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plus sombres pronostics sur l’avenir de notre race et l'impossibilité de son acclimatement : jamais, dit Duvivier, les Européens ne feront souche sur le sol brûlant de l'Algérie ; ils ne peupleront que les cimetières. À moins, sugeère Bugeaud, qu'au lieu de ces familles de civils, traînant avec elles leur cortège de vicillards et d'enfants, victimes certaines de la fièvre, on ne fonde les colonies européennes avec des éléments forts et vigoureux, pour mieux dire avec des soldats, tous dans la force de l’âge. Gr, à quelque temps de là, les craintes qu'avait fait naître l'insalubrité africaine s'étaient en partie dissipées ; l’état sanicaire de l’armée devint meilleur, du moment où elle ne fut plus cantonnée dans les villes du littoral et à proximité de plaines marécageuses. Les régions de l’intérieur furent reconnues salubres et, sur la côte, les maladies parurent moins meurtrières. A Alger, parmi les civils, le nombre des décès n’était pas aussi alarmant que par le passé ; il ne dépassait pas sensiblement celui Fiie lon obtenait dans les grandes villes de France.
Funeste aux hommes étrangers à ce pays, le climat ne semblait pas plus favorable aux plantes qui n'étaient pas africaines. Infructueux avaient été les premiers essais tentés avec les cultures de France, infructueux aussi les essais entrepris avec les plantes des pays tropicaux. Mais ces échecs, pour quelques-uns du moins, étaient dus à une connaissance incomplète de la répartition des températures et des pluies à travers les saisons ; ils avaient aussi pour cause l’ignorance d’une bonne technique agricole adaptée à l'Afrique. Que de dangers pour cette hypothétique colonisation ! Ne doit-elle pas compter sur l'assistance effective de l'Etat ? Là encore l'expérience, acquise au cours des années du commandement de Bugeaud, avait rectifié bien des opinions fausses ; l'Algérie n’était plus le pays d’une richesse fabuleuse que s'étaient imaginé les écrivains ou même les hommes politiques au lendemain de la prise d'Alger ; mais elle n’était pas non plus une contrée déshéritée et stérile ; elle portait ses moissons et ses fruits et c’étaient ceux des terres situées sur le pourtour de la Méditerranée. Assurément, les expériences des premiers colons furent pénibles et leurs récoltes trop souvent desséchées par le soleil ou dévorées par les sauterelles, deux fléaux qu’on ne connaissait pas en France. Pourtant, l'espoir que cette campagne algérienne se montrerait un Jour moins avare était profondément enraciné au cœur des véritables cultivateurs établis danslesnouveaux villages. Plus que lés militaires, les civils s'étaient montrés habiles à mettre en valeur les lots qu'on leur avait distribués. Le Maréchal est obligé de le
reconnaitre au retour d'une deses visites à travers la Métidja, et cette supériorité dans la production agricole sera une des armes qu’on retournera contre lui dans les longs débats que suscitera son projet.
A la lumière des faits et par le choc des doctrines, les opinions les plus arrêtées sont abandonnées aussi bien sur la nature et les méthodes de la colonisation que sur les possibilités culturales de l'Afrique. De 1830 à 1840, la doctrine de l’école libérale sur la colonisation spontanée et livrée à ses propres forces n'avait produit, appliquée à la réalité africaine, que des résultats au-dessous du médiocre ; au dire de Bugeaud, elle n’y avait développé que légoïsme et créé que la faiblesse ; on lui préféra la colonisation officielle. Or, de 1840 à 1847, l'intervention dé l'Etat, d’abord jugée nécessaire et efficace, montrera dans la pratique des imperfections telles, que, au jugement des économistes doctrinaires et de nombreux parlementaires, elle aussi se montrait incapable de résoudre le problème du peuplement et de la mise en valeur de l'Algérie. Cette double évolution se comprend si l’on envisage les conditions différentes, dans lesquelles se trouva l'immigration française à quelques années de distance, et si l’on veut bien se rappeler les principaux incidents de la lutte qui se livra autour des colonies militaires du Maréchal.
Longtemps, on crut que les Français ne viendraient qu’en petit nombre en Afrique et qu’il était préférable de créer sur la côte barbaresque une colonie européenne. À vrai dire, nos nationaux se montraient beaucoup moins empressés à venir s'installer dans notre nouvelle conquête que les Italiens, les Espagnols ou les Maltais. Rien ne sollicitait les paysans français à échanger leur situation, médiocre peut-être mais assurée dans la métropole, pour une existence incertaine en Afrique. Les fortes émigrations n’ont lieu qu'aux époques de grandes crises ; les persécutions religieuses ou politiques chassent de leur patrie d’origine ceux qui mettent leur idéal bien au-dessus des simples bénéfices matériels ou de la tranquillité de l existence quotidienne. Or, sous la monarchie de Juillet, si le régime politique ne satisfaisait pas les partis avancés en France, il serait fort exagéré de dire que le peuple en souffrait, et surtout de penser qu'une partie, si petite soit-elle, de la nation s’expatrierait pour ce motif. Etait-elle poussée à la quitter par quelque crise économique ? La France traversait au contraire une période de grande prospérité ; elle s’enrichissait. Les méthodes agricoles s’amélioraient, les entreprises indus-
trielles se multipliaient et exigeaient une nombreuse main-d'œuvre, enfin, les grands travaux publics, notamment l’établissement des
voies ferrées, assuraient du travail à tous les bras valides. En de telles
occurences, il paraissait vain d’espérer qu’il en viendrait beaucoup en Afrique de ces cultivateurs français énergiques et patients qui aiment la terre parce qu'ils la fécondent de leur labeur quotidien.
