‹ La colonneChapitre 3 sur 15 · RUE DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

RUE DE RICHELIEU

De cette édition

il a été tiré à part et numérotés

quin:[e exemplaires sur papier de Hollande

Il a été fait dans le format in-S" un tirage de luxe

à 5 00 exemplaires numérotés, sur beau papier vélin,

avec les illustralions de Hermann Paul.

Prix : 2 0 francs (0 .

{1} Cette édition .1 etc publiée par ta Librairie F. Juven, i2l'. rue Réaumur, Paris.

Le 13 avril 1871, au roulement de tambour annonçant le deuxième service de neuf heures trois quarts, les invalides envahirent le réfectoire n° 2, une vaste galerie que font paraître plus haute et plus froide les sévères allégories qui la décorent.

Ils se réparti ssaient entre les tables rondes, peu espacées, de douze couverts chacune, et les premiers arrivés, pesant et goûtant de Fœil le pain fraîchement distribué, s'attribuaient, à l'accoutumée, avec une prestesse de singes, la ration estimée la plus avantageuse.

Leur regard trahit la même défiance jalouse lorsque les servants apportèrent le bouilli aux pommes dans des plats d'étain. D'incessantes contestations s'élevaient, malgré la précaution qu'avaient les invalides de faire tourner le plat, comme une rcme chargée de

-> LA COLONiNE

lots, et d'accepter celui que le hasard amenait devant leur assiette.

Là, sous la veste gros bleu de la maison de retraite et du pensionnat, ces grands enfants, ces vieillards avariés, présentaient des échantillons de toutes les mutilations et de toutes les puérilités. Certains, mal rac.commodés, semblaient avoir sur le visage un masque, des moustaches postiches; d'autres, anguleux et ridés, se montraient, au contraire, inachevés, ébauchés au couteau par un apprenti; et des profils nettement découpés recevaient, de Féclairage et des temps, la patine d'anciennes médailles, d'une monnaie de gloire abolie, échue au musée. Leurs gestes étonnaient aussi, frileux ou cassés comme des gestes de marionnettes. Enfm, consommant l'illusion, quelques voix de crécelle sortaient de ces hommes de bois mis en mouvement par un ingénieux et secret mécanisme.

Le repas, ce matin-là, excitait encore les rabâchages des grincheux mâchant à la fois la nourriture et les récriminations. Un invalide se curait les dents avec une aiguille à tricoter ; des 'mains de fossoyeur, brunes, décharnées et poilues, enterraient dans le pain, pour la conserver, une portion de viande ; une odeur de vieillesse et de mets refroidis emplissait la salle. Et l'éternel sujet de mécontentement s'y traîna de table en table.

. — Les portions diminuent tous les jours...

— Sale bidoche!... On n'aura bientôt plus que des os à ronger.

— Parbleu ! Faut bien empâter les empoijés de l'Hôtel... et leur famille... On leur tolère ici la femme et les enfants... des quatre ou cinq par ménage...

— C'est sur notre dû qu'on prélève leur subsistance, quoi! Pour eux le bouillon, à nous l'eau chaude.

— On est pire que des conscrits.

— Et ce vin !... Un poison...

De plus facile composition, un gros père, vermeil et farceur, renouvelait simplement une plaisanterie quo-

tidienne qui consistait, son carafon vidé, à en traire avec affectation le goulot, pour souligner la dérision des quarante centilitres réglementaires.

Au fond, deux invalides entre qui une place restait inoccupée, s'interrogèrent :

— C'est-y que le Prophète déjeune en ville?

— Prophète ?... Pense pas. Il aurait prévenu. Il a dit seulement : « Je vas chercher les gazettes. »

Et ils continuaient de pignocher, ombrageux, aux pieds du Roi Soleil qu'entouraient la Tempérance, la Justice, la Force, quand un invalide d'une cinquantaine d'années, maigre, sans barbe et d'aplomb, fit son appa- . rition dans le réfectoire et gagnant la table la plus reculée, interpella l'un des pensionnaires tout à l'heure inquiets de son absence :

— Tiens, Lacouture , avale ça... et ne t'étrangle pas.

Mais Lacouture qui portait sur ses manches lés galons de sergent, devant le journal chiffonné devant lui, balbutiait, tâtait ses poches :

— J'ai laissé mes lunettes là-haut.

L'autre, alors, reprit la feuille qu'il agita un instant au bout du crochet de fer adapté à son avant-bras droit :

— Au fait, ça intéresse tout le monde ici, j'imagine... Ouvrez les oreilles...

Et debout, dans le silence, l'invalide qu'on appelait Prophète, lut d'une voix tremblante de colère :

« La Commune de Paris,

» Considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie... un symbole de force brute et de fausse gloire... (autant de mots autant d'arêtes, qui lui écorchaient le gosier), une affirmation du militarisme... une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus... (il crut que celle-là ne passerait jamais), un

attentat perpétuel à Tun des trois grands principes de la République française ; la Fraternité :

» Décrète :

» Article unique : La Colonne de la place Vendôme sera démolie. »

C'était évidemment la plus grosse ; il but un verre d'eau pour la faire couler et dominant les murmures que sa communication suscitait :

— La nouvelle est dans toutes les gazettes, mais j'ai voulu me procurer leur Officiel, qui la (îonfirme, et c'est pour cela que je suis en retard. Eh bien, une pareille décision de la Commune n'a pas encore la publicité qu'elle mérite... J'en propose Taffichage... ici... où défilent, deux fois par jour, les pensionnaires des divisions actives...

Et, venant sans délai de la parole au fait, il appliqua sur le mur la feuille simple de VOfftcief aux quatre coins dé laquelle il écrasa, pour la fixer provisoirement, des boulettes de mie de pain.

Aussitôt, les invalides des tables voisines s'approchèrent, relurent le document, et derrière eux, l'émotion grandissait, grognait et chevrotait : u Allons donc!... Une frime 1... N'oseraient pas. )>

C'était fopinion des plus jeunes, qui ne s'échauffaient guère, tandis que l'irritation, croissant avec l'âge, galvanisait des vieux, redressait leur masure, injectait leurs yeux et rallongeait de l'ombre d'une menace leurs demi-bras et leurs tronçons de jambes.

L'un de ces anciens, nommé Lapuchet , qui avait soixante-dix-sept ans et, borgne, braquait, dans l'écartement des lèvres, deux dents démesurées, s'écria : « S'ils y touchaient, on serait là ! »

— Oui, on serait là, répétèrent ceux de son temps — une poignée — que les souvenirs solidarisaient.

Réunis presque inconsciemment, ils serraient les

rangs, par habitude, et c'était miracle qu'un rempart fût encore possible avec ces démolitions du premier Empire, ces gravats ramassés sur les champs de bataille d'Espagne, de Russie, d'Allemagne et de France, ces charpentes vermoulues, prêtes à tomber en poussière.

Prophète les vit, de loin, s'étayer l'un l'autre, absorber quelques défaillances individuelles dans la martialité de l'ensemble; il entendit le défi qui partait de ces ruines et, sentant autour de lui les vieilles panades s'affermir, utilisant un levain d'émeute providentiel, il se flatta de travailler la population de THotel tout entière.

— Bienditî... Jenesuis donc pas seul de mon avis... Vous êtes tous convaincus, n'est-ce pas, que cette abomination est dirigée contre nous? Allez-vous supporter qu'elle s'accomplisse et que tout Paris, après ces misérables, se foute de nous? Est-ce tolérable, oui ou non?

— Non! Non! Le Prophète a raison... protestaient, plus nombreux déjà, des invalides sensibles à l'injure personnelle habilement invoquée. *

— Prenez-y garde ! Si nous les laissons faire, ils ne s'en tiendront pas là. Peut-être ne veulent-ils, après tout, quéprouver notre patience. La colonne renversée, c'est au tombeau de l'Empereur qu'ils s'attaqueront. Leur rêve est de jeter ses cendres dans la Seine... ils ne s'en cachent pas.

Les exclamations redoublèrent, et pourtant les bouches ouvertes, cà et là, exprimaient la lenteur à concevoir ou à s'indigner de quelques intelligences aflaiblies. Des mains roulées en cornet secouraient des oreilles trop dures et des têtes branlaient pour demander encore : « Qu'est-ce qu'il raconte? •>

Prophète frappa le coup décisif: — Ce n'est pas tout. Un de ces quatre matins, sous prétexte que l'Hôtel est un foyer de réaction... on nous en chassera comme des tambours !

