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quatre heures. Et Céline ne comprenait rien à cette exigence, Toncle étant ordinairement, sur ce cliapitre, fort scrupuleux, à telles enseignes que, loin de carotter sa nièce, il trouvait le moyen, sur ses maigres ressources, de gâter les enfants.
Mais les bruits de la salle, où Ferdinand était aux prises avec de redoutables clients, proposèrent un autre objet aux soucis de la patronne. Jéricho venait d'arriver, complètement ivre, cramoisi, l'œil au jus et la bouche en pomme d'arrosoir. Il s'approcha du comp* toir et réclama un demi-setier de « poivre». D'abord, Ferdinand flt semblant de ne pas entendre, puis, l'em- Ijalleur se fâchant, Lhomme accentua son refus : « Non, mon vieux, tu m'avais promis un acompte hier, je n'ai rien reçu ; tu repasseras. Faudrait pas tout de même me considérer comme une vache à lait. »
— Je te considère comme une vache seulement, répliqua Jéricho. Alors, ça y est? Tu me coupes le credo? T'as tort, tu sais... C'est pas le moment d'envoyer dinguer les camarades qui font ton service. C'est pas tous les jours la sainte-touche pour le pauvre monde comme pour toi. Heureusement que tout ça va changer et que c'est à toi qu'on en demandera... des acomptes de présence au bataillon^ espèce d'empoisonneur !
— Si je t'empoisonne, pourquoi reviens-tu ? dit Ferdinand.
— Porquoi ? Porquoi ? Pour voir si t'as gagné un grade en servant des canons de la bouteille, feignant !
De sa place, sous l'œil de bœuf, monsieur Martin, mâchonnant son inusable cigare, s'adressa au marchand de vins : « Ne répondez donc pas. Ayez plus d'empire sur vous que n'en peut avoir sur lui un homme dans cet état-là. »
Jéricho, qui avait mal entendu, écuma : — C'est au moins toi qui parles d'Empire, sale mouchard ! A bas l'Empire !
Ou essaya de persuader à F ivrogne qu'il n'avait pas compris, mais il continua :
— De quoi qui se mêle, ce vieux traîne-la-patte ? Comme si on ne savait pas quïl est ici pour espionner... Silence aux roussins!
— Là! murmura philosophiquement TÉmigrant : ça m'apprendra...
Cependant, marquant un point à Temballeur, des rires et quelques grognements avaient déjà fait sentir à Ferdinand l'outrecuidance de sa coiffure militaire. Aussi, peut-être allait-il céder, bon prince, indifférent à de nouvelles injures et enclin, par appréhension, à ménager tout le monde, lorsque madame Lhomme, sortant de sa cuisine, eut la fâcheuse idée de s'immiscer dans le débat. Elle avait beau être d'accord avec son mari sur la douloureuse nécessité de ne mécontenter personne, dans la crise aiguë qu'on traversait, elle ne se résignait pas, d'autre part, à des concessions quotidiennes qui les menaient, disait-elle, à la ruine. Ils n'auraient bientôt plus qu'à fermer boutique, ayant mangé jusqu'à leur dernier sou. Les exigences des mauvaises payes croissaient à mesure que la Commune dépérissait. Certains, voulaient évidemment jouir de leur reste à ses dépens. Céhne n'entendait pas de cette oreille. Les assauts continuels qu'avait à subir Ferdinand la fortifiaient dans Tintention de l'éloigner le plus tôt possible. Quand il serait en lieu sûr, elle se flattait de tenir tête aux plus enragés. Elle enveloppait dans la même sollicitude le mari et la maison. La Commune, après le Siège, en dérangeant un train-train daffaires paisibles et de gains réguliers, rattachait d'autant plus à ces avantages qu'elle tremblait de les perdre. Leur fragilité lui en avait révélé le prix, d'où la métamorphose qui s'étaitfaiteen elle. Madame Céline, naguère affable et indulgente, se transformait en patronne énergique prête à remplacer au gouvernail un pilote impuissant. Enfin, l'emprunt de son oncle, emprunt inexplicable auquel Ferdinand avait encore eu la faiblesse de consentir sans la consulter, contribuait, ce jour-là, à l'indisposer et provoquait son ingérence.
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Accotée contre la cloison basse qui séparait les deux salles, elle interpella Jéricho, qui menaçait maintenant Ferdinand de faire consigner son « cassin » à la garde nationale, en attendant mieux.
— Ne vous gênez donc pas, Tami... Si vous lui aviez rendu plus tôt ce service, il n'aurait pas aujourd'hui le regret de se consigner lui-même à des pratiques comme vous, qui viennent boire ici quand elles n'ont plus d'argent à dépenser ailleurs. Merci de la préférence !
Sous cette attaque de flanc, Jéricho eut l'air déplier : — Oh ! si la bourgeoise s'en mêle, c'est bon... Fallait le dire tout de suite... Je ne suis pas rosse, moi... Je ne veux pas être cause que la patronne te tournera le gros bout, ce soir... Va au bonheur, ma vieille, si c'est ton tour.
Une explosion de gaieté couvrit l'injure et proclama, en même temps que l'irresponsabilité du pochard, la solidarité sans excuse de la galerie. Mais Ferdinand, interprétant la manifestation dans son sens le plus restreint, haussait les épaules en priant l'emballeur de débarrasser le plancher, lorsqu'une invitation contraire partit delà porte d'entrée : « Allons, Ferdinand, à toute soif, miséricorde... Verse à Jéricho sa consolation... C'est moi qui régale. »
Quélier n'avait pas été le dernier à s'amuser de la scène à laquelle il venait d'assister et dont il improvisait le dénouement, à la confusion du marchand de vins.
• — Parbleu ! Pour ce que ça vous coûte, à vous aussi ! dit madame Lhomme.
Quélier releva vivement le propos : —Ne faites donc pas la méchante, madame Céline. On connaît votre bon cœur... et le mien. On sait que je ne regarderai jamais à casser une roue de derrière, pour fêter le... le rapprochement dont Jéricho parlait tout à l'heure... Et quand je dis que je régale, je montre la couleur de mon argent.
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Il jeta cent sous sur le comptoir, avec l'assurance d'un qui ne doit rien à personne, et Ferdinand lui rendit sa monnaie, comme si, en effet, le compte de son pensionnaire était réglé. Au fond, ces nouvelles manières lïmpressionnaient plus désagréablement que le sans-géne onéreux auquel il était habitué ; et sa femme dut en concevoir autant d'inquiétude, car elle retourna dans sa cuisine, tandis que Jéricho, maître de la place et s'y voyant soutenu, faisait, avec son demi-setier, le signe de la croix des pochards : Montpernasse, Ménilmonte, la Gourtille, Bagnolet..., devant une coterie pourtant blasée sur ses prouesses.
Les Lhomme dînèrent tard, ce soir-là. Jusqu'à huit heures, le débit ne désemplit point; puis Alexandre servit leur repas, dans la seconde salle, àmonsieurMartin, à Quélier, à Rabouille, à l'acteur Adolphe et à son petit caniche noir en jupons. Mais ces deux derniers, la soupe et le bouilli expédiés, s'en allèrent.
« J'ai à travailler », dit Adolphe, en adressant du coin de l'œil à Rabouille, un signe d'intelligence se référant à sa confidence de la matinée.
Pour l'Émigrant, lui aussi semblait jouir de son reste. Depuis qu'il consacrait une partie de ses nuits à mettre un peu d'ordre dans les paperasses municipales, il se passait le luxe de diner modestement et prolongeait ensuite son gioria jusqu'à l'heure où la mairie ofïrait à ses veilles laborieuses un asile apaisé. Et la conversation de Rabouille n'était pas étrangère, d'autre part, au plaisir qu'il trouvait dans ces entr'actes.
Mais le mécanicien ne paraissait guère en train de causer. La journée pour lui était décidément mauvaise. Comme il rentrait, las d'avoir marché pendant quati^e heures en prenant des résolutions dont aucune ne le satisfaisait, le petit Adrien, courant à sa rencontre, l'avait accueilli par ces mots : « Mon oncle est parti ; c'est de ta faute ! »
Et. comme Rabouille en demandait la raison, l'enfant
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avait ajouté, hargneux: « Oui, c'est de ta faute... Je le sais bien, moi... Pourquoi que tu lui fais de la peine en touchant à sa Colonne ? Je ne t'aime plus, là !.. . »
Et tous les efforts de Sophie pour pallier la bouderie de son frère, n'en avaient point consolé liabouille. En vain, la gentille gamine le sollicitait de lui faire repasser son histoire de France ou sa géographie ; il la laissait poser elle-même les questions auxquelles elle répondait. Par-dessus la séparation découpée à jour, la récitation de la fillette s'envolait, innocente, légère, acclimatée dans ce milieu pestilentiel. Entre deux hoquets de Jéricho, dans l'air humide, saturé de vin, d'absinthe et d'eau-de-vie, le filet de voix de la petite Sophie s'élevait, papillon de marécages. Maintes fois et quelque privation en résultant pour lui-même, Rabouille avait conseillé à Céline de soustraire sa fille à cette promiscuité , en l'envoyant étudier au premier, dans le logement du ménage. Mais madame Lhomme, à qui Sophie rendait mille petits services, préférait l'avoir sous les yeux et sous la main ; et l'Émigrant, de son côté, avait conclu : « Qui sait, après tout? Peut-être la présence de cette petite est-elle nécessaire ici : elle brûle du sucre. »
Aussi bien, à certaine heure de la soirée, la clientèle partie, quand les enfants, derrière la mince cloison, distillaient leurs leçons, un souffle frais passait sur la salle empuantie et la purifiait.
Mais Rabouille, ce soir, écoutait distraitement Sophie sans la reprendre ou sans démêler, comme il faisait souvent, Fécheveau d'un texte embrouillé dans sa tète, sinon sur ses lèvres mécaniques. C'était en pure perte que la rusée, cassant exprès son fil pour qu'il le rattachât, dévidait une histoire de François I" (1515- 1547), écrite à l'usage des écoles, c'est-à-dire fallacieuse et stupide, pleine de défaites encensées comme des victoires, de sottises changées en grâces chevaleresques, de roueries tournées en habileté et de crimes déguisés
en raison d'Etal. Dans la bouche de relève, les « principaux événements du règne » fondaient comme des pastilles, quelques-unes à papillotes et à devises. C'était l'entrevue du Camp du drap d'or, cette mascarade, et Taveuglement servile de Bonnivet, ce Le Bœuf; c'était Pavie, l'héroïsme du roi-soldat et « Tout est perdu fors l'honneur ! » C'était Bavard, le chevalier sans peur et sans reproche, et sa belle tirade au connétable de Bourbon, traître à son prince, à sa patrie et à son serment!... Comme exemple de fidélité aux serments, c'était le continuel assaut de fourberie et de duplicité que faisaient Charles-Quint et François I^'"; et c'était enfin, telle une croix plantée sur cet amas de turpitudes soyeuses et maquillées, « l'obligation dans laquelle le roi, quelque temps avant sa mort, s'était vu de châtier les Yaudois », ânonnait la petite Sophie de sa voie angélique.
Mais cela même par quoi Rabouille n'eût pas manqué d'être impatienté, passa sans protestation de sa part et ce fut monsieur Martin qui, à sa place, observa :
— Vous avez entendu? Au fond, toute l'histoire de ces princes soi-disant chevaleresques, de ces médailles anciennes frottées sans cesse pour les faire reluire ; cette histoire tient en trois mots : battus et farauds. Mais c'est surtout l'iiistoire sainte qui se poursuit dans Ihistoire de France sur de nouveaux frais. Si l'on poussait un peu cette élève des bonnes Sœurs, elle expliquerait que François P% ayant reçu de Dieu l'ordre d'exterminer une race maudite, devait obéir sous peine de perdre sacouronne, comme Saiilperdit la sienne pour avoir épargné je ne sais plus quel notable Amalécite. Le dieu des rois et des armées doit ignorer la tolérance et la miséricorde. Et voilà ce que j'ai moi-même enseigné aux enfants pendant trente ans ! Quand j'y songe, j'en arrive à souhaiter le rétablissement de l'estrapade, pour expier dans ce supplice ou dans quelque autre plus affreux encore, la longue suite d'empoisonnements dont je m'accuse. C'est grâce à des milliers de cou-
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pables comme moi que le mal s'étend, que le chancre ronge, que l'erreur se perpétue. C'est conformément à cette conception de Tliistoire que des professeurs de vaillance, après la capitulation de Sedan, ont reproché à Napoléon III de n'avoir pas tout perdu, — fors l'honneur et la dynastie, — en se comportant comme François l" à Sedan et en tuant de sa main sept ennemis avant de se rendre. II est probable, en effet, qu'un tel exploit lui eût permis ensuite de signer un traité aussi honteux que celui de 1520, afin de caler un trône chancelant. Une belle parole historique, par surcroît, pour les écoles de l'avenir... et c'était la gloire et l'immortalité acquises à Napoléon III comme à François 1'% aux dépens d'une France épuisée, envahie, héroïque, et passée sous silence. Or, loin de honnir l'Empereur, il faudrait plutôt le féliciter d'une lâcheté qui nous a du moins débarrassés de lui et de sa famille. Quand donc racontera-t-on aux Français la vie de leurs pères et non plus exclusivementcelledeleurs maîtres? Quand donc, renversant les rôles, considérera-t-on simplement un F'rancoisP', un Charles IX, d'autres Charles encore, tous les Henri et tant de Louis, qui jalonnent l'histoire, comme des bornes chronologiques contre lesquelles il n'y a lieu de s'arrêter que pour vomir? Ah ! l'histoire de France, quels instituteurs l'apprendront enfin aux enfants du peuple?
— Les instituteurs que la République formera, dit Rabouille, sortant de son rêve.
Mais l'Émigrant fît une moue dubitative. — Je dois constater que la Commune ouvre à peine le chemin à cette espérance. H semblerait que nous en sommes encore aux jours prospères de l'Empire, où l'on dépensait quatorze milliards pour apprendre à tuer, et cinq cents millions pour apprendre à lire, la moitié de ce que coûtait à la France le budget des cultes ou Fentretien de la famille impériale ! Je sais qu'il faut tenir compte à la Commune des circonstances et que ce n'est pas en quelques semaines qu'elle pouvait détruire
l'œuvre de dix-huit années. Néanmoins, de toutes les Commissions qu'elle a instituées, reconnaissez que celle de renseignement, la plus paresseuse, ne s'est pas même signalée par ces prémices et ces velléités que la Commission du travail et de rechange, par exemple, offre à notre impatience. Qu'a-t-elle fait pour les enfants et pour leurs maîtres, la Commission de l'enseignement?
— Elle a été au plus pressé, répondit Rabouille. Elle a supprimé, dans les écoles primaires, renseignement et les symboles religieux, amélioré le traitement des instituteurs et des institutrices. Mais on n'improvise pas une éducation républicaine, qui est toute à créer, et il y a une certaine honnêteté à ne pas décréter l'instruction rationnelle, intégrale, gratuite et obligatoire, tant qu'on n'est pas en mesure de l'assurer. Tout ce que pouvait faire la Commission en attendant mieux, c'était d'entrer en rapport avec les municipalités et de se renseigner sur les éléments et les moyens d'organisation dont elles disposent, la plupart des instituteurs ayant abandonné leur poste dès le 19 mars. Quelqui^sunes déjà, dont vous avez peut-être lu la circulaire aux familles, se mettent en état d'appliquer le principe de la liberté de conscience à l'instruction communale. Celle du 17* arrondissement invite les instituteurs réfractaires qui voudraient cesser leurs classes, à en avertir l'administration publique, afin que les élèves naient point à subir d'interruption dans leurs études. C'est bien. Mieux vaut, pour la Révolution, dix ennemis au dehors qu'un seul dans l'école. Ici même, au vingtième, on se préoccupe d'habiller et de nourrir les élèves pauvres, car il est juste d'inscrire, en tête d'un nouveau programme, leur droit à la subsistance et au vêtement. Un enfant qui a faim et qui a froid, est mal préparé pour recevoir des notions de morale. Enfin, on annonce l'ouverture de la première école professionnelle, rue Lhomond, et une autre, d'art industriel, pour les jeunes filles, est installée rue Dupuytren. Et
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tout cela, songez-y, monsieur Martin, s'accomplit sous les obus, au milieu d'une population en armes, ardente à défendre de chétives conquêtes, soit ! mais qui constituent pour elle, néanmoins, un salaire supérieur aux trente sous de la solde journalière.
L'Émigrant secoua la cendre de son cigare : — Le malheur, voyez-vous, c'est que la Commune cache ses bienfaits et répand ses erreurs. Car les bêtises continuent. On supprime des journaux, comme sous l'Empire ; il y aune Sûreté générale qui donne aux Parisiens des inquiétudes sur leur sûreté particulière, et un Comité de salut public qui retombe aux certificats de civisme, c'est-à-dire en enfance, avec cette carte d'identité dont il exige, à présent, que tout citoyen soit muni. Un attentat à la propriété privée n'est pas moins inutile en ce moment. Cependant, la démolition de la maison de Thiers est décidée, et aussitôt la prédiction de Rochefort se réalise. Vous vous rappelez ce qu'il écrivait dans Le Mot d'Ordre, le mois dernier. Après avoir déclaré qu'il n'y avait point de raison pour ne pas s'attaquer également aux immeubles que Picard et Jules Favre possèdent sur le pavé de Paris, il dénonçait l'inconvénient principal de ces représailles. En apprenant, disait-il, que la justice populaire démolit l'hôtel de Thiers, qui a coûté deux millions, lAssemblée nationale lui en voterait immédiatement un autre qui en coûterait trois à l'Etat, si bien que les contribuables seraient encore les véritables dindons de la farce. L'événement vient de vérifier les prévisions de Rochefort. Ces décrets d'intimidation puérile ne sont pas même empreints du caractère iconoclaste que revêt la destruction de la chapelle Bréa ou de la colonne Vendôme...
— Et encore ! observa Rabouille.
Monsieur Martin le regarda avec stupéfaction :
— Comment cela ?
— Les idoles ont leurs niches en nous ; ce n'est pas la pioche qui les renversera. Patience et longueur de temps seront nécessaires pour en venir à bout. Certaines
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opérations chirurgicales, délicates et périlleuses, n'ont des chances de réussir que si le malade y est préparé par un régime... On risque de le tuer en l'opérant trop tôt.
— Est-ce bien vous qui parlez ainsi? s'écria TEmigrant qui, ayant fini de dîner, sirotait son gloria.
Rabouille appuya sur le petit Adrien un regard lourd d'angoisse et répondit :
— C'est moi, Je me demande si l'amputation que nous allons pratiquer a été précédée de soins suffisants et si la remarque de Rochefort ne s'applique pas aussi bien à la colonne Yendùme qu'à la maison de Thiers.
Un éclat de rire partit de la pièce voisine. Depuis quelques minutes, Quélier que leur conversation ennuyait les avait quittés et s'attardait au comptoir. Schramm survenant, pendant que Rabouille avouait ses scrupules, le capitaine fit signe au cordonnier de se taire et d'écouler ;mais celui-ci lâcha brutalement, touhaut, sa façon de penser :
— Toutçà c'est des prétextes pour gagner du temps... On n'en a plus pour s'amuser à de pareilles foutaises. Je viens de le dire à Trinquet ; il est de mon avis. On est moins exposé place Vendôme qu'aux avant-postes, parbleu! Enfin, dans vingt-quatre heures , les fricoteurs de tout poil rentreront dans le rang.
— A toi, z"a moi la paille de fer, dit Quélier. C'est trop juste.
Rabouille, dans la seconde salle, s'était levé, très pâle et le poing fermé. La petite Sophie s'approcha de lui et tendit son front : « Bonsoir, Rabouille, nous allons nous coucher... »
« — Bonsoir, toi..., dit, derrière elle, son frère.
Rabouille les embrassa tous les deux et suivit des yeux, une minute, la fillette qui s'éloignait lentement en se retournant, prête ta revenir, semblait-il, si son ami se laissait aller au mouvement d'emportement qu'elle avait arrêté.
Mais la colère était morte à son geste brisé.
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Il allait se rasseoir, lorsqu'une femme, tenant un enfant par la main, entra dans le débit et chanta :
Mais on frappe à ma porte... ; Est-ce un ange aujourd'hui, Un ange qui m'apporte Des nouvelles de lui?...
Mais non^ c'est une mère Qui pleure en s'écriant :
Maudite soit la guerre !
J'ai perdu mon enfant!...
— Etes-vous comme moi ? monsieur Martin, dit Rabouille. Je ne peux pas supporter les falsifications de ces mastroquets qui mettent nos défaites en bouteille et font faire glou glou au sang versé. J'ai un profond dégoût pour les Thénardier qui grattent la terre des champs de bataille remués, dépouillent les cadavres encore chauds et battent la mesure, duhautdestumulus, à la danse des morts.
— Oui, le patriotisme a ses vautours aussi, qui en vivent.
— Il faut remarquer à l'honneur de la Commune, reprit Rabouille, qu'elle ne cherche point de consolation ni de stimulant dans de pareilles mucosités. Elle est économe de refrains. Elle laisse au crachoir les anciens. Carmagnole et Ça ira, et n'en expectore pas de nouveaux. C'est à peine si elle chante La Marseillaise.
— La Marseillaise est devenue inoffensive, dit l'ancien instituteur. Veuve, en premières noces, de la Liberté, et en secondes noces de la Victoire, elle attend un bureau de tabac de n'importe quel gouvernement.
Maudite soit la guerre !
J'ai perdu mon enfant!...
geignait, à côté, la mendiante, d'une voix détachée.
— Montons dans ma chambre, voulez-vous, monsieur Martin ? Nous y causerons plus tranquillement, proposa Rabouille.
L'autre acquiesça. Comme ils passaient devant Schramm et Quélier :
— C'est toujours pour demain ? demanda le cordonnier.
— Toujours.
— On y sera... à moins qu'on ne soit ailleurs, fit encore Schramm, insidieusement.
Mais prompt, cette fois, à la riposte :
— Ah !... Il y a donc autre part une belle occasion de placer un boniment ? dit le mécanicien.