Le mieux était donc d'attirer des étrangers de toute nationalité, ou plutôt de les laisser s’installer. Le gouvernement pratiquerait la facile politique du laissez-faire et du moindre effort. Aussi, de 1830 à 1840, à part deux ou trois Gouverneurs plus avisés, les généraux et les in-
tendants civils qui se succédèrent à. Alger se gardèrent d'intervenir
dans la colonisation. Les résultats furent peu encourageants ; la population européenne s’accrut avec lenteur et elle se composa d’éléments mauvais ou tout à fait incapables de défendre la colonie contre les Arabes. Ces étrangers, dit Bugeaud, il faut les surveiller ; ils exploitent les Arabes. Loin d’être une force pour nous, ils sont un danger et une cause de faiblesse. Mieux vaudrait à son avis leur interdire l’accès de la côte africaine que leur permettre d'y débarquer en toute hberté, sans autorisation préalable et sans contrôle possible ; la plupart vivent de métiers interlopes, volent ou empoisonnent nos
soldats, trompent où pillent les indigènes. Bien peu s’adonnent à
l’agriculture, quelques-uns cependant sont maraîchers dans les banlieues des villes, d’autres se font embaucher sur les chantiers de construction. Quoique le portrait soit volontairement poussé au noir par le Gouverneur, il est certain qu’au début les vivandiers maltais, les pêcheurs et terrassiers jtaliens, les maraîchers et ouvriers espagnols ne représentaient pas Ces colons de choix que Bugeaud rêvait pour l'Afrique française. | Si donc les immigrants SRPONEÈEE ne un que de la dernière qualité, si les Français ne viennent qu’en nombre tout-à-fait insuffisant, ne saurait-on point imaginer un moyen d'attirer sûrement nos nationaux ? Le peuplement de l’Algérie par les Français, voilà désormais le but à poursuivre, celui que le gouvernement ne devra Jamais perdre de vue. C’est une nécessité et ce sera en même temps un avantage : une nécessité, parce que cette prédominance de l'élément national est la garantie de notre tranquille possession ; tant que les indigènes ne seront pas convaincus de notre ferme volonté de ne pas quitter le pays, ils seront tentés de se révolter et, à la voix de quelque mara- . bout, ils prendront les armes avec l’espoir de nous jeter à la mer. Quel meilleur témoignage de notre inébranlable résolution que SE
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établissement à demeure d’une nombreuse population française ? Un avantage aussi ; l'occupation sera moins onéreuse ; car, du m6ment où le réseau de nos centres et de nos routes enveloppera les douars des indigènes, du moment où nos colonnes militaires mobiles s’appuieront sur des milices formées par nos nationaux, les troupes pourront être réduites et les dépenses diminuées. Ce principe du peuplement de l’Algérie par les Français fut jugé tellement indispensable que les écrivains de toutes les écoles l’admirent, du moins sous le gouvernement de Bugeaud.
Or, devant une entreprise aussi utile et aussi urgente, devant cette œuvre vraiment nationale, l'Etat resterait inactif ! Pour complaire à des doctrinaires, il s’en remettrait au temps et à l'initiative privée ! L'expérience de l’inertie administrative a déjà été faite et elle n’a duré que trop longtemps puisqu'elle a condamné Ja colonie à végéter durant dix années. L'Algérie ne ressemble à aucune des colonies qui : ont été fondées jusqu'ici par les Européens ; ici s'accumulent les difficultés provenant des populations et du climat, les terres y sont de plus fortement occupées. En sociologie coloniale, comme dans toutes les sciences humaines, il convient de tenir compte des différences de temps et de milieu. Là où les Européens peuvent s'établir et faire souche de nombreux enfants, il n’y a que deux moyens de les fixer sur ces terres nouvelles : ou bien les laisser s'installer d'eux-mêmes, ou bien, s’ils ne viennent pas en assez grand nombre, provoquer artificiellement cette immigration, l’organiser av ec les ressources dont dispose l'Etat, la diriger sur des points choisis à l'avance et la faire servir au but que l’on s’est proposé. La colonisation libre et privée n'ayant pas abouti, que la colonisation étatiste lui soit substituée et que lon entre dans ce système résolument. L'Etat doit intervenir partout, constamment, avec les forces dont il dispose, avec les ressources que les Chambres mettront à sa disposition ; il doit provoquer cette émigration, la soutenir, la diriger. Lui reprochera-t-on de se transformer en entrepreneur de colonisation ? Est-ce là une critique ou un éloge ? Quel meilleur usage peut-il faire de son pouvoir qui est immense, de l’armée de fonctionnaires qu’il entretient et de son crédit inépuisable ? La colonisation officielle est done admise, la Direction de la colonisation civile s'organise, elle fait connaître, dans une note répandue en. France, les avantages dont bénéficieront les immigrants ; elle trace un vaste programme de construction de villages autour d'Alger. Toutes les circonstances sont favorables et
bientôt les colons arrivent en masses considérables ; le Sahel se transforme, la Métidja va se peupler.
Cela ne suffisait pas à Bugeaud ; les familles civiles qu ‘installe le comte Guyot ne présentent pas une force capable d’en imposer aux Arabes ;: elles sont mal composées, car elles contiennent des êtres faibles, des enfants, des vieillards, des infirmes ; les habitudes sociales sont mauvaises. Pour contenir les indigènes, il faut une population formée de soldats vigoureux, corps robustes et énergies saines, maniant la pioche et le fusil, entraînés à la marche et aux fatigues, fiers, résolus et disciplinés. À mesurer toutes les difficultés d’une entreprise qui, en 1841, paraissait presque surhumaine, à se rendre un compte exact de la coalition des éléments et des hommes contre l’établissement des Européens, on comprend mieux qu’il soit venu à l’esprit du général commandant en Afrique la pensée de surmonter ces obstacles en utilisant son armée à la colonisation. Après avoir triomphé des hommes, les troupiers africains lui paraissaient seuls capables de vaincre aussi les éléments. Le projet était audacieux et, ainsi que le reconnaissait M. de Tocqueville, il avait un certain caractère de grandeur. À une situation exceptionnelle, on porte remède par des moyens hors de l'ordinaire. Et puis, l'emploi des Légions ne devait-il pas passer pour naturel à un homme qui puisait dans sa conception de la puissance militaire, dans les exemples de l’histoire et les suggestions des théoriciens contemporains autant de motifs de légitimer son propre système ? Il eût été déraisonnable qu’un général, élevé à l’école de. l’Empire, qui, comme vélite ou comme officier, avait vécu la splendide et féerique épopée napoléonienne, supposât un instant son armée arrêtée dans sa prise de possession de l'Afrique et aussi dans la fertilisation de son sol, alors que trente ans auparavant les bataillons français avaient conquis et transformé l’Europe. Lui, Bugeaud, orgueilleux comme tous les Français des traditions nationales et confiant dans les moyens dont il disposait, devait tout naturellement affirmer que la France réussirait 1à où avait triomphé Rome dans l'antiquité, là où les Autrichiens et les Russes n'avaient point échoué dans les temps modernes, et par les mêmes moyens, les colonies militaires. Il n’eût pas été non plus de son temps s’il ne s’était laissé entraîner par les hardiesses des Fourier et des Saint-Simon et si, trouvant dans ces théories quelques affinités avec ses propres pensées, il n'avait décidé d'essayer les unes en même temps que les au-
‘tres
Or, cette colonisation militaire, jugée ne par Bugeaud
dès 1841, et simple forme de la colonisation officielle, perd comme cette dernière, et avec plus de rapidité même, ses caractères de nécessité et d'urgence. Sept années passent, marquées par des changements profonds. Les Français ne répugnent plus à passer en Afrique ; lés flots d'immigrants ont déversé sur cette côte africaine des ouvriers et des paysans en si grand nombre que les créations de l’adminmistration ne suffisent plus et l’on est obligé d'arrêter ce mouvement et de rénvoyer ceux qui se présentent ou de les immobiliser à Alger. D'ailleurs, le Maréchal ne tarde pas à critiquer les méthodes du comte, à diminuer les mérites de cette colonisation et à contester ses résultats, donnant ainsi des armes à ceux qui combattent ses Légions puis ses Camps Agricoles. La population civile, mieux composée, plus
nombreuse, entend ne plus être, même dans les territoires militaires,
sous le régime du sabre et repousse les créations du Maréchal parce qu'elle y voit une nouvelle menace de servitude. Les puissances financières, dédaigneuses de l'Algérie tant qu'on y fut incertain du lendemain, réclament leur part du moment où l'exploitation semble rémunératrice ; et la part qu'elles exigent est grande. La lutte entre les systèmes s'engage ; elle ne pouvait qu'être défavorable aux colonies militaires.
