‹ La Colonisation Militaire sous BugeaudChapitre 71 sur 77 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Pourquoi la colonisation militaire a paru nécessaire à Bugeaud et pour quelles raisons elle devait échouer.

Les changements survenus er. France et en Europe de 1841 à 1847.

Les changements surverus en Algérie : militaires, sociaux et économiques.

Evolution des idées sur la colonisation : la colonisation libre et la colonisation. officielle. Les Légions.

Hostilité des Chambres et de l'opinion publique contre les Légions : dissentiments avec Soult.

Bugeaud artisan de son propre échec : ses concessions et ses habiletés, ses essais malheureux, exagération et déformation de ses idées.

Pour si singulière qu'à première vue puisse paraître une théorie, il est rare qu'elle ne contienne pas une part de vérité ; si l’on veut la découvrir, c'est dans les circonstances voisines de l’époque de sa for-. mation qu'il faut aller la chercher. Plus on s’éloignera de ce moment, plus les origines du système deviendront obscures et plus les raisons, qui pourraient l'expliquer et en partie le légitimer, perdront de leur valeur et de leur clarté. Or, la théorie de la colonisation militaire, ébauchée en 1838 (1), s’est complétée et achevée dans l'esprit de Bugeaud pendant les premières années de son gouvernement. C’est done vers ces années qu'il faut remonter pour trouver dans la situation politique et économique de la France, dans celle de l'Algérie comme dans l’état de la colonisation européenne, les véritables raisons des colonies militaires. Mais c’est aussi à l’époque voisine de sa définitive condamnation, par conséquent à la période de 1846 à 1847, qu'il convient de se reporter pour comprendre les causes réelles de son échec. Il nous suffira en somme de rappeler comment les grands événements, qui se sont produits de 1841 à 1847, précisément pendant que Buveaud exerçait son commandement en Afrique, ont entraîné de telles modifications qu'un pareil projet, imposé presque par les circonstances à l’arrivée de ce Gouverneur, parut inutile et irréalisable à son

départ.

(1) Cesten effet de cette année 1838 que datent les trois brochures : Simple document sur l'Afrique par un officier de l’armée d’ Afrique, - Mémoire sur notre Etublissement dans la Province d'Oran par suite de la paix. - De l'Etablissement de Légions de Colons Militaires dans les possessions du Nord de l'Afrique,

En 1841, une partie de l’armée française est engagée en Algérie. Le Ministère s’est enfin décidé à la éonquête de la Régence entière ; il s’est rendu compte de la nécessité, s'imposant alors à la France, d'empêcher la formation d’une nationalité arabe, de briser les résistances locales et de combattre lEmir jusqu'à ce qu'il fût à notre merci ; il a compris en même temps qu'avec les indigènes, le plus est plus facile que le moins. Force a donc été d'accroître les effectifs de l’armée d'Afrique ; ils dépassent déjà 80.000 hommes et bientôt atteindront 100.000. Mais une expédition africaine n’a rien d’analogue avec les campagnes militaires en Kurope ; de ce côté de la Méditerranée, il n'existe pas de grands intérêts à saisir, pas de villes où s'accumulent les richesses du pays, peu ou pas de villages où se déposent en réserve celles des particuliers. Battus sur un point, les Arabes reparaissent sur un autre, toujours aussi intrépides et même plus acharnés après la défaite. Abdelkader reste insaisissable. Donc, pas d'opérations décisives ; les hostilités se prolongent et on ne sait quand elles se termineront.

Or, la France, dans l’état instable où est l’Europe, peut-elle maintenir, sur une rive éloignée et durant plusieurs années, de nombreux bataillons sans danger pour elle-même, sans inconvénient pour sa politique extérieure ? Assurément, la paix de l’Europe n'était pas à ce moment aussi sérieusement menacée qu'elle l'avait été dix ans auparavant par les mouvements populaires qui, en Belgique, en Pologne, en Italie, avaient accompagné l'avènement de la Monarchie de Juillet. Pourtant, elle était à la merci du moindre incident. Qu'on se rappelle qu'en 1839 les difficultés s'étaient subitement compliquées et aggravées dans le Levant ; les succès de Mehemet Ali et de son fils Tbrahim, la marche rapide des Egyptiens en Syrie puis sur Constantinople, avaient failli déchaîner une guerre générale. En France, lorsqu'on apprit la coalition formée par l'Angleterre pour arrêter le pacha d'Egypte et faire échec à la politique française, la déception avait été si vive, que Thiers prépara fiévreusement la guerre et, si ce n'avait été la prudence de Louis-Philippe, le conflit éclatait. Que l’on n'oublie pas non plus les violentes discussions au sujet du renouvellement du droit de visite en 1841 et 1842, les rodomontades de la presse anglaise et l'humble attitude de notre diplomatie à propos de l'affaire Pritchard après 1843, enfin les amères déceptions que provoqua, en 1845, dans les milieux parlementaires français, la signature d’une