Sa chambre, au deuxième, avait un palier commun avec celle de Quélier. C'était une pièce en désordre, meublée d'un lit, d'une commode, de deux chaises, d'une table, d'un porte-manteau et de rayons de bibliothèque garnis de livres et de journaux. Des journaux, il en traînait partout, jusque sous le lit et dans la cheminée. Au mur, il n'y avait rien qu'une petite afficlie bordée de noir priant les citoyens d'assister à Tenterrement de leurs frères assassinés par les ennemis de la République, dans les journées des 3, 4 et 5 avril; une proclamation de la Commune au peuple de Paris ; enfin la protestation de Flourens contre sa condamnation à mort, protestation dont un trait de crayon soulignait la fin : « J'ai appris par une longue expérience des choses humaines que la Liberté se fortifiait par le .sang des martyrs. Si le mien peut servir à laver la France de ses souillures et à cimenter l'union de la patrie et de la liberté, je l'offre volontiers aux assassins du pays et aux massacreurs de janvier ».
Rabouille commença par allumer sa lampe, puis il débarrassa les chaises, tandis que l'Ëmigrant jetait un coup d'œil sur les volumes fatigués qui tombaient les uns sur les autres. Il y avait là, pèle-mèle. les livres d'Eugène Ténot, les Propos de Lahiénus les Misérables et Les Châtiments, Le Contrat Social de Jean-Jacques, et VIcarie de Cabet; des tomes dépareillés de Voltaire et de Michelet, La Révolution de 48, de Louis Blanc, et une Vue syniliétique de la doctrine de Fourier, par Hip-
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pol} te ReQaud ; quelques Proudlion et La Conspiration pour V Egalité^ dite de Babeuf ; des Lanternes diO. Rochefort et Les Philosopher salariés^ de Ferrari ; L'Empire industriel, de Georges Duchêne, et deux tomes des œuvres complètes d'Edgar Quinet; de nombreuses brochures enfin.
— Vous avez eu raison de mépriser les insinuations de Schramm et de Quélier, dit M. Martin en s'asseyant; mais vous n'en avez pas eu Tétrenne. Tantôt, avant que vous arriviez, leurs frères et amis m'ont traité de mouchard. Pour n'avoir pas l'air dètre à la solde de Versailles, figurez-vous que j'en suis réduit à toucher les cinq francs par jour que la municipalité m'alloue pour mon travail, quitte à les remettre, de la main à la main, à cette pauvre petite madame Husson. Sinon, mon désintéressement paraîtrait suspect. Ces maniaques voient des vendus partout. Ils n'admettent pas que nous puissions nous rendre utiles autrement qu'en faisant des promenades militaires !
— Ils ne font pas que des promenades militaires, déclara Rabouille ; ils risquent leur vie, ils ont le droit d'exiger le même sacrifice de ceux qui sont, comme moi, valides. J'excuse Quélier, qui est brave, et Schramm, qui est convaincu.
— Oh ! celui-là n'a de courage qu'en paroles.
— Je n'en sais rien. C'est même dans le doute que je me suis abstenu de lui dire plus tôt son fait. Et puis, comment ne pardonnerait-on pas un peu leur intolérance et leur fébrilité à des gens que le rappel et la générale tiennent depuis un mois sur le qui-vive? Quels nerfs résisteraient à cette tension continuelle?
— Vous avez de l'indulgence de reste, reprit M. Martin. C'est, du plus petit au j^lus grand, le même délire de la trahison. Voilà maintenant qu'on nomme des commissaires civils près des généraux 1... Nos singes ramassent les vieux miroirs fêlés des hommes de 93 et s'étudient devant la glace à les imiter. Le Vengeur se plaint de la vénalité des commissaires de
police de la Commune ; la Commune se plaint du Comité central auquel seul la garde nationale semble obéir; le Comité de Salut public se plaint de la tiédeur de Cournet et le remplace, à la Sûreté générale, par Ferré ; la majorité se plaint d'une minorité qui Topprime, et, dès demain, avec l'institution des cartes d'identité dont tout garde national pourra requérir la présentation, la moitié de Paris mettra en accusation Tautre moitié. Proudhon disait : « La Démocratie, c'est Fenvie. » C'est aussi, c'est surtout la méfiance. — Soit, dit Rabouille, mais les bons et les mauvais, les purs et les aigris sont pétris ensemble, comme le levain et la pâte. On ne peut plus les séparer. C'est de leur mélange intime que sont faits les décrets de la Commune les plus substantiels ; décret qui abolit la conscription ; décret qui rompt les vieux liens de l'Église et de l'État et nationalise les biens du clergé ; décret fixant à six mille francs le chiffre maximum des appointements dans l'administration communale; décret qui restitue aux ouvriers dépossédés l'outillage improductif abandonné par les patrons dans leurs ateliers ; décret supprimant les amendes ou retenues sur le salaire : décret relatif aux dégagements gratuits du Mont-de-Piété ; décret donnant quittance aux locataires des loyers échus du 1" octobre 1870, au l'"" avril 1871... D'autres encore... A qui appartient l'initiative de ces décrets qui impriment enfin un caractère de classe à la Révolution, en la réalisant au profit du prolétariat. Peu importe. Ils sont, à nos yeux, l'œuvre de tous indistinctement. Ils affirment leur solidarité devant l'histoire. La réaction est dans son rôle en exploitant les divisions de la Commune, comme nous sommes dans le nôtre en les ignorant. Si nous connaissions des défaillances, notre devoir serait de les cacher. Quels que soient les écarts des enfants issus de lui, le peuple les a conçus dans l'espérance et mis au monde dans la douleur. Il est trop tard pour les renier. C'est à Noé, maintenant, d'avoir un bon mouvement
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en couvrant de son manteau quelques-uns de ses fils enivrés, afin de ne pas attirer sur sa famille tout entière les risées de Versailles.
— Les risées, dit M. Martin, iront toujours à ces décrets qui ne reçoivent pas même un commencement d'exécution, tel le projet d'expropriation des patrons en fuite.
— C'est bien le cas de dire qu'on ne peut être à la fois au four et au moulin. Encore une fois, songez aux difficultés qu'a eues à surmonter la Commune pour réorganiser en quinze jours les services municipaux désertés ; considérez les efforts de tant d'hommes honnêtes, intelligents et désintéressés : Jourde et Varlin, aux Finances; Theisz aux Postes; Camélinat, à la Monnaie ; Faillet et Combault, aux Contributions ; Treilhard, à l'Assistance publique ; Debok et Alavoine, à f Imprimerie Nationale ; Delescluze, Vermorel, Lefrançais, Gambon, Verdure, Longuet, Vallès, Tridon, Arnould, Franckel, Malon, Vaillant, Dereure, Pottier, Avrial, Clémence, Pindy, dans les Commissions et ailleurs. Ceuxlà et beaucoup d'autres, démentent les accusations d'incapacité et de concussion que l'on porte contre le personnel de la Commune en général. Ils vivent au milieu de nous et ce n'est pas à eux non plus, en les voyant à la besogne, que nous demanderons s'ils sont de la majorité blanquiste et jacobine ou de la minorité socialiste. Ces gens auxquels on reproche leurs orgies se contentent des quinze francs par jour qu'ils touchent et qu'ils gagnaient, sinon davantage, pour la plupart, en exerçant leur métier ou leur profession. Ils continuent d'envoyer leur femme au lavoir, leurs enfants à l'école et prennent leurs repas à côté de nous, chez le marchand de vins. Le 19 mars, pendant que la Banque de France était en train de leur compter un million, Jourde et Varlin déjeunaient, chez le mastroquet d'en face, de deux œufs rouges, de deux sous de pain et d'une chopine de vin. Razoua, qui commande l'École militaire, après avoir fait apposer les scellés sur l'ar-
geiiterie et les objets précieux, invite ses officiers à manger comme lui avec des fourchettes de fer, dans des assiettes à quinze sous la douzaine. Et les détracteurs de ces gens-là sont, à la fois, les anciens serviteurs de l'Empire qui attendent à Versailles qu'on les réintègre dans leurs sinécures à gros traitements ; les ambitieux, comme Thiers, par la politique enrichis; les avocats vivant grassement de l'opposition ; ou bien encore ces membres intègres du gouvernement qui s'allouaient deux mille francs par mois pour nous défendre et entretenaient dans Paris affamé un troupeau de vaches fournissant du lait à leurs familles ! Allez, monsieur Martin, de quelque façon que finisse la Commune, ceux qui l'ont servie en sortiront du moins les mains nettes. Ni lâches, ni voleurs. De quel gouvernement la France a-t-elle jamais pu en dire autant?
— Voilà justement ce qu'on ne nous pardonnera pas, fit l'Émigrant. C'est notre modération qui nous perdra, je l'ai toujours dit. Le sort de Flourens et de Duval nous attend. Nous nous battrons et l'on nous assassinera ; nous sommes généreux, on sera implacable ; nous épousons par inclination une belle cause, et l'on soutiendra que nous l'avons déshonorée. Il faut bien conserver le privilège de l'héroïsme aux militaires professionnels, leurs droits acquis aux fonctionnaires vieillis sur le rond de cuir et la spécialité des affaires et de la justice aux fournisseurs brevetés de la bourgeoisie. Quoiqu'il en soit, elle a tort de se moquer des mains noires qui signent les décrets sur un établi;, sur une borne ou sur une table de crémerie, entre des repas à trente-cinq sous. Aveugle, comme toujours, elle ne lit pas sa perte inscrite, à une date rapprochée, dans la rude empreinte laissée par la classe ouvrière sur le pouvoir conquis pour la première fois. C'est elle tout entière la victorieuse et, à cet égard, vous avez raison: il faut considérer son effort dans sa plénitude. Je veux bien que certains, parmi ceux que
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VOUS citiez tout à l'heure, s'égalent à ces héros de Plutarque desquels Chamfort disait : « Ce sont les saints des honnêtes gens. » Mais une réalisation parfaite de la Démocratie ne comporte, à mon sens, ni calendrier spécial, ni culte individuel. Remplissant des fonctions obscures, -en serre-file ou même simplement dans le rang, ils sont Légion, dans toute l'acception du mot, les hommes qui, restés fidèles à leur origine, accomplissent chacun dans la mesure de son intelligence et de ses moyens, la prédiction de l'Internationale : « L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. » C'est surtout le dévouement anonyme et unanime de ceux-là que j'admire.
— Je me rappelle une observation de Toussenel qui s'applique aux vaincus d'hier, lesquels seront les vainqueurs de demain : « Dans les pays sujets aux discordes civiles, la férocité dans la vengeance est généralement proportionnelle à l'intensité de la peur éprouvée pendant le combat. » Cest sur nous que les généraux de l'Empire, battus par les Prussiens, prendront leur revanche. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas voir cela, murmura Rabouille.
— Mais si! Il faut tout voir. Hier encore, à cette bonne madame Céline, qui me conseillait de décamper, j'ai répondu : « Partir? Oh! non, par exemple. J'ai fait descendre» mon lit à la mairie, au premier, pour ne rien perdre du spectacle... J'assisterai ainsi au dénouement de mon balcon... et j'y serai fusillé sans avoir besoin de me déranger pour cela. » C'est égal, en attendant, mon camarade, faut-il que la Commune soit bête, hein? pour ne pas accepter avec em'pressement la démission que donnait hier le père Beslay, ce vieux mérinos, et pour ne pas le remplacer, à la Banque de France, par un solide bélier dont on ne se foutrait plus !
— Vous y tenez ! dit Rabouille.
— Oh ! pas pour moi, vous pensez bien. Mais je ne m'habitue pas à l'idée que des hommes allant se faire
dbï LA COLONNE
tuer, défilent tous les jours devant ce Moulin de la Galette et n'y entrent pas pour assurer, pendant quelque temps au moins, le sort des familles qu'ils laissent dans la misère. C'est comme si les défenseurs de la Commune.se résignaient à être fusillés par derrière. C'est bien assez qu'ils le soient par devant,
— Souvenez-vous de la répugnance de Mazoudier et des raisons qu'il en donnait.
— Hélas ! il n'y a pas que le père Beslay qui mérite d'être qualifié : vieil as de pique! Mais les soldats de la Commune passent aussi, à chaque instant, devant la Cour des Comptes, le Conseil d'Etat, l'Hôtel-de- Ville, la Préfecture de police, le Palais de justice, les ministères... Que dis-je 1 Ils les occupent. Et qu'y fontils, tous ces nigauds? Rien. Ils ont, pour les archives de la bourgeoisie, les mêmes égards que pour son coffre-fort. Et pourtant, la justification de leur colère et de leur révolte est là d'abord, dans les dossiers poudreux que la classe dirigeante a bourrés de ses infamies. La Banque en renferme la preuve, mais les archives en déroulent l'histoire intime. Le Grand-Livre est le ventre de la Bourgeoisie ; les archives en sont le cerveau. Ce sont deux boites à ordures qu'on peut vider ensemble : il y aurait, sur le tas formé par tout cela, sans parler des cartons d'avoués, de notaires et d'huissiers, soulagés aussi de leur contenu, .il y aurait de la besogne pour le chiffonnier de Félix Pyat et autre chose qu'une couronne à piquer du crochet. Malheureusement, le mot de Camille Desmoulins, dans son McKx Cordeliei\ est toujours juste : « Le vaisseau delà république vogue entre deux écueils : l'exagération et le modérantisme... »
Il s'arrêta. Depuis un moment, Rabouille donnait des signes de distraction et prétait l'oreille à un bruit du dehors. Il avait entendu marcher dans l'escalier, puis sur le palier. A n'en pas douter, quelqu'un était derrière la porte, qui écoutait. Il soupçonna Quélier et voulut le prendre en flagrant délit d'indiscrétion. Il
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se leva doucement, atteignit la porte et l'ouvrit tout d'un coup. Mais il se trouva en face de Ninie qui s'excusa.
— Je vous demande pardon, monsieur Rabouille... Ne sachant pas laquelle des deux chambres était la vôtre..., j'avais peur de me tromper, quand j'ai reconnu la voix de monsieur Martin... J'ai bien pensé qu'il était chez vous et j'allais frapper...
— Entrez donc, fit-il.
— C'est que... j'aurais deux mots à vous dire.
— Eh bien ! dites... Monsieur Martin est un ami.
— J'aimerais mieux vous parler en particulier. L'Émigrant tira sa montre :
— Eh ! mais... je devrais être au travail depuis longtemps ; vous m'avez fait oublier l'heure, camarade. A demain.
Tandis que Rabouille Féclairait dans l'escalier étroit où il risquait de se rompre le cou, Ninie regrettait d'être venue. Depuis deux heures, elle errait, hésitante, autour de l'église, d'autant plus inquiète de l'accueil que recevrait sa communication, qu'elle n'avait point qualité pour la faire. Elle se demandait, en outre, s'il était convenable de sa part de relancer Rabouille dans sa chambre, à cette heure indue. Et c'est au sentiment de curiosité qui lui semblait pourtant le plus facile à vaincre, qu'elle avait, à la fin, succombé. Il est vrai, arrivée à la porte, qu'elle allait lâchement redescendre, lorsque le mécanicien l'avait surprise.
Celui-ci rentra.
— Qu'y a-t-il pour votre service? dit-il. Elle répondit :
— Oh ; pour moi, rien... C'est de vous, qu'il s'agit.
— De moi ?
Elle eût voulu disparaître, réfléchir encore, user de précautions ; mais il était trop tard pour reculer. Rapidement, elle rapporta à l'ouvrier la conversation qu'elle avait eue dans la journée avec Quélier. Elle dit tout, sans que Rabouille eût besoin de la pousser. Au con-
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traire, il Técoutait en silence et son regard même, écarté d'elle, ne l'embarrassait point. Mais, à la fin, son visage devenu livide sous la lampe, exprima une telle détresse que Ninie ajouta : « Maintenant, je me demande s'il ne m'a pas fait poser... s'il n'a pas voulu se servir de moi pour vous donner du tourment.*.. Il est bien capable de se vanter d'une vilaine action qu'il n'a pas commise ».
— Il est surtout capable de la commettre, fit Rabouille. Ah ! il a bien choisi son confident ! L'invalide me déteste ; il a certainement pris pour argent comptant tout ce que l'autre a débité sur moi. Je comprends pourquoi l'oncle n'était pas là ce soir. Ou bien il ne reviendra plus, ou bien — ce qui est plus probable — il dictera les conditions de son retour, qui seront que je lui cède la place.
Ninie n'osa pas demander : « Qu'est-ce que vous allez faire ! » Aussi bien, Rabouille, à ce moment, ne le savait pas lui-même. S'éloigner sur l'heure, n'étaitce pas donner créance aux soupçons et laisser Ferdinand sans défense contre les menées de Quélier ? Avoir une explication immédiate et brutale avec celui-ci, n'était-ce pas provoquer cet éclat que le misérable, n'ayant rien à perdre, devait attendre de la part de son ennemi ou de la part de Prophète, pour pêclicr ensuite en eau trouble? Oui, que faire?
— Vous m'en voulez, monsieur Rabouille ? Si j'ai eu tort de vous prévenir, excusez-moi...
— Je ne vous en veux pas. Je vous remercie plutôt.
— Il m'a semblé... ce service-là... que j'avais un peu le droit de vous le rendre... puisque le mauvais homme se venge de nous deux en même temps.
— Pourquoi se vengerait-il de vous ?
Elle baissa les yeux, regarda son doigt dessiner vaguement sur la poussière de la table et répondit :
— Vous ne voyez rien... vous avez l'idée ailleurs... Quélier enrage de ne pas faire ses frais avec moi et que je ne sois pas sa conquête... Alors, les gens que
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j'aime... que j'aime plus que lui, mes meilleurs amis, quoi, il est heureux de leur faire du mal, vous comprenez... C'est comme ça que je suis peut-être un peu la cause de vos ennuis... et qu'ils m'intéressent...
Mais, le cœur imperméable à cet aveu qui ruisselait sur lui, Rabouille protesta :
— Allons donc ! La méchanceté de Quélier n'a pas besoin de mobiles, elle se suffît à elle-même. Quoiqu'il advienne, vous n'aurez rien à vous reprocher.
Elle dit tristement :
— Tant mieux...
Il lui tendit la main, elle y mit la sienne qu'il serra mollement et laissa retomber ; puis, il reprit la lampe et reconduisit Ninie en lui souhaitant le bonsoir. Mais comme il Téclairait, penché sur la rampe, une voix commune cria d'en bas : « De la lumière... eh ben, c'est pas du luxe, dans un four pareil ! »
C'était Quélier qui rentrait, ramenant une fille. Depuis un mois il ne se gênait plus, et la licence que les Lhomme ne toléraient pas naguère, il se la permettait fréquemment, à la barbe même du marchand de sommeil. Il ne parut pas surpris de rencontrer la cravatièro et la salua au passage d'un signe de tête ironique.
Arrivée au bas de l'escalier, Ninie, au lieu de sortir, s'arrêta, retint son souffle et prêta l'oreille, anxieuse .. Elle entendit la voix de Rabouille...
— Quélier ?
— Quoi ?
— Rien... plus tard...
— Quand tu voudras.
... et deux portes l'une après l'autre se refermer.
La révélation de Quélier était tombée sur la haine de rinvalide pour Rabouille, comme un acide sur une blessure près de se cicatriser. Qu'il eût détesté, en quelque sorte, le mécanicien avant même que son entreprise contre la Colonne fournît un grief suffisant, Prophète n'en était pas étonné. La manière d'agir de son ennemi, en telle ou telle occurrence, avait pu apporter quelque adoucissement à l'aversion qu'il lui inspirait ; cette aversion subsistait tout entière et le bonhomme comprenait maintenant qu'elle eût sujet de persévérer. Car si, en bonne conscience, il jugeait Rabouille incapable de la dénonciation dont l'accusait Quélier, en revanche, il ne doutait pas que celui-là ne fût le père d'Adrien. « Quelle fichue bête il faut que je sois pour ne pas m'en être aperçu ! « se répétait-il, en se rendant à une ressemblance décisive. Mais dénaturant, par amour-propre, le caractère de son antipathie ancienne : a J'en avait tout de même le pressentiment », ajoutait-il aussitôt,
Quélier, d'ailleurs, prémuni contre l'incrédulité, in-
voqiiait des références. Parmi les anciens voisins des Lliomme, chaussée de Ménilmontant, deux au moins, Lépouzé et madame Mazoudier, savaient à quoi s'en tenii- sur cette clandestine intimité qu'une maladie de Rabouille avait resserrée et que la naissance du petit Adrien, un peu plus tard, avait momentanément rompue. Personne, en ce temps-là, dans le quartier, sauf quelques-uns, ne s'était expliqué le départ, la disparition du mécanicien, dont l'absence avait duré plusieurs années. Son retour avait à peu près coïncidé avec l'installalion de Ferdinand rue Lassus ; et comme c'était aussi le moment oi^i Prophète avait commencé de fréquenter plus assidûment sa famille, son ignorance n'était point surprenante. Elle attestait beaucoup moins son aveuglement que la discrétion des ménages Lépouzé et Mazoudier, entre autres.
« Mais à présent que le père Mazoudier n'est plus là, insinuait Quéher, il serait facile de faire parler la vieille. »
Prophète n'y songeait pas. Il était édifié. Quant à ses intentions, il n'en avait rien confié à Quélier. Il avait murmuré seulement : « On réglera ce compte-là à part. » Et cette assurance était assez grosse de menaces pour que l'autre s'en contentât.
Au vrai. Prophète avait soin d'une affaire plus urgente en rentrant à l'Hùtel, ce dimanche-là, de meilleure heure. Il trouva au réfectoire la plupart des fidèles qu'il pensait y rencontrer et leur donna rendezvous dans sa chambre, après dîner. Tous y montèrent, Lacouture, Lapuchet, Chapelard, Bibroque, Gassavoix et le doyen des aveugles, Archin, qu'avait été chercher Feuillette. Il ne resta en bas, dans sa petite voiture, que Clavquin, dont les jambes ne se rafîermissaieut pas sous l'intluence magnétique des événements et qui attendait, en faisant le tour des galeries, mélancoliquement, les nouvelles qu'on avait promis de lui apporter à l'issue de la réunion.
Deux des invalides prirent des chaises ; les autres
s'assirent sur les lits de Prophète et de Prêt-à-Boire. Le premier demeura debout et vint tout de suite au fait :
— J'ai voulu vous parler sans retard, parce qu'il y a du nouveau. Il est maintenant certain que la Colonne sera renversée après-demain... au plus tard.
— Bon ! Comment l'empêcher ? grommela Lacouture.
Tous croyaient entendre un dernier appel à leur courage, à l'empire qu'ils pouvaient avoir sur des camarades flottants... Bibroque détruisit cette illusion.
— 11 ne faut pas se monter le coup. Vous savez bien que nous ne pouvons plus compter que sur une poignée de pensionnaires... vingt-cinq sur six cent cinquante. Voilà un mois que le nombre de nos partisans diminue chaque jour. Le zèle de beaucoup s'est refroidi dans l'attente et la réflexion. Il y a eu trop de fausses alertes... Les communards ont eu du nez en faisant traîner les choses. On ne prend plus leurs menaces au sérieux. Quand nous crierons : au loup! pour de bon, personne ne se dérangera...