Quelque fortes que soient les convictions d'un homme, quelque grande que soit l’autorité à lui confiée, il se heurtera dans la réalisation de ses projets à de sérieuses difficultés, peut-être à des impossibilités, s’il méconnaît les sentiments intimes de la nation ou s,il s'oppose à la volonté déclarée des pouvoirs publics. Or, le régime mulitaire et sa conséquence, le despotisme politique, étaient particulièrement détestés par les Français de cette époque. Sans doute, le tempérament nationa! est ainsi fait que chaque citoyen, sous l’impulsion d’un sentiment violent, est capable de tous les sacrifices, même de celui de sa liberté. Constamment, dans tout le cours de son histoire, la France nous présente le spectacle de ces grands mouvements qui secouent la nation et l’emportent vers de nouvelles épopées militaires. Aujourd'hui comme par le passé, il suffit que l’on fasse appel à son patriotisme pour que l’on trouve ce peuple debout et frémissant. Toutefois, le régime militaire ne saurait être pour lui qu'une nécessité passagère. La plupart des contemporains de Bugeaud avaient connu l'empire, ses continuelles réquisitions d'hommes, ses impôts one
sa police soupçonneuse et tracassière ; ils avaient assisté, après les
défaites de 1813 et de 1815, aux convulsions de ce régime et mesuré ses dangers aux pertes territoriales des traités de Paris, Aussi, maloré le prestige militaire d’une marche triomphale à travers les principales capitales européennes, le peuple des campagnes, la bourgeoïsie, les gens de commerce et d'industrie, tous ceux qui travaillaient et tous ceux qui pensaient, en étaient arrivés à haïr ce régime impérial et à suspecter l’armée qui en avait été l'instrument. Vouloir rétablir le despotisme du sabre trente ans plus tard, même dans une colonie, était une pure utopie. Personne n’avait encore oublié.
Le régime militaire avait donc contre lui l'instinct populaire dans’ la Métropole ; il avait aussi contre lui dans la colonie ceux qu'il atteignait directement, toute la population civile pour laquelle Bugeaud n'avait eu que des paroles de mépris. D'affirmer l'excellence de ces institutions militaires, de proclamer que la sécurité est le premier de tous les biens et que ce n’est point le payer trop cher que de la perte des libertés politiques, d'afficher par moment une bienveillance publique pour ces travailleurs en blouse à la condition qu'ils soient des enfants bien élevés, cela ne satisfaisait pas les colons ; ils se plaignaïent souvent et la presse publiait leurs doléances. Chez eux, l’irritation devint d'autant plus vive que le nombre de ces Européens avait grossi et que leur qualité avait elle aussi changé ; ils formaient maintenant une société mieux constituée et plus respectable. Naguère, on trouvait parmi eux en majorité des cabaretiers, des vivandiers, tous ces petits commerçants et industriels qui vivaient de l’armée et que pour cette raison le Maréchal appelait «militaires par destination». Maintenant, c’étaient des agriculteurs, des fonctionnaires, des négociants, gens d’allure moins servile. Avec quels sentiments d’indignation ne devaient-ils point accueillir les boutades injurieuses du Maréchal, ses mots durs et blessants sur le «rebut des populations méditerranéennes » et la «lie des nations » ? Que valent les protestations de sympathie d’une administration, que valent ses bienfaits auprès de ceux dont on s’est aliéné les sympathies ! Une partie de l’armée en vint à regretter (1) les écarts de langage de son chéf ; les officiers se divisèrent en deux groupes ; l’un comprenait les officiers de troupes dont plusieurs avaient épousé des jeunes filles de la colonie civile, ils prirent la défense de leurs familles d’alliance ; l’autre ne contenait guère que les officiers des bureaux arabes, protecteurs des
(1) Aumerat. Souvenirs Algériens. Page 160.
indigènes et adversaires déclarés des colons ; mais ces derniers étaient les plus écoutés.
Les prétentions et les abus de cette autorité militaire algérienne ne tardèrent pas à irriter les Chambres et à indisposer le gouvernement. Au début, pendant les premières années de l'occupation, les députés avaient admis qu’un pouvoir fort, un pouvoir dictatorial, était nécessaire en Algérie ; mais quelle raison y avait-il de le conserver lorsque les tribus indigènes se furent soumises ? Un député, de retour d’un voyage à Alger, soutint que la colonisation ne se développerait que si on lui accordait toutes les garanties civiles ; à cette seule condition, la France était en droit d'espérer qu'il se fonderait une colonie prospère sur la rive africaine. Militarisme et colonisation, ajoutait M. de Beaumont, vont mal ensemble ; l’armée détruit mais ne construit pas ; le régime civil seul est créateur. La Chambre, presque tout entière, marqua par ses applaudissements qu’elle était acquise à cette opinion. Peut-être, au lendemain de la victoire d’Isly, ces mêmes députés auraient-ils voté, plus par reconnaissance que par conviction, les crédits nécessaires à un essai de colonie militaire ; mais les imprudences du Maréchal à son retour dans son gouvernement d'Afrique, le conflit violent qui s’éleva entre Soult et lui et dont les moindres détails étaient amplifiés et dénaturés par les bruits de couloir, la hautaine attitude de pacha révolté que la presse prétait complaisamment à Bugeaud, enfin la lettre arrogante et pleine d’amertume adressée par lui au Préfet de la Dordogne, tout cela, auquel s’ajoutait la méconnaissance des droits du pouvoir législatif, provoqua un vif mécontentement chez les députés. Plusieurs d’entre eux lui reprochaient les massacres de la rue Transnonain et les épreuves de la duchesse de Berry ; républicains et légitimistes le chargeaient de tous les méfaits, la presse l’attaquait souvent. Dès 1846, 11 y eut entre la Chambre et le Gouverneur, sinon rupture ouverte, du moins mésintelligence et suspicion.
