 20 à Tlemcen. La bataiile de la Sickack est du 6 juillet 1837. Le Général s’embarqua le 30 juillet pour retourner en France. Il ne demeura donc en Afrique que pendant les mois de fortes chaleurs, juin et juillet.
L'année suivante, il arrive à Oran au printemps, le 5 avril, entre en campagne en mai et, durant ce mois, fait manœuvrer ses troupes en Oranie. Le traité de la Tafna fut signé le 30 mai 1837. | de
Dans son livre De l’ Algérie, il a écrit (page 45) : « Dans les courtes apparitions «que je fis en Algérie, en 1836 et en 1837, je conçus une idée peu avantageuse « de la fertilité du sol africain, tant vantée par l’antiquité. N’ayant parcouru «que la plus maigre partie de la province d'Oran, je pensais que les historiens «romains avaient fait de l’hyperbole, en disant que l’Afriqu® était le grenier de «Rome. Mais depuis... ». Les souvenirs de Bugeaud sont-ils bien fidèles ? son opinion n’a-t-elle pas commencé à changer dès 1837 ?
Léo er
moissons. Ne mérite-t-elle pas d’être colonisée ? Bugeaud, qui était agriculteur, qui aimait passionnément la terre, ne s’y trompa nullement. Dès ée moment, ses convictions changent. De même qu'après avoir soutenu avec ardeur la cause de l'abandon de notre conquête il se range au parti de l'occupation la plus étendue de l'ancienne Régence, de même il part de la négation des avantages, de la colonisation pour les affirmer ensuite et proposer une méthode de peuplement qui puisse les assurer dans le plus court délai. Il n’est pas l’homme des demi-mesures ; jamais il n’hésite, il affirme ou nie avec la même sincérité et se porte d’instinct aux solutions extrêmes.
En 1838, la colonisation ne lui paraît possible en Afrique que Si elle est militaire où militairement organisée parce que elle ne saurait sans cela se maintenir en face des populations indigènes guerrières. Etaient-ce en vérité des colons, ces immigrants accourus à la curée derrière nos armées ? Des aventuriers qui venaient chercher fortune, spéculaient sur les terrains sans s'attacher au sol et apportaient avec eux tous les vices des Européens ; des cabaretiers qui suivaient nos soldats et leur vendaient des boissons frelatées ; bref, l’écume des populations méditerranéennes. Au cas où de pareils noious parviendraient à se fixer sur le littoral,
Loin d’ajouter à notre force (1), ils seraient, au commencement du moins, une a cause d’affaiblissement, car il y aurait nécessité de les protéger.
Bugeaud, par ces constatations, ne justifie-t-il pas ou ne veut-il pas justifier ses appréhensions de la veille qui l'avaient amené à nier la possibilité de toute colonisation ?
Les seuls immigrants, offrant les qualités nécessaires pour s'établir solidement dans le pays et y prospérer, ce sont les soldats libérés ou bien les hommes de bonne volonté, encoré jeunes et vigoureux, disciplinés et enregimentés dans des légions spéciales. Tous contracteraient l'engagement de rester cinq ou six ans en Afrique et de servir dans. ces nouveaux corps. Soldats laboureurs et bergers, ils concourraient en même temps à la défense et à l’exploitation de la colonie ; habitués au coup de feu, ils tiendraient en respect les Arabes, les refouleraient et protégeraient ainsi le pays compris entre leur propre établissement et la côte. Au surplus, ils remplacetaient les troupes soldées et entretenues aux frais de l'Etat : d’où une économie appréciable.
Dans le but de se procurer le plus grand nombre de ces hommes, le
(1) Bugeaud : Mémoire sur notre Etablissement dans la province d'Oran, p. 16.