Cette fois tous comprirent. Le tapage des intérêts alarmés, des retraites en péril, renchérit sur le bruit des sentiments humiliés. Des invalides brandirent leur pain, comme pour témoigner qu'ils sauraient le défendre ; des couteaux étincelèrent aux poings tendue ; un reliquat d'héroïsme s'inscrivit sur des binettes parcheminées, et les moins détériorés à Tinstant s'élancèrent, tandis que les anciens, derrière eux, se haussaient pour qu'on les aperçût et réclamaient leur part d'affront pour en tirer vengeance.

Dans ce désordre, le boutefeu poursuivit : — Le moyen de déjouer ces projets? Il ny en a qu'un : c'est de former le carré autour de la colonne et d'empêcher que la canaille n'en approche, quand elle arrivera pour la jeter par terre. Ce jour-là, il faut qu'elle ait affaire à tous ceux d'entre nous qui sont en état de tenir un sabre, une pique, n'importe quoi... Honte aux lâches! Honte aux déserteurs !

Une acclamation répondit à cet appel aux armes et fut suivie de pétarades,

— Oui... tous... A bas les rouges!

— Vive l'Empereur I

— Prussiens I

— Hs trouveront à qui parler!

— De plus terribles qu'eux ne nous ont pas fait peur!

— On leur apprendra la politesse et le salut!

— En avant ! Place Vendôme !

De leur beau zèle, à ce moment, on eût tout obtenu. La griserie était complète. Quelques grognards en titubaient, s'épanchaient en monologues, à l'écart; des figures blêmes ou congestionnées, au poil en colère, aux yeux revernis, sollicitaient l'orateur, attendaient de lui une inspiration... et l'on eût dit que les dents de Lapuchet, en train de viser, allaient au commandement décharger leurs deux coups.

Débordé, envisageant trop lard l'imprudence d'un mouvement sans issue, Prophète marqua le pas: « Aije bien fait d'afficher ce décret ici ? »

— Oui! Oui!

— Les auriez-vous supposés capables d'une telle audace, si je ne lélalais pas devant vous?

— Non-! Non !

Une voix observa : — Cest \Tai, jamais les autres ne voudront nous croire.

L'allusion fut, sur-le-champ, saisie. Les autres, c'étaient les moines lais de la quatrième Division, les rares survivants des grandes guerres du premier Empire, les locataires du rez-de-chaussée, qu'on servait dans leur chambre, la population contemplative de IHôtel. Il semblait naturel de les consulter, de mesurer TolTense aux octogénaires qu'elle atteignait. Et ce cri éclata :

— Dans les chambrées 1

Alors, ce fut une levée de moignons mémorable, fantastique. Prophète, à son tour entraîné, reprit le journal, le déploya, percé du crochet qui le surmontait, comme un bec d'aigle : et derrière ce drapeau, les invalides se ruèrent, vidèrent le réfectoire en bousculant les servants stupéfaits. Il y en avait qui hurlaient, leur béquille sur Tépaule, ainsi qu'un fusil : « Nous les reconduirons à coups de bottes ! » Et de maigres bras balancés faisaient songer à la ramure desséchée, aux dernières branches de l'arbre sacré qu'était la Colonne, tronc creux miné par les fourmis.

La petite troupe se dirigea d'abord vers le logement des hommes impropres au service actif. Mais elle se débandait vite, s'allongeait, laissait en route, dans les escaliers et sous les galeries latérales, les invalides dont l'âge et les infirmités modéraient l'ardeur. Au milieu de la cour d'honneur, elle rencontra les jeunes élèves-tambours qu'un invalide menait à l'école et qui, ne voulant pas demeurer en reste de dissipation;" se mirent à faire des gambades.

Cependant les mutins visitaient, au rez-de-chaussée, les salles Wagram, Condé, Moncey, Bordeaux, auxquelles reprochaient la lumière les cours maussades

qui la leur dispensaient. Dans Tune de ces chambrées, ils tombèrent, d'abord, sur lin pensionnaire de haute taille, manchot des deux bras, qui se faisait attacher sur la poitrine, par un servant, une rangée de médailles.

— Ecoutez ça, Cassavoix... dit Prophète.

Ceux de sa suite répétaient : « Ecoutez... Ecoutez... » Il lut le décret.

— Cest tout de même un malheur de ne pas avoir ses deux bras en activité de service ! s'écria Cassavoix, qui se joignit, néanmoins, aux perturbateurs.

Partout Femportement succédait à la confusion. Un vent de folie entrait avec eux,, propageait Tivresse, soulageait les rhumatisants, rendait la respiration aux asthmatiques et guérissait le plus grand nombre de la torpeur sénile. Des vieillards cuirassés d'égoïsme, de pacifiques escargots que le siège, le bombardement et la capitulation n'avaient pas tirés des petites voitures qu'ils manœuvraient eux-mêmes, se soulevaient, montraient les cornes et bavaient de colère en se glissant dehors, le long des murs, pour ébruiter la nouvelle.

Une douzaine d'aveugles, rassemblés dans la salle Moncey, entendirent debout, au pied de leur lit, la lecture du journal, comme autrefois celle du rapport et des ordres.

^- Faudrait voir ça! dit, à la fin, courroucé, l'un de ces condamnés à ne plus rien voir.

Un autre, cassé en deux par une balle dans les reins et qui paraissait chercher ses yeux à terre, eut l'air tout à coup de les avoir retrouvés et hennit d'impatience. Et leur doyen à tous, le chef de chambrée Archin, jeta : « Comptez sur nous! » dans une petite pluie de salive, qui n'abattit pas grand vent.

Cet accueil n'était point surprenant de la part des aveugles. Ils perpétuaient aux Invalides une tradition de susceptibilité et d'insubordination. C'étaient eux les meneurs de la sédition du :23 mars 1848, à laquelle Archin avait participé et dont il se souvenait comme

d'une clarté dans sa nuit. Ce jour-là, une centaine de factieux s'étaient, en désordre, échappés de THôtel, avaient enlevé leur gouverneur, le général Petit, et porté au gouvernement provisoire, avec leur adhésion, leurs griefs relatifs à un legs de 6,000 francs, fait aux aveugles par un anonyme et qui n'avait pas reçu raffectation stipulée par le donateur.

Et il ne venait pas à l'idée du vieux Archin qu'il existait peut-être, parmi ces rouges contre lesquels on l'excitait aujourd'hui, quelques-uns de ces ouvriers du Champ-de-Mars, futurs insurgés de Juin, qui avaient spontanément, en 1848, prêté assistance aux invalides.

De la salle Moncey, les croisés, ayant toujours Prophète à leur tête, montèrent à l'Infirmerie, se répandirent dans les quatre « manches » partant de la rotonde où l'autel est dressé. Mais les sœurs accourues parvinrent, avec le concours des servants, à refouler ces enragés.

La défense fut moins heureuse à coté et ne préserva pas de leur irruption la salle de la Sagesse occupée par les invalides au régime, les gâteux.

11 est vrai que ceux-ci se gardaient tout seuls. Les mots : Commune... Colonne... démolition..., n'avaient plus de sens pour eux. Ils s'imaginèrent, comme toujours, qu'on en voulait à leur personne ou bien aux menus objets enfermés dans leur armoire ou dans leur malle. Les vieux colimaçons d'en bas avaient des frères là, dépouillés de leur enveloppe et dardant les deux pointes du foulard qui les coiffait. Presque tous avaient, à la portée de la main, une canne qu'ils empoignèrent pour se protéger. Certains, farouches, ne quittaient plus le lit, essayaient de s'arracher à leurs alèzes ou bien se suspendaient au petit bâton dont s'aident les malades pour se lever, dans les hôpitaux ; et un invalide de quatre-vingts ans passés, le père Sacre, ancien tambour, sur ses couvertures battait la charge en marmottant : «■ ran... plan, ran, plan, plan » d'une

10 LA COLOXNE

langue retournée en enfance — comme lui-même.

Ils restèrent béants, les yeux écarquillés sur Fapparition évanouie, quand les autres se furent éloignés...

Une minute, la promenade à travers l'Hôtel n'eut plus d'objet, hésita et languit. 'Puis quelqu'un pensa soudain aux invalides des divisions actives, qui avaient déjeuné au premier service, et la petite compagnie, encore réduite, se précipita dans Tescalier qui conduisait au deuxième étage et acheva de s'y éparpiller dans les grandes salles Louvois et d'Hautpoul et les cent petites chambres à deux, trois ou quatre lits, situées dans les corridors de Turenne, de Grenoble, de Besancon et de Cambrai.

Auprès des surveillants, au nombre d'une dizaine, qui portaient, au collet de leur habit, un galon d'argent et ne se souciaient pas de le compromettre dans une échaufTourée, les agitateurs eurent peu de succès. Ils furent mieux reçus dans les deux dortoirs principaux, d'une cinquantaine de lits chacun, où la nouvelle était déjà connue et discutée avec animation.

