LES TENDANCES
En principe et d’une façon générale, la colonisation militaire $e proposait de réunir chez les colons africains les qualités laborieuses du paysan et les vertus guerrières du soldat ; e’était une condition nécessaire à réaliser que cette alliance de la force productrice et de la puissance défensive ; sans quoi létablissement des Français en Afrique resterait faible, provisoire et sans lendemain assuré. Or, un pareil système — nous avons indiqué cette autre condition — suppose, chez celui qui l’a conçu, la coexistence de deux sentiments : amour de l’agriculture et l'amour de l’armée. Ces sentiments sont généralement exclusifs l’un de l’autre, mais, dans la puissante personnalité du Maréchal, non seulement ils s'accordent, mais ils se mêlent, se pénètrent, se fortifient si bien qu'ils deviennent ce tendances, ou mieux, des besoins d’ agir. :
La passion de l’agriculture, jointe à de grands talents militaires, ne s’est rencontrée qu’exceptionnellement chez certains hommes ; les historiens latins — quelque légendaires que soient la plupart de leurs récits — ont gravé dans les esprits l’image des dictateurs de l’ancienne Rome, quittant leur charrue pour le commandement des légions et la reprenant aussitôt qu’ils avaient battu les ennemis de leur patrie. Sûrement, les récits militaires dont se nourrissait l’âme avide du jeune vélite de la garde, hier encore châtelain de la Durantie, aujourd’hui soldat de la grande armée napoléonienne, ont fait revivre devant ses yéux les figures de ces généraux laboureurs, si nettes, si claires, si fortement en relief ; et, comme à ce moment-là on se prenait d'enthousiasme pour les hommes et pour les institutions de la République romaine, ces portraits devinrent des modèles qu’il paraissait très beau d’imiter. Plus tard, quand Bugeaud ébauchera son système de colonisation, ce sont ces souvenirs qu’il évoquera ; il rappellera aussi les cohortes des vétérans romains établis dans la Maurétanie. a
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Pourtant, dans nos sociétés modernes où l’on se spécialise de bonne heure, il est rare que le métier des armes s'accorde avec la pratique des travaux pacifiques de l’agriculture. Ce sont là occupations si opposées qu’elles développent en chacun de nous des aptitudes et des caractères fort divergents. Enfantin, un fin psychologue, remarque que, pour faire un bon colon, le soldat ne doit pas avoir pris trop de goût au métier militaire ; il ne doit pas être devenu un vrai troupier. Même observation est tout aussi juste pour les officiers. Comment se peut-il done que, dans l'âme de Bugeaud, des sentiments généralement si opposés ne se soient pas combattus ? Par quel concours de eirconstances particulières ou générales -— il n’a pas été en effet le seul que l’on puisse citer à cette époque (1) — se sont-ils associés ? Et n'est-ce pas précisément au moment où ce général a été nommé gouverneur de nos établissements d'Afrique, que s’est affirmée l’union de ces deux tendances ?
A ce problème s’en ajoute un autre d’un intérêt tout aussi grand pour qui recherche les origines des colonies militaires. Nécessairement, étant donné le caractère de Bugeaud, l’amour de l’agriculture et l’amour de l’armée se traduisent par des actes dans la conduite de la politique africaine. Lui, dont la fière devise a été Cense et aratro », a estimé de bonne heure que le concours de troupes nombreuses était indispensable à l'Algérie, non seulement pour briser les résistances acharnées des indigènes, mais encore pour commencer, de suite, l'exploitation du sol. Il fera done, constamment et avec succès, participer aux travaux utiles de la colonie ses nombreux bataillons ; et, maloré les critiques et les railleries de vieux officiers malveillants, il maintiendra les compagnies au percement des routes, au défrichement des terres, à la construction des maisons. L'assistance de la main-d'œuvre militaire, il la prêtera aux sociétés comme aux particuliers, la multipliant autant qu’il le pouvait, l’élargissant, la généralisant, l’érigeant en système. D’autres, dira-t-on, l'ont fait avant lui ; sans doute, mais personne ne lui a donné une telle extension, une telle continuité. A l'emploi de l’armée dans les travaux utiles ou
(1) Dans la première moitié du XIX°® siècle, parmi les anciens généraux ou colonels de la Révolution et de l'Empire, quelques-uns nous apparaissent sous cette figure de soldats-laboureurs. Tels Clauzel, Galbois et d’autres. Elevés dans la campagne, issus de familles provinciales, ils avaient gardé très vif le goût des travaux agricoles ; or, leur licenciement après Waterloo leur avait créé des loisirs en brisant leur carrière militaire et les avait ramenés à laterre. Ils reprirent du service à l'avènement de Louis-Philippe.
dans les cultures, l’histoire a attaché le nom du Maréchal, et en vérité ce n’est que justice. | À considérer lés occupations de toutes sortes auxquelles se livraient sans déplaisir ses soldats, à voir la régularité et l’ordre qui régnaient dans les chantiers ouverts et dirigés par ses officiers, ce général ne tarda pas à se persuader que l’armée portait en elle les éléments d’une société complète et que, par suite, elle pouvait se suffire à elle-même. Mieux encore, il en arriva à penser qu’en Afrique s’imposait la formation d’une société fortement militarisée, et que l’on ne pouvait espérer dominer la population indigène, d'humeur si guerrière, qu’en devenant plus discipliné ou, pour mieux dire, plus militaire qu’elle. Il prétendra donc constituer des groupements de population sur le modèle de ses bataillons, il n’y fondera pas des milices ou des gardes nationales, mais y organisera de véritables légions ; il donnera aux civils de l’intérieur l’administration et la justice de l’armée : « De là, dit « un contemporain (1), ce régime militaire imposé partout aux villes « naissantes, non comme provisoire et inévitable en attendant mieux, « mais comme excellent en soi ; de là ces magistratures civiles confiées « à des officiers devenus maires et juges de paix».
Toutefois, une semblable organisation et ces travaux de l’armée, ce n’est pas encore la colonisation militaire à proprement parler ; ce n’en est que la promesse. Par là, Bugeaud croit âvoir préparé à l’adoption de son projet le Ministère, les Chambres, l'opinion publique. Il a posé des principes et laissé entrevoir leurs conséquences ; il a tracé les grandes lignes du dessin, l’ébauche avant le portrait. En reprenant à notre tour cette ébauche, nous montrerons le rôle que ce gouverneur assignait à ses soldats dans l’exploitation générale de la colonie, mais nous serons amenés à réduire cette action à ses proportions réelles ; nous indiquerons ce qu’étaient devenues l’administration et la justice militaires dans les territoires mixtes et arabes, et quelles étaient aussi leurs prétentions. Ce faisant, nous placerons dans son cadre réel la colonisation militaire ; et peut-être sera-t-il alors plus aisé de comprendre ses variations et d’apprécier la valeur de ses essais, comme de juger les multiples oppositions qu’elle a suscitées.
(1) Bussière : Le Maréchal Bugeaud et la Colonisation de l’ Algérie. Revue des Deux-Mondes : 197 Novembre 1853, page 452.