‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 63 sur 77 · SYSTÈME DU COMTE GUYOT · texte numérisé non relu

SYSTÈME DU COMTE GUYOT

Quelque opinion que l’on puisse professer sur les avantages de la colonisation libre, il est difficile de contester que le comte Guyot a été le meilleur artisan du peuplement de l'Algérie sous le gouvernement de Bugeaud ; or, pour arriver à ce résultat, il a employé les méthodes de la colonisation officielle. C’est à lui que l’on doit l’établissement de nombreux Français et Européens dans les trois provinces et spécialement aux environs des grandes villes de la côte, là où la population d’origine européenne est aujourd’hui la plus dense. Son œuvre a done partiellement réussi et ses effets ont été durables. Elle mérite le plus sérieux examen.

Peu de jours après avoir reçu les instructions de Soult, le Gouverneur écrivait au Directeur de la Colonisation :

Avant la guerre (1), on a laissé la colonisation individuelle agir seule et sans guide. Elle n’a produit que des résultats mesquins qu ont disparu aux premiers souffles de la guerre. Depuis, il a été impossible de s’occuper sérieusement de colonisation, car il n’y avait pas et il n’y a pas encore assez de sécurité pour que des populations civiles isolées et agglomérées s’établissent sur le sol sans le se-

(1) Bugeaud au Directeur de la Colonisation, 30 août 1841. A.G.G.A.

cours de l’armée qui, jusqu'ici, aurait pu seule fournir protection et travailleurs, . mais qui est trop occupée de la guerre et d’autres travaux pour qu’elle puisse protéger et aider la colonisation avee la suite indispensable à cette œuvre. Toutefois, elle a entrepris un travail qui est la colonisation elle-même, puisqu’en donnant la sécurité dans le Sahel et partie de la plaine, il permettra aux populations civiles de s’y établir sans avoir besoin d’une protection plus rapprochée, Le moment est donc venu de s'occuper avec activité de cette création sans laquelle la conquête et les grands travaux, exécutés par l’armée, seraient stériles. Nous ‘avons perdu assez de temps pour n’en plus perdre. La France, qui s’est imposée pour l'Algérie de grands sacrifices, à droit d’attendre de nous un grand zèle, un grand dévouement et peut-être pourrait-elle s’indigner à bon droit de ce que nous n’avons pas fait le peu qu’il nous était permis de faire.

11 lui ordonne par la même lettre d’aller à Cherchell et d'y distribuer trois hectares à chaque famille de cultivateurs qu'y avait placée son prédécesseur, mais il lui dit aussi de ne pas s'occuper de Blida où il a l'intention de fonder une colonie militaire. Après avoir donné satisfaction aux colons de Cherchell, le comte Guyot s’occupa activement d'organiser ses services, de provoquer un grand mouvement d'immigration et de dresser un programme de construction de villages.

La colonisation officielle supposait d’abord le choix et le placement des colons par l'Etat. Une note sur les concessions rurales à titre gratuit fut distribuée un peu partout en France par les soins des Préfets et des Maires ; elle indiqua les formalités à remplir pour obtenir ces concessions et énuméra les avantages consentis par l’administration algérienne. Les demandes de concession, adressées au Ministre de la Guerre par l'intermédiaire des Préfets, devaient contenir le nom, l’âge, la profession exacte des pétitionnaires, le nombre et l’âge de leurs enfants, l'importance des ressources pécuniaires de chaque famille ; on exigeait au moins de chaque ménage un modeste avoir de 12 à 1500 francs. II était spécifié que l’on préférait des gens valides, d'âge à pouvoir encore travailler pendant plusieurs années, d’une bonne constitution et, s’ils n'étaient pas cé libataires, n ayant pas plus d’un ou deux enfants en bas âge. Dès que la demande était agréée, un permis de passage gratuit de Marseille,ou de Toulon à Alger devait être délivré par le Ministre de la Guerre et un secours de route calculé à raison de 30 centimes par myriamètre pouvait être accordé par les Préfets aux familles les plus nécessiteuses.

Débarqué à Alger, le futur colon était le plus rapidement possible mis en possession par la Direction de la Colonisation d’un lot à bâtir dans le village vers lequel on le dirigeait et d’un lot rural aux environs,

Le premier lot devait être assez étendu pour recevoir une maison, des écuries et une cour ; le second avait une superficie variable de 4 à 12 hectares selon les ressources de l’immigrant et le nombre des membres de sa famille ; par exception — mais le cas était rare — on accordait des lots plus vastes. Puis, afin de faciliter les débuts de cette installation, l'administration du comte Guyot avait pris la précaution de faire édifier des baraquements où les nouveaux venus trouvaient un abri provisoire ; ils ne les quittaient que lorsque, avee leurs propres ressources et avec les secours en matériaux à bâtir délivrés gratuitement (3 à 600 francs), ils avaient édifié leur demeure. Voulaient-ils se mettre aussitôt au travail des champs ? L’administration intervenait encore : elle prêtait temporairement des bêtes de labour, distribuait des semences et des instruments aratoires et, à l’occasion, envoyait des travailleurs militaires. Enfin, un titre provisoire devait être établi au nom du concessionnaire. Voilà ce que dans ses circulaires promettait la Direction de la Colonisation et, ces promesses, elles les tint à peu près partout.

Cette propagande porta ses fruits presque immédiatement. Dans la correspondance de Guyot à Fellmann, on peut noter à chaque lettre le succès de l’œuvre qui s'affirme. Au 16 mars 1843, Guyot écrit déjà à son ami : «Tout marche (1), tout progresse. Les demandes de con- «cession pleuvent et je désespère de Jamais suffire à les placer toutes ; il me faudrait deux millions, des agents et des bras». Le 25 mars, il lui confie les impressions de M. Urtis qu'il a accompagné aux villages de Draria et d’'El-Achour : «Il est émerveillé des changements pro- «digieux (2) qui se soht manifestés depuis un an. En effet, nous som- «mes frappés nous-mêmes et à plus forte raison doit-on l'être quand «on a quitté le pays pendant quelque temps ; l’élan, le mouvement, «l’ardeur vers toutes les entreprises le surprennent et il convient avec «moi qu'il faudrait, quand on s’occupe des affaires d'Algérie, venir «dans ce pays une fois par an». Mais ce flot d’immigrants est un danger, car les travaux de l’administration ne vont pas aussi vite

| qu'il faudrait ; on est débordé et on renvoie les colons ; les idées du

Gouverneur se modifient : «Je ne vous parlerai que pour mémoire des “bandes de colons (3) que l’on renvoie déjà en France pour les em- «pêcher de mourir de faim à Alger ; on ne sait comment les employer.

(1) Guyot à Fellmann, 16 mars 1843. Archives du Ministère de la Guerre. (2) Guyot à Fellmann, 25 mars 1843. Mêmes Archives.

(3) Guyot à Fellmann, 19 novembre 1843. Mêmes Archives.

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«I sera, je crois, d’une politique habile de déserter pour le moment «le terrain ingrat de la colonisation pour s'occuper de l’organisation «du gouvernement arabe». Enfin, c’est un véritable cri d'alarme qu'il pousse dans les premiers jours de février 1844(1): « Je suis vrai- €ment dans un bien grand embarras : l’affluence des colons menace «de devenir immense et je n’ai pas un instant pour préparer les nou- «velles localités où je devrai les placer. Je n'ai plus de villages nouveaux en train et à peine me reste-t-il des places dans les anciens». L'appel fait aux Français avait donc été entendu ; les arrivées furent même beaucoup plus nombreuses qu’on ne s’y attendait. Un chiffre témoignera de l'importance de ces arrivées ; sur le crédit de 500.000 francs accordés à la colonisation, le Ministère de la Guerre et celui de la Marine prétendaient prélever une somme de 250.000 pour frais de route et de passage des immigrants.