Même opposition entre Soult et Bugeaud, mais celle-ci plus continue, plus ardente et par ses conséquences beaucoup plus grave. Elle commença avant que Bugeaud ait débarqué en Afrique puisque le Ministre de la Guerre, désireux de garder la haute main sur les affaires algériennes, prit un arrêté qui restreignait l’indépendance de l'administration africaine au moment où le nouveau Gouverneur se rendait à Alger :et elle ne céssa que lorsque le duc de Dalmatie quitta le Ministère de la Guerre, ou plutôt elle prit alors une autre forme, celle
de la lutte entre les Bureaux du Ministère de la Guerre à ERRE et ceux du Gouvernement Général à Alger.
Que d’oppositions entre Soult et Bugeaud ! Idées, sentiments, méthodes, tout les séparait. Le Gouverneur ne voulait que la colonisation militaire, parce que les questions de force, de supériorité chez le vainqueur effaçaient à ses yeux toutes les autres ; le Ministre n’entendait se rallier qu’à une forme de peuplement qui amènerait des familles toutes faites et surtout assurerait dans les meilleures conditions possibles la culture du sol ; il ne cachait pas ses préférences en faveur d’une combinaison associant le travail et le capital et il repoussait de toutes ses forces comme impraticable et coûteuse l’utopie des soldats colons. L'esprit de Soult le portait vers des méthodes pratiques et prudentes, celui de Bugeaud vers des solutions originales et aventureuses. Et que de motifs de dissentiments personnels ! A ce moment, ils étaient les deux personnalités militaires les plus en vue, mais la renommée de l’un se trouvait faite des souvenirs un peu effacés de victoires anciennes, celle de l’autre brillait de l'éclat très vif de batailles récchtes ; celui-ci était l'homme du présent, celui-là l'homie du passé. Soult, d’un âge plus avancé, puisait dans ses fonctions et son expérience des raisons de vouloir imposer sa politique à un subordonné ; Bugeaud plein d’ardeur et de confiance, d’une nature altière et d’un caractère difficile, ne supportait aucun ordre et entendait ne faire qu’à sa tête ; comme le colonel Marengo, il allait de l’avant, réalisant ses propres conceptions, écartant celles de son chef ; il se montra, en maintes occasions, si indépendant que son attitude parut suspecte et que la presse put lui prêter des sentiments de révolte.
Or, plus il se montrait indépendant, plus en France on s’appliquait à restreindre ses pouvoirs. Toutes les ordonnances royales, inspirées par la Commission de colonisation et élaborées dans les Bureaux du Ministère de la Guerre, eurent pour but de transférer aux agents métropolitains la connaissance des affaires algériennes que l’on avait jusque-là laissée au gouvernement général. Il y eut des moments de grande crise : en 1843, Soult refuse de laisser se poursuivre les essais de Beni Mered et de Mahelma ; à plusieurs reprises, il ordonne le licenciement des compagnies de soldats colons et, s’il consent enfin à les approuver, ce n’est qu’à la condition de placer à côté d’elles des groupements civils. En 1845, le conflit se réveille à propos du deuxième projet de colonie militaire auquel les Bureaux opposent un système fort différent et adopté par le Ministre ; la discussion fut des plus
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vives, on aboutit à une impasse d’où l’on ne sortit que par la retraite partielle de Soult. Sous son successeur, Moline de Saint- Yon, la lutte n'en continua pas moins ardente, bien que les relations entre lui et le Gouverneur aient été courtoises et presque toujours cordiales ; de violents dissentiments éclatèrent au sujet des grandes concessions, repoussées à Alger et désirées à Paris. À ce moment, on s’en prit aux hauts fonctionnaires algériens et ils n’eurent pas de peine à prouver qu'ils n'étaient coupables que d’avoir obéi aux injonctions du Gouverneur. Malgré les efforts de Guizot, malgré l'intervention personnelle du Roi, l’animosité persista, dressant homme contre homme, administration contre administration, décourageant les initiatives, arrêtant les progrès dans le présent et même les compromettant dans l'avenir.
Décriée par les uns, maladroïitement soutenue par les autres, jugée impossible, onéreuse et inefficace par les pouvoirs publics, la colonisation militaire dut surtout à elle-même, à ses tentatives malheureuses, à ses exagérations, à ses variations, de ne point être acceptée. En définitive, ce fut Bugeaud qui fut l'artisan le plus actif de l'échec de son système. \
Sans vouloir rappeler ici ses brutalités de langage, ses manières un peu frustes, son geste autoritaire, n’est-il pas vrai que, dans l’exposé de ses idées, il a beaucoup varié ? Or, ces variations ont eu pour résultat de jeter quelque incertitude dans les esprits sur le véritable but qu’il poursuivait et d'enlever peu à peu à ses colonies militaires les avantages que l’on était en droit d’en attendre. Qu'est-ce que son premier projet, sinon une simple ébauche, sans lignes générales accusées, où l'esprit du Gouverneur s’essaie à une construction plus théorique que pratique et où sont soulevées sans être résolues toutes les difficultés militaires, organiques et fiscales ? Aussi le gouvernement et surtout la Commission de colonisation d'Afrique, présidée par le duc Decazes, se refusent à considérer cette esquisse comme un ensemble de propositions sérieuses et étudiées. Ministres et parlementaires semblent penser du projet de Bugeaud ce qu’il disait luimême des Fermes de l’Atlas de l’abbé Landmann : «I faut laisser «au temps le soin de mürir cette conception ». Tous se rallient à la formule si heureuse du rapporteur, M. Lingay : « On s’est trompé sur les mots et sur les mœurs». Qu'est-ce encore que son second projet, plus précis sans doute dans certaines de ses dispositions mais de pro-