— Pardon ! s'écria Cassavoix, fendant comme d'habitude, nous serons toujours là!
Mais Chapelard appuya son compère :
— Et puis après ? Moi, je ne demande pas mieux que de risquer l'aventure... Mais pour le profit qu'on en retirera!... La Colonne, c'est comme qui dirait un moulin sans ailes... Que nous soyons vingt-cinq ou cinquante, j'ai bien peur que nous ne ressemblions à l'autre... vous savez... qui partait avec sa lance contre les moulins à vent...
— Vingt-cinq hommes résolus animeraient tout de même la danse, dit le vieux Lapuchet. Tu montrerais à la canaille que tu es encore capable de la faire valser.
Le doyen des aveugles émit une opinion plus sage :
— Allons, ne nous perdons pas dans les feux de file... La dernière fois qu'on a causé, il n'était plus question d'une sortie en armes... On devait seulement
parader... tâcher d'avoir la foule avec nous .. Vingtcinq vieux soldats arrivant en ordre, sur la place... ca en impose... C'était bien ton avis, hé 1 le Prophète ?
— Sans doute, répondit celui-ci, mais enhn, c'est encore chanceux... Avec des pékins on n'est jamais sur de rien... Ils peuvent nous ch... du poivre... Alors ?
— C'est vrai qu'il faut tout prévoir, dit Lacouture, et ne pas s'embarquer sans biscuit.
— Sans biscuit, voihà l'affaire! reprit Prophète. Eh bien! si je vous proposais une combinaison qui nous en fournisse? Si nous n'avions plus, après ça, qu'à nous en aller là-bas les mains dans les poches , tranquilles comme Baptiste... La gueule de ces cocos-là, quand ils verront que la Colonne ne tombe pas, c'est une bosse à se payer.
— On en aurait pour son argent, dit Feuillette.
— Oui, mais pas d'argent... pas de bosse...
— Voyons, qu'est-ce qu'il nous chante là? lit l'aveugle impatient.
Mais ces préparations, au contraire, semblaient nécessaires à Prophète, avant de frapper le coup. 11 s^ décida enfin :
— Moyennant trois cents francs, un ouvrier embauché place Vendôme et que je connais, est prêt à déranger les mesures de l'ingénieur qui a promis pour demain ou après-demain au plus tard la chute de la Colonne. Comment s'y prendra-t-il? C'est son secret.
— Ou une balançoire, dit Feuillette.
— La preuve qu'il ne nous coïonnera pas? dit Lapuchet, dont l'œil unique continuait de brûler en veilleuse, dans un visage fermé au loquet par deux dents
branlantes.
— La preuve..., je la possède... approximativement, déclara Prophète. D'abord, cet homme ne cherche pas à nous en faire accroire, il se charge simplement de retarder la démolition d'un jour ou deux... Mais par le
temps qui court, gagner un jour ou deux, c'est énorme ! Avant la fin de la semaine, sans doute, Farmée française entrera dans Paris ; en tout cas, elle le serrera d'assez près pour donner aux rouges de Toccupation. Ils ne cachent plus qu'ils sont au bout de leur rauleau.
— Tout ça ne constitue pas des garanties, dit Chapelard.
— J'en ai d'autres, répliqua Prophète. Il est convenu, entre cet individu et moi, que je lui remettrai la moitié de la somme demain soir, si la Colonne est encore debout, et le reste après-demain, si Ton n'arrive pas davantage, ce jour-là, à « dessocler » le monument, comme disent ces brutes. Nous ne risquons donc rien. Il ne s'agit que de se procurer trois cents francs dans le plus bref délai. Je me contenterai même de deux cents : l'appoint est affaire à moi, et j'y ai pourvu déjà.
— Deux cents francs..., c'est une somme! observa Bibroque.
— Allons, s'écria Prophète, il doit être facile de la trouver ici, que diable! Nos aînés, dans des circonstances analogues, se sont vivement exécutés. Vous rappelez-vous, Archin? En 48, après la sédition du 23 mars, les invalides, pour donner au gouvernement un témoignage public de leur sympathie, résolurent d'adresser une offrande à la patrie. Ils ouvrirent entre eux une souscription qui produisit 1.935 fr. 50 centimes.
— C'est exact, dit l'aveugle ; je ne m'en souvenais plus. Mais nous étions alors plus nombreux qu'aujourd'hui.
— Aussi, je ne demande que deux cents francs, riposta Prophète.
Les invalides regardaient leur chaussure, embarrassés... Enhn, Lacouture vint au secours de son camarade :
— J'ai vingt francs : ils sont à toi.
Et Feuillette à son tour eut un bon mouvement :
— Tu aurais dû me dire la chose ce matin ; j'aurais été chez ma sœur tantôt... J'irai demain à la première heure. Elle croira que c'est encore une carotte de longueur, mais elle crachera tout de même au bassinet- Et puis, si ça ne prend pas avec elle, je réussirai mieux auprès de mon beau-frère, qui est bonapartiste.
— Bien, fit Prophète. Dis-leur, par la même occasion, que mon neveu accepte leur hospitalité et qu'il en profitera bientôt probablement.
— Entendu.
Cassavoix, le manchot martial, s'était levé, superbe. Il dit :
— Le moyen n'est pas éclatant... J'aurais mieux aimé les rosser, porter chez eux une carte de visite plus digne de nous.
— Quoi, repartit Prophète, nous méprisons assez ces bougres-là pour les acheter, je suppose.
— Les acheter... les acheter..., c'est commode à dire... Avec quoi? Nous ne sommes pas tous à même, comme vous, de récolter cent francs dans nos relations... Moi, je n'ai pas le sou, chacun sait ça...
Le doyen des aveugles fit un aveu pareil :
— Le mois prochain, je ne dis pas non... On touchera les croix et les médailles... Si, des fois, quelqu'un consentait à me faire une avance dessus...
— C'est à voir, observa Bibroque, pensant à la Canapé.
Mais la diversion n'était pas suffisante pour éluder la question en ce qui le concernait. Il trouva mieux.
— J'ai une idée. Faut commencer par peigner les diables qui ont des cheveux, n'est-ce pas? Je connais deux particuliers dans ce cas-là. Je vais vous les amener.
Il s'esquiva. Chapelard avait compris la manœuvre ; il la poussa dans un autre sens pour son compte personnel et pour celui de la brocanteuse.
— Moi, je fouillerai ce soir dans ma malle. Je découvrirai bien dans un coin quelque souvenir àbazarder...
Que tout le monde en fasse autant. 11 n'y a pas à reculer devant la grande lessive. C'est pour TEmperour. Pas vrai, Lapuchet?
Le borgne pointa ses derniers chicots du côté de lattaque et répondit :
— Peut-être que le Prophète exagère encore le danger. Tous les jours, depuis un mois, la Colonne doit tomber demain... et elle ne bouge pas. On tient à ce souvenir-là..., mais pas à celui-là seulement...
» Quel vieux dur à la détente ! ruminait Chapelard. C'est pas encore cette fois que nous aurons son ventre en argent et sa croix de commandeur. Dommage! Faudrait ca pour me rabibocher avec la Flotte... »
Il avait à se reprocher une infidélité dont il subissait, depuis la veille, les cuisantes conséquences. Il était même entré, le matin « dans la voie des aveux », comme il disait, en se présentant à la visite... Feuillette, qu'il avait mis dans la confidence de ce désagrément, y fit une allusion transparente :
— Hein, Fou d'amour, c'est malheureux qu'on ne prête rien sur des souvenirs comme c'tit là que t'as montré au Major, à l'Appareil ?
L'Appareil était le nom de la salle de consultation pour les malades.
Cassavoix, qui avait compris, plaisanta :
— Ah! le cachottier... qui a quinte, 'quatorze et le point... et qui n'abat pas son jeu I
Chapelaf^d se défendit, en riant aussi, flatté au fond.
— Mais non..., mais non..., un méchant rhume de cerveau... pas plus... Le Major, tout de même, nen revenait pas... « Quel âge avez-vous? » qu'il m'a dit. — Cinquante-neuf ans, que j'ai répondu. — Et vous ne pouvez pas rengainer, vieille lame? qu'il a dit. — Excusez, monsieur le major, que j'ai répondu : la lame est vieille, mais bonne encore. On ne la laisse pas se rouiller au fourreau. — Parbleu! je m'en aperçois, qu'ila dit. Vous voilà bien avancé... — Dam! non, que j'ai répondu. .le n'en mourrai pas de ce bobo, bien
sûr. C'est pas le premier qui me tienne chaud..., ni le dernier, espérons-le. Mais ça m'ennuie... à cause des occasions que je vais perdre ! — Voulez-vous bien vous taire, vieux satyre ! qu'il a répliqué.
— Satané Fou d'amour ! s'écria Feuillette. T'es bien nommé. Tout Grenelle y passera... et le Gros-Caillou avec!
Prophète et Lacouture, cependant, échangeaient des regards navrés. Lapuchet ne sourcillait pas et le doyen des aveugles, également impassible, les mains à plat sur les genoux, cherchait la lumière en lui-même.
Mais Bibroque, pilotant les deux Alsaciens, Klauss et Muller, remit sur le tapis le projet dont la conversation s'était détournée. Les deux compères s'épaulaient comme d'hal)itude, en fumant leurs grosses pipes et en reprisant des bas sur l'œuf rouge qu'ils se repassaient. Ils n'avaient pas osé refuser à Bibroque de le suivre, mais ils venaient comme des chiens qu'on fouette ou qui devinent qu'on va les fouetter. La colonne Vendôme était depuis longtemps le dernier de leurs soucis et ils avaient pris leur parti de la Commune, du moment qu'elle n'attentait pas à leur sécurité. Bibroque ne leur avait pas laissé le temps de se concerter, mais leur pensée rompue aune demi-douzaine d'exercices qui ne variaient pas, s'était arrêtée sur le même objet et ils ne doutaient pas, ni l'un ni l'autre, qu'on ne voulut les pressentir sur leurs dispositions relativement à la chute imminente de la Colonne. Ils allèrent ensemble au devant du choc.
— Est-ce qu'il y a tu noufeau?
— Oui, dit Prophète.
Et, en deux mots, il leur exposa son dessein. Ils l'écoutèrent immobiles, coude à coude, sans interrompre leur ouvrage. A la fin :
— Barvait, barvait, dit Klauss.
— Ponne itéel dit Muller.
— Alors, on peut compter sur vous ? demanda Prophète.
— Bourquoi? fit Klauss, éberlué.
— Oui, bourquoi? fit Muller, avec le même étonnement sincère.
— Pourquoi? Pas pour enfiler des perles. Vous avez de petites économies, c'est le moment ou jamais de leur faire prendre Tair.
II y eut sous les verres de lunettes des deux pincemailles, comme une fuite de poissons dans Teau.
— Tes égonomies? dit Muller; fous les afez fues, fous?
— Non, riposta Feuillette, mais je les verrai si vous me laissez vider les vieux bas, sans trous ceux-là, que vous cachez dans votre malle.
— Tes égonomies! reprit Muller. Gomment que nous aurions bu vaire tes égonomies?
— Allons, dit Bibroque, vous travaillez dehors. C'est pas pour le roi de Prusse.
— Jacun tébense son archent gomme il l'endend, dit Muller. Le beu que nous boufons gagner baye tes subbléments dont nous afons pien pesoin à notre àche... Fous safez gomme nous sommes nourris... Chamais on n'a édé blus mal nourri... C'est un sgandale, et quand tout sera rendre dans l'ortre, nous réglamerons à qui te troit... En ecddendant, nous y sommes de nodre boche.
— Et nodre boche, elle est bleine te fide, ajouta Klauss.
— Quelle blague! sécria Feuillette. Vous avez bien encore quelque chose à tondre.
— Quoi donc, ponTieu?
— Votre œuf à repriser.
— Touchours gai, touchours sbiriduel, dit Muller. En tout gas, nous, c'est bas sur les gompdoirs que nous avons laissé nodre archent.
— Oh ! vous n'avez rien laissé nulle part... pas même sur les champs de bataille. Un proverbe dit qu'il ne faut pas chercher de la graisse où les chiens se couchent. C'est bon. On se passera de vous.
— Le Brofète il sait bien que nous sommes de gœur afeclui, dit Klauss.
— Et qu'il n'y a bas de maufaise folondé de notre bart, dit Muller.
Ils avaient, en reculant doucement, sans cesser de s'appuyer l'un sur l'autre, gagné la porte. Muller l'ouvrit en glissant une main derrière lut, et ils disparurent, s'évanouirent par l'entre-bàillement.
— Hein, quels rapiats! fit Bibroque. Ah ! si on pouvait fouiller dans leurs malles, on en aurait de l'agrément ! Je parierais qu'ils ont une collection de médailles à l'effigie de Louis-Phillippe. Le plus drôle, c'est qu'ils se méfient l'un de l'autre. Klauss n'ouvre jamais sa malle devant Muller, et réciproquement, C'est des précautions à n'en plus finir. J'ai surpris une fois Muller à genoux auprès de sa boîte à dominos. J'ai cru qu'il allait sauter dedans et refermer le couvercle.
Il se tourna vers Lapuchet dans l'intention de l'amadouer.
— Qu'on tienne à des souvenirs..., je comprends ça. , jusqu'à un certain point ; mais qu'on entasse des jaunets dans une caisse, pour être enterré avec... ah! la la.
On frappa à la porte.
— Entrez! cria Feuillette.
L'adjudant de semaine parut, si inopinément que les autres soupçonnèrent tout de suite les Alsaciens de les avoir trahis. C'était un vieux bien propre, à moustaches et barbiche blanches, le képi sur l'oreille, resté, en dépit de l'âge, très militaire de physionomie et de ton.
— Lapuchet est-il ici? demanda-t-il.
— Présent, répondit le borgne.
— Votre camarade Sacre est bien bas, reprit l'adjudant. La sœur croit comprendre qu'il voudrait vous voir... On ne sait plus trop ce qu'il dit, il bat la campagne... Allez donc jusque-là... Peut-être qu'il vous reconnaîtra encore.
— J'y vas, fit Lapuchet.
Et il sortit.
— N'oubliez pas, dit l'adjudant avant de le suivre, que c'est demain le 15 et que je distribue les rubans...
Tous les trois mois, on renouvelait ainsi les rubans de médailles commémoratives. Ceux de la Légion d'Honneur et de la Médaille militaire étaient les seuls qu'on ne changeât pas.
— Ehl ben, c'est pas du luxe pour les miens, dit Feuillette, qui les avait salis en maintes cuites. Si on pouvait rafraîchir le pensionnaire par la même occasion...
. — Oh! rafraîchi..., vous Têtes, vous, dit l'adjudant.
— Oui, mais ça ne se voit pas.
— Je Fespère bien. Autrement, gare le bloc ! Et le sous-officier s'en alla.
— J'ai eu peur, dit Lacouture. J'ai cru que nous étions cafardés.
— Prudence tout de même ! recommanda Propliète. A demain, après la soupe du matin. Chacun apportera ici ce qu'il aura récolté, et nous désignerons ceux d'enfro nous qui iront place Vendôme voir le fiasco de la canaille.
Sacre^ l'invalide auprès duquel se rendait Lapuchet, était un des plus vieux pensionnaires de l'Hùtel. Il y avait été admis en 1815 et accomplissait sa quatre-vingtcinquième année. Lapuchet lavait eu pour camarade de chambrée jusqu'au jour de son passage à l'infirmerie, d'où il était allé rejoindre, dans la salle de la Sagesse, une demi-douzaine de vieillards difficiles et gâteux comme lui. C'était de tous le plus terrible par ses exigences et sa susceptibilité. Il fallait une patience angéhque pour en venir à bout. Il était, pour les Sœurs, un Purgatoire à lui tout seul. Elles passaient leur temps à le contenir et à l'éberner, car il fuyait de partout. Incroyablement décharné, réduit au squelette recouvert d'une peau ratatinée, il avait, en outre, rapetissé tellement que son corps, sous le drap, semblait un corps d'enfant amaigri par une longue maladie... Mais la tète était restée énorme, large, poilue, renflée aux tempes,
et, clans cette tête, la vie traquée, cernée, comme en un dernier retranchement, faisait une défense désespérée. Elle durait depuis plus d'un mois, tour à tour farouche, ingénieuse, sournoise, héroïque. Le premier assaut remontait au 13 avril, àTenvahissement de rinfirmerie et des salles voisines par les invalides soulevés. A partir de ce jour, les Sœurs n'avaient plus eu de repos avec le vieux Trompe-la-Mort et ses nuits agitées prolongeaient leur épreuve. Elles devaient, à chaque instant, le recoucher, après avoir essuyé les jurons et les menaces dont il les fusillait à bout portant. Toute sa jeunesse, c'est-à-dire tout l'Empire, de 1800 à 1815, ensevelie dans sa mémoire sous plus d'un demi siècle de végétation, se réveillait xionfusément et clamait. Les simulacres de la bataille passaient dans son geste et dans sa voix ; et le trou noir de sa bouche, dans la barbe inculte, était comme un canon de fusil dans la fumée. Etendu sur le dos, il avait l'air de se battre contre des phalanges de rêve ; il les attaquait, les repoussait, ou bien, caché sous sa couverture, les attendait comme à Tembuscade et, rejetant tout à coup le drap, se précipitait contre l'ennemi, tête baissée, en hurlant. Des fois, il refaisait la retraite de Russie, et, grelottant, appelait : « Au secours! Arrivez donc... Est-ce que vous allez me laisser me noyer?... Ton manteau... ta main... Tu ne vois pas que j'ai les pieds gelés..., que je ne peux pas me mettre debout... Tire... tire... à toi ! Attention au Cosaque, n... d... D...! Son cheval... Part à deux... Bon! la musique à présent... A vos rangs ! Vive l'Empereur ! ... »
Mais son triomphe, la nuit surtout, c'était la charge. 11 la battait jusqu'à extinction de salive et de voix, à des armées imaginaires qu'il ressuscitait pour les obséder encore de son infatigable ran plan plan ! Il la battait aux incurables, ses voisins, qui s'enfonçaient la tête sous les couvertures pour ne pas l'entendre. Précaution inutile! Il jouait avec eux à cache-cache; son petit œil diabolique ne les perdait pas de vue et le ran
plan, ran plan plan, recommençait de plus belle, lorsqu'ils croyaient leurpersécuteur vaincu par le sommeil, Tépuisement.
En face de ce turbulent moribond, un autre pensionnaire, du même âge, agonisait sans bruit. Celui-là n'avait plus que le souffle, et quel souffle! Tous les charniers de l'Empire, de 1800 à 1808, semblaient lavoir empoisonné, car la carrière de cet ancien dragon, originaire de l'Auvergne, s'achevait à la capitulation de Baylen. Envoyé sur les pontons de Cadix, puis sur les rocs de Cabrera, il y avait langui pendant six ans, et comptait parmi les trois mille hommes réchappes de la faim, de la soif, et de la misère, sur les dix-neuf mille prisonniers parqués par les 'Espagnols sur ce rivage aride. Rentré en France en 1814, il était entré aux Invalides en 1816. De son séjour dans Tile maudite, il avait gardé une grande faiblesse d'esprit. Il ne se rappelait rien des épouvantables privations supportées, mais son haleine pestilentielle parlait pour lui. On eût dit qu'il avait dévoré ses compagnons de captivité et concentré en lui les odeurs des cavernes qu'il avait habilées. Sa mémoire était descendue dans son estomac. Il exhalait le souvenir de la mort et de la tombe. Les sœurs préféraient cent fois à sa fétidité la frénésie de l'autre. Elles approchaient de son lit le cœur soulevé d'avance. Il eût donné de fausses joies aux corbeaux, en maintenant l'épopée dans le domaine afl"reux de la réalité. Chacun de ses soupirs déterrait une charogne ; et peut-être n'avait-il tant vécu que pour venir à bout d'une tâche immense. Mais aujourd'hui, le terme en était arrivé et il rassemblait tous les miasmes encore épars en lui, pour putréfier son dernier soupir exhumant l'Empereur.
Lapuchet, cependant, s'était assis au chevet de Sacre sur les lèvres de qui. les mots continuaient de se bousculer, comme les fuyards d'une armée en déroute. Il avait tourné vers son camarade des yeux déjà vitreux et ne l'avait pas reconnu. Lapuchet lui prit la main, in-
sista, répéta son nom : « Tu sais bien..., Lapuchet... un vieux de la vieille comme toi?... » Mais Sacre, trouvant encore la force de dégager ses doigts, les crispa sur des baguettes invisibles et se remit à battre la charge aux fantômes dont la respiration sépulcrale de son voisin emplissait la salle. Alors, Lapuchet se tut et resta immobile, en faction, spectre aussi, avec sa quasi tète de mort aux dents branlantes et à l'œil vide.
Deux heures après, les mains de Sacre, étendues sur la couverture, firent le geste de la ramener, coutumier aux agonisants, et sa gorge n'émit plus que des ra?î.squi étaient des râles.
— C'est la fin, murmura la sœur de garde à Lapuchet, vous pouvez vous retirer.
Il se leva, mais comme il saisissait une dernière fois la main de son camarade, celui-ci l'agrippa et, au seuil des ténèbres oi^i il allait entrer, prononça distinctement ces trois mots fatidiques : « Colonne... Empereur... Vite », en même temps que, de sa main libre, il fauchaitle drap... Puis, il ne bougea plus, éteint.
Et Lapuchet fut frappé de ce qu'il prenait pour un avertissement. Cinquante-cinq ans auparavant, nouveau venu à IHùtel, il avait recueilli de labouche des anciens, la légende de cet invalide centenaire qui avait prédit la retraite de Russie et ses calamités; et il prêtait le même sens prophétique aux paroles de Sacre. Elles se rapportaient évidemment à la chute de la Colonne; mais le mot : Vite..., n'indiquait-il pas qu'on pouvait encore, en se hâtant, l'empêcher?
Il fallut à Lapuchet une certaine fermeté pour s'en tenir à cette interprétation, car, dans le moment même qu'il reniflait, en s'éloignant, quelques grains de tabac, un éternùment soudain détacha et fit tomber dans son mouchoir une des deux dernières dents qu'il conservait moins pour leur utilité que comme échantillon...
Et cet accident parut au vieillard de fâcheux augure.