Une autre preuve de la féconde activité de la colonisation officielle durant cette période de 1842 à 1844 est le grand nombre de villages qu’elle créa. Sept centres furent fondés officiellement en 1842; 14'en 1843 ; 17 en 1844. Si tous ne furent pas dus à la Direction de la Colonisation, si quelques-uns virent simplement leur existence confirmée par des arrêtés administratifs — telles les banlieues de Miliana et de Cherchell, les villes de Blida et de Coléa, — si d’autres eurent pour origine des agglomérations spontanées comme El-Biar, Bouzaréa, Saint-Eugène, Hussein-Dey, Maison-Carrée, si enfin l’autorité militaire, toujours désireuse de montrer sa supériorité, se réserva d’en fonder plusieurs autres sur de nouveaux modèles (Fouka, Beni-Mered, Mahelma), tout le reste fut l’œuvre de l'administration civile et plus particulièrement l’œuvre personnelle du comte Guyot.

Ces villages avaient été établis suivant le plan d'ensemble (2) qu'à la demande du Ministre, le Directeur de la Colonisation avait dressé au début de 1842. Il y avait consacré les derniers mois de 1841 et l'avait envoyé en mars de l’année suivante à Paris. Soult l’approuva le 26 avril. On passa aussitôt à sa réalisation.

: Comme, à cette époque, il importait de tenir compte de la situation

G) Guyot à Fellmann, 10 février 1844. Archives du Ministère de la Guerre. (2) Ce plän du comte Guyot est publié dans le Tableau des Etablissements Français dans l'Algérie, 1842, pages 138 et 139.

politique éncore difficile et de mettre Alger à l’abri de toute attaque éventuelle, le programme tracé eut des allures militaires. La colonisation à entreprendre autour de la ville doit s'appuyer sur une base «déjà solide et consistante» ; c’est de ectte base que les créations nouvelles pourront «recevoir à la fois impulsion, secours et protection», d'elle aussi qu’elles tireront «les objets qui leur seront longtemps nécessaires», sur elle enfin qu’elles dirigeront «les fruits de leurs travaux et de leur industrie». Protégées par la grande cité algéroise, elles la garantiront à leur tour contre un mouvement offensif des Arabes, à la double condition toutefois d’être disposées sur plusieurs lignes concentriques et de fermer tous les chemins qui y aboutissent.

Les centres à fonder se distribueront suivant trois zones : la zone du Fahs, celle de Staouéli et celle de Douéra. La première rayonnait à environ 5 kilomètres d'Alger et s’arrêtait aux points «où les cultures «se terminaient (1) en 1842 pour faire face à un pays entièrement «abandonné et inculte». Elle enserrait directement le district d’Alger et aboutissait à la mer vers l'embouchure de l'Harrach du côté. de l'Est et au cap Caxine du côté de l'Ouest. Elle fut peuplée la première. Là existaient déjà trois agglomérations : Kouba, Birkadem, Dély-Ibrah'm, mais entre ces bourgades des vides dangereux offraient à des ennemis de faciles passages. Deux trouées s’ouvraient, d’abord entre Dély-Ibrahim et Birkadem, puis entre Dély-Ibrahim et le cap Aconater. L'une, celle de l'Est, fut occupée par trois gros centres : Draria, fondé en 1841, EI-Achour en 1842 et Saoula en 1843 ; l’autre fut défendue par Chéragas, commencé en 1842, et Aïn-Benian ou Guyotville, entrepris plus tard en 1845.

La seconde zone se développait dans la partie médiane du Sahel, de Sidi-Ferruch sur la côte à l’ancien quartier de Birtouta dans la Métidja. «Avant 1842 (2), c'était un pays abandonné et stérile ; on «n’y voyait que les ruines peu nombreuses de fermes et d’habita- «tions depuis longtemps dévastées». Elle devait comprendre cinq villages ; on en entreprit le peuplement un peu plus tard ; et, comme à ce moment le gouvernement admettait à côté de l'initiative de l'Etat celles des particuliers et des ordres religieux, trois seulement furent peuplés par la Direction de la Colonisation : Ouled-Fayét,

(1) Tableau de la Situation des Etablissements Français dans l Algérie, 1848- 1844, page 215.

(2) Ibidem, page 216.

Baba-Hassen et Crescia ; un autre, Staouéli, fut concédé aux Trappistes et un dernier donné à l’entreprise, Sidi-Ferruch.

Enfin, la troisième zone courait plus au Sud encore, englobait le plateau supérieur du Sahel et ne s’arrêtait qu'au Mazafran: un immense «désert, dit un document officiel (1), où l’on ne rencontrait que des postes militaires». Evidemment, cette région fut colonisée la dernière ; ce fut aussi celle où l’action du comte Guyot fut la moins forte ; car, à part Douéra et Zéralda, les autres fondations furent dues à l’armée, comme Mahelma, ou à Marengo et ses condamnés militaires, comme Saint-Ferdinand et Sainte-Amélie.

Du plan du comte Guyot, seule la partie concernant les environs d'Alger est connue ; il en est deux autres pourtant qui, elles aussi, furent exécutées. L'une s’appliquait à Blida, la citadelle avancée au pied de l'Atlas ; l'autorité militaire l'avait à plusieurs reprises entourée de fossés de défense ; ils enfermaient de vastes espaces de terres fertiles et irrigables. Trois créations y furent prévues à Beni-Méred, Ouled-laïch et Mebdoua ; Beni-Méred deviendra une colonie militaire ; plus tard, on installera des groupes d’immigrants à Joinville, Montpensier et Dalmatie dont l'existence officielle ne sera consacrée qu’en 1848 mais qui recevront leurs premiers habitants en 1844. L’autre partie du plan s’occupait de la région de Coléa ; comme cette ville dominait la vallée du Mazafran et défendait à l'Ouest l’entrée du Sahel, il était utile de l’entourer de quelques bourgs afin de jalonner la ligne de l'obstacle continu ; bientôt, elle put s'appuyer sur la colonie militaire de Fouka, puis sur le centre agricole de Douaouda.

Cette disposition stratégique des groupements humains autour ou à côté d’un solide point d'appui, servant de base de défense, était complétée par la concentration de nombreuses familles sur ces points. Pas de fermes isolées comme autrefois, de gros bourgs d’au moins quarante à soixante familles ; les colons organisés en milice, de façon à pouvoir répondre au premier appel de l'autorité militaire ou à résister à une soudaine attaque ; les villages, à l'exception de Douéra qui avait une enceinte en pierre, tous entourés de fossés défensifs avec talus intérieur et tourelles aux angles, telle était cette colonisation officielle à demi militaire, du moins à ses débuts.

Ce sont les mêmes principes que le comte aurait voulu appliquer dans les deux provinces de l'Est et de l'Ouest, mais il n’y rencontra

(1) Tableau de la Situation des Etablissements Français dans l'Algérie, 1843- 1844, page 217.