portions trop grandioses et par suite d’une exécution plus malaisée et plus onéreuse, sinon le rêve d’un général, grisé par la victoire et disposant à son gré des hommes et des millions de la France ? Quand on réclame au Maréchal des précisions sur la manière dont il a calculé le prix moyen auquel reviendra l'entretien d’un soldat colon dans l’armée, il donne des chiffres toujours différents, toujours grossissant, montrant par là ou bien que ses premières supputatiôns étaient fausses parce que trop hâtivement faites, ou bien que, désireux de faire accepter ses colonies militaires, il avait trompé sciemment le Ministère et les Chambres. Même attitude hésitante quand il s’agit de l’organisation intérieure des légions, mêmes variations qui ne sont ici que des habiletés. Ses soldats colons, il les imagine d’abord soumis, leur vie durant, à la rude discipline de l’armée et cette persistance du régime militaire lui paraît être la condition d’existence et la garantie de succès de ses colonies. Puis, devant les répugnances constatées du soldat français, Les résistances de lopinion publique, la mauvaise volonté des Chambres, 1l se ravise ; pourquoi heurter ce qu'il appelle des préjugés de la société moderne ? Il est plus habile de leur donner une satisfaction qui ne sera qu'apparente. Les territoires mixtes doivent, d’après l'ordonnance royale du 15 avril 1845, rester sous la dépendance de l’autorité militaire : les officiers y seront administrateurs, directeurs de travaux, Juges. Qu'importe dès lors que les soldats colons reviennent au régime civil puisqu'ils auront toujours pour chefs leurs officiers et que ceux-ci sauront bien les plier à leurs ordres ? Voilà une des habiletés de Bugeaud. Qu'est-ce enfin que le dernier projet, dit des camps agricoles, sinon une nouvelle mise au point de ces habiletés, une dernière adaptation aux mœurs de la société civile ? Le Maréchal ruse encore une fois avec le sentiment public, Ce que lon reprochait le plus à ses légions, c'était de faire trop de place au soldat et pas assez au colon, c'était de négliger les travaux de culture pour ceux de la guerre ou de la défense. En nommant camps agricoles les futurs villages, on donne bien encore l'impression de centres fortifiés, mais on évoque aussi l’image d’une population vouée aux seuls travaux de la terre ; d'autre part, il est entendu que les soldats qui accepteront d’en faire partie recevront un congé afin de se marier immédiatement, qu'ils auront la latitude de ramener avec eux une partie de leur famille et qu'ils ne resteront assujettis à la discipline que le temps qu'ils auraient dû passer sous les drapeaux. Le Gouverneur veut aussi que l’on sache qu'ils ne seront pas détournés de leurs occupations agricoles, à moins d’événe-
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ments graves et imprévus. Mais que deviennent alors ces colonies ? Elles n'auront plus de militaire que le nom. Dès 1843, la Commission d'Afrique avait prévu cette conséquence du système: «Cela fait, «avait-elle dit, des militaires colons et non des colonies militaires ». Et M. de Tocqueville, en 1847, le répète, et il ajoute que, puisque le projet des camps agricoles ne consiste pas tant à entreprendre une véritable colonisation militaire qu'à obtenir une colonisation civile en y employant l’armée, il perd fatalement. les avantages de la première, la force d'organisation, la vigueur d'action et la puissance défensive, sans gagner les qualités de la seconde, c’est-à-dire la production, la fécondité, l'initiative. Ainsi, de concession en concession, d'habileté en habileté, le Maréchal a laissé échapper le meilleur de son système.
Amoindrie déjà par le flottement de la pensée de Bugeaud, la valeur de ces colonies militaires n’a-t-elle pas encore été réduite par des expériences déconcertantes ? La pratique n’a-t-elle pas infirmé les déductions de la théorie ?
Quiconque s'efforce de coloniser ne saurait réussir qu'avec des familles. De cette nécessité, le créateur de Fouka et de Beni-Mered a toujours été convaincu ; mais précisément, parce qu'il a voulu fixer en Algérie des soldats colons, soit immédiatement après leur libération, soit pendant là durée de leur sérvice militaire, il s’est trouvé devant le problème social le plus délicat et le plus troublant, le pro-
blème du mariage. La question ne se posait pas pour les petits con-
cessionnaires choisis par l'administration civile, pas plus que pour les métayers et les fermiers appelés par les grands propriétaires. La plupart étaient mariés et, dans tous les cas, on pouvait ne les accepter qu'après vérification de leur état-civil. Avec les militaires, elle se posait dans des termes nur difficiles et pourtant sa solution était urgente.
Trouver des femmes aux légionnaires, en un Éd très court, fut la grande affaire. Or, combien de Françaises — j'entends des jeunes filles laborieuses et honnêtes — consentiraient-elles à unir leur sort à des soldats africains et à s’expatrier dans un pays lointain, sous un climat réputé insalubre et au milieu de peuplades hostiles ? Bugeaud pensa d’abord qu'‘En’y en aurait qu’un petit nombre ; de là son intention, la plus critiquable et la moins avouable de toutes, d'offrir comme compagnhes à ses troupiers les recluses des maisons de re epentir,
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C'était, au pis aller, un moyen de fortune qu’il devait vite abandonner,
Quand il vint à Alger comme gouverneur, ses idées évoluèrent ; il y avait d’ailleurs dans cette ville à ee moment plusieurs familles avec des femmes et des enfants ; les Françaises ne répugnaient done pas toutes à l’idée de se fixer en Afrique. Pourtant suflirait-il de dire aux libérés de Fouka ? « Mariez-vous ; vous avez un congé pour aller chercher des épouses en France». Combien ne reviendraient pas ? Il parut préférable de s'adresser à quelque municipalité de grande ville et, par son intermédiaire, de préparer ces unions. De là encore ces mariages, à tout le moins originaux, dits mariages au tambour. Le Conseil Municipal de Toulon dota vingt jeunes filles ; le Gouverneur alloua des subventions à autant de soldats. Et l’on arriva ainsi à former péniblement une vingtaine de couples. Qu’en résulta-t-il ? La malignité publique s’exerça aux dépens de ces ménages d’un nouveau genre qui pourtant ne furent ni moins heureux, ni plus mauvais que d’autres créés d’une façon plus régulière. Il est vrai que la précipitation avec laquelle ils furent conelus, la disproportion entre les espérances conçues et hautement proclamées et les résultats acquis, la pompe des cérémonies religieuses et militaires étaient des thèmes faciles dont s’emparèrent les publicistes pour tourner en ridicule ces pauvres mariages. Aussi, les exagérations voulues, les sous-entendus malveillants, les légendes romanesques contribuèrent, autant que l'hostilité et le refus de tout crédit, à détourner Bugeaud de ces nouveautés par trop aventuréuses.
Il se résolut à laisser ses soldats librés de se marier comme ils l’entendaient ; il leur accorda à cet effet un congé de six mois, mais, passé ce délai, tous ceux qui auraient été assez malchanceux pour ne point découvrir et ramener une femme légitime quitteraient les camps de colons et seraient reversés dans leurs anciennes compagnies. Pourquoi encore tant de hâte ? Dix mille mariages par an et dix mille nouveaux ménages à installer en Afrique, était-ce possible ? Et puis, à quoi bon la colonisation militaire ? Il était bien plus. rationnel, ainsi que le proposait Soult, d’attendre-tout simplement que ces mémes soldats fussent libérés et qu'ils se soient mariés ; alors’ on leur consentirait des concessions et ils deviendraient colons. Le mariage
a donc été la première pierre d’achoppement À laquelle est venu se heurter le système de Bugeaud.