Deux Alsaciens, Klauss et Muller, avaient semé l'inquiétude parmi leurs compatriotes ; un invalide extraordinaire, du nom de Feuillette, se martelait le crâne avec une carafe pour attester la solidité de sa boite osseuse ; et plus loin, d'autres compères, Bibroque et Ghapelard, qui avaient de beaux restes de vigueur, tombaient en garde, par anticipation, et se provoquaient, faute de mieux.

— A toi, vieille lame î

— Touché, mon cadet!

Ainsi l'explosion de révolte légitimée par le froissement d'une croyance, tournait en prouesses musculaires, en témoignages de Adrilité... Pour ces prêtres d'une religion, l'exercice du culte n'était plus qu'un exercice physique, et le symbole qu'un dynamomètre !

C'est à ce moment qu'arrivèrent, avertis par l'adjudant de semaine, les adjudants-majors et les chefs de division.

Ils virent immédiatement de quelle effervesceiibe il s'agissait, et l'apaiser leur sembla facile, sans reproches ni menaces.

Comme Prophète, allant au-devant d'une explication, tendait au bout de son crochet sa loque de journal, le capitaine de service Farrêta doucement, d'un geste :

u Inutile, mon garçon, je sais... je savais avant vous... et vous ne me faites pas Finjure, hein? de me croire, sur ce chapitre, moins chatouilleux que vous. Cependant, je vous invite tous au calme. Une manifestation intempestive n'aurait pour effet que de hâter l'exécution d'un projet autrement fort aléatoire. Rappelez-vous l'affaire de la place Vendôme... Déjà le sang y a coulé, comme pour montrer que ces gens-là ne reculent devant rien et pour nous détourner des sacrifices inutiles.

— Pourtant, mon capitaine...

— Laissez-moi finir... Evitons toute violence qui ne servirait qu'à attirer l'attention sur nous... et non seulement sur nous, mais encore sur le tombeau de l'Empereur, auquel ptmt-êtrela Commune ferait payer notre imprudence.

Du fond delà salle, où les indécis s'étaient retirés, une légère approbation souftla, encourageant l'officier à poursuivre :

— En 1814, vos aines alarmés, comme vous l'êtes, par le danger que courait le dépôt confié à leur garde, se mirent à la disposition du maréchal Sérurier pour protéger nos trophées contre les alliés. Mais le gouverneur déclina cette offre généreuse et dit que défendre de précieuses reliques, ce n'était pas les sauver. II civait raison. Conservez-vous donc. Qui sait si ce n'est pas simplement une bravade de la part des fédérés ? Vos chefs observeront, se renseigneront... Fiez-vous àeux et rentrez dans vos chambres. Nous devons, mes enfants, donner l'exemple du sang-froid.

Persuadés, la plupart des invalides commençaient déjà un mouvement de retraite. Mais Prophète, La-

couture, Lapuchet et vingt autres formaient encore un groujDe de récalcitrants.

— Alors, mon capitaine, si ces brigands tiennent leur promesse, faudra poser sa chique et faire le mort. . .

L'officier temporisa : — Ai-je dit cela ? Je répète que nous n'en sommes pas à cette extrémité. Mon sentiment est même que nous n'avons pas à la redouter. La Commune sera-t-elle encore, dans huit jours, maîtresse de Paris ? L'Armée de Versailles s'avance ; vous avez, comme moi, entendu le canon toute la nuit dernière. La délivrance est plus proche peut-être qu'on ne pense.

Quelques-uns en doutaient ; le capitaine insista : — Voyons, mes amis, réfléchissez... On ne va pas, comme cela, démolir la Colonne d'un coup d'épaule. Une telle entreprise nécessite des travaux préparatoires. D'ici à ce qu'ils soient terminés, croyez-moi, il y aura du nouveau...

Il s'était fait familier, paternel et, tout en les sermonnant, il poussait les invalides vers les issues, reconduisait les plus exaltés, avec des petites tapes et des poignées de main. Et tous, un à un, s'écoulaient, convaincus autant par ses arguments que par de vieilles habitudes de discipline et de tranquillité. Il descendit sur leurs talons, s'assura qu'ils réintégraient leurs chambrées respectives, continua sa ronde dans l'Hôtel dont un béquillage lointain réveillait les échos.

Comme il traversait les bâtiments de l'infirmerie, une sœur l'arrêta.

« Il y en a deux dans la salle de la Sagesse, dont nous ne pouvons venir à bout. Jamais le père Sacre n'a été plus difficile. 11 vous écoutera peut-être, vous... »

— Bon, je vais voir.

11 suivit la religieuse chez les invalides au régime. Assis dans son lit, les couvertures rejetées, découvrant une nudité que la tombe appelait, Sacre, les yeux jaillissant comme d'une boutonnière rouge ouverte parles

ciseaux, battait infatigablement d'un tambour imaginaire en criant : ran, plan... ran, plan plan...

Le capitaine lui parla, mais il n'entendait rien et battait la charge de plus belle, tête baissée. Alors, l'oificier eut une idée : il mit les galons de sa manche sous les yeux du vieillard. Le père Sacre hésita une seconde... Un travail semblait se faire dans son esprit... ; puis, ses doigts crispés se détendirent et il se laissa recoucher comme un enfant.

11 fallut ensuite s'occuper du second. Celui-là, cloué au fauteuil par la paralysie des membres inférieurs, avait compris subitement, dix minutes après le passage des autres, la raison de leur turbulence; et il demandait, tout bouillant à son tour, qu'on le transportât place Vendôme. Mais il s'imaginait avoir affaire aux Prussiens, entrés dans Paris... et nul n'avait réussi à le détromper.

Le capitaine s'approcha de lui et, plus adroit, abonda dans son sens, calma sa colère en la flattant : « Oui, mon vieux, c'est convenu !... tu seras de l'expédition. Nous n'attendons plus que l'ordre du général pour marcher à l'ennemi. Ta pique? Tu l'auras... je te dis que tu l'auras... Mais sois raisonnable, hein? »

— Vive l'Empereur ! cria l'impotent, dans une quinte.

— Oui, vive l'Empereur ! C'est un poids que tu avais sur la poitrine. Te voilà soulagé. Passez-moi le bol de tisane que vous tenez, ma sœur...

La cornette et le képi se penchèrent sur l'infirme, le firent boire et le reboutonnèrent... ; puis l'officier s'en alla paisiblement, comme un médecin major, après sa visite.

Il n'y avait plus personne dans les corridors. Il y erra un moment, songeur, levant les yeux, parfois, sur les plaques indicatrices oii des noms de grands capitaines et de villes célèbres par une belle défense, étaient comme les derniers rayons d'un soleil d"arrière-saison, qui éclaire, mais ne réchauffe plus.

Au rez-de-chaussée, au bas de Tescalier, il butta contre quelque chose et vit que c'était quelqu'un, dans un fauteuil roulant, un tronc humain en faction, le nez en Tair, dans la posture d'une grenouille coassant à la lune.

— Ah! ça, qu'est-ce que tu attends là, Clavquin? Et Finvalide répondit :

— Que les autres descendent... pour les suivre.

En 1871 déjà, IHùtel des Invalides avait ceci de commun avec un certain nombre c}e ses pensionnaires, qu'il était hémiplégique. La partie qui regarde le levant, à peu près seule habitée^ contrastait avec le coté de Toccident, inanimé par suite d'une dépopulation favorable aux progrès de la paralysie. Les corridors étaient déserts, on avait condamné la porte des deux anciens réfectoires du rez-de-chaussée et partout, aux étages supérieurs, les escaliers inutiles aboutissaient aux mêmes visages de bois, que des noms pompeux ne consolaient pas de leur disgrâce.

A Fopposite, la physionomie de FHôtel n'avait pas changé ; mais nulle part elle n'était plus expressive qu'au deuxième étage, occupé par ]'es invalides encore capables de service actif.

Parallèles à la galerie de FOrient, qui règne sur la cour d'honneur, et séparées Tune de l'autre par le corridor de Grenoble, les salles d'Hautpoul et Louvois contenaient chacune cinquante hommes appartenant à la première division ; et ces dortoirs, évoquant Fhôpital

plutôt que la caserne, sentaient la vieillesse, l'indigence et Tennui. La chambrée ne vivait plus que d'échos et de réminiscences. Dans ce décor militaire défiguré, des galons sur quelques manches prolongeaient le respect de la hiérarchie et quatre appels par jour semblaient les derniers soupirs d'une discipline épuisée.