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pas des situations identiques. Dès le mois de mars 1843, il visite lé littoral de l'Oranie ; la campagne d'Oran ne lui paraît pas se prêter à la concentration de la population européenne comme celle d'Alger : «Les seuls points qui se rencontrent à proximité de cette ville, dit-il «dans son rapport au Ministre (1), sont ceux de Misserghin, le Fi- «guier, la Sénia et Darbéida, et, parmi eux, Misserghin est la seule «localité véritablement favorable par la fertilité des terres, les eaux, «les établissements militaires et les travaux existants. Elle offre en «outre un premier lieu de repos sur la route de Tlemcen. Ces avan- «tages sont eompensés par un grave inconvénient. D'abord ee point «n’est protégé par aucun obstacle. En outre, on ne peut se dissimuler « qu'entre ce point et Oran il n'existe aucune garantie de la sûreté «des communications et il ne serait guère possible d'en espérer une «de la création d’un établissement intermédiaire... L'Est offrirait «des conditions un peu plus rassurantes. On aurait un peu loin et au «Sud d’une vaste plaine ouverte de toutes parts le camp du Figuier Cet plus près la Sénia». Il conclut done qu’il lui paraît difficile de se servir d'Oran comme d’une base actuelle de colonisation. Les campagnes d’Arzew et de Mostaganem offriraient des conditions plus favorables mais ces deux cités sont elles-mêmes peu peuplées et n’ont que des ressources économiques médiocres. |

Malgré les conclusions négatives de ce rapport, malgré l’acharnement et la continuité de la lutte contre Abdelkader et aussi en dépit de l'opposition de Lamoricière aux méthodes du comte Guyot, la Direction de la Colonisation créa La Sénia, Sidi-Chami et Misserghin. Le premier centre fondé fut la Sénia ; les travaux y furent entrepris en 1844 à la demande des habitants aisés de la ville d'Oran et sa construction très rapidement menée. L'administration intervint d’ailleurs le moins possible, uniquement pour dresser les plans des rues et donner les alignements. Quant aux habitants, ils ne furent pas amenés par l'Etat ; de riches Oranais se firent élever à leurs frais des maisons de plaisance qu’ils occupèrent pendant les fortes chaleurs. Sidi-Chami et Misserghin furent de leur côté à peine ébauchés.

Dans la province de Constantine, l'intérêt ne se portait pas sur une seule ville du littoral. Il y en avait deux fortement peuplées d’Euro-

péens dès cette époque: Bône avait 4.370 Français ou étrangers ;

Philippeville 3.127. Guyot les visita en octobre 1843 et revint en-

(1) Le Directeur .de l'Intérieur au Ministre de la Guerre, 23 mars 1848. Archi ves de la Colonisaiion. A.G.G.A.

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chanté de sa tournée : «En somme, écrit-il au retour de son voyage (1)

«J'ai trouvé le pays que j'ai parcouru beaucoup mieux que je ne m'y Cattendais (je parle des villes). Philippeville ne m'a pas paru être «en décadence... J’ai d’ailleurs réussi à assurer un territoire à la «ville qui comprendra 8.000 hectares dont moitié au moins se prêtecront parfaitement à la culture. C’est par un accord avec les chefs «arabes que ce territoire est cédé. Ils se retirent au-delà des limites «adoptées. J'ai pu désignér trois emplacements de villages qui ab- «sorberont 1.500 hectares, le reste situé entre eux et la ville sera «vendu par le Domaine. À Bône, j'ai indiqué six emplacements. Tout «cela va être étudié immédiatement. Vous voyez que ma course «n'aura pas été infructueuse ».

Les trois centres projetés autour de Philippeville prirent les noms de Valée, Damrémont et Saint-Antoine : le premier s’achevait en 1845 ; les deux autres deva'ent être terminés en 1846. Mais ce territoire de 10.000 hectares, tout proche de la cité, avait éveillé bien des convoitises parmi les capitalistes et aussi les parlementaires ; ils demandèrent à l'Etat de grandes concessions ; Ferdinand Barrot, député, obtint 600 hectares ; d’autres concessions étaient promises. L'œuvre de la colonisation officielle s'arrêta. La plaine de Bône, que l’on avait voulu peupler la première, fut une des dernières à recevoir des villages ; il est vrai que la majeure partie des terres y était passée depuis longtemps entre les mains de détenteurs européens et, lorsqu'on voulut y faire les études préliminaires, on se heurta à l’impossibilté de se procurer des terres sans attendre les délais prescrits par l’ordonnance de 1844 sur la propriété.

Ainsi la colonisation officielle, œuvre du comte Guyot, put se développer librement jusqu'en 1844. Le Conseil d'administration, Île Ministre, le Gouverneur reconnaissaient l’habileté des dispositions prises et s’en rapportaient au Directeur : « Me voici, confie le comte «à son ami (2), décidément reconnu pour le grand faiseur de villes «et de villages et je n’en suis pas médiocrement orgueilleux. C’est «joli d’être regardé par le Gouverneur et le Colonel du Génie lui- «même comme l’homme qui s’entend le mieux en Algérie à disposer «une contrée, une ville, un village, un monument, un édifice quel- «eonque. C’est pourtant comme cela ; et sans plaisanterie j'en suis «heureux. J'ai appris qu'il en était ainsi par la prière que m'ont

(1) Guyot à Fellmann, 10 juin 1844. Archives du Ministère de la Guerre. (2) Guyot à Fellmann, 30 octobre 1843. Archives du Ministère de la Guerre.

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«faite le général de Bar et le colonel Charon d’aller avec eux à Dellys «pour y choisir l'emplacement d’une ville européenne près de celle «arabe pour le cas où on se déciderait à y faire quelque chose». Le plan qui s’exécutait avait au surplus si bien séduit le Ministre qu'il le considérait comme son œuvre propre, ce qui paraît fort déplaisant à son auteur : « Est-ce que réellement, écrit-il (1), le Ministre croi- «rait m'avoir donné des indications, des idées ou des ordres pour «l'exécution du projet que je lui ai soumis, ou bien est-ce le résultat «de l'habitude des supérieurs de s’attribuer ce que leurs subordon- «nés font de passable ?»

L'adhésion de Bugeaud peut sembler plus surprenante, surtout si l’on considère que plus tard elle se changera en un refus de laisser se poursuivre les opérations de la direction civile de la colonisation. A vrai dire, elle s'explique. Que l’on réfléchisse que l’on est au début du souvernement de Bugeaud et que dans ces années-là presque tous les instants de ce Général furent occupés par la guerre la plus difficile à diriger. Que l’on veuille bien aussi remarquer que le programme du comte Guyot avait su s’adapter aux exigences de la situation militaire, que les principes qui l’avaient inspiré se rapprochaient singulièrement des idées proclamées à la tribune de la Chambre par Bugeaud quand il n’était encore que député. Enfin, il ne faut pas oublier que l’arrêté du 18 avril 1841 sur les concessions avait — et cela sur le désir du comte Guyot — maintenu nominalement au moins au Gouverneur général la direction de cette colonisation. C'était lui qui devait autoriser l'ouverture aux colons d’une région déterminée et la formation de nouveaux centres ; lui qui devait fixer l'étendue des terres à distribuer et le nombre des colons à y établir ; lui qui arrêtait l’allotissement dans les villages, qui approuvait la liste des futurs concessionnaires et prononçait après enquête leur déchéance. Sans doute, le travail utile fut accompli par le comte et ses agents de la Direction, mais c'était sous le contrôle et la surveillance de Bugeaud. Simple satisfaction d’amour-propre, dira-t-on : mais avec ce Gouverneur, il faut toujours compter avec de pareils sentiments ; et puis son intervention pouvait devenir un jour plus ellective.

L'attitude de Bugeaud ne va pas tarder à changer ; elle devien-

(1) Guyot à Fellmann, 10 février 1843. Mêmes Archives.