L'autorité militaire avait été maladroite dans ses tentatives de
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créer des familles nouvelles ; elle le fut encore plus dans ses préten: tions à substituer le travail en commun et commandé au travail individuel et libre. Là fut la grande erreur du système.
L'idée n’était certes pas nouvelle, à cette époque surtout. On:la rencontre en elfet dans les doctrines de presque tous les économistes qui ont écrit sur l’organisation nouvelle du travail. Rapprochée de ces doctrines, la colonisation militaire de Bugeaud apparaît comme une première application des prineipes socialistes, mais un essai fait dans un esprit et avec des méthodes propres à un général. Pour en bien juger, il convient de se rappeler qu'avec la Révolution, l’individuälisme avait triomphé dans la vie économique comme dans Ja vie politique ; les corporations furent supprimées et le travail devint libre. Or, la liberté dont on s’enivra dégénéra ici et Ià en licence ; dans le domaine politique, ses excès eurent rapidement pour conséquence l’anarchie du Directoire que devaient suivre le despotisme de l'Empire et l’intolérance de la Restauration ; mêmes excès, plus lents cependant à se produire mais bientôt amplifiés par le machinisme, jetèrent le trouble dans le monde du travail sans qu'apparût un nou- . veau principe d'ordre et sans qu’on songeât à rétablir les corporations. L'école économique orthodoxe d’ailleurs n'avait vu dans la liberté que le moyen d’assurer la multiplication. des richesses et elle ne se préoccupait point de leur répartition ; les ouvriers, isolés, sans groupement corporatif, ne pouvaient lutter contre la toute puissance de l'argent ; ils souffrirent beaucoup, car leurs salaires étaient des salaires de misère. Cette anarchie parut d'autant plus anormale de 1820 à 1830, qu’elle contrastait avec le rétablissement d’un régime politique dont le respect du principe d’autorité était la base. Des économistes cherchèrent à faire cesser un pareil désaccord. Il fallait un moyen puissant, un «levier sur lequel l'effort de tous pñt s'exercer « librement (1); le pouvoir central, armé de la force séculaire de « l'État, répondait seul à ce besoin». Ils préconisèrent donc l'intervention de l'Etat dans l’organisation du travail, et aussi l’essai du travail collectif.
Où appliquer ces idées nouvelles sinon en Algérie qui va devenir la terre choisie des expériences sociales ? L’individualisme n’y avait produit que des œuvres mesquines et sans force ; livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire à leur égoïsme et à leur jalousie, les colons n’avaient pas réussi. Que le gouvernement mette done un terme à la dispersion de
(1) Espinas. Histoire des Doctrines économiques. Pages 321, 322.
ces efforts individuels, qu’il les dirige, qu’il les concentre et en même temps qu’il leur accorde sa protection toute puissante. Ainsi pensent Bugeaud et Soult, ainsi raisonnent les disciples de Fourier et de Saint Simon et de nombreux prêtres. Puis, emporté par son humeur aventureuse, convaineu comme Enfantin que l’exploitation agricole ne prospérerait en Afrique que par la communauté de travail, le Gouverneur veut faire l'essai de cette communauté ; il inipose à ses colons militaires le travail collectif. II l'inaugure à Fouka et, malgré les avertissements transmis par ses officiers, malgré ses propres constatations, il le maintient à Beni-Mered et à Mahelma. Quand il est forcé d’y renoncer, la désillusion est profonde et la meilleure preuve en est dans le soin qu’il met à cacher cet échec au Ministre. N’en estce pas une autre que la violence avec laquelle il attaque plus tard les utopies socialistes dans les Veillées d’une Chaumière de la Vendée ? Il en parle avec aigreur, comme de l’un de ses grands désenchantements.
Pourtant, après avoir présenté le travail collectif comme le fondement de son système de colonie militaire, il ne veut plus y voir qu’une erreur de méthode ; la colonisation militaire conserve toutes ses préférences. Le soldat colon peut travailler librement aussi bien que le colon civil ; il a plus de force, plus de ténacité et autant d'initiative. Il réussira mieux que ce dernier ; car les exploitations particulières dépendent souvent du moment où l’on eflectue les travaux d'utilité publique ; et, reprenant alors, mais sous une forme plus acceptable, cette idée de l’œuvre à accomplir en commun, il admet que les officiers, administrateurs des territoires mixtes, ont le droit de commander aux colons militaires les corvées nécessaires à l'exécution de ces travaux. Il ne songe pas que, même limitée à quelques jours par an, cette tâche collective prendra aux yeux de ceux qui y seront assujettis le caractère odieux d’une servitude militaire. Ainsi, bien qu'il ait lui-même condamné le travail en commun, il n’y à pas renoncé entièrement et l’on comprend que, pour ses contemporains, l’obligation où il fut de désassocier ses soldats de Fouka, de Beni-Mered et de Mahelma ait été considérée comme la condamnation de son système. |
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N'est-il pas vrai aussi que l’exagération des tendances, auxquelles avait obéi l'esprit de Bugeaud dans Ja conception de ses colonies militaires, devait éloigner de ce mode de peupler l'Algérie ceux même
qui auraient eu quelque penchant à s’y rallier ? Plus on est haut placé, plus se dessinent les travers du caractère. On a alors trop d’occasions et trop de facilités de se montrer tel que l’on est. Et chercherait-on à Jouer un personnage que les tentations du gouvernement et les invites de la flatterie auraient vite forcé le plus habile à se découvrir. Puis, quand on a le caractère du due d'Isly, entier dans ses idées, exclusif dans ses sentiments, quand la moindre contradiction vous irrite, l’exercice du pouvoir pousse aux mesures impolitiques et toujours excessives. Le principe dont on part est juste, la conséquence qu'on en tire est fausse parce qu’en sociologie les contingences dont il faut tenir compte sont si nombreuses qu’à vouloir de parti-pris en négliger ou éliminer quelques-unes, on sort de la vérité.
. Quelle idée plus juste que celle d'employer l’armée aux travaux publics et à la préparation de l’œuvre de la colonisation ! En Afrique, où l’on manquait de bras européens et où l’on ne comptait plus sur la main-d'œuvre indigène, l’aide des travailleurs militaires fut la généralisation heureuse d’un général qui aimait beaucoup ses soldats, les choyait à l’occasion, mais en retour exigeait d’eux les plus dures fatigues. Qu'il n’ait pas été le premier à vouloir utiliser ces milliers de bras robustes et forts, personne ne peut le nier, mais il a régularisé l'emploi de cette main-d'œuvre et c’est bien avec lui que l’armée française d'Afrique donna le bel exemple d’un labeur opiniâtre, accompli vaillamment. D’aucuns avaient craint pour la santé des soldats, et il se trouva que cette vie active, au plein air, sous la morsure du soleil africain, fut plus saine que le séjour prolongé dans les casernes avec sa déprimante oisiveté. L'armée accomplit donc une rude besogne : elle ouvrit la plupart des routes de pénétration vers l’intérieur, bâtit les ponts, construisit les villages et les maisons des colons, défricha les landes et en outre elle sema, planta, coupa les foins et fit les motssons. Tout cela allègrement ; car elle avait confiance dans son chef.