Sauf ces vestiges de l'appareil guerrier, tout suggérait la maison de retraite et l'on cherchait, à l'entrée, au lieu du râtelier d'armes, le porte-parapluies. Sans doute, les couchettes étaient celles de l'armée et l'aspect général, celui de la caserne ; mais des armoires, voire même des chaises entre les lits, et des malles dessous, conciliaient Tapplication des règlements avec les exigences de l'âge et des infirmités. Cette tolérance s'étendait à un tour installé devant une fenêtre, aune trousse de serrurier, à des échantillons de travaux d'amateurs, à maintes images épinglées au mur, aux abat-jour grossiers enfin garnissant les lanternes suspendues dont la lumière offusquait les vues sensibles. Des poêles de faïence achevaient de meubler ces grands dortoirs qui avaient l'air d'anciennes chambrées de troupe exhalant, à travers les vicissitudes, le regret d'une destination contrariée.

Un détail, entre tous, était, à cet égard, significatif et indiquait la déchéance irrémédiable. Le sac, cette maison portative du soldat, légère et toujours prête, était remplacé, au chevet du lit, par une petite armoire qui ne rappelait le sac du fantassin en campagne que par son incroyable capacité. Tout y tenait : linge, vêtements, chaussures, outils, ustensiles de cuisine, provisions de bouche, souvenirs de toute sorte, l'utile et le superflu, l'ordinaire et l'en-cas ; un ménage complet enfin. Mais le fantassin, autrefois alerte, ne bougeait plus guère . Azor restait immobile et perclus, auprès de son propriétaire, et la prévoyance de celui-ci dégénérait en manies de vieille fille soupçonneuse ou de veuve sédentaire-, en proie aux reliques.

Il est vrai que des malles, sous les lits, entretenaient

encore chez quelques-uns Fillusion de Findépendance et la velléité du départ. A chaque instant, pour un oui, pour un non, ils signifiaient l'intention de déloger et prenaient à témoin leur malle de ce dessein bien arrêté. Mais l'exécution en étant subordonnée à une pension de retraite suffisante pour vivre autre part, une feinte résignation finissait toujours par déguiser le désir qu'ils avaient, au fond, de ne point quitter l'établissement. Et la malle, tirée par la poignée qui grinçait, rentrait, en raclant le parquet, sous le lit. Car toutes nétaient point pourvues de roulettes. Plusieurs, en revanche, auraient pu passer pour des curiosités de l'Hôtel, au même titre que les pensionnaires à qui elles appartenaient. Anciennes, démolies et rafistolées comme eux, elles s'illustraient de pièces rapportées, se galonnaient de bandes de cuir sur le couvercle ; et l'on en voyait de très vénérables auxquelles poussait de la barbe, un poil gris et rogneux semé, par touftes, sur des lanières taillées dans des peaux de chèvre. D'autres, ferrées aux angles et qui avaient beaucoup voyagé, cachaient leurs balafres rouvertes sous des emplâtres de tôle ; et presque toutes, affaissées par un long usage, semblaient se rapetisser moins aux dimensions de leur réduit, qu'à la taille des pensionnaires courbés par làge et diminués par les amputations.

L'armoire et la malle étaient les dernières confidentes des vieillards épineux qui n'avaient plus d'autre attachement.

Le soir du 14 avril, une centaine d'invalides des deux divisions actives, rassemblés avant fappel dans la salle d'Hautpoul, y délibéraient sur la suite à donner au soulèvement de la veille.

Le sergent Lacouture avait proposé cet endroit autant à cause des facilités que ses fonctions de chef de chambrée apporteraient aux réunions, que pour mieux entrer dans le complot dont son ami Prophète était l'instigateur. Car une divergence d'opinion sur ce point

les eût partagés pour la première fois depuis dix-sept ans. Ils avaient fait tous les deux au 20*^ léger, 3" division de Tarmée d'Orient, l'expédition de la Dabrutscha et s'y étaient, à les entendre, sauvé la vie réciproquement. Plus tard, devant Sébastopol, à quelques jours d'intervalle, Philibert Lacouture, promu sergent au 95^ de ligne, avait reçu à l'épaule droite une blessure grave et Tliimothée Prophète, arrosant de son sang les galons de caporal, avait eu la main droite emportée par un boulet. Ils s'étaient retrouvés à rhùpital de Péra; un paquebot à vapeur des Messageries impériales retournant en France les rapatriait de compagnie ; enfin, ils avaient obtenu la même année — en 1857 — leur admission aux Invalides.

Un crochet de fer s'emmanchait au moignon de Prophète et la résection de Thumérus gênant jusqu'au coude les mouvements de Lacouture : u Comment nous passerions-nous l'un de l'autre? disait celui-ci en riant ; nous avons à nous deux seulement un bras droit complet! »

Mais l'analogie physique s'arrêtait au membre endommagé. De quelques années plus âgé que son camarade qui atteignait la cinquantaine, Lacouture était petit, gros et congestionné. Ses paupières bombaient sur des yeux bleus en boules. Une moustache courte, ainsi qu'une soie de brosse usée, végétait sur sa figure pleine et luisante et s'épaississait, par places, de grains de tabac perdus. Il portait des lunettes et ne quittait jamais sa canne, dont un lacet de cuir traversait la poignée de corne.

Thimothée Prophète, au contraire, grand, sec et noueux, avait un long visage en casse-noisette, une peau mate et fauchée que les piquants de la barbe rendaient semblable aux champs après la moisson. Son crâne, également yasé, faisait paraître plus broussailleux encore de forts sourcils qui mettaient des moustaches où Ton n'est point accoutumé d'en voir, sans parvenir à donner le change sur la bonté foncière qu'un regard paisible décelait.

CONCILIABULE i9

Lacouture et Prophète avaient la croix. Lacouture avait aussi la médaille militaire.

Après le repas du soir, Prophète et une demidouzaine d'auxiliaires dévoués avaient parcouru les corridors et les chambrées pour amener au rendez-vous les invalides qui se montraient le moins pressés d'y venir. Ceux-là prenaient leur temps, répondaient en bougonnant : « On y va, on y va... Le feu n'est pas à FHùtel... » et s'attardaient exprès à des rangements minutieux. D'autres respiraient le frais «aux trapèzes » et « aux canons » où il fallait aller les chercher. L'élan n'y était plus et la salle d'Hautpoul se remplissait lentement. Quelques couche-tùt s'étaient mis au lit mais ouvraient l'œil tout de même, heureux, sans l'avouer, d'une occasion d'abréger la nuit toujours trop longue aux vieillards. Il y avait les méfiants qui montaient la garde devant leuf armoire, et trois ou quatre indifférents à califourchon sur leur lit, absorbés par le ravaudage des nippes et à cent lieues de tout. Quantité d'ailleurs considéraient la réunion comme une distraction n'engageant à rien, si bien quaux invalides des divisions actives se mêlaient des moines lais, des débris indisponibles, d'incurables avaries, un aveugle notamment? qui se dirigeait sans guide et dont les paupières saignaient sous un front recousu, et un malheureux agité de tremblements convulsifs qui le faisaient involontairement et avec véhémence, participer à la discussion.

Tous n'arrivaient pas par le corridor de Grenoble, la salle d'Hautpoul ayant sur le corridor de Tarascon une seconde issue près de laquelle Lacouture, en qualité de chef de chambrée, avait sa place. Au-dessus de son lit, la liste d'appel était accrochée, à côté d'un portrait du maréchal de Mac-Mahon, détaché d'un journal illustré. D'autres images, inspirées de la dernière guerre, répandaient sur les murs des lueurs dhéroïsme encore distinctes dans le jour tombant et la fumée incessante des pipes servies, ainsi que des canons, par cinquante artilleurs à répreuve.

Des souvenirs et de l'ombre qui enveloppaient l'assemblée, la voix de Prophète s'éleva : — J'espère, mes amis, que personne n'a changé d'avis depuis hier. Le moment serait mal choisi. Vous savez les dernières nouvelles. Ce matin, les communeux ont pillé Ihotel de M. Thiers : voilà l'affaire. Ces gens-là sont capables de tout. Nous aurions donc tort de ne pas prendre tout de suite les dispositions nécessaires pour les empêcher de mettre leurs menaces à exécution. Toucher à la Colonne, c'est nous manquer de respect. Voilà l'affaire. Il n'y a pas à sortir de là.

Une petite brise d'approbation dissipa un instant le nuage de tabac et des défis sifflèrent dans les tuyaux de pipes. Lacouture appuya l'exorde de son camarade.

— On nous dit bien : c'est une bravade ; mais, d'abord. Prophète, moi et bien d'autres, nous n'en sommes pas convaincus. Et puis, même si c'était une bravade, coïon qui la supporterait !

— Voilà laffaire ! ponctua Prophète de son exclamation familière.