gouvernement français agirait habilement en leur consentant des avantages Importants : d’abord, une concession de terre assez vaste pour leur permettre d’y entreprendre des cultures et surtout d'y pratiquer l'élevage de 2 à 3.000 bêtes bovines et de 6 à 800 juments ; puis une somme de 100.000 franes qu’on leur avancerait en bois de. construction, fer, tuiles ou ardoises et tous matériaux nécessaires à la construction de leur village ; la solde et les vivres de campagne pendant -trois ans et la solde simple durant deux autres années encore ; des effets d’habillement, des armes et des munitions, des tentes bédouines, des outils aratoires, des bestiaux. Tout compte fait, la colonie militaire, telle que la conçoit Bugeaud, coûterait à l'Etat 1.242.000 francs, soit 2.010 francs par homme. ’
Il est à remarquer que les revenus immédiats, prévus pour ces légions, sont les produits de l'élevage ; avant de devenir laboureurs, les soldats seront bergers comme les Arabes. Conception assez originale que réaliseront plus tard les colons de Mahelma. Aussi l’auteur du projet insiste afin qu’on leur distribue en premier lieu des tentes, grâce auxquelles ils pourront se déplacer et mener une vie nomade. L'établissement du village, la construction des maisons et de l’enceinte défensive ne viendront que nes tard. On choisira un lieu élevé et sain. |
Le terrain (1), dans un certain rayon, serait divisé par portions égales entre les colons ; ce rayon serait consacré aux cultures sédentaires et soignées, à la
plantation des arbres fruitiers, des oliviers et des müûriers. Un autre espace de deux ou trois lieues tout autour serait communal.
Les environs de la Macta, où s'étendent de beaux terrains de pâturage, ceux du vieil Arzew et de Gudiel lui paraissaient convenir à ce premier essai.
__ À combien d'hommes porter l'effectif de la légion ? À 600 ou 1000 hommes au plus, la valeur d’un bataillon ; mais on ne la diviserait qu’en quatre compagnies pour ne «pas multiplier les chefs et avec eux les prétentions». Le sol serait alloti de la manière suivante : au. chef de bataillon, commandant de la Légion, on attribuerait quatre parts de bon terrain, aux capitaines trois, aux lieutenants et aux sous-lieutenants deux, aux sergents-majors et sergents une part et demie, et aux caporaux simplement une ; mais, pour les distinguer des soldats, on les exempterait de la corvée de garde des troupeaux et on donnerait à chacun une jument en propriété particulière.
(1) Même mémoire, page 38.
Faudra:t-il des aides à ces légionnaires ? Pourquoi ne pas leur confier quelques enfants trouvés que l’on choisira bien entendu parmi les plus robustes ? Ce seront les apprentis colons ; leur nombre toutefois ne devra pas dépasser le quart de l'effectif du bataillon. On les prendra à l’âge de 12 à 16 ans et ils seront employés à la culture. Quand ils auront servi jusqu’à 21 ans, ils deviendront légionnaires à leur tour et par suite colons.
Le plus délicat, la chose difficile entre toutes, était de donner des femmes à ces soldats ; car, sans famille, la colonisation est impossible et comment supposer d’autre part que des Françaises consentent à unir leurs destinées à ces troupiers africains ? Bugeaud ne cherche pas longtemps une solution ; il la découvre là où on s'attendait le moins qu'il allât la chercher : tout bonnement, il offre à ses soldats les recluses des maisons de repentir.
Il me semble, dit-il (1), que les maisons de repentir pourraient en fournir à ceux qui n’en trouveraient pas dans leur pays, où l’on pourrait les envoyer en congé pour en chercher. Dans les maisons de repentir, il y a des femmes qui ne sont pas dégradées. Souvent, une seule erreur les y a conduites ; celles-là pourraient encore être de très bonnes mères de famille. Les enfants trouvés pourraient aussi leur en fournir. Ainsi, les colonies militaires réussissant, on trouverait là Pécoulément des femmes et des enfants qui sont à charge à la société.
L'intention de marier ses soldats à des repenties ne se discute pas. Elle est l'erreur d’un général dont la mémoire évoquait parfois les” souvenirs de la vie de caserne ; elle n’est au surplus qu’un détail que corrigera l’avenir. Mais que dire du genre d’existence, rêvé par Bugeaud pour ses colons légionnaires ? N'est-ce point celui que mènent les Arabes pasteurs, couchant sous la tente, vivant du produit de leurs troupeaux et toujours sur le qui-vive avec leur fusil à côté d’eux ? Assimilation du vainqueur par le vaincu, plus que du vaincu par le vainqueur !