Pourquoi faut-il que ce chef ait voulu réserver à son armée le monopole et en même temps le bénéfice exclusif de cette colonisation aussi bien dans les territoires militaires que sur quelques points des territoires civils ? L'armée est un instrument merveilleux sans doute dans la main de celuï qui sait s’en servir, mais ce n’est et ce ne peut être qu’un instrument ; elle devait rester une aide secourable pour la colonisation, non une rivale. Que n’aurait-on pas été en droit d’attendre des militaires et des civils, si l’union s'était faite entre eux, si le Ministre de la Guerre et le Gouverneur avaient pu se mettre d’accord ? Mais, pour Bugeaud, il-fallait prouver la supériorité des sol-
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dats colons sur les colons civils : il fallait montrer qu’en Afrique rien ne pouvait se faire que par l’armée et pour l’armée ; il fallait enfin que, pour la plus grande gloire de celui qui s’était appelé un soldat laboureur et que ses officiers avaient ironiquement baptisé du nom de jardinier en chef de l'Algérie, les fermes régimentaires devinssent des exploitations rurales modèles. Elles devaient même être les seules dans les territoires mixtes ; l'autorité militaire se refusait à y concéder des terres aux colons civils, les réservant aux camps agricoles. L'amour de l’agriculture fut la première des grandes passions de Bugeaud, l'amour de l’armée fut la seconde. Jamais ces deux sentiments ne furent dissociés dans son âme ; l’un compléta l’autre pour former cette personnalité, fort originale en somme, d’un Maréchal de France, duc d’Isly, aimant passionnément et cultivant ses propres champs à la Durantie. Cette originalité n'est-elle pas au demeurant une preuve de son caractère exceptionnel ? De ce que ce gentilhomme campagnard, devenu colonel, puis général, ait été contraint par un concours assezrare de circonstances à vivre tantôt de la vie des champs tantôt de la vie des camps et qu’il ait goûté l’une comme l’autre, il y a là quelque chose d’assez surprenant. Le métier des armes efface à la longue chez ceux qui s’y livrent les habitudes et les goûts de la jeunesse ; rien de pareil chez Bugeaud. L’épée ne lui a pas fait oublier la charrue et il n’est satisfait que lorsqu'il peut manier l’une et l’autre.
L'armée terrassière, l’armée maçonne, l’armée colonisatrice, partout elle est à sa place en Afrique ; partout aussi dans le pays les institutions militaires doivent s'étendre avec elle. Le principe d’autorité est la base la plus solide sur laquelle repose une société, estime Bugeaud, et il est plus nécessaire à une société naissante qu’à une société ancienne. Toujours ce respect de l'autorité a été sa loi, son dogme. S'il a pu mettre de bonne heure son épée au service de la monarchie de juillet, c’est que de bonne heure aussi le parti de l’ordre l'emporta sur le parti du mouvement. Jamais il n’a transigé avec les républicains contempteurs de cette autorité ou avec les Sociétés secrètes et leurs journalistes dont la propagande, en faveur de théories qu'il regardait comme subversives, empoisonnaït, d’après lui, le peuple.
Or, où trouver un régime dans lequel le principe d’autorité soit mieux établi et plus respecté que dans les gouvernements militaires ? L'armée ne constitue-t-elle pas une société idéale ? Chacun y est à sa
place et y garde son rang. Elle a ses chefs, tous officiers de choix, nee :
l'élite de la nation, auxquels on pourrait confier n'importe quelle
fonction administrative, financière et judiciaire ; elle a ses soldats, . travailleurs de tous les métiers, les uns cultivateurs, d’autres artisans,
d’autres maçons, charpentiers, cordonniers. Qu’on sache donc se servir de l'exemple offert par l’armée ! que sur son modèle on organise la société algérienne ! Le régime du sabre y est et y sera longtemps encore nécessaire. Tout le problème administratif est là.
- Cette décision de Bugeaud de maintenir, envers et contre tous, les institutions militaires, sans tenir compte de l'opinion publique en Afrique et dans la métropo'e, sans se soucier de la volonté souvent exprimée des Chambres et du Ministère, éclaire sa politique ; il s’opposera à ce qu’on diminue les pouvoirs du Gouverneur, à ce qu’on étende les territoires civils ; il conservera jalousement son adminis-
tration militaire et répondra par un pompeux éloge de ses officiers à
ceux qui viendiont se plaindre de leurs actes d’arbitraire. Sur la nécessité de la prépondérance militaire, sa conviction est absolue ; il la pose comme un axiome indiscutab'e. Pourtant les meilleurs de ses lieutenants ne pensaient pas comme lui et personne n’a, mieux que Lamoricière, signalé les dangers de ce despotisme militaire : « Les «communes, écrit-il de son bivouac de Dir-el-Kif, le 11 avril 1846 (1), «n'existent pas même dans les villes et les citoyens ne participent «nullement aux affaires qui intéressent la localité. Ils ont des lois «exceptionnelles, des tribunaux exceptionnels, un luxe d’arbitraire «à faire peur, s’il n’était tempéré par la crainte de l'opinion en Fran- «ce. Ajoutez à cela une monstrueuse administration qui veut tout « faire, s'occuper de tout et qui ne fait même pas nettoyer les rues et «allunier les réverbères. Les Français d'Afrique sont privés du jury ; «un tribunal amovible peut les condamner à mort, aux galères, à la
.« déportation ; le Gouverneur peut, d’un instant à l’autre, les expul-
ser de la colonie. Et vous vous imaginerez que, pour venir cultiver
É FC . , . : ET \ NO Te «la terre de la Métidja, je voudrais me soumettre à ce régime, si J é- «tais bon cultivateur ? Croyez-le-bien, c’est une chose grave de quit-
«ter son pays pour venir fixer sa famille, placer ses capitaux dans
çun pays où le régime des lois n’est pas établi ? Si J'ai bonne mé- «moire, toutes les colonies qui ont grandi vite, avaient des lois, des «institutions libérales et simples qui donnaient confiance aux émi-
(1) Lamoricière au Maréchal Soul, 11 avril 1846. Archives de lArsenal Fonds Enfantin.