Prophète ne vit pas moins, dès le matin, Lapuchet entrer dans sa chambre portant quelque chose d'assez
volumineux dans un large mouchoir à carreaux, dont les quatre coins étaient noués. Il posa le paquet sur le lit de Feuillette, déjà parti pour Montrouge, et dit simplement :
— Qu'on aille chercher Chapelard ou Bibroque : c'est ma cotisation.
— Je vous remercie, ditProphète, qui savait la valeur du cadeau.
Lapuchet fit un mouvement, comme pour déballer une dernière fois les objets qu'il ne reverrait plus... ; puis, il se raidit, ramena les pans de sa capote sur ses maigres jambes et sortit, sans un mot.
— Fichue commission dont il mechargelà! bougonna Prophète.
Bibroque et Chapelard la lui rendirent plus pénible encore. Instruits de ce que Lapuchet attendait d'eux, ils ne dissimulèrent pasleur contentement et félicitèrent Propliète du résultat auquel il était arrivé.
— Je n'y suis pourrien, répondit sèchementrinvalide, qui ne se souciait pas de paraître conniver aux tripotages des deux larrons en foire.
Chapelard, cependant, avait pris le paquet qu'il soupesait.
— Combien Lapuchet en veut-il? demanda Bibroque.
— Ce qu'on offrira, ditProphète.
— Parfait, reprit Chapelard. Reste à savoir si la plaque est réellement en argent.
— Et si la croix est enrichie de brillants, ajouta Bibroque, simulant la même inquiétude, pour parer à tout événement.
— Vous le verrez, coupa court Prophète, avec humeur. Emportez cela. Vous vous arrangerez avec Lapuchet.
Et il congédia les deux compères qui se rendirent incontinent chez la Canapé.
Celle-ci, après avoir examiné les objets et fixé un prix, promit à ses pourvoyeurs, pour leur commission, un balthazar de première clas&e. Mais pour qu'il eût lieu dès le lendemain, il fallait retrouver son fils Né-
nesse, dont elle était sans nouvelles depuis plusieurs jours. La Flotte, partie à sa recherche, se flattait de le ramener. Alors, personne ne manquerait à la petite fête.
Prophète, ce matin-là, lorqu'il entra au réfectoire, sut, par avance, à quoi s'en tenir sur l'enthousiasme des invalides relativement à la collecte. Aucun d'entre eux, devant lui, n'y fit allusion. Ils n'apportaient tous, à table, que les préoccupatioiis ordinaires, attentifs à la portion dont le plat commun les gratifiait en tournant. Klauss et MuUer se plaignaient naturellement de leur lot et maints pensionnaires amplifiaient leurs réclamations. A d'autres, le vin semblait plus détestable encore que d'habitude. On voulait les empoisonner. Les servants n'en buvaient pas de pareil, certainement. A eux les meilleurs morceaux et les bonnes rasades! Et quelques-uns, ayant laissé dans la viande la dent qu'ils avaient contre elle, se reconnaissaient désarmés et considéraient leur assiette pleine avec des yeux de vaincus.
De la colone Vendôme, pas un mot. Mais Prophète tâchait encore de s'illusionner. Peut-être ses camarades demeuraient-ils sur la réserve, afin de ne point éveiller les soupçons d'un personnel aux aguets ou de quelque pie borgne capable de tout compromettre en jasant.
Après le repas, il regagnait sa chambre, lorsqu'il fut happé, au bas de l'escalier, parClavquin qui le guettait.
— Voilà tout ce que j'ai pu récolter autour de moi, y compris mon offrande, dit-il.
Et Tataxique versa quinze francs entre les mains de Prophète, qui ne devina rien du combat intérieur dont cette faible somme représentait l'issue.
Car, tout d'abord, Clavquin, pour qui la chute delà Colonne marquait le terme de son traitement curatif, avait jugé stupide de contribuer lui-même à le rendre inefficace. Il eût plutôt payé pour que la colonne, en tombant, provoquât la commotion de laquelle il espérait la fin de sa paralysie. Puis, il s'était ravisé, et.
croyant au miracle, persuadé qu'il s'accomplirait malgré tout, Clavquin avait lâché son obole en se disant : « Ça ne peut pas empêcher le grabuge ; ça ne peut que l'augmenter. »
Prophète, cependant, remonté dans sa chambre, y était rejoint par Lacouture, Arcliin, l'aveugle, Lapuchet, le borgne, Chapelard, la jambe de bois. Cassavoix, le manchot des deux bras, et Bibroque, lequel en avait un de moins seulement. C'était comme une délégation de toutes les notables infirmités des Invalides. Feuillette, en mission à Montrouge, chez sa sœur, n'était pas encore rentré.
Chapelard et Bibroque s'acquittèrent avant tout de ce qu'ils devaient à Lapuchet : trente francs.
— Nous n'avons pas pu en retirer davantage, dit Bibroque.
— Il n'aurait pas fallu être pressé, reprit Chapelard. C'est de mauvaises conditions pour vendre. Ça valait cinquante francs, parole !
L'œil et la dent de Lapuchet régénérèrent, l'espace d'un éclair, son visage de famine. — Suffit! dit-il simplement.
Et, ne voulant pas sans doute que cet argent lui passât même par les mains, il fit signe aux deux compères de le donnera Prophète.
A cette recette, ceux-ci ajoutèrent superbement un franc.
— C'est notre écot, dit Chapelard. Le militaire n'est pas riche, mais il aie cœur généreux.
— Les petits ruisseaux font les grandes rivières, dit Bibroque.
Le doyen des aveugles, à son tour, tirant son mouchoir avec précaution, en dénoua lun des coins dans lequel il avait enfermé de la monnaie, pièces blanches et billon, qu'il se mit à compter, discernant les unes de l'autre, au toucher, à mesure qu'ils les alignait sur la table.
— Comptez avec moi, dit-il à Prophète... vingt et
encore vingt... trois pièces de cinquante centimes, quatre décimes et six sous. . . Total : quatre francs et vingt centimes. C'est tout ce que j'ai pu ramasser dans ma chambrée...
Il défit un autre nœud de son mouchoir, d'où tombèrent deux louis.
— Ça, ajouta-t-il, c'est ce que m'a avancé la Canapé sur mon semestre de médaille.
— Ceux de ma chambrée, dit Lacouture, n'ont pas mieux joué de la poche. Neuf francs cinquante... que voici..., c'est tout le bout du compte...
Pour Cassavoix, le moment était venu de s'exécuter.
— Moi, fit-il, délibérément, j'ai encore moins réussi. Pas moyen d'arracher une plume à ces oiseaux^-là... Mais j'ai l'œil dessus... Patience... Au premier métal qu'ils montreront : « Halte-là 1 » que je dirai... »
Prophète interrompait le hâbleur : — Oui, halte-là ! Nous sommes pressés.
— Combien as-tu ? demanda Lacouture.
Son ami additionna : — Deux cent dix-neuf francs soixante-dix centimes..., en comptant nos cent vingt francs de première mise. J'en dois remettre cent cinquante àmonhomme, tantôt... C'estencore quatre-vingts francs à trouver pour compléter la somme que je me suis engagé à lui verser demain soir, s'il tient ses promesses.
— Feuillette rapportera bien quelque chose, ditChapelard.
— Oui, mais il devrait déjà être. revenu. Pourvu qu'il ne s'attarde pas en route !
— Tu aurais dû l'accompagner, fit Lacouture. Il y a trop de cabarets sur son chemin.
— Bah I On aurait toujours une ressource, à la dernière extrémité, observa Bibroque.
— Quelle ressource ?
— Tiens ! celle de payer votre particulier en monnaie de singe.
Mais Prophète n'entendait pas de cette oreille-là.
— J'aimerais mieux, dit-il, j'aimerais mieux, comme Archin, aller chez la Canapé me faire écorcher...
— Hé ! s'écria Bibroque, prenant la défense de son amie, la Canapé n'écorche pas qui veut... Il y a des risques à courir..., qu'elle ne courrait pas, si elle n'était point convaincue que l'Empire sera rétabli prochainement. C'est, en efï'et, le seul gouvernement sous lequel les vieux soldats soient assurés de ne rien perdre.
Quant au service de jour, il fut vite réglé. Chapelard et Bibroque se déclarèrent prêts à accompagner Lacouture et Prophète place Vendôme. LapuchetetCassavoix restaient en réserve pour le mardi, avec les pensionnaires qui, ayant payé en quelque sorte leur place au spectacle, voudraient y assister.
— Tout me porte à croire que c'est demain qu'on s'amusera le plus, dit Prophète ; en attendant, allons chercher nos rubans de médailles, comme si rien n'était.
Lorsqu'il en eut fait la distribution aux Invalides, l'adjudant de semaine s'approcha de Prophète.
— C'est à dix heures et demie, demain matin, le service funèbre de Sacre. J'ai commandé les hommes qui rendront les honneurs. Préparez leurs armes.
— J'y veillerai, répondit Prophète.
Dans les corridors, se répandaient les invalides emportant leurs petits bouts de rubans, comme des bons de tabac. Plusieurs, dans une seule main, témoignaient que l'homme avait été en Crimée, en Italie, en Chine, au Mexique... ; d'autres évoquaient l'expédition dans la Baltique ou Mentana... ; et quelques-uns, enfin, destinés aux médaillés de Sainte-Hélène, résumaient tout le premier Empire et ne séchaient, fleurs aujourd'hui fanées, qu'entre les plusvietlles et les plus tremblantes mains.
Prophète et Lacouture qui revenaient ensemble, derrière leurs camarades, sentirent la misère de cette débandade, au lieu d'un défilé qui, la veille du sacrilège prémédité, eût pu être si édifiant, si pathétique ! Mais
il aurait fallu pour cela que chacun considérât la remise (les rubans neufs comme une invitation à se requinquer, à se regaillardir, à s'épousseter, en vue d'une protestation solennelle, d'une réponse éclatante au défi des barbares... ; tandis que les pensionnaires, jeunes ou âgés, s'en allaient comme d'habitude avec indifférence et sans recevoir un conseil de révolte des noms glorieux de héros ou de vertus, qui brûlaient, comme d'éternelles veilleuses, à l'entrée des corridors et des salles. Pas un invalide, en passant devant, ne se redressait pour y atteindre ! C'étaient des vieillards chancelants, parmi des ruines qui achevaient de les écraser. Le décor, loin deles réconforter, accusait, par contraste, leur décrépitude, et le suaire du passé tombait sur leurs épaules. Des tricoteurs d'hospices et de squares, pareils à Klauss et à Muller, traînaient leurs pantoufles ou bien, assis sur des bancs, dans les cours, couvaient des œufs en bois... « Quand ceux-ci écloront, les beaux jours reviendront ! » pensa Prophète. Puis, dans les traces d'Archin, passale troupeau des aveugles, résignés aussi. « C'est à croire qu'ils voient..., se dit encore Prophète. Quelles légendes, alors, conserve-t-on ici ? »
Il laissa Lacouture regagner seul sa chambrée et poussa jusqu'à l'endroit renfermant les armes dont il avait la garde et l'entretien.
C'était, au rez-de-chaussée, une vaste salle que hérissait, dans la moitié de sa longueur, une foret de lances, la pointe en l'air, au râtelier. Tout autour de la salle étaient accrochés les baudriers blancs soutenant les sabres, légèrement recourbés, dont la poignée brillait.
Cet attirail de parade et de panoplie attrista Prophète. A quoi tout cela était-il bon? Pas même à chasser les fédérés qui infligeaient à l'Hôtel la honte de leur présence. N'était-il pas évident que les vieux soldats permettraient tout, ayant permis cette usurpation ?
Prophète, d'ailleurs, ne se jugeait pas exempt luimême de reproches. Il avait réussi, un jour, à exalter ses camarades... N'eût-il pas dû, alors, leur distribuer
ces armes pour tel usage indiqué par les circonstances? Maintenant, il était trop tard... Combien de bras, en outre, auraient la force de soulever ces lourdes lances, si légères autrefois à des mains exercées ? La cognée semblait n"ètre plus là que pour attester l'impuissance des bûcherons...
Ces constatationsmélancoliques lui avaient fait perdre de vue l'objet de sa ronde. Il se dirigea vers un établi d'armurier qui se trouvait dans un coin de la salle et y prit un pistolet dont un officier invalide lui avait confié, quelque temps auparavant, la réparation. Elle était à peu près terminée ; il y mit la dernière main, chargea soigneusement le pistolet et le glissa dans la poche de sa capote. Puis, il porta la clef de la salle à Lacouture.
— De la place Vendôme, dit-il, j'irai à Belleville, où je dois retrouver mon quidam. Mais comme il faut s'attendre à tout et tout prévoir, par le temps qui court, si, par hasard, je ne rentrais pas ce soir, remets cette clef à Feuillette, qui distribuera demain les sabres aux hommes de service.
— Tu as l'intention de découcher ?demanda Lacouture.
— Non. Si je découche, ce sera bien involontairement. Je peux tomber dans un piège... Tu penses bien que je n'ai pas acheté de confiance l'individu en question.
— Veux-tu que je t'accompagne?
— Merci. Mieux vaut, si je dois être mis dedans de toutes les façons, que je le sois seul.
Lacouture n'insista pas. D'esprit lent et même un peu obtus, il était loin de deviner l'éventualité contre laquelle se précautionnait surtout son ami.
Cinq heures sonnaient lorsque Prophète arriva à Belleville, venant de la place Vendôme, oii une cause de retard incompréhensible, tenait l'ingénieur « le bec de sifflet dans l'eau », comme disait, parmi les assistants inutilement dérangés, un loustic. Avec Lacouture,
Chapelai'd et Bibroque, Prophète avait même passé là un bon moment. Les rieurs, demeuraient de leur
côté.
« Allez, les anciens, c'est pas encore aujourd'hui que la Colonne vous rendra votre salut! »
— La suite à demain !... renchérissait Bibroque.
Chapelardet lui, familiers, lurons, plaisaient aux bavards et rachetaient la réserve morose de leurs camarades. La foule sentait en eux une telle assurance qu'elle finissait par la partager, sans, d'ailleurs, que cela parût lui être désagréable.
« Si nous pouvions encore gagner vingt-quatre heures, pensait Prophète, la Colonne serait sauvée. 11 suffirait du ridicule pour disperser cette engeance. »
A l'angle de la rue de Puébla et de la rue de Paris, il hésita un instant, près de tourner à gauche, puis il réfléchit : son rendez-vous avec le Piémonlais, aux Buttes- Chaumont, était fixé à six heures ; il avait une heure à dépenser, il continua son chemin tout droit.
Comme il passait devant la boutique du coiffeur, madame Lépouzé, qui était sur le seuil, l'arrêta.
— Quelle bonne surprise, monsieur Prophète ! Entrez donc... Vous avez bien une minute. Nous parlions justement de vous, ce matin...
Elle baissa la voix :
— Nous avons tant besoin d'un conseil... Charles sera heureux de vous voir... Il est au lit, malade... Votre visite lui fera du bien.
L'invalide suivit la petite femme dans l'arrière-boutique exiguë et malpropre qui tenait lieu au ménage de chambre à coucher. Le coifl'eur était étendu dans son lit, la couverture sous le menton. Quand il eut reconnu Prophète, il dépouilla l'artifice et, rejetant les draps, tandis que sa femme faisait le guet à la porte de communication :
— A vous, confessa-t-il, on peut bien dire la vérité, ce n'est pas vous qui me trahirez... J'ai appris que le bataillon était désigné pour marcher aujourd'hui ou
demain..., alors, je me suis empressé de prendre le lit et de feindre une attaque de rhumatisme.
— Ah 1 bon, s'écria l'invalide en riant.
— Ecoutez donc, reprit le coiffeur, qu'on se fasse casser la figure par conviction, pour la défense d'un principe, comme ils disent, je l'admets, à la rigueur... Mais c'est un peu bête de risquer sa peau pour soutenir des opinions... qui ne sont pas les miennes, je crois vous l'avoir déjà déclaré.
— C'est bien assez de s'être sottement compromis dans cette aventure, reprocha aigrement madame Lépouzé. Ne pensez-vous pas, monsieur Prophète, qu'il ferait mieux de quitter Paris momentanément?
— - C'est peut-être difficile à présent.
— Mais oui, il est trop tard. Je préfère garder le lit pendant quelques jours. Il est impossible que l'armée française ne nous délivre pas bientôt. Ah ! s'ils comptent sur moi pour enrayer ses progrès ! Non, mais me voyez-vous tirant sur de braves soldats... ran!... qui nous ramènent l'ordre, la paix, le travail...
11 allait trop loin et trop bas dans la flagornerie ; il descendait jusqu'au y^fl»/... mémorable de Canrobert, le 12 janvier 1870, jour de l'enterrement de Victor Noir, afin de mieux marquer son retour à la ressemblance que ses cheveux en boucle et sa moustache cirée poursuivaient. Il se rendit méprisable à son interlocuteur qui, en entrant chez le coifïeur, nourrissait une arrière-pensée. Justement, madame Lépouzé lui ouvrait l'occasion de provoquer les confidences.
— Voyons, monsieur Prophète, quel conseil donneriez-vous à votre neveu, s'il étaitàla place de Charles?
— Mais leur situation est la même, répondit-il, à cela près que votre mari n'est pas sans doute, comme Ferdinand, sous le coup dune dénonciation.
— Allons donc! A quel misérable aurait pu venir l'idée de dénoncer monsieur Lhomme ?
— Je ne sais pas. Vous connaissez le proverbe : Cherche à qui l'incendie profiterait.
— Eh bien, oui, je cherche... et je ne trouve pas, fit la petite femme, qui semblait sincère.
— Quelque client auquel Ferdinand aura fermé l'œil, présuma Lépouzé.
— Ou le concierge du 119.
Prophète n'avait qu'un mot à dire, qu'un nom à prononcer, celui de Rabouille, pour aiguiller l'entretien sur les imputations de Quélier. Le ménage se montrait d'humeur à bavarder. Mais l'attitude du coiffeur augmentait encore la répugnance de l'invalide pour ce moyen et, malgré qu'il en eût, sa haine pour Rabouille ne parvenait pas à étouffer la secrète, Tinaltérable estime qu'il lui conservait et dont un contraste fortuit précisait la raison. Prophète domina donc son envie d'être renseigné et brusquement :
— Ma foi, dit-il, chacun doit agir suivant son inspiration. J'ignore les intention de mon neveu, il ne ma pas demandé mon avis. C'est à lui comme à vous de sortir du guêpier où vous vous êtes mis.
Madame Lépouzé le reconduisit jusqu'à la porte.
— Nous comptons toujours sur votre discrétion... Charles estmalade, incapable de se lever..., vous l'avez vu... Vous le certifieriez, le cas échéant... Merci.
« C'est donc la même lâcheté partout ! songeait Prophète. Nous vivons en un temps où personne n'a le courage de ses opinions. Sont-elles si peu avouables que nul ne soit prêt à donner savie pour les faire triompher? Il y a des jours comme celui-ci, où je m'imagine traverser un monde de pantins dont le diable tire les ficelles. »
La crosse du pistolet, dans la capote, battait sa jambe... Il se dit encore : « Un de ces pantins de plus ou de moins, la belle affaire ! On ne discute pas avec des chiens enragés, on les abat..., puisqu'il n'y a pas moyen de les guérir. Les mettre hors d'état de nuire est un droit légitime. Aux époques barbares où nous sommes revenus, l'instinct du mal éveille l'instinct de la conservation. Garde-toi, je me garde. La chasse est ouverte. »
Il fut d'abord confirmé dans ces idées par le tableau intime qu'il eut sous les yeux en entrant chez Ferdinand. Tandis que celui-ci servait deux clients, au comptoir, Rabouille-et Céline causaient dans la cuisine. Prophète mit quelque affectation à se retirer, par discrétion ; mais sa nièce le rappela aussitôt. « Tu n'es pas de trop, mon oncle, au contraire. » Il revint, et ce fut Rabouille qui vida la place. Mais il resta devant le débit, sous la tonnelle.
— Je suis bien contente de te voir^ dit madame Lhomme à Tinvalide. As-tu averti la sœur de ton ami?
— Oui. Elle attend Ferdinand.
— Bon. Il ira chez elle demain. Rabouille vient de me remettre la pièce grâce à laquelle il pourra circuler partout sans être inquiété.
— Quelle pièce ?
Elle lui présenta un papier revêtu des signatures et cachets officiels et portant que « le citoyen Lhomme était requis pour le service parle soussigné, ingénieur chargé du Service des voies et promenades publiques. »
— Avec cela, dit Céline, il n'a rien à craindre pour le moment.
— En es-tu bien sûre ?
Elle s'étonna.
— Comment, si j'en suis sûre ? Certainement. Mais que Rabouille le pense, c'est le principal. On peut se fier à lui. Il est convaincu comme toi, d'ailleurs, comme tout le monde, que la Commune est perdue et il approuve Ferdinand de se réfugier, pendant la bataille, chez des amis qui le cacheront et auprès desquels il ne risquera pas, comme ici, d'être contraint à marcher.
— Oh ! c'est bien, bougonna Prophète, du moment que ce monsieur répond de tout, je n'insiste pas.
— Il ne répond de rien ; il nous rend le service que je lui ai demandé, voilà tout. Est-ce que tu le soupçonnes, à présent ? A quel propos ? Il fait pour Ferdinand ce qu'il ferait pour moi, pour les enfants, s'il nous voyait en danger.
LA VEILLÉ li DES ARMES 393
— Ça n'est pas la même chose.
— Ah!... Pourquoi ?
Elle posa la question si nettement, elle le regarda avec tant de franchise, qu'il baissa les yeux et se déroba.
« Nous reparlerons de cela... J"ai une petite course à faire dans le quartier. Je reviendrai pour dîner, s'il m'est possible... »
— Je ne sais oii se trouve Adrien, reprit Céline. Je peux renvoyer chercher, si tu veux Femmener.
Mais il refusa.
— Cest iuutile. A ce soir.
Il traversa le débit, sortit et, en passant devant Rabouille, lui jeta, sans presque s'arrêter :
— J'aurais deux mots à vous dire.
— Moi aussi.
— Aux Buttes-Chaumont, six heures et demie, sous le pont de briques. Voulez-vous?
— J'y serai.