paix avec le Maroc sans aucun avantage pour le vainqueur. Toujours

l’animosité jalouse de l'Angleterre risquait done de rallumer l’incen-

die et de l’étendre à toutes les puissances européennes. Dans ce monde méditerranéen, où les compétitions étaient si ardentes et où se heur-

taient deux civilisations et deux religions, que de facilités pour pro-

voquer un embrasement général !

Ces démêlés avec l'Angleterre expliquent, surtout si on les rapproche des événements de la guerre d'Afrique, la politique de Guizot prudente et en apparence pusillanime. La paix « partout et toujours », le maintien de l'entente cordiale étaient des conditions indispensables pour le tranquille développement de notre conquête africaine ; avant tout, il fallait liquider la question d'Alger et donner le temps à nos troupes de venir à bout dela résistance opiniâtre des Arabes. Bugeaud, de son côté, qui connaissait les intrigues anglaises pour les avoir rencontrées au Maroc, voulait aller vite en guerre et en colonisation, et il.s’était persuadé que, de ces deux entreprises également urgentes, l’une ne pouvait pas être résolue sans l’autre à cause des habitudes sociales des indigènes. La Régence ne serait réellement dominée et soumise que lorsque, derrière les troupes, les légions de soldats colons s’établiraient sur les lignes de l’intérieur et dans les régions favorables ; elles dissocieraient les tribus et les maintiendraient dans l’obéissance par la menace d’une répression immédiate. La colonisation militaire apparaissait comme le moyen rapide et sûr de tenir l’Afrique.

Mais, si cet argument politique de créer des légions conserve à peu près toute sa valeur pendant le gouvernement du Maréchal, il n’en est pas de même de la raison financière ou plutôt des possibilités fiscales que présentait le budget de la Métropole pour couvrir les dépenses de cette colonisation militaire. Le Gouverneur avait répété souvent que ce serait folie de perpétuer le fardeau des dépenses africaines par une guerre mal faite ou par une occupation du pays mal comprise, que son système des Légions permettrait de réduire de moitié les dépenses purement militaires, que par suite les Chambres

.avaient tout intérêt à l’adopter. Jamais il ne parvint à convainere les Chambres pas plus que les Ministres ; et, s’il n’y arriva pas au moment où l'argent était très abondant, si abondant même qu'on ne savait à quoi l’employer, comment pouvait-il conserver l'espoir de réussir quand la crise financière éclata et que l'équilibre du budget fut rompu ? En 1846 et 1847, la situation financière de la France ne comportait plus d’essais aussi dispendieux que celui que proposait

Bugeaud, et ce fut la première et peut-être la principale cause du vote hostile des Députés.

RE

Bien plus profonds furent les changements dans la situation militaire, sociale et économique de la colonie. Quelle différence entre l'Algérie de 1841 et celle de 1847 ! En 1841, les Français n’occupaient que quelques points sur ie littoral, excepté toutefois la ville de Constantine ; encore étaient-ils bloqués dans ces ports et les Européens civils, cultivant à proximité ou sous les murs des places fortes, vivaient dans de perpétuelles angoisses. En 1847, la côte, le Tell et ies Hauts-Plateaux, ce que l’on appelait encore le petit désert, sont déjà pris et gardés par des postes. Or, cette extension de notre autorité militaire et politique, si favorable à nos intérêts, l'était moins à la cause de la colonisation militaire ; car le nombre des légions devait en être multiplié et la dépense accrue.