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dra hostile. Ce sera une des grosses difficultés qu’aura à surmonter le comte Guyot, mais ce ne sera pas la seule ; d’autres obstacles se dresseront devant lui, ils seront l’œuvre du Ministre ou de ses bureaux. La colonisation officielle, d’abord retardée de 1844 à 1845, sera à peu près complètement suspendue après 1845. Ainsi, à une période de fiévreuse activité succèderont quelques années d’activité ralentie, puis de stagnation complète.

En 1844, trois événements vont contribuer à rendre de plus en plus lents les progrès de cette forme de colonisation : l'opposition entre les procédés du colonel Marengo et ceux du comte Guyot dans Pétablissement des centres, la promulgation de l'ordonnance du 21 octobre relative au droit de propriété en Algérie et un conflit assez grave qui s’éleva entre la Direction d'Alger et les Bureaux du Ministère au sujet des grandes concessions.

Il serait inutile de revenir sur l'emploi des condamnés militaires par le colonel Marengo si un incident, raconté par Guyot, ne montrait jusqu’à quel point le Gouverneur était déjà irrité contre lui, à la fin de 1843 : «Je-viens, annonce-t-il à Fellmann (1), d’avoir aujour- «d’hui une scène avec le Gouverneur qui nous était revenu cette nuit. Un article du journal la Presse qui contient des détails assez «exacts sur les deux colonisations l'ont mis dans une fureur atroce «et, au moment où j'allais lui offrir mes félicitations sur son heureux «retour, la bombe à éclaté. Toujours le thème ordinaire : « Vous ou «vos bureaux êtes animés d’un esprit d’hostilité déplorable contre

-: «moi et l’armée. Si ce n’est vous, ce sont vos bureaux qui ont donné

«les détails qui ont servi à composer cet article. Voulez-vous que je «vous fasse la guerre ; si vous me la faites, Je vous la ferai ; je suis «france et, quand j'attaque, c’est ouvertement. J'ai été toujours «bienveillant pour vous et vous défends, car beaucoup de personnes «me disaient dans le commencement que votre tâche était au-dessus « de vos forces et J'ai toujours dit que je vous préférais à tout autre... » Ces préférences n’allaient pas jusqu’à l'empêcher de pousser le colonel Marengo à la Direction de la colonisation. Or, indépendamment des blessures d’amour-propre qu’infligeait à Guyot cette lutte inégale avec un des intimes du Gouverneur, il était une autre raison de l’irritation du comte. Les travaux de Saint-Ferdinand et de Sainte-Amélie coûtaient fort cher et les dépenses étaient payées sur les crédits affectés à la colonisation civile. Le Gouverneur lui prenait done, soit pour

(1) Guyot à Fellmann, 14 décembre 1843. Archives du Ministère de la Guerre.

ses créations propres, soit pour celles de Marengo, des sommes importantes qui lui étaient indispensables pour ses villages civils. Aussi il confesse à Fellmann en mai 1844 qu'il ne peut plus continuer les travaux de colonisation avec les ressources dont il dispose : «Je suis «arrêté tout court (1) dans la colonisation par le crédit qui m'est «accordé. Je n'ai plus le moyen de rien entreprendre de neuf. Si «le Ministre n’élargit pas les fonds, il faut fermer la porte aux «arrivants ».

Cette pénurie de fonds coïncida avec la publication de l'Ordonnance du 21 octobre dont les différents articles devaient fatalement imposer un ralentissement aux créations nouvelles. Le but que s'étaient proposé les auteurs de cette Ordonnance était pourtant de faciliter la marche de la colonisation. Il.est dit en effet dans le rapport au Ministre : « Le flot de l’émigration (2), longtemps porté vers l'Amérique, «prend son cours maintenant vers l’Algérie. Ce ne sont plus seule- «ment des prolétaires ; on compte parmi les émigrants des familles «qui ont résolument vendu leur patrimoine et qui cherchent en Algé- «rie une nouvelle patrie. Il en est dans le nombre qui ont de la for- «tune, quelquefois jusqu’à cent mille francs. Tous demandent des «concessions gratuites pour y utiliser le capital de leurs écus et de «leurs bras et rendre la terre productive pour les particuliers par les «fruits, pour l'Etat par l’impôt. Il serait funeste de se voir forcé de «détourner le courant et de dire : Allez ailleurs, nous n’avons pas de «terre pour vous recevoir». Les effets des lois ne sont pas toujours ceux qu’en attendent leurs auteurs. Sous la législation précédente, l’adm n stration algérienne était autorisée à prendre possession immédiate des terres dont elle avait besoin pour former le territoire de colonisation d’un centre ; la procédure d’expropriation était des plus simples et des plus rapides ; il n’était même pas besoin de payer une indemnité préalable pour pouvoir disposer de ces terrains. La législation nouvelle imposait des règles plus strictes et entraînait de longs déla:s. De plus, cette ordonnance prescrivait au sujet des terres incultes une reconnaissance générale des titres de propriété ; or, elle la confiait aux tribunaux de l’ordre judiciaire et par cela même la rendait impossible : «C'était (3) introduire dans une opération qui de-

(1) Guyot à Fellmann, 25 mai 1844. Archives du Ministère de la Guerre.

(2) Rapport au Ministre. Cité par Pouyanne : La Propriété Foncière en Algérie, pages 338 et 339.

(3) Pouyanne : Même ouvrage, page 347.

«vait être rapide et peu coûteuse la procédure judiciaire si lente et si «onéreuse et éterniser d’interminables contestations». Ces imperfections étaient si réelles que le législateur fut obligé de remanier, en 1846, les articles de cette ordonnance ; en attendant, la colonisation, faute de terrains, fut arrêtée.

La Commission d'Afrique qui avait discuté et proposé l’ordonnance de 1844, le Ministère qui l’avait acceptée, ne voulaient pas d’ailleurs libérer simplement les terres nécessaires à la colonisation officielle ; ils avaient en vue d’autres formes d'exploitation et notamment la colonisation capitaliste par grande concession. Or celle-là exigeait de vastes étendues de terrains. Déjà le Maréchal Soult avait recommandé au comte Guyot, dès le milieu de 1844, d'admettre dans les nouveaux centres de population un certain nombre de colons capitalistes, auxquels il serait attribué 40, 50, 100, 200 et même 300 hectares, suivant l'importance des capitaux qu’ils annonceraient avoir l'intention de vouloir affecter à leurs exploitations. Quelques mois après, il envoya des ordres formels et plus pressants et, comme il apprit qu'ils n'étaient pas exécutés, il demanda le relevé nominatif de tous les colons placés depuis le 30 juin 1844 avec indication du nombre d'hectares attribués à chacun d’eux. Le comte Guyot fut obligé de convenir qu’il en avait placé fort peu, alléguant pour sa défense que les créations privées étaient en contradiction avec l’arrêté du 12 avril 1841 et son plan du 12 mars 1842, — ce qui était assez maladroit, — et qu’au demeurant il était bien inutile de vouloir créer la grande propriété auprès de ces villages, car elle existait déjà et elle était entre les mains soit d’indigènes, soit de sociétés de capitalistes européens. Ce dernier argument était des plus sérieux et dominait le débat. Le rapport du Directeur, fort documenté mais conçu en termes un peu tranchants, avait été très goûté du Gouverneur ; en l’adressant au Ministre, il se donnait le malin plaisir d’en faire un très vif éloge, sachant par avance que ce Mémoire déplairait

sûrement à Paris :

Je l'ai lu attentivement, disait-il (2). J’y ai trouvé toutes mes idées, tous mes principes en matière de colonisation. Cet écrit mérite, à mon avis, de fixer votre

attention.

