LES SYSTÈMES OPPOSÉS
I. — Système du comte Guyot.— La colonisation officielle. — Le premier plan : les zones concentriques autour d'Alger. La tolérance de Bugeaud. — Les difficultés : conflit avec le colonel Marengo, ordonnance du 21 octobre sur la propriété, les grandes concessions. — Le second plan dans la plaine de la Métidja et dans la région de Bône : l’opposition des Bureaux Arabes, l’ordonnance du
21 juillet 1845 sur les concessions.
Les faiblesses et les avantages de la colonisation officielle.
IT. — Système de Lamoricière. — La colonisation par grandes sociétés.
a) Note de 1845. — Les primes.
b) Mémoire sur la province d’Oran : le triangle Oran-Mostaganem-Mascara. — Les adjudications. — Observations de Bugeaud sur ce rapport. — Hostilité du Gouverneur et des Bureaux Arabes. — Echec du système.
III. — Système de Bedeau. — Son éclectisme et son caractère pratique. — Le cantonnement des Indigènes. —- Les deux rapports de 1845 et 1846. — Le cas de Philippeville. — Opposition de Bugeaud, les impatiences du Ministère.
Le cantonnement suivant Bugeaud, Bedeau et Lamoricière.
De même que le système dela colonisation militaire avait été compromis par les exagérations de Bugeaud, de même il l'était maintenant par les incidences d’une politique indigène dont un des premiers résultats était d’aviver le conflit persistant entre les Européens et les Musulmans. Ne devait-il pas, plus sûrement encore, être diminué et, pour mieux dire, ruiné par les comparaisons qui s’établirent entre les méthodes de peuplement de Bugeaud, les procédés de la colonisation officielle que l’on pratiquait déjà en Algérie et enfin les mesures nouvelles qu’allaient proposer ses lieutenants ? La valeur d’une théorie coloniale est toujours relative ; elle se mesure, non pas à ses mérites propres, mais aux avantages qu'elle peut présenter sur telle ou telle conception voisine ; elle dépend aussi d’autres conditions, comme la forme plus ou moins habile sous laquelle elle a été développée, sa concordance avec les idées du moment, la sympathie personnelle dont on entoure ceux qui l’ont exposée ou sont chargés de la réaliser.
Très nombreux furent les projets que l’on soumit alors au gouvernement pour peupler l'Algérie et assurer son exploitation. Il suffisait
d'avoir séjourné deux ou trois semaines à Alger ou dans l’intérieur pour se croire l'expérience nécessaire à l'édification d’un plan complet de colonisation. Ceux même qui n'avaient pas vu la colonie mais en avaient entendu parler imaginaient des théories presque toujours fantaisistes pour lesquelles résoudre les questions africaines n’était qu’un jeu. Les Archives du Gouvernement général contiennent des centaines de dossiers où restent enfouies les propositions de ces constructeurs de sociétés nouvelles.
De ces utopies, restées pour la plupart ignorées, il ne saurait être question. Elles ne peuvent être comparées aux colonies militaires du Maréchal et n’offrent pour cette étude aucun intérêt. Nous ne retiendrons que des projets beaucoup plus considérables et surtout de caractère plus pratique et plus documenté, ceux qui ont été inspirés à leurs auteurs par une connaissance avisée des populations indigènes et l’expérience du milieu physiqueafricain. Tel est le plan du comte Guyot pour peupler les alentours d'Alger, tels sont les systèmes de Bedeau et de Lamoricière pour coloniser les deux provinces de l’Est et de l'Ouest. Le comte Guyot était déjà Directeur de la colonisation au moment où Bugeaud vint en Afrique comme gouverneur; il gardera même ces fonctions après le départ du Maréchal. Bedeau et Lamoricière, ce dernier surtout ,avaient fait leur carrière militaire en Afrique; ils avaient parcouru, à la tête de leurs colonnes, les principales régions du Tell et des Hauts-Plateaux et, quand ils furent lieutenants généraux, l’un, Bedeau, fut placé à la tête de la province de Constantine, et l’autre, Lamoricière, à la tête de la province d'Oran. Tous trois étaient donc bien placés pour proposer un plan de colonisation et pour l’exécuter.