Lacouture reprit : — Vous avez entendu le capitaine Colin raconter qu'un gouverneur des Invalides avait, autrefois, calmé nos aînés en leur disant que mourir pour la défense de nos trophées, ce n'était pas les sauver. Moi, je ne connaissais pas cette histoire. Mais aujourd'hui, je me suis renseigné, et je vais vous dire la suite que l'on vous a passée sous silence. Savez-vous comment ce gouverneur, qui était le maréchal Sérurier, les a sauvés, lui, les quinze cents drapeaux conquis par nos anciens et laissés à leurs soins ? Il les a sauvés en les faisant brûler dans la cour d'honneur, la veille dO l'entrée des alliés dans Paris ! Et les routes du cùté de la Loire étaient encore bbres... Suffit. Après on jeta les cendres dans la Seine... C'est comme cela qu'on les a sauvés, les drapeaux... Que les vieux soldats aient assisté sans protester à leur destruction, moi, ça me la coupe !...

— C'est la vérité ! Quand tu es arrivé à l'Hôtel, en

CONCILIABL'LE 21

1830, il s'y trouvait encore des invalides témoins du fait. « Çui qui n'a pas vu ça, n'a rien vu I » qu'ils te disaient.

Lacouture et Prophète se retournèrent pour savoir d'où leur venait ce renfort chevrotant et lointain et ils furent surpris dapercevoir tout près d'eux le vieux Lapuchet, dont les deux dernières dents jaunes et branlantes, qu'il rattrapait en parlant, étaient pareilles à deux haricots s'échappant de leur cosse sèche entr'ouverte. Il dominait encore ses voisins de toute la tète. Une de ses orbites, vidée par un coup de lance, sapait son front chauve à la base, et son corps, d'une maigreur extraordinaire, devait user par le frottement Tenvers de sa capote. Tout en profil, ce Lapuchet avait l'air d'un vieil aigle borgne perché sur la hampe d'un drapeau mal roulé. Pensionné de Sainte-Hélène, il avait fait les campagnes d'Espagne, de Russie et de France ; mais le souvenir s'en était effacé depuis longtemps de sa mémoire et une phrase suffisait ordinairement à son peu d'expansion : «J'y étais. Çui qui n'a pas vu ça, n'a rien vu.» Ou bien il monologuait, même lorsqu'on lui adressait des questions auxquelles il répondait comme si lui-même se les était posées.

— Il est vrai, continua Lacouture, fort d'une attestation aussi autorisée, il est vrai qu'il n'y avait à l'Hôtel ce jour-là que les impotents; les autres, tous ceux qui étaient en état de porter un fusil, faisaient leur devoir à la barrière de Clichy, avec le maréchal Moncey. Avons-nous moins de courage qu'eux, nous qui ne sommes pas encore au régime, Dieu merci ! ni prêts à passer l'arme à gauche ?

Cette étincelle enflamma presque tous les vieux amadous et ceux-là mêmes qui n'étaient pas en division, comme l'aveugle aux paupières ardentes et l'invalide que ses tics rendaient éminemment combustible. Malheureusement, 1 incident le plus mince arrosa cette exaltation. Un asthmatique, incommodé par le manque d'air, la fumée, graillonna longuement, puis

±1 LA COLONNK

défaillit. Deux de ses camarades, le prenant sous les bras, durent Faider à sortir.

— Vous comprenez maintenant, dit Prophète, pourquoi nous Avouions agir à Tinsu de nos chefs. Si c'est leur rôle d'être prudents et de parlementer, c'est le nôtre, à nous, de ne pas attendre pour nous montrer que la Colonne soit à terre. Nous ne les consultons pas pour ne pas avoir à leur désobéir, voilà Taffaire. La permission qu'ils nous refuseraient, on s'en passera.

— On la prendra à la semelle de ses souliers, s'écria l'invalide Gàssavoix, que sa poitrine couverte de médailles consolait de n'avoir plus de bras.

— Il y a, pour l'heure, à l'Hùtel sept cents honmies. Mais comptons seulement les disponibles, environ la

moitié. Supposons même que parmi ces disponibles, cent à cent cinquante ne nous suivent pas... Est-ce que deux cents invalides déterminés ne seraient plus capables de mettre à la raison une bande de coquins?

Les brandons se ranimèrent, toujours environnés de fumée de tabac ; et, au premier rang, Téclair d'un menton d'argent perçait le nuage.

— Moi, poursuivit rondementProphète, sauf meilleur avis, je partagerais les hommes de bonne volonté en petits détachements qui s'en iraient, tous les jours à tour de rôle, en promenade militaire à la Colonne.

Les surveillants avaient envoyé au conciliabule un invalide en gelée de coing, Lesourdeur, hépatique et rébarbatif, dont la mine était lé fait du contact avec le public, autant que de la maladie.

Il objecta aussitôt : — Le plan n'est pas fameux. Qu'arrivera t-il? C'est que les communeux pourront mal prendre notre démonstration, qu'ils en rendront notre gouverneur responsable et que le général de Martimprey se verra obligé de nous consigner. Mauvaises conditions pour être bien renseigné sur ce qui se passera là-bas...

Lacouture et Prophète se regardèrent, confirmés par cette remarque dans leur opinion sur l'attitude des sur-

CONCILIABULE ^o

veillants auxquels un supplément de solde de vingtcinq francs par mois conseillait la plus grande circonspection.

A la perspective de garder les arrêts, d'ailleurs, beaucoup d'invalides regimbaient déjà; et c'étaient surtout ceux qui sortaient rarement.

— Peut-être avez-vous raison, dit Lacouture pour effacer cette fâcheuse impression. Aussi proposerais-je plutôt d'organiser en secret un service de reconnaissance chargé de nous tenir au courant des opérations de la Commune. On ne va pas renverser la Colonne en soufflant dessus, c'est clair. On entreprendra des travaux et comme il n'y aura pas moyen de nous les cacher, nous serons naturellement avertis.

— Parfaitement, déclara Prophète. L'incoiivénient que signalait Lesourdeur n'existe plus. Lescommuneux ne se jugeront pas provoqués parce que deux d'entre nous iront, chaque jour, en éclaireurs, en enfants perdus, comme nous disions en Crimée, faire un petit tour du côté de la place Vendôme. Ils nous rapporteront, le soir, ce qu'ils auront observé et nous agirons en conséquence, voilà l'affaire.

Cette mesure dilatoire eut l'assentiment de la majorité. « Le Prophète a bien parlé. C'est pas une bête... » estimaient les uns; tandis que d'autres, longtemps attentifs, tétaient à petits coups précipités le tuyau de leur pipe, pour en ranimer les cendres.

Mais le surveillant au teint jaune éleva encore une <lifficulté :

— Soyez bien certains que le général désapprouvera ces promenades.

Lacouture répliqua avec vivacité : — S'il n'en a pas connaissance, comment y trouverait-il à redire ?

Et Prophète ajouta : — Avez-vous... quelqu'un a-t-il une autre idée à mettre en avant? Nous ne demandons pas mieux que d'y toper, si elle est plus praticable que la nôtre.

Mais nul ne s'exécuta. Un fond de discipline invétéré

empêchait ces vieillards de prendre une initiative quelconque. Ils semblaient toujours dormir et ne marcher qu'au commandement qui les réveillait en sursaut, comme d'autres ne tirent le cordon qu'au coup de sonnette. Aussi n'était-ce pas en vain que le sergent Lacouture prêtait l'autorité de son grade et de ses fonctions à la tentative de son camarade, lequel, sans cela, n'eût sans doute entraîné personne.

— Puisque la motion est adoptée, dit le chef de chambrée, il ne reste plus qu'à établir un roulement entre nous. Si donc vous le voulez bien, on se réunira ici tous les soirs avant l'appel, afm de désigner les deux...

Il fut interrompu par un grand bruit. La porte s'ouvrit, comme enfoncée, et deux invalides, qui en étayaient un troisième complètement ivre, firent irruption dans la salle d'Hautpoul. Le pochard chantait :

Sapristi! qu'est-ce qui paiera, La goutte à la pa, à la papa, Sapristi! qu'est-ce qui paiera, La goutte à la pa - trouille !

— Voilà encore ton Feuillette dans les vignes, dit Lacoutureà Prophète.

C'était, en effet, Feuillette dit Prêt-à-Boire, que ses camarades Chapelard, le manchot, et Bibroque,lajambe de bois, avaient rencontré battant les murs et qu'ils ramenaient entre eux, complaisamment, pour lui éviter le hloc ou tout au moins la privation de vin, à laquelle il était encore plus sensible qu'à la prison.

L'intermède amusa quelques invalides.

— Eh bien ! Prêt-à-Boire, on avait donc besoin d'être réchauffé, ce soir?