Mais M. Urtis, conseiller écouté de Soult, se chargea de réfuter les

(1) Guyot au Ministre de la Guerre, 28 juin 1845 A.G.G.A. (2) Bugeaud à Soult, 28 juin 1845. A.G.G.A. |

dires du comte Guyot et désormais le Directeur de la Colonisation à Alger ne put plus compter sur la bienveillance du Ministre.

Il avait momentanément au moins l'approbation de Bugeaud. Alors qu'il composait son rapport, le Gouverneur était revenu de Paris fort mécontent de l’insuecès de ses démarches et avec le pressentiment de l’échec de son projet. Il était aussi sous l'impression fâcheuse des bruits qu’il avait entendu colporter sur les erreurs et les faiblesses de la colonisation officielle ; on disait — et le fait avait été signalé à la tribune de la Chambre des Pairs, — que divers centres de population avaient été créés et édifiés sur des points très éloignés des courants d’eau ou des sources. Evidemment, ces insinuations étaient malveillantes et elles n'avaient été lancées que pour mieux assurer l’adoption d’une autre forme de colonisation. Bugeaud vou-

lut cependant faire une enquête ; il visita les centres du Sahel et aussitôt écrivit au Ministre :

A mon arrivée à Alger (1), je me suis fait rendre compte de la situation de la colonisation dans la province. J’ai reconnu par les chiffres qui ont été mis sous mes yeux... que les efforts de l'administration n’avaient pas été stériles et que les centres de population créés par elle représentaient déjà une valeur agricole de quelque importance. Voici les résultats les plus saillants du compte qui n’a été fourni : la population des villages du Sahel et de la plaine est de 6.956 individus, formant 985 familles ; les maisons construites sont au nombre de 1.186, celui des hectares en culture de 3.740, ce qui représente environ deux hectares par famille, c’est-à-dire à peu près ce qu’il faut pour leur subsistance de l’année. Ces résultats sont assurément satisfaisants, si l’on considère les difficultés que les commencements de la colonisation ont eu à vaincre et ils font honneur au fonctionnaire qui est à la tête de ce service. M. le comte Guyot peut. en effet, prétendre une bonne part dans leur accomplissement. Mais, il faut bien le dire, ils sont loin d’être en rapport avec la grandeur de l’œuvre que nous avons à réaliser

en Algérie et l’on ne peut se défendre d’une certaine inquiétude en comparant ce qui a été fait à ce qui reste à faire.

Ces dernières réserves de Bugeaud laissaient présumer qu'il ne soutiendrait pas la colonisation officielle si des circonstances défavorables survenaient ; elles ne devaient pas tarder à se produire. Pourtant, avant que l'insurrection n’éclatât et que la Direction des Affaires Arabes ne s’opposât à la continuation des travaux de vérification de propriétés et de construction de centres, la colonisation ‘s'était poursuivie péniblement sans doute et avec lenteur mais sans arrêt

(1) Bugeaud à Soult, 30 mars 1845, A.G.G.A,

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définitif. Le comte avait fait approuver un nouveau programme de créations et celui-là visait surtout le peuplement des régions situées au pied de l’Atlas, c’est-à-dire de l’une des parties les plus riches de la Métidja ; là, en effet, les rivières descendues de hautes mont agnes servent à irriguer des vergers et des Jardins. C’était en somme reprendre le projet du Maréchal Clauzel, proposé quelque quinze années auparavant ; c'était aussi ouvrir complètement la grande plaine à la culture européenne et donner aux gros propriétaires ou aux sociétés qui y détenaient une partie du sol des facilités d’exploitation et des garanties de sécurité ; mais c'était enlever aux Bureaux Arabes une portion de leur domaine administratif, celle à laquelle ils tenaient le plus à cause de sa proximité d'Alger.

Ce nouveau plan du comte Guyot est moins connu que le précédent; des allusions y sont faites dans des documents administratifs, particulièrement dans les Tableaux de la Situation des Etablissements de Français dans l'Algérie (1). Or, au cours de la discussion engagée entre les deux Directeurs des Affaires Arabes et de l'Intérieur, une correspondance fut échangée et elle nous apporte à ce sujet quelques détails. Nous avons indiqué (2) comment le colonel Daumas avait fait suspendre, dès les premières nouvelles de l'entrée en campagne d’Abdelkader, les opérations de la colonisation officielle et dans quelles conditions il avait obtenu du Conseil d'Administration d’être désormais consulté sur les projets de création de centres. En lui transmettant le 26 octobre deux de ces projets, l’un pour un village de 150 familles environ vers l’entrée des gorges de l’'Harrach, l’autre pour un village de 50 feux à cheval sur la route d'Alger aux Beni Moussa et aux bords de l’oued Djemaä, le comte Guyot ajoutait : «Afin de vous « faire bien comprendre les intentions de l'Administration (3), je «crois devoir entrer ici dans quelques explications. Depuis long- «temps, M. le Ministre a adopté en principe le projet que j'ai eu «l'honneur de lui soumettre pour le peuplement de la plaine de la «Métidja. Ce projet consiste en une route de ceinture, joignant Blida «au Fondouck en suivant le pied de l’Atlas. Sur un développement «de 52 kilomètres, cette route doit traverser sept villages, et le bourg «ou petite ville que le Ministre a déjà nommé Rovigo. Une route,

(1) Voir ces T'ableaux pour 1844-45 et pour 1845-46. (2) Voir notre chapitre sur la Polifique indigène. Liv. IV, chap. I. (3) Guyot à Daumas, 26 octobre 1845. Archives des Affaires Indigènes.

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«partant de Kouba, joint Alger à cette petite ville ; deux de nos «villages sont en pleine voie d'exécution ; la route de Blida à Rovigo «s’avance déjà au pied de l’Atlas sur une longueur de 10 kilomètres «et celle d'Alger au même point par Kouba embrasse déjà une éten- «due de 24 kilomètres, et 6 restent à faire seulement pour arriver à «Rovigo. Il y a done urgence que la création de cette petite ville soit «mise à exécution. Vous savez que le Beni-Moussa, portion de la «plaine la plus salubre et où se rencontrent le plus de traces d’habi- «tations, est celle où les Européens se sont livrés de préférence aux «acquisitions agricoles et où le gouvernement fait le plus de conces- «sions du même genre. Mais, à tous ces propriétaires isolés, il man- «que un lien et des facilités que peuvent seuls donner les centres de «population, les routes, la présence de l’autorité et la force publique. «Aussi, avons-nous vu Jusqu'à présent toutes ces propriétés demeu- «rer à peu près incultes, et des collisions fréquentes s'élever entre «leurs rares habitants et les Indigènes. Quelques propriétaires, ce- «pendant, dans l’espoir de la réalisation prochaine de nos projets, «ont commencé cette année des reconstructions de fermes, que leur «isolement a rendu très coûteuses et fort difficiles. Leurs intérêts et, «j'ose le dire, ceux de la tranquillité du pays exigent donc que Rovigo «et Sidi-Moussa se réalisent au plus tôt. J’ajouterai qu’il ne se trouve «que fort peu d’Arabes sur les territoires que nous devons occuper et «que ceux qu’on y rencontre n’y sont qu’à titre de fermiers chez un «propriétaire indigène et plusieurs propriétaires européens ».