«grants et leur offraient un sol aussi favorable que chez eux. La sécucrité de l'Algérie, qu’on.allègue pour maintenir ce régime, n’est qu'un «prétexte futile ; car, depuis dix ans que je commande à Oran, je «n'ai jamais réclamé du Gouverneur aucune mesure émanant de son «pouvoir discrétionnaire et je n’ai jamais exercé aucune autorité «sur le territoire civil. J’ai pourtant traversé des moments bien diffi- «eiles et, relativement à la défense du pays, je n’ai jamais éprouvé «le moindre embarras par suite de la ligne de conduite que J'avais «adoptée ».
De ce qu’un lieutenant de Bugeaud s'exprime en termes aussi vifs sur le despotisme administratif qui régnait en ce moment-là en Algérie, ne faut-il pas conclure que Ja colonie étouffait sous ce régime de compression et qu’elle demandait un air plus vivifiant et plus libre ? L’ordonnance de 1845 avait accordé aux habitants de la zone civile des libertés et des garanties ; dès lors, le contraste fut encore rendu plus frappant entre le militarisme des territoires mixtes et le régime civil des communes du littoral ; odieuse et insupportable devint la tyrannie du sabre. Peut-être — la chose est humaine — les officiers, furieux des attaques de la presse, eurent-ils le geste encore plus rude et les manières plus autoritaires ! La société militaire ou même militarisée devient avec le temps impossible ; les Algériens n’en veulent à aucun prix, pas plus qu'ils ne veulent des colonies militaires.
L’animosité des Européens s’accrut encore par suite de la déformation que subit la politique indigène de Bugeaud sous l'influence des Bureaux Arabes. Sans doute, 1l avait été habile de conserver une organisation qui avait fait ses preuves sous Abdelkader et d’attirer à notre cause les grands chefs indigènes militaires ou religieux, les djouads et les marabouts ; sans doute, il fut politique de faire diriger et surveiller ces cheikhs, aghas et bachaghas, par des officiers français, puisque seuls étaient tout puissants aux yeux des Musulmans le respect de la force matérielle et le prestige de l’uniforme ; sans doute il était avantageux de choisir ces officiers parmi ceux qui connaissaient le mieux les habitudes de ce peuple, ses mœurs, ses préjugés, sa langue, de les maintenir longtemps dans leurs fonctions et de les organiser en bureaux et directions. Par ces mesures, l'autorité militaire française exerçait un contrôle vigilant sur les actes des collectivités musulmanes ; elle était avertie des moindres incidents et pénétrait cette société naguère si fermée. Mieux encore, elle pouvait
espérer la modifier insensiblement en agissant d’abord sur les classés supérieures auxquelles appartenaient les chefs.
Est-il vraiment une politique plus juste et plus pratique que cellelà ? En était-il de mieux appropriée à ce peuple et aux circonstances ? Les circulaires du Maréchal sont de véritables modèles de diplomatie à l’égard des Arabes : d’un côté, rester forts en présencé de musulmans affaiblis momentanément mais non résignés à leur défaite, décourager par une répression rapide toute velléité de révolte, frapper fort mais frapper juste ; de l’autre, convaincre les masses indigènes de la supériorité de notre organisation, les convier à une collaboration économique avec nous, les enchaîner même à notre cause par les liens de l'intérêt, tel fut le programme de Bugeaud.
Il en mesura de bonne heure les difficultés dont la principale était de faire vivre côte à côte deux peuples que tout séparait : civilisation, religion, mœurs. Lui, du moins, essaiera au début de se montrer équitable, d’apaiser ou d'éviter les conflits, de tenir la balance égale entre les aspirations divergentes des uns et des autres. Il affirmera que son seul désir est de voir évoluer les indigènes vers une assimilation prosressive avec les Français. Pourtant, quand dans son entourage la première place fut occupée par le colonel Daumas, lorsque grondera la révolte de 1845, attribuée de propos délibéré par les officiers des Bureaux Arabes aux empiétements des colons européens, il se laissera aller à enrayer les progrès de la colonisation civile ; il empêchera l’établissement de nouveaux centres et retardera l’envoi à Paris des dossiers concernant les grandes concessions. Cette attitude encouragea ceux de ses officiers trop portés déjà à ne prendre la défense que des seuls indigènes ; ils s'employèrent désormais à faire aboutir les revendications musulmanes, même lorsqu'elles étaient contraires aux intérêts des citoyens français. Ils allèrent encore plus loin dans cette voie ; sous prétexte de justice à rendre aux vaincus, ils en arrivèrent à traiter les propriétaires européens d’oppresseurs et — chose plus orave — de spoliateurs.
Lutte stérile s’il en fut et de plus fratricide ! Les colons français calomniés par des officiers français, la chose est à peine vraisemblable. Quels déchirements pareil conflit ne produisit-il pas ? L'armée elle-même fut divisée. Et dire que le Maréchal, le grand colonisateur d'autrefois, laissa, pendant les dernières années de son commandement, lanéer ces insinuations malveillantes à l'adresse des propriétaires du Sahel et de la Métidja ! Dire aussi que c'était dans son entourage que se colportaient les bruits les plus perfides et qu'il aurait
suffi d’un geste de sa part pour mettre fin à cette abominable camipagne ! Que parfois les colons aient eu des torts, que certains se soient montrés arrogants et cupides, était-ce une raison pour les condamner en bloe, eux et leur œuvre ? Tant d’injuste partialité souleva de violentes colères contre les officiers des Bureaux Arabes et le parti militaire, contre Bugeaud et son système.
Ainsi peu à peu le temps faisait son œuvre ; peu à peu les faiblesses de la colonisation militaire étaient soulignées par les variations de la pensée de Bugeaud, par les incertitudes et les erreurs de ses essais, par les déformations de ses tendances. Plus on s’éloignait de l’époque où ce système fut conçu, plus il devenait impraticable ; mais plus aussi il était cher à son auteur. L’affection que l’on porte à un être aimé ne se mesure pas tant à ses qualités ou à son mérite qu'à la violence des attaques dirigées contre lui et à la continuité des efforts que l’on a dépensés pour le défendre ; il en est de même pour les idées. A ne considérer que le système que l’on a conçu, à vouloir démontrer sa supériorité, à prétendre l’imposer malgré tout, on ne comprend plus les faits ou on les interprète dans un sens favorable à ses illusions ; on ne parle plus le même langage, on ne se comprend plus. C’est ce qui est arrivé à Bugeaud et à ses contemporains.
C’est aussi ce dont son amour-propre fut le plus meurtri. Il s'était proposé trois choses en prenant possession de son commandement à Alger : conquérir la Régence tout entière et il y a pleinement réussi ; organiser le gouvernement des indigènes et beaucoup estiment que celui qu'il a établi était le meilleur pour l’époque ; fonder enfin de grandes et fortes colonies militaires, mais, sur ce dernier point, il a été en désaccord avec la population civile algérienne et métropolitaine, avec les Chambres et les Ministres, ef il échoua.