En 1841, on désespérait de venir à bout de l'hostilité des indigènes. Ceux qu'on croyait avoir soumis se montraient plus intraitables le lendemain. Leur haine multipliée par les défaites, leur fanatisme farouche et leurs traditions séculaires les rendaient pius redoutables dans cette apparente soumission qu'ils l’étaient sous lés'armes. Massacrer les roumis, les dépouiller de leurs biens, piller les récoltes, n'étaient-ce pas autant d'actes méritoires pour eux ? Sur les frontières autrichiennes, on avait vécu au seizième et dix-septième siècles sous le régime de la peur du Turc ; dans la Métidja et aux environs d'Alger, on vécut jusqu’en 1841 sous celui de la peur des Hadjoutes. Mais, lorsque Bugeaud eut frappé ces indigènes dans leurs biens, c’est-à-dire dans leurs récoltes ct leurs troupeaux, quand il eut enlevé la ligne des postes intérieurs tenus par les réguliers de l’'Emir, quand il fut démontré enfin que les troupes françaises, entraînées à cette guerre africaine et rendues plus mobiles, pouvaient atteindre partout les tribus insoumises, alors le peuple arabe ne parut pas aussi redoutable. Les campagnes devinrent progressivement plus sûres. Sans doute, il y eut encore des assassinats, mais la répression rapide diminua le nombre des actes de banditisme, Le Maréchal était heureux de faire constater à M. de Tocqueville et à ses collègues, que des personnes isolées pouvaient voyager scules'sur les routes de l'Algérie. Les Légions créatrices de sécurité, étaient-elles done si nécessaires ?

Autrefois, on croyait que ces mêmes tribus indigènes étaient réfractaires à nos coutumes sociales. Elles formaient par leur masse

un bloc qu’il était difficile de désagréger. Le nombre des habitants dé la Régence s'élevait, dès cette époque, à trois millions d’âmes au minimum, probablement à beaucoup plus. Les statistiques, recueillies par les Bureaux Arabes, donnent ces deux chiffres, mais les officiers qui les ont établies ajoutent que ce ne sont là que des évalüations probablement fort au-dessous de la réalité. La société musulmane restait au demeurant impénétrable, la famille plus fermée encore. De l'Islam, réformé au XVe siècle, les pratiques formalistes, la rigueur et la simplicité des dogmes, l’apparente élévation morale, en: fin l'extraordinaire vitalité avaient unifié les éléments de ce peuple arabo-berbère. Dans ces conditions, comment des civils, auxquels manquaient et l'esprit de solidarité et la discipline, auraient-ils pu espérer lutter contre cette masse compacte et même se maintenir à côté d’elle ou au milieu d'elle ? On jugea la chose si impossible qu’on mesura à ces Français leur part de culture derrière l’obstacle continu : l'intérieur resterait réservé aux indigènes. Ainsi, les deux races seraient séparées et isolées. Peu à peu, et surtout sous l’influence de : Bugeaud, les idées -changèrent ; l'expérience des populations arabes permit de mieux apprécier le caractère indigène. N on seulement ces Algériens furent estimés plus sociables qu'on ne l'avait cru jusque-là, mais on vanta leur patience, leur ténacité, leur endurance. Le colonel Daumas prétendit que les fellahs étaient à peu près les seuls à cultiver les terres de la plaine de la Métidja. Ils étaient laborieux et âpres au gain. Leur avidité était telle qu’elle dépassait en violence leur fanatisme et c'était là un moyen de les attirer à nous. Qu'ils soient habilement engagés dans une association d'intérêts avec les Européens et leur docilité sera assurée. Mais, il est dès lors inutile de faire appel à la force d’un groupement militaire, d'autant que les civils sont plus aptes à créer cette fusion des intérêts.

En 1841, les conditions climatériques, telles qu’on se les figurait, n'étaient pas plus engageantes que les conditions sociales. Les pertes cruelles, subies par l’armée française du fait des maladies africâines que la médecine ne savait pas combattre, surtout cette fièvre paludéenne si tenace et si traftresse, avaient acquis à certaines localités des environs d'Alger une fâcheuse réputation d’insalubrité que l’on avait étendue à tout le pays. La Métidja, la terre promise des colons, est appelée par Bugeaud la plaine pestilentielle, le futur tombeau de l’armée, si l’on continue à employer les troupes à l’établissement, puis à la garde de l'obstacle continu. Ses lieutenants, des généraux comme lui, ayant vécu longtemps en Afrique, se livrent aux

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