Le plaidoyer du Directeur de la Colonisation était d'autant plus pressant qu’en 1845 les arrivées des immigrants avaient été beaucoup plus fortes que les années précédentes, qu’elles montaient à 46.180 et que, défalcation faite des décès et des départs, les gains atteignaient encore 19.967 individus. Le nombre des demandes de concessions s'était lui aussi accru ; à Alger, on en avait recu 968 avec désignation de villages et 914 sans désignation. Sur ces 1882 demandes, 1699 venaient de Français. Un véritable courant s'était donc établi entre l'Algérie et la Métropole. Fallait-il l'arrêter ? De plus les nouveaux venus, auxquels on avait promis des concessions, ne pouvant être placés, encombraient les dépôts d’émigrants ; ils dépensaient leurs maigres ressources et y contractaient des habitudes d'oisiveté. Mais rien ne put vaincre l'hostilité des Bureaux Arabes et, quand la tranquillité fut revenue en 1846, ils opposèrent une force d'inertie et des lenteurs telles que l’œuvre de la Direction de la Colonisation se réduisit à compléter le peuplement des centres créés.

Il en fut de même dans la région de Bône. La situation était la même qu'à Alger. Une vaste plaine, réputée pour sa fertilité, s’étendait dans l’intérieur ; elle était traversée par plusieurs routes. Un avant-projet fut présenté au Ministre et bientôt approuvé par lui. Guyot l'avait établi sur les mêmes principes que celui de la Métidja. Plus de zones concentriques dont l'utilité ne se faisait pas sentir par suite de la conquête ; mais des villages routiers pour assurer les communications avec l’intérieur. On devait fonder douze villages sur ces diverses routes ; les études étaient longues et il fallait rectifier le tracé de ces chemins ; aussi, le seul centre approuvé depuis longtemps (2 février 1845), Duzerville, était à peine ébauché en 1847.

Bugeaud qui aurait pu faire cesser l'hostilité des Bureaux Arabes n’esquissa même pas le geste nécessaire. C’est qu'il avait ou croyait avoir de sérieuses raisons de s'opposer à la reprise de la colonisation officielle, depuis que les Chambres se refusaient à adopter ses colonies militaires, et aussi depuis que l’Ordonnance du 21 juillet 1845 sur le régime des concessions avait été promulguée. De son mauvais vouloir cette Ordonnance est la cause essentielle, car elle restreignait ses pouvoirs en matière de colonisation et elle infligeait ainsi à son amour-propre une blessure si grave qu’elle ne guérit jamaus.

Les fameux arrêtés d'urgence par lesquels se traduisaient souvent les velléités d'indépendance de Bugeaud, les accusations de vénalité et de dilapidations lancées contre les services civils, les résistances des Bureaux d’Alger aux injonetions du Ministre de la Guerre avaient fini par exaspérer Soult et le décider à changer les dispositions de l'arrêté du 18 avril 1841. Il s'agissait de réserver dorénavant au Roi et à son Ministre le droit d'accorder des concessions, droit qui était jusque-là dévolu au Gouverneur. Comme on ne voulait pas brusquer les événements et se donner l'apparence de brimer l'administration d'Alger, une véritable mise en scène fut préparée. Au cours des séances des 28 et 29 mai à la Chambre des Députés, M. Desmousseaux de Givré, membre de la Commission présidée par le duc Decazes, s’éleva contre la manière abusive dont se pratiquaient les aliénations du Domaine en Algérie ; elles avaient lieu, affirmait-il, sans les garanties imposées par la loi en France. La Commission des Fmances consultée reconnut le bien-fondé de ces critiques et les fit siennes : « Elle croit, dit-elle, qu’il y a des garanties à donner au pays dans la

«manière d’aliéner les propriétés de l'Etat, soit en bâtiments, terres «et forêts, soit pour ce qui concerne la propriété et l'exploitation des «mines». La question, ainsi soulevée incidemment, s’étendit bientôt au régime entier de la colonisation officielle ; ce fut le prétexte cherché d’une refonte radicale de l’ancien arrêté. On le remplaça par une ordonnance, d’ailleurs toute prête. Quelques jours après l’intervention de M. Desmousseaux et les déclarations de la Commission, -et sans se donner le temps de consulter le Gouverneur, on publia l’ordonnance de 1845.

Or, les prescriptions en étaient si nouvelles, si différentes surtout des règles précédentes, qu’elles paraissaient en être la contrepartie. Autrefois, le choix des concessionnaires dépendait du Gouverneur, ainsi que la délivrance du titre provisoire de propriété ; désormais, sous prétexte que le titre provisoire était en réalité le titre à peu près définitif, il ne sera plus délivré que par ordonnance royale où par : décret ministériel. Le Roi se réserve le droit d'accorder les concessions au-dessus de cent hectares et le Ministre celles qui sont inférieures à cette étendue. Que devient le Gouverneur ? Un simple agent d'enregistrement et d'exécution. — Hier encore, Bugeaud fixait par arrêté le périmètre des villages, centres et hameaux. Demain, son rôle se bornera à transmettre à Paris, en y ajoutant toutefois son avis personnel, la délibération du Conseil d’Administration.— Jusqu'à ce jour, il avait été distribué des concessions gratuites et cette tolérance était devenue la règle par suite des facilités qu’elle offrait au peuplement de la colonie ; le principe de la gratuité n’avait pas été énoncé formellement dans l'arrêté de 1841, mais ceux qui en avaient discuté les articles s'étaient mis d'accord pour reconnaître que la mesure était utile, voire nécessaire. Maintenant, il n’y aura plus que des concessions onéreuses : «Toute concession, y est-il dit (1) «soumet le concessionnaire à payer une rente annuelle et perpétuelle «dont la quotité est dans chaque cas déterminée par l’acte de conces- (sion, qui fixe en même temps l’époque à partir de laquelle cette «rente est exigible ».

L’'émoi fut grand à Alger dans l’entourage du Gouverneur et à la Direction de la Colonisation quand on connut le texte de cette ordonnance que rien ne faisait prévoir. On comprend l’irritation extrême de Bugeaud, ainsi dépouillé de ses prérogatives dans un domaine où il aurait voulu rester le maître. Cette colère se traduisit par un échan-

(1) Recueil des Actes du Gouvernement de l'Algérie, pages 359 et 360.

ge de lettres très vives entre le Ministre et lui, puis, quand il fut bien convaincu que l'ordonnance ne serait pas modifiée, par l’ordre donné aux Bureaux d'Alger d’arrêter l'instruction des affaires en cours. Survint l'insurrection ; ce lui fut une raison de conserver cette attitude et il la garda tant qu'il resta à Alger. Au Ministère de la Guerre, maloré la retraite de Soult, on se montra aussi intransigeant pour d’autres raisons ; le système des grandes concessions et par suite des entreprises capitalistes, patronné par Lamoricière, voulu par Urtis et imposé par des parlementaires intéressés (1), faisait échec au système de la colonisation officielle,

Si donc on veut porter un jugement sur l’œuvre du comte Guyot et sur les résultats de la colonisation officielle durant cette période, il convient, pour être juste, de tenir compte des lenteurs auxquelles elle fut condamnée et des multiples entraves que l’on apporta à son activité. Que l’on se remémore ces conflits incessamment renouvelés avec le colonel Marengo, avec M. Urtis et le Ministre de la Guerre, avec Bugeaud et les Bureaux Arabes, que l’on juge de la gravité de ce drame administratif aux sentiments d’animosité qui en animaient

les acteurs et on souscrira à cette opinion de Tocqueville, un adver-

saire pourtant de la colonisation étatiste : «11 serait, du reste (2), «peu juste d'attribuer au système lui-même tous les malheurs indi- «viduels et toutes les misères publiques qui en sont sorties ».