Prophète s'éloigna, impatient et l'esprit partagé. L'assurance de sa nièce le démontait autant que l'acceptation de Rabouille. Est-ce que Quélier se serait moqué de lui? L'explication qu'il allait avoir avec leur ennemi commun et que celui-ci semblait également désirer, il la souhaitait et la redoutait à la fois, maintenant. Il sentait la fragilité d'un témoignage basé, somme toute, sur une obscure rancune et sur des commérages avidement recueillis. Si Rabouille en démontrait la fausseté, c'étaient les rùles renversés, l'accusateur confondu, réduit à des excuses, à la merci de sa victime lâchement calomniée... Et l'invalide regretta son mouvement irréfléchi, sa provocation sur de simples et peut-être gratuites conjectures. Mais un détail insignifiant, l'étonnement fugitif de n'avoir pas Adrien à ses côtés, dans une promenade qu'ils avaient toujours faite ensemble, ce détail interposa tout à coup entre l'oncle et Rabouille, l'image de l'enfant. Et la preuve cherchée éclata, la ressem]3lance irrécusable invoquée
par Quélier cria vers le mécanicien, comme vers un coupable acculé aux aveux.
D'un pas relevé, Prophète, raffermi dans sa résolution et allant au plus pressé, suivit la rue de Crimée jusqu'à la porte qui donne accès au Nord dans le parc. C'était là qu'il devait rencontrer le Piémontais. Celui-ci n'était pas arrivé. Le bonhomme, en Tattendant, arpenta le pont qui traverse la tranchée du chemin de fer de ceinture. Il avait en face de lui la station des voyageurs^ la gare des marchandises de La Villette et les tristes confins de ce quartier populeux. Quelques habitations basses et des cabarets de mauvaise mine en exprimaient la lèpre et la pauvreté. Des cheminées d'usines, au loin, retenaient leur souffle empesté et Justifiaient tout de même, par leur seul aspect, le dégoût et l'abandon du travail auquel naguère elles appelaient. La surveillance de la voie ferrée et du parc s'étant relâchée, des enfants en guenilles, rompus à toutes les gymnastiques, s'accrochaient aux parapets et dégringolaient les talus. Entre La Villette et Belleville, faubourgs arides, le jardin se présentait comme une poire pour leur soif, une poire dont la queue était tournée vers la porte de Puébla,
Prophète aimait cet endroit. Les pavillons de garde surtout lui semblaient enviables, avec leurs briques apparentes et leurs appliques de faïence émaillée dans les frises et les bandeaux. Il eût voulu vivre et finir dans un de ces petits chalets. Il avait choisi les Invalides faute de mieux. Entre un emploi de gardien de square et une existence de soldat laboureur, il n'eût pas hésité. Son idéal s'harmonisait avec celui de cette population environnante pour qui les Buttes réalisaient les sites vantés de la Suisse ou d'ailleurs, les rêves de voyages impossibles aux sans le sou. Il était pareil à la plupart des vieux militaires : n'ayant rien vu et ne se rappelant rien des pays parcourus, il ne souhaitait pas les revoir et se contentait de peu.
— Il y a longtemps que vous êtes là?
Il se retourna, reconnut le Piémontais et obliqua avec lui vers une allée où ils étaient seuls.
— Vous êtes exact, fit Prophète. Je vous ai apporté la moitié de la somme convenue, cent cinquante francs- Les voici.
L'autre empocha l'argent et dit :
— Demain soir, j'aurai gagné le reste.
— Vos dispositions sont prises?
— Et bien prises. On prétend qu'un accident est vite arrivé; il est aussi vite préparé... Il faudrait de bons yeux pour s'apercevoir de quelque chose. Entendonsnous bien encore une fois... Ils finiront peut-être par f... la Colonne à bas, mais il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ça ne soit pas demain. Voilà ce que je dis.
— Nous sommes d'accord, fit l'invalide. Maintenant, séparons -nous. Il est inutile qu'on nous voie ensemble. A demain soir, chez Ferdinand. Nous terminerons l'affaire, s'il y a lieu.
Le Piémontais rebroussa chemin, sortit du jardin par la porte deLaVillette etreprit, à droite, laruede Crimée, tandis que Prophète tirait à gauche, vers le lac et le pont de briques sous lequel il avait rendez-vous avec Rabouille. Mais, comme il quittait Tallée latérale qui longe, dans la partie haute du parc, la rue de la Vera- Cruz, il aperçut l'acteur Adolphe qui parlait tout haut en gesticulant. Parfois, il s'arrêtait pour apostropher quelqu'un d'invisible caché dans les massifs ou derrière les arbres en bordure, puis, soulagé, il repartait, s'adressait, dune voix attiédie, au ciel, aux gazons, aux verdures neuves de mai, aux pins qui couronnaient les mamelons, aux praticables établis par les ingénieurs, les architectes et les machinistes de la ville, sur cette scène profonde appropriée à ses répétitions. Il y avait tant joué le drame, le vaudeville et lacomédie,le drame surtout! C'était, en effet, comme une annexe du théâtre de Belleville, ce petit parc truqué, avec ses ponts suspendus donties garde-fous en fonte creuse simulaient des troncs.
d arbres, avec sa grotte de féerie, ses escarpements, son ravin propice aux embûches et aux rapts, les sentiers sinueux auxquels une rampe de rochers s'efforçait de donner Tair abrupt et sauvage, et le petit monument grec en perspective, pour toile de fond. Il devait lui arriver de douter que fussent naturelles les eaux de la cascade, des sources et du lac, car il ne s'absorbait dans le décor que pour l'identifier avec des personnages poussiéreux et factices.
Prophète, cependant, avait atteint le lac ; il en suivit le bord et se hâta en voyant de loin Rabouille qui l'attendait sous l'arche élevée du pont de pierre.
Les deux hommes ne se saluèrent pas et continuèrent de marcher côte à côte, l'ouvrier réglant son pas sur le pas plus lent de Tinvalide.
Et celui-ci, tout de suite, attaqua.
— Je ne me souciais pas, jusqu'àprésent, d'avoir une explication avec vous et de rechercher les raisons d'une antipathie réciproque. Je n'en étais pas le moins du monde incommodé. Aujourd'hui, c'est différent. J'ai appris une chose qu'il me paraît urgent de tirer au clair. J'aurais pu m'en informer sous main, questionner Pierre et Paul... J'aime mieux aller droit au fait et je compte de votre part sur la même franchise.
Ce début sans détour plut à Rabouille. Il répondit :
— Mon intention, en venant ici, n'est pas davantage de vous faire perdre votre temps ni de perdre le mien.
— A la bonne heure, reprit Prophète. Vous savez ce qu'on dit dans le quartier..., à Belleville ?
— Je ne fais attention qu'à ce qu'on me dit en face.
— Très bien. On dit donc que vous êtes le père d'Adrien. Est-ce vrai ?
Ils s'étaientarrètés et, tournés l'un vers l'autre, ils se regardaient dans les yeux.
— Oui, répondit Rabouille.
— Le père d'Adrien seulement?
— D'Adrien seulement.
— Et... c'est à ce sujet, vous aussi, que vous vouliez me parler?
— A ce sujet, d'abord, oui.
L'invalide fit un mouvement d'impatience.
— Je ne suis pas curieux. Je ne me sens nullement disposé à écouter votre défense.
Rabouille répliqua fermement :
— Je n'ai rien à dire pour ma défense et tout dire pour votre édification et votre gouverne. Vous avez à m'entendre et non pas à me ji>g"er.
— Ma gouverne! C'est impayable I...
Prophète éprouvait une démangeaison de violence dans son membre mutilé. Ils causaient sans témoins, comme en champ clos; une ivresse légère, trop légère encore pour l'induire à de sombres extrémités^ envahit l'ancien soldat.
— Soit, dit-il, rongeant son frein, racontez vos histoires.
Et ils se remirent en marche.
— Soyez tranquille, fit Rabouille, je n'abuserai pas de la permission. C'est dans le courant de 1S61 que je suis venu demeurer chaussée de Ménilmontant, dans la même maison que les Mazoudier et que Ferdinand. Votre neveu tenait, comme vous le savez, un commerce de vins-restaurant avec sa femme. Leur petite fille avait déjà deux ans. J'habitais une chambre au sixième et je prenais mes repas chez eux, travaillant dans le voisinage. A la fin de l'hiver, je tombai gravement malade : fluxion de poitrine. Comme j'avais horreur de l'hôpital, les Mazoudier me soignèrent chez moi avec beaucoup de dévouement. Mais tous les deux étaient occupés au dehors; pendant leur absence, madame Lhomme les remplaçait etme montait ce dont j'avaisbesoin. Je ne voyais qu'elle dans la journée... Je l'aimai. Je prolongeai ma convalescence pour jouir plus longtemps de ses visites. Je me creusais la tête pour leur fournir d'autres prétextes que le déjeuner, qu'elle m'apportait..., et l'empressement qu'elle mettait à faire mes commissions et
;i<.)S LA COLONIE
mes caprices, m'encourageait bientôt à croire qu'une déclaration ne serait pas mal accueillie. Elle le fut cependant... pour commencer. Peut-être alors, ses visites cessant, me serais-jefait une raison... Mais elle les continua par bonté, faiblesse, (car une imprudence m'exposa à une rechute que j'exploitai), et aussi parce qu'elle affectait de ne pas prendre ma passion au sérieux. 11 arriva... ce qui devait arriver. Cette inclination dont elle s'était moquée, elle finit par y répondre et, un jour de printemps, dans ma chambre, nous fîmes la bêtise.
— Misérable! murmura l'invalide.
Mais Rabouille prolesta doucement :
— Non, car j'étais sincère, Céline l'était aussi et personne autre que moi n'a jamais souffert d'un entraînement qui fut regrettable, mais qui ne fut jamais honteux.
— Pourtant, Céline, avait un mari, dont vous étiez Tami..., et vous la détourniez à la fois de ses devoirs d épouse et de ses devoirs de mère. Si vous ne trouvez pas cela honteux !
— Je trouve cela surtout douloureux, comme une maladie de conscience passée à l'état chronique et sans remède. Ferdinand, lui, ne s'est jamais douté de rien. Le délateur qui éveillerait aujourd'hui ses soupçons, commettrait une plus vilaine action que moi, qui les ai éloignés. Il est probable, d'ailleurs, que la malveillance en serait pour ses frais et que Ferdinand contesterait cette ressemblance même qui vous a frappé. Je ne dis pas cela pour le rendreridicule : il peut l'être à tous les yeux, sauf aux miens. Je voudrais seulement détruire votre erreur, qui est de ne considérer que le fait brutal, sans examiner les circonstances qui l'entourent, l'éclairent et le modifient. Non, Ferdinand, à cette époque, n'était pas mon ami, mais il l'est devenu. Encore un aveu qui va vous paraître cynique et que vous comprendrez mieux tout à Iheure.
Us passaient sous le pont suspendu à l'entrée duquel un café-restaurant languissait sans clients. A cette
heure, le parc était désert et dans leau rare du lac no s'ébattaient même plus les canards et les cygnes à qui le siège avait été fatal et qu'on n'avait pas remplacés. De la masse de rochers en nougat qui accidentait Fîle, se détachait une sorte d'obélisque où le pont s'appuyait.
Rabouille poursuivit :
— Bêtise ou indignité, si je fus coupable, toujours est-il que je ne me dérobai pas aux conséquences de ma faute, lorsque je les connus, lorsque Céline m'apprit qu'elle était enceinte. Je lui proposai aussitôt départir, de prendre à ma charge, non seulement l'enfant qui naîtrait, mais aussi la petite Sophie, sa mère devant lui manquer autant qu'elle eût manqué à sa mère. Et je vous prie de croire que j'étais sincère encore en acceptant cette responsabilité. Je me sentais la force et le cœur de la porter à travers toute une vie. J'avais pour Céline un attachement profond, si profond qu'il dure encore après dix ans écoulés et qu'à toutes les heures de monexistencemes intentions sont restéesles mêmes. Céline le sait bien, et si son affection, avec le temps, a changé de caractère, du moins suis-je sûr qu'elle me conserve une estime qui est pour moi comme la rente viagère d'un amour placé à fonds perdu.
Prophète ricana :
— Oh! à fonds perdu... belles paroles!
Mais indifférent à cette incrédulité, Rabouille reprit :
— Quoi qu'il en soit, Céline refusa de me suivre, d'abandonner son mari. « Elle n'avait pas le droit, disait-elle, de lui enlever sa petite fille qu'il aimait, qu'il retrouverait toujours .., et quant à la lui laisser, pouvais-je penser qu'elle y consentirait? Elle m'avertit, en outre, qu'un éclat, dont je lavais sottement menacée, ne m'avancerait à rien; qu'elle était mère avant tout et que, si mon imprudence avait pour résultat de la séparer de l'un ou de l'autre de ses enfants, elle ne me le pardonnerait jamais. Elle n'admettait de ma part aucune prétention sur le second, elle se rangeait du
côté de la loi, qui ne faisait pas de différence entre sa sœur et lui. Si j'en avais de la peine, à qui la faute? » Céline avait raison : tout se paie. Il n'y a point de créature humaine qui ne soit imposable à quelque titre. Le jour où le sentiment de la paternité se déclara en moi, je fus taxé. Mais l'échéance n'arriva pas tout de suite. Je compris Tinutilité de mon insistance et qu'elle ne parviendrait qu'à me nuire dans l'esprit de Céline ; et, sans attendre la naissance de l'enfant, je quittai Paris, j'allai travailler en province... Quelle espérance y traînai-je, de ville en ville, pendant quatre ans? J'essayai d'abord d'oublier, — vainement ; puis, je me nourris d'autres illusions, je ruminai des éventualités : Ferdinand instruit de tout, des scènes de ménage, une incompatabilité mutuelle finissant par amener Céline à la solution que je souhaitais toujours. Grâce à Mazoudier, avec qui je correspondais, elle pouvait être au courant de mes déplacements. Elle n'avait qu'un signe à faire pour me voir auprès d'elle, dansles mêmes dispositions qu'au moment de mon départ... Mais mon imagination brodait en pure perte, et le bonjour de Ferdinand et de sa femme, que m'envoyait Mazoudier dans presque toutes ses lettres, venait, un matin, me désabuser. Après quatre ans d'absence, je n'y tins plus et lExposition de 67 décida censément mon voyage à Paris. J'y retrouvai les Lhomme établis où ils sont aujourd'hui, rue Lassus. Leur commerce prospérait et ils semblaient être heureux. Ils me reçurent cordialement. C'est alors que je vis mon fds pour la première fois. 11 avait quatre ans, sa sœur en avait sept et Ferdinand entre eux était sans préférence. Si des coquins (il s'en rencontre dans le peuple comme ailleurs) avaient entrepris, par leurs insinuations, de jeter le doute dans son esprit, il n'en laissait rien paraître, pas plus vis-à-vis de ses enfants que vis-à-vis de moi. Et, de ce jour, je l'affectionnai davantage. Une fois que nous étions seuls, Céline et moi : « Eh bien ! me dit-elle, n'avons-nous pas pris le meilleur parti? — Le bonheur rend égoïste, répondis-
je. — Non, ajouta-t-elle, il n'y a pas d'égoïsmeàse féliciter, quand l'orage est passé, qu'il n'ait pas fait plus de dégâts. » J'eus le tort de prolonger mon séjour. Quand je parlai de retourner en province, Ferdinand, le premier, m'en dissuada. Justement, ils avaient une chambre à louer dans la maison. J'y serais bien, je trouverais facilement du travail et je redeviendrais leur pensionnaire, comme autrefois. Je consultai Céline.
« Ecoutez, dit-elle, je veux bien que vous restiez', si jamais rien entre nous ne doit réveiller le passé et si vous répondez de vous comme je réponds de moi. Votre voyage n'a pas été inutile, puisqu'il vous a permis de voir que je mettais plus de persévérance à réparer le mal qu'à le faire. Promettez-moi donc de ne pas être pour moi, pour nous, une nouvelle cause de trouble, et je suis prête à vous traiter en bon camarade. Sinon, ma foi, mieux vaut ne pas chercher à vous rapprocher de nous. »
Je souscrivis stupidement à ces (conditions, et mon supplice commença, bien différent de celui auquel j'étais résigné. Car il me fut relativement facile de tenir l'engagement que m'avait imposé Céline. Je ne l'aimais pas moins qu'autrefois, je l'aimais autrement. Son mari était maintenant trop réellement mon ami, je lui vouais une estime trop grande pour désirer sa femme. Mais ma jalousie changea d'objet. A vivre auprès de mon fils, dont Ferdinand et Céline, occupés, m'abandonnaient volontiers la direction, à suivre ses progrès qui m'intéressaient un peu comme mon œuvre, je pris la conscience très nette d"une paternité effective dans ses soins et ses empreintes, puisqu'elle ne pouvait pas l'être dans ses droits. Bref, j'introduisis dans mon existence un ressort puissant qui acheva de la remplir. En effet, la politique où je m'étais précipité, dès mon retour à Paris, pardiversion, pourm'étourdir,la politique de tribuns ne m'inspira plus que de l'indifférence lorsque j'eus, avec Mazoudier, la dernière année de l'Empire, parcouru les réunions publiques. Tout ce qu'on y rabâchait, je l'avais
A&l LA COLONNE
déjà lu et je devinais trop d'ambition personnelle, trop de petits calculs^, chez la plupart des orateurs, pour que leîir éloquence renouvelât mon enthousiasme et réchauffât mon zèle. Mais ce temps d'apprentissage m'avaii tout de même profité. Du fatras des paroles et des écrits, je dégageais quelques vérités supérieures assez nobles pour guider dans la vie un homme de bonne volonté. Je me consacrai à leur diffusion, à leur application autour de moi et je m'habituai à considérer le petit Adrien comme un terrain d'adoption à ensemencer. C'est à ce moment que vos visites, jusque-là espacées j devinrent plus fréquentes et que je me mis à détester en vous beaucoup moins l'oncle de cet enfant, qu'un obstacle à l'éducation rationnelle que je rêvais pour lui. Oh! je ne me fais pas meilleur que je ne le suis! Il est possible, au début, quune misérable jalousie m'ait excité contre vous, pour qui Adrien montra souvent une tendresse exclusive. Mais ce bas motif d'aversion n'existe plus, je l'ai écarté. Mon hostilité est à présent impersonnelle ; je n'en veux qu'au mirage par lequel vous avez séduit cet enfant; je n'en veux quà votre intluence davoir tué en lui, chac|ue jour, les germes de sagesse, de justice et de bonté, qu'il recevait de mes leçons. Je m'adressais à son intelligence et vous parliez à ses instincts ; je m'efforçais d'élever son esprit à des notions de beauté et d'harmonie et vous le rejetiez dans Ihorreur et la barbarie; j'ouvrais ses yeux sur la vie, sur des images riantes, paisibles et fécondes, et vous tourniez ses regards vers la mort la plus absurde, vers des images désolées, violentes et stériles. Je lui montrais des hommes et vous lui faisiez voir des spectres. Vous étiez le sorcier moderne, qui a remplacé le bonnet pointu par une coiffure militaire et le bâton magique par le bâton de maréchal. Ah ! n'en doutez pas, c'est de toutes mes forces que je vous ai détesté ! Je vous ai détesté comme un cultivateur déteste la sécheresse, la grêle et la gelée.
L'attaque était directe. Prophète, qui n'avait pas
jusque-là interrompu Rabouille, se demanda s'il ne convenait pas de saisir loccasion d'en finir, sans phrases, et de justitier une bonne fois Faccusation de brutalité portée contre lui. Justement, ayant fait le tour du lac, ils étaient revenus à leur point de départ et repassaient devant la grotte au fond de laquelle pendaient, comme des pis, parmi les poils agglutinés, les stalactites qu'admiraient les promeneurs du dimanche et les pensionnats. Mais comme l'invalide, la main glissée dans sa poche, caressait la crosse du pistolet, son attention fut attirée par l'acteur Adolphe qui, les ayant aperçus, leur faisait des signes, en traversant le pont de briques au-dessus d'eux.
Prophète feignit de ne pas le voir et Rabouille, qui continuait son chemin, la tête basse et les mains derrière le dos, ne le vit pas non plus. Alors, Adolphe, déçu, s'en alla vers le petit temple à colonnades qui domine les rochers de l'île. Et grâce encore au nouvel embarras suscité àl'invaUde par un ouvrier et une apprentie, qui débouchaient, enlacés, d'un sentier aboutissant au lac, Rabouille put reprendre :
— Vous comprenez maintenant l'importance que j'attachais à la démolition de cette Colonne qui symbolise la force et la gloire dans ce qu'elles ont de plus malfaisant. Ce que vous avez pu considérer de ma part comme un défi, une vaine provocation d'homme à homme, n'était et n'est encore que l'affirmation d'un principe de concorde et de fraternité, que l'affirmation d'une morale fondée sur le travail et le développement des facultéscréatrices et productives de l'individu. jN*est-il pas triste de penser que la Révolution, l'autre..., compte parmi ses conquêtes la possibilité, pour un plébéien que l'ancien régime condamnait à végéter dans les grades subalternes, de parvenir jusqu'à celui de maréchal de France ! Le soldat qui, l'envahisseur repoussé, ne retourne pas volontairement à la charrue, aux outils de sa profession, ce soldat est un parasite que son pays a le devoir de congédier. La guerre n'est pas un métier ;
404 LA COLO.NWE
c'est un accident qui ne comporte d'indemnités aux mutilés, aux veuves et aux parents sans soutiens, que s'il s'agit de la défense légitime des foyers. Partant de là, j'ai beaucoup réfléchi, depuis huit jours, sur la portée de cet acte qui excite votre colère. Moi-même, j'ai mis en doute son utilité, affaibli sa signification jusqu'à le traiter d'enfantillage. Et ma conviction s'est étayée de tout ce que je poussais contre elle. Oh ! ce n'est pas que je me fasse des illusions ! Cet ossuaire triomphal que nous allons renverser, je sais fort bien qu'on le réédifiera dans les acclamations ; je sais fort bien que le peuple, bestialisé par des siècles d'ignorance, de pàtéesetde fouet, retournera àson vomissement. Devant le spectacle que nous avons sous les yeux, d'un gouvernement soi-disant révolutionnaire n'échappant pas lui-même à ce qu'un philosophe appelle : l'intluence* perverse des morts, et ne pouvant se déterminer à substituer la raison de société à la raison d'Etat ; devant ce spectacle, je crois que la génération montante devra transitoirement subir une république politique et parlementaire cherchant la sanction de ses tâtonnements dans l'imitation du passé. Je n'ai pas la naïveté de penser qu'il suffit, pour épurer le goût et l'idéal des faux civilisés que nous sommes, de faire disparaître de nos places publiques des symboles dépravants comme la colonne Vendôme. Les plus redoutables idoles s'élèvent en nous et Ton n'aurait pas à les détruire, elles tomberaient bientôt toutes seules en poussière, si l'on com- Jiiençait par obvier à leur adoration. Ce sera la mission des instituteurs de l'avenir. L'histoire qu'on enseigne à l'école est pleine de chiens enragés qui mordent l'enfant et le rendent enragé lui-même. Ce sont ces chiens qu'il faut atteindre et tuer. Morte la bête, mort le venin. Mais les maîtres futurs de l'enfance, organisateurs de la communauté et de la paix universelles, ne comprendraient pas que la Commune n'eût point marqué son passage à l'étape, par une indication formelle à cet égard. « Les déclamations passent, les actions restent ». C'est votre
Napoléon qui Va dit. Et c'est pourquoi nous avons le devoir de faire le geste, de donner le signal auquel nos successeurs répondront, en achevant de ruiner, dans les esprits, la religion d-e la gloire militaire et de la conquête brutale, religion ébranlée par nous dans ses rites et ses représentations. Cet article de foi est notre patente de libérateurs. On aura beau relever la Colonne abattue, le geste de la Commune restera sur elle, comme un éteignoirsurun cierge.