La plaisanterie était courante à l'égard de Feuillette, qui l'avait mise à la mode. Une congélation des doigts de pieds, contractée dans la tranchée, sous Sébastopol, avait rendu leur amputation nécessaire, et, depuis, il

ne parvenait pas à se réchauffer, disait-il, sinon, en buvant la goutte. Il boitait légèrement et prenait gaiement son infirmité. Ancien clairon des chasseurs à pied, il remplaçait à son bec le joujou par une petite pipe de terre, courte et fidèle, dont le fourneau paraissait n'être là que pour embraser un gros nez pustuleux, au-dessus duquel mijotaient deux yeux étuvés de larmes, pareils à des haricots rouges.

11 partageait à THùtel la chambre de Prophète, étant chargé, conjointement avec celui-ci, de l'entretien des armes, piques et sabres, que Ton distribuait aux invalides seulement à l'occasion des grandes cérémonies, ou pour les services commandés, gardes, obsèques, etc..

Comme il reprenait le refrain de sa chanson favorite :

Sapristi! qu'est-ce qui paiera, La goutte à la pa, h la papa,

— Reconduis-le dans sa chambre, Chapelard, dit Lacouture.

— 11 ne veut pas, dit celui-ci en riant.

— Alors qu'il se taise.

— Allons, tiens-toi tranquille, vieux...

Et Chapelard, aidé de Bibroque, ne trouva rien de mieux, pour réduire Feuillette au silence, que de lui revisser sa pipe au bec, ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de murmurer en grelottant : « Est-ce bête... Moi qui commençais à me réchauffer... C'est-y pas un malheur, hein, les petits agneaux?»

Mais il avait détourné l'attention; Lacouture dut la regagner.

— Je disais donc que l'on désignerait tous les soirs les deux hommes chargés de surveiller la place Vendôme. J'espère que les volontaires ne manqueront pas et que Ton n'aura que l'embarras du choix. Pour cette mission, le concours des Alsaciens-Lorrains nous sera très utile. En qualité de vieux soldats et d'annexés, ils

inspireront doublement confiance et pourront causer, circuler, s'informer sans êlre suspects.

— C'est à vous, je crois bien, camarades, que ce discours s'adresse, fit Chapelard aux oreilles de deux inva lides qui tricotaient auprès l'un de l'autre, la tête basse au pied d'un lit.

— Sans doute, dit Prophète, Klauss et Mullerpeuvenl nous rendre des services.

Avec leurs figures placides, leurs pattes de lapin coupées à la même hauteur, leurs boucles d'oreilles, leurs lunettes et leurs bas qu'ils tricotaient partout, au réfectoire, dans la chambrée, les jardins et les corridors, les deux Alsaciens se ressemblaient au point qu'on prenait Klauss pour Muller, et réciproquement, lis étaient inséparables et transformaient l'Hôtel en Petits-Ménages. Leur vie se passait à échanger du matin au soir des jérémiades, toujours les mêmes, ou bien à faire, en tète à tête, sans penser à rien, d'interminables et silencieuses parties de bouffarde. Quelquefois pourtant, enfreignant les règlements, ils trouvaient à exercer au dehors les métiers de jardinier et de tonnelier; et ils enfermaient leur salaire économisé dans le crapaud, un petit sac de cuir qu'ils portaient sur la poitrine, ainsi qu'un scapulaire. Ils n'avaient point de blessures, ils navaient que des rhumatismes. Il ne leur était jamais rien arrivé ; l'unique souvenir de leur passé ^militaire tenait dans une allusion mystérieuse sur laquelle ils serraient les lèvres, comme les cordons d'une bourse. «Derabellesdu Klauss » ou: « de rabelles-du Muller, le chour oi^ila soube elle s'est saufée? » Les campagnes mentionnées sur leurs états de services, on eût dit qu'ils les avaient faites dans un fourgon à bagages. Leur mémoire était stérile comme un champ de Mars, et l'aiguille à tricoter restreignait à leurs besoins et à leur vaillance, les dimensions de la pique, trop longue et trop lourde pour eux. Cependant, ils se plaignaient notamment de n'être pas décorés.

L'interpellation de Chapelard les dérangea, les trou-

Lia. Ils ne répondaient ni oui, ni non et regardaient autour d'eux avec inquiétude, par-dessus leurs lunettes.

Mais adroitement, Prophète intervint : — Qui donc plus que les Alsaciens-Lorrains est intéressé au respect des monuments de notre gloire ? Ils comprennent bien que la Commune, encouragée par leur tolérance, ne tarderait pas à en profiter pour les chasser de THôtel. Et alors où iraient-ils, eux dont le pays n'est plus français?

L'argument porta d'autant plus que Klauss et Muller Taisaient depuis un mois leur deuil d'un important sujet de rabâchages : Famélioration des pensions de retraite, amélioration grâce à laquelle ils se tlattaient naguère de retourner dans leur village, pour y finir.

— Ce sont vraiment, aujourd'lmi, leurs foyers qu ils défendent, reprit Prophète.

Les deux Alsaciens le pensèrent aussi.

— Nous ne revusons bas te marger à nodre dour, dit Tun.

— Pien sûr que nous ne revusons bas, dit l'autre. Lacouture insista .• — Ce n'est pas tout. Il sera bon

aussi que ceux d'entre nous qui ont des relations dans Paris les utilisent pour tacher de savoir exactement ce que nous avons à craindre et à espérer. Nous allons, Prophète et moi, nous ménager des intelligences dans la place. Que chacun essaie d'en faire autant.

— Ça, c'est facile, s'écria Chapelard.

— On peut compter sur nous, ajouta Bibroque, lequel avait également à cœur de racheter son retard.

Mais tant de zèle de cette part excita, parmi les invalides, moins d'admiration que de gaieté, car les deux drilles ne passaient pas pour engendrer la mélancolie. Sortis, l'un de ces zéphirs et l'autre de Ces chasseurs d'Afrique, parmi lesquels s'étaient recrutés les trois premiers bataillons de zouaves ; demeurés débrouillards, chapardeurs et débauchés en dépit du déchet de leurs moyens physiques, ils avaient dans leur sac plus d'un tour appris en Afrique. La manche gauche repHée et

épinglée sous Faisselle, manche vide du membre qu'il avait perdu à Solférino, Chapelard disait de son bras droit qu'il en valait deux, étant averti. On le surnommait Fou d'amour, parce qu'il se posait en bourreau du beau sexe représenté par toutes les gotons un peu mûres de Grenelle et du Gros-Caillou. Il en avait nourri plusieurs pendant le siège, avec le produit des razzias qu'il opérait inconcevablement, tant à FHôtel que dans les environs. Il ne manquait jamais de rien et soutenait une réputation de casse-cou et dliomme avantageux. Son grand nez épais reniflait toutes les bonnes fortunes.

Bibroque, qui avait laissé une jambe en Italie aussi, à Magenta, n'était pas moins ingénieux que son camarade et conservait, comme lui, une agilité remarquable. Sa jambe de bois résonnait dans les corridors comme un pas redoublé. On la discernait aisément d'avec les autres. Mais ses succès étaient d'un ordre différent. Il cultivait exclusivement l'affection d'une vieille brocanteuse de l'avenue de La Motte-Piquet. Entre cette femme, qu'on appelait la Canapé, et les invalides, Bibroque servait d'intermédiaire pour maints petits trafics dont le moindre était, au mépris des règlements, la sortie et la vente du pain de munition épargné.

Chapelard et Bibroque, décorés tous les deux de la médaille militaire, portaient la moustache et l'impériale. Mais celles de Chapelard, fournies et cirées en pointe, se proposaient un auguste modèle, tandis que Bibroque n'avait au menton qu'un petit balai éclairci et faisait ses choux gras d'une moustache de cantinier, qui lui tombait dans la bouche.

Klauss et Muller, tout à l'heure pris à partie par Chapelard, crurent tenir leur revanche.

— C'est-y que la Ganabé est maintenant chénérale de gommunards? dit le premier, avec une légèreté toute alsacienne.

Et l'autre, insidieusement : — Jabelard a técha gommencé ses drafaux t'abbroge : bas blus dard qu'hier, il lui abbrenait à vaire l'ézercice.

Mais les deux gaillards avaient rendu trop de petits services à tout le monde pour ne pas mettre les rieurs de leur côté. Ils y furent dès que Chapelard eut riposté :

— Muller avait Tœil où les poules ont l'œuf. La Canapé n'a plus rien à apprendre. Pas vrai qu'elle déchire la cartouche comme un homme, h'éJ Bibroque ? C'est à son fils Nénesse que je faisais faire l'exercice, hier, avec un vieux fusil à aiguille, et le moucheron n'est pas empoté comme des paroissiens de ma connaissance.