Les attaques dirigées contre la colonisation officielle lui sont venues de deux côtés opposés : d’abord des partisans du laissez faire individuel et des admirateurs du système des grandes concessions, puis des défenseurs de Bugeaud et de ses colonies militaires. Comme on peut bien le penser, ces critiques sont le plus souvent contradictoires ; on trouve les premières dans le rapport de de Tocqueville sur les Camps Agricoles, les secondes dans les lettres et les brochures de Bugeaud. En les exposant dans leurs divergences, ce sont les idées du Gouverneur que nous étudierons et, par là, nous préciserons, mieux encore

(1) Un dossier des Archives d'Alger ne laisse aucun doute sur les convoitises parlementaires et sur les promesses des Ministres de les satisfaire en concédant à des Pairs et Députés influents de vastes domaines dans les plus belles régions de la colonie.

(2) De Tocqueville : Etudes économiques, Tome VII, page 498.

que par l'historique de cette colonisation officielle, les ressemblances ou les différences qui existaient entre les méthodes civiles et les méthodes militaires.

Les économistes de l'Ecole libérale reprochaient avant tout à cette colonisation officielle l'intervention de l'Etat dans l’œuvre du peuplement algérien. Sans tenir compte des circonstances très particulières du milieu africain à cette époque, pas plus que de la situation des masses paysannes et ouvrières en France, ils voulaient qu’on laissât libres les hommes et les capitaux de se porter de l’autre côté de la Méditerranée ; l'Etat doit se livrer en Afrique aux seuls travaux d'utilité publique. L'initiative individuelle et lintérêt particulier transformeront plus vite et mieux les campagnes algériennes que ne peuvent le faire des administrations publiques, toujours lentes dans leurs œuvres et toujours coûteuses : «L'Etat ne s’est borné nulle «part, constate le rapport de 1847, à faire les seules dépenses d'utilité «publique, à élever les fortifications, à fonder les écoles, à établir «les routes. Il à été plus loin ; il s’est chargé de faire prospérer les «affaires des particuliers, et il leur a fourni, en tout ou en partie, les «moyens de s'établir sur le sol». Ce n’est même pas suffisant, riposte Bugeaud ; lui veut assurer pendant longtemps à ses colons les prestations de l'Etat, il veut leur donner une maison toute construite, il veut que la collectivité et surtout l’armée leur défriche quelques hectares. Son expérience des choses agricoles en France lui dicte cette attitude :

Voyons, écrit-il à Soult (1), à quel prix une famille parvient à tirer sa subsistance de la terre en France où tout est fait depuis longtemps ; cela nous amènera à reconnaître par comparaison ce qu'il faut faire pour elle en Afrique. L'exploitation du sol dans le Midi de la France, c’est-à-dire depuis la rive gauche de la Loire jusqu'aux Pyrénées, s'exécute par colonage à moitié fruit. La propriété est divisée en métairies de dix à quinze hectares, qui sont données à autant de familles cultivant par elles-mêmes. Ces terres, quand on y installe le colon, sont en exploitation régulière depuis un temps immémorial ; elles sont pourvues de constructions pour la famille et pour les bestiaux et de tout le nécessaire agricole. Les étables sont garnies de bœufs, de vaches, de moutons, de pores, de volailles ; des charrettes, des tombereaux, des instruments aratoires s’y trouvent en proportion avec l’étendue de la métairie : et souvent, on est obligé de lui faire des avances en numéraire. Enfin, la famille n’a rien à apporter que des bras. Il semblerait que, dans de pareilles conditions, elle doit prospérer et vivre très à l’aise ; il n’en est rien. L'exploitation de la terre est une industrie si peu productive que la plupart des colons, placés cependant dans des

(Gi) Bugeaud à Soult, 30 mars 1845. A.G.G.A.

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conditions très favorables, sont pauvres et endettés vis-à-vis de leurs maîtres. Hs parviennent péniblement en défalquant le tiers de leurs produits (car en réalité ils ne donnent pas davantage à leur propriétaire) à joindre les deux bouts et à subsister en vivant de privations. Or, je vous le demande, Monsieur le Maréchal, comment espérer que des colons qu’on place en Algérie sur un sol nu ou couvert de palmiers nains, sans abri, sans avance d'aucune sorte, si ce n’est quelques matériaux de construction, puissent se tirer d’affaire... Que des hommes de théorie qui n’ont jamais étreint la réalité des choses, que des esprits superficiels, que des individus dont toute la vie s’est écoulée entre les cartons d’un bureau, se figurent qu’on n’a qu’à jeter les populations sur le sol de l'Algérie pour qu’elles y prospèrent, cela se conçoit. Mais l'administration ne peut se contenter de pareilles utopies ; c’est sur la réalité qu’elle opère et non sur l'illusion.

L'intervention de l'Etat, dans les créations du comte Guyot, reste done en deçà des limites qu’elle aurait dû logiquement se tracer. Quand le gouvernement donne l’ordre de construire un village pour les Allemands à la Stidia, 1l le déplore sans doute parce que ce sont des étrangers et des civils, mais il avoue que c’est là ce qu’il aurait voulu faire pour ses soldats ; quand lui-même s’ingénie à aller audevant des désirs des Trappistes, il ne regrette qu’une chose, c’est de ne pouvoir les assister davantage. Aussi, de Tocqueville appelle-t-il la colonisation militaire la forme la plus dangereuse de la colonisation officielle, en tout cas la plus onéreuse.

Au comte Guyot, de Tocqueville fait aussi un grief de n’avoir implanté dans la colonie que des indigents: «Les familles (1) qu'il «a placées dans les villages appartenaient presque toutes aux classes «les plus pauvres de l’Europe. Rarement apportaient-elles un capital «quelconque. La portion du sol que l’administration leur a distribuée «a toujours été très minime. Ces lots ont rarement atteint et presque «jamais dépassé dix hectares. Etablir aux frais du Trésor une popula- «tion ouvrière sur le sol de l'Afrique, telle semble avoir été la pensée «mère». Dire à l'administration algérienne au ’elle a eu tort de coloniser avec des gens pauvres, c’est oublier qu'aux premiers jours de la colonisation, elle n’avait guère le choix des colons ; il fallait bien qu’elle se servît des éléments disponibles «et qu'elle acceptât (2 ) des «hommes qui n’avaient pour toutes ressources que leurs bras et leur «courage». Les gens riches ou simplement aisés, dans l'incertitude du lendemain, ne se montraient point disposés à hasarder leurs per-

(1) De Tocqueville : Etudes économiques. Tome VIT, page 492. (2) Tableau de la Situation des Etablissements Français dans l Algérie, 1844- 45, page 214.

sonnes et leurs capitaux. Ineriminer plus tard les audacieux, les volontaires de Ja colonisation et constater leur dénuement, les tâtonnements dont ils ont été victimes, la médiocrité des résultats, était tout aussi injustifié. Il eût été plus équitable de reconnaître un certain courage à ces braves gens qui avaient consenti à exposer leur santé et leur vie, et aussi la santé et la vie de leur famille, dans l'aventure algérienne. La société humaine est ainsi faite que les premiers pionniers d’une œuvre nationale ne sont pas ceux qui en récoltent les plus gros bénéfices. D’autres, plus fortunés, s'entendent pour les leur ravir. Quand l'expérience aura été faite in anima vili, les puissances financières, je veux dire les gros concessionnaires, prétendront écarter les petits agriculteurs de la colonie. |