Celui du comte Guyot fut élaboré le premier, dès 1842, et aussitôt commencé. Durant quelques années, la plus grande latitude fut laissée à ce haut fonctionnaire civil ; il entoura la ville d'Alger d’une triple ceinture de villages dont les immigrants furent choisis et installés par ses soins. Bugeaud laissait faire, peut-être parce qu'il retrouvait dans les procédés employés par la Direction de la Colonisation les méthodes qui lui étaient chères : concentration des colons dans de gros bourgs, dispositions défensives des villages, choix dés colons par l'Etat. Pourtant, au fur et à mesure que l’on s’éloignera des années du début, son hostilité contre cette colonisation officielle civile grandira ; après l'avoir tolérée, il la condamnera. Les raisons de cette attitude, nous avons appris à les connaître en étudiant l’emploi des condamnés militaires aux travaux coloniaux : mais il est d’autres causes et d’autres effets qu’il est bon de préciser pour mieux
fixer les relations qui existent entre cette colonisation officielle et la colonisation militaire du Maréchal. Bugeaud, par les critiques qu'il n'a pas ménagées au comte Guyot, nous aidera dans cette tâche.
Les systèmes de Bedeau et de Lamoricière ne furent connus que plus tard, vers 1846. Ces deux officiers envoyèrent bien quelques notes avant cette date et, dans les bureaux du Ministère de la Guerre comme dans certains milieux parlementaires, on connut de bonne heure qu’il existait de profondes divergences d'opinion entre le Gouverneur et ses lieutenants sur cette matière. Klles ne furent rendues: publiques que par la publication de deux Mémoires adressés directement au Ministre dans le courant de cette année 1846 et dont l'envoi avait été provoqué par une circulaire de Moline de Saint- Von. Le Gouvernement, désireux d'étendre à la zone des territoires mixtes la colonisation limitée jusque-là aux territoires civils, leur demanda de lui faire connaître leurs vues personnelles sur les meilleures mesures à prendre : ils répondirent assez rapidement et leurs idées furent accueillies avec un bienveillant intérêt par le Ministère et par les Chambres auxquelles elles avaient été communiquées. Le Ministère était acquis en majorité au système de Bedeau et, à plusieurs reprises, ne cacha pas ses préférences. La Chambre, de son côté, semblait devoir se prononcer, si elle était consultée, pour le projet Lamoricière. La faveur, dont jouirent, dans les premiers mois de 1847, les plans établis par ces deux généraux, fut en partie la cause du discrédit dans lequel tomba celui de Bugeaud. On les comparait volontiers dans les conseils du Gouvernement, dans les Commissions et les milieux parlementaires et bientôt dans la presse ; et le parallèle tournait toujours à la critique et parfois à la condamnation des colonies militaires du Maréchal. On exagérait les mérites des premiers pour mieux déprécier le second ; de telle sorte que les camps agricoles n’eurent pas de contradicteurs plus redoutables que ces deux Généraux, les meilleurs de l’armée d'Afrique, les plus habiles, les plus renommés. Bugeaud ripostait hardiment et, selon son habitude, au lieu de se défendre, attaquait. Il soulevait le difficile problème de la propriété indigène, parlait de spoliation et de mécontentement des masses musulmanes et rappelait ses lieutenants à plus de prudence et plus de justice :
Je crois vous avoir dit plusieurs fois, affirme-t-il dans sa circulaire du 10 avril 1847 (1), que ma doctrine politique vis-à-vis des Arabes était, non pas de
(1) Recueil des Actes du Gouvernement de P Algérie, page 499.
les refouler, mais de les mêler à notre colonisation, non pas de les déposséder de toutes leurs terres pour les porter ailleurs, mais de les resserrer sur le territoire qu'ils possèdent et dont ils jouissent depuis longtemps, lorsque ce territoire est disproportionné avec la population de la tribu. Evitez avec soin, Général, de donner aux tribus des inquiétudes anticipées sur la dépossession de leur territoire en le faisant arpenter et cadastrer.. Cette précaution est d'autant plus essentielle que déjà l'inquiétude et le mécontentement des Arabes ont été excités sur plusieurs points par les opérations topographiques et même cadastrales qui ont été faites par les officiers. À
En exprimant ces inquiétudes, le Maréchal visait tout spécialement Lamoricière qui, l’année précédente, avait chargé quelques-uns de ses officiers d’effectuer des levés de terrain dans le triangle Oran- Mostaganem et Mascara ; il visait aussi Bedeau, dont le projet de cantonnement des Indigènes dans la région de Constantine lui déplaisait. Or, de semblables appréhensions, hautement manifestées et répétées par les officiers des Bureaux Arabes, ne tendaient-elles pas seulement à faire écarter les propositions de ces Généraux ?