— Il faut d'abord Tabattre, dit l'invalide goguenard.
— Ce sera demain chose faite.
— Vous en êtes bien sur?
Rabouille vit dans cette contradiction un piège tendu pour lui faire perdre son sang-froid et permettre au bonhomme de reprendre avantage sur un terrain où les personnalitésremplaçeraienlles arguments. Aussi répondit-il posément :
— Je ne suis sur que de nos efforts pour que Tévénernent s'accomplisse.
Prophète insista, presque agressif, comme si, en effet, sa colère refroidie eût besoin d'une nouvelle ébullition.
— En tout cas, j'imagine que ce n'est pas uniquement pour me débiter ces balivernes que vous avez désiré me rencontrer.
— Non, dit Rabouille, imperturbable sous l'insolence. Je vais disparaître...
C'était le coup d'éperon nécessaire à l'invalide, qui s'emballa.
— Allons donc! Les heures de la Commune étant comptées, vous lâchez pied, naturellement..., pour revenir frais et dispos quand le danger sera passé.
Rabouille haussa les épaules. L'autre redoubla :
— Ah ! ça, vous croyez donc que je ne lis pas dans votre jeu et que je suis la dupe de vos protestations ? Vous partez, oui, mais en calculant les avantages du retour. Minute ! Il serait vraiment trop commode d'at-
406 LA CULUiNNE
tendre à Técarl que la Commune ail fait une veuve de pius, pour chausser les souliers du mort.
— Votre injure est gratuite, dit Rabouille, car vous savez bien que j'ai fourni moi-même à madame l.liomme le moyen d'éviter à son mari les risques de la bataille ; vous le savez d'autant mieux que, de votre côté, vous lui avez assuré un refuge.
— La belle avance... si vous le connaissez !
Mais cette nouvelle offense resta encore sans efï'et.
— Vous ne dites pas ce que vous pensez, reprit Ra- Ijouille. Vous n'êtes pas aveuglé par la haine jusqu'à me juger capable d'une bassesse, d'une trahison. Vous m'obligez à vous rappeler que j'eus l'occasion, deux fois au moins, de vous ôter, à vous ou aux vôtres, la faculté de me nuire, et que je ne l'ai point fait. Si Ferdinand, au lieu d'être aujourd'hui mon ami, mon frère, m'inspirait les sentiments odieux que vous me prêtez, je trouverais en moi la force de les surmonter. J'en ai réprimé de plus pressants, j'ai soutenu des luttes intérieures plus périlleuses. Je ne me gonfle pas d'héroïsme... (^l pourtant, je crois qu'il m'a fallu souvent plus de courage pour me vaincre moi-même, sans efïusion de sang, que vous n'avez déployé de vaillance en répandant celui des autres.
L'endroit était désert à souhait ; l'invalide se redressa et faisant deux pas en arrière pour prendre du champ :
— Finissons. Vous dites que vous allez disparaître. Vous ne pouvez être un bon débarras pour nous que si votre départ est définitif. C'est mon affaire qu'il le devienne.
11 voulut retirer le pistolet de sa poche, mais le chien s'était accroché dans la doublure et il n'arrivait pas à le dégager, devant Rabouille qui assistait à ses efforts avec indifférence. Dans ce moment, un cri retentit au-dessus d'eux et le mécanicien, levant la tête, aperçut, entre les colonnes du petit temple de la sybille, une forme noire qui déclamait quelque chose d'inintelligibh^ à cette distance. C était l'acteur Adolphe, lequel.
d'une hauteur correspondant à celle de la colonne Vendôme, donnait une audition à Rabouille et jetait aux quatre vents les imprécations de Barbier, tandis que se jouait, en bas, un drame réel autrement saisissant.
Rabouille sourit et, ramenant les yeux sur l'invalide, le vit, en face de lui, son pistolet à la main... Mais il ne songeait plus à s'en servir. Le contre-temps, l'appel d'Adolphe^ avaient suffi pour dissiper son vertige, et il demeurait là, stupide, dans le ridicule de sa vaine menace et guetté par un ridicule plus grand encore s'il la mettait à exécution, car, superstitieux, il était à présent convaincu que son arme raterait s'il en faisait usage.
Alors Rabouille, très calme, se rapprocha du bonhomme et dit :
— Le militaire qui sommeillait en vous s'est réveillé. xMais vous valez mieux que vos intentions, et, pour les bien remplir, d'ailleurs, vous ne seriez pas assez élevé en grade. Il faut laisser ces. procédés-là aux chefs de larmée régulière qui opère contre nous. La bourgeoisie, qui paie les généraux, en veut pour son argent. Mais, chose singulière, ce n'est pas lorsqu'ils sont battus par l'étranger, c'est quand ils sont vaincus par le peuple, qu'elle se plaint d'être mal servie. Dans le fait, l'exécution de Flourens, de Duval, des prisonniers de Chatou, du Petit-Bicètre et de la Belle-Epine, cette exécution ne peut être que profitable aux victimes, puisqu'elle est déshonorante pour les bourreaux. Mais je ne veux pas recevoir une pareille mort de votre main, parce que j'attends de vous un meilleur service. Vous désirez que mon départ soit définitif... Rassurez-vous, il le sera, vous allez en avoir la preuve.
Il déboutonna sa cotte d'ouvrier et prit, dans une poche intérieure, un petit paquet soigneusement ficelé.
— Je ne sais pas si nous nous reverrons, continua-til ; c'est peu probable. 11 y a là dedans tout ce que je possède : une montre et une chaineen argent et dix-huit
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cent francs en billets de banque, mes économies. Je les destinais à Tinstruction d'Adrien, à son apprentissage dans le métier pour lequel il aurait montré des aptitudes. Je me proposais de remettre ce souvenir et cette somme à Céline ou à Ferdinand, pour le petit... Puis, j'ai pensé quil était préférable de vous les confier et de venir loyalement vous dire : « Gardez ceci. La montre est pour Adrien..., lorsque vous aurez la certitude que je ne reparaîtrai plus entre vous. Quant à l'argent, vous le dépenserez au mieux de son éducation et conformément à ma volonté, que vous connaissez. Je vous estime assez pour être persuadé que vous la respecterez et que vous endurerez de ma mémoire ce que vous n'avez jamais toléré de ma personne. S'il est nécessaire que je meure pour vivre devant nous, qu'à cela ne tienne, et s'il est vrai qu'Adrien me ressemble, mon image, au surplus, ne vous quittera pas et finira je Tespère, par mettre un frein aux récits de meurtre, de pillage et de cavalcades, que vous seriez tenté de lui faire encore. Enseignez-lui plutôt les vertus de la paix, la bonté, Faide et le dévouement mutuels, et que les hommes peuvent employer à s'améliorer les uns les autres, Tardeur qu'ils apportent à s'entre-nuire et à s'entre-dévorer. Apprenez-lui l'héroïsme obscur et bienfaisant de tous les sauveteurs et de tous les gardiens d'existences humaines; apprenez-lui l'utilité de vivre, d'être juste et d'aimer. Sans doute, il vous faudra, pour lui inculquer ces notions nouvelles, les acquérir vousmême. Si vous y parvenez, vous aurez remporté la plus éclatante des victoires, la plus pure, celle dont nul audessus de vous, ni Dieu, ni général, ni maître, ne vous frustera en s'en attribuant l'honneur. Et votre conscience sera pleine d'une telle joie et d'un tel orgueil, que vous sentirez l'inanité de toute autre récompense. L'argent que je vous laisse permettra à Adrien de voyager, de voir, de réfléchir et de comparer. Il comprendra alors qu'on peut faire plus de chemin dans 1^ monde avec une trousse de tailleur, d'ébéniste ou de
serrurier, qu'avec un fusil à Tépaule, et que les seules conquêtes morales et durables sont celles de la science et du travail. L'homme qu'on envoie à l'étranger comme apprenti n'a pas envie d'y retourner comme soldat. C'est une assurance contre la haine qu'il contracte. Prometiez-moi qu'Adrien en aura le bénéfice et souhaitons ensemble qu'il en accroisse l'héritage. La Révolution de 89 a marqué midi au cadran de la pensée française, qui donne l'heure au monde. C'est à peine, en ce siècle, si l'aiguille, arrêtée par Napoléon, aura fait un tour. Mais une heure par siècle vers la liberté intégrale, universelle, l'humanité peut se contenter de co progrès.
Tandis que coulaient, rafraîchissant l'atmosphère, ces paroles de source, Prophète remettait furtivement le pistolet dans sa poche, si bien qu'il eut la main libre, à la fin, pour recevoir le dépôt de Rabouille.
— Ai-je votre promesse ? répéta celui-ci.
— Vous l'avez, dit l'invalide, initié, par une illumination soudaine, à l'œuvre de Rédemption sociale que l'ouvrier incarnait.
— Merci.
Et Rabouille ajouta, dans un pâle sourire :
— Voilà-t-il pas déjà la preuve que l'on peut, sans pistolet, réussir un coup double ?
Prophète demanda : — Où allez vous, maintenant?
— Tout droit.
— Qu'est-ce que vous comptez faire?
— Je n'ai plus qu'une chose à faire. J'ai souvent reproché aux hommes de mon parti leurs parodies révolutionnaires de 93... Il ne me reste plus pourtant qu'à suivre jusqu'au bout ce conseil de l'Ami du peuple : Dis la vérité et meurs.
— Vous réchapperez peut-être- Mais Rabouille secoua la tète :
— Ne me donnez pas l'illusion d'une conversion foudroyante. Vous n'êtes pas encore assez transformé pour désirer sincèrement que je vive. Si mon absence vous
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cause des regrets, ils auront plus de torr,e étant superflus.
— Nous nous sommes rencontrés trop tard.
— Et trop rarement... car c'est aujourd'hui que nous nous rencontrons pour la première et pour la dernière fois. Bonsoir.
Et les deux hommes se séparèrent. Un souffle de sommeil s'exhalait des massifs de pins, comme d'une bouche entr'ouverte ; le couple enlacé repassa, détaché de tout, dans le paysage artiflciel, au bord du petit lac aux eaux basses et fripées: et le rideau de l'ombre descendit lentement sur la scène vide où Facteur Adolphe, attardé, falot, semblait se confondre, avant de sortir, en saluts de rappel...
Rabouille ne rentra qu'à dix heures rue Lassus. Il avait dîné au faubourg du Temple, afin de ne point risquer de détruire, en se retrouvant chez Ferdinand entre Adrien et son oncle, l'impression qu'il pensait avoir faite sur celui-ci. Le débit était fermé. Il monta dans sa chambre et la rangea. Comme il débarrassait la table, il vit dans un livre. Les Misérables, ouvert à la page où Eponine est représentée aboyant aux escarpes qui vont surprendre Marius et Cosette; il vit quelques petits cadavres de violettes dont les tiges desséchées faisaient l'office de signet... C'étaient les violettes qu'un soir Mnie lui avait données. Il fut sur le point de les balayer aussi, comme un souvenir indiflerent. Puis, sans motif, après une seconde d'hésitation, il leur fit grâce, referma simplement le livre sur elles, comme le couvercle d'un cercueil de fleurs.
Et il allait enfin se coucher, lorsqu'il entendit au dehors un bruit confus de pas, de voix et d'armes. Il ouvrit sa fenêtre et sonda la nuit. A droite, devant la Mairie, des ombres nettement découpées, à la lueur du ciel, se rassemblaient... On distinguait les canons des fusils et les bosses que faisaient, sur les hanches, le bidon etla musette garnie. A chaque minute, le détachement
LA VElLLÉh: DES ARMES ill
grossissait et grouillait davantage, entre l'église et la Mairie, l'une toujours froide et muette, lautre animée encore, en dépit de l'heure, et sa façade trouée de petites lumières clignotant aux croisées, comme des yeux fatigués ; celle de monsieur Martin, au milieu, s'éteignait ordinairement la dernière. Rabouille se retourna et son regard tomba sur la proclamation de Flourens, collée au-dessus de son lit et dont les dernières lignes semblaient vivre dans la flamme dansante de la bougie : « J'ai appris que la liberté se fortifiait par le sang des martyrs... Si le mien peut servir à laver la France de ses souillures..., je Fofl're volontiers aux assassins du pays. »
Et Rabouille finissait de lire, lorsque les volets de la boutique résonnèrent sous les coups de crosse de fusil.. . 11 revint à la fenêtre, se pencha et reconnut Schramm en tenue, sac au dos, qui grondait : « Descendras-tu, chaufî'e-la-couche! T'as peur qu'on ne t'emmène avec nous... Crains rien, va, tu ne perdras rien pour attendre. Mais c'est bien le moins que t'emplisse aujourd'hui le bidon de ceux qui marchent à ta place, puisque tu n'es bon qu'à ça !... Je n"ai pas d'ardoise dans ton cassin, moi, pour que tu ne veuilles pas me servir. Ce que je prends, je le paie... Ouvriras-tu, à la fin? »
Personne ne répondait; Schramm se découragea, s'en alla, furieux, en jurant.
Son apparition, cependant, avait sur quelqu'un le pouvoir généralement refusé à ses déclamations pituiteuses.
En voyant partir, ce soir-là, malgré son âge et son infirmité, cet orateur de clubs, ce ballot de journaux moisis, ce vieux cornet à bouquin de carnaval et d'émeute, Rabouille se reprocha sa défiance et comprit que l'heure était venue de la racheter par une résolution pareille. Il ferma sa fenêtre, se déshabilla rapidement, revêtit son uniforme de garde national, boucla son sac, prit son fusil et sortit de sa chambre. Mais comme il descendait l'escalier, la porte du logement des
Lhomme s'entre-bàilla, puis soiivrit toute grande au passade de Rabouille que Céliue arrêta.
— Vous avez entendu Schramm, dit-elle à mi-voix. Il est capable de tout.
— Oui, de tout, dit Rabouille.
— Heureusement, reprit-elle, que Ferdinand a été averti ce soir, par monsieur Martin, de la réunion de sa compagnie. Il a eu le temps de filer. . . si bien qu'ils peuvent venir le chercher, à présent.
— Ils ne viendront pas, dit Rabouille.
La crosse de son fusil, frappant le plancher, attira lattention de Céline sur un changement de costume qu'elle n'avait pas, d'abord, remarqué dans l'obscurité qui les enveloppait.
— Ah! ça, où donc allez-vous? demanda-t-elle.
— Avec eux.
— Mais vous êtes exempt de service.
— Je l'étais... tant que j'avais affaire autre part. Maintenant que je suis disponible, je reprends ma place dans le rang.
— Vous êtes tout de même un drôle de corps, ditelle, sans étonnement, sans émotion.
Une pensée traversa l'esprit de Rabouille. Il eut envie d'entrer, d'embrasser Adrien endormi... Mais il recula devant une explication, un prétexte à fournir, un soupçon à donner, un adieu à laisser pressentir et qui, peut-être, eût troublé la mère et réveillé lenfant.
— J'ai toujours été un original pour vous, répondit-il donc, simplement.
Et ce furent les dernières paroles qu'ils échangèrent dans la vie.
Sur la place, la troupe était alignée, sur deux rangs, prête à partir. Au commandement de Quélier qui était là, lui aussi, elle fit par le flanc droit, en silence, et défila. Rabouille la rattrapa, comme elle disparaissait dans la rue de Paris. Et il emboîta le pas au cordonnier Schramm, dont l'épaule trop haute, dépassant un peu le sac, ressemblait, dans lombre, à un pain de munition.
Le 16 mai 1871, au matin, soixantième jour de son existence, la Commune était moribonde et délirait.
Le 10 mai, après-midi, dans un effort pour se lever, elle flanquait par terre la colonne Vendôme, comme fait d'un bougeoir à portée de sa main, sur la table de nuit, un malade agité. Et, par un phénomène singulier, à peine avait-elle renversé ce lumignon qu'une autre main invisible écartait les rideaux et que le soleil entrant dans la chambre, mettait au front de l'agonisante un rayon dimmortalité.
Le matin encore, la Révolution se laissait prescrire toute une série de drogues astringentes et de remèdes empiriques. Le nouveau Comité de Salut public, appelé en consultation, rédigeait les ordonnances d'un air capable et bourru. Il avait, la veille, ramassé dans la poussière vénérable des archives jacobines, les cartes de civisme, pour en changer la date ; il invoquait maintenant l'exemple auguste de « ses pères, « pour envoyer des commissaires civils aux armées : Dereure auprès de Dombrowski, Johannard auprès de La Cécilia, Léo
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Meillet auprès de Wrobleski. 11 réorganisait la Commission militaire sur laquelle le Comité central, puissance sortant de lombre, avait la main, de même que sur l'Intendance, dont Edouard Moreau prenait la direction. Le grand lama de Salut public donnait ensuite à la sécurité immédiate de la Commune des gages plus modestes, mais plus certains. Il obviait aux surprises par voies de communication en s'occupant de la police des chemins de fer, et il embrigadait, poui* la défense intérieure de Paris, des travailleurs à 3 fr. 75 par jour.
La fièvre avait gagné les délégués. Le vieux Delescluze, dont Tàme éperonnait le corps haletant et fourbu, exhalait ensemble ses derniers souftles et ses derniers ordres. L'honnête Jourde, comptable sur un volcan, rond de cuir de cratère, régularisait la perception du droit de timbre dû par les Compagnies d'assurances et le contrôle de la solde des bataillons fédérés. L'inutile Protot nommait des juges au TribunaP civil. Paschal Grousset avait la naïveté de croire qu'un manifeste aux grandes villes de France, réveillerait la province qui digérait, dans les tisanes, comme un mauvais dîner, la défaite et le traité de Francfort, ratifié, le jour même, par fempereur d'Allemagne. Et la petite montre qu'avaient offerte, en 1864, les ouvriers relieurs à Yarlin, comptait, sur la poitrine de ce juste, les heures qui le séparaient du martyre.
Les chefs de la délégation scientifique et des services publics invitaient les détenteurs de soufre, de phosphate et autres produits chimiques, et les dépositaires de pétrole et autres huiles minérales, à en faire la déclaration à bref délai ; — en même temps que le Cri du Pi'uple publiait cette note : « On a pris toutes les mesures pour qu'il n'entre dans Paris aucun soldat ennemi. Les forts peuvent être pris l'un après l'autre. Les remparts peuvent tomber. Aucun soldat n'entrera dans Paris. Si M. Thiers est chimiste, il nous comprendra. Que l'armée de Versailles sache bien que Paris est décidé à tout plutôt que de se rendre. >
M ;N(: Dl.HlJTl^ < !•>
De la maison de Thiers, il ne restait plus deberut que les murs. Le directeur des Domaines envoyait le linge du bonhomme aux ambulances, son mobilier au commissaire-priseur et ne se montrait moins bien inspiré qu en destinant aux Musées nationaux une déplorable collection d'objets d'art.
Ferré, qui remplaçait Gournet à la Sûreté générale ; averti que des mouvements hostiles devaient se produire dans la foule au moment de la chute de la Colonne, ordonnait à Dombrowsky de prendre des mesures énergiques ; Vésinier supplantait Longuet à VOfflciel ; le citoyen Bellivier prenait la suite des barricades entreprises par le cordonnier Gaillard...
Blanqui était toujours en prison. Darboy aussi. Et le père Beslay également, — à la Banque de France.
Pour la première fois, le Journal OfficAel de la Commune piquait, au haut de sa feuille simple, ainsi qu'une cocarde au chapeau, la date du calendrier républicain : 26 floréal, an 79.
Le Louvre était fermé. André Gill était nommé administrateur provisoire du Luxembourg. Six journaux recevaient encore du délégué à la Sûreté générale l'ordre de disparaître et en étaient quittes, tel Le Corsaire, mué en Pirale, pour renaître sous un autre titre. Le Paris Libre, de Vésinier, publiait les vœux implacables émis au Club Séverin par deux mille assistants ; Pyat, le Picrochole, épanchait toujours, dans le Vengeur, son fiel ; Le Père Duchêne, marchand et râcleur de fourneaux, imprimait, comme un cachet, ses doigts sales sur les nouvelles cartes d'identité ; et dans Le Cri du Peuple, une doublure de Vallès, appréciait le manifeste niais du comte de Chambord : « La parole est à la France et l'heure est à Dieu. »
La Commune feignait de paraître sûre du lendemain.
Elle ordonnait une descente dans quelques grands
cafés des boulevards , où verminaient pêle-mêle des
filles, des officiers de mardi-gras et des porte-coton à
la solde de tous les partis. L'ardente et bonne Louise
Michel, des godillots de troupier sous sa robe, promettait d'aller réciter ses vers à Saint-Sulpice, où se tenait un club. On annonçait, au bénéfice de l'ambulance des Tuileries, un concert-promenade, et Fen-tête imprimé de la lettre d'invitation portait : Maison du Peuple souverain, au lieu de : Maison de V Empereur. Mais ce retour aux errements bourgeois, à cette forme d'assistance qui fait accompagner en sourdine par des orchestres et des refrains, les gémissements des blessés et les râles des mourants, provoquait la légitime protestation du directeur général des ambulances, le docteur Sémérie.
La Commune semblait communiquer saconfianceaux théâtres. Les recettes montaient. La Comédie-Française et le Gymnase restaient ouverts. La Gaîté jouait La Grâce de Dieu; le Château-d'Eau, VAnge de Minuit ; les Folies-Dramatiques, Le Canard à trois becs; on chantait à l'Eldorado, et la Bordas, au Grand Concert parisien, faisait acclamer La Canaille.
On chantait dans la rue aussi L.e Père et la mère Badingue et La Badingnette ; ... on chantait, tandis que Farmée de Versailles poursuivait ses travaux d'approche dans le bois de Boulogne et que les canons continuaient d'aboyer, la nuit, comme des chiens de ferme surexcités.