Pour empêcher cet accaparement des terres algériennes par des sociétés ou par de riches propriétaires, Bugeaud et Guyot s’entendirent et protestèrent, alléguant que pour le moment la chose essentielle était de peupler d'éléments européens une partie de la colonie, que les entreprises de peuplement confiées à des particuliers moyennant de grosses subventions de l'Etat avaient échoué, que l'intérêt particulier, poursuivant des fins égoïstes, ne saurait remplacer l'intérêt général qui, lui, se laisse guider par des vues plus désintéressées et vise un but plus lointain. Le Directeur de la Colonisation ajoutait qu’au surplus la grande propriété existait en Afrique et notamment dans la plaine de la Métidja et dans celle de Bône et que, dans ces conditions, il était inutile de vouloir la constituer plus largement. D'ailleurs, les idées du Gouverneur et du Directeur, concernant les grands domaines, n'étaient pas absolument les mêmes. Tandis que Bugeaud n’entendait pas laisser se former ces vastes propriétés a fin de tenir la colonie par une population plus dense, Guyot estimait que l'heure n’était pas encore venue d'appeler les grandes sociétés d’exploitation et qu'il fallait pour favoriser l’œuvre de ces entreprises multiplier pendant quelque temps encore les créations de villages : «Ce serait, dit une publication officielle (1), singulièrement rétrécir

«cette immense question de la colonisation que de borner l’action:

«colonisatrice du gouvernement et de l'administration au peuple- «ment ainsi qu'à l'exploitation des villages ; car cette action s'étend «et se fait sentir partout ; mais il faut admettre aussi que le réseau «des créations de l'Etat en villes, villages et routes, est la charpente

(1) Tableau de la Situation des Etablissements Français dans l’Algé rie, 1844-45, page 224. Publication rédigée par la Direction de l'Intérieur.

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«indispensable de l'édifice que nous construisons en Algérie ; c’est (par ce réseau et autour de lui que le commerce, l’industrie, l’agri- «eulture viennent échanger leurs produits, multiplier les ressources | «du pays et développer ses forces ».

En 1841, la population européenne de la colonie ne comprenait que 37.374 individus, répartis entre quelques points du littoral et presque tous habitants des villes ; c’étaient en majeure partie des mercantis et des ouvriers. En 1847, elle à triplé, elle atteint 103.863 âmes, elle gagne les campagnes et elle contient de nombreux cultivateurs. Non pas — ce serait contraire à la vérité de le prétendre, — que tous ces nouveaux venus aient été attirés par des concessions gratuites de terres ; à peine 6 ou 7.000, en comptant tous les membres des familles des concessionnaires, furent établis par la colonisation officielle. Mais, au fur et à mesure que la sécurité augmentait en arrière des centres récemment peuplés, des fermes s’élevaient qui employaient un important personnel ouvrier ; et les besoins de se créer, et le nombre des détaillants et des gros commerçants de croître. L'homme ap- pelait l’homme. Une petite démocratie rurale, en grande partie fran-

çaise, se fondait en Afrique. Ce fait devait avoir par ses conséquences historiques une valeur qu'il'est aujourd’hui difficile de méconnaître.

Ce n’est donc pas tant au système de la colonisation officielle et à la pauvreté des colons officiels que Bugeaud s’en prend ; c’est à la composition de cette population, à ses défauts et à ses vices. Une véritable légende se propagera, grossissant les accusations lancées par le Maréchal et répétées par son entourage contre ces habitants des villages officiels.

. Certaines de ces critiques n'étaient pas sans fondement ; ainsi, 1l s'élève contre les choix déplorables qui furent faits. Qui fallait-il mettre dans ces centres agricoles ? Des paysans évidemment, habitués depuis leur jeune âge aux durs travaux des champs et à la pratique des cultures. Or, on rencontrait parmi les arrivants bien des gens sans aucune compétence agricole, inaptes en conséquence à la culture africaine plus difficile et en tout cas moins connue que celle d'Europe. Mais n’était-ce pas là l’erreur des Bureaux du Ministère de la Guerre ?

A maintes reprises, ils imposèrent leurs protégés, délivrèrent des permis de passage, forcèrent la main au comte Guyot et au Maréchal ; quémandeurs de tout rang et de toute qualité, familiers des anticham-

bres ministérielles, créatures des Députés et des Pairs, amis des hauts fonctionnaires, veuves des officiers, tous voulaient des concessions dans l'espoir de les revendre le lendemain ou de les faire cultiver par autrui. Le village dé Sainte-Amélie fut peuplé de colons de cette espèce et l’on a vu comment il échoua.

La pire des fautes avait été de ne pas réserver exclusivement les faveurs de l'Etat à nos nationaux. L'arrêté de 1841 sur les concessions n’interdisait par aucun de ses articles d'en délivrer aux étrangers. Bugeaud, dans ses divers projets de colonies militaires, Himitait à des Français ou du moins à ceux qui avaient servi notre pays le bénéfice de ces dispositions libérales. À ses yeux, la propriété d’un lot de terre était l’appât jeté aux convoitises des paysans français pour les décider à quitter le sol national et à venir cultiver la terre africaine. Les étrangers au surplus accouraient d'eux-mêmes ; ils dé-. barquaient chaque mois en troupes pressées des navires espagnols, italiens et anglais. fl n’v avait vraiment pas de raison, alors que la règle suprême de notre politique devait être d'assurer la prépondérance de notre race dans le futur peuple algérien, de précipiter l’afflux de ces étrangers par une égalité de traitement et de faveur avec nos nationaux.

Enfin, il fut de bon ton dans certains milieux de prêter généreusement à ces colons officiels tous les défauts. Collectivement, mé:angés avec les autres civils, ce fut le rebut de toutes les races, l’écume de la Méditerranée. Individuellement, on les représentait comme des paresseux, des ivrognes, des buveurs d’absinthe, s’ingéniant à vivre aux dépens de l'Etat ou spoliant les indigènes. Ce sont presque tous des cabarctiers, dit Bugeaud, ou, s'ils n’ouvrent pas de débits de boisson, ils sont les meilleurs clients de ceux qui existent. Ajoutez qu'ils sont frondeurs, «plaignards », sans initiative et sans énergie morale, toujours prêts à disputer aux Arabes maintes parcelles de terres mal délimitées ou quelques bestiaux égarés.

Quand il parle ainsi, le Maréchal a toujours en vue l’adoption de ses projets de colonisation militaire. Il se persuade volontiers qu’en médisant des civils, il rehausse les vertus de ses soldats. Lorsqu'un moment il oublie cette comparaison, il lui arrive de rendre justice à ces colons. IT avoue que les résultats sont satisfaisants et qu’on a beaucoup travaillé dans le Sahel. La vérité l'emporte ici sur l'esprit de parti. N'est-ce point aussi ce qui est arrivé à M. de Tocqueville ? Lui, qui avait contesté les qualités de cette colonisation officielle, est obligé de reconnaître que la population agricole des environs

d'Alger ne mérite pas les critiques dont on a voulu l’aceabler : « On «a fort exagéré (1) en parlant d’eux le bien et le mal. On a dit que «tous les hommes qui les habitaient étaient sortis de la lie des socié- «tés européennes, que leurs vices égalaient leurs misères. Cela n’est pas exact ; si l’on envisage dans son ensemble la population agri- «cole d'Afrique, elle paraîtra tout à la fois au-dessous et au-dessus «de la plupart des populations de même espèce en Europe. Elle sem- «blera moins régulière dans ses mœurs, moins stable dans ses habi- «tudes, mais aussi plus industrieuse, plus active et bien plus énergi- «que. Nulle part, le cultivateur européen ne s’est mieux et plus aisé- «ment familiarisé avec l'abandon, avec la maladie, le dénuement, la «mort, et n’a apporté une âme plus virile et, pour ainsi dire, plus « guerrière dans les adversités et dans les périls de la vie civile».

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