— Touche ! cria Bibroque.

Et d'autres encore annoncèrent le coup dans leurs pipes, qui jutèrent et fumèrent davantage.

— Su vit! On sait ce qu'on sait... répliqua Klauss. "

— Et c'est douchours bas un brobre médier, répliqua Muller.

— A chacun le sien : aux vieux soldats, le fusil à aiguille ; aux vieilles femmes, l'aiguille seulement.

Incapables d'avoir le dernier avec des compères comme Chapelard et Biblique, les deux Alsaciens se turent. Mais ce fut alors Feuillette qui les apostropha.

— Dites donc, les deux jumeaux, c'est pour mettre vos sous que vous tricotez des tirelires? Vous feriez bien mieux de payer la goutte.

— T'as don gondent sans ça, murmura Klauss.

— Ali^! ben, vous avez beau ne pas avoir la queue par derrière, ce que vous êtes chiens !

Et Feuillette ayant retiré de sa bouche le court tuyau de pipe qui s'y enfonçait comme un fausset dans un fût, le filet de chanson s'échappa aussitôt :

Sapristi! qu'est-ce qui paiera, La goutte à la pa, à la papa. ..

Lacouture et Prophète comprirent l'inutilité de pousser plus loin les choses, ce jour-là. Déjà, l'heure de l'appel approchant, des invalides regagnaient leur chambrée, quoique l'on n'eût pris encore aucune ferme

résolution. Aussi la convocation de Prophète les atteignit-elle, pour la plupart, dans le dos.

— On se retrouvera ici lundi soir, pour établir le roulement de la semaine. Mais d'ici là, ouvrons Tœil tout de même.

Deux invalides couchés tournèrent l'un vers l'autre les cornes de leurs madras et se communiquèrent des pensées sans chaleur.

— Il a fixé à lundi la prochaine réunion ? C'est heureux ! Faudrait pas qu'ils prennent Thabitude de venir bavarder ici.

— Est-ce qu'on ne va plus pouvoir dormir tranquillement? Si le Prophète a peur qu'on ne vole la Colonne, qu'il aille faire sa faction devant.

D'autres s'impatientaient, attendant que les étrangers eussent évacué la salle pour farfouiller dans leur armoire et dans leur malle cadenassée, qu'ils surveillaient, néanmoins, obliquement. Et seuls restaient impassibles les quatre ou cinq invalides mii raccommodaient leurs vêtements et leur linge. L un d'eux avait planté une chandelle dans le trou d'un os à moelle et se disposait à finir de rapiécer un pantalon; il ne leva même pas les yeux pour regarder s'écouler, derrière Feuillette soutenu par Chapelard et Bibroque, ses deux anges gardiens, un dernier groupe emmenant le drapeau surmonté d'une aigle déplumée : Lapuchet. Celui-ci semblait, d'ailleurs, abstrait complètement de son entourage et se disait à demi-voix : « Si les rouges veulent de la besogne, tu leur en tailleras. Çui qui ne verra pas ça, n'aura rien vu ! »

Fermant la marche enhn, venait le doyen des aveugles, sans bâton et farouche, les décombres de sa figure envahis par une herbe mauvaise qui sortait aussi de ses oreilles, comme d'un mur crevassé.

Lacouture, cependant, reconduisait son ami jusqu'à la porte de sa chambre, qui était au bout du corridor de Besançon.

— J'irai après-demain, dimanche, à Belleville, chez

CONCILIABULE 3i

ma nièce Céline, dit Prophète. Je pense bien apprendre là des choses intéressantes.

— Moi, dit Lacouture, je ferai une visite à mon neveu Géran, qui n'est pas moins bien placé pour avoir le mot, mais...

Il se retourna vers les dortoirs déjà reconquis par la vieillesse, l'égoïsme et les cacades, secoua la tète et soupira :

— Mais je crains bien que nous n'ayons de la peine à remuer tous ces clampins-là.

u II n'y a décidément rien à faire avec eux, » se disait Prophète en s'acheminant, le dimanche 16 avril, après déjeuner, vers les hauteurs de Belleville.

11 son,2:eait à ses chefs.

Les gardes nationaux avaient, la veille, pratiqué une perquisition minutieuse aux Invalides, dans le but de découvrir le reliquaire de l'empereur, heureusement mis en lieu sûr, et les fusils qu'ils croyaient cachés dans les caves. Leurs recherches ayant été infructueuses, ils s'étaient retirés en emportant simplement une petite quantité de cartouches et en exigeant du gouverneur la déclaration écrite que FHôtel ne recelait point d'armes.

Et le général de Martimprey avait obtempéré !

« Est-ce qu'il neùt pas dû, au lieu de donner cette preuve de faiblesse, nous rassembler sur-le-champ et répondre à Linsolence par le défi? Au contraire, il nous a laissé ignorer cette perquisition...; je l'ai sue par hasard... Il n'y a plus à compter que sur nous-mêmes ! »

Et Prophète s'endeuillait d'une illusion, comme d'un camarade enterré le matin.

Autre chose encore ôtaità sa promenade les charmes qu'elle avait pour lui d'habitude. Il pleuvait. L'orage ne s'accompagnait pas, comme la veille, de tonnerre et de canonnade ; mais ce n'était qu'une trêve au ciel et aux avant-postes, qui restaient menaçants de décharges nouvelles. Paris lui paraissait hostile ; il s'y aventurait comme en pays ennemi et dévorait tristement l'affront de n'être plus salué. L'année dernière encore, aux derniers mois de l'Empire, il aimait à passer devant la caserne du Prince-Eugène, la caserne de la Courtille et la mairie de Belleville, à cause des factionnaires qui portaient les armes à sa croix. Les passants se retournaient ; une petite brise de respect caressait sa gloire ambulante ; et tout cela déterminait son goût pour cet itinéraire.

Il n'y était plus fidèle que machinalement aujourd'hui. Les fédérés négligeaient de lui rendre les honneurs et leur indifférence gagnait la foule. Il avait beau se répéter que de pareils soldats n'étaient, en somme, que des pékins déguisés, sa haine pour la Commune s'alimentait de ces vétilles. Il avait l'air d'un explorateur revenant parmi les sauvages et s'étonnant d'en être pour ses frais.

Il ne reconnaissait plus, surtout depuis le siège, le faubourg du Temple et la rue de Paris. Il posait le pied avec hésitation sur ces deux échelles bout à bout, appuyées contre Belleville, comme s'il eût douté de leur solidité. Elles branlaient au point qu'il en avait parfois le vertige et s'attendait à pefdre l'équilibre. Mais la secousse ne se faisait plus sentir seulement, comme autrefois, à certaines heures de la journée ; c'était une insécurité permanente. On eut dit que tout le monde vivait dehors, hommes, femmes, enfants, pêle-mêle, et que le faubourg persévérait dans l'oisiveté à laquelle la guerre l'avait accoutumé. Réchappé d'une grave maladie, le peuple ressemblait à ces convalescents que les imprudences exposent à une rechute. Il ne tenait pas en place, cherchait le soleil et se retrempait dans les

effusions d'un printemps propice. On avait envie de lui crier : gare l'insolation !

Aussi bien, déjà, des citoyens qui sortaient de chez le marchand de vins, la figure enflammée, divaguaient. Presque tous étalaient un uniforme improvisé ; quelques-uns étaient armés, équipés, le pantalon à bande rouge dans les guêtres, la capote relevée en triangle, la couverture en bandoulière ; et des gradés çà et là, un revolver passé à la ceinture, semblaient plutôt prêts à se faire photographier qu'à partir.

Cette aliénation, d'ailleurs, était contagieuse. Elle vissait un képi sur les têtes les moins martiales ou bien incitait des commerçants à ne point quitter le harnais pour servir la pratique. On eût dit que la population avait pillé à la fois, la veille, des fripiers militaires et un magasin d'accessoires de théâtre. Et la folie était douce, cordiale et gaie.

Le long du canal Saint-Martin, profitant d'une éclaircie, des gardes nationaux jouaient au bouchon, dans la boue. Au coin de la rue Fontaine-au-Roi, une pauvresse à mentonnière chantait, en s'accompagnant sur la guitare :

Que m'importe s'ils m'ont tout pris...

Ma chaumière est encor française!...

Et plus loin, une bande de gamins escortait un ivrogne dont la femme, excitée, portait le fusil et s'empêtrait de mioches.