On croyait pourtant à l’évolution des indigènes, et à une évolution qui les rapprocherait des Français. Aussi, à côté du plan de colonisation militaire, y at-il dans la brochure de 1838 un autre plan de colonisation arabe. De bonne heure, nos officiers s'étaient efforcés d’attirer dans notre armée des contingents indigènes, surtout les tribus
(1) Même mémoire, pages 41 et 42.
guerrières dont se servaient autrefois les Tures pour dominer le pays. Le vainqueur de la Sickack ne comptait-il pas parmi ses troupes victorieuses les cavaliers des Douairs et des Smélas ? N’était-il pas possible de nous les attacher définitivement en les transformant, en les élevant jusqu’à nous, en les assimilant ? Le moyen le meilleur serait de construire des villages arabes, de les fixer par la propriété bâtie, de leur faire adopter ainsi des habitudes plus sédentaires. Ils deviendraient peu à peu moins farouches, moins guerriers, partant plus faciles à gouverner (1).
Je proposerai au gouvernement de consacrer chaque année une centaine de mille francs à l'édification de deux ou trois villages dans les lieux les plus propices.…. Les villages doivent remplir un triple objet : servir à la défense du pays par leur situation et leur forme, être commodes pour l’agriculture, recevoir et abriter, en cas d’alerte, les femmes, les enfants et le bétail. Au premier aperçu, ils me paraissaient devoir se composer de plusieurs fermes espacées de deux cents pas environ, crénelées, croisant leurs feux et formant entre elles une grande enceinte ronde ou carrée pour recevoir les meules à grain, les silos et les troupeaux. Les fermes seraient unies par un fossé surmonté d’un mur crénelé.
Bugeaud avait si bien pris au sérieux cette colonisation arabe qu’à la fin de sa brochure il ajoute, dressé de sa propre main ou par un officier sous ses ordres, un plan d’un village défensif pour une quarantaine de familles indigènes ; il n’oublie même pas de donner aux maisons crénelées un aspect de bâtisse mauresque. Ainsi, pendant que les Français légionnaires contracteraient quelques habitudes indigènes, les Arabes du maghzen prendraient des mœurs plus sédentaires et plus voisines des nôtres. Les deux peuples évolueraient done vers un même genre d'existence. La paix de la Tafna devait permettre l’essai de ce système.
Or, les événements de 1839 renversèrent cette utopie. Loin de se rapprocher de nous, les Arabes nous fuyaient ; leur inimitié, puis leur haine s’attisaient à notre contact. Les khammès des fermes de la Métidja abandonnèrent leurs maîtres européens qu'ils servaient depuis des années ; les petites tribus. indigènes, cultivant la plaie, gagnèrent les montagnes et une horde de cavaliers pilla, saccagea, incendia tout. Au vent de cette tourmente, les illusions s’envolèrent, le rêve d’une colonisation arabe s’évanouit pour le moment. Bugeaud lui-même le rejette et, dans son discours du 15 janvier 1840, qui le désigne au choix du gouvernement pour la succession du Maréchal Valée, il ne parle plus que de la nécessité d’une colonisation militaire.
(1) Même mémoire, pages 23 et 24.
Oui, Messieurs (1), il faut coloniser, alors même que les Arabes resteraient sur notre territoire, car il y a assez de terrains pour placer des colons européens à côté des Arabes. Il vous faut des colons militaires (murmures), ou civils, si vous le voulez, peu importe le nom ; mais organisez-les militairement, car il faut que les colons soient très guerriers dans un pareil pays.
Le nom importait au contraire beaucoup et, dès ce jour, les murmures de la Chambre prouvèrent que les Députés étaient en majorité hostiles à cette forme de colonisation.
Rien n’était décidé au mois de mai ; la situation demeurait incertaine en Algérie comme en France. Le Ministère changea. De suite
Bugeaud lui demande s’il a un plan pour la direction à imprimer aux
Affaires d'Afrique et, s’il en a un, de l’exposer. Lui, apporte le sien ; il y prévoit une grande expédition militaire et une forte invasion européenne en Afrique. :
Messieurs, s’écrie-t-il (2), puisque’ vous êtes irrévocablement condamnés à rester en Afrique, il faut faire quelque chose ; il faut une grande invasion, qui ressemble à celles que faisaient les Francs, à celles que faisaient les Goths ; sans cela vous n’arriverez à rien. Il faut dire la vérité, il ne faut pas la dissimuler. J’aime*mieux vous effrayer que vous tromper. Il faut une grande invasion militaire, mais avant il faut rassembler des colons.
Ces colons, il les accepte d’où qu'ils viennent ; il les prend dans les villes, dans les campagnes, à l’étranger comme en France. Il en faudra, dit-il, 150.000 dans peu d’années. Mais il veut par-dessus tout que ces colons soient organisés militairement.