Yermorel, découragé de tout, sauf d'une belle mort, refusait le passe-port qu un ami lui offrait ; Rossel, dans le garni du boulevard Saint-Germain oi^i il s'était réfugié, attendait la visite deDelescluze, auquel il donnait en secret des conseils ; et l'incertain Gluseret écrivait aux journaux... Ailleurs, Eudes à cheval et Bergeret en voiture, ne tuaient que le temps...
Mais ces flammes qui passaient sur le visage ou dans les yeux de la Commune, témoignaient sa condamnation. Elle et Delescluze étaient frappés à mort, minés par le même mal sourd et déchirant. Depuis le 12, il n'y avait pas eu de séances à l'JIotel de Ville. Hier, les membres de la minorité s'étaient présentés presque
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seuls pour signifier à leurs collègues le pacte de rupture que reproduisaient les feuilles du matin. Et cette déclaration était comme le mouchoir de Delescluze : la Commune y crachait, dans une quinte, son sang et sa vie.
Cependant, Thiers, à Versailles, partageait sa sollicitude entre les habitants de Paris, qu'il faisait bombarder, et les précieux bibelots distraits de son hôtel et que lui rapportait un à unie fidèle Troncin-Dumersan, adroit commissionnaire...
Rue des Réservoirs, à l'heure de l'apéritif, ou avenue de Paris, le monde des fonctionnaires, des représentants et des réfugiés, hyènes, chacals et renards, crocs brillants, babines retroussées, langue prête, ce joli monde avait pour distraction le retour des vainqueurs de Yanves ramenant, parmi les fanfares, les canons enguirlandés de feuillage et les chevaux au poitrail fleuri, de maigres et poudreux prisonniers que la foule insultait.
Les journaux imprimés à Versailles ou à Saint-Germain sonnaient l'hallali et préludaient, sur ces acomptes, à la curée chaude qu'ils jugeaient imminente. Le Figaro^ qui venait de reparaître, réglait déjà le sort des vaincus et déférait aux Conseils de guerre, auxquels il mâchait leur sentence, la tragédienne Agar, coupable d'avoir chanté, sous la Commune, aux concerts des Tuileries.
Enfin, à l'heure même oi^i tombait la Colonne, l'Assemblée nationale refusait de reconnaître la République pour gouvernement de la France, votait l'urgence pour un projet de loi portant que la maison de Thiers serait rebâtie aux frais de l'Etat, et, docile à la motion du général Du Temple, décrétait, « afin de ne pas faire attendre Dieu davantage », des prières publiques pour attirer la protection divine sur le pays.
La chute de la colonne Vendôme était annoncée pour deux heures. Dès midi, la foule avait commencé à en-
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vallir la rue de la Paix, contenue, au détour de la rue Neuve-des-Petits-Champs, par des artilleurs à cheval, la carabine au poing. Rue de Gastiglione, des badauds se massaient encore et d'autres s'égrappaient, sur les trottoirs, jusqu'au jardin des Tuileries et jusqu'au Nouvel-Opéra. Beaucoup, dans le nombre, désœuvrés, revenaient prendre leur place au spectacle dont ils n'avaient point joui, la veille, et enviaient les privilégiés qui présentaient une carte d'entrée spéciale aux sentinelles gardant la barricade de la rue de la Paix. On y avait pratiqué une large brèche et les canons en étaient retirés, afin que la Colonne mesurât le sol facilement, si elle s'étendait jusque-là. C'était l'inquiétude du quartier. Rue de la Paix, rue de Castiglione et dans les rues avoisinantes, les habitants, en prévision de l'ébranlement des vitres par la commotion de la chute, avaient collé de nouvelles bandes de papier sur leurs croisées et sur les glaces des devantures; et, à tous les étages des maisons, comme aux jours des défilés et des revues, se montraient des ligures partagées entre Tappréhension et la curiosité. Sur la place Vendôme, qu'un cordon de gardes nationaux, l'arme au pied, encadrait, trois musiques de bataillons étaient réunies devant le ministère de la Justice, lEtat-Major et le numéro 10 de la place ; et des groupes, ailleurs, se formaient 11 y avait là plusieurs lueinbves de la Commune : Bergeret, habillé par Dusautoy et fumant des cigarettes; le i>erpétuel Miot, ancien représentant du peuple et ancien pharmacien, enveloppé dans ses principes de 89 et dans sa barbe de i(S ; Félix Pyat, déguisé en dompteur noir, avec deux revolvers à la ceinture; Gustave Tridon, pâle, débile et impatient, comme un convive que la mort guette au sortir du repas ; Gabriel Ranvier, qui méditait une harangue ; Ferré, qui causait avec un petit vieux politique, Glais-Bizoin, arrêté puis relâché quelques jours auparavant ; et des uniformes, des sabres, des galons, des chemises rouges, des journalistes, des
dessinateurs, des insignes maçonniques, des femmes, des enfants, des photographes...
Le soleil était chaud, les groupes étaient gais ; un rédacteur du Mot d'ordre y propageait un quatrain de circonstance :
Tireur juché sur cette échasse, Si le sang que tu fis verser Pouvait tenir sur cette place, Tu le boirais sans te baisser.
tandis que Kochefort, son patron^ à la veille de quitter Paris, parcourait le boulevard, devant la rue de la Paix, en voiture découverte, suspect à Versailles, non moins suspect à la Commune et semblant chercher une inspiration dans la rue qu'il avait soulevée naguère etquile regardait maintenant sans passion, comme une image.
Cependant^ sur les échafaudages établis autour du soubassement et que des toiles cachaient encore, des ouvriers donnaient à la pierre entaillée jusqu'à Tescalier, les, derniers coups de scie et enfonçaient des coins de fer dans la plaie agrandie. L'ingénieur Iribe et Tentrepreneur Abadie, dirigeaient les travaux. Le jeune Cavalier, surnommé par Vallès, Pipe en Bois, s'affairait, allciit des hommes de peine en train d'épaissir le lit de sable, de fascines et de fumier préparé au monument, à d'autres hommes, parmi lesquels le Piémontais, qui entouraient le cabestan bien ancré àla bouche d'égout située à l'entrée de la place. A cet égout, qu'on avait négligé d'étayer, Cavalier revenait sans cesse, plus préoccupé de sa résistance que de la solidité du cabestan et des deux poulies sur lesquelles s'enroulaient, après avoir passé par des moufles, les câbles attachés au sommet de la Colonne, à la hauteur de la plate-forme.
Personne ne répondant à une question qu'il posait, Cavalier interpella le Piémontais : " Vous ne savez pas.- ., vous ne savez pas... ; il faut savoir. Où est celui de vos camarades qui a installé le cabestan ? »
— On ne Ta pas vu aujourd'hui.
— Eh bien ! qu'on le cherche — et qu'on l'amène... C'est un mécanicien, je crois. Comment s'appelle-t-il ?
— Rabouille.
— Trouvez-moi ce Rabouille. 11 doit être capable de me renseigner, lui.
De lautre cùté de la barricade défaite, pendant que s'achevaient ces préparatifs, la foule grossissait dans la rue de la Paix. Aucune hostilité ne s'y manifestait contre l'entreprise de la Commune. Ceux qu'elle indignait ne le laissaient point paraître, et silencieux, attentifs, espéraient encore que les calculs de l'ingénieur seraient déjoués. Les révolutionnaires, en revanche, ne dissimulaient pas leur joie et venaient à l'exécution ainsi qu'à un feu d'artifice. Quelques-uns portaient des gosses sur leurs épaules ; des femmes s'étaient endimanchées comme pour aller chez le photographe et des contes à attendre debout circulaient, dans la gaieté.
— Paraît qu'un Englich a offert deux mille francs pour monter le dernier sur la Colonne.
— Pourquoi qui s'est pas adressé à moi ? J'y aurais pris moins cher qu'au bureau.
— Des blagues ! La vérité, la v'ià Une compagnie belge a proposé à la Cotiimune d'acheter les débris de la Colonne pour en faire des réductions et les vendre.
— Si elle fait ces p'tits-là, j'en retiens un !
— Des porte-plumes et des ronds de serviette pris làdedans, mince de luxe ? Quel chiffre mylord veut-il qu'on mette dessus ? Un N ?
— M... ! plutôt.
Un gamin, dont les jambes et les bras étreignaient un réverbère, chantait :
Le p'tit tondu qu'est sur la plac' Vendôme, D'puis qu'il est mort, on nen dit plus tant d' mal, Quand il était vivant, le pauv' cher homme, On lui trouvait 1' caractère inégal.
Y en avait mêm' qui l'appelaient brutal.
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Peuple français, respect à ceux qu'on pleure ! La perfection n'est pas Tfait des Titans, - Et s'il avait parfois d' mauvais quarts d'heure. Faut r dir' tout d' même, il avait d'bons moments.
Des bourgeois échangeaient discrètement, du coin de l'œil, des signes d'approbation, au milieu des rires, des plaisanteries, des remous.
Tout à coup, le gamin en vigie cria : — Les Invalos I
Les têtes se retournèrent, des bousculades se produisirent ; la Colonne eût pu tomber à ce moment, personne presque n'y aurait pris garde en dehors de la place, où le populaire se pressait. Les gens montaient sur les trottoirs, se haussaient sur la pointe des pieds, refluaient vers les boulevards, pour apercevoir l'émouvante compagnie des vieux de la vieille, en armes, à leur rang, les plus mutilés en tête, comme pour un nouveau retour de Crimée ou d'Italie. Quelques chauvins, épars dans la foule, frémirent, crurent que la face des choses allait changer, se crisper, devenir tragique. Ils prirent en pitié les fédérés massés sur la place ou collés, comme des mouches, le long du chandelier inébranlable. Mais ce ne fut qu'un éclair et les premiers qui vérifièrent la nouvelle communiquèrent leur déception à tous. En effet, à travers la cohue qu'un respect instinctif éclaircissait sur leur passage, quatre invalides s'avançaient, escortant la petite voiture d'un cinquième. Et c'était tout. On eût dit une patrouille conduite par un sergent, Lacouture, qu'accompagnaient Prophète, Cassavoix, faisant prendre l'air à ses médailles, Lapuchet, morne, squelettique et « pleurant ses pieds », Clavquin, enfin, dont cette exécution, à laquelle il allait assister, était le dernier espoir de guérison.
On ne voulut pas, d'abord, se rendre à l'évidence même. « C'est l'avant-garde, disait-on ; les autres viennent derrière. Ceux-là sont envoyés en éclaireurs... >»
On en était tellement persuadé qu'on ne les interrogeait pas et que le chemin qu'ils s'étaient frayé restait libre, ouvert à la troupe plus nombreuse qui les suivait certainement. Et le plus remarqué était, comme toujours, Cassavoix, sanshraset dont la poitrine étincelait. Son infirmité majeure, due au hasard, accaparait Fadmiration. Il n'y en avait que des miettes pour le crochet de Prophète, l'orbite vidée de Lapuchet et la paralysie de Clavquin, commun des vieillards. C'était Cassavoix, l'emblème de l'héroïsme militaire. Amputé, par surcroît, des deux jambes, on l'eût peut-être porté en triomphe jusqu'à la Colonne, comme une offrande humaine sur l'autel des sacrifices. Il incarnait l'idéal barbare que la Commune se disposait à tarir dans sa source, à frapper dans son principe. A quoi bon des réductions en bronze de la Colonne ? Celui-là en était une en chair et en os, vivante et inutile, la plus propre entre toutes à inspirer l'horreur des massacres, des conquêtes et de la gloire obtenue à prix de Shylock. Ces deux troncs creux et superbes, le grand et le petit, la cause et TefTet, pouvaient se regarder une dernière fois, avant que l'un précédât l'autre dans le néant.
Les cinq invalides auxquels on faisait place arrivèrent aisément jusqu'à la barricade. Là, ils s'arrêtèrent. Une voix cria : « Bravo, les Invalides! » Une autre : « Laissez-les entrer. » Celle d'un gamin > « C'est-y qu'ils ne sont pas bien aux premières loges? » Un loustic : « On n'attendait plus que ces messieurs pour commencer... En avant, la musique ! »
On rit. Le charme était rompu. La sentinelle, qui eut peut-être laissé passer les invalides s'ils avaient insisté ou si la foule avait pris impérieusement leur parti, se montra prête à exécuter sa consigne.
Aussi bien, les vieux soldats ne paraissaient pas d'humeur à la violer. Ils avaient poussé Clavquin au premier rang et demeuraient derrière lui, au spectacle, dans son fauteuil, comme la suite d'un personnage à une représentation de gala. C'est alors qu'un Enfant du
Pèro Duchène, en chemise de flanelle et pantalon de velours à côtes, le bonnet rouge surmonté d un petit fourneau rouge aussi, s'approcha d'eux et s'étant fait reconnaître, demanda : « Chapelard et Bibroque ne sont pas avec vous? »
— Non, répondit sèchement Prophète.
— Ils ne viendront pas?
— Non.
— C'est embêtant, reprit Nénesse. Je voulais les charger d'une commission pour la mère. J'ai campo pour ce soir. J'irai casser la croûte avec elle. J'aurais été content de voir les amis par la même occase... J'oublie pas que c'est eux qui m'ont mis au port d'arme.
Le fils de la Canapé était fier de son costume, fier de cette intimité affichée, en dépit de la réserve des invalides. Il dit encore :
— Comme ça, vous êtes tout seuls? Les autres, nisco, du flan t
Le bruit de cette défection se répandit aussi et porta la déception dans la foule. L'intérêt se détourna des invalides, desquels on n'attendait plus rien, qui étaient roulés dans le flot populaire, ainsi que d'insignifiantes épaves. Simples spectateurs, n'ayanfe jjIus que leur place au parterre, comme tout le monde, ils descendaient de leur piédestal, eux aussi, — avant Vautre !
A ce moment, une des musiques attaqua les premières notes de la Marseillaise et l'on vit un homme iaire le tour de la plate-forme, au haut de la Colonne, en proférant des paroles indistinctes et en agitant un drapeau tricolore qu'il finit par. substituer au drapeau rouge, celui-ci ne devant pas, dans la pensée de l'orateur, tomber avec le monument.
— C'est Simon Mayer..., qui commande la Place, dit la sentinelle à quelqu'un qui la questionnait.
Mêlés à quelques vivats d'en bas, des applaudissements partirent du ministère de la Justice, oîi se te-
liaient, parmi des officiers d'état-major et des chefs de bataillon, Protot, pérorant, Vermesch, gras, et le vaste Courbet, en chapeau de paille, portant encore avec assurance, le poids trop lourd pour lui, d'une légende agréable à sa vanité.
Une autre musique joua Le Chant du Départ, et Glais- Bizoin se découvrit. Puis, après un silence, une sonnerie de clairon retentit, les voiles ghssèrent de l'échafaudage et les ouvriers en descendirent, tandis que des gardes nationaux débarrassaient la place du côté où la Colonne devait tomber. Sur des milliers de visages, l'attention se figea. Des fluides contraires, émanés de la foule, semblèrent lutter autour du fût de bronze et en maintenir Téquilibre, pendant qu'on virait le cabestan. Les cables, joints par l'effort pour les tendre, se raidirent. Au-dessus de la Colonne, un léger nuage blanc flotta, un instant, comme une bulle de savon chassée d'un chalumeau.
Quelques minutes s'écoulèrent et, tout à coup. Prophète qui avait proflté de la distraction des sentinelles pour grimper sur un tas de pavés et, de là, regarder dans la place, entendit un fort craquement et vit rouler par terre, renversé par les barres du cabestan, un des hommes qui le faisaient tourner. Des exclamations, des jurons, des reproches, éclatèrent à la fois. L'ingénieur, l'entrepreneur. Cavalier, des membres de la Commune ceints de leur écharpe, se précipitèrent... Mais toute cette agitation n'était complètement pénétrable qu'aux yeux de l'invalide, qui venaient de rencontrer les yeux briflants du Piémontais, réclamant, à l'échappée, son salaire.
Autour du cabestan brisé, cependant, les autres discutaient et se disputaient.
— C'est incompréhensible ! disait l'entrepreneur.
— C'est une trahison, disait Cavalier.
— Parfaitement ! ht à son tour l'ingénieur, qui examinait de près le cabestan. Voyez..., on l'a scié aux deux tiers.
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Mais Tridon, s'adressant à Iribe, dit simplement :
— Si vous ne Favez pas remplacé dans une heure, je vous fais arrêter.
Et quelqu'un qui l'accompagnait, ajouta :
— Très bien. La Commune ne doit pas se laisser couvrir de ridicule.
Alors, il y eut une rapide consultation à laquelle les ouvriers prirent part. L'un d'eux signala enfin la présence d'un treuil sur les quais, le long de la Seine, à un endroit qu'il désigna, et des hommes partirent pour le' chercher^ avec l'entrepreneur des travaux.
Cavalier, fébrile, répétait :
— Voyons, il n'y a pas moyen de mettre la main sur ce Rabouille... C'est singulier. Il y a quelque chose làdessous.
Il se tourna vers un petit homme en paletot gris à col de velours noir :
— Ferré, vous devriez ouvrir une enquête.
Mais Théophile Ferré, les doigts dans sa barbe noire noire et fme, l'œil dur derrière les verres du binocle qui chevauchait son nez bossu, répondit froidement, sans bouger :
— Croyez-vous qu'il n'y ait rien à faire de plus pressé ?
A quelques pas de là, Prophète les observait et, sachant à quoi s'en tenir, était tout ensemble reconnaissant à Rabouille de son absence et contrarié qu'elle laissât peser un soupçon sur lui.
Dans la foule, où la nouvelle de l'accident s'était répandue, on commença par gausser les entrepreneurs. Des journaux ayant raconté que la démolition de la Colonne avait été soumissionnée pour 35,000 francs, avec un dédit de cinq cents francs par jour de retard, à partir du A mai, on calculait le déchet de l'affaire.
— Maintenant, c'est cinq cents francs par heure qu'on devrait leur demander, dit un ouvrier.
— Ils finiront par ne plus rien toucher du tout, dit un autre.
— Justement. On distribuerait la somme économisée à la garde nationale.
— Une ration de vin par homme, pour boire à la santé de la Commune.
Mais quand les gamins parurent, criant les journaux du soir, et qu'on y trouva le récit du renversement de la colonne Vendôme, on s'amusa franchement.
« C'est peut-être nous qui avons la berlue... Hé! Jules, tu la vois? — Oui, — Eh ben ! mon vieux, c'est une erreur de tes sens abusés... Ce que tu prends pour la Colonne, c'est le câble d'un ballon captif. La Colonne... y en a plus... rasée! Non? Alors c'est une poutre que t'as dans l'œil... On va l'enlever ça en soufflant dessus. »
On fit parvenir le journal aux invalides qui, las, s'étaient assis sur les pavés de la barricade, auprès de Clavquindans sa voiture. On s'étonnait autour d'eux de leur impassibilité devant un échec auquel pourtant ils n'eussent pas dû rester insensibles. Bibroque, Chapelard et Feuillette, manquaient décidément pour égayer la situation. Prophète, Lacouture et Lapuchet, clos et couverts, réprimaient l'envie de se communiquer, même discrètement, leur satisfaction, la moindre imprudence de leur part pouvant, s'imaginaient-ils, tout perdre. Mais la confiance perçait dans leur placidité même. Prophète songeait; Lacouture grattait les pavés du bout de sa canne; Cassavoix plastronnait; Clavquin lisait tranquillement le journal qu'on lui avait prêté, et, dans le visage fermé de Lapuchet, sa dent unique était pareille au bouton d'une targette invisible.
Quelqu'un dit :
— Vous pouvez rompre, les anciens... c'est pas encore aujourd'hui qu'elle vous écrasera le pied en tombant dessus.
C'était aussi l'avis de Prophète. Les cinq invalides s'entre-regardèrent. Puis, sous FinQuence d'une vague superstition, ils furent tacitement d'accord pour rester, comme si leur seule présence servait de sauvegarde à la Colonne.
Il était quatre heures. A l'intérieur de la place on n'affectait pasune assurance moins grande. De nouveau, les ouvriers avaient escaladé Féchafaudage et portaient plus profondément la pioche dans le fût entamé. Les membres de la Commune et leurs amis allaient et venaient en causant légèrement. Du ministère de la Justice, dont le balcon était dégarni, on avait descendu quelques chaises pour des dames auxquelles de jeunes officiers galants offraient des rafraîchissements. Nul ne paraissait douter du succès final. Néanmoins, pour faire patienter la foule, ordre fut donné aux musiques de jouer alternativement et l'une d'entre elles exécuta un pas redoublé.
Au bout d'une heure, l'entrepreneur et ses hommes revinrent, ramenant, dans une voiture à bras le treuil réquisitionné. Mais il fallut une heure encore pour l'installer et remonter les câbles. La foule devenait houleuse, réclamait la chute de la Colonne sur l'air des Lampions. Des gamins imitaient le bruit delà scie et le chant du coq ou bien jetaient des avertissements auxquels se laissaient toujours prendre les gens assis au bord des trottoirs. « Pardon ! disaient les farceurs, c'était pas le clairon, c'est m'sieu Courbet qui s' mouche. » Des spectateurs lâchaient pied, persuadués que, la journée s'avancant, on renverrait la suite au lendemain. ^< Qu'on rende l'argent, alors ! — Faut-il garder sa place à monsieur? — Tombera !... — Tombera pas !... »
On vendait une brochure de deux pages encadrée de filets noirs ef intitulée : Oraison funèbre à la mémoire des gardes nationaux morts pour la République. Suivait le projet détaillé d'un monument commémoratif à leur élever sur la place Vendôme, nettoyée delà Colonne. Un autre projet de monument destiné à la remplacer, montrait sous la figure verdâtre d'un lutteur en caleçon tenant d'une main un parapluie rouge et dans l'autre main l'emblème piriforme dune restauration monarchique, « Thiers I", roi des capitulards »,
debout sur une boule, au sommet d'un fût. Et une parodie des Pompiers de Nanterre, reprise en chœur :
Zim laï la, zim laï la, Eir n'est pas par terre, Zim laï la, zim laï la, Elle est toujours là!
fit encore passer un moment.