En traversant la rue Saint-Maur, Prophète faillit être écrasé par un cavalier novice qui ne parvenait pas à maîtriser sa monture. Il était affublé d'un costume amplement passementé, mi-parti de mobile et de général de l'an III. Des loustics, par surcroît, le chamarrèrent de ridicule en l'interpellant au milieu des rires :

— Halte-là, lintrépide I On n'achève pas les blessés I

Mais Prophète, qui n'était orgueilleux de son infirmité que selon les circonstances, entendit mal, cette

fois, la plaisanterie et tourna les talons en murmurant : « C'est im camp de barbares !... », tandis que la moquerie s'acharnait sur Técuver d'occasion : « Cramponne-toi, Gugusse ! T'as donc pas lu le nouveau règlement? Défense aux estafettes de galoper dans les rues... Conduis-le par la bride, va, c'est plus sur... »

Aux anciens boulevards extérieurs, l'animation plus grande encore amalgamait ensemble des impressions de 15 août, de grève et d'investissement prolongé. Des ménages revenaient, en flânant, d'une distribution de vivres; des détachements descendaient de garde avec des miches entamées au bout des baïonnettes, et le pas redoublé d'un bataillon alternait avec les roulements de tambour d'un saltimbanque invitant le populaire à imiter les personnages officiels et la crinoline élégante qui, sur une toile peinte, s'ébahissaient devant le mollet vaniteux d'une femme à barbe. A côté, un orgue de barbarie, sur lequel s'épucait un singe, préludait aux exei'cices d'une danseuse de corde ; une roue de loterie crissait, par intervalles, puis une voix proclamait des numéros gagnants ; et l'odeur éparse de quelques fritures en plein vent ajoutait aux symptômes fallacieux d'un retour d'abondance et de joies.

Rue de Paris, rien n'indiquait encore que l'on fût sur la lisière de ce Belleville, réputé si terrible et qui se montrait plutôt débonnaire, sous des dehors débraillés et tumultueux. Devant les Folies-Dénoyez, converties en ambulance, deux citoyennes, coilTées de bonnets rouges, quêtaient, Tune pour les blessés, l'autre pour les familles des défenseurs de la Commune tombés le 6 avril à Neuilly. En face, la Salle Favié était fermée, mais des gens échauffés discutaient à la porte.

Alors, en entendant les noms dont leurs bouches étaient pleines. Prophète se rappela tout à coup que la Commune avait ajourné au 16 avril les élections complémentaires d'abord fixées au 10, et il fut tenté de rebrousser chemin. Puis, il se ravisa, compta sur l'événement pour délier les langues et se remit en route.

36 LA COLONiXE

Il avait dépassé la rue de Piiébla, il était presque arrivé, lorsqu'il reçut à bout portant le bonjour d\in homme en bras de chemise sur le seuil de sa boutique. C'était le coiffeur Lépouzé, qu'on appelait aussi, familièrement, Canrobert ou maréchal Ran, à cause d'une ressemblance qu'on lui trouvait avec ce guerrier. Mais depuis que celui-ci s'était enversaillé, Lépouzé, lieutenant de la garde nationale, répudiant son modèle, avait laissé pousser sa barbe, épointé ses moustaches et sacrifié les boucles de ses cheveux, avec une abnégation excluant toute idée de palinodie et prêtant, au contraire, à cette métamorphose, le caractère élevé d'une rupture évidente et définitive. Néanmoins, il respectait, chez quelques vieux clients qui lui conservaient son sobriquet, la fidélité au régime déchu ; et tout le monde ainsi était satisfait.

De ce que Prophète ne l'avait pas tout de suite reconnu, le coiffeur se félicita, mais intérieurement, afin de ne pas désobhger un ancien soldat. Après lui avoir serré la main, il dit seulement : « Vous allez chez Ferdinand? Ils vont être bien contents de votre visite. Madame Lhomme, votre nièce, se plaignait justement hier que vous deveniez rare. »

— Ce que l'on voit dehors n'encourage guère à se promener, répondit amèrement l'invalide.

Lépouzé prit pour une allusion à son changement de physionomie cette remarque indécise et détourna la conversation.

— Monsieur Rabouille sort d'ici. Vous le retrouverez sans doute chez Ferdinand.

Diversion maladroite, car ce Rabouille était la bête rouge de Prophète qui, pour la seconde fois, eut une velléité de se replier. Mais quelle défaite plausible invoquer? Déjà Lépouzé, le retenant, s'écriait :

— Ma foi, je vais avec vous jusqu'à la mairie. Donnemoi ma vareuse, Adélaïde...

— Tu la mets pour aller voter? demanda innocemment, du fond de la boutique, une petite femme de vi-

sage plat et tout ébouriffée, à laquelle il manquait des dents, comme à un peigne.

— Dame ! à moins que je ne la garde pour travailler au salon ! fit-il, piqué.

Et il endossa l'uniforme aux manches galonnées d'argent, ravi de se pavaner dedans, pour le moins une fois, auprès d'un quasi compagnon d'armes dont le prestige déteignait sur lui.

Ils montèrent donc ensemble jusqu'à la mairie du vingtième, distante de deux cents pas à peine.

Installée depuis vingt-cinq ans dans les bâtiments de Tancien restaurant de Tlle d'Amour, la mairie, resserrée, chétive et noiraude, avait perdu, elle aussi, son aspect suburbain et sa tranquillité. On eût dit une concierge qui raconte sa jeunesse galante et ses amours contrariées. Obstinée dans sa dernière inclination, elle avait élu, le 26 mars, Gabriel Ranvier, dont le choix comme maire du vingtième, en novembre 70, n'avait pas été ratifié par les gens de la Défense, auxquels la collaboration d'un failli non réhabilité, n'avait pas toujours inspiré les mêmes scrupules.

La cour, close d'une grille, où somnolaient avant la guerre, sur un banc, au soleil, quelques hommes de garde relevés chaque jour, cette cour s'emplissait maintenant de fédérés qui s'émancipaient de la contrainte du siège et avec lesquels la maison commune était dintelligence. Leurs vicissitudes, leurs passions, leurs espérances, elle les épousait. Tour à tour possédée par la garde nationale, les tirailleurs de Flourens, les douaniers, et, le matin du 18 mars, par les troupes du général Faron, elle avait vu — souvenir inoubliable ! — celles-ci refuser de mettre les mitrailleuses en batterie, lever la crosse en l'air et fraterniser avec le peuple. Et d'avoir assisté à une scène pareille, les pierres s'étonnaient encore! La façade rajeunie était comme le visage fiévreux et crispé du faubourg. Elle respirait la bataille et soufflait sur le feu. Quand se propageait, la nuit, l'anxiété du rappel, c'était de son côté, d'abord, que se tournait

Paris accoutumé au son de cette voix d'en haut.

Belleville était le croquemitaine de la bourgeoisie. Quand on lui disait: « Belleville s'agite, Belleville va descendre... », elle se réfugiait en tremblant dans les bras de sa bonne. Celle qui était à son service le 18 mars, sous le nom de Thiers, avait trahi sa confiance en Tabandonnant et cherchait à présent à revenir en grâce.

Mais ce n'était pas au physique seulement que la mairie ressemblait à ses administrés. Elle avait un cerveau où se succédaient, au gré des commissions fugitives, les pensées incohérentes, les projets mal nourris, les folies généreuses, toutes les audaces et toutes les étourderies. Elle tenait vraiment à Belleville comme la tête tient au corps. Et cette petite tête mobile, farouche, engoncée, regardait Paris de travers et s'en méfiait.

Elle narguait aussi sa voisine l'église, le vieil et redoutable adversaire auquel les fidèles ne portaient plus guère leurs prières, tandis que les électeurs s'empressaient autour de la section de vote. C'était la revanche des commandements du peuple sur les commandements de Dieu, et cet avantage, la mairie déchaînée le célébrait en aboyant sans relâche contre l'église, à qui les deux cornes jumelles de son double clocher faisaient un front de taureau.

— Je vous laisse, dit le coifi'eur à Prophète ; je vous rejoindrai chez Ferdinand tout à Theure, quand j'aurai rempli mes devoirs de citoyen.

Citoyen!... C'était le mot avec lequel les gens s'abordaient partout maintenant, mais nulle part autant que devant le comptoir de son neveu. Aussi l'invalide, qui était sobre, trouvait-il à ce vocable, quand il le recevait dans la figure, une odeur de vin et de mauvais alcool.

Sa répugnance allait être mise à une rude épreuve, il put s'en convaincre en voyant la clientèle nombreuse qu'avaient ce jour-là les débits environnants... Celui de Ferdiiiand tirait l'œil entre tous. Il occupait le rez-dechaussée d'une petite maison à deux étages située au

milieu de la rue Lassus qui longe Téglise ot végète dans son ombre; mais la maison tout entière, du haut en bas, était badigeonnée de sang de bœuf sur lequel se détachait renseigne, en épaisses lettres blanches :

Page 1