C’est la colonisation qui gardera la conquête et libérera peu à peu votre armée. On ne saurait done agir trop largement sur ce point et, si vous étiez conséquents, vous voteriez 15 à 20 millions pour rassembler et établir vos colons. Il faut les organiser militairement, sans quoi ils ne pourraient se maintenir au milieu des Arabes. Voilà le but de la guerre ; il n’y en a pas d’autre.
Le programme militaire de Bugeaud, plus que son système de colonisation, avait causé une impression profonde à la Chambre. Le Maréchal Valée fut rappelé en décembre 1840 et, par ordonnance royale du 29 du même mois, Bugeaud fut nommé Gouverneur général. Le 22 février 1841, il débarquait à Alger. Quelques courses dans la banlieue de cette ville, puis à Blida, une tournée rapide à travers la province de Constantine, la formation de colonnes de ravitaillement, deux expéditions à Médéa et à Miliana, la marche sur Takdempt et
(1) Moniteur Universel, 16 janvier 1840, page 107. . (2) Moniteur Universel, 14 mai 1840, page 1058.
la destruction dé cette citadelle, le transport de nombreuses rations à Mascara, tous les moments du nouveau Gouverneur sont pris pendant les premiers mois de son commandement. Les instructions ministérielles sur la colonisation ne lui parviennent d’ailleurs qu’en août et il n'y répond que trois mois après en novembre.
* II La Légion
Très occupé par les nombreuses campagnes que souvent il dirige en personne, Bugeaud n’a pas la prétention dans sa réponse au Ministre de lui envoyer un projet complet de colonie militaire. Celui qu’il ébauche en ce moment sera remanié l’année suivante et amendé encore en 1843. Jamais il n’a été présenté dans son ensemble et sous une forme un peu dogmatique. Il est contenu dans une série de lettres adressées à Soult. L'ouvrage de L'Algérie, publié à cette époque par le Gouverneur et destiné dans sa pensée à lui rendre l'opinion publique favorable, ne lui consacre cependant que quelques pages et l’auteur se contente d’y indiquer ses préférences. Aussi, ce premier projet n’a été connu que de l'administration et des membres de la Commission d'Afrique. Encore, n'est-il pas certain que ceux-ci aient reçu communication de toute la correspondance échangée entre Bugeaud et le Ministre. S’il nous paraît hors de doute qu’ils ont eu connaissance de la dépêche du 26 novembre où il est question des règlements intérieurs de la légion et du 25 janvier 1842, traitant du périmètre. . de la colonisation et des ressources domaniales, il est fort probable qu’ils n’ont point eu entre les mains celle du 127 octobre 1842 et bien moins encore celle du 2 avril 1848 ; car, dans la première, il se plaignait en termes amers des impatiences de l'opinion publique, et dans la seconde il prenait vivement à parti cette Commission pour l'avis défavorable qu’elle venait d'émettre contre son système.
« De tous les moyens (1) de faire marcher vite et sûrement la colonisation, dit-il en novembre 1841, reprenant à son compte, et à dessein, l’idée exprimée par Soult dans ses instructions et les termes qu’il avait employés, c’est, j’en ai la conviction la plus complète, la
(1) Bugeaud à Soult, 26 novembre 1841. Lettre déjà citée.
| Er Le. on
colonie militaire». Il se fait alors une idée très large de ce que doit être une Légion ; il en est resté à sa conception de 1838 et la compose, non pas exclusivement de soldats en activité ou de libérés, mais de tous les hommes de bonne volonté.
Par là (1), je n’entends pas qu’on puisse y appliquer nos régiments ; leur constitution actuelle les rend impropres à ces ouvrages. Je n’entends pas non plus que nos légions de colonisateurs ne seront composées que d'anciens militaires ;.je . veux y rallier tous les hommes de professions laborieuses, qui joindront à de la vocation pour l’Afrique les qualités physiques et morales nécessaires. Je ferai done appel à plusieurs classes de travailleurs, à l’armée en retraite et à tous les contingents de l’armée active sans craindre de diminuer le chiffre de la réserve. On remédierait à cet inconvénient en augmentant le recrutement ; et, d’ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que les colons militaires doivent successivement remplacer l’armée en Afrique et diminuer considérablement fa dépense, ce que j'ai appelé faire cesser le danger.