Enfin, vers cinq heures un quart, les ouvriers quittèrent Téchafaudage, Protot et ses invités reparurent au balcon du ministère et, pour la seconde fois, au signal du clairon, les gardes nationaux déblayèrent une partie de la place. Les câbles, aussitôt après, se tendirent lentement, sous TeiTort d'une demi-douzaine d'hommes qui viraient le cabestan. Au loin, la foule se taisait, béante. Et il n'y avait plus que TEmpereur de bronze qui put, ébloui, voir du haut de la Colonne le soleil se coucher par-dessus les maisons de la place. Il le vit effectivement, pour la dernière fois, lorsque la Colonne secouée, après une légère oscillation, comme pour conserver son équilibre, le perdit tout à coup, s'inclina et, brisée en trois morceaux, vint s'abattre avec un bruit sourd et en soulevant des nuages de poussière, sur sa litière dispersée. La lanterne arrondie en dôme qui supportait la statue, s'était détachée du chapiteau et avait elle-même projeté à deux ou trois mètres l'image impériale couronnée de lauriers. César avait un bras cassé, la petite victoire ailée qui surmontait, dans sa main gauche, un globe, ne s'y trouvait plus, et la tête, séparée du tronc, avait roulé un peu plus loin. Un ouvrier s'en approcha et la poussa du pied, comme on aligne un point sous une exclamation. Car c'était renversée, couchée à son tour, comme les millions de cadavres que sa chute consolait dans leur tombe : c'était alors vraiment que la Colonne méritait qu'on la comparât, avec Théophile Gautier, à un gigantesque point d'exclamation posé au bout de la phrase sonore du premier Empire !
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La multitude, cependant, sortant de sa stupeur et cherchant à rompre le cordon des sentinelles, répondait par ses acclamations aux cris de : Vive la République ! Vivela Commune ! poussés sur la place. Déjà le drapeau rouge flottait sur le piédestal intact. Un homme Tescalada vivement et déclama, le bras tendu, sa tunique de garde national ouverte sur la poitrine, dans un désordre apprêté :
Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine, Sois maudit, ô Napoléon !
C'était Facteur Adolphe, prompt à saisir Foccasion qui lui avait, jusque-là, échappé... Mais on ne le laissa pas poursuivre : il fut sommé de rengainer ses imprécations, auxquelles le général Bergeret préférait naturellement les siennes. Il eut, d'ailleurs, le bon esprit d'être bref. On applaudit moins, après lui, la barbe fluviale de Miot, qui charriait de vieux discours : « Jusqu'ici notre colère ne s'est exercée que sur des choses matérielles, mais le jour approche oii les représailles seront terribles et atteindront la réaction infâme qui cherche à nous écraser !. . » ; et Ranvier qui dit exactement la même chose.
Pendant qu'ils bavardaient, la foule bourdonnait autour des vertèbres brisées de la Colonne, en flairait les tronçons, en ramassait des fragments, entrailles ou peau. Des curieux déchiff'raient l'inscription gravée sur la lanterne : « Monument élevé à la gloire de la grande armée par Napoléon-le-Grand... Commencé le 25 août 1806. Terminé le 15 août 1810. » Des bétas posaient, en groupe, sur les ruines, devant Fobjectif d'un photographe ; et Courbet, dans les salons du ministère de la Justice, montrant à ses amis quelques lettres anonymes menaçantes, envisageait l'avenir avec inquiétude...
Mais un fort peloton d'artilleurs à cheval arriva au grand trot et dégagea la place, tandis que des musiques entraînaient, aux accents des Girondins, un millier de personnes vers FHùtel de Ville, où Miot, Champy et
Ranvier les attendaient, pour leur annoncer que la place Vendôme assainie, s'appellerait désormais : Place Internationale.
Et les cinq invalides ?
Ils avaient vu, pétrifies, la chute de la Colonne, et le peuple avait pu, ensuite, passer brutalement sur eux sans les déraciner. Clavquin s'affligeait de n"ètre pas sur pied lorsqu'elle était à bas. Un dernier, un inutile effort pour se lever l'avait épuisé, et la certitude de son incurabilité lui faisait monter les larmes aux yeux. Prophète etLacouture regardaient fixement devant eux un point ou plutôt une ligne, dans Tespace, et réédifiaient imaginairement la Colonne... Et l'Empereur, manchot aussi, gisait non loin de Cassavoix, comme un frère à l'image de sa destinée.
Mais le vieux Lapuchet était le plus atteint. Au moment oîi la Colonne tombait, il avait ouvert la bouche toute grande et jeté un cri de : Vive l'Empereur ! qui s'était perdu dans le tumulte. Et dans cet hommage suprême et véhément, sa dernière dent avait sauté ; il restait immobile, la mâchoire disloquée, la face ellVayaute, avec les deux trous noirs qu'y creusaient l'orbite et la bouche vides.
Ses camarades et lui ne furent réveillés que par le galop des chevaux et le passage en flot, derrière la musique et le drapeau rouge, des manifestants qui se rendaient à IHùtel de Ville.
— Allons-nous en, dit Lacouture. Viens-tu avtîc nous?
— .Non, répondit Proi)lièt€. Je vais à Belleville.
— Pour quoi faire, maintenant ?
Prophète hésita un instant, puis :"
— Pour savoir si mon neveu y est encore.
— Ah! oui...
Clavquin remit sa petite voiture en mai-che ; les jnitres le suivirent, et Lapuctiet se j'épélait à lui-même : '• Sacre te lavait prédit... Il te l'avait prédit... Çui qui n'a pas vu ca, n'a rien vu. . . »
Prophète, en s'en allant de son cùté, était surpris de sa tiédeur. Il n'en voulait jDas au Piémontais, qui avait fait le possible pour tenir sa parole; il n'en voulait pas à Rabouille, dont le dessein était accompli; il n'en voulait à personne. Il eut plutôt su gré à Rabouille de s'être abstenu, comme d'une bravade, d'assister à l'exécution. Il se sentait triste et toujours anxieux ; ses nerfs tendus, comme les câbles tout à Fheure, lui faisaient l'effet de tirer sur quelque chose en lui, qui menaçait ruine également et ne tenait plus debout que par habitude.
Il était près de sept heures lorsqu'il arriva enfin rue Lassus. Dans le débit, de nombreux clients entouraient quelqu'un qui discourait. Mais, au comptoir, il ne vit point Ferdinand ni CéUne, qu'y remplaçait le plongeur Alexandre, le cou démailloté, guéri de ses furoncles par remploi de confiance auquel on l'appelait.
Prophète entra, inaperçu, tant l'orateur captivait son auditoire. Schramm en eût pâli de jalousie. Aussi n'était-il pas là. Et Finvalide ne voyait pas davantage Rabouille, dans le groupe que formaient, autour de Quéher, en uniforme, une douzaine d'hommes parmi lesquels Adolphe, sombre, le concierge du 119; oblique, l'inévitable petit père Bagarre, Ninie et monsieur Martin lui-même, le cigare pendant à la lèvre.
— Enfin, comment ça s'est-il passé au juste? demanda le pipelet.
— Oui, appuya TÉmigrant, des détails...
Complaisant, sans émotion, le beau capitaine reprit :
— Je vous le répète, c'est à croire qu'il l'a fait exprès. Ce matin donc, nous étions solidement établis derrière une des deux barricades en avant de Bourg-la- Reine. Les camarades que nous relevions nous avaient prévenus : « Vous serez embêtés par les Yersaillais. Leurs éclaireurs se montrent de temps en temps; mais ce sont de simples démonstrations des troupes qui occupent Fresnes, Rungis et la Belle-Epine. Vous n'aurez qu'à envoyer quelques pruneaux à ces lascars-là
pour qu'ils disparaissent. C'était la vérité. A deux reprises déjà, dans la matinée, nous avions canardé des soldats de la ligne et, bien abrités derrière nos travaux dé défense, nous nous apprêtions à repousser, de la même façon, sans danger aucun pour nous, une nouvelle reconnaissance, lorsque tout à coup, sans raison, Rabouille, qui faisait le coup de feu à côté de nous, sortit de la barricade et s'avança, tout seul, sur la route, en tiraillant... Cétait de la folie. Rien ne l'obligeait à se découvrir, à risquer ainsi inutilement sa vie... Il n'obéissait pas à un ordre ; au contraire ; tout le monde lui criait de rentrer, d'autant qu'il gênait notre tir et que nous n'osions plus riposter, de peur de l'atteindre. Mais il avait l'air de ne pas nous entendre... ou bien c'était comme un parti pris de sa part. 11 fit une vinglaine de pas et s'arrêta pour recharger son fusil. Mais au moment même où il l'épaulait, nous vîmes le fusil lui échapper et Rabouille tomber, la face en avant, foudroyé par une balle au front.
— Pauvre garçon ! murmura monsieur Martin. Quélier continua :
— Attendez... Vous ne savez pas le plus beau de l'histoire. Schramm était des nôtres. Vous le connaissez : quand quelqu'un se signale auprès de lui, il veut tout de suite le surpasser. Rabouille donc ne fut pas plutôt par terre que Schramm monta sur la barricade... On crut, d'abord, que c'était pour parler... mais pas du tout. Il sauta de l'autre côté, se baissa et, sous le feu incessant des Versaillais, alla relever Rabouille qu'il rapporta sur son dos comme un matelas...
— C'est beau, en effet, ditgravement monsieur Martin.
— C'est beau... mais c'est aussi bête que l'acte irrétléchi de Rabouille... parce qu'on avait bien le temps d'aller le ramasser, entre deux escarmouches.
— Etes-vous sur que les actes de Rabouille et de Schramm étaient irréfléchis? interrogea l'ancien instituteur.
— Oh: lit Quélier, embarrassé, ce que j'en dis n'est
pas pour diminuer leur mérite... Ce sont des citoyens comme il en faudrait beaucoup ; ils honorent la République.
— On croirait que c'est une révélation pour vous, ajouta TÉmigrant, avec un soupçon de mépris.
— Alors, demanda le concierge du H9, on va ramener le corps de Rabouille?
— Oui..., sans doute... J'ai quitté Bourg-la-Reine à deux heures, chargé d'un pli du commandant pour la Place... et j'en ai profité pour vous apporter la mauvaise nouvelle.
— Si vous venez de la Place, dit Adolphe, vous avez vu tomber la Colonne.
— Comme je vous vois. J'étais aux fenêtres de l'étatmajor.
— Ah!... Vous ne trouvez pas qu'il manquait quelque chose à la cérémonie ?
Quélier allait répondre non, mais, en se retournant, il aperçut Prophète et, prompt à utiliser sa présence :
— Ma foi, si, dit le capitaine, il y manquait Rabouille. Il est fâcheux pour lui que le dernier jour de sa vie soit justement le plus beau... car la Colonne, on peut dire qu'il la considérait comme une ennemie personnelle, n'est-ce pas, monsieur Prophète? Bonjour, monsieur Prophète.
— Bonjour.
Quélier écartant Adolphe et monsieur Martin, tendit à l'invalide une main dans laquelle celui-ci mit brusquement son crochet de fer.
— Aïe! fît en riant l'officier. Vous m'avez égratigné.
— C'est que, voyez-vous, je ne donne la main, la bonne, qu'aux gens que j'estime.
Et le bonhomme, traversant la seconde salle, passa dans la cuisine.
Céline y était assise sur une chaise et s'essuyait les yeux. Auprès d'elle, les bras à son cou, la tendre petite Sophie, les yeux rouges aussi, disait :
— C'est papa qui aura de la peine, quand il saura;..
Adrien, un pistolet de bazar au poing et retranché sous la table, brûlait des amorces.
L'oncle et la nièce se regardèrent un moment en silence, puis s'embrassèrent, mais avec une effusion qu'ils ne mettaient pas d'habitude dans leur étreinte et qui les dispensait de paroles. Ils faisaient comme si le mort auquel ils pensaient, eût été couché dans la pièce voisine. La poudre d'une amorce détona encore une fois faiblement. .
— Vas-tu te tenir tranquille, dit alors Céline au gamin. Ce n'est vraiment pas le moment...
— Non, répéta Prophète, ce n'est pas le moment...
Il relira son pistolet à Adrien et, prenant l'enfant sur ses genoux, il essaya d'éveiller sa raison et son cœur.
— Ecoute, loup-garou... Monsieur Rabouille... ton ami Rabouille..., tu ne le verras plus... jamais plus...
Adrien réfléchit un instant et dit :
— Ah!... C'est de quoi être content pour toi... 11 ne te fera plus enrager.
Prophète répondit :
— Je ne suis pas content, parce ce que je ne suis pas méchant, parce qu'il ne faut pas être méchant et que l'on ne doit jamais souhaiter de mal à personne.
— Oh! si, s'écria l'enfant, à l'ennemi !
— Mieux vaut ne pas avoir d'ennemi.
Mais c'était pour Adrien un langage trop nouveau dans la bouche de son oncle. 11 le témoigna en disant :
— Je veux bien être sage..., mais à la condition que tu me racontes une belle histoire, pif, paf, boum !
— Je ne sais plus d'histoires.
— Céline intervint :
— Raconte-lui nimporte quoi... pour avoir la paix. Alors, Prophète s'étant recueilli une minute, commença :
— C'était à Inkermann, le matin. Il tombait une petite pluie fine et glaciale... et il tombait aussi des braves gens, par milliers.
— Des Français?
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— Non. Des Anglais.
— C'est que tu as dit des braves gens.
— Oui, des braves gens. Highlanders, ritles, coldstream, Ecossais, grenadiers et artilleurs de la garde, ils étaient partis seize mille, l'arme au bras, alignés au cordeau, cadencant le pas comme à la parade, contre cinquante bataillons russes et cent trente pièces de canon, qui les avaient écrasés. Une boucherie. Ecossais et grenadiers, des géants, avaient eu beau travailler à à la fourchette, broyés, décimés, ils revenaient maintenant en désordre chercher protection auprès de nous. Ils n'avaient plus de munitions. Trois de leurs généraux étaient tués; six autres étaient hors de combat. Il ne leur restait plus un homme de réserve. Lord Raglan avait les larmes aux yeux. Les Ecossais, qui étaient cinq cents une heure auparavant, se repliaient, réduits à une poignée et suivis par un seul joueur de cornemuse qui soufflait dans son instrument. Nous Tentendions nasiller distinctement, car les malheureux n'étaient plvs qu'à quelques pas de nous. Tout à coup, le musicien tomba et tous, sous la mitraille, s'arrêtèrent et se mirent à pleurer..., car la musette, au lieu de jouer les airs nationaux qui excitent à la guerre, jouait les vieux airs du pays, qui célèbrent les bienfaits de la paix. C'était d'une douceur extraordinaire... et plaintif comme un regret. Avec quelques notes, le musicien exprimait tout, rappelait tout, résumait tout : l'enfance heureuse et bercée, les simples travaux, les veillées de famille, les joies du foyer, daRS l'abondance et le calme, et l'éternel décor de la montagne natale, où tous ils comptaient mourir, après une existence bien remplie. Comme ils en étaient loin à présent, de leur Ecosse, etjpourquoi l'avaient-ils quittée? Pourquoi? Le joueur de cornemuse mourut sans le savoir... Une balle l'acheva... Et ses frères d'armes redoublaient de pleurs sur lui, car il n'emportait pas le secret du bonheur : il le leur avait révélé.
Céline, Sophie, Adrien, écoutaient l'oncle... Et, tan-
dis qu'il parlait, jamais Rabouille évanoui, invisible, n avait empli davantage la maison de sa présence et de son prestige.
Agacé, néanmoins, par Téclat d'une voix concurrente, Prophète se pencha pour regarder dans le débit. Quélier, Ninie, étaient partis. L'Émigrant, l'œil vague, les joues plus molles sous sa barbe fraîchement taillée, laissait refroidir son cigare et son mazagran. Madame Bourdin, matelassière, arrêtée, sa boîte à bouillon au bras, expliquait la disparition de Jéricho, rendormi depuis vingt-quatre heures et auprès duquel ou eût pu, sans le réveiller, tirer le canon, renverser la Colonne, défendre une barricade ou faire sauter la Mairie. Et ce n'était plus qu'au concierge du 119, investigateur inlassable, aux pères Bagarre et La Trouée, et au vieux cocher, dont le fouet protestait contre une trop longue mise à pied, qu'Adolphe narrait la chute de la Colonne, consolé de sa déconvenue par l'intérêt qu'ils prenaient au récit et par la fidélité de sa petite amie venant le rejoindre pour dîner.
Il avait fini, elle demanda :
— Mais toi... parle-nous de toi... C'est sûr que t'as fait tlorès...
Il liaussa les épaules :
— Merci bien ! Risquer ma voix en plein air dans ces conditions-là..., tu ne voudrais pas! Des membres de la Commune ont essayé... C'est à peine si on les entendait à dix pas... Décidément l'acoustique de cette place ne vaut rien. Je^n'en doutais.
— Buvons un coup ! s'écria le père La Trouée, que le bagout des autres altérait. Buvons au genre humain !
— Plus que ça de genre ! dit un client facétieux.
— C'est moi qui régale, reprit le bonhomme. Un verre pour le père Bagarre.
Le vieux garçon de place regardait autour de lui avec inquiétude.
^ — Qu'est-ce que vous cherchez? Ah ! oui... Ninie... c'est vrai, ouest Ninie ? Sifflez-moi toujours ce glacis,
papa, pendant que votre ange gardien est en défaut.
Ninie n était pas loin. En apprenant la mort de Raboiiille, elle avait reçu comme un coup de fouet et s'était glissée dehors, mais pour rentrer immédiatement dans la maison par l'allée au bout de laquelle tire-bouchonnait Tescalier. Elle monta quatre à quatre jusqu'à la chambre du mécanicien, avec l'idée seulement de voir si la porte en était fermée. Mais elle trouva la clef dans la serrure et, sans la moindre hésitation, elle ouvrit la porte et pénétra dans la chambre. Elle en fit rapidement, des yeux, le tour, et décrocha d'abord un daguerréotype encadré, qui représentait Rabouille à vingt ans, une vieille épreuve photographique à demi effac ée, qu elle mit dans sa poche. Puis elle prit encore sur la table une médaille commémorative en plomb doré, sur laquelle on lisait : République française. Mort du citoyen Flourens, général de la Commune de Paris, tué par le capitaine Desmarets, àChatou, le 2 avril 1871.
Elle cherchait encore un autre souvenir qu'elle pût s'approprier, lorsque la porte poussée, puis refermée, grinça sur le carreau. Et derrière Ninie, la voix de Quélier dit :
— Oh! il n'a plus besoin que vous lui fassiez son ménage, allez...
Serrée, àcemoment, entrelelitetla table de Rabouille, Ninie, dont cette surprise entretenait l'exaltation, paya d'effronterie :
— Et si ça me plaît à moi de le faire tout de même.
— Permettez-moi alors de vous aider.
— Je me passerai bien de vous.
— Ça n'est pas comme moi.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
— Je veux dire que Rabouille n'étant plus là, rien ne vous empêche, à présent, de reporter sur moi un peu de l'affection que vous aviez pour lui.
Ils n'étaient qu'à deux pas l'un de Tautre et s'envoyaient les répliques dansla figure, comme descoups.
— Je suis libre de mes affections, répondit Ninie, et quand même j'en aurais de reste, vous seriez le dernier à qui je penserais.
— Le dernier, ça m'est égal... pourvu que je sois le second.
Il effdait sa moustache sans bouger, de telle façon qu'il coupait la retraite à Ninie.
Bravement, elle sappréta à charger :
— Laissez-moi passer...
— Je ne m'y oppose pas.
Elle sortit de son recoin; il eut l'air de s'effacer, mais tout à coup, l'empoignant par la taille, il la renversa sur le lit et s'efforça de l'y maintenir. Elle se débattit sans crier, allongea le bras et saisit sur la table une paire de ciseaux, avec l'intention d'en frapper son agresseur au visage, pour lui faire lâcher prise. Et elle l'atteignit en effet, si adroitement qu'il ne sentit pas la blessure, se félicita d'avoir évité le coup en dérobant la tète et se demanda pourquoi la grande fdle, du seuil de la porte qu'elle avait gagnée, lui jetait en riant :
— Je crois bien tout de même que je vous ai marqué ! Marqué... Il ne comprit le sens de cette apostrophe
qu'en portantla main àsa figure et en constatantqu'elle était privée de son irrésistible agrément, les ciseaux ayant déparié, d'une manière ridicule, les longues moustaches auxquelles il tenait par-dessus tout.
— Ah ! la petite taupe !
■ Et n'osant plus descendre, se montrer, il demeurait écarquillé, stupide, au milieu de la chambre, comme un danseur de corde à qui manquerait soudain la moitié de son balancier.
Prophète, cependant, rentrait aux Invalides. Sa pensée ne pouvait se détacher de Rabouille. Il se le représentait étendu, le front troué, la barbe souillée, les yeux
grands ouverts... et la vision obsédante lui donnait, pour la première fois, cette perception nette de la mort, du vide irréparable, de l'absence indéfinie, qu'il n'avait jamais eue sur les champs de bataille les plus encombrés de victimes, ni devant les corps ensanglantés de ses meilleurs amis. Jamais, en les voyant disparaître, fauchés, il n'avait pris souci des forces immenses perdues, en un jour, une heure, une minute ; des intelligences pareilles à celle de Rabouille, éteintes brusquement, s'échappant par une déchirure... Il faisait petit jour dans son esprit, comme dans celui d'un enfant recevant ces premières et fortes impressions qui ne s'effaceront plus. Ainsi, du cadavre de Rabouille, émanait encore une introduction à la Vie.
Comme il parvenait à l'avenue de La Motte-Piquet, Prophète reconnut dans trois ombres titubantes cheminant devant lui, flanquées d'une ombre pluspetite. Feuillette, Bibroque et Ghapelard, qui sortaient, ivres, de chez la Canapé, avec Nénesse.
Feuillette chantait son refrain favori :
Ils sont couchés chez la mère Picard !
Ghapelard et Briboque parlaient sabir, comme autrefois, au temps regretté de leur service en Afrique, lorsqu'ils partaient pour une razzia — ou qu'ils en revenaient. Et le fils de la Canapé les appelait tous les trois tantôt petits pères et tantôt vieilles culottes.
Prophète les rejoignit. Ils entrèrent ensemble dans l'avant-cour, dix heures sonnant. La nuit était claire. Du dôme fané, l'ombre d'un bonnet de coton énorme sembla descendre sur leurs tètes.
Quittant ses compagnons, Prophète se hâta vers sa chambre, alluma sa chandelle. Comme d'habitude alors, il fut raccroché par le vieux grenadier d'Epinal exhalant, avec son dernier soupir, une suprême flatterie à
l'adresse de FEmpereur debout devant lui : <.< Sire, ce linceul vaut bien la croix ! »
Mais rinvalide n'était pas d'humeur à écouter cette radoterie ; et l'index menaçant l'image, il dit :
— Allons, allons.... ce soir, pas de grimaces !