Formée d’éléments qui ne seront pas tous empruntés à l’armée, elle aura cependant une organisation et une discipline militaires, différant peu de ce qui existe dans les régiments d’infanterie. L’engagement sera de cinq ans, et, pendant ce temps, ceux qui l’auront contracté seront obligés de travailler en commun. Vivres, solde, outils aratoires, semences, bétail, tout sera à la charge du budget. Mais au bout de ces cinq ans la Légion est forte ; elle peut se suffire ; les familles sont constituées et deviennent propriétaires du sol.
Après la prise de possession de la propriété dans la famille (2), l'Etat ne devrait plus aucune sorte de prestation à la Légion. Mais celle-ci devrait toujours fournir pour là guerre la moitié des hommes valides. Elle entretiendrait ses armes,
ses chevaux, ses munitions, son costume de guerre. La même discipline serait indéfiniment maintenue.
Que de difficultés s'élèvent et pour lesquelles il n’entrevoit que des solutions imcertaines ! Bien que, pour de plus grandes précisions, Bugeaud renvoie à son Mémoire de 1838, le tableau do trace de sa Légion, même complété par les renseignements qu’on peut puiser dans cette brochure, reste des plus vagues ; seules, les lignes générales se dessinent, les traits secondaires sont dans l'ombre. Combien il eût été cependant nécessaire, pour convaincre un Ministre et une Commission parlementaire, d’entrer dans plus de détails !
Difficulté de recrutement ! Est-il bien sûr qu’un nombre suffisant d'hommes répondra à l’appel qui sera lancé ? Le Maréchal Valée
(1) Même lettre.
(2) Même lettre.
avait lui aussi essayé d'attirer des colons militaires : il avait échoué. Bugeaud est convaincu au contraire qu'il réussira, mais à condition de permettre à un soldat, engagé de sept ans, de consacrer cinq années sur sept du service obligé à se créer une propriété et à fonder une famille. ,
Difficulté financière ! Les Chambres ne seront-elles pas effrayées par la dépense quand on les mettra en présence de la somme réelle à à engager ? La colonisation militaire, en apparence onéreuse, sera en réalité, affirme l'autorité militaire, moins coûteuse qu’elle ne paraît.
Ce qui est productif (1), ce qui fait atteindre le but, ajoute son chef, est toujours moins cher, quel que soit le chiffre des dépenses, qu’un système qui ne peut rien produire et qui laisse subsister indéfiniment le danger politique et la plaie financière, Mes légionnaires, dans la première année, coûteraient plus que nos soldats d'infanterie, ,mais la dépense diminuerait graduellement par les produits et s’éteindraient au ‘bout de cinq ans.
C'étaient là des assertions bien imprécises ; Bugeaud sent qu'il lui faut donner quelques indications plus claires. Ïl évalue ce que coûterait l'installation du légionnaire et de sa famille. En se servant des bâtiments existant dans des villes comme Mascara, Tlemcen, Blida, Médéa, où son imagination voit déjà les légions établies, il ne compte pour le logement que 200 francs, puis pour 2 bœufs et 2 vaches 160 francs, pour 2 charrues 60 francs, et pour les autres outils aratoires 50 francs. Au total, cela ne forme que 470 ou 500 francs. Ajoutez-y ce que coûte l'entretien annuel d un fantassin et vous aurez la dé-
pense totale.
L’on peut évaluer (2) que chaque légionnaire colon coûterait pour la première année, qui est celle de l’installation, environ 1.000 francs de plus qu’un fantassin. La deuxième année, il ne coûterait plus que les vivres de la femme ; et à la troisième, il coûterait moins, puisqu'il se nourrirait et ne recevrait que la solde
de campagne, l'habillement et l’entretien comme les troupes.
Difficulté sociale ! Comment créer les familles ? Bugeaud abandonne l’idée de marier ses colons aux recluses des maisons de repentir. Les lévionnaires recevront simplement des congés pour aller se marier en France, et, s’ils ne trouvent pas de femmes, le Gouverneur prendra d’autres mesures. Lesquelles ? nul! ne le sait. Quel sera, d'autre part, le sort des femmes et des enfants surtout si le légion- naire vient à décéder ? Question redoutable qui est soulevée, mais
(1) Même lettre.
(2) Même lettre.